‹ La femme du vingtième siècleChapitre 10 sur 14 · ET LES PREMIERS PAS · texte numérisé non relu

ET LES PREMIERS PAS

Je ne voulais pas vous effrayer, je voulais vous avertir, et j'étais bien inspiré, car vous appartenez à une école qui pense qu'il faut bourrer les enfants pour les engraisser et les faire grandir. Vous ne connaissiez pas un mot de physiologie et vous me disiez : ce II faut nourrir solidement la petite pour qu'elle profite. )) Combien de fois je l'ai entendue, cette phrase qui est devenue une sorte d'axiome : il faut que l'enfant profite ; mais il ne peut profiter que s'il digère, et il ne digère pas si vous encombrez son estomac, si vous le chargez de produits inutiles, si vous le surmenez.

Je viens de parler de surmenage, je me permis à ce propos une petite incursion sur le terrain pédagogique en vous rappelant la campagne qui avait été entreprise contre le surmenage dans les 'ycées. On surchargeait l'intelligence et la mémoire de nos enfants de connaissances aussi nombreuses que variées.

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On bourrait les jeunes cerveaux de littérature et de science qu'ils ne pouvaient pas digérer ou qu'ils emmagasinaient sans profit pour leur intelligence, mais non sans préjudice pour leur santé, et je vous prévins qu'avec votre système de nourriture à outrance, sans règle, sans méthode, vous alliez faire pour l'estomac de l'enfant ce qu'on faisait pour le cerveau de nos lycéens.

C'est peut-être encore plus grave pour l'estomac, car il commande à tous les organes; et, comme le cerveau, il doit recevoir une éducation proportionnée à sa capacité; il fait lui aussi ses études, il ne peut être brutalisé, il a fait son éducation primaire avec le lait, il passe à l'éducation secondaire avec les soupes et avec les œufs , avec les panades et les farines lactées; il arrive à l'éducation supérieure avec la viande, le poisson, les légumes secs; il ne peut être surmené, et je défie bien qu'il comprenne ce que vous lui demandez si le lendemain vous lui imposez sans transition une tâche qu'il ne remplissait pas la veille.

Faire l'éducation de l'estomac, c'est assurer pour le présent et pour l'avenir son bon fonctionnement et par conséquent sa santé. Un estomac sain, un estomac bien portant, un estomac qui digère facilement, un estomac qui peut emmagasiner tous les aliments et les absorber sans contrainte, c'est comme une place forte qui renferme des munitions et qui peut longtemps se défendre contre les ennemis du dehors. Si vous saviez, madame, le grand rôle que

joue le bon estomac dans une existence et le prix considérable qu'il faut attacher à une digestion facile ! Ce sont les bons estomacs qui font les bons caractères, l'humeur joyeuse, qui favorisent l'aptitude au travail, et le goût au plaisir, qui entretiennent la liberté de l'esprit et la vigueur du corps.

J'ai connu des gens qui avaient malmené leur estomac, qui lui avaient imposé une tâche excessive, et qui sont devenus des dyspeptiques. Il étaient terribles, ces dyspeptiques; ils ne jouissaient guère de la vie; ils étaient tristes, maussades; ils étaient envahis par les idées noires qui flottaient autour d'eux comme une légion de spectres, comme l'image d'un mauvais rêve, qui s'emparaient violemment de leur esprit, qui l'étreignaient, qui ne lui laissaient ni calme ni repos, qui les condamnaient à une sorte d'isolement dans la société, qui jetaient dans leur àme le découragement et même la lâcheté, qui les rendaient égoïstes jusqu'au point de renier toutes leurs amitiés.

Ils n'aimaient pas le travail parce qu'ils étaient incapables de l'entreprendre, ils ne goûtaient pas le plaisir parce qu'ils étaient impuissants à le supporter ; ils étaient condamnés à ne s'occuper que d'eux-mêmes, à analyser leurs sensations, à se confiner dans leurs souflrances dont ils subissaient la tyrannie .

C'est donc une grande responsabilité que vous avez là, mères de famille. Si le sevrage est une épreuve, la période qui suit le sevrage a une importance considérable.

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Vous 1 avez compris, madame, vous avez été avisée et prévoyante en m'écoutant. Vous teniez la petite sur vos genoux, vous lui donniez sa farine lactée ou vous lui faisiez prendre sa panade. Elle digérait fort bien : a Elle mangerait plus, me disiez-vous, songez donc qu'elle a quinze mois. » Vous vouliez devancer riieure de la côtelette.

Je vous décourageai, nous n'étions pas encore arrivés au jour où elle mangerait sa première côtelette. Vous la couchiez dans laprès-midi, et elle dormait bravement ses deux heures, puis vous la mettiez sur son tapis, elle se roulait, elle rampait, elle se retournait, elle s'appuyait sur ses petites mains et se soulevait, elle essayait de se maintenir en équilibre. A^a-t-elle se lever, se tenir droite? Vous aviez les yeux fixés sur elle comme un spectateur qui assiste à une représentation, mais un spectateur anxieux. Elle vous regardait, vous souriait, car la nourrice qui était partie depuis quelques semaines était complètement oubliée; vous aviez ressaisi cet enfant dont l'attachement à la nourrice vous alarmait si fort.

La petite ne voulait plus vous abandonner. Vous ne vous en plaigniez pas, et cependant elle vous paraissait parfois exigeante, lorsqu'elle criait quand vous sortiez de votre chambre pour aller donner un ordre. Mais vous ne vous fatiguiez pas de cet esclavage; c'est qu'elle commençait à devenir intéressante, et puis elle disait « maman ». Oli! lorsqu'elle a prononcé ce mot de « maman », je me le rappelle encore, vous étiez devenue rouge de joie, vous étiez

plus heureuse encore que le jour où on vous appela pour la première fois (( madame ». Avec ce mot de (( maman », la petite vous aurait fait commettre toutes les imprudences, elle vous aurait arraché une soupe supplémentaire ou une petite friandise. 11 fallait bien la récompenser. C'est comme lorsqu'elle eut ses douze dents, je crois bien que vous auriez voulu lui donner un morceau de côtelette pour expérimenter les petits couteaux blancs qui étaient plantés dans ses gencives. Ce fut bien autre chose lorsqu'un beau matin, après des efforts consciencieux, la petite se tint debout, vous étiez rayonnante : c'est une grande fille; il est vrai qu'elle retomba tout de suite sur son derrière; mais elle ne s'était pas déclarée vaincue, elle avait poursuivi ses opérations d'équilibre, elle s'était traînée jusqu'à un fauteuil, elle avait appuyé ses mains sur le rebord du fauteuil, et elle s'était dressée toute droite, elle avait fait quelques pas, mais elle s'était de nouveau assise. Quelle victoire lorsqu'elle eut seize mois! Elle marchait, vous avez voulu la récompenser, vous lui avez apporté une petite poupée, et vous l'avez couverte de baisers.

Votre vie s'écoula, pendant six mois, bien paisible; la petite prenait régulièrement ses soupes et ses tasses de lait, vous lui donniez le matin un peu de lait, à midi une soupe, à trois heures du lait et à six heures un œuf ou une soupe. Elle s'accommodait fort bien de ce régime, elle marchait, elle trottait, les chairs étaient moins boursouflées, moins molles; les muscles se développaient par le changement de ré-

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gime et par l'exercice. Vous aviez renoncé au berceau et vous aviez préféré avec raison un petit lit, afin qu'elle eût plus d'air.

Gomme vous étiez Itère de votre fille! Et quand les jeunes amies venaient vous voir et vous disaient : (( Comme elle est avancée pour son âge ! » vous vous redressiez en ayant l'air de dire : « Vous avez bien raison. » Et quand elles ajoutaient : « Elle vous ressemble, c'est tout votre portrait, » vous ébauchiez un sourire; et quand elles se retournaient vers la petite en disant : « Elle sera bien jolie, » vous rougissiez; et alors vous surenchérissiez : « Et si vous saviez, ajoutiez-vous, comme elle est intelligente, elle comprend tout; elle est si douce, si caressante, elle ne crie jamais, ne se plaint jamais. »

Un enfant modèle, n'est-ce pas? Vous jouiez votre rôle de mère et en même temps votre rôle d'auteur.

Et quelle coquetterie vous mettiez à l'habiller! Il vous avait pris la fantaisie de vouloir la décolleter, de lui mettre les bras nus et les jambes nues. Je m'y opposai. c( Mais cependant, me dites-vous, il faudra bien en arriver là un jour; j'ai une amie qui est anglaise, qui élève fort bien ses enfants, qui a des enfants vigoureux et bien portants, elle leur laisse les bras nus et les jambes nues.

— Je sais, répondis-je, qu'en Angleterre on élève un peu durement les enfants, qu'on ne craint pas de les exposer au froid; ils résistent parfois, et ils sont alors très solides; mais il en est un grand nombre qui

succombent et qui ne peuvent subir ces épreuves; l'enfant, par sa constitution, est incapable de lutter contre les variations si brusques que nous observons dans nos climats, il ne trouve pas en lui les ressources nécessaires pour résister, il faut donc lui donner des vêtements un peu chauds. Je conviens qu'on exagère chez nous certaines précautions et je vois des petits enfants qu'on matelasse outre mesure; on leur met des voiles, des guêtres, des foulards, des tricots de laine, des robes, des manteaux ouatés. Ils sont comme de petites boules d'étoffe. On a tort; il faut les aguerrir dès le plus jeune âge pour ne pas les exposer plus tard à gagner des maux de gorge et des rhumes, mais il faut au début les protéger.

Elle était sur le point d'avoir deux ans, votre charmante petite fille, madame; elle vous montrait ses petites dents, et elle vous indiquait par là qu'elle était prête à faire honneur à une côtelette; j'autorisai la viande. Vous vouliez déjà la traiter comme une grande personne, mais je vous fis observer que l'estomac allait commencer ses classes supérieures et qu'il fallait vous montrer très prudente. Je vous indiquai qu'il y avait dans la viande ce que vous appelez des nerfs, ce que nous appelons nous autres des tendons; ce que vous appelez des peaux, ce que nous appelons nous autres des aponévroses qui ne sont pas digestibles, et je vous engageai à faire dépouiller la viande de ces peaux et de ces nerfs.

— Mais nous les mangeons, ces peaux et ces nerfs, docteur, me dites-vous, et s'il fallait demander à

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notre cuisinière de procéder à un épluchage en règle...

Je vous interrompis : (( D'abord nous ne les mangeons pas, nous les enlevons, et quand nous les mangeons, nous ne les digérons pas, et notre estomac, qui est devenu robuste, se charge de les éliminer, tandis que votre fille mangera tout ce qu'on lui donnera, et, comme je vous l'ai répété à plusieurs reprises, son estomac se trouvera encombré par des produits inutiles, il devra faire un effort; il est encore bien jeune et bien novice pour le faire, il faut le lui éviter en lui offrant seulement les matières qu'il peut absorber sans fatigue. Son éducation n'est pas terminée, il faut la lui faciliter, songez qu'elle durera bien encore pendant plusieurs années, vous recueillerez plus tard les bénéfices de votre patience. »

J'avais, je le reconnais, conquis entièrement votre confiance, car l'expérience vous avait démontré que mes conseils n'avaient pas été trop mauvais; vous me faisiez des objections, mais vous vous soumettiez; vous me trouviez Ijien un peu excessif et vous me parliez du temps passé où l'on était moins scrupuleux et moins attentif, et où les enfants, suivant votre expression, s'élevaient presque tout seuls; vous aviez une verve intarissable sur ce sujet. Vous m'accusiez presque de vouloir mettre votre petite dans du coton et vous m'oiïriez comme exemple l'enfant de votre cuisinière qui avait le même âge que votre fille et qui mangeait ce qu'il voulait. Je n'eus pas la cruauté de profiter de mes avantages, j'avais été

appelé trois fois par votre cuisinière pour soigner le petit qui en était à sa troisième indigestion. Il est vrai qu'elle avait une théorie, cette brave femme, c'est qu'il fallait élever ainsi les enfants, c'est qu'il fallait leur apprendre tout jeunes à tout manger, vous voyez qu'elle avait vos doctrines. Elle ignorait, l'innocente femme, que si elle voulait que l'estomac de son enfant pût tout absorber plus tard, il fallait commencer par lui faire un estomac, par lui apprendre peu à peu à digérer pour qu'il pût ensuite tout digérer. Votre cuisinière, vous vous le rappelez, a voulu que son bébé pût tout manger au début, elle n'était pas pour rien du siècle de la vapeur; elle a obtenu ce résultat, c'est qu'il a été sans cesse souffrant, que plus tard il a dû être au régime et qu'on a dû proscrire certains aliments. C'est un malade, tandis que votre fille, au contraire, dont nous avions surveillé l'alimentation, avait un de ces estomacs solides dont on dit qu'ils digèrent des cailloux.

Oui, vous avez mille fois raison, madame; dans un temps qui n'est pas encore bien éloigné de nous, trop de mères laissaient leurs enfants s'élever tout seuls, elles les confiaient à une bonne, et on voyait les jeunes gamins de cinq ou six ans et les fillettes du même âge manger de tout, c'était leur occupation principale. Ils ne se contentaient pas de faire un premier déjeuner, défaire un second déjeuner, de goûter et de dîner, ils trompaient souvent la surveillance et et allaient dans le garde-manger dérober quelques friandises, ils passaient leur temps à manger; leurs

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repas étaient ou paraissaient plus ou moins bien réglés pour les heures, ils n'étaient pas du tout réglés pour la quantité.

Le petit estomac s'emplissait des mets les plus variés et les plus copieux; il n'avait pas terminé sa besogne qu'il recommençait; il recommençait toujours sans que la digestion précédente fût accomplie, il subissait ainsi des travaux forcés à perpétuité. Ne faut-il pas que l'enfant mange pour qu'il profite?

Vous aviez épousé ce préjugé, madame, mais je le combattis si énergiquement que vous l'avez abandonné. Je vous fis observer qu'un enfant ne profite pas par la quantité d'aliments qu^l prend, mais par la quantité et la qualité d'aliments qu'il digère et qu'il assimile; qu'un enfant peut manger beaucoup et dépérir, qu'un autre enfant peut manger moins et engraisser; que l'effort doit être proportionné à la puissance digestive, et que cette puissance digestive a des limites qu'il est imprudent de dépasser; qu'il faut entre chaque repas donner un temps de repos à l'estomac et ne pas lui infliger un travail qui aboutit à un surmenage nuisible.

Sans doute autrefois on surveillait moins qu'aujourd'hui l'alimentation des enfants, mais vous ne comptez pas le nombre des victimes et le nombre des malades. Les estomacs traversaient ces expériences après avoir payé leur tribut, vous aviez des entérites et des dyspepsies, les organes digestifs fonctionnaient mal, A'ous étiez obligées de soigner rétrospectivement un estomac auquel vous aviez accordé une trop grande

liberté; l'hygiène était alors une science dédaignée; elle a fait de grands progrès, mais on la néglige encore trop volontiers, toujours en vertu de cette singulière doctrine que nos pères ne se soignaient pas tant, et qu'ils se sont néanmoins élevés et sont devenus vigoureux. Vous regardez ceux qui ont résisté, ceux qui ont survécu, mais vous négligez les victimes et les éclopés : et voilà pourquoi j'ai insisté tant auprès de vous sur le rôle de la mère, sur sa responsabilité dans la direction de la santé du premier âge. Je sais bien qu'on raille souvent cette sollicitude et que des mères font des concessions à un faux amour-propre en souscrivant à des imprudences qu'elles regrettent ensuite. Elles cèdent à des caprices, ou elles se laissent attendrir par les larmes du petit; et lorsque, le lendemain, elles sont au chevet de l'enfant qui souffre, qui a la fièvre, elles se frappent la poitrine, elles sont doublement torturées par la maladie de l'être qui leur est cher et par le remords de leur faiblesse.

Aussi quelles récriminations et quels reproches! <( Ah! si j'avais su, si j'avais pu prévoir! » Vous saviez, mais vous n'aviez pas prévu, ou vous n'aviez pas voulu croire. Vous ne vouliez pas supposer que l'enfant est comme un de ces mécanismes fragiles d'horlogerie qu'on ne peut impunément brusquer. Votre petite fille avait six ans, madame, lorsqu'elle tomba malade pour la première fois; elle avait pris son déjeuner comme d'habitude, elle avait été à une matinée d'enfants. Il y avait eu un goûter; vous l'aviez laissée dans la salle à manger devant une table brillamment servie, tout ornée de beaux monuments de pâtisserie, elle n'avait pu résister à tant de tentations; comme tous les enfants, elle avait pris tout ce qu'on lui otïrait; elle avait cédé à un plaisir plus qu'à un besoin; vous la rameniez chez vous souffrante, elle était triste, elle était rouge, elle avait de la fièvre. Vous étiez tellement affolée que vons

avez fait venir plusieurs médecins; le premier médecin était excellent, mais vous étiez un peu comme toutes les mères aujourd'hui, qui ne se contentent pas d'un seul médecin, et qui en veulent plusieurs. Le premier vous avait rassurée, mais vous teniez à être rassurée encore davantage, et puis la petite continuait à souffrir. Vous n'admettiez pas qu'elle ne fût pas guérie en quelques heures ; le second et le troisième médecin vous rassurèrent aussi, mais vous n'étiez pas encore satisfaite; vous ne vouliez pas comprendre que l'embarras gastrique suivait son évolution normale, vous vouliez changer à chaque instant de médication et en trouver une assez énergique qui triompherait sur l'heure de la maladie. Vous considériez les médecins comme des ignorants. Ils vous avaient tous avertie que la maladie durerait quelques jours, vous ne vouliez pas subir cette loi cependant inéluctable et vous me dîtes un jour : (( Décidément, vos grands médecins sont comme les autres, ils n'en savent pas plus long. » Vous avez appelé alors un nouveau docteur qui arrivait le jour où la convalescence allait se produire. Il prescrivit un médicament qui ne pouvait plus agir; l'enfant, le lendemain, se trouvait bien tout naturellement, et vous étiez triomphante : (( Je vous l'avais bien dit ! » vous êtes- vous écriée. Et ce médecin, qui arrivait au moment psychologique, était pour vous le plus grand des médecins, il avait sauvé votre enfant. Il était choyé, il était béni par vous. Vous le recommandiez à toutes vos amies.

Je calmai votre enthousiasme, et comme vous êtes une femme intelligente, vos angoisses ayant disparu, je vous rappelai ce que je vous avais annoncé le premier jour; je vous montrai que tout s'était passé suivant les règles; et je saisis cette occasion pour vous mettre en garde contre ce travers trop répandu de faire appel, dans les cas les plus simples, à toutes les lumières de la science. Je vous engageai à ne consulter que le médecin dans lequel vous aviez confiance, à suivre régulièrement ses prescriptions, à ne pas vous mettre dans cette situation délicate d'être obligée de choisir parfois entre les avis de ceux que vous avez consultés.

Je ne suis pas, vous le savez, un de ceux qui croient que la médecine guérit tous les maux; mais enfin, si insuffisante que vous paraisse la science des médecins, vous reconnaissiez avec moi qu'il fallait bien recourir à leurs services puisqu'en définitive ils avaient le mérite d'en savoir plus que les autres; mais je ne vous cachai pas les inconvénients d'avoir plusieurs médecins, d'en changer souvent et d'écouter surtout les charlatans qui vous indiquent les médicaments dont ils ont tiré grand profit.

Vous parliez tout à l'heure des habitudes de nos pères; eh bien! nos pères avaient du moins une excellente habitude que je ne saurais trop vous recommander; ils avaient un médecin, toujours le même, c'était le médecin de la famille, qui connaissait bien ses clients, leur tempérament et leurs petites misères, qui les avait toujours suivis, qui était leur

ami, qui venait les voir sans être appelé. Il taisait pour ainsi dire partie de la maison, il n'était pas un étranger, il ne donnait pas seulement les conseils que lui dictait sa science, mais il mêlait à ses ordonnances un peu d'affection, des paroles amicales et réconfortantes qui exerçaient sur l'esprit du malade une salutaire influence. Il soignait les parents, il soignait les enfants, il était de la famille. Où est-il aujourd'hui, ce médecin? S'il existe encore, il est sing'ulièrement oublié. La mode est aux spécialistes, on consulte presque autant de docteurs qu'on a d'organes. Il y a le médecin de l'estomac, le médecin du cœur, le médecin des nerfs, le médecin des poumons; vous n'admettez pas que la maladie d'un organe retentit sur les autres, et vous vous transformez en une boutique de pharmacie. On se droguait trop autrefois, on se drogue encore plus aujourd'hui, alors que l'hygiène a rendu le grand service de modérer cette marée montante des médicaments. Mais on veut être médicamenté, et le médecin est obligé trop souvent, sous peine de paraître un ignorant, de céder à ces exigences et à ces faiblesses.

Vous le savez bien, madame, et vous attribuez vous-même ce mal à nos nouvelles habitudes, à ce besoin que nous avons de brûler la vie, de multiplier nos plaisirs, et par suite d'augmenter nos fatigues.

Votre petite fdle avait huit ans, elle avait percé, il y a six mois, quatre grosses molaires et vous vouliez

déjà, non pas la mener au bal, je ne vous fais pas cette injure, mais la mener dans des matinées enfantines, dans quelques théâtres d'enfants. Elle avait ses petits cheveux blonds, si bien bouclés, elle avait son intelligence si éveillée, elle avait de si jolies robes, qu'il était vraiment cruel de ne pas la produire dans le monde; vous vouliez multiplier les occasions et vous recherchiez ces réunions mondaines.

Je modérai l'ardeur de ces projets, et vous n'avez pas eu de peine à reconnaître que les promenades en plein air, que quelques études chez elle, qu'une alimentation régulière et un sommeil à heure fixe profitaient à la petite fille qui grandissait, se développait, se fortifiait.

Vous aviez présidé, madame, de huit à dix ans, à l'éducation de votre fille, vous lui aviez appris à lire, à écrire, à faire des additions et des gammes; vous vous promeniez avec elle tous les jours, car vous apparteniez à l'école nouvelle qui favorise les exercices physiques. Vous saviez par expérience le mal qui résulte de la funeste habitude de mener une vie sédentaire. Elle marchait, elle courait aux Tuileries; aussi elle avait de l'appétit, elle mangeait bien, elle digérait encore mieux, elle allongeait, comme vous disiez ; vous aviez pris soin de la mesurer à une porte de votre appartement, vous lui appliquiez une règle sur la tête et vous faisiez une petite raie au crayon en inscrivant la date. Vous constatiez chaque mois qu'elle avait un peu poussé. Vous qui étiez coquette, vous étiez devenue coquette seulement pour votre

fille; elle était toujours bien habillée et fort élégante; on vous le reprochait parfois en vous disant que vous lui donneriez des goûts de luxe, car la robe jouait un grand rôle, surtout lorsque la fillette eut quatorze ans.

Vous n'aviez plus guère à vous inquiéter de son alimentation, mais vous étiez absorbée par son vêtement et par son éducation. Vous vouliez en faire une jeune fille élégante et une jeune fille instruite.

Vous lui aviez mis une sorte de brassière qui faisait l'office d'un corset, mais vous étiez fort embarrassée pour ses robes ; vous consultiez la couturière et vous obéissiez à la mode. Vous me faisiez admirer cette charmante jeune fille qui touchait à sa quinzième année. « Elle est, me disiez-vous, dans l'âge ingrat, et cependant elle est déjà bien jolie; je suppose, ajoutiez-vous d'un ton railleur, que je n'ai pas à vous consulter sur la coupe de ses robes et sur la façon de ses corsages? — Je sais bien, répliquai-je, que mes conseils risqueraient de n'être pas entendus; l'art de s'habiller conformément aux règles de l'hygiène n'a pas fait de grands progrès. Vous êtes, madame, sous la tutelle du faiseur en renom et vous

subissez la tyrannie de la mode. La mode a été toujours plus puissante que nous, elle règne en souveraine, et c'est une royauté que malgré tant de révolutions nous n'avons pas pu atteindre, nous autres hygiénistes ; c'est une question de spéculation et une question de bon ton. La spéculation consiste à vous faire changer souvent de robes, que vous n'avez pas usées, en changeant la mode, et le bon ton consiste à suivre la mode que la spéculation a modifiée. Aussi, tantôt vous vous enfermez dans des vêtements larges et flottants qui vous protègent insuffisamment contre les influences extérieures, tantôt vous vous emprisonnez dans des vêtements étroits qui paralysent le jeu de vos organes et suppriment entre eux et le corps la couche d'air nécessaire.

Je me souviens encore du jour où votre fille eut son premier corset. Vous étiez allée chez la corsetière la plus connue. Elle était assurément plus contente encore que vous, car elle se considérait cette fois comme une véritable jeune fille; elle avait la joie enfantine qu'éprouve un collégien qui porte son premier pantalon et qui se croit un homme.

Le jour où vous m'avez montré le corset je fis une ;grimace, non pas que je fusse l'ennemi du corset qui :a des baleines souples, mais ce corset avait des buses ■durs et longs. Je ne disais encore trop rien; mais lorsque la jeune fille s'habilla et apparut toute raide dans sa cuirasse, se sentant évidemment mal à l'aise puisque c'était pour elle un début, ayant la taille mince et la démarclie un peu gauche, je ne pus

retenir une exclamation. C'est qu'elle souffrait, la pauvre enfant, dans cette prison d'acier; elle ne le disait pas, parce qu'elle voulait avoir une taille fine, mais elle respirait difficilement, son cœur battait avec violence, sa circulation s'opérait mal, elle avait un lien qui repoussait en haut ses organes supérieurs, qui repoussait en bas ses organes digestifs, car il fallait bien que ses organes se logeassent quelque part, puisque vous leur enleviez une partie de la place qu'ils occupaient.

Nous dînâmes ensemble, car c'était la fête de votre fille; nous avons passé une bien triste soirée; pendant le dîner, la jeune fille eut des plaques rouges sur le visage, vous ne vous en étiez pas aperçue, puis après le dîner, elle pâlit, elle s'évanouit, et fut transportée dans sa chambre. La digestion s'opérait mal. Notre premier soin fut de délacer son corset, elle éprouva un soulagement immédiat et une véritable délivrance; les mains, qui étaient froides, reprirent leur chaleur, le visage redevint rose. Comme il y avait des amis et comme le malaise avait disparu, on voulut remettre le corset, mais il fallut le délacer, donner quelques centimètres de plus à la taille. On n'avait pas prévu qu'il fallait bien laisser une petite place au dîner, accorder à l'estomac des facilités pour accomplir son œuvre, permettre à l'intestin de recevoir les aliments. La taille ne fut plus aussi mince. Dirai-je que ce petit accident servit de leçon? En aucune façon; il était déjà oublié. On recommença le lendemain, suivant l'expression dont vous vous ser-

vez, à faire fondre la taille, c'est-à-dire à serrer énergiquement le lacet jusqu'à ce qu'on arrivât au degré de minceur fixé. De nouveaux accidents se produisirent : battements de cœur, troubles de respiration et de circulation; il fallut capituler, on concéda au cœur et à l'estomac deux ou trois centimètres de plus pour fonctionner. Ils fonctionnaient, mais ils fonctionnaient mal, la digestion était encore pénible et on en était quitte pour quelques rougeurs à la figure et pour quelques malaises nerveux.

On se fatigua de ces sacrifices faits à la coquetterie au détriment de la santé. On abandonna le corset à l'étoffe dure, aux buses trop rigides, et on prit un corset à l'étoffe souple, aux baleines flexibles; la poitrine pouvait alors se dilater librement, les mouvements n'étaient plus entravés, les digestions étaient faciles. On n'avait plus à redouter une déformation de la colonne vertébrale, car je vous avais fait peur en vous disant que votre fille serait de travers.

Un jour qu'elle vint vers moi, vous vous le rappelez, j'étais assis dans le fauteuil qui est près de la cheminée, je la trouvai grandie; je vous en félicitai, mais elle marchait gauchement; sa démarche n'était pas gracieuse, et je vous dis en souriant : « Vous l'avez bien élevée, mais vous avez oublié de lui apprendre à marcher. )> Je regardai ses bottines qui étaient peut-être trop serrées, et je ne fus pas peu surpris de voir sous le talon de petits morceaux de bois très hauts . Mademoiselle portait des talons Louis XV pour se grandir. Elle avait le pied en

pente, elle marchait sur ses pointes comme les danseuses, elle paraissait juchée sur de petites échasses. C'était à ce moment le dernier cri de la mode, et d'une mode qui a persisté et qui persistera, je le crains bien, encore longtemps. Je dois avouer que la jeune fille abandonna d'elle-même les talons Louis XV; elle sentait qu'elle marchait mal, qu'elle se fatiguait rapidement après avoir fait une petite promenade; en outre, elle s'était blessé la pointe du pied et elle avait failli avoir une entorse. Vous aviez et elle avait cédé à un caprice qui ne dura pas.

Votre fille, qui aimait le plaisir, les réceptions, les petites soirées intimes, mais qui n'avait pas encore l'âge où l'on va dans le monde, travaillait à ravir. Vous étiez satisfaite d'elle; elle avait des maîtresses de français, d'anglais, de dessin, d'histoire et de calcul; vous lui aviez fait apprendre la couture; il faut, me disiez- vous, qu'elle sache mettre un bouton à un corsage et raccommoder une robe. Vous lui faisiez donner aussi quelques notions de cuisine; vous ne trouviez pas que ces exercices étaient au-dessous d'elle et de sa situation, et vous aviez raison. Vous n'aviez pas oublié la maîtresse de piano et le professeur d'hygiène. Je vous en sus gré.

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