‹ La femme de vingt-cinq ansChapitre 2 sur 52 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pourquoi tant de gens viâllisseut-ils dans leur mo* deste pays avant d'avoir pensé à en sortir? — • Il n'est pas question ici des malheureux condamnés à mourir oft ils sont nés, qu'on laisse enfants jouant à l'autône, et que, cinquante ans plus tard, à la môme place, on retrouverait paisible8,recourbés sur leur bâton et tendant toujours la main. Il ne faut pas non plus compter cette multitude qui ne peut aller que jusqu'où ses intérêts le lui permettent, — ^ comme un dogue libre de la longueur de sa chaîne. Mais comment expliquer qu'un horizon plat, une végétation mièvre, quelques ingrates rtogéesâô maisoas, ub de ces coins de terro qui n'ur-

rétent personne et où les voyageurs, pendant le relais, lisent sévèrement leur journal ; — comment expliquer que cet endroit méprisé retienne pour toujours des gens d'une naissance cosmopolite et qui sembleraient si heureux ailleurs? — C'est que là leur cœur grossier ftit touché de la grâce terrestre ; c'est là qu'ils ont été amoureux ou aimés. — Ne leur parlez ni de Venise, ni de Smyme, ni du lac Ontario, ni du reste de l'univers. — Voyez-vous l'ombre frisée de ces pommiers rabougris, cette rue dont le pavé rabote, et qui, mal ouverte, fait l'effet d'un cul-de-sac troué, cette bâtisse sans style, ce ciel atone? — Leur jeunesse s'est dispersée là, et c'est là qu'ils pourraient en retrouver quelques vestiges. Ils nourrissent pour ce petit lieu la tendresse hargneuse de l'acteur pour son théâtre. — Us y ont eu de ces journées dont on garde, sans en oser rien dire, la date au fond de l'âme ; hélas ! leurs tragédies même n'auraient pas de confidents. — Çà et là, il semble qu'il reste un souffle d'eux, comme se conserve une odeur dans ces chambres que les fenêtres aèrent mal. — En retroussant la housse du fauteuil, on aperçoit le glacis du lampas frais et neuf encore, ainsi qu'au temps ou on s'y asseyait deux ; comme en ces vieux logis où l'on découvre, après cent ans, une charpente humaine toute sèche dans l'épaisseur d'un mur, derrière un tiroir de commode se dresse tout à coup un squelette de fleurs ; ' la pendule, avec son même sujet, semble marquer le$ mêmes heures. — Leurs habitudes, leurs pensées quo-

tidiennes, leur existence secrète ont pris naissance là ; ils sont devenus pareils à ces arbres qu'on ne peut transplanter sans les faire mourir. — Si Ton veut pourtant qu'ils quittent le pays, on n*a qu'à démolir la maison, ou à bouleverser ces chemins où, l'été, ils vont le soir, tout seuls, se repaître de souvenirs. — La magnificence d'un autre ciel écraserait leur humble personnalité. — Ils s'annihileraient comme les personnages dans les paysages du Poussin. — Ici la perspective n'est rien, mais ils sont tout.

Voilà pourquoi un assez médiocre arrondissement de l'Ile-de-France représentait, pour Raymond Landier, la plus merveilleuse contrée du monde connu. — Mademoiselle Paule de l'Étang y vivait.

Avec ses dix-neuf ans indiqués, non par son ,visage, mais par la phase d'expression de sa physionomie, mademoiselle de l'Étang avait cette rareté qu'elle ne ressemblait à personne de sa famille. Cette carnation lactée qui laisse deviner un corps blanc et uni, son corsage délicat, sa main où il y aurait eu juste la placé

d'un baiser, un fini de lignes obtenu à la longue, — ce fonds commun continuait une tradition peut-être, mais sa figure était toute d^élection. On ne pouvait la décomposer en venant Tun après l'autre y revendiquer un trait, et les experts n'auraient pas eu la joie de dire entre eux: <( C'est le nez de l'oncle ! — Oui, mais ce sont les yeux du père ! » révélation désagréable après laquelle il semble qu'on embrasse amoureusement un monsieur dans la personne de sa nièce ou de sa fille ; alliage masculin qui diminue la valeur de la composition féminine.

La tête de mademoiselle de l'Étang avait l'originalité fine de son caractère : des cheveux d'un noir éteint, commençant en bandeaux, finissant en boucles, encadraient à demi un ovale pâle, doux et pur. — Les yeux, en s'animant, paraissaient élargir leurs prunelles noires ; le nez était français et un peu relevé, comme par l'effet d'im sourire gardé pendant plusieurs générations, ainsi qu'il le semble aux pastels de femmes du xviiie siècle. Les lèvres, d'un rose effacé, avaient de ces plis qui annoncent la décision ; Taccent de ce visage, qui aurait pu se prêter aux mélancolies banales, était, au contraire, une sorte de recueillement mutin avec une fleur d'ironie, — fleur simple, à Tarome encore sauvage, aux épines à peine sorties. — Ajoutez à tout cela une grâce de tous les gestes, une séduction de toutes les poses, une confidence tacite de l'âme et des goûts faite au choix de la mise.

6ù n'a jâmaig calculé la longévité des passions d'après la virtualité des physionomies. — On trouverait là une des excuses fatales de Famour facile. Il y a, en effet, des figures de femmes qui ne peuvent et ne doivent t^rovoquer qu'une impression de passage ; leur charme est un caprice ; elles ont Tuniformité, mais non la durée ; on pressent, à les voir, combien de temps on sera eapable de les aime%; en dépassant la limite, on arriverait à i*aversion ; la disposition de leurs traits ne va ni aux luttes, ni aux sensations sérieuses. Otez le sourire et supposez des larmes à ce qu'on appelle une mine ehiffbfinée, que restera-t-il? — une grimace. — Plus il y aura dans ces figures de joliesse spéciale, de détail amusant, d'expression impossible à renouveler, plus elles précipiteront la répugnance après l'engouement. — Mettez donc un visage de fantaisie sur les épaules d'une mère de famille ! D'ailleurs, ces physionomies qui ont surpris votre premier mouvement par la curiosité du plaisir, ne sont pas en relation avec un ordre d'idées intimes de toute espèce , résultant de l'éducation, de rhumeur, des instincts, et qui vous obligent à chercher un type de femme où elles se généralisent. — Ces figures factices sont aux figures vraies ce que la friandise est au mets simple. — On ne songe pas sans mépris h ce que deviendront ces physionomies brillantes, quand les années les auront caricaturées": — faces enfentincs et séniles, câlines et grotesques, flétries et badines, — pour qui le respect n'est pas fait, et que por-

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tent les femmes, comme une pauvre vieille réduite, pour se couvrir, à porter la mode à présent ridicule de son jeune temps. — Qu'on n'accuse pas cette donnée de matérialisme ; la forme humaine emporte le fond divin ; où trouverait-on un idéaliste prêt à épouser une femme borgne ? Dites à un aveugle que la femme dont il est amoureux est laide ; s'il vous croit, il ne Taimera plus. Il est d'autres figures, au coi^raire, qui ont en elles le sentiment de l'infini ; elles reposent et retiennent le regard ; elles font naître des affections d'ime sécurité profonde. — Il n'y a dans leur ensemble ni accident, ni badinage, ni occasion ; elles ne sont pas immuablement 1 attitude momentanée d'une femme qui pose; elles sont la femme elle-même avec ses variétés de souplesse. — On peut, aux jours néfastes, les étudier avec espérance, et quand l'amour a cessé, rester près d'elles sans dégoût. — Elles résument et incarnent vos tendances inexpliquées, vos ambitions de beauté, l'aspiration qui gouverne votre vie. Ce sont ces figures qui, vieillies, commandent encore l'admiration; le dessin noble a traversé les années sans se trivialiser, et quand le monument de la jeunesse s'écroule lentement sur luimême, les ruines n'ont rien qui repousse; les yeux gardent un éclat fier et amorti ; la peau a pris le hâle du marbre blanc exposé à l'air ; une invisible lumière laisse encore tout voir dans l'ombre : il semble qu'on aura la douceur de mourir en les aimant. — On peut 86 dire en les revoyant : — Voilà la femme que j'ai

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aiméey sans ces frissons de répulsion qui rendent les paroles si aigres entre deux amants devenus vieillards. Elles inspirent moins d'entraînements violents que de passions patientes, parce que l'étemité humaine leur est acquise.

Cet idéal est rare à rencontrer ; il se déplace avec le rang, l'éducation, le point de vue.

Tout homme qui a aimé Ta poursuivi. — Raymond avait couru après plus d'une de ces figures qui passent dans le souvenir. Mademoiselle de l'Étang était une de ces figures qui restent.

Sans comédie d'immatérialité, mademoiselle de l'Étang paraissait ne vivre que d'air, de fleurs et d'élégances; elle était encore à ce temps de légèreté céleste où l'on ne sent ni l'âme ni le corps, quoique mille petits liens mondains infléchissent déjà la femme vers la terre ; mais nul commencement de froissement intérieur, nulle anxiété soudaine ne troublaient ce détachement enfantin. — Il y a des femmes dont, malgré elles-mêmes, la physionomie parle d'abord aux sens ; mademoiselle de l'Étang était de celles qui produisent même sur les gens communs un effet chaste : elles ont l'honneur de n'être désirées que lorsqu'elles sont aiméeg. — Ces figures-là ne rebutent jamais. — Les plus délicieuses natures ignorent souvent combien, par cette expression toujours matérielle de la physionomie, elles découragent les hommes les plus sensuels. — .Mademoiselle de l'Étang était un cœur frais, limpide, qu'aucune séche-

resse n'avait tari, et où ceux qu'elle aimait pouvaient régulièrement puiser de Taffection ; elle avait l'esprit généreux et, avec une organisation toute féminine, une charmante bravoure. Le beau mérite de n'avoir pas peur, pour une femme qui a presque des favoris, des mains vastes et des soubassements d'Hercule. — Une fois qu'elle revenait, au jour tombant, d'im village à quelque distance du château, une de ces brutes pour (jui, comme pour Chérubin, Marceline aussi eût été une femme, s'était permis de l'accoster familièrement, — d'un soufflet blanc comme un éclair elle avait laissé le rustre balbutiant, ébloui et cloué sur place. On la rencontrait souvent dans le voisinage, à cheval, n'ayant peur ni d'un effondrement, ni de l'orage, ni de la colère de sa monture, le visage pâli par la fetigue, les yeux phis noirs, avec un friand désordre dans les cheveux. — Elle aimait le danger sans offenser celles qui ne l'aimaient pas. — Et le soir, dans un demi-jour calme, on retrouvait autour de la table de travail la petite fille qui courait les grands chemins; elle allait, venait, faisant si peu de bruit pour sortir, qu'on eût dit qu'elle ne voulait pas apprendre soa départ à ce vieux salon ; — il fallait , en effet , la croire là ; sans elle, ce meuble-empire devenait d'un ennui cru ; la conversation se somnettait aux lois de la pesanteur, et il semblait que l'ApoHon doré qui jouait de la flûte sous le globe de la pendule enchantât l'heure pour qu'elle ne sorniât plus.

L2è I^ÉtlfEd IlfÉGALITÉS. Il

La Louviêre est une de ces bonnes maisons de cam-s pagne d*une construction tant bien que mal symétrique, fortifiée de clos aux doubles haies, de prés entourés d'eau, et que les communes environnantes continueraient à nommer le Château, quand bien même on bâtirait un Versailles tout à côté. — De hauts arbres, qui sont à eux-mêmes leurs propres aïeux, interceptent I9 vue de Thabitation. — Là vie y est si débonnaire, lé bien-être si habituel, le calme si assuré, qu'il semblé que le malheur n'aura jamais rien à faire là ; puis un jour la grille est muette, l'herbe verdit le pavé, les volets se ferment, l'eau croupit, le jardin est à l'abandon ; — quelque coq oublié crie et s'enroue : les hôtes sont morts \

Mademoiselle de l'Étang était l'âme visible de ce vieux logis, où elle se trouvait encore heureuse comme l'oiseau né dans une cage. — Sa douce voix emplissait 1« corridor; on s'accoutumait à la voir au bout du jardin; ce bondîssemçnt léger dans l'escalier, c'était elle qui montait. Son petit baiser du soir réconciliait ces pauvres

gens avec leur vieillesse. — Raymond et elle s'étaient vus avant de pouvoir se connaître ; — ils avaient longtemps joué ensemble, se préférant peut-être à leurs joujoux. — Avant la fin du déjeuner, ils s'esquivaient et ne reparaissaient qu*au dîner, boudant contre tout le monde dès qu'ils ne s'appartenaient plus. — Elle avait un frère, et Raymond éprouvait un plaisir secret à voir que ce frère n'était jamais de leurs jeux. — Il se glissait déjà en Raymond quelque chose du pressentiment de l'élu.

Il se reportait avec une haine amoureuse à ce temps-

jà ; ce n'était rien alors que de s'embrasser dès qu'ils se

revoyaient; que de ne pas se dire le mot vous; — ce

vous qui écarte même dans une étreinte. — Plus tard,

elle avait passé quelques années au couvent ; aux jours

de sortie, ils se retrouvaient. — Elle venait d'un geste

tendre nouer sa tête au cou de Raymond et lui demander

ce qui le rendait triste. — Il traversait cette époque de

gaucherie sombre où l'on hait les enfants, et où l'on

croit haïr les hommes. — Souvent parmi les amies de

couvent de mademoiselle de l'Étang, quelques-unes de

ces filles de quatorze ans à qui Tesprit semble être venu,

^ lui disaient perfidement tout haut : Paule parie toujours

de vous ; elle vous aime. — Il sentait déjà au cœur une

sorte de trouble qui lui faisait prendre un ton d'autant

plus dur que la voix de mademoiselle de l'Étang était

plus caressante. — Il la repoussait presque brusquement;

— puis «n secret il écrivait ce nom : Poule de l'Étang^

le baisait, et le déchirait. — Depuis quelque temps, ils n'osaient plus s'embrasser qu'en rougissant. Un an s'était écoulé depuis le dernier baiser, — baiser d'enfant ;

— la transition insensible aurait un peu sauvé leur intimité, r— Quand ils se revirent, mademoiselle de l'Étang resta près des femmes avec qui elle était ; — à peine eurent-ils l'air de se reconnaître. Hs se saluèrent imperceptiblement, à distance. — 11 l'appela : Mademoiselle :

— les petits baisers d'autrefois auraient compté alors. Rien n'est quelquefois plus cniel pour les affections

que cette transformation réciproque : — l'enfant qui devient jeune ûlle, l'enfant qui devient jeune homme. — Il semble qu'on n'ait pas commencé la vie ensemble, qu'il ne reste des premières amitiés qu'un débris de joujou au fond d'une armoire. — 11 y a même de ces petites filles qui, une fois femmes, vous gardent une rancune mal définie de leur passé. Vous êtes Thomme par qui elles ont été surprises en affaire avec leur poupée ; il se ranime à votre vue un petit souvenir honteux et ridicule. — Parfois votre sourire a l'air d'une allusion involontaire. — Les femmes tiennent à n'être connues par les hommes de leur âge qu'au jour où elles sont femmes, — où elles ont conquis cette supériorité de grâce, cet achèvement de beauté, ce prestige d'influence qui forcent à l'adoration pure et simple. — Le passé n'a été que la préparation fort ordinaire du présent. — Vous êtes le témoin du passé: vous avez vu l'idole au temps où elle se nommait chêne ou sapin. — Si ce n'était par pudeur,

ee serait par raison, qu'une fennne ne permettrait point, par exemple, d'assister à sa toilette. — Il n*y a pas de femme grand homme pour sa camériste ; et il fout que vous soyez un amant gâté pour qu'une femme consente seulement à mettre un fichu devant vous. Elles dateraient leurs vingt ans volontiers : Tan I" de leur présence réelle.

Mademoiselle de l'Etang n'avait pas pris cette attitude auprès de Raymond ; elle obéissait sans doute à une réserve naturelle dont elle comprenait la convenance, mais sa fidèle amitié survivait à la saîssn de la camaraderie. C'était là justement ce qui faisait le bonheur et le mal de Raymond. Si mademoiselle de l'Etang avait été une âme erdinaire, ces petits commencements d*une amitié qui était déjà de l'égoïsme à deux, eussent laissé une trace fecile à perdre. — On n'est pas fatalement enchaîné aux petites filles dont on a légitimé la poupée. — A la longue, Raymond aurait tout oublié de ce temps où les mères qui sourient disent , en vous montrant à leurs filles : Voilà ion petit mari: — Mais, au contraire, mademoiselle de l'Etang avait toujours pour lui de si bonnes paroles, tant de ces regards plus doux à mesure qu*ils sont mûris par les années, que, pour Raymond, ces enfantillages avaient gardé une valeur. De même que par un travail intérieur, les propos et les cris sans suite du premier âge, l'exercice irréfléchi de la vision, les mobilités du visage, arrivent à former l'accent de la voix, l'expression du regard, le sens dé la physionomie ; — tous ces

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contacts innocents s'étaient résolus en amoilr. — Ce qui retenait surtout Raymond près de mademoiselle de l'Etang, c'était Texquise suarité répandue autour d'elle par une mutuelle et constante sympathie ; la théorie a beau démontrer le contraire, il n'y a d'accord durable que pour les individuahtés consonnantes ; par exemple, la placidité est peut-être l'angle rentrant feit pour recevoir l'angle sortant de la colère ; mais, dans ce tout parfedt, les parties deviennent irréconciliables ; ce que là pratique demande, ce n'est pas une identité d'organisation : — deux êtres deviendraient alors une sorte de monstre à quatre mains et à deux têtes, une paire de jumeaux de différent sexe burlesquement reliés ensemble ; mais il faut cette harmonie où tout se corrige, s'aplanit et se fond. — Votre volonté est la note, une autre volonté forme les detni-tons.

Non pas encore sur toutes choses, mais sur celles dont ils pouvaient parler pour leur propre compte : — causerie à la dérobée, faite de moitiés de phrases, de signes devinés, de mots jetés au passage, dans un salut, à travers le tumulte d'une conversation, Raymond et mademoiselle de l'Etang se rencontraient avec le même senthnent. — Ce qu'elle aimait, il l'adorait, ce qu'il haïssait, elle le détestait ; — ce n'était de leur part ni réciprocité poKe, ni manque de personnalité. — Ils suivaient, comme deux rives variées d'aspect et distinctes, un même courant d'idées. — Quand elle allait secouer la tète pour eessér d'être de l'avis de Rayniond, il en épreuvait imé

espèce de remords. — Ces dissemblances ne portaient jamais sur ces questions après lesquelles deux esprits cessent de s'attirer dès qu'ils ont une fois différé. — Aucun frottement étroit n'avait encore déformé l'âme bien faite de mademoiselle de l'Etang. — La liberté de ses habitudes, son ignorance de toute crainte, chassaient loin d'elle toute servilité d'opinions.

Il ne s'agissait souvent entre eux que d'insignifiances auxquelles aucun des deux ne paraissait faire attention. Il y a des instants où l'on n'adresse la parole à une personne que pour entendre le son de la voix qui va vous répondre. — D'ailleurs, entre ceux qui s'aiment, la banalité n'est plus possible ; c'est une distinction énorme qui les sépare des gens étrangers l'un à l'autre. Les trois quarts du temps, la banalité est un terrain neutre et commun, où l'on cherche, soit à se rapprocher sans se toucher, soit à rester invisible l'un pour l'autre, soit à se donner le temps d'entrer dans l'individualité réciproque ; deux amis ou deux amants sont une unité, il n'y a plus pour eux rien à cacher, rien à découvrir, aucun intérêt à s'isoler. — Quant à la banalité qui tient à la pauvreté d'esprit, on ne l'observe plus comme ridicule. — L'amitié forte ou l'amour vrai est un absorbant.

— On est en l'une ou en l'autre, comme on est en Dieu;

— c'est ce qui explique qu'un homme supérieur soit l'ami d^un homme ordinaire, ,et un beau de son siècle l'amant d'une femme laide. — Enfin, pour Raymond, ces riens avaient leur importance : c'étaient malgré lui

de ces niaiseries allusives qui ont leur excuse dans la bonne foi et la nécessité où Pon est d^être très-vague. -> Il fallait à peine, dans une généralité, laisser deviner ce qui était à une adresse particulière. Un matin, par un miracle qui arrive à Finsu des familles, mademoiselle de PÉtang et Raymond se trouvaient seuls ; elle ne s'en aperçut pas d'abord. II portait, selon sa coutume, une cravate bleue.

— Vous êtes donc voué au bleu? lui demanda-t-elle.

— Je porte mes couleurs, répondit Raymond, tout ce que j'ai est en espérance.

— Mais l'espérance est verte !

— Oui, mais le bleu est la livrée des am...

L'assonance rompait la glace ou la rendait impénétrable. Mademoiselle de l'Étang tourna la tête et eut comme une aurore de rougeur.

— Je crois qu'on nous appelle, dit-elle en se sauvant. Raymond s'en alla d'un autre côté, furieux de n'avoir

pas osé la retenir.

Au dîner, il portait une cravate verte. Mademoiselle de l'Étang le remarqua, et il lui parut qu'elle rougissait d'avoir rougi : — Il est vrai qu'elle portait un tour de cou vert.

Mademoiselle de TÉtang et Raymond demeuraient loin l'un de l'autre, leurs familles étaient moins liées qu'en relations périodiques de voisinage, — ce voisinage de campagne, qui s'exerce à dix lieues de distance en supprimant les intermédiaires. — Ainsi, quoiqu'on se visitât depuis trente ans, et qu'on se traitât de vieux amiiy toutes les phrases commençaient ou finissaient des deux parts par la formule Madame ou Monsieur, — Les jours où l'on partait pour la Louvière, à mesure que le terme du voyage, sans cesse éludé par les fauxfuyants de la route, apparaissait plus certain, un serrement de cœur, un malaise confus reprenaient Raymond.

Par une sorte de vertige analogue à la velléité féroce qu'on éprouve de se précipiter, quand, penché à une fenêtre très-haute, on fixe le sol, — il aurait tout d'an coup désiré ne pas voir mademoiselle de TÉtang, et pourtant il était bien heureux d'arriver. Les chevaux rassemblaient leur trot dans la cour circulaire ; au bruit des roues grondait le pavé, frémissaient les vitres; la porte du perron s'ouvrait, et les hôtes cette infériorité honorifique ; — enfin, par le bénéfice

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de là Louvière se montraient avec un sourire invitant. — Raymond paraissait jeter un coup d'œil collectif ; il ne voyait qu'elle, et chaque fois un favorable augure lui redonnait foi en Tavenir. — - 11 sentait de l'amour dans le premier regard de mademoiselle de rÉtang, — ce premier regard qui n*a pas la force de tromper. — Ces quelques journées recomposaient voluptueusement le passé pour Raymond, et lui semblaient bien vite la vie qu'il avait toujours menée.

Il attendait toujours qu'un indice jusqpe là négligé, une subite intuition apprît à mademoiselle de TÉtang qu'il l'aimait. 11 comptait sur le hasard, l'agent de presque toutes les découvertes ; encore, ici ce qui était à découvrir sollicitait-il l'inventeur. — Le pommier secouait exprès sa pomme pour faire réfléchir Newton. — L'amour de Raymond se décelait comme ces cachettes d'argent dont un défiant coup d'œil d'avare indique la direction. Plus d'une fois, quand il tentait d'arriver au point juste d'une révélation passive, mademoiselle de l'Étang se plaçait elle-même sur un terrain limitrophe, où, selon un terme de jeu d'enfent, il brûlait. — Dn mouvement de plus, il trouvait, et les heures n'étaient faites que de cette minute espérée sans fm.

Une fois entre autres, mademoiselle de l'Étang, sa mère et une amie des deux familles, remontaient à pas raccourcis et se débandant à chaque instant, l'avenue du château ; Raymond allait de l'une à l'autre, revenant toujours à mademoiselle de l'Étang. — A une vingtaine

d'enjambées de distance, le mari de Tamie suivait, mdtrisé par son journal et s'arrêtant aux nouvelles trop importantes. Mademoiselle de TÉtang était en robe de taffetas gris, dont les manches s'évasaient sur une mousseline bouffante autour de l'avant-bras et resserrée par un velours noir. Une de ses mains était gantée, l'autre main, à demi close et arrondie, avec un bouton de Bengale au milieu, faisait l'effet de ces roses blanches dont le cœur est carminé. — Raymond était à son côté.

— Il paraît, commença-t-elle, que vous êtes trèsassidu près de mademoiselle *** — (un nom quelconque).

— Je l'ai vue trois fois ; — que serais-je près de vous, alors I

— On dit qu'elle est jolie.

— On ne dit pas qu'elle gante huit trois quarts.

La main nue de mademoiselle de l'Étang sembla sentir le besoin de se renouveler, par une sorte de contraction nerveuse, la conscience de son exiguïté.

— Vous savez qu'on lui donne deux cent mille francs, Raymond, renchérit madame de l'Étang.

— Si une valeur qu'on épouse pouvait se serrer dans un tiroir, comme un billet de banque !..

— Mais non, reprit l'amie, la passion de Raymond, c'est la petite fille de — (un autre nom).

— Ah ! — Mademoiselle de l'Étang modula l'interjection, comme si Raymond était pris en flagrant délit.

— J'attaquerai en diffamation.

— Il faut vous marier, Raymond ; il y a de beaux partis à N*****.

— Je les trouve laids.

— On mit en avant plusieurs nubilîtés. — Raymond ne tarit pas en àcretés sur le compte de pauvres filles à qui il ne voulait ni bien ni mal. — Il exécutait sans intention cette flatterie cruelle qui consiste à déchirer toutes les femmes devant celle qui vous écoute : de tétnps en temps, un sourire de mademoiselle de TÉtang était les honoraires de cette lâcheté vénielle.

Pendant tout ceci, le mari se rapprochait. En comparant sa femme aux victimes de Raymond, il se sentait blessé ; c'était dire devant un cul-de-jatte, qu'il n'y a rien de repoussant comme une jambe de bois.j

Il faut à monsieur Raymond, s*écria-t-il, une femme vaporeuse !

— Mais je vous assure qu^elle habite parfaitement la terre, répondit Raymond.

— Nous avions oublié quelqu'un, dit mademoiselle de rÉtang en lui jetant à voix basse un dernier nom,

— Vous savez bien que ce n'est pas tout ce monde-là, hii jeta Raymond avec une sorte d'impatience.

Un petit froid se manifesta dans la contenance de mademoiselle de TÉtang. — Raymond détourna brusquement la conversation.

Officiellement, elle ignorait tout; Raymond ne pouvait se déclarer. Il y a d'abord une ellipse mentale d'une délicatesse extrême à ne pas dire à une femme :

U LSS PETITES INÉGALITÉS.

Ceci e»t de Vomour, ainsi qu'on montre, sans nommer le personnage, le portrait d'un commun ami. — Certains états de la conscience, quand ils ne sont pas devinés, doivent êtfc tus à jamais, — Mais surtout Ray- Uîiond était reçu avec amitié à la Louvière ; et comme tout jeune homme accueilli dans la maison d'une jeune ûlle, il cédait à cette impression presque invincible : les regards qui vous entourent ne sont point sur la défensive; le ton dont on vous parle change à chaque mstant le diapason de la voix secrète qui est en vous. La bienveillance s'exerce dans un ordre d'idées sans relation avec celui où vous vous supposez ; interrogations, marques d'intérêts, prévisions, projets, tout demeure dans une neutralité tacite ; quel bouleversement un mot ou un geste apporterait dans ce commerce d'affection si bien établi, — et cette réception acquise crée une habitude de probité morale qu'il y a presque du charme à garder, tant elle est dangereuse à rompre. — D'autrefois, il passait à l'esprit de Raymond des bouffées de témérité absurde. — 11 allait, peu d'instants avant le coucher, se glisser dans la chambre de mademoiselle de l'Étang, et le cœur haletant, mourant de peur d'être surpris, cacher sous l'oreiller du lit une lettre, puis passer une de ces nuits décisives, où Ton s'endort grisé par son audace, et après lesquelles on se réveille avec anxiété : le bruit de tous les jours circule dans la maison, tout est comme la Veille, régulier et paisible. On n'ose pas croire à ce qu'on â osé foire. Tout

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veos cause des transes pmgQantes : ua bruil de pas^ uo son de veix, un mouvement autour de vous ; la pendde dévore les heures ; le eœur bat tumultueusemeat. On v«ut sortir et aller au-devant de l'incomiu, en se sent cloisé dans une immobilité ardente.

Souvent, pendant qu'ils étaient assis, au milieu d'une allée, il comm^çait sur le sable , avec le bout d'une caoïid, eette phrase : Je vous aime ; — ou bien enfin il allait lui prendre la main, et se v^ger du passé et de l'avenir en pâlissant sur ses lèvres les lèvres de madenaeiselle de l'Ëtang ; il la regardait souvent semblant ^^ser la plaee d'un baiser. — Que de fois il avait pu paraître distrait, comme un esprit qu'une tentation,

' travaille, — répondant après un silence, — préparant des questions de long cours pour trouver l'élan du pas à fcanchir, — et amplifiant avec mademoiselle de l'Etang une banalité timide, pour arrêter sur elle des yeux

I plus hardis. — Il se reposait souvent dans des hypocrisies d'indifférence ; rien dans son attitude, dans son regs^d, ne révélait qu'il l'aimait. — Mademoiselle de TËtang pouvait penser que Raymond était à cent lieues d'eUe. Il imitait ces maris qui annoncent le voyage traditionnel pour observer de plus près leurs femmes. — Quelquefois, comme s'il eût été heureux de se croire, — il entreprenait involontairement une de ces démonstra-* tions par l'absurde de Tamour. — Il répétait, presque avec Tenvie de la blesser, qu'il quitterait volontiers le

i oaUieu où il avait vécu, que personne ne tenait à lui,

et qu'il n'aurait personne à regretter. — Fanfarons de haine, qui reculent devant un gant qu'on abandonne !

Il espérait aussi endormir sa passion comme un malade sa souffrance; — mais un rien venait réveiller cet amour qui avait le sommeil si léger. C'était dans cette première visite qu'on rend au jardin, pour voir l'œuvre du jour revue par la nuit. — Raymond se retournait sur une rose ; — mademoiselle de l'Étang, avec une grâce persifleuse, la cueillait pour la lui offrir. — Elle île savait pas le mal que lui causait ce bonheur honteux. D'autres fois, tout le monde sortait, Raymond feignait exprès de rester seul, et elle lui disait d'une voix irrésistible : « Raymond, venez-vous? » — Le soir, tandis que les hommes se concertaient pour le whist, mademoiselle de FÉtang réservait à Raymond une place près d'elle.

On jouait à un de ces jeux innocents qui sont l'enfance des cartes, et Raymond multipliait les distractions pour amener entre ses doigts et les doigts légers de mademoiselle de l'Étang des effleurements gauches, — premier contact de deux épidermes, et d'où finissait par lui rester à la main ime trace féminine et parfumée. — Lorsqu'il annonçait qu'il allait de nouveau passer ime année à Paris, elle lui disait de ce ton qui est presque un ordre :

— Ensuite, vous ne nous quitterez plus. — Au départ de la Louvière, la voiture de la maison escortait jusqu'à une certaine distance la voiture des parents de Raymond;

— quand l'obliquité de la route commençait à les faire perdre de vue l'une à l'autre, — mademoiselle de l'Étang

se penchait en arrière, Raymond détournait la tête. — Elle voyait bien qu'elle était regardée, et ils restaient ainsi jusqu'à Textrême minute de la séparation. — Une fois surtout, — il s'était présenté pour Raymond une occasion sérieuse d'être utile à la famille de l'Étang ; — on l'avait' dissuadé d'agir ; — il y a des gens circonspects prêts à vous murmurer, quand même il s'agirait d'une vie à sauver : Pas de zèlel — Mademoiselle de l'Étang lui dit : T avais compté sur vous; — et ce reproche causa à Raymond une sorte de volupté poignante. — Ainsi, une invisible volonté disposait de la sienne : — à toute heure, en tout lieu, mademoiselle de l'Étang se reposait sur un ami. L'amour de Raymond était une épée dont la poignée était à la Louvière et la pointe partout.

— Pour être ainsi certaine de son pouvoir, il fallait qu'elle se sût aimée.

Il n'y a guère, en affection, de position plus pénible que la position d'un homme à qui une femme donne, par ignorance de toute diplomatie, ce qu'une autre croirait n'accorder qu'en s'engageant.

On ne fait pas rentrer dans l'amitié ce qui appartient à l'amour, — le serrement de main d'une femme jeune causera toujours un frémissement. — Une femme qui dit : Ne soyons qu'amis, c'est un tigre qui conviendrait avec un chasseur de ne pas le dévorer. — Que valaient, par exemple, pour Raymond ces fleurs souvent données?

— ce que valent ces baisers sans saveur et sans suc, qu'on prend autour des lèvres d'une jeune fille, sur l'in-

vitatioQ des parents. -- Raymond les avait portées à peine; garder ces fausses reliques eût été une de ces niaiseries navrantes qui in^irent un petit mépris de soimême. — Et pourtant s'il était aimé de mademoiselle de l'Étang ? — Il cherchait à se prouver qu'elle n*existait pas, lui, — et quand ses yeux touchaient les réalités, il se défiait d'un mirage. — C'était là son inquiétude, son espérance, l'inconnu de sa vie. — Si elle ne l'aimait pas, pourquoi ses regards n'avaient-ils jamais pour lui la satiété des gens indifférents? — Elle ne l'aimait pas, mais si elle l'avait aimé, avec quelle intonation autre eût-elle prononcé le nom de RaymondI — Pourquoi allait-elle au-devant de ces mille riens, qui sont les signes de ralliement de deux esprits qui s'entendent? — — Pourquoi, quand il revenait, retrouvait-il sur le visage de mademoiselle de l'Étang une joie de longue haleine, et quand il partait, un petit sourire abattu ? Si elle lavait aimé, elle n'aurait pas eu une attitude autre, -r- le diagnostic eût été le même. — Était-ce seulement un fond d'amitié sous une forme amoureuse, ou bien encore une aménité prodigue ? — 11 l'avait observée en présence d'autres jeunes gens amis de la famille, — très-résolu à voir ce qu'il en était. — Et constamment, l'attitude de mademoiselle de l'Étang ne s'était pas démentie : une contenance affable, une politesse prévenante,mais non plus cette manière d'être qui à elle seule est une caresse. — Tout autre, plus sceptique ou plus confiant que Raymond, se fût cru aimé.

LES FETITBS INÉGALITÉS. n

Toute espérance était-elle donc interdite à Raymond? entre mademoiselle de l'Etang et lui se dressait-il une chaîne de montagnes si indomptable, qu'une volonté généreuse ne pût la réduire par le mot royal : // n'y a plus de Pyrénées ? — Au premier coup d'oeil, au contraire, le sol commun paraissait plane. — Si mademoi?selle de l'Etang eût aimé Raymond, c'était un mariage admissible : tous deux avaient à peu près le même âge, Raymond appartenait à ime vieille famille et n'était pas sans fortune ; puis, en mieux regardant, les difficultés surgissaient : — ce sol, qu'on aurait cru plane, ressemblait à ces champs unis d'aspect, et que divisent dep défenses profondes. Ces défenses^ à peine visibles, existent aussi dans la hiérarchie sociale, et l'opinion publique déclare procès-verbal à quiconque les franchit, r— Ainsi, cette parité d'âge conmiençait les prétextes aux empêchements, une femme étant toujours l'aînée d'un homme quand même ils seraient jumeaux ; — ensuite le nom de Raymond, pour les antiquaires, ne valait pas le nom des l'Etang ; il ne se blessait pas, d'ailleurs, de

de cette absorption, établi au profit des femmes, mademoiselle de TEtang pouvait prétendre à un parti bien plus brillant.

C'étaient les objections que Raymond faisait à sa passion, et sa passion lui répondait avec raison, une fois par hasard, qu'il n'y avait là rien de réellement insurmontable. — C'était cette disproportion trop peu saillante qu'il redoutait.

Les extrêmes se touchent, les moyens s'isolent. — On doit avoir remarqué avant nous qu'il y a plus d'affinité entre un plébéien et un grand seigneur qu'entre l'un des deux et un homme de la bourgeoisie. — Le vrai peuple et la franche aristocratie se tiennent par les mêmes qualités premières : l'abnégation, l'absence de peur d'être compromis, le bon mouvement sans calcul, le dégagement de petits préjugés. — Il n'est pas sans exemple de voir une femme de la condition la plus élevée aimer un homme qui ne serait au-dessous d'elle que par le

rang ; on voit d'autant plus loin qu'on regarde de plus haut. On chercherait vainement dans la gentilhommerie qui côtoie la roture le type magnanime de mademoiselle de la Mole, de Stendhal; — nul ne tient aux prérogatives de sa noblesse, comme celui qui tient à la noblesse par un cheveu — qui de plus jaloux de sa nationalité qu'un Français limitrophe, dont l'arbre encore français a déjà l'ombre belge? — Les contrastes, d'ailleurs, s'attirent par leur énergie ; — tout le monde voudrait apprivoiser le Misanthrope, et personne ne

LES PETITES INÉGALITËS. 19

caresse Philinte, qui est tout apprivoisé. — Les situations à peu près identiques restent sans progrès Tune sur l'autre, elles semblent si aisées à quitter. — Rien n'arrête le niveau comme les petites inégalités ; — on marche au but sans y prendre garde, ce n'est qu'au but qu'on les découvre. On s'habitue patiemment pendant un demi-siècle à perdre une heure pour gravir une pente douce, on perce tout de suite un escarpement ardu ; que de projets importants n'a point paralysés une paresse futile ! — Le monde d^ailleurs est plus sévère pour les nuances que pour les couleurs. — Il y a une certaine dignité dans la position de l'homme complètement audessous d'un autre ; il y a un peu de la bassesse du satellite dans le rôle de l'homme à côté de vous. — Peut-être un jour parlerez-vous comme à un égal à l'homme que vous ne saluez même pas ; vous traiterez toujours en inférieur l'homme qui vous dit Monsieur, et à qui vous dites : monsieur un tel. — Les lignes opposées finissent toujours par se rejoindre. — Les lignes parallèles sont le supplice de Tantale de la géométrie.

Cette petite coterie, gardienne du respect humain, vengeresse des convenances, et de qui relèvent tous les mariages, n'eût jamais agité la réception de^ Raymond dans la famille de l'Étang : — pourquoi ?

Parce que la chose n'était pas ou toute faite, ou un peu impossible à faire. — On ne prend jamais part: que dans une situation fortement tranchée. Ce qui est modérément inacceptable ou modérément possible, ne crée jamais ni partisans ni adversaires. 2.

m LES PETITES INÉGALITÉS.

• Cependant il ne s'agissait plus pour Raymond d'une ée ces fièvres morales qui accélèrent la transition de Tadoiesccnce à la virilité, comme les maladies longues précipitent la croissance du cwps : — expériences salutaires où le cœur se gonfle des boudeuses amertumes de la puberté, de désolations rêveuses, de toutes les aspirafetons soufflées par la lecture, — pour se dégonfler au premier sang d'une piqûre d'aigutlle; — comédie où le malade imaginaire d'amouf est bien vite sauvé par 'la réalité, cette autre madame Argan î H ne s'était pas jeté à la tête de mademdselle de l'Étang, comme un enfant pressé d'être homme est aveuglé par la première femme rencontrée au sortir du coilége. — 11 n'avait pas reconnu l'héroïne de ce roman slupide, dont on est flatté de passer pour le héros, aujx yeux de la menue générati(Mi qui vous regardé. .^-iPlus d'une robe de femme l'avait déjà frôlé, sans qu'il songeât à baiser avec une foi ardente le bout de cette robe pour ne f.amai$ guérif ! Qes femmes possédai^t peut-éire une plus grande initiative de beauté, mai^ il n'aurait pas placé sa vie en elles avQc.çpnflapçe. Lfi passio» de Raymopd souffrmt au contraire l'an^-

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lyse ; — elle avait Texactitude d'un théorème. Cet amocff était chez lui le résultat du discernement, de Tétude, du choix ; il Tavait conçu comme une vocation ; — mademoiselle de rÉtang devenue sa femme, il la supposait, dans les jours pénibles, après Féquinoxe de l'^oteour, aux instants où Tamant doit avoir la force de dix amis. — Il ne s'effrayait pas ; il se sentait le pouvoir de se remettre à elle corps et âme. Pour lui, la froide raison était de flamme, et la dure réalité prenait une voix de Sirène. Gomment n^aurait-il pas succombé à ces tentations du bon sens ? — Enfin, dernier raffînement de volupté ou de cruauté, un basa^ savant avait suspendu ou ranimé à point le travail de fermentation de oet amour.

Dans une sphère cc^f^mune d'attraction, ils avaient grandi -en même temps, — séparés assez peur que ne se produisît pas entre eux cet effet des intimités sans perspective i on arrive à ne pas plus pouvoir juger une femme qu'on ne juge un tableau regardé de trop près; la routine visuelle empoche d'avoir conscience de la beauté qui s'élabore, comme on ne remarque pas la lente altération d'une physionomie qu'on a sans cesse soua les yeux. — C'est ce qui explique, outre cette cécité divine dont serait frappé le regard charnel, qu'un frère n'aperçoive pas la femme dans sa sœur. L'absent, au contraire, lit d'un coup d'œil le total des jours passés sans lui. — Enfin, la vie trop contlguô neutralise toute influence, et fait vivre sans dangeir m

$2 LES PETITES llfÉGALITÈS.

homme jeune à côté d'une jeune femme, comme ces chiens colossaux et ces chats délicats qui, à force de se retrouver au même foyer, se sont changés en amis inséparables.

D*un autre côté, Raymond et mademoiselle de TÉtang avaient été trop peu divisés pour que l'impression créée par chaque dernière entrevue s'effaçât. 11 y a de l'héliographie dans l'amour ; — il ne faut pas laisser à l'isolement le temps de faire évanouir l'image obtenue par le regard. — Ainsi, au moment où ils auraient pu finir par s'oublier ou par devenir indifférents l'un pour l'autre, quelques coups du hasard dégrossissaient, distincte encore, l'ébauche de leur affection.

Chaque intervalle écoulé renvoyait à Raymond son camarade féminin avec un charme insolite de démarcation, un complément d'adolescence, une coquetterie plus harmonieuse, un aspect plus proche de la jeune fille. — Les grâces mobiles des premiers quinze ans se fixaient en beauté. — L'affection de Raymond avait changé de caractère en suivant la transformation corporelle de mademoiselle de l'Étang. Tant que tous deux n'étaient qu'enfants, l'élément de l'affection innommée existait seul entre eux. Il avait commencé à devenir amoureux à mesure que mademoiselle de l'Étang acquérait l'élément de Tamour,

Pourtant, déjà, à un âge où les yeux de l'âme ne sont pas encore ouverts, il éprouvait à propos de mademoiselle de l'Étang une sensation confuse que ne lui eau-

sait aucune des petites filles de son commerce habituel. — Sur un carré de taffetas, il inscrivait le nom de mademoiselle de l'Etang, et baisait chaque lettre à la dérobée, puis avant de dormir il plaçait à côté de lui ce mot d* ordre de sa pensée! — Un matin le dangereux chiffon fut oublié sous l'oreiller ; Raymond ne s'aperçut que trop tard de son imprudence. — 11 eut toute une journée de perplexité. On avait dû saisir cette pièce d'un délit non prévu et la communiquer hiérarchiquement. Le nom de mademoiselle Paule de l'Etang était bien connu au collège de V*** — Raymond aurait ressenti une honte pleine d'angoisses à être découvert. — Cette pudeur sotte dénotait déjà une conscience d'enfant troublée par un fait de jeunesse. — Heureusement on s'était contenté de redresser l'irrégularité du lit, comme on répare d'un petit soufflet une robe à peine chiffonnie. — Le bout du ruban fut retrouvé plus intimement enseveli. D'autres fois, à la manière des enfants qui rêvent qu'ils sont centenaires, ou des nains qui rêvent qu'ils deviennent des géants, il rêvait avec des absurdités féeriques qu*il épousait mademoiselle de rÉtang. — L'amitié de Raymond dégageait déjà de l'amour, comme on surprend de temps à autre dans un regard d'enfant un éclair viril, — ou bien comme ces feuilles qui ont déjà le parfum de la fleur future.

Mademoiselle de l'Étang et Raymond avaient minutieusement initié l'une à l'autre leurs deux natures. Une fois dépassée, cette montagne d'égoïsme après laquelle

14 LE* PBTITES INÉGALITÉS.

chacun commence à pouvoir parler de soi sans dangéi^, la route des affections n'est plus qu'une descente i — pour Raymond, le terrain de Tamitié était battu, il fallait empiéter sur l'amour. Mille demi-libertés ravalent encouragé. — Mademoiselle de TEtang et lui se trouvaient déjà de moitié dans les petits événements de leur jeunesse ; — la vie commune semblait être préparée potir eux, — une femme et un homme faits réciproquement à leur image doivent ressentir l'un pour l'autre quelque chose de l'amour infini de Dieu pour sa créature. — Raymond ne s'était pas épris à priori de mademoiselle de rÉtang ; bien des gens sont au feit de la femme qu'ils épousent, comme cet Anglais qui, à peine entré dans la rade de Constantinople, repartait pour Londres, — emportant le droit de dire : J'ai vu V Orient. Raymond n'était pas de ces combattants vulgaires de la vie dont la devise devrait être : Us sont venus, ils ont regardé et ont été vaincus. Nul mieux que lui ne connaissait mademoiselle de l'Etang ; il ne connaissait personne mieux qu'elle. — Il avait pénétré dans sa cause première le charme de sa beauté ; il s'était nourri de sa vue et de sa parole. — Il savait mademoiselle de l'Étang au point de ne plus pouvoir l'oublier. Petit à petit, sur des assises profondes, avec un discernement attentif, d'exquis tâtonnements et des épreuves de consolidation, s'était élevé cet amour. 11 y avait mis dix ans, et comme ces édifices d'une ténuité grandiose, dont les siècles se léguaient l'achèvement , cet amour se dressait inébran-

LES PETITES INÉGALITÉS. li

lable et léger, patiemment ouvragé à rintérieur» inépuisable en détails riclies, en mystères impénétrés, et éq^airé, comme un sanctuaire, par un jour voilé.

Par ce qu'on pourrait définir : les fiançailles spiri-^ tuelles 9 déjà Raymond appartenait à mademoiselle de TEtang. Il était obligé de dire : Je pense, donc elle est. Sans que son libre arbitre en fût diminué, il se sentait lié à elle par mi fil lâche de toutes les résolutions et de tous les actes. La personne aimée est partout; elle ne gêne ni le bi^ ni le mal , on la sent, comme on sent Dieu présent. Mademoiselle de TEtang formait l'horizon visuel de la vie de Raymond ; tout lui apparaissait en deçà d'elle ; il ue soupçonnait rien au delà. — Cette passion, lente, inoffensive d'apparence, laborieusement infiltrée, s était mêlée à son sang et avait tout d*un coup révélé son in-* tensité, comme ces poisons qui attendent longtemps pour agir ; aucun antidote n'eût eu d'effet rétroactif.

Et les deux familles semblaient supposer qu'il fût possible à Raymond de vivre autour de mademoiselle de rÉtang sans subir de si près ce charme féminin exercé à de longues distances. — Il était au meilleur jour pour la juger, le temps ne lui manquait pas pour la voir sous des faces diverses ; — la percussion de chaque nouvelle mise en rapport enfonçait plus avant la passion de Raymond. On eût pu compter, par le chiffre des entrevues, les couches successivement plus résistantes de cet amour d'enfance, — comme on calcule l'âge d'un arbre par les revêtements de l'aubier. — A chaque apparition,

se LES PETITES INÉGALITÉS.

mademoiselle de FEtang faisait une entrée plus victorieuse dans le cœur de Raymond, et Ton paraissait admettre comme la seule situation vraie, ces relations niaisement enjouées entre une jeune fille et un jeune homme ; on eût dit qu'ils devaient être l'un pour l'autre des enfants ou des gens de quarante ans ; l'intermédiaire de la jeunesse paraissait non avenu. — On espérait rompre leurs vingt ans à une diète morale, comme ce paysan qui voulait accoutumer son âne à ne plus manger, et qui, l'âne étant mort de faim, s'écriait r Quel dommage I il* commençait à ne me plus rien coûter. — Il semblait que ce dont on ne parlait pas n'existait pas. Dans cet ordre d'idées, l'amour le plus chaste passait pour une chose déshonnête ; la vraie destination du pêcher, offrant ses fruits mûrs, semblait être de servir de bois à brûler.

Cette fiction négative irritait chez Raymond la réalité ; il se contenait mal dans cette pose ridicule où l'on a des yeux pour être aveugle, des oreilles pour être sourd, une langue pour être muet. En dehors d'elle on le traitait en jeune homme, et, près d'elle, tout au plus si on n'oubliait pas la différence du sexe. — Nul regard, nulle observation n'avaient trait à ce péril perpétuel sans cesse aggravé. — En face de Raymond, on appesantissait la question du mariage , on discutait les prétendants, on faisait comme ces distraits têtus qui poursuivent à ses antipodes l'objet qui les touche. — La présence de tout autre jeune homme eût créé une de ces situations chatouilleusement défensives où tout

devient hostile. Ici, il aurait fallu déclarer la guerre à toutes les puissances. — Pourquoi aller chercher si loin qui elle pouvait aimer, qui pouvait l'aimer ? N'étaientils pas du même monde ?•

Ainsi, supplice intolérable, il lui fallait entendre traiter comme une extravagance la chose du monde la plus conforme à toutes ses sagesses. L'extravagance eût été qu'il n'aimât point mademoiselle de l'Étang; — son amour était fourni d'assez de considérants pour convaincre la cour de l'opinion, et il se trouvait condamné à vivre à côté d'elle ; on ne lui épargnait pas les occasions de la voir ; — si au moins on ne les avait pas mis en présence l'un de l'autre ; il subissait ainsi ce traitement barbare des prisonniers de guerre à qui on enlève les cils et les paupières, et qu'on expose ensuite au soleil. — Raymond sentait la toute-puissance de cet amour par la résurrection que la vue de mademoiselle de l'Étang opérait en lui. — Lourd, éteint, tout d'une pièce, il redevenait, dès qu'elle était là, aérien, allumé, souple. — Son regard passait partout ; sa voix prenait tous les timbres, une électricité amoureuse l'environnait; on s'étonnait de ces coups de foudre d'esprit qui partaient avec l'éclair des yeux ; les ressorts de la vie s'adoucissaient ; la poutre qu'on aperçoit dans la prunelle du prochain devenait brin de paille. — Il avait la superficie du bonheur dont mademoiselle de l'Étang pouvait lui assurer le fonds. — Le monda, n'est bon en moyenne que parce que la moyenne de la vie générale est du

bonheur. — Elle seule pouvait deviner la cause de ces orages dans un ciel serein, le miracle de ces bizarres assomptions intellectuelles. Souvent il avait peur qu'elle ne se méprît sur son compte. Il passait près de tout son monde pour méchant, fou, ne tenant à rien, enfin toutes les banalités accusatives des gens de province. — Et pourtant, ce n'était plus le roseau peint en fer, c'était le fer habillé de roseau. — Ces légèretés avaient une destination sérieuse. Seulement, ailx yeux mal exercés, il ne pouvait paraître tel qu'il était ; parfois même, il . s'aventurait trop, mais mademoiselle de l'Étang le grisait si vite! — Il disait et faisait mille folies. — Seul, on l'aurait surpris réfléchi et inquiet : — la mélancolie après boire. — Dès que mademoiselle de l'Étang disparaissait, tout ce feu s'éteignait par degrés, faisant encore jaillir en s'affaissant quelques étincelles ; mais^ le lendemain, le foyer si flambant n'avait plus que des cendres froides.

Le moment où Ton se retirait était celui où Raymond pouvait dire : Je n'ai pas perdu ma journée. Tant de monde qu'il y eût, mademoiselle de l'Étang lui adressait un petit salut privilégié. Que de diplomatie pour se trouver à table à côté d'elle! combien de fois les plaisants ne lui causaient-ils pas une souffrance délicieuse en appelant ce duo de convives : jeune ménage I — C'était reconnaître la vraisemblance de ce mariage ; d'un autre côté, les plaisants flui trouvaient le mot si agréable, — eussent, avec la fantasmagorie des intérêts, re*

gardé la chose comme monstrueuse. — Que de fois aussi, pour ne pas rougir, quand on adressait à Raymond une question qu'il prévoyait devoir amener la conversation sur mademoiselle de TÉtang, faisait-il comme ceux qui, à la demande du chemin à suivre, répondent par une indication opposée. — Souvent, d'après une arithmétique de petite ville, qui rappelle les tailles de boulangerie, on s'informait de l'âge de Raymond pour savoir l'âge de Paule ; ils étaient à peu près de la même année. A force de préméditation, il s'endurcissait à causer de mademoiselle de l'Étang. — Souvent, pour le plaisir de voir au microscope les mérites d'une femme a^uéei il accumulait les verres grossissants de la contradiction^ prêt à se trahir si on Tavait pris au moti Mais il déléguait sans crainte ses propres impressions ; on les lui renvoyait comme un écho plus sonore que la voix. — La plupart du temps^ il arrivait à une indilféreiice anxieuse, un ton brûlant à force d'être glacé, qui pouvaient tout faire deviner ; le seul moyen, aux yeux du monde, de paraître étrangers l'un pour l'autre, c'est Tinvestiture récipfcque de la personne aimée< Les amoureux qui rôdent autour de là propriété sont toujours surpris. C'est ce qui explique que l'innocence soit si souvent punie, et le vice si souvent réeom* t)e&M«

Seul, plus tard à Paris, dans ces agitations où la vie, remuée dans toute sa profondeur, se trouble, une paix soudaine reformait la transparence, et de nouveau la perle se laissait voir au plongeur ; dans ces journées terribles, où le cœur va se briser ou se bronzer, s'interposait entre ces deux extrêmes un souvenir trop fortement enraciné dans Tâme de Raymond, pour s'ébranler au déchaînement de son esprit. — Il avait — quitte à être heureux de s'en nourrir plus tard, — stérilisé des croyances fertiles, profané bien des saintetés. La vie de Paris, vie emportée, boueuse, corrosive, lui avait lancé plus d'une éclaboussure, mais Timage de mademoiselle de TEtang, parmi toulb brutalité iconoclaste, était restée pure, intacte, immaculée. — Ses débauches de cerveau lui avaient laissé cette virginité. — Les ardeurs vulgaires eussent à coup sûr séché son âme ; cet amour noble le rafraîchissait — comme ces roches crayeuses et dures d'aspect, qui se veloutentdegramen. —Ce terrain sans souillure, c'était Tisthme qui rattachait Raymond au sol natal. — Petit à petit, derrière mademoiselle d9

l^Etang , au second plan, surgissaient les parents ou* bliés, des visages de bonnes gens aimants, le clair-obscur des années légèrement écoulées, et ce tableau de la vie droite et digne se refaisait tout entier. Cette rétrospectivité, c'était Tavenir possible vu par le passé ; il recouvrait ainsi une force de mépris qui le rendait supérieur à ces seigneurs monotones et mesquins de la vie parisienne, dont le domaine a pour bornes un divan de café, une jupe docile comme un rideau de théâtre, ou quelque procédé de plaisanterie qu'on n'abandonne qu'à la mort. Raymond se relevait de son abattement ; son âme se retrempait dans cette atmosphère saine ; il regardait de haut ce petit monde frelaté, se noyer dans cette vase, avec plus de délices que Clarence dans son tonneau de Malvoisie.

Puis, à un autre point de vue de conservation, — non plus dans les défaillances du sens moral, mais dans les prostrations de la vitalité, — quand il lui restait de chaque parole une saveur amère dans la bouche, quand il ne doutait môme plus, quand en soiunettant toute amitié à l'analyse chimique, il y reconnaissait des taches arsénieuses, — quand il comprenait l'inanité dérisoire de ces distributions de prix de la vanité, où tous les élèves sont couronnés, — la solitude morne que font autour d'une âme élevée, ces bonheurs bruyants, — paradis des imbéciles, — lorsque la vie, déshabillée de sa dernière illusion, lui apparaissait à nu, — comme un clown replet d'apparence, après avoir défait un à un,

i% LES PETITES INÉGALITÉS.

parmi les rires croissants, les cinquante gileta qui lui bourrent Testomac, se réduit à sa réelle expression, — quand, harcelé par mille dégoûts, il se sentait à bout de force, comme un homme qui, les mains en feu, lachQ une corde de salut, alors une figure céleste venait le reposer ; eût-il condamné sa porte pour tout le monde, par une issue secrète, elle se glissait jusqu'à lui, toujours bien venue. Celle-là rien ne l'avait ternie, — à nulle profondeur, dans nul reph, cette nature ne logeait une trahison. — Raymond pouvait s'abandonner à Faimer de toute la plénitude de son âme. — Sa foi en mademoiselle de rÉtang n'avait pas de restrictions. Il pouvait être luimême sans calcul d'éventualités, sans précaution, n'étant gêné dans aucun désir d'aller au bout de; sa propre personnalité. — Ce besoin d'idéal qui tourmente même une cervelle gâtée, se trouvait épuisé par là. — L'être le plus vicié a eu un instant où, si l'on n'avait pas contrarié ses premiers mouvements, il suivait une direction de salut. '— L'histoire de bien des instincts ombrageux est l'histoire de la sensibilité des cornes de l'escargot. — Les bonnes aspirations refoulées pervertissent le moral comme les sueurs rentrées décomposent le sang. — Pour Raymond, cet amour était une purification. La vie valait donc quelque chose puisque mademoiselle de l'Etang était de ce monde, et les yeux fascinés par la perspective] du but, il oubliait les chutes et les fotigues; mais comme un adversaire qui rompt à mesure qu'on avance, ce but reculait sans cesse, —

et Raymond allait presque en être séparé par ce mot : Combai nul !

Enfin — il ne fatut surfaire personne ; le plus invulnérable marche au moins avec le talon d* Achille. Une singularité aiguisait l'amour de Raymond ; d ns le contingent de deux années, en remuant Paris, ce kaléidoscope éternel, il avait rencontré par la combinaison des dessins, trois physionomies de femmes où se retrouvait, d|visé, le détail des traits de mademoiselle de TEtang ; chacune des expressions les plus générales de sa nature avait pour ainsi dire pris corps ; — la première de ces figures personnifiait le fouettement incisif de sa physionomie, l'autre la régularité sérieuse des affections solides ; la dernière, la perfection de la race. — C'étaient une actrice très-affichée et très-courue, une fille qui vivait de son travail, et une femme du meilleur monde — les trois milieux sociaux : cette couche végétale artificielle où les femn^es fleurissent comme des dahlias bleus, — cette pépinière vierge des dévouements ignorés et des affections uniques ; — ce cru de gens d'élite, d^où l'on tire

l'exquis des sentiments et des sensations. *- En fondant les parités de ces trois physionomies, on eût pu faire de mademoiselle de l'Etang un Sosie qui eût trompé le discernement ordinaire. Que de fois, sous un chapeau de crêpe, sous le col blanc, le châle léger, la robe retroussée avec soin, la décence ignorante — il s'était retourné en disant : C'est elle. — C'était elle encore, avec cette blancheur fatiguée , dans ce libertinage de toilette , avec ce sourire érudit ; — c'était elle enfin, dans ce salon authentique, avec cette simplicité dans l'élévation, ce sang-froid des intelligences que rien ne surprend, cette prodigalité et cette justesse de nuances.

Mademoiselle de l'Étang éclipsait ces trois similitudes, par ce qu'il y a d'insaisissable dans l'originalité, par la supériorité d« l'unité, par un caractère plus fin de beauté. Ces trois figures étaient le reflet affaibli, le pastiche impuissant de la sienne ; il n'y avait pas là une sorte de triolet de ressemblance ; chacune de ces physionomies ne rentrait pas dans les trois autres ; — elles dérivaient de mademoiselle de l'Étang : — un soir un hasard multiple avait réuni ces trois femmes au théâtre de l'actrice. — Il fallait à Raymond ces trois figures pour se reconstruire un type adoré. Hélas I s'il avait vu mademoiselle de l'Étang, à ce triage diflicile, se fût faite d'elle-même une application vivante et terrestre, de ce quatrain défunt et mythologique qui se termine ainsi :

Hélas 1 s'il iTalt fa l*adortbte Martel, 11 B*es aurait amployé qu'one.

On n'aurait pas pu dire que Raymond eût aimé ces trois femmes ; — c'était mademoiselle de TÉtang qu'il avait cherchée en elles; — il faisait comme ces gens qui hors d'état d'acheter le tableau se rattrapent sur la gravure. — Cette infidélité cachait une façon d'être fidèle. — Il croyait donner de l'or et payait en fausse monnaie. — Souvent les yeux disaient : Est-ce bien à moi que ce baiser s^ adresse? — On avait dû se demander la traduction de contemplations distraites, de stupéfactions brusques, d'extases auxquelles succédait sans transition une inattention familière. Il caressait avec l'acharnement de l'inanité ces simulacres d'une réalité adorée ; — tantôt tremblant de profaner et s'arrêtant, tantôt voulant obtenir raison de ce mirage. — Il lui semblait que ces trois femmes avaient quelques notes de la voix, et devaient avoir quelque chose du caractère de mademoiselle de l'Etang; et que par elles il pourrait la pénétrer. — Tous les types physiques identiques, ont des côtés moraux analogues. — Chaque fois que dans l'entassement des événements il allait perdre la trace de Paule, comme on perd un compagnon de route dans le pêle-mêle d'un quartier, — ime de ces trois figures lui était apparue, ce type si en harmonie avec lui-même avait repris son empire; c'était bien mademoiselle de l'Étang qui arrêtait toute autre sym-

M LES PETITES INËGALITiS.

pathie. Raymond sentait dans tout son être un prurit glacé, comme si une goutte d'acide traversait la circulation du sang. Chaque vision semblait lui dire : AimeZ'la, et il était condamné à aimer pour rameur d'elle.

Puis, en repartant pour sa province, il se sentait raffermi contre tout changement ironique. — L'esprit de dénigrement de Paris, cette petite ville de sept lieues de tour, géant au cerveau étroit, — ne pouvait rien contre son amour. — On ne tire pas sur les siens, et la province lui rendait ce que donne Paris. — Il retrouvait dans la physionomie de mademoiselle de l'Étang le germe non vénéneux de cette dépravation spirituelle, payée si cher, — le résidu valable, l'excuse, le parfum concentré de cette poésie facile des années premières, où l'on promulgue ses triomphes avec des roses à la boutonnière, où l'on s'entête à chanter sur parole le bonheur modeste, tandis que quelque pauvre fille honnête vous initie à l'amour, ce qiii reste d'avouable de la première maîtresse, — enfin un rayon d'un monde étincelant, — plus que cette dernière femme, mademoiselle de l'Étang avait la jeunesse et les promesses de l'inconnu, l'éclosion à venir : c'était madame de..., dix ans plus tôt. — Cet amour de province, au lieu donc de tomber devant Paris, se fortifiait au contraire de cet élément parisien. Au sortir de ces ébauches, après ces épreuves diversement venues, la figure de mademoiselle de l'Étang se détachait plus certaine,

*-^ elle résconait les ignorances mélancoliques des vingt ans, les raffinements rêvés, les hardiesses hautaines, — le bon et le mauvais — tout Thomme, — le passé et Tavenir de Raymond. — En outre, il avait dégrossi sa passion. Ce qu'elle contenait de sentimentalité vulgaire, de curiosités dangereuses, de morosité envieuse, était parti. — Il avait aimé mademoiselle de l'Étang en trois personnes, il retrouvait piaintenant en elle seule ses trois amours épurées.

Une nuit, Raymond (it un de ces rêves qui, rompus à plusieurs reprises, se ressoudent, et pendant lesquels on s'affirme qu'on n'est plus berné par un rêve. — Le cerveau prend les proportions d'un théâtre, la vie s'y joue, et l'on voit en soi-même, comme si les yeux se tournaient vers le dedans.

Mademoiselle de l'Étang était sa femme. — Il osait enfin une évolution amoureuse, car même, dans cette absurdité complaisante, la logique a un impitoyable instinct de conservation. — Tantalq devait faire des l^pnges d'inanition. — Jamais Raymond n'aurait pu

profiter de l'anarchie du rêve pour attenter à Fordre de la réalité. Il éprouvait le soulagement d'une longue oppression, la précipitation d'une source qui se fait jour, à raconter à mademoiselle de TÉtang la part anonyme qu'elle avait eue dans sa vie. — Juif errant du bonheur — à qui Dieu permettait de s'arrêter, — il traçait, pour la légende de son amour, l'itinéraire de ses traverses, de ses angoisses, des déserts traversés.

— 11 lui restait de tout ce mauvais temps cette lassitude inépuisable et douce qu'ont les héros de campagnes militaires, soudainement débiles, dans leur majesté robuste. — Mademoiselle de l'Étang se sentait enveloppée d'une caresse divine, à être transportée dans Cfet amour sans commencement ni fin. — Elle le découvrait sous une parole oiseuse, sous un fait ordinaire, sous une circonstance banale, comme en grattant une peinture vulgaire, on retrouve quelquefois un chef-d'œuvre. — Le passé, brouillé et épais, prenait un sens clair et fin, ainsi que ces livres mystérieux dont il faut avoir la clef. — Sa vie ressemblait à ces étoffes qui n'ont pas d'envers ; il lui était donné de tirer, d'un événement ancien, une sensation neuve;

— une lumière tendre éclairait pour elle la nuit des années enfuies, comme si le soleil déjà couché se relevait pour laisser voir une seconde fois un site qu'on apprend être un lieu célèbre.

Ils s'en allaient, souriant de leur ancien rôle muet, dans ces sentiers qui parlent d'amour et qui se taisaient

alors à leur passage. On aurait cru voir maintenant une pantomime voluptueuse des petites fleurs, du feuillage, d» vent et de Tombre. — Quand la senteur passionnée des champs lui montait au visage, il n'éprouvait plus une tristesse analogue à celle que cause le parfum d'une robe qu'on ne peut pas toucher. — Il poussait moins de fleurs que n'étaient tombées sur cette herbe, de graines de pensées pleines de mademoiselle'de l'Étang. A quoi serviraient les fleurs des champs, si jamais il ne passait d'amoureux près d'elles? Là s'élançait le peuplier d'Italie, vigoureux et frémissant, et sous lequel assis, il songeait, cherchant à embrasser l'avenir par la pensée , comme du regard il embrassait Fhorizon, — allant à la rencontre de l'avenir. Toutes ces choses, qui ne lui étaient de rien autrefois, rentraient alors dans son bonheur. — Cette nature, autrefois inanimée, restait après eux vivante comme une i:hambre qu'on sent habitée. — Il avait erré en étranger parmi tous ces aspects indifférents, il sentait maintenant qu'il s'y promenait en maître.

Puis, par un changement invisible, 'e rêve les transportait au théâtre, un des plaisirs de mademoiselle de l'Étang. — Il lui racontait le profit qu'il attendait jadis pour son amour d'une analogie scénique, quand il était denîère elle, dans cette même loge. Elle ne pouvait entendre certains axiomes généraux sans en tirer une induction particulière. — Le personnage de telle pièce devait lui donner le signalement de Raymond, et c'était

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Tacteur qui faisait Taveu. — Elle ne pouvait pas ne pas être éclairée tout d'un coup sur sa situation. — Dans le monde, il portait, sans se cabrer jamais, ce mors élégant que Tintérêt vous met dans la bouche. — Il écoutait et répondait, avec cette distraction conciliante des gens qui semblent heureux de vous écouter, parce qu'ils sourient à quelque idée intérieure. A ceux qu'attend sûrement chez eux leur ration d'ambroisie, qu'en coûte-t-il de trouver délectable la piquette des conversations ordinaires ? si vous voyez des hommes intelligents entrer franchement en gaîté à des plaisanteries où il n'y a pas le plus petit mot pour rire, ou manifester un recueillement sévère pour des banalités intolérables, vousf)ouvez vous dire sans crainte de vous tromper : Ce sont des tartufes de bonheur. Que leur importe l'inanité des autres? ils sont pleins d'eux-mêmes ! on dirait d^ailleurs que les choses se modèlent sur les personnes. L'ennui se fait léger quand il sait qu'on pourra le <)^poser dès qu'on voudra ; il est de plomb quand il sait qu'on ne portera que lui. Enfin la vie morale de Raymond était assurée ; — il éprouvait ce vertige nerveux d'une attente enfin remplie, — frisson de peur après le danger.

Il se réveilla brusquement, comjne si une main brutale l'eût secoué. — Sa chambre était taciturne ; un jour souillé éclairait mal le désordre de la veille ; tous les objets avaient une monotonie dure et formelle ; — au dehors, le bruit grondait indifférent ; il pleura.

Quelle valeur avait Raymond î — La valeur aléatoire d'un trésor en léthargie sous le sol où Ton marche. Combien de mérites enterrés tout vivants dans la fosse commune de l'oubli I Raymond n^était peut-être qu'un homme ordinaire ; avec le levier de son amour et mademoiselle de l'Étang pour point d'appui, il eût soulevé un monde. — . La puissance d'une vie dévouée à une autre vie se décuple ; c'est la récompense des abnégations. On voit alors se reproduire dans l'ordre moral le înécanisme de ces énormes moteurs d'acier, auxquels une main d'enfant donnerait leur surhumaine puissance.

Pour mademoiselle de l'Étang, il se sentait préparé à tout. — Elle, présente, rendait invisible l'obstacle ; — comme ces aspects, qui, monstrueux dans les ténèbres, ne se retrouvent plus, le soleil levé. — Au lieu d'une existence, faite sans doute d'antipodes disparates, mais rentrant tous dans le même globe, il aurait traversé tout le système social. — Lancé dans chaque milieu, il serait arrivé à une généralité d'aptitudes, — grandi ou

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rapetissé de la taille des circonstances, il eût donni dans le lit de Procruste.

11 aurait fait descendre sa volonté à ces choses purement lucratives, qui ne sont pas au-dessous de Tintelligence, mais qui sont au-dessous de la pensée. L'esprit a sa noblesse comme sa rotare. — 11 y a des mésalliances qui enrichiraient et qu'on repousse. — Le triomphe des médiocrités est de voir les supériorités échouer là où on ne réussit qu'après dix ans de la vie d'un écureuil. — Il y a des routines auxquelles ne suppléerait pas même la spontanéité du génie. — Mais à qui persuadera-t-on que M. de Chateaubriand ou M. de Lamartine, pour peu qu'il y eût tenu, ne se fût pas fait annoncer avec déférence : Maître Chateaubriand ou Maître Lamartine f II y avait bien de quoi tailler une paire d'avoués dans Fauteur de René et dans l'auteur des Méditations. — Seulement il leur aurait fallu, absolument comme pour une tâche supérieure, consacrer leur vie entière à une besogne de centième ordre.

L'eût-il fallu? Raymond s'enrôlait gravement parmi ces volontaires du bien-être, qu'on regarde avec reconnaissance, monopolisant hommes et choses pour leur félicité personnelle, comme si c'était un généreux spectacle, que la vue d'un homme faisant tout seul le meilleur dîner possible. — Égoïstes privilégiés, qui jouissent gloutonnement après qu'ils ont pâti, et à qui on décerne le nom à! hommes utiles^ parce qu'ils ont rendu beaucoup de services à eux-mêmes. La morale sociale forme

des badauds, qui s'arrêtent devant un substantif sévèrement adjectivé. Les actionnaires de Mercadet devaient l'appeler : un homme utile. Hommes w/ifes / Cette classe d^êtres essentiels fait penser à ces panthéistes douceâtres, qui démontrent que le caïman est un animal utile. Utile à qui? — Au caïman !

Ouvrier du bonheur d'une femme aimée, le travail n'eût pas rebuté Raymond, Tobscurité ne Teût pas humilié ; sa maison aurait ressemblé à une église pendant une messe de minuit, — au dehors perdue dans le noir de l'espace , et au dedans toute blanche de lumière.

Ces accidents d'une âme mal gouvernée , cessaient tout d'un coup : irrésolutions fatales, réactions qui appauvrissent, fatigues sans direction. — Il apercevait son ' existence non pas tracée, mais frayée. — Elle avait une raison morale. — Il ne courait plus le risque dans ces décompositions de l'amour-propre, qui dédorent la vie, à ces éclairs terribles où notre néant nous apparaît, et qui, s^ils se prolongeaient plus de quelques secondes, tueraient comme une opération trop atroce, — de se demander : Pourquoi suis-je I — N'être rien , est un suicide moral. Puis, quelle force, sans cesse accrue, quand on peut suivre la pente sans cesse élargie de sa pensée I renoncer à cet avenir creusé naturellement comme le lit d'un fleuve , c'était remonter le cours de la vie, et se noyer peut-être après avoir apparu trois fois. — Il pouvait ensuite diriger toutes ses forces sur un même point. — Dans l'ordre intellectuel, vivre au

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jour le jour, c'est manger le capital de son cerves^u, Malheureux les pauvres d'esprit, pauvres pour s'être niinés I — de quel monde sera leur royaume ?

Enfin, si c'eût été une dernière condition imposée par la petite oligarchie despote, dont il avait Thonneur de devenir le sujet, Raymond aurait renié sa nature, au son d'une voix adorée. — Il opérait en lui-même le miracle de la transfusion du sang. — 11 abdiquait en faveur de mademoiselle de l'Etang, accomplissant une de ces apostasies de personnalité que suscite la religion nouvelle de l'amour. Il y a dans uqe comédie un juge qui, lorsqu'on lui présente un dossier où ne figurent que des noms masculins, demande avant tout examen : « Où est la femme ? — Parmi tant de versatilités, de luttes injustes, de faillites de conscience, avant de faire le procès aux probités^ intellectuelles , ne pourrait-on pas demander aussi : (( Où est la femme ? » — Meneurs menés qui passent pour des affamés d'éclat et de pouvoir, et qui ne sont que des amoureux de quinzième année, revêtus de la peau d'un ambitieux. — L'être invisible , non plus leur femme , leur femelle, a quarante ans, les dents menaçantes, des petits, l'œil igné, le verbe absolu. Ils m l'aiment plus, ils brûlent pour elle d'une passion qui est un caustique. — Les passions fermentées sont terribles. — Dans les substances citées pour leur innocuité, on finit par trouver de l'alcool.

Raymond d'ailleurs n'appartenait pas à cette école pleurarde de lyriques pour rire, qui feignent de croire

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cpie la vie se chante, comme si elle oe valait pas la peine d'être dite, qui croient mystifier le sens commun, quand ils ont imprimé que Tamour suffit à Famour. — Il comprenait ridéal en homme pratiqpie.

S'il n'y avait eu danger de mort que peur lui seul, Raymond se serait senti l'audace de ce suicide moral, qui fait quitter une vie toute faite, mais secondaire, avec une chance contre trois, de renaître par soi-même à une vie toute à créer, mais supérieure. 11 aurait imité ces héros de la science, qui sont eux-mêmes la matière première d^une expérience pleine de menaces. — : Avec cette splendeur morale, qui soutient, lorsqu'elles finissent, tant de grandes existences tombées dans la misère, Raypond /pouvait bien commencer la vie, sans plus d'extravagance que ces grotesques de la bourgeoisie, qui, après un dîner triomphal qui truffe les boiseries, se couronnent de roses en disant à leur convives : Et j'ai commencé avec dix francs l

Dans les premières impatiences de l'attente, quand Raymond s'irritait de ces courbes insinuantes qui ramènent au point de départ, cette idée directe s'était souvent présentée à lui : — Tenir mademoiselle de l'Etang d'elle seule. — Après tout si elle l'aimait? — Si elle comprenait l'inutilité d'attendre qu'on laissât se combler ce ruisseau artificiel qui les séparait ? — Chez certaines femmes, le mot aimer a un sens unilatéral ; elles n'aimeraient pas autrement leur oncle que leur mari ; seulement le mari ezeree sur sa femme des servitudes qui résultent

de l^emphytéose du mariage. — Chez mademoiselle de FEtang , cette vulgarité d^âme n'était pas supposable. — Elle devait avoir la virtualité de Famour. — Sans doute Tamour peut vivre en bonne intelligence avec les autres sentiments ; c'est l'aigle se faisant pédestre pour ne pas quitter son aire ; mais qui, si on veut le saisir, met entre le sol et lui une immensité. — Les affections chez une fille, c'est la passivité du cœur ; l'amour, c'est la vivification personnelle, l'esprit sans lequel la jeunesse est une lettre morte. Mademoiselle de l'Etang aurait pu, en retournant contre ses parents l'arme de leur tendresse, en tenant tête, en désespérant, en ajournant d'ailleurs sa volonté au jour prochain où elle serait maîtresse d'elle-même, forcer pour Raymond les portes de la Louvière ; ce n'eût pas été une entrée dans une famille, c'eût été un internement. — Cette violence mal couverte, prêtant aux vengeances tacites, entachant la légitimité du bonheur, eût répugné à tous deux.

11 valait mieux pour mademoiselle de l'Etang et Raymond, se précipiter hors de ce milieu impossible, retrouver l'indépendance sans guerre de famille ; orphelins par les convenances sociales, reconunencer la vie à partir d'eux-mêmes, et se faire pardonner plus tard, à force de renoncement, de vérité et de religion dans l'amour.

Cet emportement de l'adolescence devait revenir à l'esprit de Raymond à l'état de marche possible à suivre et discutable. A Tâge où l'on ne voit la vie qu'à travers

un verre bleu, violet ou pourpre, il y a des résolutions auxquelles on trouve une couleur chimérique ; quand on arrive à voir la vie à Fœil nu, ces mêmes résolutions n^ont plus qu'une teinte vraisemblable. Plus Raymond se mêlait à la vie ordinaire, plus il passait pour un esprit pratique, régulier, positif, plus il se sentait le droit de penser que cet acte, fou en apparence, ne cachait qu^un bon sens plus élevé. — On eût peut-être dit alors de lui : — // vit dans les nuages. C^était vivre comme ces hautes montagnes qui ont la tête au ciel et les pieds au sol.

Pour Raymond, mademoiselle de FEtang était si visiblement la vie. — Il y allait de son bonheur d^une façon si imminente I — Il était si sûr, qu^au delà de ce monde connu, il y avait une terre promise. QuMmportaient les douteurs , les malveillants , les envieux ? — Raymond retrouverait-il jamais une femme éprouvée par six années d^analyse ; quelle passion impétueuse vaudrait cet amour certain de sa durée ? — Il aurait du reste devancé les allégations suspectes de ces servilités qui ne sauraient comment s'y prendre pour violer les commandements de leur petite église, — gens de loi sociale, qui savent à fond la procédure malhonnête de ITionnêteté. — La calomnie n'aurait pas eu le temps de faire servir mademoiselle de PEtang à quelque texte brillant de plaisanteries abjectes.

Raymond passait souvent une heure d'une inanité délicieuse , à combiner les hasards , à poursuivre les

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conséquences de ce coup de liiain inespéré. — Puîs, peu à peu isolé par son idée, comme par un récit qui accapare, il avait presque Fenivrement de la réalité, A force de foi en elle, de puissance, d^amour, de domination de ^avenir, il entraînait mademoiselle de TE-' tang. En face d^un homme qu^elle peut aimer, il y a quelque orgueil pour une fenmie à sentir sa propre force, par la force qu^elle communique à une autre existence, — à vQir une âmô capable d'essor, pour laquelle elle est le point d^arrêt définitif. — Comme un voyageur de demain, auquel les splendeurs du monde sont promises et qui, à cent pas de chez lui, trouve ua endroit qu'il ne veut plus quitter.

Une nuit tiède, sombre, lente à finir, les favorisait ; une de ces nuits de novembre où, dans la natiire brisée, tout n*est que douceur. Vers minuit, quand les traînées de lumière tracées sur le sol, par la réverbération des fenêtres du château, s'évanouissaient tout d'un coup, les portes, vigoureusement fermées, s'ouvraient avec cette lenteur inouïe qui fractionné le bruit à l'inûm. Au delà du parc elle rejoignait Raymond ; — Une voiture les emmenait. — Les ténèbres en cachant l'une à l'autre le secret de leurs physionomies, servaient cette pudeur morale que fait naître la trop grande hudité de l'âme. — Puis, ils arrivaient à quelque chemin de fer. — Eti vraie fille de race, qui se sent adorée et respectée, elle né pleurait pas : elle àVait seulement un peu de feu dans les yeUx, et plus dé pâleur qu'à l'ordinaire; non pas là

surexcitation d'une révolte vulgaire, mais Témotlon noble dont sont traversés les plus hardis. — Raymond la remerciait avec cette reconnaissance qui prévient le remords. Elle lui avait sauvé la vie. — Gomme après une amputation douloureuse, il rattachait, avec une dextérité patiente, toutes les fibres rompues. Pendant que la maison dormait encorie. Une sorte de recours était ouvert à mademoiselle de l'Etang : elle pouvait encore revenir ; le lendemain pouvait avoir la mansuétude de la veille, — cette lettre d'explicatioti laissée dans sa chambre, elle arriverait encore à temps pour la déchirer ; — il lui tardait d'être emportée au bout de sa hardiesse, puis à l'heure où l'on devait s'inqiiiéter, où la lettre était lue^ leur sort se trouvait changé de face, avec la transposition de la frontière. — Voilà la ville étrangère où tout est nouveau comme la situation, où l'on se promène à découvert, où l'on vous choie du regard, où l'on sourit à votre bonheur légitime — forfait en deçà du Rhin, action toute simple au delà. — Voilà l'hôtellerie, claire et tolérante, où, le soir, un chaste serrement de main les séparait. — Elle était là^ comme dans sa maison, sans un soupçon sur Raymond, sans crainte ; et lui, sentiment réparateur, montrait plus de réserve qu'auparavant, ayant l'occasion de plus oser. — Il se défiait de ce zèle égoïste qui déflore les plus belles choses. — Il ne voulait pas de ces bonheurs à demi souillés qu« rien ne purifie. — Il mettait bien la légalité au-dessous de lUi^ mais non pas le droit. -^ Quelques jours après, ils étaient

mariés. — Ce long supplice finissait, — le passé devenait irrévocable. — Il avait tout risqué, sans calcul, sans Tarrière-pensée de recourir à la moralité immorale du mariage forcé, — prêt à se soumettre, s'il ne fallait pas s'avilir ; — préférant peut-être ne devoir qu'à luimême son bonheur.

Un de ces jours-là, — dans une petite chambre de la Louvière. — les yeux de Raymond rencontrèrent, appendue à la muraille, une lithographie foudroyante :

— on y remarquait une lanterne sourde, un carrosse, une femme voilée, un manteau d'homme, le tableau d'un enlèvement. Un enlèvement î un tact fin inspira à Raymond une aversion subite pour ce procédé de roman sentimental. La caricature naïve de son idée le narguait platement. Rien n'embourbe comme Tidéal manqué ; la poésie à faux, c'est une main débile qui n'enlève que pour terrer plus fortement en aggravant la chute. — Mademoiselle de l'Etang, avec un instinct analogue de délicatesse exquise, lui représentait son devoir de fille, si pieux, si haut, si ferme que le reftis venait de lui,

— Elle s'adressait à ce qu'il y a de plus intact, de plus désintéressé dans le cœur ; à force d'amour il arrivait à l'abnégation. II y a bien des natures de sang, satisfaisant comme des bêtes fauves leurs appétits, et chez lesquelles un peu de passion fait naître des dévouements absolus. — Seulement ici le sacrifice était noble.

Enfin, il jetait un regard lucide à travers le temps.

— Il ne voulait pas, pour quelques moments de bonheur, gaspiller la vie de mademoiselle de l'Étang, comme pour une année d'éclat on se ruine. — Il savait combien cette largeur de vie qu'elle ne mesurait pas importait à la liberté de Paule. — Peut-être l'habitude de son passé était difficile à rompre. Un bien-être inné, insinuant, ne discutant pas avec le caprice, avait peutêtre amolli sa force. — Elle aurait lutté sans rien dire, mais en souffrant. Pour mademoiselle de l'Étang, après tout, le bonheur pouvait prendre mille formes; lui, que perdait-il?

Il avait horreur pour elle de la vie, au dehors voyante, harmonieuse, enviée, et à l'extérieur, terne, discordante, méprisée; roissement des instincts élevés par les nécessités basses, — non plus la bataille, mais la querelle de la vie, où les jours ne sont plus marqués d'événements terribles ou charmants, mais traqués par des petits faits, aigres, criards et importuns, — représentation morfondante et burlesque, où Ton figure ce prince de contes de fées qui donnait audience avec un justaucorps en velours du côté de l'assistance, et en toile du côté du mur. — Raymond savait ce qui vicie et ce qui conserve l'amour. Il avait lu dans le supplément du livre de la vérité, que le nécessaire d'une femme, c'est le superflu ; un homme est un être d'utilité, une femme est de plus un être de luxe. Il comprenait Todieux attouchement de la même robe pour plusieurs ))als, la grimace des économies mesquines, cette rage

d'une femme à pied, qu'Une voiture éclabousse, le diner rapiécé et triste, rintërieur icpii, ridicule, ridiculisé — ^ la servitude de la même toilette, uriiforine de la gêîie j -— toutes les ofccasioris où Une fetnliie se déploie, manquées ; larmes d'envie^ qui, dévorées, finissent par donnet au caractère leur amertuine;

D'un aUtre côté, Raymond ne pouvait attendre que sa fortune fût faite pour songer à mademoiselle de l'Etang, il était venu trop tard pour une des gourmandises du bonheur : être amoureux à vingt ans d'une fille encore enfant, placer ses espérances sur cette beauté future, dont on surveille le progrès, se préparer pendant ce temps, et arriver avec toutes les mesures prises pour qu'elle ne vous échappe pas, — félicité sournoise d'horticulteur qui visite une plante merveilleuse, en attendant la floraison. —

Dans sa situation, Raymond aurait fait le calcul ab^ serde de ces mathématiciens de l'indusUrie qui passent les années où la vie serait pour rien leur maîtresse^ à préparer le temps où ils seront ses amants malgré elle

et à prix d*Qr, et peur qui le jour de la retraite est la veille des infirmités ou de renferremeut. Il lui aurait fallu dix ans, pour arriver au but qu'il s'était fixé. 1— Pendant ces dix ans, mademoiselle de l'Etang se fût contentée d'une aisance habile, élégante, et chaque jour moins loin du luxe. — Il faut savoir avec une pUe de menue monnaie esquiver mille privations, comme ce Grisier de la feble qui avec son épée parait si habilement une averse, quMl n'était jamais touché par une goutte d'eau. -Tî Puis, la jeunesse a tant de bonheurs gratuits I Pamour n'eût souffert que plus tard, quand y a besoin de refuge, de réfection, — pendant les froids, d'une vie de serre chaude, — et lorsqu'il tombe , d'un terrain qui amortisse sa chute ou le fasse rebondir. Mais il ne pouvait la retrouver à trente ans que comme une amie. — Cercle vicieux d'ailleurs, car de mademoiselle de l'Etang venait toute la force de Raymond ; il était Je foyer, mais elle était la flamme. — Ensuite, an croit peut-être qu'il y aura une volupté sans limites, à étreirid^re le but après une attente sans limites'. — Le plus impérieux désir, après une tension trop prolongée du cerveau, fmit par .s'oblitérer, ou bien s'engloutit dans une de ces siatisfactions lôorbides qui laissent un acre dégoût. — Ce temps perdu si stérilement pour tout le monde, devient un sujet de récriminations ; on ne peut pas se faire à l'idée d'une perte pareille, r-s Qui a possédé VQtre femme? — Le néant ! r- Vous ave? le reste du néani» rr-r On ne reprocherait pas k, une veuve la pé-

riode d'occupation du premier mari. — Puis, par quoi a-t-on connu sa femme ? par ce qui n^est plus ; — c^est un rebut de beauté et de jeunesse, avec un rêve qui l'a laissée primeur. — Si Tamour datait d^aujourd'hui, on n'aimerait plus.

Enfin, on aime une femme de trente ans et même d^une passion plus cuisante ; on ne Fépouserait plus. — Une femme de trente ans, comme un commencement d^arrière-saison, n^a plus des journées, elle a des heures de soleil ; sa beauté devient une représentation ; la mise en scène exige des répétitions. — Elle fait souvent relâche ; — les soirs où Ton dit, par exemple : Madame n^y est pas. — Il y a dans sa figure, quelque chose qui dénote le remaniement, la recomposition, la vigilance ; ce n^est qu^à force d^art qu^on revient à la nature. — La spontanéité de la beauté n^existe plus — il faut les vingt ans pour braver ^évidence continue, les flagrants délits de la confrontation perpétuelle, la vie sans théâtre. — Quand la beauté, qu^attend Inexécution fatale, entre dans ses mois de sursis, quand une femme chaque matin peut lire dans la glace son arrêt de mort, la sécurité de Famour n^existe plus. —

Cependant les années oubliées comme une somme à long terme, et à délais renouvelables, commençaient à ne plus pouvoir reculer déchéance. — Quand on marche en avant du temps, on ne se rappelle plus qu^il vous suit. — Raymond remettait sans cesse au lendemain la solution de cette question d^avenir. — Il y a des choses

qui se font d'elles-mêmes, on a s(emé la cause, on récolte Teffet ; anticiper sur le hasard, ce serait manger son bonheur en herbe. — Il semble que, par la logique des faits et la diplomatie des circonstances, la fin qu'on se propose sera la fin naturelle. — En restant dans immobilité, Raymond croyait marcher comme s^il eût été dans une nacelle d^aérostat. — Mais déjà, des rumeurs de mariage, rumeurs qui se répétaient en grossissant, comme un motif que redisent en se fondant successivement les instruments d'un orchestre, — arrivaient jusqu'à Raymond, et le remplissaient d'inquiétude. — Puis tout rentrait un instant dans le silence. — Mademoiselle de l'Etang était trop jeune. — Le prétendant n'était pas assez riche. — Le nom mis en avant ne s'entendait pas d'assez loin. — Elle-même ne savait rien de ce qui se passait à son sujet. — De petites noirceurs faisaient d'ailleurs cruellement *soufïrir Raymond. — Il allait souvent chez une fenmie qui se disait son amie ; il l'avait prise pour confidente, se faisant illusion sur la simpathie, rare chez une femme de quarante ans, pour un homme qui aime une fenmie de dix-neuf. — C'était une femme fausse, rieuse, flatteuse, la voix tendre, et le cœur sec, avec une bonhomie toute ronde, — ronde comm« une pilule de poison. Cette femme, qui avait suivi comme un médecin les progrès de la passion organique de Raymond, qui savait qu'une seule chose le sauverait : respfrerlemêmeairque mademoiselle de l'Etang, — avait officiellement proposé un parti, — Peut-êtïè se ven-

geail-elleâeFingénuité deRayofiond, qui lorsqu^Ue s^ap:» pelait ; vieilk fsmme, Savait prise au mot.

û^autres , forcéfaent prévenus par Raymond à qui ils auraient nui, •— des gens de province, qui par désœuvrement grillent de travailler au bonheur des autres, avaient grand^peine k rester oisifs. Dans les petites villes, )eâ plus égoïstes s'occupent avec une abnégation surprenante du placement d'une fille de leur monde. — ^ La classification est d'abord une des manies de la pror vinc€i î ^ ensuite, c'est envie de savoir k quoi s'en tenir sur un bonbeur. — Puis ce sont des élections f&minines { chaque coterie a son candidat. — Enfin, dan^ le culte de la pièce de cinq francs, la conjonction de 4eux dots est une fête. — A un chiffre donné , on s'incline, les valeurs sonnent à grande vojée ; la proce3sion des qualités sort de toutes les bouches ; les vis^gea pavoisent.

Raymond comptait donc maintenant les jours •, -^ il ne croyait pas que, par une loi psychologique, mademoiselle de l'Étang ne pftt appartenir qu'à lui. — Il ne s'iniaginait pas qu'ils fussent commandés l'un pour l'autre ; — seulement il ne pouvait pas s'empêcher de se savoir digne d'elle, par le rang, par le sang, par la supériorité de l'an^Qur. — Certains époi^ivantails civils sont disposés siurles choses les plus simples, comihe un mannequin sur mi cerisier, et les; gens à qui le firuit importe oQt 1^ pusillanio^té sotte de l'oiseau, -^filais les inter^ mèi^m ^V3m% les g^n$ qui voient non la yraiâeQi<?

hlanee mais te vrai , qui ji^ent avec hardiesse , lui disaient souvent : Pourquoi n^épousez-vous pas madeiHoiseHe de FÉtang? — Dans quelles mains si délicates allait-elle donc tomber ; — elle était sans doute Fsanbition de la maison ; mais qui pourrait, plus que lui, lui être dévoué? Raymond cherchait par mille rapprochements, à se concilier la famille. — Le plus difficile, conune pour une pièce hardie sur un théâtre, tf est pas de faire une passion, c^est de la faire accepter. — Pour Tamour de Paule, il en était venu à aimer la femiUe de TÉtang. — Quand il s'adressait à eux, il y avait dans ses yeux un reflet, dans sa voix un écho de son amour. — Ils venaient d'être parfumés d'une caresse d^elle. — Il les respectait, comme on respecte une chose tout Ji l^heure indifférente, et qu'une goutte d'eau bénite a sanctifiée. — La jEsunilIe de l'Étang, toutes rouillées que fussent ses armes, se maintenait rigide sur la question du nom. — Elle était de noblesse trop ordinaire pour oser le dire tout haut, mais elle le pensait tout bas. La vanité ne tombe pas en désuétude. A force de concessions, d'élasticité, d'empiétement légitime, il cherchait à opérer ce raccordement presque insignifiant. — Il y a dans certaines classes un ensemble d'idées de race qui, lorsqu'on ne les épouse pas, produisent même pour un des leurs, Teflet d'une mésalliance. — En prenant leur ton, leurs préventions, leur manière de juger, — il était déjà le gendre dans leur esprit. --* Il voulait se les attacher par tant de fils invisibles, qu'au jqur où il leur

eût proposé un lien manifeste, ils n^eussent plus la force de rompre ; — il lui semblait qu^à la longue, ces réceptions payées de sa personne, ces développements d'intimité, ces effusions, ce souci des mêmes choses, cette nécessité de se voir, ouvertures qui donnent accès dans la vie réciproque, finiraient par amener une communauté sans restriction. Il se pliait presque au rôle de fils.

Il écoutait les reproches ; il multipliait les prévenances, -ï- Après qu'il aurait tout donné, il lui semblait qu'on ne pourrait jamais lui refuser, en l'exigeant d'une amitié reconnaissante, la légitimation de son amour. — La famille de Raymond, par répugnance d'un refus, ne voulait faire aucune tentative. — Tout dépendait donc de lui-même. — C'est pour cela qu'il louvoyait, qu'il temporisait, déjà utile, voulant être indispensable, — obscur serviteur, pouvant devenir favori. — Louis XIV épousa bien madame de Maintenon ! — mais la plus méchante noblesse ne s'allierait pas à la meilleure bourgeoisie. — Quel roturier entier n'a pas anobli un roi de France I — Un quart de praticien voudrait-il jamais anoblir im roturier de la roture la plus vénielle I

Enfin, l'amour de Raymond devenait une chose sérieuse; il pouvait en parler virilement, et sa propre famille irait jusqu'à une rupture, s'il le fallait. Puis, après quelques bonnes semaines, un mot dur, léger, l'avertissait de l'inutilité de ses efforts, et il retombait dans son découragement.

Pourtant, se disait-il, un de ces jours où l'on ne se

juge plus, où Ton se compare — où Fon se redresse de

la taille qui fait défaut aux autres — Gulliver à Lilliput,

— qui sait si Faccueil que ma demande trouverait à la

Louvière est l^accueil que je prévois. — Il écrivit avec

feu, une lettre froide, — comme un fer chauffé à blanc

cause une sensation de fraîcheur. Il proposait, dans leur

laBgage, aux parents de mademoiselle de FÉtang, un

traité d^alliance, avec tous les avantages de leur côté.

— 11 eut le bon goût de jeter la lettre au feu. — Ce qui

Yy décida, ce fut la persuasion que mademoiselle de

rÉtang ignorerait tout encore. — Elle était, dans un

sens charmant, le type analogue de ces dupes, qui ne

savent môme pas le secret de leur infortune, — secret

de polichinelle!

Une autre fois, il avait résolu de s'adresser à ellemême ; il aurait profité d'une absence de la famille qui laissait Pauel seule ime journée à la maison. Au moins il était sûr que la lettre ne serait pas interceptée. — C'était, non pas un salut, mais un énorme soulagement. Que serait-il arrivé, le médecin sachant à temps la maladie? Puis, il réfléchissait qu'il n'avait pas le droit d'écrire directement à mademoiselle de l'Étang. C'était là l'autre côté de son supplice — aimer sans avoir le mérite d'aimer — rester à côté d'une femme dans ce malentendu sans fin. — S'il y a une jouissance cruejle à vivre près d'un homme sans qu'il vous sache son ennemi, — quelle plus cruelle torture que de vivre près

4^11»^ femvfkB qui ne sait pas que vous Paimei ! <*— Ne gçiuvdi^ féyâ)er le secret de sa propre confession, dtpe le masque ^e fer de Tamour, — mourant sans ôtpe

connu.

Ce jpur-rlà, RayiB034 lisait étendu sur une couchte ^e ces fiiguilles sèches, jaunes et odoriférantes, qui en i[epteipbre topibent par milliers des sapins. Par une tr^nsitioa insiaisissable entre sa propre idée et l^idée du livre, — il ei\ était venu à se recueillir. Un vent ^tasque, changeant à tout moment de parfum, tournait et détournait les pages. Un souffle intérieur faisait de même osciller sa pensée. Il regardait avec une fixité machinale le ciel gonflé de nuées, blanchir et bleuir — les r^iyons de soleil s-avançaient et reculaient sous les arbres, et en se renversant s'empourpraient comme des visages de ds^seuses ; la nature était si prodigue, si dans son jour, si pleine de pollicitations, que par un effet dei chambre noire qui se produit dans Tâme — Rï^ymond en était venu à croire Tavenîr couleur de ce qui renvifounait. Pourquoi, avec cet aspect charmant, la vie seraitrelle mauvaise? — Une voix bien connue le précipita dau^ )a réalité — comme on tombe de son lit daus uu rêve où Fan croit faire une ascension. — Une feii^e de cinquante ans était devant lui , les lunettes, à demi baissées, un faire part dans les mains.

— r Eh bien I la petite de TÉlang se marie !

Cet -T eh bien I était teut un discours ; — rintona-

lion gouailleuse révélait le triomphe d'une prophétie réalisée.

Tout cet azur, toutes ces blancheurs, ces verts balancements d'arbres, ces caresses de soleil qui déterminaient la saveur de sa pensée comme elles déterminent la saveurd'un fruit, firent sur Raymond^ une impression pleine d'horreur. — Sa vie était brisée; il se traîna dans sa chambre. Le lendemain il partait pour Paris,

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