‹ La femme du vingtième siècleChapitre 3 sur 14 · LA FEMME PHARMACIEN · texte numérisé non relu

LA FEMME PHARMACIEN

Le jour où, pour la première fois, une femme passa sa thèse, ce fut une émotion à la Faculté de médecine parmi les étudiants. La première doctoresse fut considérée avec quelque défiance; d'abord elle avait ouvert une brèche par laquelle allait passer tout l'escadron des aspirantes, ensuite elle devenait une rivale et une concurrente pour la clientèle.

Ces craintes étaient peut-être excessives, elles se traduisirent cependant par des protestations qui ne tendaient à rien moins qu'à contester aux foiimes le droit de devenir docteurs. Puis quelques-unes passèrent leur doctorat, et comme elles ne faisaient pas de nombreuses prosélytes, les protestations s'apaisèrent.

Un député qui pensait sans doute que leur droit n'était pas suffisamment reconnu et qu'elles bénéficiaient seulement d'une sorte de tolérance, avait voulu faire inscrire dans la loi votée dernièrement sur l'exer-

cice de la médecine que les femmes pourraient se présenter au doctorat. Sur l'assurance qu'il était inutile d'inscrire un droit qui ne leur avait jamais été contesté, le député n'insista pas.

La carrière leur est donc ouverte. Il est douteux qu'elles en profitent.

Nous verrons bien de temps à autre une femme qui obtiendra son diplôme; mais il n'est pas probable qu'elle l'utilise pour faire de la clientèle. Son action se trouverait d'ailleurs singulièrement restreinte; elle ne pourrait appliquer ses connaissances que dans des circonstances spéciales et déterminées.

On cherchera peut-être les causes de cette infériorité, les raisons pour lesquelles elle ne pourrait, à l'égal de l'homme, pratiquer une science et un art qui exige du flair, du coup d'œil, de l'attention, une observation soutenue, des soins méticuleux; n'a-t-elle pas, en effet, cette délicatesse, cette sollicitude, cette intuition qui constituent les plus précieuses qualités du médecin? N'y a-t-il pas dans les pays étrangers des femmes qui exercent avec succès la médecine?

Il faut compter, évidemment, avec les mœurs, les habitudes et les préjugés. Interrogez les dames, demandez-leur si elles voudraient être soignées par une femme? La réponse est presque toujours invariable : même celles qui ont le souci le plus exagéré de la pudeur, qui hésitent jusqu'à la dernière heure à recourir au médecin, qui sont retenues par l'ennui de confier à quelque étranger leurs maladies ou leurs

misères, n'hésitent pas à préférer l'homme de l'art à la femme.

Elles sont guidées par plusieurs sentiments, et il y en a un qui domine tous les autres : c'est l'instinct de la conservation. Elles pensent volontiers que le médecin est plus instruit, plus expérimenté, plus clairvoyant, qu'il doit inspirer une plus grande confiance, qu'en outre il a plus de sang-froid, qu'enfin il gardera mieux le secret professionnel.

Elles redoutent de la part de la femme une indiscrétion ou un bavardage, une certaine légèreté, une inhabileté à manier les médicaments, une timidité peutêtre fâcheuse dans Tapplication des doses, une inexpérience qui tient à la limitation nécessaire de la clientèle. La femme ne pourrait, en raison de ses forces, visiter de nombreux malades, elle s'userait vite à courir la ville, à monter des étages, elle ne pourrait guère suivre les travaux des laboratoires, elle serait condamnée à ne soigner que certaines maladies et que certains malades, car on ne la voit pas bien dans le rôle de médecin du sexe masculin; dans ce cas, le malade pourrait être aussi gêné que la doctoresse.

La doctoresse ne peut songer à faire de la chirurgie; sa sensibilité la dispose mal à ces opérations sanglantes. Je sais bien qu'une femme qui a embrassé la carrière est une gaillarde, qu'elle a un tempérament particulier, un cœur solidement attaché, une volonté robuste ; elle a été dans les hôpitaux, elle a assisté à des opérations. Les premières lui ont paru pénibles,

l'ont impressionnée douloureusement, mais elle s'y est habituée; les cris du patient, qui lui déchiraient d'abord le cœur, elle ne les entend plus; le sang qui jaillit de la plaie faite par le scalpel et qui l'effrayait tant, elle n'y prête plus attention, elle est absorbée tout entière par les phases diverses de l'opération, et j'ai vu des étudiantes qui conservaient un flegme impassible et une imperturbable sérénité. G'étaientdes étrangères, il est vrai, qui ont souvent une nervosité moins aiguisée que nos Françaises. L'opération éveillait leur curiosité, leur intérêt, leur passion, masquant ainsi pour elles les souffrances du patient qui auraient pu avoir du retentissement dans leur cœur.

Car il faut bien le dire, le chirurgien qu'on considère volontiers comme un homme dur, ayant une sensibilité complètement oblitérée et le cœur absolument sec, a dû vaincre, lors de ses premières opérations, des impressions cruelles et des sensations douloureuses.

La passion pour son art, le but à atteindre, les résultats obtenus, les succès remportés, ont triomphé de ses premières révoltes et de ses premières répugnances, et lui ont permis d'acquérir la sûreté de main, l'habileté et le sang-froid nécessaires.

On ne pourrait retrouver chez la doctoresse ces qualités précieuses ; l'habileté, la souplesse, la légèreté de main, qui sont si développées chez beaucoup de femmes dans la vie ordinaire, seraient paralysées par le trouble qu'elles ressentiraient lorsqu'elles devraient manier le couteau ou le scalpel et lorsqu'elles se trou-

veraient tout à coup en présence de complications qu'elles n'avaient pas soupçonnées en commençant l'opération.

Je connais l'objection qu'on opposera aux considérations que j'ai présentées sur les difficultés, pour ne pas dire impossibilités qui entraveront l'entrée des femmes dans la carrière médicale.

On ne me répondra rien au sujet des résistances des malades et au sujet de linexpérience des femmes par suite des restrictions qui seront apportées à leur pratique, mais on s'élèvera contre l'objection tirée de leur sensibilité.

Ceux qui ont été, en effet, dans les hôpitaux et dans les ambulances, ont vu des femmes en grand nombre qui pansaient les plaies ou qui soignaient les malades ; elles n'étaient pas seulement les témoins de spectacles douloureux, mais elles en étaient les auxiliaires, elles mettaient de la charpie sur les plaies, ou elles les lavaient, ou elles les enveloppaient; elles vivaient dans cette atmosphère phéniquée, entendant les plaintes de ceux qui souffrent, leur apportant leur tisane ou leur médicament, les soulevant sur leur lit pour les faire boire, montrant un désintéressement, une patience et un oubli d'elles-mêmes admirables.

Je reconnais, sans doute, qu'elles sont capables de tous les sacrifices, que même elles peuvent vaincre leur sensibilité dans certaines circonstances ; et nous avons vu en 1870 des femmes du monde, des actrices qui n'étaient pas préparées au rôle d'infirmière et qui, triomphant de leurs nerfs et de leurs émotions par

l'effort de la chanté, se donnaient tout entières à nos blessés dans nos ambulances. Je me rappelle qu'à l'ambulance organisée au théâtre de FOdéon, madame Sarah Bernhardt, avec son tablier blanc, avait l'air du chef de service d'un hôpital; elle était remplie d'activité et de zèle, elle connaissait plus exactement les blessés par leurs plaies et leurs fractures que par leurs noms, et son ambulance était admirablement tenue. Le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts d'alors faisait sa visite, puisque TOdéon dépendait de son ministère, et il avait félicité madame Sarah Bernhardt du dévouement dont elle multipliait les preuves. Madame Madeleine Brohan était à l'ambulance du Théâtre-Français, pleine de vaillance, multipliant les soins assidus.

Évidemment, la femme garde-malade devait calmer par un vigoureux effort, les battements de son cœur, surmonter ses impressions; mais, en réalité, elle ne faisait et elle ne fait qu'exécuter un ordre de médecin ou de chirurgien. Elle n'a aucune responsabilité. Si elle devait prendre une responsabilité, si, ayant fait ses études médicales, elle devait opérer ou seulement médicamenter, aurait-elle le sang-froid, la présence d'esprit nécessaires, ne soumettrait-elle pas sa sensibilité naturelle à une rude épreuve, aurait-elle l'énergie soutenue pour poursuivre le traitement au milieu des complications et des surprises que nous réservent presque toujours les maladies ou les opérations?

J'ai voulu avoir l'opinion d'une femme qui a son diplôme de docteur et qui juge les questions avec une

grande hauteur de vues et une parfaite indépendance; elle a pratiqué par amour de l'art et dans un milieu d'amis et de connaissances. Elle ne songeait pas à tirer un profit de sa profession, elle avait une fortune qui lui assurait sa liberté, et elle m'exposa ses idées et ses scrupules sur la situation délicate de la femme docteur. Si elle est célibataire, elle est tenue en suspicion ; si elle est mariée, elle paraîtra jouer un singulier rôle dans le ménage; si elle a des enfants, elle ne pourra plus guère les surveiller à cause de sa clientèle, et si elle fait des visites, elle craindra d'apporter chez elle quelque maladie contagieuse.

Mais, en faisant abstraction même de ces considérations spéciales, la plus grosse objection qui était invoquée, c'est que la femme docteur manque d'autorité sur ses malades; elle se sent d ailleurs gênée avec eux; si ses malades sont des femmes, elle a plus de hardiesse; si ce sont des hommes, elle risque d'en manquer; elle doit les percuter, c'est intimidant; les ausculter c'est délicat; elle limite la durée de son examen par discrétion, et puis elle sent bien que la confiance qu'on a en elle est fragile; elle est, par faiblesse naturelle, disposée à céder sur les prescriptions et à se laisser toucher par les supplications du malade; elle est retenue aussi par une certaine crainte lorsqu'il s'agit d'administrer les poisons; elle prescrira volontiers les remèdes inoffensifs, mais elle se montrera timide, incertaine, lorsqu'il s'agira de donner la dose nécessaire d'un médicament. A peine aura-t-elle formulé son ordonnance qu'elle aura des scrupules, car

elle a l'âme naturellement inquiète, et si le malade ne va pas mieux, si on l'appelle, elle accourra, elle changera le traitement, elle se laissera influencer par le malade et surtout par son entourage.

Il faut avoir de la fermeté, de la décision, de la volonté pour résister aux conseils et aux obsessions des parents; le docteur en manque quelquefois, la doctoresse en manquera plus souvent encore, et, à cause de sa défiance d'elle-même, elle sera plus disposée à capituler. Si une complication apparaît, elle perdra un peu la tête, car elle a l'âme sensible, et elle ne peut pas voir souffrir. Que sera-ce si elle s'imagine que c'est elle qui, par son ignorance, est la cause de l'aggravation? Ce sont particulièrement les Françaises qui manifestent ces sentiments, car les Américaines docteurs sont plus froides, plus entreprenantes, plus décidées, et subissent moins les influences extérieures. De l'aveu de la femme docteur il ne semble pas que la carrière médicale puisse, surtout en France, être suivie sérieusement par les femmes. On verra des cas isolés, on trouvera un certain nombre de femmes qui préféreront être soignées par des doctoresses, mais on ne voit pas les hommes faisant appeler une femme ou se rendant dans son cabinet de consultations. Quant aux dames il est bien certain que l'immense majorité a plus de confiance dans les lumières, l'expérience et la capacité des docteurs, qu'il s'agisse d'elles ou de leurs enfants. La clientèle de la doctoresse sera donc en tout cas fort restreinte, même en supposant que, par une

transformation de nos mœurs, nous recourions à son ministère.

La femme docteur qui me fait ces confidences reconnaît d'ailleurs que le nombre des doctoresses ne pourra toujours être que fort limité à cause des devoirs d'épouse et de mère. La carrière ne peut être ouverte qu'aux femmes de la classe aisée qui n'ont pas besoin d'une profession pour vivre. Combien d'entre elles affronteront les baccalauréats, les amphithéâtres de dissection, les hôpitaux, les examens de iin d année, les cinq examens de doctorat et la thèse?

Je n'en dirai pas autant de la femme pharmacien. Je crois que les femmes rempliraient fort bien cette fonction, et je m'étonne qu'on ne les pousse pas de ce côté. Elles rendraient même de grands services, et je voudrais voir des étudiantes en pharmacie.

Quelles qualités faut- il pour préparer les médicaments? Du soin, une science des mélanges, et des pesées exactes. Je ne parle pas ici des maîtres éminentsdans la pharmacie, qui ont fait des études complètes, qui sont souvent des chimistes distingués et des savants, mais de leurs auxiliaires qui sont des stagiaires chargés d'exécuter les ordonnances du médecin. Croyez- vous que les femmes ne rempliraient pas bien ces fonctions, qu'elles ne sauraient pas manier ces poudres, ces liquides, les peser, faire de petits paquets de sels, plier ces paquets ou verser le liquide dans des fioles, les envelopper d'un papier après avoir placé sur le bouchon le petit bonnet rose ou bleu entouré d'une ficelle cachetée qui leur donne

un petit air de mascarade? Ne croyez-vous pas qu'elles seraient aptes, en raison de leur délicatesse et de leur esprit parfois un peu méticuleux, à exécuter, avec une régularité consciencieuse, les ordonnances, et qu'elles s'exposeraient moins que certains jeunes étourneaux à commettre des erreurs?

Et puis, c'est un peu une question de cuisine; la cuisine est la science des mélanges et des doses. La cuisinière a un Codex qui est son livre de cuisine, elle est astreinte à marier, dans de justes proportions la farine, le beurre, le thym et le laurier pour confectionner une sauce, elle ne peut modifier à son gré les doses, et elle est obligée de vous servir un plat suivant la formule. Il y a là une question de tact, d'exactitude et de soin. La ménagère aime à surveiller la confection d'un dîner quand elle ne met pas parfois la main à la pâte, et il y a une tendance aujourd'hui à apprendre à nos jeunes filles un peu de cuisine.

Je ne vois pas pourquoi, alors que tant de professions se trouvent fermées pour les femmes, on ne les pousserait pas vers la pharmacie. Je suis convaincu qu'on découvrirait chez elles et qu'elles se découvriraient des aptitudes. Il est vrai qu'elles hésitent pour des motifs qui me paraissent bien peu sérieux. Je viens d'en indiquer un. Elles regardent la préparation des médicaments comme une cuisine, et la pharmacie comme une boutique d'épicerie. Et elles pensent que du moment où elles devraient faire des études pharmaceutiques, il vaut mieux pour elles monter de suite en grade et faire de la médecine.

Quelle erreur! la médecine pour la femme n'est qu'un luxe, la pharmacie pourrait être une profession, et un grand nombre de jeunes filles qui encombrent la carrière d'institutrice, qui ne réussissent pas à se placer, pourraient gagner largement leur vie avec leur diplôme de pharmacien au lieu de végéter avec leur diplôme d'enseignement.

Je crois qu'il y a une femme pharmacien en France une seule qui exerce dans un des départements du Midi. En Angleterre, en Russie, en Italie, on pousse les femmes vers la carrière pharmaceutique, et on s'occupe dans les administrations de favoriser leur entrée. On ne signale pas que ces tentatives aient jusqu'à présent réussi.

Les femmes se plaignent, et avec raison, qu'un si petit nombre de carrières soient ouvertes à celles qui ont reçu quelque instruction, qui n'appartiennent ni au monde ouvrier, ni au monde riche, mais qui font partie de la catégorie des employées. Et elles se refusent à faire de la pharmacie! Quels services elles rendraient dans les campagnes et quels profits elles tireraient de cette profession! La crainte detre comparée à une épicière, qui retient un certain nombre de jeunes fdles vouées par routine à l'enseignement, sans pouvoir l'exercer à cause de l'encombrement, est une crainte absolument chimérique et sotte.

Le pharmacien est un personnage dans le petit village, c'est un monsieur, et la pharmacienne serait une dame.

Nous nous laissons toujours conduire par les mots

OU par les étiquettes, et nous croyons tenir notre rang avec un titre qui nous ouvre une carrière encombrée, plutôt que d'embrasser une profession qui est ouverte et délaissée. Dans le premier cas, nous risquons de mourir de faim avec notre titre; dans le second cas, nous avons une situation qui nous permet de tenir notre rang.

Il faut encourager les femmes à exercer la pharmacie. On peut être surpris qu'elles n'y aient pas songé ou que, si elles y ont songé, elles n'en aient pas tenté l'expérience. Leur entrée dans la carrière, tout en favorisant leurs intérêts, serait une précieuse ressource pour nos villages livrés aujourd'hui à l'abandon.

Vous avez et vous aurez des doctoresses qui seront toujours vraisemblablejTient honoraires et qui ne seront pas des praticiennes, et vous n'avez pas de pharmaciennes qui pourraient être des praticiennes émérites. Ce sont là des contradictions et des anomalies fréquentes.

Peut-être les femmes n'y ont-elles jamais réfléchi, ou peut-être les vieilles habitudes les ont-elles éloignées jusqu'à présent d'une carrière qu'elles croyaient leur être interdite? Il y a tant de portes qui leur ont été fermées, qu'elles ne voient pas celles qui sont ouvertes. En voilà une entre-bâillée. Il faut espérer qu'elles la franchiront.

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