‹ La femme dans l'Inde antiqueChapitre 73 sur 85 · LA REINE · texte numérisé non relu

LA REINE

» Seigneur, la cérémonie religieuse est compléte- » ment achevée. »

Et la reine se retire avec dignité.

Un instant après, Ourvaçi était la seconde épouse du roi.

La nymphe emmène l'ouroûravas dans une foret qui couronne le mont Kélaça. Mais un jour, dans un injuste mouvement de jalousie, elle le quitte et pénètre dans le bois de Koumâra (1), le dieu de la guerre,

(I) L'un dus noms de Kmiikèy.t.

ce bois où, selon le langage allégorique du poète, nulle femme ne peut pénétrer, l’ur une métamorphose qu’Ovide eût aimé à chanter, elle- y est changée en liane.

Leroi, l’esprit égaré, erre dans les bois; il demande en chantant et en pleurant sa femme au nuage qui se répand en eau; à l’éclair qui illumine d’une fugitive lueur les sombres profondeurs de la forêt; au paon, qui, développant son plumage, le fait penser à la chevelure entremêlée de fleurs de la nymphe; au kokila qui chante sur la branche du jambou ; au cygne qui recueille les filaments du lotus; au tchakravâka (1), ce modèle de la fidélité conjugale parmi les oiseaux, qui lui aussi s’inquiète quand sa bien-aiinée se dérobe à sa vue sous les feuilles du nénuphar; à l’abeille qui aspire le suc enivrant des fleurs; à l’éléphant qui suce le jus parfumé d’un rameau d’arbre à encens que lui tend la trompe de sa compagne; au daim qui attend sa gazelle dont la marche est retardée par le faon qu’elle tient suspendu à sa mamelle.

Dans la fente d’un rocher, Pouroûravas voit miroiter au soleil une pierre précieuse d’un rouge éclatant; il la prend d’abord, il la rejette ensuite, car il ne peut en parer le front d'Ourvaçi.

Alors une voix majestueuse se fait entendre, et lui ordonne de relever ce joyau dont la vertu talis-

Digiti

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(1) Oie rouge.

SECONDE PARTIE

manique amène lu réunion de ceux qui sont séparés. Il le recueille avidement et le salue avec transport :

« Tu es le bien-venu, joyau de la réunion ! Si tu dois » me réunir à la belle nymphe qui m’a abandonné, » alors je ferai de toi l’ornement de ma couronne, » comme Çiva fait le sien du croissant de la lune » nouvelle (1). »

En s’avançant, il découvre une liane, et il se sent irrésistiblement attiré vers elle. Pourquoi est-il si ému en la contemplant? Est-ce parce que cette frêle plante, mouillée par la pluie, dépouillée de ses fleurs, et par suite de la compagnie des abeilles, lui rappelle Ourvaçi en larmes? Il s’approche, l’enlace dans scs bras, ferme les yeux comme pour mieux se

figurer qu’il est auprès de sa compagne elle-même

Enfin il les ouvre lentement il regarde et

s’évanouit , car la femme a remplacé la liane.

C’était Ourvaçi elle-même.

Enivrés de bonheur, les deux époux se racontent les douleurs de leur séparation , et le roi pose sur le front de la nymphe le bienheureux joyau de lu réunion.

« Ton visage, lui dit-il, où se reflète l’éclat de la » pierre précieuse posée sur ton Iront, a la splendeur » du lotus rougi par le soleil levant.

(1) Acte quatrième.

OL'RVAÇI.

» Prince aux douces paroles , un long temps s’est « écoulé depuis que nous avons quitté la ville de » Pratichthâna. Vos sujets murmurent peut-être, » venez, partons! »

Lejeune couple se dispose au départ.

OÜRVAÇI.

« Mais comment le grand roi veut-il s’en aller? le roi.

» Avec un nuage, changé en char céleste pour » notre gai voyage, brillant des couleurs fraîches de » l’arc-en-ciel, ayant pour étendard les jeux des » éclairs, conduis-moi à ma demeure! »

Plusieurs années se sont écoulées. Pouroûravns et Ourvaçi vivent heureux sur le trône.

Un vautour enlève le joyau de 1a réunion , et s’envole hors de l’atteinte des traits dont le roi désespéré se disposait à le frapper. Cependant l’oiseau tombe, percé d’une flèche que l’on apporte a Pouroiiravas , et sur laquelle est gravée l’inscription suivante :

« Cette flèche est celle du jeune archer Ayous , fils * de Pouroûravas, né d’Ourvaçi, le destructeur des » ennemis ( 1 ). »

(1) Acte cinquième.

SECONDE PARTIE

Que veut dire ce mystère? Le roi ne savait pas qu’Ourvaçî lui eut donné un fils.

Un chambellan entre :

« Victoire! victoire au roi!

» Voici une femme ascète de la famille de Bhrigou, » qui a amené un jeune homme de l’ermitage de » Tchyavana et désire voir le roi. >•

Le monarque ordonne que l’on fasse entrer les anachorètes, et le chambellan les introduit.

« C’est bien là, dit le confident du roi, le jeune » Kchattriya dont la flèche, qui porte son nom, a » frappé le vautour pris pour but; il vous imite de » beaucoup de manières.

le n o i.

» Oui, c’est cela. Ma vue se couvre de larmes en » s'arrêtant sur lui , mon cœur est plein de tendresse » et mon esprit se calme. Je désire l’embrasser lon- » gucment avec amour entre mes bras frémissants, » laissant de côté la gravité que m’impose mon » rang. »

Aussi bien à la figure qu’au courage de l’adolescent , il avait reconnu les traits de sa race.

• Il salue avec vénération la femme ascète qui lui apprend que cet enfant avait été, en venant au monde, déposé entre ses mains par la reine Ourvaçi. Pourquoi? elle l’ignore. Aujourd’hui le jeune Kchattriya a violé la règle de l’ermitage en frappant inhu-

raainement un vautour, 'et le bienheureux Tchyavana l’a chargée de le ramener à sa mère.

Ourvaçi , que le roi a fait avertir par un chambellan de ce qui se passait, voit en entrant un jeune homme dont son mari caresse la chevelure, et ses pleurs témoignent qu'elle a reconnu son fils.

Mais bientôt ses larmes de joie se changent en larmes de douleur. Le roi a prononcé le nom d’Indra, et l’Apsara se souvient !

Pouroûravas a vu le fils qu’elle lui avait donné. La femme a rempli sa tache, et les dieux attendent la nymphe. Est-ce la fin de l’exil, ou le commencement?

Tel était le motif mystérieux auquel elle avait sacrifié les joies de la maternité. Pouroûravas comprenait tout, et se sentait défaillir.

« Etrange contradiction de la destinée ! » dit-il en revenant à lui; « quand je suis rempli de joie en ob- » tenant un fils, je suis menacé d’être soudainement » séparé de toi. Ainsi l’arbre brûlé pur la chaleur, et » qui vient à peine- d’être rafraîchi par la pluie des «premiers nuages, tombe frappé par le feu de » l’éclair! »

Dégoûté de la vie, il allait remettre à son fils le pouvoir suprême et se retirer au fond des bois, quand arriva, éblouissant de lumière, le sage Nàrada.

Il salua lo roi , et à l’hommage d’Ourvaçi , il ré-

SECONDE PARTIE

« Que l’époux et l’épouse ne soient jamais sé- » parés ! »

Et le roi, se penchant vers sa femme, lui dit :

« Puisse-t-il en être ainsi! »

Nârada mande au roi son message. Les dieux l’ont envoyé vers lui pour l’empêcher de déposer l’armure du Kchattriya. Ils ont encore besoin de son bras. À lui, à leur défenseur, ils donnent Ourvaçi. Tant qu’il vivra , elle partagera sa glorieuse existence. La nymphe était le digne prix de l’héroïsme.

Dans cette œuvre, Kûlidàsa soulève un coin de ce voile qui dérobait aux regards du peuple ces luttes intestines du gynécée , luttes^ où le caractère de l'homme perdait toujours de sa dignité.

Mais l’attitude de la reine Ausinari atténue ce que ces luttes de harem offrent de choquant aux mœurs européennes. Vivement et justement froissée dans sa double fierté de femme et de reine, elle proteste d’abord contre la pénible situation que lui crée le caprice de son époux ; mais bientôt son ressentiment se calme; et quand on la voit, au nom de la religion , se sacrifier à une rivale pour le bonheur de celui qui la trahit, on est ému de sa tristesse, de sa résignation , et l’on admire la dignité de sa retraite.

Ourvâçî, qui participe de la nymphe et de la femme , a la grâce vaporeuse de la première et le

creur aimant de la seconde. Insaisissable comme le rayon de soleil , elle se matérialise néanmoins en posant le pied sur terre, et nous intéresse de la mémo manière qu’une créature humaine. Par l’introduction de ce caractère, l’œuvre de Kàlidàsa, aérienne et parfumée cotnme une brise de printemps , unit à l’éclat d’une légende orientale le charme rêveur d’une ballade du Nord.

Ce fut un épisode du Maliàbhàrata , qu’ailleurs (1) nous avons raconte, qui inspira a Kàlidàsa la plus délicieuse de ses créations, cette Sacountalà dont Goethe devait dire en beaux vers que nous traduisons en vile prose :

» Veux-tu renfermer en un seul mot les fleurs du » printemps, les fruits de’l’automne, ce qui charme » et transporte, ce qui rassasie et soutient, le ciel, » la terre : je te nomme Sacountalà , et ainsi tout est » dit (2). »

I>e même que l’épisode du Mahàbhàrata , le drame de Kàlidàsa s’ouvre par une chasse royale.

Debout sur son char, l’arc à la main, Douchmanta,

(1) Voir plus liant, lre partie, rhap. II.

(2) Willst du die Mutin* des frülieit, dit? Früclite des «paleron J. dire s, Willst du vra* rcitzt iiml cntzückt, willst du was siitiigt tmd nalirt, Willst du don llimmel, die Eide, mit eincm Nutiicn begreifen :

Nenn’icli Sakontala dir, und so ist ailes gesagt.

SECONI>K PARTIE.

roi d’JIastinapoura, poursuit l’antilope. Il a ordonné à son cocher de lâcher les rênes des chevaux, et s’enivrp de se sentir rapidement entraîner par les fougueux coursiers vers la gazelle pantelante de terreur cpie sa flèche va atteindre.

Mais une voix suppliante se fait entendre :

«O roi! cette tendre gazelle appartient à notre » ermitage; elle 11e doit point être tuée, elle ne doit » point être tuée (1). »

Deux anachorètes paraissent. A leur aspect, Douclimunta abaisse son arc, fait arrêter ses chevaux, et les brahmanes reconnaissants lui montrent dans le lointain , sur les bords riants du Mùlini , l’ermitage de leur maître Canwu. Le grand inouni en est absent ; mais il a chargé sa fille Sacountalà d’y recevoir avec honneur les étrangers.

Pendant que les anachorètes continuent à couper du bois , le roi se dirige vers l’ermitage.

A la vue des bocages sacrés, il descend de son char, et remet à son cocher les ornements royaux, que, dans le lieu de la pénitence, il rougirait de porter.

Au moment de pénétrer dans l’ermitage, il éprouve

(I) Im Reconnaissance de Sncounta/â , drame sanscrit et pràcrit de Kamimsa, traduction de MI de Chez y ; Paris, 1830, acte premier.

Ksl-il besoin de faire remarquer la grâce et l'élégance de cette traduction?

un mouvement convulsif qui semble lui annoncer que dans cette calme retraite le Destin ne l’oubliera pas.

Soudain , d’un bosquet voisin s’élèvent des voix fraîches et argentines, et le roi voit- accourir trois jeunes filles qui répandent sur les arbustes en fleur l’eau de leurs mignons arrosoirs.

« O spectacle enchanteur! » se dit-il.

« Certes , dans nos fastueux gynécées nous cher- » citerions en vuin dés grâces comparables à celles ■ que recèle cet heureux ermitage : pourquoi donc » ne remplacerions-nous pas les plantes orgueilleuses » de nos parcs somptueux par ces modestes lianes de » la forêt qui les effacent par leurs couleurs et leurs « parfums ravissants?"

Il se cnche dans un épais buisson et contemple les belles jardinières.

Alors paraissent sur la scène les trois jeunes filles : <• C Itéré Sacountalà , disait l’une , on croirait en « vérité que ces jeunes arbustes , ornements de l’erb mitage de notre père Canwa, te sont plus chers b que ta propre vie , à voir la fatigue que tu prends b à remplir- d’eau les bassins creusés à leurs pieds : » toi dont la délicatesse égale celle de la malien (1) b nouvellement épanouie. »

Celle que l’on interpellait ainsi répondait :

« Que veux-tu? Ce n’est pas seulement pour faire

(I) Jaxminum zambuc •

SECONDE PARTIE

» plaisir à notre bon père que je prends tous ces » soins : je t’assure que je ressens pour ces jeunes » plantes toute l'amitié d’une sœur. »

La troisième jeune fille, s’adressant à Sacountalà, révélait par. un mot d’une exquise sensibilité la bonté de son cœur et la grâce de son esprit :

«Mais, mon amie, les plantes que nous venons »' d’arroser sont sur le point de fleurir : arrosons » donc aussi celles qui ont déjà donné leurs fleurs ; » nos soins n’en seront que plus généreux, et tout à » fait exempts d’intérêt.

» — Parfaitement dit , Priyamvadn ! » répondait Sacountalà, redoublant de sollicitude pour ses plantes chéries.

Douclunanta , admirant sa suave beauté et le charme de ses mouvements, se disait, étonné :

« Quoi! c’est là Sacountalà, la fille de Canwa?» Craignant que le buisson ne le dérobe pas suffisamment aux regards des jeunes anachorètes , il cherche un abri plus sûr derrière le mur de feuillage que forment de grands arbres.

Un manguier semble de ses rameaux qu’agite le vent appeler à lui Sacountalà. Elle court à l’arbre, l’enlace, et Priyamvadà s’écrie :

« Chère Sacountalà, oh ! repose-toi, de grâce, quel- » ques instants à son ombre.

SACOUNTALA

« Eh! pourquoi donc?

Pn I Y A 11 V A DA.

» C’est qu’en te voyant ainsi appuyée contre lui, » ce bel arbre, comme s’il était uni à une liane élé- » {jante, en acquiert encore plus d'éclat. »

Une fille de la Grèce n’eût pas admiré avec un sentiment plus artistique la beauté sculpturale d’une attitude.

Ce que disait l’amie de Sacountalà, Douclunanta le pensait.

Les adolescentes , se livrant h leurs jeux champêtres, continuaient leur joyeux babil, quand Anousoûyù, la jeune fille qui avait parlé la première, montrant à Sacountalà une liane dont les fleurs blanches exhalaient un délicieux parfum, lui dit avec une expression de doux reproche :

« Chère Sacountalà, vois, tu oubliais cette char- » mante mâdhavi (1), quoiqu’elle ait crû en même » temps que toi par les soins que notre père Canwa » se plaît à vous donner à toutes deux. »

Mais Sacountalà proteste avec effusion contre l’indifférence qu’on lui impute.

« Va ! je m’oublierais plutôt moi-même. »

Elle vole à l’arbuste, et, surprise, ravie, elle s’écrie :

« Miracle ! miracle ! Privamvadà , ah ! que tu vas » être heureuse !

(1) Gœrtnera racemosa.

SECONDE PARTIE

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