DEUXIÈME PARTIE
Raymond ne revit mademoiselle de l^Étang que cinq années plus tard. — Pour Raymond la vie de Paris, ce fougueux engrenage, qui, lorsqu'on en passe trop près, prend une période de temps flottante et dévore une moitié de jeunesse, — conanae un arbre tournant emporte dans son tourbillon une moitié de corps fatalement «igagée par un pan de vêtement, — du côté de mademoiselle de l'Étang, des malheurs de famille qui semblaient se relever pour intercepter, entre le monde et elle, toute communication — les avaient violemment retenus loin l'un de l'autre. — Autrefois, elle faisait quelques pèlerinages à Paris. — C'était alors pour
Raymond le choc en retour d'une joie qui ne Tatteignait plus directement. Puis, quelle plus orgueilleuse consécration de l'amour, qu'un bonheur de province, qui, à Paris, parmi les félicités à outrance, reste encore la chose la plus heureuse. — Mademoiselle de FÉtang et tous ces visages de femme, que la vogue répand comme des effigies, — pouvaient se regarder sans baisser les yeux ; ce n'était donc pas une réputation de clocher. Les supériorités vraies renvoient boiteux, d^un coup de fouet, ces vieux petits bons moLs galeux, roquets de la drôlerie, qui courent après la province dès qu'ils la voient arriver. — Elles ne souffrent pas cet abus qui consiste à accorder indulgence plénière pour ^ineptie à quiconque est né rue Coquenard ou rue Copeau, et à lancer l'excommunication sur tous ceux qui naissent hors du mur d'enceinte. — D'un coup d'œil, mademoiselle de l'Étang se faisait sa place. — Raymond aimait à passer devant l'hôtel où Paule descendait d'habitude; — - ce logis banal n'avait pas la physionomie glacée de ces mille maisons qui vous voient passer, et dont l'on sent que nul Sésame ne vous procurera l'entrée.
Raymond n'avait pas oublié mademoiselle de l'Étang; — une sorte d'inertie morale était venue engourdir à la longue une souffrance vivace. 11 avait abandonné son amour comme un musicien délaisse un instrunoient adoré. Ce labeur de fourmi de la désuétude, d'un seçouement énergiqxie, devait brusquement cesser. Par
un miracle que Raymond était presque forcé de croire opéré en sa faveur, le mariage, confirmé par toutes les juridictions de Topinion, et, après d^énormes lenteurs, devenu irrévocable, avait été cassé tout d'un coup *. pourtant c^était une de ces bonnes fortunes d^alliance, qui rendent ridicule une pensée de rivalité; le nom était répété par huit siècles, comme, dans une succession de montagnes, un coup de fusil par huit échos ; la fortune aurait fait une pluie d'or pendant quarantehuit heures, — le bonheur de la maison de FÉtang avait fini là. — Raymond ne pouvait donc se défendre d'un reste d'espérance.
La famille de l'Étang se trouvait alors appelée pendant quelque temps pour règlement d'intérêts dans une petite ville, — Raymond arriva rapidement au bas de la rue qu'habitait Paule, puis il eu remonta lentement le pavé sonore et clair où chaque pas faisait surgir un écho; rue de province, muette et déserte, à laquelle le zigzag du ruisseau et quelques alléeg^et venues d'oiseaux prêtent un peu de vie. Quand Raymond sonna, la vibration du cuivre retentit en luimême ; — par un double mouvement d'une seconde, il eut à la fois peur et désir de ne plus trouver mademoiselle de l'Étang jolie. — Paris, plus ouvert, l'avait gâté en admiration ; puis de vingt à vingt-cinq ans, surtout pour mie femme, deux années comptent simple ou une année compte double ; — c'est alors qu'^lea gagnent ou perdent sur l'avenir, Peut-être
allait-il se dire, avec cette honte d'enfant d'une action faussement virile : — Comment/ fat pu Vaimer ? — J'ai joué à r amour.
Il se précipita dans l'escalier, avec cet aveuglement que cause un danger à bout portant. — La porte du salon s'ouvrit. — Il osa à peine regarder : La première sensation fut douloureuse ; dans ces vingt-cinq ans, il y avait déjà quelque chose de la vieille fille ; la grâce était roidie, les petits sourires n'allaient plus aux lèvres; le visage se pénétrait de ce ton rougeâtre qui est le coucher de soleil de la beauté, comme l'incarnat en est l'aurore. — La personne de mademoiselle de TÉtang faisait souffrir par quelque chose de froidi, de comprimé, d'alangui, avec un parfum disparu, comme une rose blanche que la dernière nuit d'avant la gelée laisse en bouton.
Cependant à mesure que Raymond la regardait mieux, il comprenait de nouveau pourquoi ce visage de femme lui avait été si cher ; il jugeait mademoiselle de l'Étang comme on juge une page de soi longtemps après l'avoir écrite, et il retrouVait Tinspiration de son amour. — Il y a en nous un être intérieur qui tombe à mesure comme une chair morte. — Il avait eu dans la nuit de la jeunesse un de ces éclairs de bon sens qui sont la couleur du jour futur.
Petit à petit les yeux de mademoiselle de l'Etang corrigeaient sa physionomie; un rien, la surprise de la présence de Raymond les avait ranimés ; le soir elle
portait une robe provocante, où sa taille, restée svelte sans effort, s^effllait. — Elle était de ces femmes dont la beauté se développe lentement, elles ont la durée ; d^autres arrivent de suite à Téclat et se flétrissent. — Les fleurs ordinaires n'ont besoin que d'une nuit pour naître et que d'un jour pour mourir. — Il faut* aux fleurs rares quelquefois deux étés pour fleurir^ mais elles vivent toute une saison.
L'impression du matin s'effaçait dans la caresse du soir. — Un visage qu'on revoit ressemble à une maison où l'on rentre ; tous les objets paraissent d'abord hors de vous-même, puis ils finissent par se réincarner en vous. Il ne pouvait se lasser, jamais avec assez de sécurité pour juger tout à fait, de la regarder à la dérobée. Il cherchait à rapprendre le son de cette voix, à ressaisir le point de ce regard, et à mesure qu'il resubissait le charme ancien, il se sentait une joie qui couvrait toutes lesr peines. — A son entrée, par un geste qu'il attendait, elle lui avait tendu une de ses mains gantée de ndr. — Soyons amants, disait peut-être ce premier mouvement. Le gant seul avait empêché Raymond de baiser cette petite main dont le toucher-était oublié pour lui.
Les relations défaites entre les deux familles se renouèrent. Après quelques rencontres trop brèves, après lesquelles mademoiselle de l'Etang s'était réintégrée dans l'âme de Raymond comme un roi dans ses Etats après un interrègne, — comptant les années d'absence
dans la totalité de son amour, — il eut enfin ^occasion de vivre un mois près d^elle. — Jamais il ne J^avait vue si longtemps de suite. Cette fois, elle se trouvait chez lui. — A la Loavière, Raymond en était réduit à sa chambre et à Findivisdu salon. Ici, la maison, le jardin se rendaient complices de son amour. Il avait le droit d^ôtre partout et de n^être nulle part. — Il pouvait» sans peur d^être surpris, se glisser dans la chambre vide de mademoiselle de FEtang et s^imprégner du parfum qu'elle y laissait. Il attendait tout, de mille riens propices ; le voisinage porte à porte, les rencontres dans l'escalier, les promenades, où la discipline se relâche, les fenêtres de leurs deux appartements cfulls ouvraient parfois en même temps, — avant qu'on allumât les lampes, quelques instants avant le dîner, cette demi-obscurité qui enhardit; — le bras deux fois donné, et de soir en soir gagnant en pression amoureuse ; un bouquet qu'on vœt faire et auquel on collabore, — le négligé de la vie, — mille échappées où l'amour peut se produire, intimité des choses qui prépare Tintimité des personnes.
Raymond avait compté sur cet enchantement qui seul console de ces absences démesurées, — lacune de la vie ; tant d'années perdues l'un pour l'autre, mais tant de progrès ! — pour savoir mieux la vie chacun de son côté, au premier jour on se retrouve cent fois plus identifié Tun avec l'autre. — Le temps de la séparation a créé tout un monde nouveau pour l'affection. On a quitté sa ville d'adoption pendant qu'elle se bâtissait et que
rien n'y était qu'ébauché, on retrouve une cité achevée où tout est vie, surprise et harmonie! — Puis, quelle impatience de curiosité ! — dans une âme depuis longtemps infréquentée, que de choses neuves, que de science acquise, que de révélations, que d'accroissements ! — Ce qui reste de l^enfance chez une femme, c'est un quartier de roc qu'il faut faire sauter pour terminer une route ; le cerveau est plein de poudre, les années sont uie longue mèche qui brûle longtemps ; peut-être l'explosion avait-elle eu lieu. Il comptait la retrouver, forme immuable et fonds renouvelé, comme le corps, molécule par molécule, se renouvelle en un temps donné. — Elle devait avoir sa personnalité, ses idées à elle, une liberté de jugement devenue son droit. Quand Raymond l'avait quittée, l'ignorance chez elle était encore une grâce ; il y a dans Tadolescence des filles une période angélique, où la virginité d'intelligence repose de tous les raffinements du savoir. Cette primeur de jeunesse leur tient lieu de tout. — Alors mademoiselle de l'Étang ne lisait pas , mais le temps était proche où un besoin de mettre son âme au niveau de toutes les hauteurs, de prendre sa part d'un trésor de pensées, d'apprendre le monde par comparaison, — la conduirait à ouvrir un livre. Alors la musique lui laissait encore des impressions d'enfant; elle allait, par un chaste instinct, y chercher un remède à ces souffrances morales qui sont la mélodie de la douleur. — Sa vivacité devait être devenue de
l'esprit, sa malice, de la finesse, — la lame devait avoir le fil, — Taffection non déclarée de son âme, de l'amour, — cette absence du convenu, une originalité réelle, son enveloppe charmante, une solidité de beauté. Sa nature devait s'être définie ; ce qui fait qu'une femme, parmi vingt autres, est seule regardée, elle allait l'avoir.
A mesure que cessait cette surprise du premier moment qui tromperait mille fois, — et voilà pourquoi tant de gens habiles meurent sans avoir été connus, — une révélation, douloureuse, persistante comme un soupçon qu'on repousse, se fit en Raymond. — Il étudiait, malgré lui-même, mademoiselle de l'Étang, et ces mille jours qui devaient mettre en lumière une parure de diamants, un à un éclairaient des pierres fausses. L'éclat de cette figure, lumineuse encore, s'amortissait déjà dans ce crépuscule intellectuel , où l'on ne distingue plus la beauté. Le rayon du regard se raccourcissait, il semblait qu'on vît mademoiselle de l'Etang perpétuellement à contre-jour; — la tyrannie du sang, l'instinct de race, la vigilance tenace de l'entourage avaient fait rétrograder cette nature qui semblait ne tenir que d'elle-même; chose explicable par là, elle commençait à gagner une ressemblance avec les siens. Cette indépendance tourmentée d'autrefois avait fait place à une plate sujétion d'idées ; ce qui restait de cette émancipation généreuse était une petite opposition"" brouillonne et têtue à des riens, — non pas la contra-
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diction de Pâme. — Cette bouche délicate et fraîche se salissait à la gamelle de la banalité.
Les livres ^existaient pas pour elle : — les livres, cette métemplsychose terrestre, — cette fleur de l'existence fictive qui se greffe si généreusement sur la branche aride ou vivace de l'existence réelle; — parfum dans le bonheur, baume dans l'adversité! ses yeux n'avaient pas de vue. — Tout au plus, parcourait-elle un de ces articles copieux en détails sur les bouillonnes nouveaux et les mérites d'Alexandrine, commençant ainsi : Chère Madame, et rédigés par un garçon de bureau qui signe d'un nom de comtesse supposée.'
Le sentiment de la nature lui échappait. Pour la vision de la chèvre, l'ouïe de la chèvre, l'odorat de la chèvre, qu'est-ce que la somptuosité du ciel, la majesté de la lumière, les prestiges du sol, Timposance de la mer, toute cette poésie simple et grande qui assainit l'âme.
— La vue des Alpes, tendues de neige dans toute leur longueur, n'eût pas inspiré à mademoiselle de l'Etang cette réflexion d'un honorable négociant d'une ville industrielle : On dirait cinquante lieues de jaconas I mais elle aurait dit avec une petite moue admirative : On pourrait faire de ça une jolie aquarelle.
Ses chets-d'œuvre d'aiguille d'autrefois, accompagnement de la causerie, en étaient devenus le vrai motif ;
— quelques paroles distraites formaient maintenant l'accompagnement. — Elle brodait autant qu'une brodeuse, et montrait à la ronde son ouvrage. — Elle au-
fait entrepris un de ces labeurs immenses, d'une inutilité ruineuse, et destiné à combler un vide de cerveau effrayant, — un tapis pour Fescalier d^une amie millionnaire. — Toile de Pénélope de la pauvreté d^esprit qui ne veut pas être prise en défaut; — jamais on ne Tauraît surprise à demi couchée dans un fauteuil, traversant mille idées qui se commandent, confessions intimes où Pon s'humilie, où l'on s'absout, où l'on se fortifie. Il lui fallait toujours l'action nette, positive, voyante. — Il y a des gens qui n'ont conscience d'euxmêmes, que lorsqu'ils font l'ouvrage de leurs domestiques. Elle ne devait rêver qu'en dormant, et rêver que son dé était perdu. — La musique l'agaçait, et elle se vantait presque de cette propriété de nerfs auditifs, qui rapproche un être humain du chien de chasse. Rien n'avait prise sur cette nullité bien polie, ni les choses de l'art ni les choses de l'esprit. — Son cerveau était un jeu de patience, de haines mesquines et de préjugés fragiles ; toutes les pièces rentrées les unes dans les autres figuraient un dessin absurde. — Le mot le plus fin, la toile la plus vivante, la pensée la plus neuve, — n'auraient pas donné une étincelle à son regard. — Mais quand elle narrait les difficultés du jeu de vingt et un, ses yeux jetaient feu et flammes. — Il n'y avait pas dans cette tête bien rangée, un coin pour un enthousiasme. Elle parlait le patois moral de son petit monde , exprimant les mêmes idées, ornant le même style des mêmes images, sortes de fleurs en papier à qui le crâne sert de
globe. — Elle ne quittait pas les ]\xpes de sa mère et de sa taute; timidité de très-jeune fille devenue niaise-» rie ; — que de fois elle s^était moquée des fenames qui ont peur d^être seules la nuit ! elle , elle tremblait de rester seule dix minutes en plein jour. Elle suivait la piste perdue, avec des cris plaintifs et Teffarement d'un kii^-Gharies égaré, elle qui aurait pu depuis longtemps être mariée, et voir déjà à sa seconde édition un volume de Contes à ses enfants/ — Une fille de vingt cinq ans qu n^oserait pas recevoir seule dans un salon ! — Quelle est donc chez une femme la loi de décence ? — La conscience parfaite de sa dignité? — Non, le préservatif de tout contact masculin. — A table, on conmiençait à trouver mconvenant qu^elle fût placée à côté de Raymond. Certains parents ont l^air de nourrir cette opinion flatteuse sur le compte de leur fille — que si un homme restait seul cinq minutes avec elle, elle serait perdue. De là ces défaites fictives si aisées. — Un homme seul devant elle devient pour une jeune fille un cas de vertige , — elle tombe pour tout de bon dans un faux abîme.
Souvent Raymond amenait la conversation sur ces sujets généraux, semblables à ces thèmes de musique où les auditeurs ne perçoivent que des notes détachées, et où les exécutants ont seuls le secret de l'idée. — Ce chœur d'indifférents cachait un duo d'intéressés. — En semblant pjairler pour tout le monde, il ne parlait que pour elle. — Elle ne comprenait pas, non pas qu'elle
fût inintelligente. — Il n'aurait pas fallu lui développer deux fois la théorie d^un entremets, ou d'un feston. — Elle avait du jugement, — Elle raisonnait tout au long avec ce petit bon sens, juste pour les oreilles communes, faux pour les oreilles exercées, — tactique aisée et sans courage, avec laquelle on rallie les opinions lâches. Souvent encore devant un groupe hostile de gens âgés, il prenait la défense de la jeunesse, — la défense de mademoiselle de FÉtang, — elle ne le remerciait jamais d'un regard.
Toute générosité d'idée, toute audace d'esprit, tout débordement d'âme qui fertilise, — rentraient devant cette physionomie avare, circonspecte et stagnante. — Il s'exprimait dans une langue morte pour elle. — Elle ne sentait pas le besoin d'idéaliser la vie, — comme l'imagination rêve, pour qu'il lui plaise, un pays qu'on va visiter. Aucune intimité n'amenait entre eux un de ces sujets d'un intérêt commun que deux jeunes gens abordent pour se connaître et qui sont la parabole de leur histoire ; pour que Taffection jette l'ancre dans le cœur, il faut auparavant sonder la profondeur ; il y a des natures qui sont des rochers à fleur d'eau, — mademoiselle de l'Étang n'avait pas cette propriété de sentiments et de pensées — domaine moral et accessible, par lequel on pénètre pour arriver petit à petit à cerner la personne elle-même. — Mais quand on parlait de l'espoir que donnaient les abricotiers pour l'an prochain — elle écoutait avec un intérêt soutenu.
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Auparavant Raymond pensait que cette réserve générale qui laisse tout à deviner chez une jeune fille, était une gêne pour elle. Ah ! quand elle pourrait délier sa vie, quelle liberté dMdées, que de vérités longtemps étoufïées! quel dégagement de personnalité! quelle transfiguration! — Cette règle rigide ne la gênait pas, elle Taidait. — Elle jouait le mutisme et n'avait rien à dire ; la compression, et elle était le vide ; l'esclavage, et elle n'avait l'instinct d'aucune indépendance.
Ces insignifiances, charmantes jadis, à cause de leur portée cachée, réduites maintenant à leur nullité stricte, irritaient Raymond. — Ce n'était plus deviner un rébus pour uû rapprochement d'une minute, c'était deviner le rébus pour le rébus, avec cette sollicitude que ne causerait pas la mort d'un des devins. — Quand ils jouaient ensemble autrefois, une raillerie de contenance, un sourire qui se prenait dans une contraction de lèvres, im mot plus en l'air que le volant, et qu'on laissait tomber, les avertissait l'un l'autre qu'ils n'étaient pas la dupe de cette parade enfantine, alibi de la volonté. — Maintenant Raymond se croyait revenu à douze ans.
Mademoiselle de l'Étang, après avoir eu quelques mauvais points à l'école de la vie, apprenait maintenant l'avenir comme une leçon qu'elle transmettrait de même. — Certains mariages constituent une bigamie incestueuse ; épouser la fille eût été moralement épou- I ser la mère, — C'était le même verbe fait autre chair,
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— une deuxième éditi(Hi de la même médiocriié, avec une identité adéquate du cerveau — pas un atome en sus, pas une primeiu* d^idées, une nouveauté, une initiajtive, un élan. — La jeunesse physique, moins la jeunesse intérieure, — une sénilité printanière, — une vieille femme à qui une fée rendrait, de corps seulement, ses vingt ans, un pêcher en fleur portant les fruits de Tautre saison, rabougris, desséchés et aigris sur ^espalier. — Un petit esprit à la fois retors et droit, replié et court, posé et sans consistance, — liège et plomb ; une de ces femmes qui, pour retrouver leur chemin, sèment leur marche de cailloux blancs. —
Le Code civil, qui a fait ses preuves de sens pratique, contient du mariage une définition noble et belle. Chez mademoiselle de TÉtang, l'idée de mariage ne gardait même pas sa poésie légale ; — suivant un patois technique, elle voyait dans un établissement ^ une apothéose de vanité, beaucoup de robes à faire voir, d^envies à exciter, un ton d'autorité à prendre, des com mandements à exercer. — L'homme à épouser, elle ne s'en occupait pas, c'était le mariagier qui produit le mariage; cependant, pour une fille honnête, il y aune double personne dans le mari ; outre sa qualité de représentant du mariage, il est pour elle ce qu'était pour lui la première maîtresse. — Sauf Finadmisâbilité de Raymond, toute liberté d'élection n'était pas d'ailleurs formellement retirée à mademoiselle de l'Étang ; — il faut excuser les femmes qui, regardant dans le ma*
liage la liberté, tolèrent , rhomme en faveur du principe.
H y a chaque jour deux définitions appliquées du mariage ; — ni Tune ni l^autre ne peuvent atteindre ces ménages misérables, où la vie morale est coniisquée par les exigences journalières de la vie animale — gens qui ne vivent que pour réussir à exister.
Ou, c'est la camaraderie de deux êtres de sexe différent, qui font chacun provision de Pautre^ pour satisfaire en toute commodité leurs plaisirs et leurs appétits,
— et s'appareillent sans plus de façon, qu'on prend un pendant de vase chez un porcelainier. La perte d^un des époux, c^est un vase cassé qu'on remplace aussitôt. On balance religieusement les fortunes réciproques, valeurs florissantes , valeurs en souffrance ; — la sanction de Facte qui va lier deux existences, une fois donnée, c^est-à-dire, après ^apurement des comptes, les deux familles font chacune délivrance de leur enfant \
— il y a un mâle et une femelle, que demande-t-on de plus? n^est-ce pas un couple parfait? Qu'on ne craigne rien, ils sont bien constitués. On se sert, pour désigner cette juxtaposition de deux sexes, du^ mot qui exprime l^intimité la plus délicate : le mariage, La vie privée a tous les jours ses mariages républicains de la Loire.
Ou bien , ce n'est plus une association industrielle, c'est l'union d'un homme et d'une femme qui , sans violer la loi divine, se sont choisis , se savent sympathiques, s'estiment et se font l^honneur de se préférer
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à ce qu'ils apportent ; — un besoin de bien-être moral est le premier mobile de leur rapprochement ; quoi de plus dégradant que le mariage des personnes par incHnation des choses ! •
Pour Raymond le mariage avait toujours eu le caractère solennel d'une rénovation. — C'était la seconde part de la destinée , part intacte , et qui peut encore donner la richesse morale, quand on a gaspillé la première ; — c'était l'hygiène nouvelle, qui, la maladie prise à temps , peut conserver la santé de Fâme ; — une éclatante rupture avec le passé ; — le redressement des déviations, la rédemption des premières fautes, — la restitution à la destinée humaine de son vrai sens, — une seconde fortune tombée à im prodigue repentant, après. Terreur, cette prison préventive de la raison, la vérité, cette liberté inaliénable.
A la place d'une vie accidentée, mais creuse, fragile et mince comme un métal repoussé y commençait une existence simple*, mais d'or massif, gisement jusque-là inexploré , de sensations neuves , de voluptés incorruptibles, de bonheurs qui ne souillent pas. Pour vous guérir de votre premier état , cette lèpre morale, une femme de votre rang, vierge et belle, n'a qu'à vous toucher.
Si le mariage ainsi conçu n'était que la reprise de la vie antérieure, — le passé qui renoue avec vous pour toujours conmie une vieille maîtresse qu'on épouse ; si les plaisirs tant de fois méprisés, les rassasiements gros-
àers, tes vagabondages de Tâme et du corps sont la dot morale du contrat ; — s'il n'y a pas ennoblissement des sens, dégagement des liens honteux, si Fair vicié doit vous poursuivre — alors à quoi bon le mariage ?
— qu'on ait au moins le paroxysme aigu d'une jouissance pervertie ; — le soulagement de l'homme ivre à qui on rapporte du vin I — Quel supplice atroce ! — l'accaparement vulgaire vous quittait à votre porte, maintenant vous le retrouvez à domicile ! — La dernière chance de la vie perdue ! plus d'autre perspective consolante que la dernière maladie !
Raymond croyait comprendre que mademoiselle de l'Etang ne se donnerait pas. — Elle était de ces filles à qui leur père dit un matin : Vous épouserez ce soir monsieur un tel, et qui, sans l'excuse de la résignation, de l'absence de discernement, ou du défaut de volonté,
— avec moins de résistance qu'une esclave aux marchés d'Orient, suivent leur premier maître. — Sans doute, il appartient à la famille de disposer de son enfant ; mais à l'âge de mademoiselle de l'Etang , une jeune ûlle ne doit-elle pas avoir sa spontanéité , son droit d'élection, sa liberté de conscience, tout en soumettant sa volonté à la ratification de la famille? — Si encore elle eût agi par esprit de sacrifice ; mais que penser d'une âme qui n'est pas même capable d'une de ces aspirations nobles qui satisfont à la fois le droit et le devoir? — la liberté dans l'ordre. — Pas de romanesque, soit, mais pas de cynisme non plus. — Il y a pour
une femme bien élevée, une certaine pudeur, un certain titre à l'estime, puisqu'elle ne montrerait pas à un ami son pied déchaussé, à ne pas livrer sa nudité au premier venu.
Encore, si mademoiselle dePÉtang avait eu un ^écmt bien gardé. — Raymond interrogeait quelquefois une vieille fille, dépôt mitoyen des secrets des deux maisons et qui était censée ne les recevoir que d'un côté, comme im intervalle mixte, séparant deux portes, dont l^une n^est ouverte que lorsque Fautre est fermée — figure en deux sens une armoire à un seul usage ; — c^était une de ces suppléantes de mère, pour qui une femme reste toujours Venfant gâté,
— Pauvre petite, lui répondait-on, elle n'aime personne. — ((Qui voulez-vous qu'elle aime? — Elle pren- » dra celui qui se présentera. Si elle avait une préfé- )> rence, — ce serait pour un militaire. »
Ah Dieu I — les femmes qui aiment l'homme à cause de l'uniforme I — qui ne feraient pas attention à un maréchal de France en habit noir, et qu'éblouit le sabre bien fourbi d'un maréchal des logis I Ce beUiqueux sentiment de fille de boutique, expliquait la nature iferrailleuse de mademoiselle de l'Étang. — Sa bravoure, à tout propos citée, tenait beaucoup du tapage commun et de la taquinerie féroce. Chez les femmes il ne faut pas que la bravoure soit insolente ; cette attitude de maître d'armes, qu'elles croient d'une crânerie ravissante, est un contre- sens ridicule, comme tout tra-
wstîssement masculin. — Ce n'est pas parmi ces tempéraments bretteurs, qu'on trouverait les héroïsmes silencieux et sublimes, mademoiselle de Sombreuil par exemple.
Cette confidente du répertoire des deux familles avait dissuadé Raymond de demander directement à mademoiselle de rÉtang un mot qui empêcherait tout temps perdu. Il lui semblait qu'après tout, sauf à lui rendre sa parole, lâ la famille faisait opposition, c^était d'elle-même qu'il fallait la tenir. Le premier consentement ne vient pas de celui qui donne, mais de celui qui est donné. — il se produisait en effet une fiction grotesque. — A vingt-(ânq ans, elle eût pu, depuis longtemps, être, mariée, parler, agir en liberté ; tant qu'elle serait en puissance de parents, elle devait rester petite fille ; en France le mariage est la seule majorité des filles. — De là tant de vieilles filles qui font l'enfant ; la fiction les protège.
Puis il s'apercevait que ces prétentions de caste, devant lesquelles il se fût retiré avec respect, si elles eussent reposé sur un droit valant la peine d'être invoqué, — étaient aussi dures chez Paule que dans la famille de l'Étang. — Quand Raymond énumérait toutes les volontés hostiles dont cette première cause de refus lui serait venue, — il ne faisait pas l'injure de comprendre parmi elles mademoiselle de l'Étang ; — la famille, à un point de vue absolu^ pouvait encore faire valoir ce titre, prescrit par trente ans d'une égalité de relations.
n LES PETITES INÉGALITÉS.
— Mais elle, avec la générosité du coup d'œil de la jeih nesse, devait-elle tenir compte de cette ligne à la craie qui les séparait, ligne effacée par le frottement? — La qualité de Raymond, représentée par vingt francs en argent, la qualité de mademoiselle de TÉtang représentée par vingt francs en or, elle ne lui eût pas fait ^insignifiant sacrifice du change.
Enfin, humiliation douloureuse comme une ingratitude, — elle n^avait rien deviné ; une femme, à un signalement imperceptible pour tout le monde, reconnaît un homme qui Taime. — Plus Raymond songeait à l^unité de son amour, à ce : Qui vivefdn dévouement, toujours répondu, en quelle douceur plane s^étaient fondues, pour mademoiselle de l'Étang, les aspérités de son carac" tère, à cette adulation charmante, à ces mille travaux d'Hercule de la passion, à ces preuves accablantes de son amour, plus il lui semblait impossible qu'elle n'eût pas depuis longtemps tout découvert. Parfois, quand il souriait, elle souriait comme deux esprits ayant une même pensée qu'ils n'osent pas dire. — Puis un mot en avant, forcé de reculer, un non-sens de réplique, une manière d'être, tiède, qu'aucune parole ardente ou glacée, n'aurait échauffée ou refroidie — prouvaient qu'outre l'intelligence du cœur elle n'avait pas la compréhension de l'esprit.
Un jour, après une excursion en ville, mademoiselle de TEtang s'aperçut à mi-chemin qu'elle avait oublié dans une boutique sa boîte à ouvrage. Ce fut une déso-
lation comique. Cette fois Raymond ne se sentit pas la vertu du chien de chasse. La boîte à ouvrage lui rappelait douloureusement une certaine histoire de bouquet où il avait été héros et martyr. Le hasard reproduisait une de ces occasions de déclaration tacites dont il avait presque abusé.
Quelques années auparavant, un soir, la famille de l'Etang qui avait dîné en ville chez les parents de Raymond , repartait pour la Louvière. En rentrant dans le salon, il vit sur la table un bouquet de roses mousseuses que Paule avait cueilli dans le jardin, et qu'elle se faisait une fête d'emporter. Raymond prit le bouquet, le baisa vingt fois, et se mit à courir à perte d'haleine pour rejoindre la voiture. Arrivé au bas d'une côte il vit enfm les chevaux, et ce fut à peine si, haletant, ruisselant de sueur, il trouva un son dans son gosier pour crier : Arrêtez!
Il arriva chancelant à la portière.
— Mademoiselle, souffla-t-il, voici votre bouquet. Un quatuor d'approbation flatteuse l'accueillit, Paule lui jeta un regard ému, et im : aA / merci bien, si tendre, qu'il se sentit payé de sa peine au centuple : on tint même à le reconduire jusqu'à la ville.
— Vous êtes très-galant, Raymond, lui dit madame de l'Etang.
— Gomme il y a des nobles qui sont bourgeois, pensa tout bas Raymond, et il articula une politesse quelconque.
Chemin faisant, mademoiselle de TEtang lui demanda d'une voix de velours :
— Est-ce que vous savez faire parler les fleurs?
— Non, repartit Raymond; mais vous voyez, je sais les faire agir.
Paule sembla profiter de la nuit pour attacher à la boutonnière de Raymond une des roses du bouquet, puis conmie une lumière brillait à une maison voisine — on était au fetubourg — l'heureux amant imaginaire mit pied à terre, salua , et regagna son logis avec des ailes.
Gomme mademoiselle de l'Etang, dans cet anniversaire, ne tarissait pas en plaintes sur son étourderie,
— Où est le temps, lui dit Raymond, où je rapportais des bouquets I
Un coup d'œil fuyant et un sourire de commande répondirent à cette tentative désespérée. Décidément, elle avait des yeux pour ne pas voir, et des oreilles pour ne pas entendre.
Et pourtant jamais les fleurs n'avaient été si éloquentes I mais, hélas! pauvre Démosthènes de la rose mousseuse, il n'avait persuadé que lui-même.
Ainsi, cet édifice de la foi amoureuse, qui représentait la yie de son àme, il fallait le voir crouler pierre à pierre. Ainsi que pour les merveilles pieuses de Tart gothique aux mauvais jours de la Révolution, — mille faits stupides, comme autant de marteaux démolisseurs frappaient sans pitié, au bruit des rire^ niais — blasphèmes de l'intelligence I Tout l'ouvrag^ment çxtè-
rieur, les dentelures, ïes broderies frêles, les sculptures délicates, tombaient d'abord vite amputées, puis, dénudatioïi douloureuse, apparaissait pour s'abîmer le squelette robuste du monument, pifis enfm tout s'effaçait jusqu'à la pensée de Toeuvre; ces douces lueurs de l'âme mystérieuses et veloutées, comme mj reflet d'images de toutes couleurs, une banale lumière les chassait, comme après le sanctuaire démoli, un jour entier et brutal prend la place du demi-jour tendre, recueilli et fleuré; ces architectures élégantes, ces aménagements savants, ces retraites de la vue, ce n'était plus que de l'espace vide. — Quelques-uns de ces décombres devaient rester, comme ces choses qui ne peuvent pas mourir, mais qui passent d'une destination noble, à quelque usage bas. — Le reste faisait de la poussière dans le néant.
Ce sentiment d'infini, caractère de la physioïiomie de mademoiselle de l'Etang, subsistait mais dénaturé ; il assurait maintenant la durée d'expression de la vulgarité ; sur un visage dont le charme est borné, l'impression pénible de la vulgarité tombe avec le charme; là, c'était im type devant éternellement rappeler un idéal manqué. Elle aimait toujours le théâtre, une des échappées par lesquelles il espérait qu'elle entrerait dans la tie intelligente. Maintenant, là où son rire se prolongeait le plus, Raymond ressentait une sorte de commotion haineuse. Le théâtre est l'épreuve publique des intelleclualités médiocres, — Elle avait gardé — mm
9ft LES PETITES INÉGALITÉS.
comme on garde une robe devenue trop courte, — cette immatérialité de Tadolescenee qui joue avec la vie ; — à peine, comme autrefois, assistait-elle au dîner ; — vieille flUe qui a Tair de dire : Je suis petit oi^ seau; variations de sylphe sur ce thème : Nous ne monyeùns pas, nous autres.
Eux qui s'entendaient jadis sur toutes choses, parce qu'ils avaient eu un même point de départ, ne se rencontraient plus maintenant que comme des voyageurs qui vont en sens inverse. — Encore rebroussait-il chemin pour la retrouver un instant. — Rien de ce qui avait commencé la sympathie ne s'était continué ; cette suavité ambiante tournait à Fâcreté. Il la supposait maintenant dans ce déluge d^afïlictions dont elle eût été l'arche ; — il sentait qu'elle avait perdu ce privilège d'être un bonheur égal à toutes les adversités. — Cette source salutaire maintenant tarie , l'air se corrompait autour de lui ; maintenant que s'était brisée cette branche de croyance — qui Favait arrêté au milieu du scepticisme, il roulait de manière à ne plus pouvoir remonter. — Si cette confiance, obtenue à la longue, l'avait trompé, à qui pourrait-il croire encore ? Jadis il ne voyait la vie qu'en deçà de mademoiselle de l'Etang ; maintenant la vie ne commençait plus qu'au delà ; comme ces villes dont la vie se déplace et ne commence plus qu'au delà de leur centre primitif.
Ces trois figures de femme qui autrefois lui paraissaient humblement relever de mademoiselle de l'EtaDg,
— comme trois vins affaiblis, faits avec un même cru — reprenaient maintenant leur originalité. — Mademoiselle de l'Etang en était le triple plagiat — comme trois vins mélangés forment un vin frelaté. — Aucune de ces trois femmes n'avait autant menti à sa physionomie. Jadis mademoiselle de TEtang représentait quelque chose de supérieur, au grand côté de Paris — elle ne figurait plus maintenant que le» petit côté de la province. Il ne pouvait, autrefois , poursuivre une rêverie ou une action sans être ramené à elle ; maintenant elle entravait la marche de son esprit ; elle Saurait empêché d^être lui-même ; il disait à présent : Je pense y donc elle nest pas.
Et cependant l'édifice aboli, — restait encore le sol mal déblayé où s^était élevé cet amour, puis de ces fondations d'enfance , qtf aucune destruction n'atteint. Comment quitter ce lieu adoré, place tiède de ^illusion? où aller? — Puis, malgré lui, les yeux du cœur relevaient tout cet écroulement; il se heurtait à un mur imaginaire ; à tout prix il fallait remuer de fond en comble ce terrain, perdre la trace de cet amour, ou bien, si sa vie était là quand même, savoir s'il avait le droit de vivre dans ces ruines. — Il se résolut donc à demander à mademoiselle de l'Étang le mot qui ratifierait cette anticipation du cœur, ou le débouterait de son amour.
93 LES PETITES INÉGAIITÉS.
Un après-midi de septembre, mesdames de l'Étang, et un vieux ménage un et indivisible, voulurent faire, sous la protection de Raymond, une reconnaissance dans les environs du château de St-T*** : le ciel, les arbres, le sol avaient une teinte dorée et calme, la route choisie semblait suivre la piste d'un arôme de fruits mûrs, arôme domestique ousauvage. -r^ On se mit en marche; Raymond, qui d'abord donnait le bras à une cinquantaine d^années, se dégagea bientôt à la faveur de fatigantes solutions de continuité, — une robe accrochée à une épine, un sentier exigu, et se retrouva naturellement à deux pas de mademoiselle de ^Étang, qui était en avant. — On arriva à une double rangée de peupliers alternés d'acacias et qui bordait à droite et à gauche le talus d'un canal. — A l'horizon tout ce feuillage tournait avec la courbe de l'eau. — Une cuisson de soleil, en nécessitant un jeu d'ombrelles, laissait un peu plus d'abandon aux conversations et aux regards; des fleurs isolées poussant çà et là, pour des bouquets à ve^
nir, obligeaient presque à se baisser. — Le vent, qu'on fendait , chiffonnait la chemisette de mademoiselle de l'Etang, et comme deux mains voluptueuses, découvrait les angles ronds de son front charmant ; il y avait place pour mille futilités amoureuses. — Raymond et mademoiselle de l'Etang, surveillés, n'osaient trop s'aventurer. Madame de l'Etang criait : « Paule! » Et tous deux ralentissaient le pas. — Ils ne se touchaient qu'au cahot du chemin. — Officiellement Raymond parlait pour tout le monde avec la même expression dans les yeux ; — puis survenait un coup de vent ; les rubans aveuglaient en flottant au visage, les ombrelles s'emportaient, — un peu de tumulte couvrait la voix. Le vent jouait alors, autour de ce groupe de Bartholos, le rôle de Figaro, quand il tousse, fredonne, circonvient, avec une pétulance de vif-argent, le tuteur de Rosine. — Raymond avait le temps de changer de regard, et d'envoyer à Paule quelques mots personnels. — Tout à coup, on le réclama pour organiser une halte; chacun s'arrêta, excepté mademoiselle de l'Etang, qui s'était éloignée si doucement qu'on tfavait pas fait attention à elle, puis on crut d'abord qu'elle allait revenir, mais , quand on la vit poursuivre ,avec une vitesse croissante, une salve d'injonctions la rappela ; le son de la voix dirigé contre le vent n'avait pas de portée. — Bientôt on n'aperçut plus qu'un balancement de robe régulier, s'amoindriîfent à mesure et que supprima tout à feit le détour du talus. — Tout le
monde était très-fatigué ; on se trouvait à quarante minutes du château, et tout au plus à mi-chemin de mademoiselle de FEtang, il n'y avait là à espérer aucune voiture, encore si, quitte à refaire en action la fable du Meunier , son Fils et l'Ane, on avait signalé aux environs quelque monture tondant (Tun pré la largeur de sa langue I On attendit longtemps, puis l'air fraîchit, la cloche du château sonna le dîner, il fallait partir ; — on ne pouvait pas laisser mademoiselle de TEtang revenir seule; il était inutile de compter sur le mari, — parisien routinier, qui avait des bottes de sept lieues à Paris et qui en rase campagne ne valait pas le Petit-Poucet. — Il fallut bien qu'on se décidât à envoyer Raymond au-devant de mademoiselle de TEtang ; — tous les regards devaient, en se combinant pour le suivre, produire la disposition d'un télescope. — Il courut d'abord, pendant deux cents pas, pour retrouver sa liberté, et se parler à lui-même sans être entendu ; puis arrivé à un point qui faisait avec le point opposé de la courbe du canal , la corde de l'arc, il aperçut mademoiselle de l'Etang qui se retournait. — Il lui fit signe de revenir ; elle comprit, et ils se dirigèrent l'un vers l'autre.
L'occasion se présentait donc impérieuse comme une dernière sommation, de vérifier enfin l'existence de tout un monde d'amour, créé par l'inconnu. Un moment propice et solennel était donné à Raymond pour apprendre le résultat de tette longue délibération, qu'avaient dû faire dans l'âme de mademoiselle de l'Etang, actes, pen-
LES PETITRS INIËGALITÉS. lOi
sées , prévisions, souvenirs , intuitions, retours. Ils allaient être face à face, non pas dans cette fausse solitude d*un salon, où tout représente les parents, jusqu'à la disposition des chaises qu^ils viennent de quitter, où Ton subit l'influence du lieu, où tout répercute ToiTense, où la peur d^être surpris étouffe un second mouvement favorable, mais en pleins champs, où l'espace ne garde pas une parole imprudente, où ils ne pouvaient s^occuper que d'eux-mêmes, où le silence environnant accueille attentivement chaque parole, où, pour un instant, disparaissent toutes les personnalités étrangères.
Il fallait donc oser parler enfin, et le premier mot devait commencer l'aveu, tout autre créait un précédent, continuait la pensée antérieure, empêchait pour toujours l'effet à produire.
Si près de cette minute qui allait suffire pour perdre ou gagner mademoiselle de l'Étang, Raymond sentit à une angoisse étouffante, que l'action seule révèle les vrais sentiments, — il avait jugé avec l'esprit, et révoquait le jugement avec le cœur ; on ne se défait pas, comme on se l'était promis, d'une passion invétérée, on ne jette pas dans un instant le capital de six années. — La tendresse a des profondeurs ignorées, qu'il faut bien de la terre rapportée pour combler. — Contradiction bizarre I après toutes les déceptions, après tous les dégoûts, il lui semblait qu'il ne l'avait jamais tant aimée, comme après une longue et mystérieuse maladie, se produit un bien-être subit, qui est un signal de ré-
surrection ou de mort. — D'ailleurs, était-il si sûr de ne pas s'être excité hii-même à se tromper ? Ne s'étaitil pas contenté de probabilités ; ne Tavait-il pas condamnée trop tôt ? — Ce premier acte de personnalité, chez mademoiselle de TÉtang, cette désertion, n'étaitelle pas la désertion de la vie ancienne. — L'amour de Raymond renaissait, le jour peut-être où la raison en renaissait aussi.
Il y eut une sorte de tiraillement violent en luimême ; — comme on hésite à dire, — quand il s'agit d'une vérité qui peut être terrible : Que la lumière mt. — Puis son amour monté au cerveau l'emporta ; il la vit dans une sorte d'éblouissement qui supprimait tout ce qui n'était pas elle. — Il comptait, sinon sur la conformité d'âme, au moins sur l'esprit de mademoiselle de l'Étang ; — il marcha donc à elle, le visage pâlissant ardemment, la voix, qui n'est plus que l'âme en vibration, les yeux couleur de sa pensée. — 11 ouvrait la bouche pour lui dire : — Mais je vous aime, m aimez-vous ? une sorte d'instinct de conservation retint sa parole à demi tombée ; il venait, par une intuition irréfutable, de lire dans la physionomie de mademoiselle de l'Étang, cette réponse, horrible et bouffonne comme un assassinât commis avec un couteau d'enfant :
— Je vais aller tout dire à maman.
Cet amour, laissé à temps dans le vague, pouvait 'garder un charme réel. — Raymond ne voulut pas que ce fût lui-même qui provoquât à cette action si long-
LES PETITES INÉGALITÉS. lOS
temps noble un dénoûment ridicule»^ — trivialité d'une minute qui eût fait la parodie de dix années d'une passion noble.
Raymond dit les premières inutilités venues ; les banalités de bonne foi que répondit mademoiselle de l'Étang, l'avertirent, par le frémissement intérieur qu'elles lui causèrent, qu^il venait d'éviter un grand péril. — Jamais elle n'avait été plus loin du point vers lequel elle semblait avoir fait une conversion. Elle s'était approchée, à bout portant, de cet idéal pour irîieux le tuer. — Cotte émigration superbe était une fausse sortie ; une vengeance générale de menus griefs. — Au bout d^un instant, Raymond n'eut plus la force de parler ; il se fit un silence interrompu seulement par des interjections révoltées de mademoiselle de l'Étang. Elle était tout entière au petit tour qu'elle venait déjouer. — Ce mouvement de spontanéité n'aurait pas mis la moindre initiative dans ses idées, elle n'aurait pas eu la liberté d'esprit de sa liberté de fait. — Seule avec Raymond, dans une île déserte, — elle eût été le Rohinson de douze ans, de la niaiserie.
On les reçut tous deux, avec des regards sombres ; — amas de nuages noirs qui creva en imprécations. — Mademoiselle de TÉtang était une vieille enfant ; on la gronda comme on gronde une petite fille qui est allée seule sans sa bonne. — Elle bouda. — On dut la mettre à la petite table du banquet de la vie, et elle dut par ricochet mettre au pain sec sa poupée, — maternité de
carton qu'elle cachait soigneusement sans doute, mais sans aller jusqu'à Tinfanticide.
Raymond fut décrété en état de suspicion. On parut penser qu'il avait donné de mauvais conseils. — Il fut le martyr de mille chuchotements. — Cette défiance manifeste avec toute autre femme eût profité à Raymond ; — elle n^éclaira même pas mademoiselle de l'Étang ; tout le monde pouvait comprendre qu^elle devait produire l'amour, excepté elle.
Ainsi, ce que Raymond avait pu si longtemps prendre pour une réciprocité tacite de sentiments, était tout au plus une amicalité banale. — Ces avances innocentes, ces sollicitudes, ces engagements du regard, cette confiance en lui, sorte de crédit illimité de l'amour, ces fleurs offertes, ces révélations enfantines des compagnes de mademoiselle de l'Étang — tout cela n'était qu'une méprise grossière. — Par une confusion qui prouvait la non-conscience des affections, elle avait pris l'attitude d^une femme qui aime. — Elle imitait ces gens qui, voulant dire une politesse, font presque une déclaration. — Si la coquetterie l'avait inspirée, peut-être eût-ce été une grâce , si elle avait agi par indifférence particulière pour lui, ou par amour possible pour quelque autre, Raymond lui eût pardonné — ou Teût vite détestée ; c^était par im motif plus triste — l'absence de la faculté de Famour. — Qu'y avait-il à faire ? — Ni à haïr, ni à se plaindre. Il
s'était trompé, sans que son amour-propre ni mênje son
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C4Bur pût souffrir. — Cette non -viabilité de Vkme suspendait toute poursuite. — Là où il n^y a plus qu^une ombre — on ne peut rien regretter. En face d^une peinture magnifique, on ne s^irrite pas contre un aveugle.
A partir de ce jour, Raymond recouvra subitement, une sérénité d^esprit et de cœur, sensation oubliée depuis ^enfance. 11 ne parla plus que sur ce ton poli du persiflage convenu, — qui prouve qu^aucun lien n'existe et qui d'ailleurs ne laisse à aucun lien le temps de se former. 11 se sentait une légèreté extraordinaire, il renaissait à la liberté, il ne pouvait croire à cette métamorphose, il était dans ^enivrement d^un convalescent qui sort pour la première fois, après six ans de captivité ; les femmes, que cet amour porté comme un anneau magique, rendait invisibles pour lui, réapparaissaient séduisantes, la vie avait mille perspectives, — cette passion opaque qui voilait Favenir, le découvrait séduisant, varié, plein d'espoir. Toute abstraction avait disparu ; ce fluide que Famour fait sortir d'une femme aimée, n'agissant plus, le charme se rompait ; le regard de mademoiselle de l'Étang le laissait paisible, sa voix ne lui causait aucun tressaillement ; la continuité de l'amour n'existait plus ; — les premiers soirs, il veilla son amour en regardant mademoiselle de l'Étang, comme on veille une personne aimée et morte.
Pour la première fois, il vécut loin d'elle, elle présente. — Elle avait cessé d'habiter sa pensée ; les pro-
tOil LES PETITES INÉGALITÉS.
menades tant désirées jadis» se faisaient sans lui ; — cet acte de présence, qui est la vigilance de Pamour, n'était plus nécessaire ; — il ne restait plus au salon, préférant à tout plaisir d'être où elle était. — Jusques au milieu des tentations de Paris, elle l'avait retenu. — Il • s^éloigna tnême pendant quelques jours ; sans dépit, sans réaction, sans parti pris, mademoiselle de l'Étang rentra dans la foule des gens qu'on supprime dans l'arithmétique des affections , comme les zéros dans le calcul ordinaire. Il sentait un grand bonheur k jouir de sa liberté juste en face de sa prison. «^ Quant à elle, rien ne l'inquiétait, — cette révolution morale ne lui faisait aucune impression. — Chez certaines âmes sèches, la sensibilité n'existe même pas à l'état d'hygrométrie. Quand elle partit, il lui sembla qu'elle n'avait jamais existé.
Dans les natures d'équilibre, qui n'ont ni vocation animale, ni vocation spirituelle, il existe, jusqu'à l'expiration de l'adolescence, — ce noviciat de la jeunesse,
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— une latitude pour la destination assignable à l'être moral ; l'ânoie, surtout dans un corps qui a déjà la beauté d'ordre intelligent, a vaguement le choix de son parcours terrestre ; deux inistincts contradictoires l'attendent au point de bifurcation de deux existences; l'instinct favorisé l'engagera dans la voie définitive.
Si le temps d'épreuve se décompose ainsi : vulgaire alimentation morale, qui à la longue produit une assimilation fatalCj absence de lecture, rouillement du mécanisme intellectuel, qui use le cerveau, plus qu'un jeu forcé ; dévolution totale de la pensée au remplissage de la vie, détournement de ce sentiment d'infini, qui repose, retrempe et ajoute les intérêts à la somme des forces acquises, refoulem^t continu et brusque de toutes les spontanéités ; — l'être en fusion se trouve solidifié dans l'existence machinale, épaisse, pleine d'obscurcissements, sans essor, sans renouvellement, sans progrès; la beauté, et cette influence du moral sur le physique a donc plus d'importance pour l'étude, chez les femmes ; -^la beauté abandonnée à elle-même, dure ce qu'elle peut ; nul principe intérieur ne l'épure, ne l'alimente, ne la défmit. Le regard n'est plus que l'organe de la vue, la voix a le son sourd et borné des idées. Une sorte d'induration générale empêche la transparence de l'âme; l'effet de la beauté, au lieu d'être un sentiment, n'est plus qu'une sensation.
Au contraire, quand la prédominance est donnée au principe spirituel, dans une sphère d'idées larges, aVfeç
une certaine liberté de jugement et d'action, par l'exercice de la pensée, la curiosité de l'esprit, la compréhension élevée de la vie ijéelle,» la portée du caractère étendue jusqu^au besoin d'idéal, l'attention réservée aux choses nobles, l'âme impose son empreinte au tissu élastique de la chair. Combien de laideurs qui ne sont que le masque de verre de la beauté morale ! — Les chances de la vie supérieure sont plus grandes, quand le récipient de l'âme est déjà un moule tout fait; les yeux dii^osés pour recevoir la lumière, le sourire pour être l'esprit à fleur de lèvre, le visage prêt à tout traduire — elle n'a qu'à se conformer au dessin extérieur. Il ne faut pas parler de ces êtres inertes et magnifiques, changés dès l'enfance en statues imposantes de la nullité ; mais de ceux qui ont le signalement dérisoire des natures choisies : ânes qui semblent s'être fait écorcher pour revêtir la peau du lion I — L'être alors entre dans une existence ascendante, sereine, lucide, conduisant aux .révélations, à la science du monde, à la connaissance de soi-même, à la perfectibilité indéfinie. La beauté en s'idéalisant se complète; les éléments qui tendent à se dissoudre trouvent dans la vitalité intérieure, un principe de cohésion; on ne peut plus séparer le charme physique du charme moral ; le point où commence la passion chamelle n^est plus saisissable ; la clarté du dedans ne quitte plus le regard, et quand elle n'embrase plus, éclaire — soleil de juin ou soleil de décembre ; — la physionomie prend mille variétés de
LES PETITES INÉGAUTÉS. 109
beauté ; la chair brisée, repétrie n'est plus que le vêtement de Tâme ; et la gr^ce avec laquelle elle le porte, fait la grâce corporelle, c^est bien la créature faite à Fimage de Dieu ; — une femme que la beauté extérieure délaisse, se dit : Je serai belle ^ et de par le principe immortel qui combat le principe de destruction pour quelques heures, elle remonte le passé.
Mademoiselle de l'Étang pouvait devenir une femme selon l'esprit ; qu'on n^entende pas ce mot dans un sens niais : la poésie de sa personne pouvait faire la poésie de sa vie. Ces yeux taillés/pour condenser la lumière étaient préparés pour devenir les diamants de Tàme ; cette bouche délicieuse ne devait laisser passer, et cette voix spirituelle ne devait conduire que les paroles exquises. Cette grâce innée la menait à l'harmonie de l'âme et du corps ; cette physionomie mobile semblait destinée à mille expressions charmantes ; cette blancheur, un peu de feu intérieur pouvait l'entretenir. Sa beauté pouvait grandir en caractère, avec l'exhaussement moral, et se prolonger par la résistance intérieiu*e. — Il n'aurait pas fallu un héros pour cela, mais seulement un homme, qui, à Theure voulue, Tinitiàt à la vie d^intelligence ; Raymond avec le zèle de son amour y eût réussi.
Il était trop tard maintenant, cette obligation qu^elle n^avait jamais eue de penser et d'agir par elle-même, cet encouragement à passivité, cette impossibilité d^i-
nitiative, ce manque de contact avec toute idée hardie,
avaient détennlné ravénement de l'instinct de la vîé vulgaire. Ce monde entrèVu Jadis dans une hieur dé prescience, maintenant, on le lui aurait expliqué en vain ; — peut-être l'eût-elle haï sans lé cotnprendré ; ce temps était passé, pendant lequel on peut dire qu'une femfne est ce que soû mari la fait. — A vingt-cinq anâ, Tœuvre de la jeunesse demeure incommutablè, la période des transformations est close.
Un rien, un atoitie non crochu, S^élait opposé à là jonction de ces deux organisations dont la plus forte eût entraîné l'autre dans sort essor. Les PETitES inégaliIés, cottime toujours, avaient été un grand empêchement. Maintenant^ Raymond et mademoiselle de TÉtang së trouvaient aux deux pôles du monde moral, et, selon toute hypothèse, ils étaient perdus l^un pour Tautre.
Avril.
Huit heures se détachent lentement de quelque vieux clocher, nid de pierres enfoui dans le haut feuillage des arbres.
Le timbre de Wieure vibre, soupire et meurt comme une plainte que nul n'écoute.
La nuit est rêveuse, — les étoiles, pêle-mêle accourues, les unes en grande toilette, les autres en déshabillé, encombrent le ciel.
Une brume transparente retombe en pluie une sur la terre toute chaude des premières ardeurs du soleil.
Chaque ligne de pluie semble un rayon qui descend d'un point lumineux. — On dirait du ciel une immense
pomme d'arrosoir trouée d^étoiles , — qui verse à boire aux fleurs et aux feuilles.
La marquise de F|eure^le, à dQip^ pouchée près d^une fenêtre qui s'ouvre sur la campagne, — un livre sur les genoux» et le cœur suspendu entre terre et ciel, regarde la pluie tomber.
Elle éclate d'abord en larges plaques sur le sol durci, puis s'infiltre peu à peu et disparaît.
Abrité sousTauvent des feuilles, Toiseau jette une note, et traverse plus vite la rue qui le sépare de son nid.
Dans le silence de tout le reste — la pluie tombe avec un bruit si doux et si triste, que la marquise de Pleurésie sent en elle quelque chose de doux et de triste qui la pénètre.
Cest la pluie fme de Tamour que Dieu envoie sur ce cœur longtemps aride.
Elle éclate d'abord en larges plaques sur le sol durci, puis s^nfiltre peu à peu et disparaît.
En même temps, la pluie inclinant goutte à goutte chaque feuille et chaque fleur, en fait sortir une senteur inconnue qui monte dans l'air.
La pluie fine de l'amour fidt sortir de son cœur une senteur nouvelle.
Heureux qui ce soir-là baisera sur sa bouche le parfum de son haleine !
On voit apparaître à travers l'ombre, qui les efface peu à peu, son blanc profil et sa niain blanche. — Ifee
larme du ciel, une larme de ses yeux tombent sur cette main brûlante et se sèchent aussitôt.
Ces 46UX larmes sont embaumées de son pœur et de Tair tout entiers.
Et la pluie tombe toujours avec un bruit si triste et si doux que la marquise de Fleuresle sent en elle quelque chose de triste et de doux qui la pénètre,
. '. Cependant le marquis Hector de Fleuresle se frotte les mains en répétant :
« Voilà une pluie qqi v^ fisiire joliment du \>iGa à )a terre 1
koii*i
Une plainte infinie s^élève de toutes choses.
Le vent aboie aux portes bien closes qui lui refusent l'hospitalité, et s^engouffre dans les cheminées avec des grognements sourds.
Des tourbillons de nuages courent dans le ciel menaçants, rapides et démesurés, — tout s'ébranle , et les mille bruits de la terre se confpndent dans 1^ vaste voix de la tourmente.
Çà et là on entend quelque cri aigu et sinistre d'oiseau effrayé.
Puis Thorizon se resserre, le ciel s'ouvre et vomit de fiévreuses ondées,
L'eau pétille et rebondit sur le pavé clair en mille paillettes, — ainsi qu'un morceau de cristal jeté sur une pierre.
Dans la vapeur de l'eau tout s'enfuit, tout se voile, les montagnes et les villes : — il semble que le regard sombre dans une mer, ou qu'une mer engloutisse l'espace ; on ne distingue plus que les innombrables raies de la pluie qui fume et qui siffle.
Puis, comme si à quelque coucbe de l'atmosphère les bataillons de noires vapeurs avaient oublié de se masser, le soleil reparaît dans une oasis d'azur, éclair d'un sourire qui illumine tous les pleurs.
Mais bientôt on voit l'ombre accourir à pas de géant et reconquérir la place dorée par le soleil, — et le flot tumultueux des nuages se reflète sur la terre redevenue pale.
Et le grand vent — proscrit de toutes parts, et devant qui tremblent les vieilles maisons et s'inclinent les vieux chênes — reprend sa voix formidable, et d'un souffle puissant refoule dans le sol l'eau des chemins.
La marquise de Fleuresle, — près du feu, qui tressaille, — penche la tête au bruit de l'ouragan.
Car la tempête aussi est dans son cœur.
, Elle est là, abîmée dans la rêverie, avec son visage
fatigué, et son corsage sévère tout gonflé de beauté et de douleur.
Cette pluie immense — ce sont les amertumes qui fondent sur elle. — Un rayon de soleil les éclaire. — Puis bientôt Tombre accourt à pas de géant, et le flot tumultueux des tristesses se reflète sur son front redevenu pâle.
Mais un grand vent sèche toutes ses larmes. — C'est son amour.
Il est doux, pour cette âme déchaînée, de sentir autour d'elle la nature déchaînée.
Elle est si belle, d'ailleurs, sous sa chevelure débouclée, quand ses yeux noirs sont à l'orage !
. '. Cependant — le marquis Hector de Pleurésie se promène à grands pas en fredonnant :
a Diable ! diable ! — le baromètre est au laid fixe et ma luzerne n'est pas rentrée I »
tu LA PLUIE.
ïïl
(i fiojÊmiffe.
IJn d^me immpbïii^ grisi et mora^ pèse ^ l'borizon.
Les p^ts rentiers^ qui oqt de Tof (lre> à^ni ^ leprs fils :
<j Le bon Dieu est parti pour un long voyage» et il a mis une housse sur son bqau ciel bleu.
Ij^ boi§ e^t taciturpe ; te gqp de la voix perœ ^ résonne jusqu'au bout ; l'éç^^ est 4éft}P^ ^
Les feuilles qui restent aux arbres ont les pâleurs luisantes d'une face d'agonisant; les autres, détrempées par la pluie, font le sol du chemin.
Une odeur de bois mouillé et mort s'épand dans l'air. *
Une pluie invisible tombe sans relâche sur la terre et frappe lugubrement comme un marteau sans fin le ferblanc sonore des gouttières.
Les allées ne boivent plus l'eau, et les fleurs sont noyées avec leurs parfums.
Quelquefois, au lointain, le soleil apparaît comme un
disque sans chaleur et sans éclat ; — on dirait une tonsure découpée sur la tête grisâtre du ciel.
La marquise de Pleurésie laisse aller ses doigts amaigris entre les pages d'un livre d'heures, avec un regard sans lumière, et, d'une voix qui n'a plus d'accent, prie Dieu pour son âme.
L^oubli, pluie continue, a noyé cette âme avec son parfum.
Il fait une humidité qui glace. — Le feu ne réchauffe pas et rien ne peut réchauffer ce cœur que Famour n'environne plus.
La pauvre femme va mourir.
.'. Cependant le marquis Hector de Pleurésie éternue pour la troisième fois, en disant :
« Allons, bienj — me voilà à mon quatorzième rhume de cerveau, pour une année non bissextile I »
Et il se sourit complaisamment de sa manière agréable de dire les choses...
MÉPSISTOPIÉLINE
MÉPHIgTQPHÉLINE
Où le lice va-t-il se pi<^er?
On a de nos jours, ce me semble, fait la part trop belle aux vices faciles, qui ont volontiers Tair de mœurs élégantes. La jeunesse paraît être un ridicule qu'on tâche d'atténuer par un persiflage caduc. Le roman a tué Tamour ; on a pris les douleurs réelles pour des contrefaçons. Le vent, d'ailleurs, n'est plus aux passions folles. Jadis on se mettait à l'ombre pour avoir une maîtresse ; plus tard, on Ist promenait en plein soleil ; demain on n'aura même plus de maîtresse I II faut avoir énormément d'esprit pour laisser voir un peu de cœur. Nous sommes à çep.t liçues de Ninon, de Manon Lescaut et de la Bemerette d'Alfred de Musset. Les grandes amoureuses ont disparu avec les petites héroïnes. Les fils de famille i^pparliom^nt à ui^ corporation de bohémiennei^ rapacçs, s^upid^s, biei^ nourries et $plendidefi^ent harnacbées, qwi secouent ûè^^^mopt le^ ijm-
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lence au nez de la pauvre honnêteté mal vêtue. Vendues d*abord par leurs mères, elles finissent par se coter elles-mêmes. Les vignettes les immortalisent ; on fait des chansons pour elles et des vaudevilles de luxe. Ce sont elles qui déflorent les jeunes imaginations et les modes nouvelles. Les plus habiles entrent à quelque théâtre, où, moyennant quinze cents francs d'appointement, qu'elles paient au directeur, elles ont le droit d'entretenir de leurs fermiers-généraux un public émerveillé. Qu'on nous ramène plutôt à Ducray-Duminil où à madame Cottin. Nous préférons de beaucoup la foi gothique au scepticisme qui court les rues ; et, si nous sifflons sans pitié ce plagiat terne d'une corruption étincelante, c'est moins par indignation vertueuse que par dégoût.
UN GANTÎDIFPICILE
Le jour tombait ; la rue s'emplissait de bruit. C'était un samedi de carnaval. Une jeune femme, à la fenêtre d'im sixième étage, achevait d'emprisonner sa main
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droite dans un gant de couleur tendre. En face d'elle, debout aussi à sa fenêtre, un jeune homme regardait machinalement cette minutieuse et dernière coquetterie de la toilette. En relevant la tête par un mouvement d'impatience, la jeune femme aperçut son voisin immobile. Elle s'éloigna un peu, revint, puis retrouvant encore ce regard qui ne la quittait pas, elle ferma la fenêtre d'un geste brusque, croisa les rideaux et descendit, la main droite à moitié gantée.