LA FEMME DANS LA COUR DU MALOUA
Un redresseur de torts contemporain d'Auguste.
Rôle intellectuel et artistique des femmes. — Leur langage. — Les femmes officiers de palais.
Les héroïnes de Kàlidàsa. — La nymphe Ourvaei et la reine. Ausinârî. — Sacountalà et ses amies. La Sacountalà du Mahâhhàrata et celle du drame de Kàlidàsa.
Dernière impression.
Rome était arrivée à cette époque de dépravation morale que l’on nomme l’Empire. Par un étrange et rare contraste, jamais le divorce entre le beau et le bien ne fut plus complet que dans ce siècle d’une civilisation brillante à la surface, corrompue à l’intérieur. Les Romains n’adoraient plus d’autre dieu qu’ Auguste. L’empereur avait fait oublier lé triumvir.
La lyre romaine répétait les accents qui avaient charmé la Grèce antique ; elle les redisait sans éprouver l’enthousiasme qui les fait naître.
Si de cette foule livrée aux instincts matériels, la voix de Virgile s’élevait sereine et majestueuse pour célébrer encore la foi et la valeur antiques, on ne sentait pas dans les vers du poète de Rome le souffle
LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, religieux et héroïque qui soutenait l’immortel épique de la Grèce. L’homme ne croyait plus aux dieux qu’il chantait, et l’épopée d’un courtisan d’Auguste ne put créer qu’un Énée.
Alors incme que Virgile évoquait avec une si ravissante fraîcheur les scènes de la vie rurale, il faisait encore rayonner dans les champs l’éclat de la gloire impériale.
Horace chantait la poésie du bien-ctre avec cette grâce enjouée qui est le sourire de la raison. Propercc, le tendre et touchant Tibulle, brillants interprètes des mœurs faciles de la nouvelle société, retraçaient, dans leur harmonieux langage, des sentiments dont la rudesse romaine eût , aux beaux temps de la république, désavoué la molle expression.
Tous ces poètes, annonçant l’empire universel d’Auguste (I), absorbaient dans leur rêve de monarchie universelle cette lointaine contrée qu’abritent les chaînes de l’Himâlaya, qu’entourent les flots de l’Océan.
(i) Voir au sujet du plan de monarchie universelle que révélaient les poètes, organes de la politique impériale, le très-curieux mémoire dans lequel M. Ileinaud entreprend de reconstituer toute une période de l'histoire romaine sur de nouvelles bases données par les témoignages orientaux et occidentaux réunis. (Eclations polit ique s et commerciales de l'empire romain avec l’Asie orientale (l'Hyrcanie, l'Inde, la Bactrianc et la Chine) pendant les cinq premiers siècles de Vire chrétienne , d’après les témoignages latins, grecs, arabes, persans, indiens et chinois. ■ ( [Journal asiatique , 1863, n°* 2 et 3.)
SECONDE PARTIE
Dans ce pays de l'Inde dont ils connaissaient vaguement l’imposante végétation, se soupçonnaientils, ces grands lyriques de Rome, des rivaux de grâce et d’élégance poétiques? (Juel n’eût pas été leur étonnement s’ils eussent appris que l’esprit humain se manifestait en même temps, dans deux régions opposées du globe, dans ce qu’il y a de plus scintillant!
Alors régnait dans le Maloua un prince qui a eu l’honneur de donner son nom à l’ère (1) des Hindous, et qui pour eux est encore aujourd’hui ce que fut pour notre Occident l’empereur Charlemagne. L’imagination populaire frappée de leur grandeur s’est plu à envelopper d’un réseau merveilleux les actions de l’un et de l’autre. Mais si du héros frank nous avons l’histoire et la légende, il ne nous reste du héros indien que la dernière.
C’est dans les contes que l’on est réduit à reconstituer le type de ce souverain sous lequel l’esprit indien traversa sa dernière phase de poétique grandeur.
Courageux jusqu’à la témérité, généreux jusqu’à la prodigalité, désintéressé jusqu’à l’abnégation, dévoué aux hommes jusqu’à leur sacrifier sa vie; véritable redresseur de torts, arrachant les femmes à la tyrannie de leurs époux ou les rappelant à la tendresse de
(1) L’ère Je Vikraniâditva , nommée Samvat, date de l’an 57 avant J. C.
ceux-ci, cligne en un mot d’être chanté par l’Arioste, tel nous est représenté dans les légendes ce roi du Maloua, contemporain d’Auguste.
Dans sa cour, les femmes mêmes étaient initiées aux lettres et aux arts. C’était à leur talent de peintres que l’on confiait la décoration des palais pour ces fêtes qu’elles animaient encore de leurs chants, de leurs danses et des sons de leurs luths. C’était à une femme que Kàlidàsa, en lui dédiant son traité de prosodie, le Çrontu-Baudha, enseignait les préceptes de l’art divin où il fut maitre.
Cependant, chose étrange ! le langage des femmes n’était pas le même que celui des hommes. Au lieu des savantes constructions de la langue sanscrite ou parfaite, elles employaient le jargon des classes inférieures, lepràcrit, dont la douceur était mieux appropriée à la flexibilité de leur organe. Nous apprenons par une loi de Manou (1) que cette anomalie existait dès les temps antiques, et si l’épopée n’en tient aucun compte, c’est qu'apparemment la grandeur des sujets qu’elle aborde et le style soutenu qu’elle exige n’y eussent point permis l'immixtion de la langue vulgaire.
Mais le drame, dans sa représentation fidèle et
(i) « Aux personne* qui, par ignorance de la langue sanscrite, » ne connaissent pas la signification du salut accompagne de la dc- » datation du nom, l'honunc instruit doit dire : « C'est moi », et » de meme à toutes les femmes. » (Livre II, çloka 123.)
SECONDE PARTIE
Familière des mœurs sociales, devait conserver à la Femme, sur la scène où contrairement aux usages du théâtre grec et du théâtre romain elle remplissait les rôles de son sexe, le mode d’expression qui dans la vie privée lui était habituel.
De même que dans les cours de Lankâ et d’Ayodhyà, le service intérieur de la demeure royale était confié aux Femmes. Les Fonctions d’officiers de palais étaient exercées par elles. Armées, elles Formaient une véritable garde royale.
Yavanis (1), ainsi nommait-on généralement ce s officiers féminins. C’était, croit-on, de jeunes Ractriennes que la politique romaine faisait initier aux exquises élégances de la civilisation grecque, et plaçait auprès des princes indiens, pour les attirer ou les retenir dans ses liens.
Elles devaient trouver comme un reflet de la délicatesse attique dans cette cour d’Oudjayanî , où brillaient alors dans leur poétique éclat ces neuf perles qu’enchâssait la couronne de Vikramâditva.
Mais de tous ces joyaux, le rayonnement du plus célèbre de tous a absorbé celui de ses rivaux. Le nom de Kàlidâsa est de ceux qui suffisent à immortaliser un règne.
(1) C'était par In nom tic Yavanas que les Hindous désignaient les peuples planés à l'ouest de leur pavs, d’abord les Grecs, puis les mahoinétans et enfin les Européens.
Des ti •ois drames qui sont attribues à Kàlidûsu, deux seulement sont authentiques : Ourvaçi donner pour prix de l'héroïsme , et son chef-d’œuvre, lu /leconnaissance de Sacountalà.
C'était aux temps légendaires que Kàlidàsa empruntait les noms de ses héros; c’était ù son siècle qu’il demandait leur costume.
Essayons donc de découvrir dans ces scènes antiques, transportées dans un milieu comparativement moderne, ce que furent ces femmes au milieu desquelles, dans 1a cour du Maloua, le poète put réver aux types qu'il dessinait.
Kùlidûsa puisa dans une légende védique (1), dans un symbole sacerdotal, les éléments de son drame lyrique : Ourvaçi donnée pour prix de l'héroïsme.
Ourvaçi, la libation personnifiée, s’unissant à Pouroùravas , le maître du sacrifice ou le sacrifice luimême, tel était lo sujet de l’hymne védique.
Quand Kàlidàsa s’inspira de cette légende , elle avait subi le sort de tous les symboles : l’idée avait disparu, l'image seule était restée.
(I) Conf. Mg-Vc'ffu y sertion VIII, lecture V, hymne i, cl 1rs note* tic M.
SECONDE PARTIE
Pouroûravas, deuxième roi de la dynastie lunaire, avait arraché la nymphe Ourvaçi au Dùnava qui l’enlevait, et, grâce à son secours, l’Apsara avait pu revoir les bosipicts du Nandana.
Depuis ce jour, Pouroûravas délaissait les femmes de son gynécée, et une sombre tristesse l'accablait. Une nymphe des cieux, une Apsara, consentirait-elle ii abandonner les dieux et les routes éthérées , pour partager ici-bas l'existence d’un homme et marcher dans les sentiers pleins de? poussière ?
Dans les jardins où il avait cru trouver un moment de repos, tout lui rappelait Ourvaçi, depuis l’amarante aux teintes roses comme les ongles de la nymphe, jusqu’à la fleur du manguier dans le sur brûlant de laquelle Kâma trempe ses flèches.
Mais sous un berceau de màdhavîs, l’Apsara voltigeait invisible, et laissait tomber aux pieds du roi une feuille de hêtre sur laquelle elle avait écrit que depuis qu’elle avait vu son sauveur, le ciel n’était pour elle qu’une torture de plus.
Déjà elle-même était apparue aux regards du roi, quand un messager des dieux vint la rappeler au Swarga, oû elle devait remplir un rôle dans une pièce du solitaire Bharata, le divin inventeur de l’art dramatique.
Et le roi dit avec effort à la nymphe qui l’abandonnait : « Ce n’est pas moi qui vous ferai enfreindre
» les ordres d’Indra, mais souvenez-vous de celui que » vous quittez (1). »
Elle s’en souvint au point de remplacer par le nom de Pouroûravas celui de l’un des personnages du drame céleste, et Bharata, maudissant l’actrice qui avait osé se permettre dans son œuvre une semblable improvisation, lui retira la science divine des Apsarus. Mais Indra lui rendit bien douce cette malédiction en l’exilant du Swarga et en lui permettant de choisir pour époux le héros qu’elle aimait. Elle devait remonter aux cicux après que Pouroûravas aurait vu le fils qu’elle lui donnerait.
Pendant ce temps, des orages domestiques achevaient d’enlever tout repos au roi de Prntichthana (2).
Dans ces gynécées, ce n’était pas sans douleur que la première des royales épouses se voyait menacée d’une rivale, et la reine Ausinari, fille du roi de Bénarès, avuit compris que la femme ne pouvait lutter contre l’Apsara. Après avoir accablé son époux de violents reproches, elle trouva dans la religion la force du pardon.
(1) Nous employons la belle et poétique traduction qu'a donnée de ce drame le savant professeur de sanscrit au College de France, M. Foucaux. ( Yikramorvaçî. Ourvaçî donnée pour prix de l’héroïsme y drame en cinq actes par Kai.iiiasa., traduit du sanscrit par Pli. Kd. Foucaux; Paris, Benjamin Duprat , 1861, acte II.)
(2) « Ville qui était située sur la rive gauche du Gange, et dont n on voit les ruines vis-à-vis d'Allahahad. *» (Note du traducteur.)
SECONDE PARTIE
Par un chambellan, elle rappelle au roi qu’après les cérémonies du crépuscule du soir elle viendra à lui dans le palais de la Perle, que réfléchissent les eaux confondues de la Yamounâ et du Gange. Devant lui , au moment où la lune baignera de ses clartés la demeure de nacre aux escaliers de cristal , elle accomplira un vœu qu’elle s’est imposé.
Pouroûravas, accompagné des gardiennes de son palais qui l’éclairent de leurs lampes , monte h la féerique habitation. La lune se lève, et le roi congédie ses femmes, dont les flambeaux pâlissent devant les rayons île l’astre des nuits.
Ce n’est pas sur l’épouse délaissée, qui généreusement va venir à lui, que se reporte la pensée de Pouroûravas : c’est sur la. nymphe qu’il attend toujours, et dont il ignore la prochaine arrivée.
Sur un char aérien, Ourvaçi, enveloppée d’un tissu émaillé de saphirs et brodé de perles, descend sur terre toujours invisible.
Elle entend le roi l’appeler, elle va lui apparaître, quand elle voit arriver une belle jeune femme au pagne blanc non semé de pierreries , mais des blanches fleurs du mangala ; aux cheveux dépouillés du diadème, mais entremêlés des épis du doùrba (1). Sa suite porte des offrandes.
Cahne et recueillie, cette femme s’avançait, et le
(1) Panicum dactylon.
LA l'EMYE DANS L'INDE ANTIQUE, roi la regardait avec une respectueuse admiration.
Elle offre des Heurs aux rayons «le la lune , fait remettre nu brahmane, confident du roi, et au chambellan, les gâteaux consacrés, et dit à son époux :
» Seigneur, veuillez vous approcher.
le noi.
» Me voici (1 ). »
Elle le salue de l’andjali et prononce son vœu :
« Après avoir pris à témoin les deux divinités » Rôhini et le dieu de la lune, je veux me rendre le roi » favorable : à partir d'aujourd'hui, quelle que soit la » femme que mon seigneur aimern, ou qui s’atta- » chera à lui et l’accompagnera, il pourra rester avec » elle sans obstacle. »
Ourvaçi écoutait
Le confident du roi, se méprenant sur la noble cause de ce sacrifice, se disait en lui-même : « Quanti » un coupable s’échappe en présence d’un homme » (jui a les muins coupées, celui-ci dit forcément : « Va, c’est bien ! »
Et tout haut il interrogeait lu souveraine avec un hypocrite mélange de sollicitude et d’étonnement. N’aimerait-elle plus son époux?