‹ La femme du vingtième siècleChapitre 4 sur 14 · L'OUVRIÈRE · texte numérisé non relu

L'OUVRIÈRE

L'homme avive la braise qui rougit le noir foyer. 11 prend le fer dans la pince, et le tient sur le feu jusqu'à ce qu'il soit incandescent; puis il le pose sur l'enclume, et de la main gauche le tourne et le retourne, pendant que de la main droite il le frappe du pesant marteau; le fer s'amincit et s'allonge, de ce côté, et puis de l'autre, et de l'autre encore, en jetant tout autour une pluie d'étincelles. Le fer a été blanc, et rose, et d'un rouge sombre, et enfin il a repris sa couleur; mais, même sous cet aspect, il est brûlant comme le feu. L'homme le plonge dans l'eau qui grésille en remplissant l'âtre de fumée; et saisissant de sa pince une autre barre de fer, il recommence la même opération. De sept heures du matin jusqu'à la nuit close, l'atelier retentit du bruit du marteau retombant sur l'enclume. L'homme est couvert de sueur, et son haleine sort en sifflant de sa poitrine, mais le marteau ne cesse pas de retomber

en cadence comme si c'était un jouet pour son i3ras robuste. L'heure du départ sonne enfin à l'horloge voisine, il achève en quelques coups le travail commencé, jette le marteau au râtelier, suspend à la muraille son tablier de cuir, et essuie avec son mouchoir son mâle visage. Il respire bruyamment en mettant le pied dans la rue. L'air épais de la ville est pour lui un rafraîchissement. Il aperçoit le ciel tout en haut, entre les toits rapprochés l'un de l'autre, comme un ruban d'un bleu sombre, semé d'étoiles d'or, et il se sent pressé par les deux grands besoins de la vie animale : manger et dormir. Bon appétit, sommeil profond! Demain, à l'aube, il retournera à la forge. Il est le premier de l'atelier, et le premier aussi, le dimanche, quand il se promène sur la grande place avec les amis, ou en donnant fièrement le bras à sa femme. S'il y a quelque poids énorme à soulever, ou quelque coup de collier à donner, on l'appelle. Il vaut deux hommes à lui tout seul. Ce qui serait pour un autre un effort impossible, est un jeu pour lui. II est l'arbitre de toutes les querelles, parce qu'il est trop fort pour en avoir à son propre compte. On dit de lui qu'il est bon comme le bon pain. Il sera patron à son tour, avec deux ouvriers et un apprenti dans sa boutique. On l'élira au conseil municipal.

La femme se lève avant le jour pour lui préparer sa soupe, pendant qu'il ronfle comme un bienheureux. Soupe le matin, soupe à midi, soupe le soir; et le soir on mange, avec la soupe, le bouilli. Toute la science culinaire de la femme consiste à mettre le pot

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au feu, et à faire, le vendredi, de la soupe aux choux. Elle le réveille quand tout est prêt; il dévore son déjeuner, donne à sa femme un gros baiser, et part* pour la forge le cœur content. Bonjour, patron! Bonjour les amis! En avant le soufflet! Elle éveille ses trois garçons et les habille avec l'aide de sa fille aînée, qui est déjà grandelette. Elle n'épargne pas l'eau; c'est à qui, parmi la marmaille, se frottera le mieux. Leurs petites ligures sont toutes rouges après leurs ablutions. On dit la prière ensemble; on déjeune ensemble avec un peu de lait, et on part ensemble pour l'école, où la mère les conduit toujours.

La fillette est une des premières de la classe ; elle aura peut-être le prix d'excellence. Son cœur bat en y. pensant, et celui de la mère à l'unisson. Les garçons ont la tète dure : bons travailleurs, sages comme des images; mais de l'esprit, pas du tout. Pendant qu'on leur serine la géographie, et qu'ils apprennent selon leur âge à faire des a et des o, ou à écrire sous la dictée, la mère balaie et brosse du haut en bas les deux uniques chambres qui abritent toute la famille. Elle ne cesse ses balayages et ses époussetages que quand tout est devenu, comme elle a coutume de le dire, propre comme l'œil. Elle fait les lits; il y en a cinq, car elle ne veut pas que ses garçons couchent ensemble. Elle met le pot au feu. Les fenêtres restent ouvertes pendant toutes ses opérations, à moins qu'il ne gèle à pierre fendre. C'est un de ses préjugés : beaucoup d'air, beaucoup d'eau, beaucoup de balai, et moquez-vous du médecin! Elle n'est pas

seulement la servante de la famille; elle est la tailleuse de tout le monde; tailleuse pour homme et •* pour enfants, pour garçonnets et pour fillettes. Tous les trois ou quatre ans, on achète une lévite et un chapeau à l'ouvrier, pour qu'il soit faraud le dimanche, et tous les ans une paire de souliers à chaque membre de la famille; c'est à cela que se réduit la dépense. La mère fait et raccommode tous les habillements, les robes avec un certain goût, les blouses et les culottes tant bien que mal. Elle se charge aussi des casquettes ; et quand les six garderobes (la sienne comprise) sont en bon ordre, elle tricote des bas, ou fait des chaussons pour se délasser. L'ouvrage est toujours fait à point dans cette chère maison, quoique la ménagère n'ait jamais l'air pressé ou fatigué; et même, depuis que son mari lui a acheté une machine à coudre, elle s'est mise à faire des guêtres, à ses moments perdus, pour une maison de confections. Elle est toujours à la porte de l'école, quand la nichée va sortir. Justement l'école des garçons et l'école des filles sont l'une à côté de l'autre, des deux côtés de la mairie. Avant tout, en rentrant à la maison, elle regarde les notes; puis elle prend le cahier des devoirs; elle donne ses conseils; elle fait réciter les leçons. Tout ce petit monde est attentif jusqu'aux dernières minutes; mais alors on commence à s'agiter, et à regarder vers la rue pour voir arriver le père. Le voilà! On se jette à son cou. La soupe fume sur la table; et une bonne soupe, elle est prête à en répondre!

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Ne lui dites pas qu'on en sert de meilleure chez le président de la République. Tout le monde le prouve en la dévorant de grand appétit ; tout le monde est joyeux, et tout le monde aime tout le monde. Il n'y a pas, je l'avoue, grande variété dans cette existence. Les jours ressemblent aux jours tout le long de l'année, mais ce sont d'heureux jours. L'homme apporte son salaire le samedi; il garde quelques sous de poche, qu'il distribue la plupart du temps aux malheureux. La maîtresse a une bourse secrète, pour parer au plus pressé en cas d'accident; mais tout va bien en elle et autour d'elles ; cœurs vaillants, conscience tranquilles.

Je pense que les grandes dames oisives, qui passent dans leurs voitures où les fleurs sont entassées, pour aller se montrer au Bois, n'envient pas le sort de cette ouvrière grossièrement vêtue, occupée du matin au soir, sans un moment de relâche, à d'humbles travaux, et n'ayant pour tout réconfort que l'amour de son mari et de ses enfants, et le sentiment du devoir vaillamment rempli. La dame est traitée en souveraine; on lui prodigue les fadeurs et les madrigaux; c'est la grâce et la poésie; c'est la fleur de la création. On la soutient pour faire trois pas; on étend un vélum sur sa tète pour la protéger contre les ardeurs du jour; on invente pour elle de nouveaux parfums ; on écrit tous les jours, pour elle, des livres nouveaux; on la conduit au spectacle, aux bals blancs et aux bals roses. Si les plaisirs ordinaires ne lui suffisent pas, elle a les eaux, la chasse, le jeu.

Elle prend tous les moyens pour échappera l'ennui qui la dévore, et à la maladie qui la guette. Elle est à la fois la reine et la victime du monde, en rupture ouverte avec la nature, passant toute sa vie à essayer de se fuir, sans en venir à bout. Il y a un mot, dans la langue, qui exprime bien cette vie. Il s'agit, dit-on, de tuer le temps. Mais qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite. 0 trafiquantes d'oripeaux et vendeuses de sourires, c'est à vous de pleurer, et d'envier le sort de la femme aimante, laborieuse, utile. Elle emploie le temps; vous le tuez. Vous n'obéissez qu'à la mode ; elle obéit à la nature.

Il ne lui manque qu'une chose; mais elle lui manque absolument; et c'est par là qu'elle est malheureuse, et que sa situation appelle les méditations du philosophe : il lui manque la sécurité de l'avenir.

A un moment fatal, l'homme est frappé dans sa jeunesse et dans sa force. Un accident, un rien, un grain de sable, vient à bout de lui, il est forcé de s'arrêter; il s'alite. Les longues semaines de la maladie épuisent le pauvre trésor. Il meurt avant l'âge, emportant tout avec lui, le pain et la joie. Voilà cinq personnes, heureuses et contentes jusqu'ici, réduites, en un clin d'œil, à la misère. La veuve n'a pas le temps de pleurer; il faut vivre. Elle n'a personne à consulter, personne dont elle puisse attendre un bon avis, ou un peu d'aide. Elle donne congé de ses deux chambres; une seule suffira. Elle est bonne couturière, sa fille aussi ; elle cherche de l'ouvrage pour toutes deux, et comme elle a un excellent renom,

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elle a le bonheur d'en trouver. Elle gagnera trente sous par jour, et sa fille en gagnera dix. Deux francs pour nourrir cinq personnes; elle ne pouvait espérer mieux. Il faut défalquer les dimanches, et, de loin en loin, quelque chômage. Il restera toujours trentecinq sous pour le loyer, le pain et l'entretien. Grâce à Dieu, l'école est gratuite. L'ainé des garçons va avoir dix ans. Il va déjà à la forge. Il commence à souffler. Dans six mois, il apportera sa paye : ce ne sera pas gros; cinq sous par jour, en attendant mieux. S'il est fort comme son père, il pourra se suffire quand il aura seize ans. La mère surveille toutes les santés qui lui sont confiées avec un redoublement de solUcitude. Il ne suffit pas de vivre; il faut être bien portants, et être forts.

La fille est jolie, comme l'était autrefois la mère. Ces deux femmes seraient riches, si elles voulaient. Il est probable qu'elles le savent. La mère au moins le sait. Elles n'y pensent jamais. La mère se sent obligée à une surveillance plus exacte. Elle ne quitte pas sa fille un instant; et ce qui rend la tâche plus facile, c'est que l'enfant n'est heureuse et contente qu'auprès d'elle. Elle pense déjà à la marier et réfléchit, tout en travaillant, à cette grosse affaire. Elle compte peu sur la beauté, mais beaucoup sur l'activité et la bonne renommée. Elle fait fi des godelureaux. Elle veut pour sa fille un ouvrier; un forgeron, si c'est possible, car c'est à ses yeux le premier corps d'état. Les couvreurs sont trop exposés; les ébénistes sont des messieurs. Non! non! Sa fille

épousera un forgeron; forgerons aussi seront les trois garçons; le père le prescrirait s'il était là. ïl sera content, s'il le sait et il le saura. Telles sont les espérances de la veuve, tandis qu'assise à côté de sa fille elle fait mouvoir activement sa machine à coudre.

On n'a plus de soupe que deux fois par semaine; mais on a toujours sa tasse de lait le matin, et du pain en abondance. Les enfants sont pauvrement vêtus, elle ne peut se le dissimuler; ils doivent avoir froid; mais au moins tout est soigneusement et habilement raccommodé. On sent la pauvreté, on ne voit nulle part la négligence. La propreté aussi est irréprochable. L'eau, dit-elle, ne coûte rien. Une grande privation, c'est de manquer de feu en hiver. Le curé a voulu donner un peu de bois. (( Non, dit-elle, il faut penser aux plus malheureuses. » La femme de l'adjoint avait besoin de quelqu'un pour surveiller une toute petite fille pendant qu'elle est elle-même occupée à sa boutique. La veuve s'est offerte à la garder pour rien, pourvu qu'on leur permette, à elle et à sa fille, de s'installer dans l'arriére-boutique avec leurs métiers. Il était temps! leurs doigts à moitiés gelés commençaient à refuser le service.

A présent que tout est arrangé, il n'y a plus qu'à attendre, en souffrant un peu, et en travaillant beaucoup. Encore quelques années, et la fille sera mariée; les trois garçons seront à l'atelier ou au régiment. Ce n'est pas le sort qui les attendait, si l'homme avait vécu; il les aurait peut-être mis à l'école de Chàlons. Mais à la volonté de Dieu! Ils sont coura-

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geux et honnêtes; en cela du moins, les vœux du père n'auront pas été trompés.

Quelquefois, pendant ses longues heures de travail, elle pense qu'elle pourrait bien mourir trop tôt, comme le père, ou ne plus pouvoir travailler. Cette idée lui fait froid au cœur. Elle jette alors des regards désolés sur sa fille. (( Qu'as-tu, mère? — Rien, mon enfant. )) Elle lui arrange ses cheveux et reprend activement sa besogne. Elle songe qu'en un an ou deux, la petite pourrait gagner le brevet supérieur, ce qui lui ouvrirait une carrière. Mais comment vivre pendant ces deux années? Il faut du pain tous les jours. On verra, on cherchera. Il se trouvera peutêtre une bonne fée. L'autre, de son côté, ne vise pas si haut. Elle se dit : « Quand je gagnerai trente sous, maman se reposera. »

Tous les dimanches, elle va à la messe avec ses quatre enfants, car elle est sincèrement croyante, et sa foi l'a soutenue dans son malheur. Elle cause en sortant avec quelques amies; tout le monde l'aime et l'honore. On ne la voit jamais, l'après-midi, sur la promenade. C'est le jour du père. Elle se rend au cimetière, avec ses quatre enfants, après les vêpres ou avant les vêpres suivant la saison. Elle s'agenouille devant la croix de bois, qui commence à s'effriter, et sa fille pleure silencieusement sur son épaule tandis que les petits jouent parmi les tombes, en ayant soin de ne pas faire de bruit.

Me voici arrivé, en continuant ces notes sur la condition des femmes, à ce que je pourrais appeler le nœud de la question, c'est-à-dire au mariage. Le mariage est aussi la question sociale proprement dite, puisque toutes les questions de conscience et de propriété s'y rattachent. Le monde politique n'y échappe pas. Un État où la famille est fortement constituée est prêt pour la liherté, et invincible dans la lutte contre l'ennemi du dehors.

La civilisation vient de l'Orient, pays de la polygamie et de la mythologie. Chez les Juifs, le mariage était altéré par l'usage autorisé des concubines, et par la fréquence des répudiations. La femme n'étaitguère dans la famille grecque que la première des esclaves. Elle était, dans la famille romaine, comme une fille aînée, soumise à la redoutable puissance du père de famille et sans cesse menacée de la suppression de ses droits par la répudiation. Le mariage

indissoluble d'un seul homme avec une seule femme, élevé à l'état de sacrement, avec interdiction absolue du concubinage et de l'adultère est une conception chrétienne. C'est en ce sens qu'on a pu dire que le christianisme a émancipé la femme; car tout progrès dans l'indissolubilité du mariage est réalisé au profit de la femme. Le christianisme n'a ni supprimé ni adouci l'autorité maritale; mais il a ôté au mari le droit de répudiation. Non seulement il a supprimé le divorce ; mais il a fait de l'adultère et du concubinage des péchés mortels. Le désir même, sans acte coupable, a été condamné et puni. La religion, qui plaçait la virginité au-dessus du mariage, consacrait et achevait l'idée de mariage par l'obligation de la chasteté conjugale.

Le mariage étant un sacrement aux yeux de l'église catholique, elle ne reconnaît d'autres mariages que ceux qu'elle a bénis. Ce qu'on appelle le mariage civil est une pure formalité qui ne confère aucun droit aux deux conjoints. Pvéciproquement, quand l'union a été consacrée par la religion, il n'appartient pas au pouvoir civil de la dissoudre, et le divorce par lui prononcé ne libère aucun des deux époux de ses obligations matrimoniales. Comme la religion catholique était, avant la Révolution française, la religion de l'État, le mariage, sous Tancien régime, au lieu d'être un acte civil, béni et consacré par l'Église, était un acte religieux auquel la loi attachait des conséquences civiles. Le curé de la paroisse avait seul le droit d'opérer le mariage; seul, il avait le

droit de l'attester. Les contestations judiciaires auxquelles le mariage donnait lieu rentraient dans les attributions des tribunaux ecclésiastiques, et il n'y avait pas d'autres registres de l'état civil, que les registres de la paroisse.

On demande souvent aujourd'hui à la tribune de la Chambre des députés et dans les professions de foi électorales la séparation de l'Église et de l'État. Cette séparation, qu'on ne cesse pas de demander, existe depuis un siècle. Ce qu'on demande à présent sous ce nom, c'est la suppression du budget des cultes, et l'abolition des lois et règlements par lesquels l'État intervient dans le régime séculier de l'Église. Cette intervention est surtout caractérisée par la nomination des évêques, dont nous n'avons pas ici à nous occuper, et par l'organisation du mariage. Comme l'Église refuse de reconnaître, au point de vue de la conscience, tout autre mariage que les mariages religieux, l'État ne reconnaît que les mariages contractés devant le maire, ou son adjoint, qui ont seuls qualité pour les prononcer et les constater. Dans le but de prévenir les contestations et les empiétements, la loi a interdit, sous des peines sévères, à tout ministre des cultes, de procéder au mariage religieux entre des personnes qui ne fournissent pas la preuve du mariage civil antérieurement contracté.

Quand l'État abandonnait au curé le droit exclusif de prononcer l'union des époux, il reconnaissait par cela même le caractère mystique de cette union. Le

mariage, depuis la suppression des religions d'État, n'est pas seulement devenu laïque; il est devenu non confessionnel. Il a cessé d'être un acte religieux. Il est seulement permis aux contractants d'avoir recours à la cérémonie religieuse après la cérémonie civile; cet acte religieux a toutes les conséquences qu'il comporte au point de vue religieux; il n'en a aucune au point de vue civil. Il n'y a que le mariage contracté devant le maire qui assure l'état des époux et celui des enfants.

Cette transformation du mariage a eu de grandes suites. D'abord, elle a consacré la liberté de conscience, qui ne peut exister dans un pays où les ministres d'un culte sont maîtres de l'état civil. Cette raison étant péremptoire, il ne peut être question de revenir sur la disposition fondamentale de nos lois qui règle l'état des citoyens. Toute modification à cet égard serait d'ailleurs impossible. Il serait facile de montrer que le clergé ne pourrait recouvrer sur ce point ses anciens privilèges, sans reprendre à l'instant sa mainmise sur l'autorité laïque et sur la conscience humaine. Par cette unique brèche, l'ancien régime tout entier rentrerait dans la place.

Cela une fois dit pour écarter toute équivoque, il faut reconnaître que le lien conjugal n'a pas gagné en solidité par la transformation qu'il a subie. Il s'est longtemps défendu contre le divorce, plus longtemps que je ne l'aurais cru. Le divorce était entré dans nos lois en même temps que le christianisme en était sorti, et TEmpire l'y avait maintenu pour des raisons

d'intérêt dynastique. Il fut aboli par le roi de la R.estauration, roi par la grâce de Dieu, et fils aîné de l'Église. L'abolition a duré plus de cinquante ans. Le voilà revenu, probablement pour toujours. La définition du mariage est désormais celle-ci : le mariage est un contrat dissoluble par le divorce. Le néant de tout est proclamé dans la formule même de ce qui est le principe de tout. Je suis de ceux qui le regrettent. Tout ce qui est indissoluble et éternel a un caractère religieux. L'indissolubilité n'est pas seulement une force contraignante, c'est une force persuasive. Elle a le temps pour auxiliaire. Elle a réconcilié bien des cœurs qu'une procédure aurait remplis de peine. Elle ne condamne les parents à un joug quelquefois pesant, que pour rendre aux enfants le fardeau moins lourd. Elle fait peser les conséquences de la faute uniquement sur ceux qui l'ont commise. Elle donne une force inéluctable et en quelque sorte sacrée à un anneau auquel tous les anneaux se rattachent pour former la chaîne éternelle où entrent tous les humains. Sommes-nous donc assez garantis contre les atteintes de la fragilité pour oser ainsi l'attester et la proclamer à la base même de l'ordre social? Le divorce accolé au mariage, c'est le principe de mort accolé au principe de vie. Les formules mêmes du mariage deviennent menteuses. Il dit tout haut : je te serai fidèle; et la loi lui permet de sousentendre : tant que tu me plairas. Il est sans défense contre les surprises des sens. L'adultère perd sa nature, puisqu'il suffit de quelques formalités pour le

rendre légitime et le transformer en honnête mariage. Les sages s'amusent à multiplier ces formalités; en Angleterre, jusqu'à ces derniers temps, il fallait de grosses sommes. Mais ces sommes sont odieuses, ces formalités sont des chinoiseries ridicules ; elles succomberont au premier examen. Ce contrat, dissolubie par le divorce, deviendra un contrat dissoluble par le divorce facile. Il suffira d'une incomptabilité d'humeur, c'est-à-dire du caprice; et d'une formalité : pourquoi non? Le mariage lui-même n'est plus qu'une formalité. Il ne diffère du désordre que par l'absence de clandestinité.

On disait quand on l'a rétabli : Ce sera une menace; on n'en usera pas pour divorcer, mais pour rendre l'union supportable. Quant au dernier point, on avait la séparation, qui suffisait; et quant au premier, voici des chiffres : en 1885 et 1886, nombre de demandes 5 797, en y comprenant 1 112 demandes par des époux déjà séparés de corps. Le 18 avril 1886 paraît une loi destinée à rendre le divorce plus facile. (C'est la première; attendez la suite, qui ne manquera pas, et à des périodes rapprochées. Il n'y a plus de principes; il n'y a plus que des convenances, et bientôt il n'y aura plus que des désirs.) Après loi de 1886, le nombre des demandes en divorce monte, en une année, à 6 605. Cela ne fait que 16,05 divorces pour 1 000 mariages prononcés. J'en conviens. Mais si l'on compte par départements, on trouve des chiffres bien instructifs : le Finistère, les Cotes-du-Nord, pays arriérés, comptent par 1 000 ma-

riages une demande 3, le Cantal, 1,7; les Landes, la Savoie, 1,8. La proportion se relève avec la Gironde, qui en compte 24,1; Seine-et-Oise, 30,3; Bouches-du- Rhône, 33,4; Aube, 42,4. La Seine est en avant de la civilisation, comme de juste. Elle atteint le chiffre de 62,8 demandes de divorce sur 1 000 mariages. Sur 16 mariages prononcés, il y en a plus d'un qui demandera à être dissous.

Et prenez garde à deux choses : l'une, c'est que la civilisation marche, et le divorce avec elle. Mon département des Gôtes-du-Nord où nous cheminions dans des sentiers impraticables, est partout sillonné de chemins de fer; il n'avait dans mon jeune temps qu'une ou deux gazettes semi-hebdomadaires; il ne doit pas avoir moins de dix journaux quotidiens aujourd'hui; il a, comme toute la France, et je m'en félicite, des écoles obligatoires pour les filles et pour les garçons dans tous les villages. Le voilà en route pour arriver avec le temps aux 62 demandes sur 1000, qui signalent le département de la Seine. L'autre remarque que je vous prie de faire, c'est que la marche ascendante du divorce est entravée par le christianisme, qui a décidément la vie dure. Presque tous les mariages civils sont suivis de mariages religieux, et le mariage religieux proscrit le divorce. Le marié, la plupart du temps, va à l'église par déférence pour la mariée et pour les usages du monde ; il y contracte du bout des lèvres des engagements dont il est résolu à ne pas tenir compte. Il n'en est pas ainsi de l'épouse. La religion, pour elle, n'est pas

une simagrée. On dit : mœurs de province ! Mais la province, c'est la France. D'ailleurs, prenez-y garde. Paris n'est ni déchristianisé, ni en train de l'être. Il n'a pas assez d'églises. Il a toujours quelque église en construction. Ces églises sont toujours pleines. Quand un convoi passe dans la rue, il n'y a pas une femme du peuple qui ne fasse le signe de la croix. Le gouvernement laïcise les écoles communales; à côté de l'école laïcisée et gratuite, les catholiques fondent aussitôt une école congréganiste qui est aussitôt remplie, même quand la gratuité y est restreinte. Tenez pour certain que les femmes françaises sont catholiques. Or, on sait qu'une femme catholique ne peut pas demander le divorce !

Il y a plus : depuis la dernière loi, elle ne peut plus demander la séparation de corps, puisque la séparation de corps peut être de plein droit convertie en divorce après une durée assez courte. Celui des deux époux qui demande la séparation, donne à l'autre le droit de prononcer, pour ainsi dire, luimême le divorce, si cela lui convient. Cette loi supprime en réalité la séparation de corps pour les catholiques. C'est une oppression très dure, un acte formel d'intolérance. Une femme catholique, qui veut rester fidèle aux lois de son église, est obligée, de subir les brutalités ou l'infamie de son mari sans recourir à la loi civile. Elle ne peut invoquer que la loi correctionnelle. Le mari puni garde son autorité sur elle; situation intolérable, criant déni de justice.

Quoique je ne veuille pas parler de politique, je

ne puis m'empêcher de comparer le divorce introduit dans la législation du mariage, à la revision introduite dans une constitution. La revision est un élément d'instabilité soigneusement introduit dans la loi par le législateur. C'est comme s'il disait : La constitution que je viens de faire n'est qu'une constitution provisoire.

Ah! mon Dieu, on sait bien que toute loi peut être réformée ou supprimée; mais on ne le rappelle pas dans le texte de la loi, parce qu'on n'éprouve pas le besoin de l'affaiblir en la faisant. On suit une autre méthode pour la constitution. On écrit en grosses lettres qu'elle peut être revisée . Elle durera tant qu'il vous plaira. Elle est à la merci de vos votes.

Aussitôt tous les mécontents, et tous ceux qui, sans être mécontents, ont quelque raison de désirer un changement ou de paraître le désirer, s'ingénient à trouver une paille dans la constitution. Ils la trouvent. Cette paille est une poutre. Une constitution qui renferme un tel élément de désordre ne peut être que funeste au peuple qui la subit; il faut se hâter de la remplacer. Quelquefois, ils proposent une constitution nouvelle. Elle ne vaut jamais rien ; mais elle a les grâces de la nouveauté, et l'avantage de n'avoir pas été expérimentée. S'ils sont habiles, ils laissent l'avenir dans l'ombre et se bornent à la critique du passé. Êtes- vous lieureux? L'avez- vous jamais été? On convient unanimement que les choses vont de mal en pis, et que la constitution prochaine.

quelle qu'elle soit, ne peut être plus déplorable que celle dont nous souffrons. Vite, on se hâte de divorcer. La constitution est par terre, quel bonheur ! Il n'y a plus de constitution, qu'allons-nous devenir? D'abord, je n'accepterai aucune constitution qui ne garantisse la liberté électorale. On leur en donne une qui supprime le parlementarisme, c'est-à-dire les députés. — Pas de députés! Qu'est cela? Qu'on nous ramène aux galères ! — Il est trop tard. On ne remonte pas de pareils courants :

Facilis descensus Are mi.

Je conclus que le divorce ôte au mariage de ceux qui ne divorcent pas une partie de sa force, de sa solidité, de sa sainteté. J'aimais ce vœu éternel qui réalisait cette parole de FÉcriture : « Ils seront deux dans une même chair. » Cette nécessité de regarder vers le même but unifiait les efforts en confondant les espérances. Elle établissait solidement l'unité de la famille. Elle pénétrait dans l'esprit des enfants; elle le rassurait; elle le préservait des doutes. Elle leur donnait la vraie idée de la loi morale, qui est inexorable et éternelle. Elle n'était pas seulement religieuse, elle était une religion, la religion de la famille. Mais, frivoles que nous sommes, il faut que nous mettions en tout notre frivolité.

Le divorce est la principale atteinte à la solidité du mariage. Il s'en faut que ce soit la seule.

Ouvrez le code de n'importe quelle nation : vous trouverez le mariage à la première ligne, et, à la

seconde, toutes les précautions prises, soit pour rendre le mariage dissoluble, soit pour en atténuer les effets.

Il y a la séparation de corps, qui était bien nécessaire, et que le divorce a presque complètement abolie; la séparation de biens; divers régimes entre lesquels les époux peuvent choisir pour se défendre l'un contre l'autre au moment où ils commencent la vie commune. Mettez sur le même rang les lois, d'ailleurs nécessaires, qui garantissent les enfants contre les sévices ou la négligence de leurs parents ; celles qui permettent les émancipations anticipées ; celles qui affranchissent les citoyens, par le bénéfice de l'âge, de tout ou partie de la puissance paternelle; celles qui limitent, dans les mains du père et de la mère, le droit de disposer de leur fortune. Je n'ai pas dessein de parcourir tout le code, et d'ailleurs je suis obligé de me restreindre. Je ne songe qu'à tirer les conséquences philosophiques. J'étudie les mœurs plutôt que les lois, et les lois uniquement comme symptômes des mœurs. Je suis le premier à demander pour la femme commsrçante, pour la femme artiste, le droit de disposer de son argent. Je demande que la faculté d'exercer la tutelle ne soit pas limitée pour les femmes à la tutelle de leurs enfants. Je demande une organisation nouvelle de la puissance maternelle dans les questions d'éducation et d'autorisation de mariage. Je répète qu'il y a des réformes nécessaires et importantes; et tout en les croyant telles, je reconnais qu'en diminuant l'autorité maritale, elles atté-

nuent l'idée du mariage, comme tout ce qui altère la cohésion et l'unité de la famille.

En toutes choses il faut prendre son parti des inconvénients à subir. Je ne veux pas renoncer à la fixation de la quotité disponible dans les héritages en ligne directe : est-ce à dire que je méconnais les inconvénients du morcellement indéfini de la propriété, de la diminution de l'autorité paternelle et du triomphe de l'individualisme sur la collectivité? La loi sur le partage égal des biens n'est pas même étrangère à la dépopulation persistante du pays.

C'est l'usage, en France, de donner une dot à ses filles en les mariant. Rien de plus naturel de la part des parents, qui veulent faciliter le choix de la fille, et assurer immédiatement son bien-être. Gela est juste même envers le mari, qui, dans un mariage bien réglé, apporte un revenu industriel très supérieur à la rente des capitaux de sa femme. La dot entraîne cependant avec elle de nombreux inconvénients. Elle cache aux yeux de la jeune femme la nécessité et la sainteté du travail. Elle la dispense ou, dans tous les cas, la déshabitue de l'économie et de l'épargne. Elle peut la pousser à se croire supérieure à son mari. (( La fortune vient de moi! » Ce mot a détruit le bonheur de bien des ménages. Le mari même, suivant son caractère, peut trouver, dans cette fortune toute faite, un stimulant pour le travail ou un encouragement à l'oisiveté.

Le mot de mésalliance, qui jouait un si grand rôle dans les mariages d'autrefois, est presque hors d'usage

aujourd'hui. On a tait sur ce mot bien des comédies avant le Gendre de M. Poirier, mais nous allons voir qu'il exprime tout autre chose qu'une vanité ridicule.

Dans tous les pays orientaux, qu'ils soient païens ou mahométans, le mariage se fait sans que les époux se connaissent. La noce a été célébrée en grande pompe quand le voile de la jeune femme tombe pour la première fois devant son mari.

C'est qu'il y a une grande différence entre le mariage oriental et le mariage chrétien. Quel que soit le rang que la nouvelle épouse occupe dans le harem, elle n'est pour son mari qu'un instrument de plaisir. Si elle lui déplaît, il peut la répudier; et, si cela lui est difficile ou impossible, il peut la remplacer par une concubine, et la laisser languir loin de lui dans quelque coin de la maison. Cette femme, dont son mari ne veut pas, n'est incommode que dans la maison du pauvre. Chez le riche, elle fait partie du troupeau. Ne pouvant pas y commander comme épouse, elle devient une servante. Elle est possédée aussi complètement que le sont les esclaves, quoiqu'elle ait été achetée d'une autre façon. Je crois bien que, quand la femme est assez belle pour exciter l'amour de son mari, elle exerce sur lui la même fascination qui, dans notre Occident, fait si souvent passer d'un sexe à l'autre la toute-puissance. Mais son réel esclavage et la liberté qu'a le mari de se passer ses caprices, condamnent ces liaisons à être aussi éphémères que les charmes qui les ont fait naître. Les femmes vivent entre elles, dans un inté-

rieur inaccessible aux hommes; elles n'y sont pas cloîtrées, mais elles ne sortent que voilées, ne se mêlent pas aux hommes dans leurs voyages ou leurs promenades, et ne vont en visite que chez des femmes. Le maître, de son côté, ne voit que ses femmes, épouses ou esclaves, et ne leur demande que le plaisir et l'obéissance; il ne se crée entre elles et lui aucune intimité de pensée et de sentiment. Ce régime est certainement aussi contraire à la nature qu'à la justice. Il est impossible que la nature ne fasse pas effort pour lui échapper; et il est tout aussi impossible qu'elle ne soit pas entravée et opprimée par ces lois et ces habitudes.

L'Orient, dans le cours du présent siècle, s'est beaucoup rapproché de nous. La Chine elle-même, si longtemps fermée, s'est ouverte. Les chrétiens y ont pénétré; les Chinois se sont répandus de tous côtés dans le monde chrétien. La plus grande partie des sujets de la reine Victoria sont musulmans. Musulmans aussi un nombre bien inférieur, et respectable cependant, de citoyens français. Les chemins de fer s'avancent déjà fort loin dans l'Asie; quand ils l'auront couverte de leur réseau il est difficile que ces peuples, si étrangers jusqu'ici les uns aux autres, ne se fassent pas de mutuels emprunts. Le Japon vient de promulguer des codes rédigés par un Français, M. Boissonnade; il verra, l'an prochain, un concile de prélats catholiques. On peut résumer Fliistoire des derniers siècles par ce mot : La différence tend de plus en plus à disparaître.

En France, elle a disparu entre nos provinces; elle a disparu, en Europe, entre les États; elle est en train de disparaître entre l'Europe et l'Asie. L'unification universelle suit une marche progressive qui vient d'acquérir, dans ce dernier quart de siècle, une rapidité foudroyante. Nos costumes, quoique affreux, se sont répandus jusqu'aux extrémités du monde; puis est venu le tour de notre lourde et monotone architecture; nous avons promené notre cuisine, notre mobilier, nos heures de repas, jusqu'aux extrémités du monde. Les produits de l'extrême Orient remplissent les docks de la Tamise; l'article de Paris se montre à Pékin. Les ordres de bourse arrivent d'Australie à Paris et à Londres. On allume le gaz tous les soirs dans des pays qui s'éclairaient, il y a quelques années, avec des torches. On en est encore, pour une partie de l'Afrique, aux Brazza et aux Stanley; M. Bonvalot brave encore mille périls pour traverser l'Asie du nord au sud; mais la race vaillante des explorateurs va bientôt finir, faute de terres à explorer. Le chemin de fer vient derrière les talons de M. de Brazza. Les moines blancs du cardinal Lavigerie et les missionnaires de la Société biblique, arrivent de tous côtés, par les rivages, par les déserts, et bientôt par les voies ferrées. Ils apportent avec eux le Livre. On trouverait peut-être, en France, en cherchant bien, une centaine de hameaux sans école. Dans vingt ans, une telle curiosité n'existera plus en Europe ; elle se fera rare en Asie, et aux extrémités les plus lointaines des deux Amériques.

L'Afrique elle-même sera couverte d'alphabets. Les savants poursuivent l'unité de l'heure, celle du mètre, celle de la monnaie, celle du code, celle de la langue, et les socialistes rêvent un état social, où tous les hommes, quelles que soient leur origine et leur valeur intellectuelle ou morale, compteraient pour une unité. Ils comptent y arriver par la suppression de l'héritage, l'instruction intégrale et la toute-puissance des majorités. L'unité, comme vous le savez, l'universel, le xaO' ô'Xou, est le dernier mot de la philosophie. Aristote a passé sa vie à la chercher et à l'étudier. Stephenson, qui n'y a jamais pensé, l'aura fait régner sur la surface de la terre. Il la crée indirectement dans le monde politique et le monde social; très directement dans le monde géographique. Il est très certainement le plus grand exterminateur de la différence. A présent que la différence est vaincue, et que le temps et l'espace, qui sont les cadres de la différence, sont réduits par les chemins de fer et les téléphones à leur plus simple expression, le monde, qui est emporté, comme la mer, dans un flux et reflux perpétuel, va commencer à se demander s'il ne conviendrait pas de restaurer quelques dilïérences, quand ce ne serait que pour la beauté du spectacle.

Pendant que le monde est emporté ainsi, par une course effrénée, vers l'unité, ou, si vous songez surtout aux dehors, vers l'uniformité, que devient le harem?

Croyez-moi, c'est la dernière forteresse, et la plus puissante, de la différence.

Ce n'est pas, de toutes les différences, celle que je tiendrais le plus à conserver. Si l'humanité était gouvernée par des philosophes, suivant le vœu de Platon et de Saint-Simon, elle ferait deux parts dans les différences : elle garderait ce qui active le mouvement par l'attrait, et supprimerait ce qui l'entrave par l'obstacle créé de main d'homme. Le harem n'est qu'un obstacle, et c'est un obstacle difficile à supprimer, à la fois monstrueux et puissant.

Il a, en ce moment, une faiblesse et une force.

La faiblesse, c'est que les idées de l'Occident commencent à y pénétrer. La force, c'est que l'Occident étant envahi par le scepticisme, n'est plus l'instrument de conquête redoutable qu'il aurait été à la hn du xv° siècle. Il s'est armé de toutes les forces physiques et désarmé de sa force morale.

Les Anglais sont mieux placés que nous pour étudier la transformation de la femme indoue. Nous commençons seulement à être renseignés sur celle de la femme musulmane. Ces informations sont lentes et insuffisantes par la faute des informatrices. Quand les femmes de nos ambassadeurs et de nos consuls, ou de simples voyageuses européennes, pénètrent dans un harem, elles sont très attentives aux objets et aux habitudes; les plus intellectuelles se rendent compte des passions; très peu se préoccupent des aspirations. Elles sont si attirées par ces dehors tout nouveaux, que le dedans leur échappe un peu. C'est du moins l'impression que j'ai retirée des conversations que j'aie eues, et des relations qui me sont tom-

bées entre les mains. Si j'étais maître, je voudrais envoyer une bonne psychologue, comme il doit s'en former à Sèvres, étudier les harems de Gonstantinople. Il n'y a plus que la psychologie à explorer. Les mœurs, les costumes, les visites, les occupations, les plaisirs, l'éducation des enfants, les rapports des femmes entre elles et avec le mari, la façon dont se concluent les mariages et celle dont ils se dissolvent, nous sont connus dans leurs plus menus détails. Nous avons même des études psychologiques sur les Turcs élevés dans un lycée de Paris, et redevenus Turcs en rentrant chez eux. On les a mis au théâtre. C'est la femme turque, sachant ce qui se passe en Europe, et commençant à rêver, qui n'a pas encore été étudiée.

On nous décrit des femmes à qui le voile, la réclusion et la subordination pèsent. Mais ce n'est pas une étude bien nouvelle et bien curieuse que celle d'une créature opprimée qui soupire après la délivrance. Ce que je voudrais voir, c'est la première lueur de la flamme philosophique et religieuse dans ces âmes engourdies par l'absence d'aliments et de culture. Ou je me trompe fort, ou la révolution psychologique qui précédera et entraînera la révolution sociale, se propagera avec la rapidité d'un incendie. Le harem n'aura plus longtemps à durer quand il ne sera plus, aux yeux de celles qui l'habitent, que ce qu'il est réellement, c'est-à-dire une prison. En même temps que ses murailles, s'écrouleront les dogmes religieux du mahométisme, et cet ensem.^le de conventions et

d'usages établis qui ont sur l'esprit des femmes l'autorité d'une croyance religieuse. C'est par là que l'Orient subsiste, et c'est par là qu'il finira.

Mais il faudrait, pour opérer ce miracle, que l'Occident ne fût pas la proie du scepticisme. R.avagé comme il l'est dans sa force morale, comment pourra-t-il introduire une foi philosophique et religieuse dans ces âmes engourdies par l'absence d'aliment et de culture, par le défaut d'horizon, et par une continuelle passivité?

J'ai eu sous les yeux un livre intitulé : Vingt ans dans le harem, écrit par une femme turque; non pas par une Turque de Constantinople : celle-ci appartenait à une grande famille et était mariée à un gouverneur de province. C'est une lecture assez amusante, non par les descriptions d'intérieur, dont nous sommes saturés, ni par les aventures, qui ont peutêtre été inventées ou amplifiées dans une préoccupation d'intérêt romanesque, mais par le récit de quelques voyages faits en Egypte et en Syrie. Cette manière de courir le monde dans une voiture soigneusement fermée et avec un voile épais sur la figure, sans aucune communication avec les indigènes qui apparaissent sur le chemin, a quelque chose de plaisant et d'original. Les jugements aussi sont inattendus. Ils causeraient plus de plaisir s'ils venaient d'une musulmane convaincue; mais celle-ci est désabusée, et elle porte ce voile comme un prêtre devenu incrédule continue à mettre une soutane. J'aurais voulu assister au travail intellectuel de la

dénationalisation; mais elle montre, dès le commenment du livre, un esprit dégagé des préjugés de son éducation. On lui a appris le français et par conséquent les idées françaises : les idées d'une femme d'affaires et de plaisir, sans aucune préoccupation de conscience et de vie future. Elle n'avait rien à vaincre en elle pour en venir là. Elle juge sa condition froidement en la comparant à la condition d'une Occidentale. La perspective d'aller et venir librement et de vivre dans la société des hommes ne l'attire que médiocrement, parce qu'elle craint les privations et les embarras. Une vie inactive, abondamment fournie de tout par les soins d'autrui, lui convient. Elle y est habituée, et sent quelque frayeur d'un changement à cet égard. Elle n'est pas sûre de pouvoir prendre un parti, soit dans les grandes choses, soit dans les petites. 11 semble même que les menus détails Tépouvantent plus que les grosses affaires, parce qu'ils forment le tissu de la vie. Elle se préoccupe naturellement de la toilette. Sa toilette turque lui paraît plus commode; elle y est chez elle; elle sera, sous un costume européen, dans un perpétuel déguisement. Les vêtements orientaux lui paraissent plus seyants, peut-être parce qu'elle n'a pas vu les autres dans leur splendeur; en revanche, elle regarde les habillements européens comme un arsenal inépuisable pour conserver, renouveler et transformer la beauté. Elle sent un grand trouble quand elle envisage pour la première fois la possibilité de quitter le monde qu'elle connaît par expérience, pour le monde qu'elle

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ne connaît que par ses lectures. Elle ne se dit pas : (( Je croirai autre cliose », ce qui serait le principal des changements et la raison d'être de tous les autres, parce qu'elle sait qu'elle ne croira rien après sa métamorphose, comme elle ne croyait rien auparavant. Elle n'est retenue en Orient par aucun lien moral, religieux, sentimental; elle n'appartient au harem que parla difficulté de s'évader et par la peur. Cette peur est terrible. Les autres déserteurs, ceux qui abandonnent un régiment, ne sont punis que de quelques années de travaux publics. Elle, si elle déserte, on la traitera comme les déserteurs de l'ancien régime, qui étaient mis à mort sans rémission. Le pas est d'ailleurs énorme à franchir; c'est un changement aussi radical qu'une prise d'habit ou un mariage, avec cette différence que la novice et la fiancée optent pour la soumission, et elle pour l'action, ce qui est plus attrayant peut-être, mais à coup sûr plus inquiétant au point de vue féminin. Ne confondez pas l'action avec la liberté. — On a vu, en Algérie, des filles françaises épouser un musulman, et accepter toutes les conséquences d'une pareille union, le statut personnel du mari devenant celui de la femme. C'est se donner. Il s'agissait, pour la musulmane dont je parle, de se reprendre. Ce qui la détermina, ce ne fut pas l'amour. Elle ne fut ni chassée de l'Orient par un amour dédaigné, ni poussée vers l'Occident par l'amour d'un infidèle. Elle s'en alla par colère, comme un courtisan disgracié, qui ne peut pas accepter d'être relégué au

second rang et d'orner la cour de celui qui l'a supplanté. Je n'ai donc pas trouvé dans son histoire ce que j'y cherchais. Ce n'est que l'histoire d'une femme. J'y cherchais la fin d'un monde.

Il serait triste pour l'humanité de vivre comme cette misérable a vécu, et de finir comme elle. Il est certain que les progrès de la science et de l'industrie ont mis les deux mondes face à face. La famille est en présence du harem. La fiancée que vous promenez dans les rues couverte d'un voile rouge qui lui bouche les yeux, pour la livrer, ce soir, à un homme qu'elle n'a jamais vu et qui devient maître absolu de ses actions et de sa vie, sait qu'il y a à côté d'elle un monde où la femme est l'égale de l'homme. Il n'y a pas de muraille assez haute pour l'empêcher de le savoir, et pour l'empêcher de s'en aller si elle en prend la résolution. Elle la prendrait à l'instant, si l'Occident lui apportait la foi, car il sera éternellement vrai que la foi transporte les montagnes. La religion envoie ses missionnaires, qui ont difficilement accès auprès des hommes, et ne pénètrent pas auprès des femmes. Elle envoie des religieuses, qui elles-mêmes ne fréquentent que les souffrantes et les abandonnées. Elle apporte des dogmes compliques et difficiles. Ils sont simples pour nous, qui les connaissons dès l'enfance, et qui les acceptons avant de penser. Nous montrons surtout à l'Orient le côté métaphysique de notre religion. La famille irait plus vite dans la voie des conquêtes, si elle existait.

Son malheur est d'être morte, et c'est le plus grand

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malheur de notre temps. L'initiation à la vie européenne commence pour les Orientales par la lecture de nos romans. Elles y voient d'un côté la prostitution, et de l'autre l'adultère. C'est la famille qu'il faudrait leur montrer. Refaire la famille, c'est vraiment refaire un peuple, et refaire les peuples.

On a bien vite dit : (( Il y a les mariages de raison et les mariages d'amour. » La plupart du temps, les mariages viennent d'une inclination qui n'exclut pas quelque calcul. Il semble qu'on se dise : « J'aimerais à pouvoir Taimer. » On se livre à une enquête, que la passion abrège quelquefois, ou que l'indiftérence prolonge. Dès qu'on se sent en liberté du côté de la raison, on permet à l'amour de se développer. Il ne faut pas croire que les passions soient aussi souveraines dans la vie que sur le théâtre. Les poètes vivent de l'amour; ils vivent aussi, dans un autre sens, de l'exagération. Reconnaissons, pour rester dans la vérité, qu'on peut avoir le cœur bien placé, et ne pas manquer d'une certaine prudence. Mais je ne conseillerai jamais à un auteur dramatique à qui je voudrai du bien, de mettre Grandisson au théâtre.

L'amour a son domaine, qui est le rêve; et la raison a le sien, qui est le monde. Bien souvent, quand on

croit faire un mariage d'amour on fait un mariage ^ de raison, parce que d'autres se sont chargés des études préliminaires. Les amoureux le savent, et se livrent à l'amour avec sécurité, sur la foi d'autrui. Il faut être bien jeune ou avoir une volonté bien languissante pour s'abandonner sans réflexion et aimer en quelque sorte les yeux fermés. Et il faut avoir le cœur bien sec et l'imagination bien pauvre, pour traiter le mariage comme l'acquisition d'une ferme ou une opération de bourse. Je suivrai l'exemple de tous les moralistes en étudiant l'une après l'autre ces deux formes de la folie humaine; mais j'ai tenu à dire auparavant que le monde n'est pas si sot qu'il en a l'air, et que la plupart des hommes et des femmes font une place à la sagesse et à la raison dans le règlement de leur destinée.

Je ne veux pas nier ce qu'on appelle le coiqj de foudre ; mais je crois qu'en général la beauté exerce son empire en suivant une progression; elle commence par être agréable, et ne devient puissante qu'avec le temps. Et puis, — comment le dirais-je aux dames? — il y a très peu de grandes beautés. Plusieurs femmes arrivent à se rendre belles en se rendant aimables. La passion, quand elle se produit chez elles, anime et transforme leur physionomie. II faut compter pour beaucoup les artifices de la toilette. Telle est insignifiante dans son à tous les jours, et devient charmante dans un bal. Les grâces de l'esprit et les qualités du cœur, qui sont un attrait puissant, ne se révèlent qu'à la longue. L'amour subit

n'est donc autre chose qu'une exception. Et, — comment dirai-je encore cela? — si une jeune fille ainsi éblouie dit aussitôt dans son cœur : (( Voilà mon mari! » le jeune homme (ce n'est pas que je l'approuve !) dit plus souvent : (( Voilà ma maîtresse! »

Qu'il soit venu subitement, ou qu'il se soit introduit avec le temps dans la place, il est certain que l'amour a, dans certaines âmes, une force tyrannique. Il ne permet pas de penser, ou plutôt il s'empare de la pensée et en dispose à sa fantaisie. Il transforme le goût et la morale. Ce qui jusque-là avait paru un défaut, devient une grâce; ce qu'on aurait condamné comme dégradant, n'est plus qu'un sacrifice héroïque, dont on se fait gloire.

On se marie, en sachant au fond qu'on se condamne à une vie difficile; mais l'amour couvrira tout, consolera de tout.

Les difficultés viennent, et elles dépassent tout ce qu'on avait craint. Elles viennent du dehors par le déclassement ou par la misère; du dedans, par les orages de la passion, ou par sa ruine. Tantôt famour persiste et souffle la jalousie; tantôt il disparaît, et laisse après lui ou la haine, ou l'indifférence. Je ne nie pas que l'amour puisse durer autant que la vie ; j'appelle ce cas exceptionnel un miracle parce qu'il suppose dans les deux époux une persévérance presque surhumaine. La beauté s'efface, les illusions deviennent impossibles, les caractères se dévoilent; comment la passion subsisterait-elle! Il en est autrement de l'amour fondé sur des qualités sérieuses et

durables. Celui-là peut s'accroître en durant; interrompu par les passions de la jeunesse, il peut renaître au déclin de la vie.

On dit, entre autres reproches adressés au mariage de raison, qu'il unit des époux qui ne se connaissent pas. Ils ne savent, dit-on, que le chiffre de la dot; le reste leur importe peu. Je crois qu'on pourrait dire que c'est surtout dans le mariage d'amour qu'on se marie sans se connaître. L'amour est un grand poète, qui ne voit jamais une femme telle qu'elle est, mais telle qu'il l'a façonnée lui-même. Le monde où il vit n'est pas celui de la réalité, et si l'image corporelle qu'il adore est un mensonge, que dire de l'âme qu'il a rêvée, qu'il s'est plu à orner de qualités imaginaires? Le musulman qui voit tomber le voile de la nouvelle épouse, n'est pas plus surpris qu'un amoureux dont les illusions se dissipent. Il connaît alors pour la première fois celle qui est sa compagnie pour jamais. Il voit la profondeur du mal, et sait qu'il n'y a pas de remède.

Le théâtre donne raison à la jeunesse et à l'amour. L'amour et la jeunesse sont l'éternelle fête de l'humanité. Quand la raison fait entendre sa voix, après une scène animée et pathétique, il semble qu'un froid glacial pénètre dans la salle avec elle. Que nous veut ce fâcheux avec ses théorèmes? Il n'a pas de cœur et vient nous parler de mariage? Les spectateurs ont autant d'aversion pour lui que de tendresse pour ses victimes. Les femmes surtout sont indignées; mais les hommes eux-mêmes ne prennent pas le parti de

la sagesse ; ils applaudissent à tout rompre quand la sagesse est définitivement vaincue. Cela dure jusqu'à ce qu'ils aient mis leur paletot et ouvert leur parapluie. S'il se présente un cas analogue le lendemain matin, dans la vie réelle, il faut voir comme le pauvre amour sera traité. La sensiblerie de la veille était bonne pour passer agréablement une heure ou deux. Au théâtre, on a pleurniché; on calcule dans la vie. Les affaires sont les affaires, et les plaisirs sont les plaisirs. Ils ne sont que les plaisirs.

Est-ce à dire que je vais faire l'apologie du mariage de raison quand il n'est que cela, et approuver les pères et les mères de comédie qui depuis l'origine de l'art sont voués à la condamnation des mésalliances? Non; il y a des cas où un homme, même désabusé sur le compte de sa maîtresse, lui doit le mariage, quelles qu'en puissent être les suites. S'il existe une promesse, il faut la tenir, coûte que coûte; s'il y a un enfant, il faut lui donner un père.

Je parle souvent du théâtre dans ce chapitre; c'est que, mettant sans cesse en scène l'amour et le mariage, il contribue à faire l'opinion, et que l'opinion, dans un temps où les croyances religieuses ont perdu leur ancienne vigueur, est presque la maîtresse des mœurs. Je le déplore; et je déplore aussi l'influence prise sur les mœurs par les auteurs dramatiques et spécialement par les vaudevillistes. Ils cherchent ce qui peut amuser ou passionner, et ce n'est pas toujours la vertu qui possède ce double privilège.

Je pense d'ailleurs que les écrivains dramatiques,

qui connaissent souvent très bien la psychologie des passions, sont moins habiles à discerner les applications de la loi du devoir; c'est de la lutte des passions entre elles qu'ils attendent leurs effets, et le devoir ne devient dramatique que quand il parle le langage d'un Corneille. Je suppose un jeune homme épris d'une courtisane jusqu'à vouloir l'épouser; le père est averti, il accourt pour épargner cette flétrissure à sa famille, et pour sauver l'avenir de son fils, égaré aujourd'hui par la passion, et qui demain maudirait sa folie. L'auteur veut bien donner raison à la raison; il veut bien que le spectateur conclue comme le père, mais il veut avant tout qu'il comprenne la passion du fils, sans quoi il n'y aurait plus de pièce, et pour cela il s'attache à rendre la courtisane intéressante. Il ne suffit pas qu'elle allume la passion, il faut qu'elle la justifie. Là est le danger moral pour le spectateur.

Il y a à côté une pièce toute difl'érente. Le fils a aimé une jeune fille honnête, placée par le sort audessous de lui. Il a abusé d'elle. La possession a détruit son amour; sa maîtresse n'est plus pour lui qu'un embarras, et il en est à la seconde phase de ces sortes de liaisons; il suppute le nombre de billets de banque qui seront nécessaires pour une séparation à l'amiable. Il y a des filles qui, sans être des courtisanes, se laissent entraîner à un amour dont elles prévoient que le mariage ne sera pas la conclusion, assez semblables à ces banquiers américains dont on dit qu'ils ont besoin de faire d'abord une

faillite pour se mettre à même de commencer leur fortune sur des bases sérieuses. Mais la jeune fille dont je parle n'est pas de celles-là; son honnêteté n'est pas une honnêteté conditionnelle; elle a été très positivement et très effectivement trompée; elle croirait descendre au dernier degré de l'avilissement si elle acceptait de l'argent en échange de son honneur. Le tort qui lui a été fait est le plus grand dont une créature humaine puisse souffrir, et le menteur qui a commis envers elle cette injustice est le plus criminel des hommes s'il ne la répare pas. C'est au moment où il songe à se dérober, comme le voleur qui, nanti des produits de son crime, cherche les moyens d'en jouir sans tomber sous les mains de la justice, que le père apparaît et fait entendre la voix du devoir : ce Paie ta dette; il n'y en a pas de plus sacrée. Tu as menti, dégage ta parole. Tu as volé, restitue! Elle ne taime plus, depuis qu'elle te voit tel que tu es; ce sera ton châtiment. Toi, tu ne l'as jamais aimée. Vous serez malheureux ensemble, et, par-dessus ton malheur, tu auras le sentiment d'avoir été, par ton inconduite, la cause de votre commune misère. Il vaut mieux souffrir la pauvreté et la honte, que de braver la voix de la conscience, et de persévérer dans le plus cruel et le plus odieux déni de justice. )) Voilà un père de comédie qui est moins banal que l'autre . Je ne lui promets pas de succès au théâtre ; et je n'ose pas, hélas! lui en promettre dans la vie. Bon nombre de romans anglais roulent sur la chasse au mari. Tantôt c'est la mère, malgré sa fille;

et tantôt la mère et la fille sont d'accord pour tendre leurs panneaux. Les moyens ne varient pas beaucoup d'un romancier à l'autre; mais on a le choix entre trois conclusions. Ou elles ne prennent qu'un chercheur de dot; et alors, quand le mariage est fait, chacun des époux s'aperçoit qu'il a été volé. Il ne leur reste d'autre consolation que de se mettre en chasse tous les deux pour faire de nouvelles fourberies. Ou bien le mari est un innocent qui s'est laissé tromper. Il n'inspire pas d'intérêt; ce n'est qu'une bête. Si au contraire c'est la fille qui est trompée, elle est intéressante, parce que sa chute est plus profonde, qu'elle était moins armée pour s'en préserver et qu'elle ne l'est pas du tout pour se relever par des moyens honnêtes. La fille mal mariée et la fille séduite sont également dignes de notre pitié. C'est l'éternel sujet de la préoccupation du moraliste et du législateur, et je gémis d'ajouter que c'est leur éternel échec.

La société chrétienne autrefois reposait sur le mariage indissoluble. Il y avait deux mondes : celui de la polygamie, et celui du mariage indissoluble. Nous avons ajouté, au mariage indissoluble, deux correctifs : le divorce et Tadultère. Le divorce, qui est l'adultère légal ; Fadultère condamné par les lois, facilité, encouragé par les mœurs.

Il y a des filles élevées de telle façon, et placées dans de telles conditions, que leur vertu, quand elle n'est pas soutenue par des idées religieuses, est presque un miracle. Il y en a (ce sont les plus

malheureuses^, qui ont à résister aux conseils et à l'exemple d'une mère; il y en a qui sont jolies et qui ont faim. Il y en a, dans les fabriques, qui luttent chaque jour contre un patron, un fils de patron ou un contremaître. Ce n'est pas seulement le père que je voudrais invoquer contre les corrupteurs de filles; ce n'est pas seulement la morale, c'est la loi. Bien peu de pères ont su conserver dans leur famille la majesté de leur situation. Ce sont des rois détrônés; leur autorité leur échappe, quand le fils a vingt et un ans; le fils, pendant sa minorité, rit de l'autorité paternelle, parce que son siècle lui apprend à rire de tout. La morale est la religion, ou une religion. La religion, il n'y en a plus. Une religion! Pour que la morale soit par elle-même une religion, il faut toute la sainteté, toute l'incorruptibilité des mœurs familiales. Puisque tout ce qui avait une force morale s'abaisse, n'hésitons pas à recourir à la force des lois. A morale relâchée, législation sévère. La promesse de mariage non suivie d'effet est un crime; l'abandon de la mère, après une paternité clandestine, est un crime aussi, le plus grand des crimes. C'est même un assassinat, puisqu'il est prouvé que la mortalité des enfants naturels est plus grande que celle des enfants légitimes. Vous créez un paria et une prostituée, et vous vous croyez un bon citoyen? La recherche de la paternité entraînera des abus. Je le crois, mais il y aura des juges. La loi, telle qu'elle est, protège la force contre la faiblesse. C'est un arrangement auquel, pour ma part, je ne puis sous-

crire. J'admire qu'il y ait des femmes pour réclamer les droits d'hommes, dont elles ne sauraient que faire, et qu'il n'y en ait pas pour réclamer les droits de femmes, dont elles sont indignement spoliées. Seraitce à cause du mot terrible des femmes honnêtes : Tant pis ^jour elles? Ce mot-là n'est ni humain ni chrétien. C'est pour le vice qu'il faut être impitoyable; mais il faut avoir des entrailles pour les vicieux. Plus on est austère pour soi, plus on est digne de sentir la pitié pour les autres, et de travailler à leur relèvement.

Sous l'ancien régime où la question de noblesse primait tout, on appelait surtout mésalliance l'union d'une famille noble avec une famille roturière, ou simplement avec une famille moins qualifiée. Il y avait aussi des mésalliances dans la bourgeoisie et même dans les corps de métiers. Toute la société reposait sur les privilèges, et par conséquent sur le maintien des corporations, depuis la plus humble, entre ouvriers, jusqu'à la pairie, qui ne se confondait pas volontiers avec la simple noblesse. Les déclassés, dans ce temps-là, étaient, par le fait même de leur déclassement, des révoltés. La mésalliance est bien moins grande aujourd'hui, où il n'y a plus d'autre noblesse qu'une bonne éducation. On dit, je ne sais ce qui en est, que plusieurs ducs ont épousé des filles de grands marchands de vin. Ces duchesses tiennent leur rang comme les autres, parce qu'elles ont les mêmes habitudes et le même langage, ayant été élevées dans les mêmes pensionnats. S'il y avait

des tabourets chez madame Garnot, elles n'y seraient pas déplacées. La seule mésalliance qui subsiste dans notre société d'égaux, c'est l'union de deux esprits élevés dans des directions tellement dilîérentes, qu'il leur est impossible de jamais se rencontrer. Voici une femme que je pourrais nommer, qui fait des vers vaporeux, et dont le mari est tanneur, mais tanneur uniquement occupé de sa profession, très au courant des cuirs et peaux, et ne voyant, ne comprenant rien au delà. Et voici un poète, un vrai poète avec estampille, puisqu'il est édité par Lemerre, dont la femme est licenciée es sciences mathématiques. Je les prends dans mon entourage. Un de mes amis a épousé une fermière, qui sait faire les fromages dans la perfection; elle sait aussi un peu d'orthographe. Il est membre de l'Institut. En voici un qui est athée militant; sa femme ne sort pas de l'église. Que peuventils se dire? Gomment dirigent-ils ensemble l'éducation de leurs enfants? Madame Paul entraîne tous les soirs son mari dans le monde. Il voudrait travailler. L'été, elle le conduit sur les plages les plus mondaines. Au contraire, M. Auguste veut que sa femme parade dans tous les salons; il la couvre de bijoux; il a mis ses enfants en pension pour ne manquer ni une course ni une soirée; il avait épousé une femme d'intérieur, qui voudrait vivre retirée, bien gouverner sa maison et avoir toujours les enfants sous la main. N'est-il pas vrai que mon monde est votre monde; et que ces contrastes se retrouvent autour de vous comme autour de moi?

La conséquence serait de ne se marier qu'avec réflexion. Et c'est vraiment, comme je l'ai dit, ce que font la plupart des gens. Il me reste à noter, parmi les réfléchissants, ceux qui réfléchissent mal. Il y en a beaucoup qui se vantent à tort de leur sagesse. A quoi réfléchissent-ils? Aux goûts, au caractère, aux habitudes, à l'éducation, aux croyances? Non; à l'argent; à la dot de ce côté-ci, à l'aptitude professionnelle de ce côté-là. Moi, je n'épouse que trois cent mille francs et autant d'espérances. Moi, je veux un agent de change. Je veux un député. Quel malheur dans ce dernier cas ! Voilà un homme voué aux candidatures à perpétuité.

Sans doute, trois cent mille francs; mais je les veux en espèces sonnantes, ou en valeurs de tout repos immédiatement réalisables. Je veux savoir s'il y a des dettes occultes, des responsabilités; quelle est l'humeur des ascendants, s'ils sont dépensiers ou économes; s'ils sont susceptibles d'avoir des caprices; si leur santé est solide ou caduque. Vous me parlerez de la jeune personne une autre fois. C'est une chance à courir. Si elle me plaît, je m'en réjouirai; si elle me déplaît, je lui ferai à l'écart un sort tranquille, et elle pourra se livrer à ses manies, pourvu qu'elles ne soient pas dispendieuses. L'important est que je paie mon étude. Mes échéances sont à quatre-vingtdix jours. Il faut que le mariage soit conclu d'ici là.

Les mœurs menacent la famille; et il n'y a que la famille qui puisse refaire les mœurs. Prêcher les adultes, c'est quelque chose, ce n'est pas grand'chose. Les

auteurs dramatiques et les romanciers pourraient beaucoup, s'ils voulaient. Ils ont une bien autre force que les moralistes. Je vous demande si vous connaissez rien de plus attrayant et de plus amusant que les oeuvres d'Alexandre Dumas, ou celles de Meilhac et Halévy ; et rien de plus ennuyeux que les miennes? Mais allez donc enrégimenter Meilhac parmi les moralistes ! Il veut bien être moral, mais prédicateur, jamais! Il veut rester ce qu'il est; et s'il devenait autre chose, il ne nous servirait plus à rien. C'est le cercle vicieux éternel. Dans cette situation j'invoque la loi, les écrivains, les moralistes; j'invoque surtout l'éducation: j'invoque les croyances religieuses, partout où elles existent. Je me plains de l'article du code civilfqui interdit la recherche de la paternité. Je ne suis pas avec mon siècle quand il facilite le divorce, quand il cache la religion comme un objet défendu, et quand il remplace l'éducation par une orgie d'instruction. Je lui conseille de ne pas se marier étourdiment et de ne pas se marier aveuglément. En un mot je lui prêche tant que je peux la sagesse, depuis plus de cinquante ans, tout en ayant bien peur d'avoir toujours prêché dans le désert.

Une singulière folie s'était emparée de la France vers 1880. On avait entrepris de faire la guerre au clergé catholique au nom de la liberté de conscience. Une petite guerre, disaient ceux qui la faisaient. Moimême, un jour, à la tribune, me plaignant de cette guerre, je l'appelai, par esprit de conciliation, une petite guerre. M. Goblet m'interrompit sur-le-champ. C'est un homme qui pousse la sincérité jusqu'à la bravoure. — Non, monsieur, dit-il, une grande guerre. — Je crois que c'est moi qui avais raison. On ne gagne rien à grossir ses erreurs. Il vaut mieux les adoucir quand on ne peut pas les cacher. En 4871, on avait tué un évêque et quelques dominicains : c'était vraiment une grande guerre; m.ais en 1879, on n'a pas tué les religieux, on s'est contenté de les expulser. Le conseil municipal n'a pas mis les ouvrages spiritualistes au pilon; il les a seulement expurgés, conformément à l'ancienne méthode des jésuites.

Gela ne rappelle que de très loin les Dragonnades. C'est une petite guerre. Elle était, quoique petite, fort incommode, et fort contraire aux principes de la liberté que nous professons. Ce qu'elle a fait, sans rime ni raison, d'ennemis à la République, est incalculable.

Ces levées de boucliers contre les religions et les idées religieuses se renouvellent périodiquement en France et sont ordinairement suivies d'une accalmie. C'est aussi ce qui est arrivé à celle-ci. Ce n'a été pendant quelques mois qu'article 7, décrets de dispersion contre les congrégations non autorisées, suppression des aumôniers, renversement des calvaires, abolition du serment judiciaire : « Je ne saurais prêter le serment que vous me demandez, disaient les témoins. Ma conscience s'y oppose. » On fit une loi pour leur donner l'option entre le serment et une simple parole d'honneur : (( Jurez-vous de dire toute la vérité? — .raime mieux me borner à le promettre. — A votre aise. — On était déshonoré dans ce temps-là si on assistait à une messe mortuaire par déférence pour la famille d'un ami. Tout ce tumulte a pris lin en 1885 comme il avait commencé en 1879, sans que personne pût dire pourquoi. Les plus farouches montagnards se sont remis à envoyer des lettres de faire-part pour le mariage de leurs enfants, avec invitation d'être présents à la bénédiction nuptiale « qui leur sera donnée, etc. » Ils ont assisté sans broncher à des messes mortuaires; ils en ont fait dire. Ils ont acheté pour leurs enfants des fables de La Fontaine non

expurgées. Ils ont renoncé à leur faire croire que le nom de Dieu n'avait jamais été prononcé par aucun de nos écrivains. Vous verrez qu'au premier jour un conseil municipal arriéré fourrera des crucifix dans son mobilier d'école. Déjà on enseigne aux enfants leurs devoirs envers Dieu, ce qui est gros comme le monde. J'avais vainement réclamé l'insertion de ces trois mots dans le texte de la loi. On avait failli me lapider. On les a écrits en toutes lettres dans le règlement. En un mot, la France est revenue tout doucement à ses anciennes habitudes, sinon à ses anciennes croyances.

Pendant les cinq années terribles (cinq années! voyez comme cela a duré!) on était surtout mal noté quand on assistait à un mariage religieux. On se contentait de la mairie. Je n'ai pas un mot à dire à ceux qui le faisaient par conviction. Ceux qui le faisaient par obéissance n'étaient pas pour cela de grands criminels. Bannissons avec soin ces qualifications exagérées. Ils étaient lâches, voilà tout. J'en connais qui voudraient bien à présent avoir été mariés à l'église, non par scrupule de conscience, mais par scrupule de mondanité. Et ce n'est peut-être qu'une lâcheté de plus.

Vous savez, madame, en quoi consiste le mariage civil comme cérémonie. Vous avez passé par là. Je gage que vous y avez à peine pris garde. Vous étiez toute aux préoccupations du mariage religieux, qui était pour vous le vrai mariage. Le principal caractère du mariage civil est de manquer absolument de

prestige. Les mairies de campagne ressemblent à une chambre d'auberge de bas étage, où le lit serait remplacé par une table à écrire. Dans la plupart des grandes villes, à Paris même, on vous marie dans une chambre dont les quatre murs sont blanchis à la chaux, ou couverts d'un papier vert défraîchi, avec un portrait gravé de M. Carnot pour tout ornement. Un bureau pour M. le maire, un pupitre pour le secrétaire, huit fauteuils de pacotille pour les mariés, les ascendants et les témoins, des banquettes mal rembourrées ou des bancs de bois pour les assistants, voilà tout ce qu'on vous offre en fait de magnificence. C'est là qu'on se rassemble pour attendre l'heure de la cérémonie. En général, on n'attend pas trop longtemps. Au moment où on commençait à tirer sa montre, un huissier ouvre une porte bâtarde en disant : « Monsieur le maire 1 » Tout le monde se lève, et le maire monte sur l'estrade, suivi de son secrétaire. Il est vêtu comme vous et moi, M. le maire; en veston ou en redingote, n'ayant pour marque de sa dignité qu'une écharpe tricolore. « Asseyez-vous. » On s'assied. Le secrétaire marmotte un ennuyeux procès-verbal, contenant surtout les noms et prénoms des futurs époux et ceux de leurs ascendants. Quand la lecture est achevée, le maire se lève, et donne lecture des articles 212, 213 et 214 du code civil. Il lit aussi l'article 226, qui est ainsi conçu : « La femme peut tester sans l'autorisation de son mari. » Cette lecture faite, le maire demande s'il y a un contrat de mariage (la réponse est consignée au

154 LA femmp: du vingtième siècle.

procès-verbal), le secrétaire avertit l'assistance de se lever. C'est le moment solennel. Le maire prononce cette formule : « X*** (l'époux), vous déclarez prendre pour épouse (le nom de l'épouse) ici présente? )) L'époux répond : « Oui. » Même question à l'épouse; même réponse. Le maire : « Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage. » On se rassied. Le mariage est fait. Personne n'a entendu ce qui se disait au milieu des conversations. Ce n'est pas la peine d'écouter, dit-on; ce n'est qu'une formalité. En effet, ce n'est qu'une formalité. Les mariés et les quatre témoins signent le registre avec le maire, et chacun rentre chez soi. Durée : dix minutes; et, en comptant les signatures, un quart d'heure.

Lorsque le maire connaît les mariés et se trouve en présence d'une personne de quelque importance, il est d'usage qu'il prononce un petit discours avant de procéder au mariage. Il faut pour cela que le maire ait quelque habitude de la parole ou au moins qu'il ait reçu de l'éducation. Ce discours, quand il est bien fait, donne quelque solennité au mariage. Et pourtant, même dans cette condition, le mariage civil ressemble terriblement à n'importe quel contrat signé dans l'étude d'un notaire. Je ne vois d'autre différence que l'écharpe. Comptez aussi, si vous voulez, l'obligation imposée aux époux de se lever pour prononcer le oui sacramentel.

Du temps que j'étais député, on me pria de servir de père pour la cérémonie du mariage à une jeune paysanne. Nous nous rendîmes, en cortège, avec tous

les invités marchant deux à deux, de la maison de sa mère jusqu'à la mairie, et ensuite de la mairie à l'église. Nous avions tous des rubans blancs à la boutonnière, et les dames, une rose à la main. Nous étions précédés d'un violon, qui ne sortait pas du Conservatoire de musique. Il me semblait que je jouais un rôle dans un opéra-comique, et quand le maire, qui était mon ami et mon blanchisseur, me serra la main sur le seuil de la maison commune, je regrettai qu'il ne fût pas en costume de bailli avec un petit manteau noir sur l'épaule et une perruque poudrée sur la tête. En y réfléchissant, je compris que ces paysans étaient plus sages que nous. Ils sortaient au moins ce jour-là de leurs habitudes ordinaires. Ils étaient avertis par des signes sensibles de l'importance de l'acte auquel ils assistaient. Je les trouvai fort gais et même un peu trop bruyants après le dîner de noce ; mais pendant ces deux promenades, ils étaient graves et recueillis comme ils le furent à l'église. Je suis sûr que les deux intéressés, et surtout la jeune femme, se croyaient à une procession, et qu'ils suivaient leur pauvre violoneux avec une émotion religieuse.

On s'est demandé bien des fois, pendant l'épidémie des mariages civils, comment on pourrait s'y prendre pour remplacer la solennité religieuse et donner à la cérémonie civile une importance proportionnée à celle de l'acte qu'elle consacre.

Il y a trois choses : le lieu, les acteurs, la procédure.

Le lieu. Je ne vois pas comment on embellirait les mairies. La plupart des communes font ce qu'elles peuvent; on n'ira pas jusqu'à leur proposer de s'endetter pour faire dorer et enluminer les salles de mariage.

Si M. le maire, au lieu de ceindre une écharpe, endossait un habit brodé, je me demande quelle mine il aurait sous cet accoutrement dans la plupart des communes rurales. Et puis nous avons perdu le respect de l'uniforme. Il faudrait pour le faire revivre réformer toutes nos habitudes et obérer tous nos fonctionnaires. Celui-ci, tout seul au milieu de ses administrés en blouse, paraîtraitun carême-prenant. About voulait se servir des pompiers pour lui constituer une garde d'honneur. Oui, la salle aurait été entourée de draperies et de guirlandes; la musique (le violoneux) aurait raclé l'air de Joconde a Quand on attend sa belle... )>; le maire serait arrivé en costume brodé d'argent, et en sabots, avec une escorte de pompiers au casque étincelant, au panache rutilant. Les pompiers, au moment solennel, auraient mis le sabre au clair. Quel faste, mes amis ! Et quel spectacle grandiose, bien fait pour enseigner aux populations la majesté de la loi, et pour faire comprendre aux jeunes époux la sainteté de leurs engagements !

De ces agréables rêveries, qui hantent quelques cerveaux, je ne veux retenir qu'une chose, c'est que nos âmes sont moins matérialistes que nos habitudes. Nous nous croyons de grands garçons parce que nous supprimons les formules religieuses et les cérémonies du

culte; mais à peine les avons-nous proscrites, qu'un secret instinct nous pousse à essayer de les remplacer. C'est ainsi qu'après la proscription des religions sous la Terreur, naquit la secte des théophilanthropes qui empruntaient à la religion tout son appareil, ne pouvant lui emprunter que cela. Ils auraient bien voulu être des croyants ; mais ils n'étaient que des comédiens, et, pour comble d'horreur, ils en avaient le clair sentiment. Le public, qui le sentait comme eux, sifflait à outrance. Il y avait parmi eux des hommes d'esprit, auxquels il ne manquait que de pouvoir s'appuyer sur une tradition d'un siècle ou deux. Mais cela leur manquait terriblement. Ils disaient comme Napoléon le Grand : « Que ne suisje mon petit-fils! »

Il ne s'agit pas seulement d'avoir une cérémonie, il importe de l'avoir belle, et comparable aux cérémonies de l'Église. Les églises de village sont souvent indigentes : quatre murailles branlantes, avec des saints taillés à coups de hache, et barbouillés, au hasard, de bleu et de rouge. Mais c'est l'église; l'église qui rappelle le berceau et la tombe, où tout parle de devoir et de sacriflce, de Dieu et de la vie à venir. Elle est pauvre dans son aspect, mais riche et puissante dans ses promesses. Elle a un passé de vingt siècles, et les siècles des siècles, sœcula sœculoriDn, pour avenir. Elle s'embellit à mesure qu'on s'élève dans la civilisation; elle devient une merveille de l'art; elle se couvre de chefs-d'œuvre; elle lance vers le ciel ses clochetons aériens, et s'emplit de chants et

d'harmonie. C'est le charme de la société humaine, sa poésie, sa force. Le ciel et la terre s'unissent sur ses autels.

Nous ne comprenons pas, nous autres hommes, ce qu'est pour une femme son église. Y entrer en voiles blancs, au bras de son bien-aimé, aux sons de l'orgue, dans un nuage d'encens, au milieu de tous ses amis émus et souriants, c'était le rêve de son enfance, et ce sera le souvenir de toute sa vie. Elle n'oublie rien, ni les fleurs, ni les cierges, ni les doux chants des enfants de chœur, ni la voix mourante du vieux prêtre, ni l'anneau passé à son doigt tremblant, ni l'étole posée sur sa tête, ni la bénédiction sacrée, ni, derrière la porte de la sacristie, le chaud embrassement de sa mère. Le grand bonheur des petites filles qui viennent de quitter la poupée, c'est de travailler au trousseau de leur sœur aînée, en attendant leur tour. On ne peut pas retrancher tout cela de la vie d'une femme. — Peut-on le retrancher de la nôtre?

Nous avons beau étudier l'arithmétique et l'algèbre. Oui, je le reconnais, deux et deux font quatre. Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite. Le contenant est plus grand que le contenu. Il faut disposer toute chose pour en tirer le meilleur parti possible, to make the hest of it. Mais le cœur, mes amis! et l'amour, et la jeunesse, et le bonheur, et l'éternité, qu'en faites-vous? Et que faites-vous du rêve? Est-ce que le rêve n'est pas aussi une réalité, par le bonheur de rêver? Vous ne voulez, pas du sentiment. Vous voulez tout soumettre à la

raison. De grâce, mettez la raison à sa place. Elle a besoin d'être armée et ornée. Faites-nous un monde où on puisse vivre. Nous ne sommes dans celui-ci, sachez-le bien, que pour rêver à l'autre, pour y aspirer, pour le gagner en répandant du bonheur autour de nous. Vous êtes si raisonnables que vous me faites froid et que vous me faites peur. J'aime mieux cet autre avec son violon, dans cette rue de village. Il chante mal; mais il chante!

LE MARIAGE A L'EGLfSE

La question des rapports de l'Église et de l'État fera longtemps le désespoir des hommes politiques. Elle est plus difficile dans les pays catholiques que dans les autres pays; et plus difficile en France que dans les autres pays catholiques. La raison en est que le catholicisme est, de toutes les religions, la plus puissante et la plus envahissante, et qu'il a affaire chez nous à des esprits impatients de toute servitude. Nous exigeons impérieusement la liberté, quoique nous ne sachions pas nous en servir; nous en sommes, à doses égales, affamés et ignorants. Nous étions croyants autrefois; nous sommes devenus sceptiques, et du scepticisme nous sommes tombés dans l'indifférence, qui est le pire des états. Il semble donc que nous devrions laisser ample carrière aux idées religieuses, pourvu qu'on ne nous les impose pas; et en fait nous ferions bon ménage avec les idées religieuses, sans les prêtres, qui s'en attribuent

OU à qui nous en attribuons la propriété et que nous ne pouvons souffrir à cause de leur esprit de domination. Quand je dis nous, on comprend de qui je parle. Je signale ici un travers que les honnêtes gens ne partagent pas, mais qui n'est que trop répandu. C'est notre aversion pour le prêtre qui nous fait ennemis de Dieu; et notre profession d'ennemis de Dieu et d'ennemis des prêtres rend la pratique du concordat très difficile. Chacun prend le concordat par une anse différente. — Quoi, dit l'ultramontain, avec votre concordat, un juif fera des évèques? — Avec votre concordat, répond le libre penseur, un juif salarie les évêques! — Pourquoi celui-ci les paye-t-il, puisqu'il ne s'en sert pas? Et pourquoi celui-là les nomme-t-il, puisqu'il n'y croit pas? Les uns veulent que le pape soit roi, et les autres que le roi soit pape, comme en Turquie, en Russie, en Angleterre, en Chine et en Perse. D'autres veulent qu'il n'y ait plus de pape. Tout cela est impossible dans la pratique, et facile sur le papier. Il faut donc revenir au concordat. Mais le concordat est également difficile en pratique et en théorie. C'est la mer à boire. Tous les concordats sont fatalement mauvais; et les bons concordats, si un tel phénomène pouvait se produire, deviendraient mauvais parce qu'on s'en servirait mal. Cette solution, qui est la pire de toutes au point de vue de la logique et du sens commun, est pourtant celle qui rallie la plupart des bons esprits parce qu'elle a l'avantage de remplacer les révolutions par des transactions.

Voulez- VOUS VOUS rendre compte, par un fait saisissant, de l'importance de la question religieuse? Considérez seulement ceci : un vieillard relégué dans un jardin de Rome, sans autre garde que quelques douzaines de soldats mercenaires, et sans autre trésor que les aumônes qu'on lui fait, est le seul souverain de TEarope qui ait forcé M. de Bismarck à reculer. Combien de fois, depuis un siècle, a-t-on décrété, ici ou là, qu'il n'y avait plus de religion et que ce serait un crime d'en avoir une? Les efforts inouïs de la Révolution française pour exterminer le clergé ont abouti à une parodie, les théophilanthropes, et à une restauration, le concordat de 1801. L'Église n'avait pas attendu 1801 pour renaître. Quand Bonaparte lui rendit officiellement la vie, elle vivait dans plus de trente mille communes. Le cardinal Consalvi négociait avec le premier consul le relèvement des autels; et pendant ce temps-là l'Église gallicane tenait son deuxième concile à Notre-Dame.

Pourquoi vous conté-je, à propos de l'éducation des filles, ces détails sur le concordat? Je suis en plein dans mon sujet. Vous avez tous les jours un parti à prendre, dans votre ménage, sur les rapports de l'Église et de l'État. Nous retrouvons là toutes les formes usitées dans la politique. Il y a le ménage théocratique; c'est celui où le mari et la femme ont la même religion, et sont l'un et l'autre également religieux; et le ménage libre penseur, où l'homme et la femme sont d'accord pour bannir toute religion; et enfin le ménage concordataire. Celui-ci est le plus

commun. On peut presque dire que tous les ménages sont concordataires, et que les ménages théocratiques et les ménages libres penseurs ne sont que des exceptions.

Permettez-moi en conséquence de ne m'occuper que du concordat. Ce n'est pas qu'on supprime la difficulté en supprimant la religion, ou en supprimant la philosopliie. Au contraire , la difficulté revient par tous les côtés; et d'ailleurs, il n'est pas permis de supposer que les deux parties contractantes persévéreront jusqu'au bout dans leurs négations. Persévérer! Une merveille. C'est à peine si ce mot-là est humain. La mort même n'est pas la consécration de la paix; au contraire, le mort est plus gênant que le vif. Il peut se survivre par son testament, et le pouvoir qu'il exerce alors est d'autant plus redoutable qu'il échappe à tout accommodement. Mais laissons les exceptions, puique les affaires courantes suffiront, et au delà, pour nous tailler de la besogne.

Je dis que la plupart des ménages sont composés d'un pouvoir laïque, qui est le mari, et d'une autorité religieuse, représentée par la femme. Là, comme ailleurs, la force matérielle est à l'élément laïque. Il a en outre la loi pour lui. A la force matérielle et à la force légale, la femme oppose la force morale, qui agit par la persuasion et par la ruse. On ne peut pas dire : Nous irons chacun de notre côté. La femme fréquentera les offices, le mari s'abstiendra, et la liberté de chacun sera respectée. Le catholicisme.

pour parler surtout de la religion qui domine en France, a multiplié les occasions de conflit. Même la fréquentation des offices, qui semble tout à fait individuelle, influe par la fréquence sur la vie commune. Les dévotes ne se contentent pas de la messe du dimanche; il leur faut aussi les vêpres; ou la messe de chaque jour, avec de longues stations à l'église, pour prier ou pour méditer. Il y a des associations de prières, des congrégations, des œuvres, des neuvaines, des rosaires. Je n'en médis pas; je constate seulement. Le mari d'une dévote a peut-être sa liberté, mais il n'a pas sa femme. Il faut payer les frais du culte. Il s'y refuse. Il raye le budget des cultes de l'ensemble de son budget. Tout le monde sait qu'il le paye malgré tout, et qu'il ne lui coûte que plus cher. Il y a des prescriptions religieuses qui s'étendent sur le ménage entier, et se restreignent difticilement à un de ses membres; le maigre, par exemple. L'Église s'est bien adoucie; elle se contente d'imposer le maigre les vendredis ; autrefois, c'était le vendredi et le samedi de chaque semaine, la veille de toutes les grandes fêtes, les quarante jours de carême; en tout, un grand quart de l'année. Toutes les familles ne peuvent pas faire la dépense des deux ordinaires. La femme peut s'astreindre aux privations les plus dures, au risque de compromettre sa santé; mais les enfants?

A chaque pas, pour ainsi dire, dans la vie, on trouve l'Église devant soi. Il y a d'abord le baptême. Puis vient le catéchisme, suivi de la première com-

LE MARIAGE A l'ÉGLISE. 165

munion et de la confirmation. On vous demandera aussi, avec plus de douceur, de faire suivre par vos enfants le catéchisme de persévérance. La mère leur fera réciter leurs prières matin et soir dès qu'ils seront en âge de les bégayer. Ils diront le Benedicite et les grâces à tous leurs repas. Quand ils apprendront à lire il faudra choisir les livres. Et puis il faudra choisir l'école.

L'enfant ira-t-il à l'école communale, ou à l'école congréganiste? On pouvait s'entendre, jusqu'en 1880. Nous avions, si je puis le dire, des écoles de conciliation. Le législateur avait cru respecter la liberté en donnant aux conseils municipaux le droit de mettre à la tète de l'école communale un congréganiste ou un laïque. Quel que fût d'ailleurs le maître, les élèves observaient les pratiques de leur culte conformément à la volonté de leurs parents. On disait la prière catholique pour les catholiques, qui étaient la majorité; les protestants et les juifs avaient des aumôniers quand cela se pouvait. Ils étaient respectés dans leurs croyances; toutes facilités leur étaient données pour en accomplir les rites. On pensait qu'il résultait de cette promiscuité une leçon de tolérance, et que les citoyens appartenant aux différents cultes n'en vivraient que plus aisément ensemble s'ils avaient été accoutumés dès l'enfance à se comprendre, à s'aimer et à s'aider.

A partir de 1879, on a compris la tolérance légale d'une autre façon. Sans doute l'école communale, appartenant également à tous les citoyens, doit rece-

voir tous les enfants, quel que soit leur culte; mais tandis qu'on en concluait jusque-là que tous les cultes seraient pratiqués, on prescrivit désormais de n'en pratiquer aucun. C'était bien l'égalité entre tous les cultes, mais l'égalité dans l'oppression. On donnait pour raison que, s'il y avait dans l'école un enfant voué par son père à la libre pensée, il fallait, pour respecter sa liberté, non seulement, comme autrefois, le dispenser des exercices religieux, mais interdire les exercices religieux à ses camarades, de peur que sa conscience ne fût blessée par le spectacle des superstitions. On ne manqua pas d'objecter aux auteurs de ce système que la susceptibilité de leur jeune libre penseur était exagérée jusqu'au ridicule; qu'il devait se contenter d'être libre et laisser les autres jouir de leur liberté; qu'il devenait, en imposant cette interdiction, un ennemi de la libre conscience; et qu'enfin, il aurait l'inconvénient, dans la plupart des écoles, de ne pas exister. Et en effet, dans les époques où la loi ne prend pas le soin de susciter elle-même des pères libres penseurs, il n'y a pas un père sur mille qui exprime la volonté de soustraire son enfant à toute pratique religieuse. Mais je ne discute pas ici les fameuses lois de 1880, contre lesquelles je me vante d'avoir fait ailleurs une campagne acharnée. Je ne dis pas non plus que l'école communale soit une école antireligieuse; je me borne à dire que c'est une école dont tous les cultes sont bannis. Partout où cela a été possible, les catholiques ont placé à côté de cette école une école catho-

lique libre. C'est entre ces deux écoles que les parents ont à choisir. La loi donne l'option au père, ce qui ne veut pas dire que ce soit toujours lui qui décide.

En général, les pères incrédules s'accommodaient très bien de l'ancien régime de nos écoles. Tout en ne croyant pas, ils acceptaient de laisser élever leurs enfants dans une croyance qui sans doute s'évanouirait avec l'âge, et qui pouvait être un guide utile pendant cette période de la vie où l'on est incapable de se former à soi-même une règle de conduite. Ces pères accommodants résistent beaucoup plus à l'envoi de leurs enfants dans les écoles congréganistes. D'abord, c'est l'acceptation d'un drapeau, ce qui est gênant, même pour le père. Et ensuite, la religion est enseignée dans ces écoles avec un soin si grand, et dans un esprit si particulier, qu'il en résulte, pour toute la vie, des croyances et des habitudes. La même crise se reproduit dans les familles aisées, quand il s'agit du choix entre un lycée et un petit séminaire.

Je ne parle que des garçons. La difficulté est encore plus grande pour les filles. Le père consentira volontiers à ce que sa fille soit élevée dans des idées religieuses. Dans sa pensée, il convient qu'une femme soit croyante, sans devenir ce qui s'appelle une dévole. Il n'aimera pas qu'on la mette dans un couvent, parce qu'il est persuadé qu'elle sortira de là très confite en dévotion ; si elle entre au lycée, il approuvera qu'on l'élève chrétiennement, lors même que dans le lycée à côté, il fait le difficile pour son frère.

Je crois bien raconter les choses comme elles sont.

Il s'en faut que j'approuve cette conduite. Je déclare au contraire qu'elle n'a pas le sens commun. Un homme qui pense et agit ainsi n'a pas de morale; il n'est guidé que par un sentiment mondain des convenances. Il pratique l'indifférence en matière de religion ; et je ne voudrais pas jurer qu'il ne soit également indifférent en matière de morale. Il déclare, en secouant les deux épaules, qu'il laisse sa femme faire ce qu'elle veut, parce que c'est à elle de savoir ce qui convient à sa fille. Quelquefois, il le dit parce qu'il le pense; et en effet, cette opinion n'est pas déraisonnable en elle-même; très souvent, il se sert de ce prétexte, devant lui-même et devant les autres, pour masquer sa raison véritable, qui est une déplorable indolence.il aime sa fille, mais il n'aime pas à avoir des querelles dans son intérieur. C'est ici la mère, qui très souvent se défie de l'éducation des lycées. Si on appliquait dans les écoles de filles et les lycées et collèges de filles, les idées et les principes qu'on a prônés et développés en 1879 et 1880, il y aurait une insurrection des mères en faveur de l'éducation des couvents. On ne le fera pas. La petite guerre de 1879, entre autres singularités fort étranges, a eu celle de passer à côté des établissements d'enseignement secondaire sans y pénétrer. On se demande pourquoi. Les libres penseurs de sept à douze ans ne pouvaient sans frémir voir des camarades faire un signe de croix ou assister à la messe; mais ceux qui avaient de huit à dix-huit ans assistaient sans péril et sans indignation à ce

spectacle. Nous vivons, mes amis, de contradictions et de mensonges.

Je n'ai pas parlé des enterrements civils, parce que, là au moins, il n'y a plus d'objection à tirer de la paix des familles. Encore cela n'est-il pas bien sûr. La femme veut une chose, la famille du mort en veut une autre. 11 peut y avoir un testament et un codicille. Il y a des sociétés où l'on s'engage à être enterré civilement; ces sociétés ne pardonnent pas à un mort qui ferait mine de leur manquer de parole. On voit des querelles, même sur un cercueil.

Le mariage lui-même est un des problèmes les plus embarrassants. Il ne s'agit pas ici, pour le libre penseur, d'être scandalisé par la superstition des autres, — ou d'une autre. L'Église ne consent à célébrer son mariage qu'à condition qu'il consente luimême à des actes d'allégeance formelle.

D'abord elle attend sa demande. Et puis, après sa demande, elle exige la présentation d'un certificat constatant qu'il a été baptisé et qu'il a fait sa première communion. Ce n'est pas tout, ou plutôt ce n'est rien. Elle exige qu'il se confesse. Il faut qu'il vienne trouver un prêtre, qu'il s'agenouille devant lui, qu'il fasse le signe de la croix, qu'il récite le Confiteor. Cela ne manque pas de gravité. L'Église, qui exige cette démonstration, sait bien que dans la plupart des cas, elle exige une hypocrisie. Elle se contente quelquefois de la démarche, sans exiger l'accomplissement de l'acte. Le prêtre impose une aumône, et délivre un certificat en ces termes :

ad sacrum ijzenitenlix tribunal accessit N... Ce n'est pas, à proprement parler, un mensonge.

Quelquefois aussi, et pour certaines personnes désignées par leur profession ou leurs écrits, elle exige que la confession ait lieu dans l'église, au confessionnal. Elle donne alors un certificat très explicite : (( Audivi coiifitentem. J'ai entendu la confession. » Je connais des hommes très sérieux, très conciliants, très ennemis des situations irrégulières, qui répugnent à se prêter à ces compromissions. Assister à une messe, s'y comporter avec décence, se conformer aux règles imposées à la congrégation, c'est facile et convenable; mais se confesser après avoir fait le signe de la croix, répéter des formules qui contiennent une adhésion formelle, n'est-ce pas se dégrader? N'est-ce pas mentir?

Cette question n'est pas sans analogie avec celle du serment politique. On s'est trouvé d'accord un jour pour abolir le serment politique, qui blessait les scrupuleux, dont les politiques se moquaient, et qui, en fait, ne retenait personne. Mais dans Taffaire du serment, il s'agissait d'une loi à faire ; et dans l'affaire de la confession, il s'agit d'un concordat à modilier. Le pouvoir change de main. L'État n'a eu qu'à vouloir pour supprimer le serment; la suppression de l'exigence du certificat ne dépend que de l'Église. Dans la pratique ordinaire, elle se montre conciliante. Elle tient à garder son droit et à l'appliquer dans les circonstances graves : on ne peut l'en empêcher. Elle dit aux incrédules : « Je ne suis pas religion d'État.

La loi vous permet de vous passer de ma bénédiction. Vous la recherchez volontairement, je vous fais mes conditions. » Il n'y a rien de plus logique. Il n'y a rien de plus incommode.

Ce qui donne à toutes ces questions relatives au mariage et à Téducation des enfants un caractère particulier, c'est qu'elles intéressent en même temps le mari et la femme. Vous ne tenez pas à vous marier à l'église, parce que vous êtes incrédule? Soit ! mais votre femme est croyante, elle se croira en état de péché mortel si TÉglise ne bénit pas votre union. Que faire? Ne pas Fépouser? C'est faire son malheur et le vôtre. Abuser de son amour et de votre ascendant pour l'obliger à se contenter du mariage civil? C'est de l'égoïsme et de la cruauté. Après tout, le scrupule dont il s'agit est un peu exagéré. Tous ceux qui assistent au mariage religieux, l'officiant, les deux jeunes époux, l'assemblée, savent parfaitement ce qui se passe. On ne trompe personne. Il y a peutêtre un gros ennui. Il y a certainement un grand bénéfice. Il n'y a pas de faute morale. On a pour soi l'usage universel, l'approbation du monde, et le consentement des sages.

L'Égl ise catholique et les Églises protestantes consentent aux mariages mixtes. Elles les blâment, mais elles les tolèrent, en cas de nécessité, comme un moindre mal. Le mariage d'un chrétien incrédule avec une femme chrétienne est aussi un mariage mixte.

La cérémonie religieuse ne l'emporte pas seulement par la solennité et la beauté sur la cérémonie

civile. Elle a un caractère religieux, que l'acte civil n'aura jamais, et dont les effets sont importants pour la solidité du lien conjugal et du lien familial. Les différences confessionnelles ont leur importance, que je suis loin de méconnaître. Mais enfin, malgré la diversité des sectes, il n'y a qu'un Dieu, et c'est Dieu qu'on invoque pour sanctifier et consacrer le mariage. Quel est le catholique qui ne verra qu'une formalité insignifiante dans un mariage consacré par un ministre protestant entre deux jeunes gens de sa communion protestante? Et parmi les hommes qui ne croient pas aux dogmes de l'Église catholique, quel est celui qui, ayant d'ailleurs des sentiments religieux, ne se sentira pas lié d'une façon plus formelle par cette invocation de Dieu, faite par un prêtre, dans une assemblée émue et sympathique, en présence du père, de la mère, des parents, des amis, des concitoyens, suivant des rites antiques qui sont aussi des traditions nationales?

Ce n'est pas seulement le lien conjugal, qui est fondé devant cet autel ; c'est le lien familial. 0 la belle coutume de l'Église protestante, de faire présent aux mariés, après la cérémonie, d'une Bible qui contient des pages blanches où l'on inscrira plus tard les grandes dates de la famille! Les enfants, en consultant ce livre, trouvent Dieu au commencement. La famille est une si grande chose qu'il est salutaire et consolant d'y mettre de l'éternité.

Je veux vous raconter une aventure toute récente, une bien petite aventure : la rencontre d'une personne que je connaissais à peine, mais que je m'attendais si peu à trouver dans ce lieu et dans cet état, que je me sens tout troublé rien qu'en y pensant.

Il s'agit d'une femme, et même, à mon avis, d'une jolie femme. C'est la veuve d'un de mes amis, dont vous n'avez pas besoin de savoir le nom. Il était peintre. Je l'avais connu à La Haye, dans un voyage que je fis en 1853 pour passer quelques jours avec Charras. Nous visitâmes le musée, Charras et moi ; il y faisait une copie réduite de la Leçon d'anatomie; il nous laissa regarder sa toile, que nous trouvâmes fort belle. Il parlait très bien le français, et comme nous passions tous les jours une heure ou deux au musée, nous fûmes assez vite en familiarité avec lui. Charras l'invita à dîner avec nous au Yieux-Doole. C'était un si charmant garçon que je sentis, en partant, un

véritable regret de le quitter. Il m'écrivit pour me parler du Poussin; je lui répondis pour lui parler de Rembrandt. Ce beau feu dura une année entière et s'éteignit. Mais quand j'allai en Belgique deux ans plus tard, pour y faire quelques leçons sur la liberté de conscience, il se jeta dans mes bras comme si nous avions été des amis de vingt ans. Il commençait déjà à être célèbre; il avait voyagé en Allemagne et en Italie, mais il était resté Hollandais, et ses toiles, dont le défaut était un peu d'archaïsme, rappelaient les vieux maîtres flamands. Il pensait, comme beaucoup d'artistes, que Paris était le vrai dispensateur de la gloire, et il brûlait de s'y établir. — Pourquoi non? lui dis-je. Vous aurez des amis partout oii vous irez, et des compatriotes partout où on a le sentiment de l'art.

Il vint chez nous, exposa au Salon après trois mois de séjour. Son début étonna les peintres et ravit les critiques d'art. Il était, au commencement de l'été, un des hommes à la mode de Paris. Je ne sais quelle marquise l'emmena à Trouville, sous prétexte d'avoir son portrait peint par lui. Au retour, il exposa, dans son atelier, ce portrait, qui était charmant. On y alla en procession. Les équipages remplissaient la rue, les belles dames encombraient l'escalier. Les commandes vinrent de toutes parts. Pour que rien ne manquât à sa gloire, il fit la conquête d'une jolie fdle et l'épousa. C'était une jeune Flamande qui ressemblait un peu, si on voulait nous en croire, à la femme de Rubens, que Rubens

a immortalisée et trompée. Elle n'avait ni père, ni mère, ni fortune. Mais, lui, il était riche. Entendonsnous; il n'avait rien à lui; mais, selon l'expression consacrée, il gagnait tout ce qu'il voulait. Ils eurent la fantaisie de vivre en grands seigneurs. Elle se donna un beau salon; il eut un atelier magnifique. Il n'était question que de leurs fêtes, non seulement parce qu'elles étaient belles, mais parce qu'ils étaient aimables. Il semblait à tous les invités de cette chère maison, qu'ils étaient les amis préférés de leurs hôtes. Deux beaux enfants leur étaient venus : deux garçons. (( Mais, disaient-ils, nous aurons une fille. » Cette vie de délices dura plusieurs années sans nuages et sans interruption; et puis un jour, sans que rien eût fait pressentir une catastrophe, il mourut. Il mourut en pleine gloire, en plein bonheur et en pleine santé. Il avait juste trente-sept ans, Tàge de Raphaël.

Ce fut un grand émoi dans le monde des artistes, et dans le monde du monde. On ne parla pas d'autre chose pendant huit jours. Sa veuve reçut des monceaux de lettres, et fut célébrée dans tous les journaux comme la plus gracieuse et la plus malheureuse des femmes. On parla d'autre chose au bout de quinze jours; on l'oublia au bout de trois semaines. Entendons-nous : on oublia sa personne, mais non son talent. C'était un de ces talents incontestés, qui durent éternellement, c'est-à-dire une dizaine d'années. On reparla de lui au commencement de la saison suivante, à cause de sa vente, qui eut lieu

dans de bonnes conditions. Les héritiers vendaient non seulement les tableaux, mais le mobilier. La foule élégante inonda l'atelier et les deux salons. Tout était d'un goût ravissant. Tout fut enlevé à des prix fous.

Où était la veuve? Qu'allait-elle faire? Resterait-elle à Paris? Retournerait-elle en Hollande? Avait-elle des parents? Elle ne fournit pas grand aliment à la curiosité, car elle disparut complètement avec ses enfants. On ne tarda pas à savoir qu'elle et son mari avaient poussé l'imprévoyance jusqu'à la folie. Ils devaient de tous les côtés. Tous les tableaux qui garnissaient l'atelier appartenaient à des marchands, qui les avaient eus de lui à bon marché, qui les revendirent très cher au public, et qui se crurent généreux parce qu'ils donnèrent à la veuve de quoi subsister pauvrement pendant un an ou deux. Elle fut, les premiers jours, étourdie et abattue par son malheur; puis elle pensa à ses enfants, et commença le rude métier de solliciteuse. Elle s'adressa mal et fut éconduite presque partout. Quelques-uns des fournisseurs prétendaient qu'ils n'étaient pas intégralement payés, et menacèrent de procès. Elle consulta son avoué, ce Ils sont de mauvaise foi, dit-il, et d'autant plus coupables que votre mari se laissait voler et qu'ils ont fait sur lui des bénéfices honteux. Mais il était si désordonné dans ses affaires, que je ne puis répondre de ce qui peut arriver. » Elle prit peur. Quelques amis auxquels elle s'ouvrit sur ses inquiétudes furent loin de la rassurer. « Il était, lui dirent-

ils, comme tous les grands artistes. Il ne voyait que son art, et multipliait les folies et les fautes dans ses affaires. Nous l'avons souvent averti, mais nous parlions à un sourd. — Cependant il n'a pas commis d'indélicatesse? — Non certes; mais il a mis, par insouciance, les apparences contre lui. Évitez les procès SI vous le pouvez. Il ne faut pas donner d'occasion à la malignité. Vous savez comme on traite les hommes de génie, etc., etc. »

Elle prit un grand parti. Elle résolut de tout abandonner et de disparaître. Elle était persuadée avec raison que personne ne perdrait rien, et que cette résolution mettrait fin à tous les procès et à tous les bruits malveillants. Elle pensa à retourner en Hollande, mais elle était faite à la vie de Paris, et elle avait entendu souvent répéter qu'il y avait à Paris plusieurs mondes impénétrables les uns aux autres. Elle irait au loin, dans un faubourg où les gens du monde n'ont jamais mis le pied, et où elle vivrait pauvrement au milieu des ouvriers. L'avoué voulut lui représenter qu'elle pourrait tirer quelque chose du naufrage, en ergotant, en disputant. Mais elle lui dit de tout payer, de tout abandonner; s'il restait quoi que ce soit, de le garder pour ses enfants qui le lui réclameraient un jour. Elle donna congé de son loyer, renvoya ses domestiques sans garder même une servante, mit tout ce qui lui restait dans une grande malle qui fut chargée sur un fiacre, et s'en alla tout de suite sur les hauteurs de Belleville, où elle était sûre de ne rencontrer personne qui la

connût. Elle loua deux petites chambres assez misérables, en reprenant son nom de fille. Elle avait quelques centaines de francs devant elle, et se disait avec la naïveté d'un enfant : (( Je travaillerai ».

Pendant les premiers jours, elle se félicita de sa résolution, qu'elle trouvait courageuse et presque héroïque. « Qu'aurais-je fait à rester dans ce milieulà? disait-elle. Tout le monde m'aurait dédaignée et méprisée. J'aurais fait honte à mes anciennes amies. Elles m'auraient consignée à leur porte, ou reçue par pitié; tandis qu'ici je vivrai tranquillement sans rien demander à personne. Les privations ne me font pas peur. »

C'était bien la vérité. Elle qui avait vécu dans le plus grand luxe de la vie parisienne, s'accommoda de ce garni presque misémble, de cette nourriture presque grossière, et des vêtements d'une ouvrière. (( Pourvu que mes enfants aient une bonne éducation! )) disait-elle. Ce qui l'effrayait un peu, c'était l'école communale. Ils n'étaient pas encore d'âge à y aller; mais elle se voyait, à l'avance, privée d'eux chaque jour pendant cinq longues heures. ((• Que deviendrai-je? » disait-elle.

Elle eut bientôt d'autres anxiétés plus pressantes. Elle avait beau vivre avec la plus stricte économie, elle sentait que son petit pécule ne tarderait pas à s'épuiser, et elle ne songeait plus qu'aux moyens de gagner de l'argent. « Voyons, à quoi suis-je propre? » Elle songea à son piano; mais elle comprit bien vite que des leçons ne se trouvent pas, sans recomman-

dation et dans le milieu où elle était. D'ailleurs, elle n'était qu'une pianiste de salon, et sentait bien qu'elle ne pourrait enseigner. Non, ni cela, ni autre chose. Employée? Elle avait une très jolie écriture. Elle prit son grand courage, et toute tremblante, toute défaillante, alla s'offrir dans quelques maisons. L'accueil qu'elle reçut fut désolant. Avait-elle un livret? Des références? Presque partout on lui disait qu'il n'y avait pas de place vacante. « Je ferai autre ciiose... — Nous n'avons besoin de personne. » Sa timidité augmentait avec ses déceptions, et la rudesse des gens avec sa timidité. On se défiait d'une femme qui avait une telle peur, et un tel besoin. Elle continua longtemps ces courses avec une obstination qui, à la fin, lui sembla idiote. Elle n'y gagna que de s'accoutumer aux rebuffades. (( C'est toujours cela, disaitelle. Si je suis réduite à mendier, je n'aurai plus peur. »

Elle fit de pauvres petits ouvrages de couture qu'elle essaya de vendre, et qui ne firent qu'accélérer sa ruine. Elle se présenta dans un atelier de repasseuses, mais elle fut arrêtée par ces mots : « Où avezvous fait votre apprentissage? » Cette vie de douleur dura prés de six mois, au bout desquels, toutes ses ressources étant épuisées, elle commença à vendre son linge et ses robes. C'était le bout du monde. Les enfants eurent faim; ils eurent froid. Elle se demandait maintenant tous les jours s'il faudrait mendier; si elle pourrait, si elle oserait...

Elle pensa à l'Assistance publique. Elle avoua sa

détresse à sa logeuse, en lui demandant à quelle porte il fallait frapper. Cette femme ne pensa qu'à son loyer. (( Gomment me payerez-vous? Je n'ai pas le moyen de faire la charité. Si vous ne me payez pas au bout du mois, je louerai à une autre. » Elle lui donna pourtant le nom de la dame de charité du quartier.

La malheureuse se rendit sur-le-champ à l'adresse indiquée; on lui dit de revenir le lendemain, à telle heure. Elle revint. Elle se disait, tout en marchant, qu'elle était heureuse dans son malheur de ne pas perdre la santé. Et pourtant elle sentait ses forces diminuées par les privations et par le chagrin. Elle se trouva, chez la dame de charité, en nombreuse et déplorable compagnie. Elle attendit humblement, silencieusement, entra la dernière comme étant la dernière venue. Elle fut reçue avec douceur, mais avec froideur. On lui fit subir un interrogatoire. Avait-elle été mariée? Que faisait son mari? Elle dit la vérité ; mais ce mot de peintre n'éveilla que l'idée d'un ouvrier ordinaire. Il n'en était pas de même de ses manières et de sa figure. La dame de charité, accoutumée aux transformations de la misère, devina sur-le-champ une déclassée, et n'en fut que plus circonspecte. (( Avait-elle un an de séjour? — Plus d'un an. )) Mais en faisant cette réponse, elle pensa sur-lechamp qu'on allait lui demander des preuves, lui arracher son secret. « Êtes-vous Française? — Non, madame. Hollandaise. — Et votre mari? — Hollandais aussi. — H faudra prouver cinq ans de séjour.

On ira vous visiter. » Elle sortit plus découragée que jamais.

Il lui sembla, quand elle fut dans la rue, que tout s'assombrissait et s'embrouillait. Les maisons tremblèrent, le sol vacilla. Elle gagna une borne avec peine, s'assit dessus, se couvrit les yeux. Pendant qu'elle était là, suspendue entre la vie et la mort, elle pensa qu'elle ne retrouverait plus ses enfants vivants. (( Nous allons mourir tous les trois. C'est une grâce de Dieu. J'aurais trop souffert en leur disant que je n'apporte pas de pain, rien à manger. ))Elle eut assez de lucidité pour s'étonner de la tranquillité où la laissaient ces pensées. « C'est que c'est fini. Mon Dieu, qu'il était temps ! » Le souvenir d'une de ses amies lui revint. (( Elle était si affectueuse! Si j'essayais! Si je lui écrivais! Oui, il faut tenter encore cela. Auraisje encore quelque fierté? Eh! pourquoi, grand Dieu! Tout pour ces pauvres petits. Ils pleurent, ils m'app(ellent. )) Elle essaya de se lever. Elle s'étonna d'en avoir la force. Il se trouva qu'elle avait beaucoup de force. Elle traversa presque en courant le chemin qui lui restait à faire. Elle monta, elle entra. Ils se jetèrent à son cou; et alors, elle entendit pour la centième fois le cri qui lui déchirait le cœur : « J'ai faim ! » Elle les serra sur son sein pour les réchauffer et les envelopper dans ses vêtements à cause du froid qui était très vif. Ils dormirent un peu. Ils recommencèrent à souffrir et à pleurer le lendemain. Elle n'osa sortir, à cause de la visite qu'elle attendait. Les ouvrières, qui logeaient autour d'elle, rentrèrent à

midi, pour le repas du matin. Elle entendait le bruit des cuillers à travers la mince cloison. Les enfants entendaient aussi.

La dame vint à trois heures. Il n'y avait pas à s'y tromper : les trois êtres qu'elle avait devant les yeux étaient en train de mourir de faim. Elle avait à tout hasard apporté dix francs sur les fonds du bureau de bienfaisance; eUe alla elle-même chercher du pain et du lait ; elle fut compatissante et bonne. Elle pria une voisine, qui travaillait en chambre, de veiller sur ces moribonds. « Je tâcherai de venir demain, » dit-elle. La mère aurait voulu s'agenouiller devant elle. Les forces leur étaient un peu revenues à tous trois. Les deux enfants s'endormaient sur ses genoux, mais doucement cette fois, et d un sommeil réparateur. Elle essaya de dormir aussi sans y parvenir; mais, pour la première fois depuis bien des jours, il se mêlait quelques pensées plus douces à ses amères pensées. La vieille voisine avait apporté son ouvrage et sa chaufferette sur laquelle elle la força de mettre ses pieds. De temps en temps elle levait les yeux de dessus son ouvrage pour les essuyer, et lui souriait en lui tendant la main. Cette sympathie nouvelle descendait comme un baume dans le cœur de l'infortunée.

Vers quatre heures du soir, on entendit des pas dans le couloir toujours silencieux à ce moment de la journée. C'était la logeuse, qui pensait que sa locataire avait reçu un secours. En ouvrant la porte, elle vit sur le poêle, où il n'y avait pas eu de feu depuis

bien des années, ce qui restait des dix francs donnés par le bureau. « C'est mon dû pour l'arriéré, dit-elle, en mettant la main dessus. Vous pouvez rester ici ce soir; c'est une faveur que je vous fais. Le nouveau locataire ne peut venir que demain. Il sera ici à onze heures. Vous n'avez pas grand'chose à déménager, ajouta-t-elle en jetant les yeux autour d'elle. Voici un papier qui pourra vous servir. » Elle jeta un papier sur les genoux de la pauvre mère, et sortit, laissant une des deux femmes anéanties, et l'autre dans un accès de colère furieuse. (( Je le dirai à tous nos voisins, criait-elle. On ne la laissera pas partir ainsi. C'est abominable. On aurait plus de pitié chez les sauvages! » Les enfants criaient en entendant crier. « Qu'est-ce qu'on va nous faire? » disaient-ils. Quand la vieille voisine fut épuisée à force de crier, elle regarda le papier. « Savez- vous lire? dit-elle. — Oui. )) Elle lut. C'était l'adresse d'un asile de nuit. « Allez-y, dit la bonne voisine. On vous trouvera peut-être de l'ouvrage. Ne sortez pas après- demain avant dix heures, parce que je passerai vous chercher en allant au magasin porter ma boîte. » Elle l'entendait à peine. L'idée lui venait de tenter ce soirlà un dernier effort, puisque la journée du lendemain était si terrible. Elle se dirigea en chancelant vers la porte. (( Vous n'êtes pas capable de sortir, dit la vieille. Restez ici, vous souperez avec moi ; je n'ai que trois sous de pain et un peu de bouillon ; c'est bien peu pour nous quatre, mais ce sera toujours mieux que rien. — Non, dit-elle; je vais dire à la

dame de charité qu'on m'a pris son argent, et qu'on me chasse demain... » Elle avait comme une vague pensée qu'elle n'était plus une pauvresse ordinaire, depuis qu'on l'avait vue si près de la mort, a Et puis, dit-elle, j'essayerai de tendre la main à un passant. — Ne faites pas cela, dit avec effroi la voisine. .Je l'ai fait une fois... Oui, moi! Les sergents de ville m'ont aperçue, et ils m'ont menée au poste. Allez chez la dame, puisque vous le voulez, mais revenez tout droit ici. » Elle alla en courant, et ne fut pas reçue. Elle eut beau prier la servante. C'est surtout dans ces sortes de maisons que les consignes sont rigoureuses, parce qu'on ne pourrait pas vivre sans cela. Il lui sembla en sortant qu'elle s'était heurtée à un mur de pierre. « N'importe! dit-elle. Je mendierai. Qu'est-ce qu'une nuit de prison? » Elle ne voyait qu'une cellule et ne devinait pas les horreurs du dépôt. Elle aperçut un vieux prêtre. C'est le ciel qui l'envoie. « Du pain! Du pain pour mes enfants! » Il lui mit deux sous dans la main et hâta le pas. Elle le suivit. (( Mon enfant, dit-il en la regardant doucement, nous avons nos pauvres; et nous sommes des pauvres nous-mêmes. » Il lui mit encore deux .sous dans la main, en ajoutant : (( C'est tout ce que j'ai sur moi, — et chez moi », ajouta-t-il plus bas. Car il était de ces prêtres qui donnent à mesure tout ce qu'ils ont. Elle acheta du pain pour ces quatre sous. Le lendemain, elle se rendit à l'asile de nuit, et consulta le tableau de l'assistance par le travail. Il n'y avait que des emplois de balayeuses de rues et de

filles de peine dans une maison de confection. Mais elle trouva un petit billet, à son nom, de la dame de charité, qui lui donnait rendez-vous chez elle. Elle y courut, tenant par la main ses deux entants qu'elle ne quittait plus, depuis qu'elle n'avait plus de domicile. On lui avait trouvé une place de bonne à tout faire chez une vieille dame infirme. « Il faudra faire la cuisine et l'appartement, et soigner votre maîtresse. Tous n'aurez pour cela que trente francs par mois. Votre voisine, pour ces trente francs, se chargera de vos deux enfants. C'est une dure condition, mais elle nous donne le temps de chercher. Acceptez-vous ? » Elle n'hésita pas. La maîtresse était acariâtre et désagréable, la besogne écrasante; mais elle ne souffrait que de l'absence de ses enfants. Elle avait stipulé qu'elle irait les voir tous les jours, ce qui avait soulevé de grandes difficultés, mais elle avait été invincible sur ce point. Elle fut admirable de résignation, de courage et de dévouement. A la mort de sa maîtresse, on lui trouva une place de femme de chambre dans la maison où je viens de la découvrir par hasard. Elle m'a reconnu du premier coup en recevant mon manteau au vestiaire ; c'est son trouble et le soin qu'elle prenait de se cacher qui me l'ont fait reconnaître.

A présent vous me demandez ce que je vais faire. Il n'y a pas deux chemins à prendre. Les artistes feront une vente qui rapportera trente mille francs. Dès que les enfants seront en âge, nous obtiendrons pour eux une bourse dans un lycée ou dans une école

professionnelle, selon leurs aptitudes. Pour elle, nous chercherons un emploi de caissière ou de surveillante; ce sera difficile. L'important est de la tirer de la domesticité. Elle a vu la mort de bien près, la pauvre femme. Elle a été victime de son imprévoyance et de celle de son mari; victime aussi de l'ignorance où elle était, comme presque tout le monde à Paris, de l'existence des institutions charitables et de la façon de s'en servir. C'est cette dernière raison qui m'a poussé à vous raconter cette histoire, qui n'en est pas une; une histoire qui, quand elle me l'a contée, n'était qu'un long sanglot. J'ai souffert en l'écoutant, et en vous la racontant après elle. Elle est elle-même, dit-elle, plus épouvantée à présent des périls qu'elle a côtoyés, qu'elle ne l'était pendant sa longue agonie. Elle se reproche d'avoir été cause, par ses folles dépenses d'abord, et ensuite par sa folle résolution, des malheurs dont ses enfants ont souffert. Elle dit avec un air d'égarement : (( Sontils réellement sauvés? Sont-il réellement guéris? » Ils sont bien guéris; ils ont retrouvé la force et la joyeuse insouciance de leur âge. Je lui répète tous les jours que nous veillerons sur eux, et que leurs chances de bonheur sont égales à celles qu'ils auraient eues si Dieu leur avait conservé leur père. Je lui dis qu'elle a été admirable de dévouement maternel et de courage. Je n'ose pas lui dire tout ce qui lui a été épargné. Elle a subi la misère; elle n'a pas subi, elle n'a pas même aperçu le vice.

« Mais que seraient-il devenus, répète-t-elle tou-

jours, si j'étais morte de honte ou morte de faim? — L'Union française pour le sauvetage de l'enfance les aurait trouvés et recueillis, lui dis-je. — Mon premier argent sera pour elle! » s'écrie-t-elle. — Je le crois bien! Tous les infortunés viennent à nous. Que les riches se le disent.

Une des bonnes histoires de l'antiquité, qui n'était pas toujours solennelle, est celle d'Achille déguisé en femme, et se laissant deviner par Ulysse à la façon dont il manie un sabre caché parmi des parures. S'il n'y avait pas d'autres marques pour distinguer les petites filles, a^ous les reconnaîtriez à leur ardente et infatigable passion pour les poupées. A peine peuvent-elles se servir de leurs petites mains qu'il leur faut une poupée à emmailloter. Dès qu'on leur permet de jouer avec un véritable enfant, elles n'ont plus d'autre goût ni d'autre bonheur. Quand à leur tour elles en auront un, il remplacera pour elles le reste de la terre. Je ne connais pas sous la calotte des cieux de vocation plus universelle ni plus avérée. Il y a peut-être des femmes qui naissent pour être philosophes, écrivains, femmes politiques, artistes, ouvrières; je n'en sais rien et, pour avouer humblement la vérité, je n'en crois rien. Corinne ne

pouvait être qu'une exception. Mais ce que je sais, à n'en pas douter, c'est qu'il n'y en a pas une qui ne naisse pour aimer toutes les fonctions matérielles, intellectuelles et morales que comporte la maternité. Le désir de plaire, qui est inné chez elles, a moins de force, et tient une moindre place dans leur vie, que le dévouement maternel. Il y a de bonnes et de mauvaises épouses; il n'y a que de bonnes mères. Une mauvaise mère, s'il s'en rencontre, est un être contre nature. On ne sait comment le classer, ni comment le comprendre.

Nous voici donc arrivés, dans notre étude sur le rôle des femmes, à la page principale. Tellement principale, que tout le reste semble être écrit pour elle. Qu'est-ce qu'une femme? C'est une mère; une mère en réalité, ou une mère en herbe. Je n'ai pas grand goût pour les théories modernes qui font de la femme un médecin, un avocat, un député; ni pour les mœurs modernes, qui en font une prostituée ou une coquette. Pourquoi? Parce que ces déguisements cachent ou suppriment la mère. Il est bien question vraiment d'avoir des malades ! il s'agit du petit, qui a la coqueluche; ou d'avoir des clients! c'est le petit, à qui un professeur abominable a fait tort en jugeant une composition; ou de faire une bonne loi sur la presse! c'est un alphabet, dont le petit a besoin pour apprendre ses lettres en s'amusant. Allez, si vous voulez, pérorer dans les commissions, ou vous enfermer dans un bureau pour répondre aux ordres de bourse; puisqu'il fait du

soleil aujourd'hui, il faut que le petit aille humer le bon air, et que sa maman le conduise. J'entends bien que le czar et le sultan sont sur le point d'en venir aux mains; on en parle dans les gazettes; mais le petit a deux dents canines depuis ce matin : c'est cela qui est une affaire! Le monde de la femme est le petit monde. Notez bien que si elle n'a pas d'enfant à elle, elle s'intéresse à la dent qui a percé chez l'enfant de sa voisine.

Je parle de la dent, et de la croissance, et du poids, et des cheveux qui s'épaississent, et de lappétit, et des petites jambes qui fournissent une bonne trotte : tout cela a son importance; — que dis-je, son importance? — une importance capitale. Mais ce n'est pas seulement le corps qui est l'objet des soins et des prédilections de la mère. Elle est maîtresse d'école en même temps que nourrice. Elle fait épeler le premier livre, réciter la première fable, copier le premier modèle d'écriture. Elle donne la première leçon de morale. Oh ! mon Dieu, elle ne recherche pas si l'idée du bien est innée; elle n'étudie pas ses rapports avec le plaisir. Elle dit d'un ton attristé : (( Mon enfant, cela n'est pas bien! » Ou d'un air triomphant : (( Bravo! mon fils, voilà qui est d'un bon cœur! » Sait-elle seulement que Kant a existé! Kant? un moraliste? un traité de morale? une morale? Qu'est-ce que tout cela? Il faut aimer ses parents, et en général aimer son prochain, et lui faire du bien toutes les fois qu'on le peut. Elle ne voit pas grand'chose par delà; et avec ce court bagage, elle est la

maîtresse de morale par excellence. Tous ses préceptes, que rien n'explique et dont rien ne démontre la solidité, entrent dans la tête de l'enfant et dans son cœur; ils ne font qu'un avec lui, ils font partie de sa substance. Il les retrouvera vivants et puissants à l'heure de la mort, après avoir vécu et valu par eux pendant toute une longue vie. Je sais bien qu'elle sera obligée quelquefois de vaquer à d'autres soins qu'à celui d'élever ses enfants. Si, par exemple, elle est veuve et sans ressources, elle entrera dans un atelier. Je le déplore profondément. Si je pouvais refaire le monde à ma guise, les femmes y seraient des femmes, c'est-à-dire des épouses et des mères, et ne seraient rien autre chose que cela. Je leur ferais cette grande situation; je leur assurerais cette grande destinée. Tout ce qui les occupe et les entraîne ailleurs, les dégrade. Elles sont par excellence des institutrices.

Institutrices surtout de leurs filles? Non pas; institutrices de tous leurs enfants. Pour les filles, elles ne les perdront jamais de vue; elles restent près d'elles, toute la vie, confidentes, directrices, consolatrices. Pour les garçons, qu'elles doivent nécessairement quitter, ou qui plutôt doivent nécessairement les quitter, elles gardent aussi jusqu'à la fin une grande place auprès d'eux, la plus grande place : elles sont leur conscience. Je dirai plus tard quel est leur rôle dans l'instruction de leurs enfants, garçons et lilles; mais dans l'éducation, elles sont tout. Et c'est pour cela que les gens sages ont toujours dit : « Si vous

voulez réformer la société, réformez les femmes. » Réformer la société! Ces mots signifient à présent : détruire l'ordre social. Je n'ai pas besoin de dire que cette réforme-là n'est pas la mienne. La réforme dont je parle n'est pas celle qui consiste à détruire la religion, la famille et la propriété; mais celle, au contraire, qui consiste à les faire revivre. C'est grande pitié quand on voit des femmes s'associer aux théories des démolisseurs ; elles vont directement contre leur mission et leur intérêt. Aujourd'hui que les influences religieuses sont à demi détruites, même dans le peuple, les femmes sont presque la dernière espérance de la morale. Une grande mission, la plus grande et la plus belle de toutes. Je voudrais montrer comment elles peuvent et doivent la remplir.

Il y a quatre époques bien distinctes dans leur carrière d'inspiratrices de la morale. Celle de la toute première enfance, où elles sont seules avec leur élève. Oui, seules; car elles lui parlent avant qu'il sache parler, et lui, avant de savoir parler, il leur parle. Puis viennent l'enfance et l'adolescence; elles ne sont plus seules alors; elles n'ont que trop de concurrents. C'est le moment difficile, car elles ont, pendant cette période, non seulement à former le cœur de leur enfant, mais à le disputer. Il s'agit moins pour elles de ravitailler la place, que d'empêcher l'entrée de vivres empoisonnés.

La troisième phase, c'est quand l'enfant approche de la vie réelle, ou la commence. Prenez garde à lui : il réfléchit, il raisonne. Il ne veut plus être la créature

passive qu'il a été jusque-là, recevant ses inspirations du dehors, acceptant avec crédulité toutes les idées qu'on lui apporte. Il juge maintenant ce qu'on lui dit, et ce que vous lui dites. C'est un bien, mais c'est un danger. C'est à ce moment-là surtout que le père doit intervenir; mais le père fait trop souvent défaut. Il a sa lutte contre le monde, dont il ne veut pas être distrait. Il n'a ni le temps ni la vocation d'enseigner. Quand son enfant a eu dix ans, il a fait pour lui ce que fait une mère qui prend une nourrice; il l'a mis au collège. C'est un bon père; il ne travaille que pour son fils. Il n'a d'autre tort que de songer presque uniquement à la fortune et de laisser ce qu'il appelle le côté sentimental à sa femme et aux professeurs. Ne comptez donc pas trop, ma chère âme, sur le concours de votre mari; demandez-le, mais n'y comptez pas. A son défaut, c'est la mère qui doit choisir entre les corps de professeurs, choisir même le professeur si elle peut, l'aider, le contrôler, le rectifier, maintenir au-dessus de son autorité l'autorité maternelle. Elle se heurte là sans s'en douter à la plus grosse de nos questions politiques. A qui appartient l'enfant? à la patrie, ou à la famille? Quelques républicains, peu soucieux de la liberté, viennent de reprendre l'ancienne doctrine de Platon, qu'ils n'ont jamais lu : fenfant est à la patrie. « Non, il est à moi, » dit la mère. Elle a raison. C'est elle qui le donnera à la patrie. Cette période de lutte dure plusieurs années. Presque toujours, l'enfant devient légalement citoyen, avant d'être livré à lui-même.

Enfin, le voilà à son tour chef de famille. Le rôle de ses parents, celui de sa mère, est nécessairement modifié, il n'est pas détruit. Nous n'en sommes plus, dans cette quatrième période, à l'autorité. On ne peut plus compter que sur la tendresse, sur l'admiration, la reconnaissance, sur les chers souvenirs.

Les faiseurs de livres de morale n'ont pas besoin de stimuler le zèle des mères, ils peuvent à bon droit compter sur la nature; mais il y a lieu de l'éclairer et de le guider. Enseigner la morale ! Il est presque nécessaire pour cela de la connaître. Je dirai la différence entre l'enseignement scientifique et l'enseignement maternel. Je ne me soucie pas beaucoup que la mère se mêle de l'enseignement scientifique. Elle pourrait bien se tromper sur les principes ; et si cela lui arrivait, l'affaire serait grosse de périls, car les femmes ont l'esprit subtil et ergoteur; elles ont plus de logique que de sens commun ; l'Église leur a presque toujours, et pour cause, interdit la théologie. Ce n'était pas qu'elles fussent incapables, au contraire; elles y sont propres; mais une fois entrées dans ce monde, fort différent de celui que nous habitons, leur esprit ne connaît guère de frein. Elles ne sont timides que dans le monde visible et tangible. Il y a aussi à veiller sur la façon dont elles voient les affaires mondaines. Elles n'y sont mêlées qu'incomplètement; elles les voient surtout en spectatrices. Je vous répète qu'elles ont besoin d'un guide très sûr. Le philosophe qui apprendrait aux mères à être de

bonnes mères, serait le plus grand de tous les philosophes, et le bienfaiteur de l'humanité.

Je parlerai surtout, dans ce qui va suivre, du gouvernement des idées. Je sais bien qu'il y a toute une pédagogie au-dessous de celle-là, une pédagogie du corps en quelque sorte, qui a une importance extrême, et dont les grands pédagogues se sont toujours occupés. Je crois que les femmes, je dis les femmes éclairées et intelligentes, en savent beaucoup là-dessus. Ce sont elles qui doivent se charger de donner des directions et des conseils. Si les hommes s'en mêlent, que ce soient des médecins plutôt que des philosophes. Si ce sont des médecins philosophes, ce sera certainement tout au mieux. Aristote, qui est entré dans les plus minutieux détails, était médecin. Platon ne l'était pas, et pourtant, quand il donne ses avis aux mères, il commence par la grossesse. Tous les pédagogues ont fait comme lui, jusqu'à Jean-Jacques Rousseau et jusqu'à nos jours. Je comprends. J'approuve. Mais enfin, quoique je sois grand partisan de l'allaitement maternel et, à son défaut, de l'allaitement à domicile, et que j'aie fait campagne ailleurs contre les gardeuses d'enfants et les faiseuses d'anges, je n'ai pas de conseils à donner en ce moment sur le choix d'un bon lait, ni sur les bureaux de nourrices, ni sur l'inspection, ni sur les nurseries, ni sur le maillot, ni sur le vêtement, ni sur le sevrage, ni sur les promenades, ni sur le froid et le chaud, ni sur l'immobilité et le mouvement. En un mot, je veux me borner; et, pour

y parvenir, je mets d'abord le corps à la porte; je le retrouverai, quoi que je fasse, car il est difficile de l'oublier tout à fait; mais, pour le moment, je l'écarté.

Je ne veux pas non plus insister sur l'éducation morale pendant la première période, celle que j'ai appelée la période de l'isolement. J'entends dire que c'est la partie la plus importante de l'éducation, parce que le corps et l'esprit de l'enfant reçoivent alors avec facilité les impressions qu'on leur donne. Il y a peut-être là quelque exagération ; les habitudes se prennent plus aisément dans le premier âge, mais elles se perdent aussi sans trop de combats. Ce petit homme se laisse faire. On peut presque dire qu'il ne vit pas encore; il végète. Il ne pense pas, il rêve. Si j'avais à signaler aux mères le moment décisif, je ne le placerais que dans la seconde période, encore dominée par la crédulité, mais désormais par une crédulité intelligente. Je fais cette remarque en passant. Elle ne diminue en rien l'importance des premiers soins, des premières impressions et des premières lueurs. Gomme nous les avons reçues sans les analyser, nous les conservons peut-être par delà la conscience, comme un fond où la lumière de l'analyse ne pénètre jamais, et qui constitue la qualité essentielle de notre être. En tout cas, c'est pendant ces premiers débuts que nous sommes le moins séparés de notre mère. Je ne parle pas à fond de cette période, mais il faut pourtant en dire quelques mots. Quel malheur, quand les nécessités ou les erreurs de

la vie isolent l'une de Tautre, dès ce commencement, deux existences qui n'en font qu'une! La vie du pauvre, du pauvre des villes, commence presque toujours la série de ses malheurs par ce mallieur-là; et c'est la première différence entre l'ouvrier de l'agriculture et l'ouvrier de l'industrie. Tous les paysans ont été allaités par leurs mères.

On disait, au xviiie siècle, avant Rousseau : (( Ne pouvant donner à l'enfant le lait maternel, il faut lui donner celui d'une forte paysanne, et en même temps l'air et la liberté des champs. » Sans doute, l'air des champs vaut mieux que l'air de la ville; mais une maison proprement tenue et habilement construite vaut mieux qu'une chaumière obscure, humide et infecte. On est près du médecin, à la ville. On y connaît toujours quelques principes d'hygiène. On y est entouré de personnes plus policées. Et tout cela même n'est rien, auprès de ce bien, le plus grand de tous : on y a la présence de la mère, sa surveillance, ses caresses. On y vit de sa vie. Au malheur de ne pas être alimenté de son lait, on ne joint pas celui de ne pas être alimenté de son cœur.

La maternité est plus meurtrière à la ville qu'à la campagne. Pourtant la jeune mère est entourée à Paris de soins intelligents et de confort. Mais toute la science de la Faculté et tous les soins de famille ne peuvent compenser la débilitation produite, chez les unes, par l'atelier, et chez les autres, que j'ai particulièrement en vue, par la vie mondaine. Les femmes riches ont une hygiène déplorable. Je leur reproche

cet usage de se serrer à outrance, au grand détriment de leur santé et de leur beauté, l'abus des parfums, leur vie sédentaire, leurs soirées passées au bal ou au spectacle, leurs matinées passées dans leur lit ou leur cabinet de toilette, une nourriture faite pour leur perdre l'estomac et pour les affaiblir, une oisiveté voulue, aussi préjudiciable au corps qu'à l'esprit et au caractère. Avec ce régime on fait de la femme une dame, c'est-à-dire un être factice, préparé surtout à la vie factice des salons, et à peine en état de remplir la destinée que la nature lui impose. En Chine on y ajoute la mutilation des pieds, que nos dames d'Europe n'ont pas adoptée, se contentant jusqu'à présent de se déformer la taille.

Un accouchement, pour une créature ainsi préparée, est doublement périlleux; l'allaitement est une charge très lourde, et d'ailleurs impossible dans la plupart des cas, parce que le lait fait défaut, preuve évidente que la nature est contrariée dans ses lois essentielles. La nourrice devient une nécessité; mais la nourrice diminue la mère : un malheur moral qui se joint au malheur physique. Les premiers mois sont à demi perdus. Ils seront regagnés par la tendresse maternelle, pourvu que l'enfant ne soit pas déporté à la campagne. Il suit de là qu'avoir un enfant et l'élever, est plus difficile dans la bourgeoisie que dans le peuple.

Je ne parle pas là du peuple des usines, la condition d'ouvrière pouvant à peine se concilier avec la condition de mère. J'ai écrit tout un livre sur l'ou-

vrière, auquel je me contente de renvoyer. Dès qu'on parle de l'ouvrière, il n'échappera à personne que, outre le problème moral, on se trouve en présence d'un problème social de la plus poignante gravité. Encore une fois je ne fais qu'indiquer ces questions. J'y reviendrai peut-être un jour, pour les traiter séparément avec les développements qu'elles exigent. Ici je me borne autant que possible à ce qui concerne expressément l'instruction et l'éducation intellectuelle et morale. Je veux cependant, avant d'arriver à mon sujet, c'est-à-dire aux écoles primaires, dire un mot des crèches.

On dispute entre catholiques et révolutionnaires sur le nombre des écoles avant la Révolution. Il y en avait beaucoup, disent les catholiques; il n'y en avait pas, répondent les autres. Il s'agit de s'entendre. Il y en avait beaucoup, puisqu'on trouve la date des fondations et le chiffre des dotations; il n'y en avait pas, puisque le plus grand nombre des hommes, et la presque totalité des femmes ne savaient pas lire. Je pense qu'on serait dans la vérité en disant qu'il y avait beaucoup d'écoles et que la plupart étaient mauvaises. Ces écoles étaient, ou des collèges, pour les classes élevées de la société, ou ce qu'on appelait des petites écoles, c'est-à-dire des écoles primaires, qui prenaient l'enfant à six ou sept ans. Le nouveauné, le pauvre baby, ne sachant ni marcher ni parler, était abandonné aux hasards de la charité individuelle. Saint Vincent de Paul, dont le nom mérite d'être trois fois béni, a donné des mères aux aban-

donnés. Mais il restait après lui l'innombrable troupeau des enfants qui ont une famille incapable de les nourrir. Le travail du père ne suffit pas; la mère se fait ouvrière, et accepte, pour donner du pain à son enfant, l'obligation de le quitter. Que devient-il? Il faut, suivant son âge, l'enfermer tout le jour dans le galetas, ou le lâcher sur la voie publique, au hasard de ce qui peut arriver. Les femmes, même en faisant ce dur sacrifice, en subissant cette terrible loi, ne trouvaient pas ou trouvaient bien rarement un travail rémunérateur. L'usine le leur a donné. Elle les a enrégimentées par milliers. Elle a répandu dans les familles des salaires et un bien-être inconnus jusque-là. Mais à quelle condition? Le troupeau des abandonnés a grandi en même temps que celui des enrégimentées. Pour une mère qui entre à la fabrique, trois ou quatre enfants descendent dans la rue. On les voyait par bandes comme des animaux, sans vêtement, sans nourriture, souffrant du froid, dévorés par la maladie. Cela ne pouvait se supporter. La charité inventa la crèche. Crèche, asile, école maternelle, il y a des refuges pour tous les âges jusqu'à l'école primaire. Les enfants sont recueillis, soignés, surveillés, amusés et instruits. C'est admirable.

Ils sont presque toujours mieux à la crèche qu'ils ne seraient à la maison. J'ai connu des mères qui se sont dit cela, qui pouvaient garder leur enfant pour souffrir avec elles, qui l'ont mis là où il a de l'air, du soleil, de l'espace, des soins assidus et une compagnie dans laquelle il se plaît. Grand sacrifice pour

elles. Ont-elles raison de le faire? Qui pourrait répondre, sans connaître à fond, et par le menu détail, la situation de chaque famille? La misère peut être telle, qu'elle justifie la séparation; mais que la mère ne se hâte pas de se résigner, de se séparer. Qu'elle le fasse seulement quand la nécessité devient cruelle. La présence continue de la mère est un si grand bien, que ce n'est pas trop de l'acheter par un peu de souffrance.

Éviter la crèche si on peut; ne pas éviter l'école. Le tout petit avait besoin de ne pas quitter la mère; le petit déjà grandissant a besoin de la quitter, mais pour un instant, à condition de revenir chaque jour après la classe, de rentrer dans le chez-soi bien aimé, de retrouver la protectrice tendresse !

Un problème qui domine toute l'éducation, mais qu'il est surtout urgent d'examiner quand il s'agit de l'éducation du premier âge, est l'option entre la guerre offensive et la guerre défensive contre les forces hostiles de la société et de la nature. Le froid peut donner un rhume à l'enfant; le vent peut occasionner un mal de gorge. La mère l'empêchera avec soin de sortir quand il fait froid et quand il fait du vent. C'est la méthode défensive. L'effet est évité parce qu'on a supprimé la cause. Le malheur est que la séquestration débilite l'enfant, que l'habitude des précautions affaiblit son caractère, et que le plus léger froid, s'il est obligé de le subir, suffit ensuite pour l'enrhumer.

De même pour la vie sociale. Si on l'envoie dans

une foule, ce qui, au premier âge, signifie une école publique, il va rencontrer des mauvais sujets, des turbulents qui abuseront de leur force contre lui, et qui peut-être, agression plus déplorable, lui donneront de mauvais conseils. Gardons-le à la maison. Il n'aura que de bons conseils puisqu'il n'aura que les miens. On ne lui apprendra pas à être grossier et mal élevé. Je ne le verrai pas rentrer avec un œil poché et des habits déchirés.

Sans doute; mais un jour viendra où son activité ne pourra plus continuer à s'exercer dans la chambre de sa mère. Il rencontrera le monde alors, et il sera comme un conscrit qu'on mènerait à la bataille le jour même où il entrerait au régiment. Cette éducation de l'emmaillottement éternel est le contraire d'une bonne éducation. Il faut s'habituer à lutter, puisqu'il faut se préparer à vivre. Pour un homme surtout, l'apprentissage du courage est nécessaire. Le courage est d'abord ce qui convient le mieux à notre destinée, à la santé de notre esprit et de notre corps, et c'est aussi ce qui réussit le mieux à garantir notre sécurité. Le premier précepte de l'hygiène physique et morale est : Aguerrissez-vous !

Mais arrêtons-nous un instant sur le seuil de l'école, avant d'y entrer. Le pas qu'il s'agit de faire est si grave qu'il est bon d'y penser et d'y repenser, toute l'éducation et toute la vie en dépendent.

Nous avons, vous et moi, madame, un grand parti à prendre. L'enfant a neuf ans, ou dix ans; faut-il le mettre au lycée, ou le garder à la maison?

La femme du peuple n'est pas mère de famille dans les mêmes conditions que vous, madame. Vous pouvez vous charger de l'éducation de votre enfant, ou le faire élever sous vos yeux par un précepteur. Rien ne vous manque pour cela. Vous êtes instruite; suffisamment instruite pour diriger ses études dans ces commencements; votre mari au besoin vous aidera. Les loisirs ne vous manquent pas, l'argent non plus. Des loisirs? Vous n'en avez que trop. Vous étiez embarrassée de vos journées. Trois heures pour la toilette, trois heures pour le repas, une heure pour la direction de votre ménage : il fallait passer le 'reste du temps à faire ou à recevoir des visites, à lire d'insipides romans et à visiter des magasins où rien ne vous pousse si ce n'est le désœuvrement : voilà,.

dans l'éducation de cet enfant, une occupation attrayante, s'il en fut ; un devoir qui est un plaisir, une occasion d'étudier, une occasion aussi d'enseigner, ce qui plaît toujours aux femmes : enseigner, sermonner, donner son avis en matière de goût et de morale, avouez-le, madame, c'est votre bonheur. Vous trouvez toutes sortes de raisons pour garder votre fille, ou même votre fils auprès de vous. Il serait si triste, dites-vous, de livrer son enfant à des étrangers! Ils vous déroberaient son cœur avec le temps, et dès à présent ils vous priveraient de ses caresses; vous êtes résolue à le garder. Quelle joie de s'enfermer avec lui et pour lui; d'arranger ses livres, son petit bureau, ses crayons, son papier; de le faire épeler, de sa jolie bouche chérie, en caressant ses cheveux plus doux que la soie; et bientôt de le guider ou de le suivre dans ses lectures, pour lui expliquer ce qu'il ne comprend pas, et pour guetter l'éveil de son jeune esprit, à qui tout est nouveau et merveilleux! Il ne fait que bavarder avec ses amis; il cause déjà avec sa mère; il a des confidences pour elle; elle en a pour lui. Ils se disent leurs secrets ou ils les devinent. Il est sensible à faire trembler; un souffle, un rien suffirait pour l'abattre, si sa mère n'était pas là pour l'abriter sous ■son aile. Un étranger ne comprendrait rien à son organisation; il le traiterait comme un autre enfant, tandis que c'est un enfant à part. Et au moral! lia' des délicatesses infinies, une susceptibilité qu'il faut respecter, car elle prend sa source dans ce que lame

a déplus pur. Vous seule, madame, savez lui parler; il ne comprend que vous, il n'est heureux que par vous. Vous lui apprenez l'histoire cette année; et la géographie, car il n'y a pas d'histoire sans géographie. Vous lui dites surtout les beautés de l'histoire de France. La France, la patrie, le sol natal! L'histoire de Grèce est pleine d'intérêt, et l'histoire romaine. Puis il y a la religion que M. le curé lui enseigne. Oui, madame, il la lui enseigne; mais vous, vous la lui faites aimer et comprendre. Vous le produisez dans le monde, quand il est encore tout petit; car on a son orgueil de mère. 11 récite à ravir. Des chefs-d'œuvre seulement. Si on voulait lui faire apprendre par cœur des poésies médiocres, il ne pourrait y parvenir. Un instinct secret l'avertirait. Vous effleurerez aussi avec lui l'arithmétique. Les quatre règles principalement. A quoi sert le reste? Il ira à l'École polytechnique, s'il veut pousser plus loin et si le cœur lui en dit, quand il aura dix-sept ans. L'important, quant à présent, est de ne pas se surcharger l'esprit et d'éviter les besognes fastidieuses. Vous d'abord, vous n'avez jamais pu mordre à la division ; mais vous êtes de première force sur l'addition, la soustraction et la multiplication; sur l'addition surtout, quand elle n'est pas trop compliquée. Vous n'oublierez pas les arts d'agrément. Le piano pour une fille est de première nécessité. Le dessin. Il faut choisir entre le dessin des fleurs et le dessin des figures. Les fleurs, c'est charmant! Les figures, c'est bien utile. On fait le portrait des per-

sonnes aimées. Il est Vrai qu'à présent nous avons la photographie.

Vous méditez sur tout cela et vous vous dites que vous êtes plus entendue en éducation que les docteurs de Sorbonne. Ils vous prendront peut-être votre chérubin, sous prétexte de baccalauréat, il y a des maux qu'on ne peut pas éviter; et puis, le pauvre garçon, il faudra qu'il soit soldat pendant trois ans; qu'il fasse son lit, qu'il balaie la chambrée et les escaliers; qu'il porte de gros souliers, des habits trop grands et trop longs, faits d'un drap grossier; qu'il obéisse à son ancien domestique transformé en caporal; qu'il fasse des factions sous la pluie ou au grand soleil ; qu'il aille à l'exercice, tête droite, tête gauche; ordre serré, ordre dispersé; chargez, tirez. Le beau complément d'éducation ! Cavalier peut-être, ou plutôt garçon d'écurie. Enfin on vous le rendra déformé, endurci, grossier, sentant la caserne d'une lieue, ne sachant plus se présenter dans un salon, ou, ce qui est pire, y apportant les façons et la langue du corps de garde.

Les hommes disent que tout cela est nécessaire pour que la France ne soit pas une seconde fois la proie des Prussiens. Vous êtes bonne patriote, madame. Quand le signal sera donné, vous serez la première à dire à votre fils : « Va te battre! » Il vous parait plus dur de lui dire : « Va te préparer, pendant trois ans, à une bataille qui, s'il plaît à Dieu, ne viendra jamais. » Enfin, puisque cela est nécessaire pour la patrie, vous vous résignerez quand le

moment sera venu. Mais votre fille, au moins, n'a pas de fusil à porter, de caserne à habiter, de faction à monter. Elle se doit à la patrie comme son frère, et se fera inscrire parmi les Femmes de France, qui lui apprendront à faire de la charpie. Jusque-là, elle vivra côte à côte avec vous, couchera dans votre chambre ou tout à côté, dans une gentille chambrette toute blanche et fleurie. Vous choisirez ses robes; vous donnerez le dernier tour à ses cheveux, quand sa camériste les aura peignés. Vous lui donnerez sa leçon, entremêlée de baisers, vous irez avec elle à la promenade, en la mettant sur le devant de la voiture, comme pour dire à vos amies : (( La voilà ! » Vous présiderez à son premier bal; bal blanc, bal rose. Bien auparavant, vous aurez eu la première communion. Trois époques : la première communion, le premier bal, le mariage. Pas de falbalas à sa robe de communiante ; pas de dentelles, de la mousseline seulement; mais quelle mousseline! Toute cette éducation est un poème. Gomment pouviez-vous vivre auparavant, madame; et comment vivrez-vous quand votre tâche sera finie, et que cet homme, un homme affreux, viendra vous prendre votre élève, votre amie, et Tentraîner loin de vous, dans des régions inconnues, où vous essaierez toujours de pénétrer, et dont vous serez toujours bannie par une rigueur impitoyable. — L'ouvrière, qui vit très loin de vous, à deux pas de vous, n'a pas à faire de ces jolis rêves. D'abord, si elle est ouvrière, c'est parce qu'elle ne peut pas faire autrement. Elle aimerait mieux ne

travailler que pour sa famille, dût-elle travailler et peiner tout autant. La besogne ne lui manquerait pas. Il y a le ménage à faire chaque matin. Vous pensez que ce n'est pas long, parce qu'elle n'a que deux chambres, peut-être une seule. D'accord ; mais plus le logement est petit, plus il est difficile d'y entretenir la propreté. Balayer, laver, épousseter, faire les lits, aller probablement soi-même chercher de l'eau à la pompe, en descendant pour cela quatre ou cinq étages. Il faut faire après cela le déjeuner, et après le déjeuner le dîner. Les repas sont fort simples : une soupe, un seul plat. Elle ira pourtant chez le boucher, le fruitier et le boulanger; ne croyez pas que les fournisseurs vont se déranger pour elle. C'est difficile de faire la cuisine dans une cuisine; et bien plus difficile de la faire dans la chambre où l'on couche, et de tenir tout cela, cuisine et chambre, en état de propreté. Vient la question des vêtements. Vous pensez qu'il lui suffira d'aller deux fois fois l'an au Bon-Marché. On y trouve, dites-vous, tout ce qu'on veut, depuis les souliers jusqu'au chapeau. Oui, je le sais, on y trouve tout, et on y paie tout. Les marchandises sont livrées à des prix invraisemblables si on les compare à la valeur de l'objet, et à des prix très lourds si on pèse la bourse où il faut le puiser. Soyez sûre, madame, qu'elle fera, si elle le peut, beaucoup de choses, les bas, les japons, les casquettes, les bonnets; j'en ai vu qui faisaient même les chaussures. Après la confection, les raccommodages, ce qui est infini pour certains métiers. Le

blanchissage la regarde aussi. Pour faire toute cette besogne, il vous faudrait, à vous, madame, deux servantes. Ajoutez le soin des enfants, et voyez si elle est inoccupée.

Mais la femme que je viens de vous montrer est heureuse entre toutes. Elle ne travaille que pour les siens! C'est une bourgeoise. Elle a beau sortir d'une famille d'ouvriers, être femme d'ouvrier, avoir été élevée comme fille d'ouvriers, elle n'est pas ellemême une ouvrière puisqu'elle ne travaille ni pour un patron ni pour le public. Prenez pour certain qu'elle est une exception, et une exception rarissime. Règle générale : toute femme d'ouvrier est une ouvrière. Je ne sais pas où est l'ouvrier dont le salaire suffit à la nourriture de cinq ou six personnes. Cinq ou six personnes! Cela ne suppose que trois ou quatre enfants ; mettez-en cinq ou six, qu'allons-nous devenir? Sans compter les grandsparents, qui sont peut-être retombés à notre charge, les chômages qu'il faut prévoir, les maladies. La femme est donc obligée de gagner un salaire. Elle est, comme son mari, ouvrière; elle est, de plus que lui, servante. Je ne parle pas de la veuve, ou de l'abandonnée chargée d'enfants en bas âge, pour ne pas trop vous attrister. Notez que je ne vous introduis pas chez des misérables, mais seulement chez des travailleurs.

Ainsi la mère est ouvrière. Ouvrière en chambre ou à l'atelier. Si c'est en chambre, elle gagne un salaire dérisoire; si c'est en atelier, elle doit dix

heures, et davantage quand la besogne pre.-so. Le père et la mère sont à l'atelier chacun de leur côté : que vont devenir les enfants pendant dix heures de soUtude? Nous n'en sommes plus à chercher si la mère les élèvera. La mère sera à l'atelier deux jours après l'accouchement. Tant pis si elle en meurt! Mon ami Jean Dolfus, rien qu'en payant aux accouchées cinq jours de repos, avait diminué de onze pour cent la mortalité des nouveau-nés.

La voilà mère. Elle peut prendre deux partis : envoyer son enfant en nourrice, ou le mettre dans un gardiennage. La nourrice coûte cher. Elle n'a le choix qu'entre les mauvaises. Il y avait, il y a trente ans, des nourrices au rabais, qui traitaient d'autant plus mal les nourrissons, qu'elles étaient rassurées contre les visites de la mère, trop pauvre pour voyager. Elles ne se gênaient pas pour en prendre plusieurs. Nourrices sèches, bien entendu ; les pauvres ne peuvent avoir de prétentions plus hautes. On citait des villages où cette industrie, de prendre des nourrissons, et de les tuer par défaut de soins, était pratiquée en grand. Si la mère recourait au gardiennage dans la ville même où elle travaillait, c'était dans l'espoir de donner son propre lait. La gardienne gardait l'enfant tout le jour, et le portait à la mère, à midi, pour être allaité. Il ne fallait pas penser à avoir du lait, quand on faisait un métier malsain, et dans un atelier infect. Ces ateliers, il y a trente ans, étaient fort nombreux. La mère ne pouvant plus nourrir, la gardienne élevait Tenfant an petit pot. Elle en élevait

un grand nombre. Songez donc, à si bas prix! Elle se rattrapait sur la quantité. On ne pouvait pas toujours acheter du lait; le lait coûte cher ; on n'en donnait pas assez; on le supprimait trop tôt. Fournir du lait aux enfants pauvres, une belle œuvre pour la charité. L'assistance publique a des dispensaires spéciaux à Paris, pour cela. Madame Hendlé, dont le mari est préfet de la Seine-Inférieure, vient d'en installer à Pvouen : au bout d'un an, l'influence sur la mortalité est déjà très manifeste. Ces enfants élevés dans la ville sont visités de temps à autre ou par la mère ou par- une parente. C'est une garantie. A la campagne, la vie des nourrissons tenait uniquement, avant la création d'inspecteurs, à la conscience des nourrisseuses. On connaissait de ces femmes en Angleterre, en Ecosse, qui donnaient de Topium aux enfants pour se débarrasser de leurs cris, ou qui les suspendaient Liien serrés, et bien emmaillotés, à un clou, façon particulière de ranger leurs meubles et de se faire de la place. L'enfant devenait bleu; il étouffait, il mourait. Ces nourrices avaient un nom parmi les femmes d atelier : on les appelait les faiseuses d'anges.

Quand l'enfant a traversé heureusement cette période aiguë, et qu'il commence à marcher, la mère, qui a peut-être à payer des mois pour un nouveau nourrisson, le reprend; tout au moins, elle le rapproche. Les pouponnières, les crèches, assez fréquentes aujourd'hui, étaient très rares autrefois. Ou il n'y en avait pas, ou la place était prise. La mère, ne l'oubliez pas, était en atelier, au service du self-acting; la

journée des femmes ne dure plus que dix heures; c'était douze heures il y a trente ans. Que faire du petit? Il n'a que deux ans. Quelquefois, il y avait une sœur aînée, de cinq ou six ans, qui le gardait. Grande protection, et bien efficace! Ou une voisine; mais il n'y a guère de voisine, à la porte d'une manufacture, à moins qu'elle ne soit rendue immobile par l'âge ou la maladie. Pas d'asile non plus, pour les enfants de quatre à six ans. On les voyait errer dans les rues, sales, déguenillés, à la recherche d'un débris de nourriture, plus semblables à des animaux qu'à des enfants. Même quand ils avaient l'âge de l'école, l'école ne durait que quatre heures. Mettons cinq heures quand la municipalité était intelligente. La mère devait douze heures à l'usine : cinq de douze reste sept. Sept heures d'abandon et de vagabondage. Plusieurs, au lieu de les laisser sur la rue, les enfermaient pendant ces longues heures, dans la chambre froide et noire. J'en ai vu qui restaient là comme anéantis sans avoir la pensée de jouer ou même de parler. Je crois que tous les risques de la rue valaient mieux. La mère avait l'option entre la mort par accident, ou la mort par anémie. Elle, pendant ce temps-là, travaillait dans son atelier, ne pensant qu'à eux, se sentant heureuse, malgré son chagrin, de leur gagner de quoi vivre.

On ne rêvait pas, dans ces temps reculés, de fixer à neuf ans l'âge où les enfants pourraient entrer à l'atelier. Nous faisions campagne pour le fixer à sept ans. Nous pensions que c'était un meurtre de les

enfermer, à l'âge de cinq ou six ans, pour sept ou huit heures. L'humanité en souffrait; le patriotisme aussi, car la race s'étiolait visiblement. On s'en apercevait bien au recrutement. A chaque période de dix ou douze ans il fallait abaisser la taille réglementaire. Et malgré cela, on fraudait la loi tant qu'on pouvait en fourrant les enfants dans les ateliers avant l'âge. Les mères s'y prêtaient, par tendresse. Les petits ne souffraient pas autant dans l'atelier que dans le grenier. L'atelier au moins était chaud. Elle n'était peut-être pas dans le même atelier que son enfant; mais elle était dans un atelier voisin. Il y avait avec lui d'autres femmes. A défaut de femmes, on pouvait, en cas d'accident, appeler le médecin. M. Yillermé disait avoir vu de ces petits ouvriers qui n'avaient pas la force de se tenir si longtemps debout. On avait des boîtes dans lesquelles ils étaient serrés jusqu'au milieu du corps, n'ayant que leurs bras de libres. Et ils n'avaient aussi besoin que de leurs bras pour faire leur métier de rattacheurs. Ces temps sont bien loin de nous. Les constatations de M. Yillermé sont antérieures à celles de Blanqui, et par conséquent très antérieures aux miennes. J'ai écrit l'Ouvrière il y a environ trente-cinq ans. Pour l'écrire, j'ai visité tous les centres industriels de France, et quelques centres très importants d'Angleterre, de Belgique, d'Allemagne. Je me dis quelquefois que mes efforts ont contribué à appeler l'attention sur ces misères, et cela me console un peu d'une si longue vie, qui laissera si peu de traces. Mes travaux

sont déjà en oubli, effacés, surpassés par ceux de mes successeurs. Je ne m'en plains pas; je m'en réjouis au contraire. Plus heureux que moi, ils assistent à une véritable transformation de l'assistance publique et de l'instruction publique.

Il reste bien des maux à guérir; mais combien de maux ont été guéris ! Nos ateliers de 1850 paraîtraient aujourd'hui des chambres de torture; on y a fait pénétrer l'air et la lumière ; on a multiplié les précautions pour éviter les accidents ; on a fondé des caisses d'épargne, des caisses de retraite pour la vieillesse ; on a créé l'inspection des logements insalubres ; je regrette que les inspecteurs ne soient pas suffisamment armés par la législation, mais l'opinion est avertie et les Chambres ne peuvent tarder à intervenir. Les enfants, puisque ici ce sont eux surtout qui nous occupent, ne sont plus à demi abandonnés par les pouvoirs publics comme ils l'étaient avant 1833, et rnéme encore après cette grande date. On a établi depuis plusieurs années un service des enfants assistés et des enfants abandonnés, qui est un très grand progrès, quoiqu'il soit loin d'être déjà ce qu'il doit devenir un jour; on commence à s'occuper d'une autre classe d'abandonnés, ceux que j'ai appelés les (( orphelins dont le père et la mère sont vivants ». Les beaux travaux de M. Théophile Roussel serviront de point de départ pour de nouveaux progrès. On se plaint beaucoup de l'instruction publique parce qu'elle a fait des dépenses inutiles; on lui reproche les laïcisations, et la surcharge de ses programmes obligatoires. Je

m'associe à ces plaintes : je désire que l'école soit saine, je ne demande pas qu'elle soit belle; je crois qu'il faut laisser aux pères de famille le droit de choisir entre l'école laïque et l'école congréganiste, et que la liberté de penser, qui ne comprendrait pas la liberté de croire, serait un odieux et ridicule contresens; enfin, c'est aller contre le principe de l'enseignement obligatoire, dont j'ai été, je crois, le premier propagateur et le premier défenseur en France, que d'étendre l'obligation d'une façon démesurée; elle n'est légitime et profitable que quand elle est restreinte aux connaissances nécessaires. Mais après cette part faite à la critique, il n'est que juste de constater et d'exalter les immenses progrès réalisés depuis vingt ans : les écoles ouvertes jusque dans les plus petits hameaux, toutes les communes propriétaires de leurs maisons d'école, les écoles complétées d'un côté par les cours d'adultes, et, de l'autre, par les crèches, les salles d'asile, les écoles maternelles. Je voudrais qu'on eût plus tôt et plus sérieusement amélioré le sort des maîtres. On a placé, dans la plupart des communes, des écoles de filles à côté des écoles de garçons, et en nombre égal. En un mot, on a fait beaucoup, sans avoir fait tout. Mais l'élan est donné et, cette fois, je ne crois pas qu'il y ait de recul ou de temps d'arrêt à prévoir.

Nos ouvrières n'ont donc plus à trembler pour leurs enfants. Pendant qu'ils sont abandonnés par la mère retenue au service de la vapeur, l'État ou la commune les recueille, dans les crèches, les asiles,

les écoles. Là, ils sont en sûreté : quel soulagement pour elles! Ils reçoivent une instruction dont elles ne sont pas juges, qui est, ou qu'elles croient excellente : quelle espérance pour l'avenir! Cette école, à laquelle vous vous résignez à grand'peine, fait le bonheur de cette pauvre mère.

Il lui reste un chagrin cuisant, c'est de ne voir presque jamais ses enfants à la lumière du jour. Voici sa vie, pendant six mois de l'année. Le matin, elle s'habille en silence, pour ne pas les éveiller avant l'heure, et part dans les rues obscures pour aller gagner son salaire; quand elle revient le soir, vers six heures et demie, il fait nuit depuis près d'une heure. Elle avait le dimanche, jour férié pour les écoles et pour les fabriques. Une loi votée récemment, loi, dit-on, protectrice des ouvriers, décide qu'on leur donnera un jour de congé sur sept. Elle ne dit pas lequel. On n'a pas voulu désigner le dimanche, de peur de donner trop d'importance aux cultes, chrétiens. Si ses patrons choisissent le samedi, ou un autre jour de la semaine, la voilà retombée dans tous ses malheurs; elle ne verra plus ses enfants; il y aura un jour, le dimanche, où ils seront errants et abandonnés sur la voie publique.

Pensez un peu à elles, madame, quand vous êtes tentée de maudire nos écoles. Peut-être apprendrezvous à éprouver du respect pour elles, en vous rappelant ce qu'elles sont pour vos sœurs, madame, et pour vos égales : les femmes d'ouvriers.

A Saint-Jean-Brévelay, où j'ai été élevé, il n'y avait jamais eu d'école. Nous avions à la paroisse deux enfants pour répondre la messe, qu'on appelait des choristes, et auxquels le recteur prétendait montrer le latin. Il lui était difficile de l'enseigner, ne le sachant pas; mais il leur avait appris à lire. Pour moi, jusqu'au moment où j'entrai au collège, à huit ou neuf ans, je n'avais pas eu d'autre maîtresse que ma mère. J'avais une telle passion pour la lecture, qu'il fallait me mettre dehors par les épaules, pour m'obliger à prendre l'air. Je lisais tous les romans qui traînaient dans la maison. Ma mère ne trouva pas d'autre expédient que de les jeter au feu; mais je n'y perdis rien, car je les savais par cœur. J'ai toujours regretté de n'avoir pas été à l'école. D'abord j'y aurais appris beaucoup de choses nécessaires que je n'ai jamais sues faute de les avoir apprises au bon moment, et ensuite j'y aurais vécu avec des cama-

rades, parmi lesquels j'aurais eu des amis et des ennemis, ce qui est l'apprentissage nécessaire de la vie. Pendant que je passais toutes mes journées assis sur une chaise à lire de mauvais romans, n'ayant pour tout exercice physique que le tour du champ de Colas, fait à pas comptés comme on marclie à la procession, mes futurs camarades se connaissaient, s'aimaient, se détestaient, se battaient, acquéraient de la force, de l'adresse et de l'audace. On leur donnait quelque idée de la géographie et de l'histoire. On apprenait à quelques-uns le dessin, à d'autres la musique. On faisait semblant de leur apprendre l'anglais. Ils avaient mené cette vie-là depuis trois ou quatre ans, quand je tombai au milieu d'eux tout effarouché. Je dus leur paraître ce que je me paraissais à moi-même, et ce que j'étais en réalité : un nigaud. Comme j'étais très fier, et que je ne voulais pas être ridicule, je n'ouvrais pas la bouche, répondant à peine à ce qu'on me disait, restant dans mon coin, boudant ou pleurant à tous propos, plus ridicule cent fois par cette conduite que si je m'étais risqué à faire comme les autres. On m'aurait repris avec bonne humeur, on aurait trouvé des excuses pour mes gaucheries, tandis qu'on ne me pardonnait pas cet isolement volontaire, cette humeur sombre, ces réponses brèves arrachées par force, cette évidente incapacité d'amuser les autres et de m'amuser moi-même. C'était la même chose en classe, où j'avais de grands succès en français et en latin, mais avec des ignorances absolues, et, autant que j'en

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pouvais juger, très réjouissantes, sur tout le reste. Je me rattrapai pourtant de ce cùté-là, j'acquis la réputation d'un élève brillant. J'étais le seul à savoir ce qui me manquait. J'arrivais par des eftbrts inouïs et de véritables tours de passe-passe à masquer mon ânerie. Il m'est resté de ces mauvais commencements des difficultés et une timidité qui m'ont entravé et compromis en mainte occasion. Je ne vous fais pas ici ma confession, vous n'avez nul besoin et nulle envie de l'entendre. Je tâche de vous expliquer par mon exemple l'utilité de mettre les enfants dans une école; pour les garçons surtout, c'est absolument indispensable.

Je sais bien que manière, qui fut si longtemps mon unique institutrice, avait un fort mince bagage. Il se composait d'une belle écriture, d'une orthographe passable, et d'une remarquable facilité pour le calcul. La plupart des femmes sont aujourd'luii plus instruites. Mais c'est beaucoup moins du défaut d'instruction que je me plains, que du défaut de cohabitation avec des camarades. J'ai vu des jeunes gens élevés par des pères très éclairés, qui savaient à fond tout ce qu'on peut savoir au collège, qui l'enseignaient bien, et qui n'aboutissaient qu'à faire de leur élève une sorte d'automate déplaisant, bien brossé, bien épingle, bien cravaté, marchant dans un salon suivant les préceptes de l'art, et produisant la musique demandée aussitôt qu'on tournait la manivelle. Il y avait de tout dans ces enfants-lcà, excepté un enfant.

Je ne puis m'empêcher, en écrivant ces réflexions,

de penser à VÉmile, C'est un livre qui vaut beaucoup par l'éloquente hardiesse de certaines invectives. Il a incontestablement semé des idées et suscité des sentiments. La conception générale en est absurde. Il suppose un homme qui se dévoue à faire un homme. Un homme, entendez-vous; s'il se dévouait à faire des hommes, je le comprendrais immédiatement, et je comprendrais l'admiration de Rousseau pour lui. Ce serait un professeur. Loin de là, ce n'est qu'un précepteur. La première faute qu'il commet, c'est de vivre seul en société avec son élève. Oui, sans doute, Sophie arrivera vers la fm de cette étrange éducation, et d'autres personnages vivants ou qui font semblant de l'être traverseront de temps en temps la vie de nos solitaires. La société humaine n'en est pas moins réduite, pour chacun d'eux, à un homme, ce qui constitue un contresens épouvantable. Aussi qu'arrive-t-il? Le résultat de tant d'efforts est un échec absolu. Emile n'est qu'un jeune drôle, malgré ses tirades stoïciennes, et qu'un ignorant, malgré son jargon prétentieux.

J'avoue qu'une fille a moins besoin qu'un garçon d'être mêlée à la vie du dehors. Le mouvement physique lui est beaucoup moins nécessaire. Sa destinée est de concentrer ses soins et son affection sur un petit nombre d'êtres. Elle ne sera pas, comme nous, en relation d'amitié ou d'hostilité avec la foule. Beaucoup de philosophes et de législateurs ont pensé que, sa maison devant être un jour son univers, il fallait la préparer à la vie de famille exclusivement par la

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vie de famille. Je crois qu'on a fort exagéré autrefois cette doctrine, et qu'en supposant même qu'elle ait pu être sérieusement appliquée dans l'ancienne société, il y a lieu de la modifier dans la société nouvelle.

Il est bon qu'une femme ait un mari, un père ou un frère qui pourvoit à ses besoins et veille à sa sécurité. Débarrassée de la nécessité de gagner un salaire ou de débattre ses intérêts avec des hommes d'affaires, elle s'occupe exclusivement d'élever sa famille et de rendre sa maison aimable. C'est une tâche appropriée à ses dons naturels, dans l'accomplissement de laquelle elle trouve autant de bonheur qu'elle en donne. Il arrive cependant qu'elle est privée d'amis et de protecteurs, obligée de se défendre contre des intérêts opposés aux siens, de gérer sa fortune, ou de demander au travail ce qui est nécessaire à la subsistance de ses enfants et à la sienne. Même quand elle échappe à ces dures extrémités, tout en se renfermant dans l'accomplissement de ses devoirs d'épouse et de mère, elle ne se livre plus avec la même candeur qu'autrefois. La famille était une monarchie absolue, où la femme était toute en soumission et en respect; c'est à présent une petite république, où elle a tout au moins droit de conseil et de remontrance. Elle n'obéit plus les yeux fermés. Il est juste et nécessaire qu'elle soit renseignée, et par conséquent instruite. Entre la doctrine sociale qui confine les femmes dans le harem et les utopies de quelques folles qui rêvent de se transformer en

hommes et n'aboutissent qu'à se dépouiller de leurs grâces sans pouvoir se donner notre force, il y a place pour la femme intelligente, sensée, éclairée, doucement active, bonne conseillère, auxiliaire bienaimée et puissante consolatrice. Elle ne verra le monde que de son salon ; mais elle le verra et elle le connaîtra peut-être aussi bien que son mari. Il est bon qu'avant d'y jouer son rôle, elle ait au moins mis un pied dans l'école. Je ne la livrerai pas aussi complètement que son frère à l'école publique. Je garderai la plus grande part dans la direction de son travail, de ses idées et de ses sentiments. Mais je serai bien aise qu'elle ait, de bonne heure, quelques entrevues avec le monde dans une école bien composée et bien dirigée.

Entre autres services que rend l'école, il y en a un très grand, qui consiste à servir de règle et de conseillère pour l'éducation domestique. Ainsi elle est utile non seulement aux enfants qu'elle élève, mais à ceux qui sont élevés en dehors d'elle. L'éducation à la maison était plus imparfaite, quand il n'y avait d'autres écoles que les écoles formées par les associations religieuses ou l'industrie privée, sans aucun plan d'ensemble, et sans aucune étude scientifique des méthodes.

Il est donc très nécessaire que l'État fonde luimême des écoles, qu'il y appelle des professeurs d'élite, qu'il délibère dans ses conseils sur les programmes d'étude et les méthodes d'enseignement. La pédagogie est une science qui peut être consi-

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dérée comme rapplication pratique de la psychologie et de la morale. Tous les philosophes, depuis Platon et Aristote, s'en sont occupés. Rabelais, Montaigne, Locke, sont des pédagogues comme Rousseau etCondillac.

Tout ce qui est vrai pour l'éducation des garçons est également vrai pour celle des fdles. Elles ont les mêmes droits que les garçons aux bienfaits et à la sollicitude de l'État : cela est évident. Il n'est pas moins certain que TÉtat a le même intérêt à les bien élever; plus d'intérêt peut-être, parce qu'elles sont, quoi qu'on fasse, les premières institutrices de leurs enfants.

Ceux qui recommandent l'inaction de l'État se fondent sur son impuissance en matière d'éducation féminine, et sur une idée particulière qu'ils se font de la destinée des femmes. Mais cette impuissance, en supposant qu'elle existe, tient à une mauvaise organisation des conseils d'instruction publique et de l'inspection. Je comprends que l'État parût suspect, tant qu'il a posé en principe l'exclusion des femmes. Il y avait quelque chose de choquant à faire délibérer des hommes entre eux sur tous les détails de l'éducation féminine. On n'en délibérait, dans ce temps-là, qui pourtant ne remonte pas au déluge, que pour déclarer qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. Un très grand liomme, que beaucoup regardent comme le plus grand des hommes, disait que les femmes devaient être élevées pour le plaisir et la domesticité, ce qui est un double blasphème. Toutes

ces hérésies ont fini par disparaître. Il a fallu pour cela bien du temps. Le droit à l'école primaire n'a été expressément reconnu qu'en 1867, et le droit à l'école secondaire en 1880.

Maintenant, il y a des écoles primaires de filles partout ou presque partout, et un grand nombre d'écoles secondaires, lycées ou collèges. Bienfait inestimable pour celles d'entre les mères qui n'auraient pas les ressources nécessaires pour élever leurs filles dans leur maison. Nous n'avons plus à le démontrer; la preuve est faite pour les familles et pour les pouvoirs publics. La question est de savoir ce que nous conseillerons aux mères assez instruites pour compter sur elles-mêmes, ou assez riches pour avoir une gouvernante. En un mot, le problème qui est devant nous est celui-ci : l'éducation domestique, quand elle est possible, est-elle supérieure à l'éducation publique? Je réponds sur-le-champ : Mettez votre fille à l'école.

Quelle serait l'institutrice, au dehors de Técole? La mère ou une gouvernante. Si c'est une gouvernante, je vais reprendre toutes les dissertations de Ptousseau sur les mérites et les vertus qui lui sont indispensables. Il faut qu'elle soit la première des femmes, et qu'elle consente à se vouer uniquement à l'éducation de votre fille, pour douze cents francs. Si c'est la mère, je reconnais que l'éducation gagne cent pour cent en autorité et en vigilance. Mais que dis-je, l'éducation? Je montrerai tout à l'heure que, même en mettant sa fille à l'école, la mère se réserve

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l'éducation. Elle ne demande à l'institutrice que d'instruire cette enfant; pour la former, c'est autre chose. C'est un soin sacré qui ne se délègue pas. Mais la mère, sans gouvernante ni école, n'est plus seulement éducatrice; elle est institutrice, et je commence par lui demander ce qu'elle sait. Elle était peut-être, il y a dix ans, ou quinze ans, une très mauvaise élève; elle a peut-être oublié ce qu'elle avait appris. J'entends bien qu'elle va refaire son éducation. Elle a beaucoup de bonne volonté, c'est quelque chose; et une grâce d'État, c'est beaucoup. Pourtant, ne nous payons pas de mots. Cette éducation de la mère sera un peu livrée au hasard, et je cherche ce qu'il en résultera pour Féducation de la fille. Cette jeune mère, qui apprend à mesure qu'elle enseigne, aura-t-elle le temps nécessaire pour cette double tâche? Elle a ses devoirs de maîtresse de maison, de femme du monde; elle doit aussi songer à son mari, qu'elle ne peut pas supprimer sous prétexte qu'elle a une éducation à faire. J'ai bien peur qu'au bout de dix ans elle n'ait réussi qu'à faire une petite niaise. Écoutez aussi cette objection qui n'a l'air de rien ; il y a quelque chose qui manquera toujours à l'éducation privée : c'est la régularité de l'enseignement et des exercices. La régularité! un desmeilleurs instruments de l'éducation, une de ses plus utiles conquêtes. Être prête tous les matins, à huit heures, pendant dix ans, quelle heureuse aventure! Combien je connais de femmes charmantes, honorables, dévouées, courageuses, qui n'ont que ce

seul défaut : n'être jamais prêtes? Elles font tout ce ({u'ellos doivent faire, mais elles ne le font pas au bon moment. Ce quart d'heure de retard ôte toute sa grâce à leur dévouement. Il rend toutes leurs tâches plus difficiles. Elles travaillent autant, et elles font moins, que si elles avaient la sainte religion de l'exactitude.

Je ne vais pas jusqu'à dire pour les filles, comme pour les garçons, que l'éducation sera toujours imparfaite si elle ne se fait pas, en grande partie, à l'école publique. Mais, tout en laissant à la mère l'enseignement de la morale, tout en Tassociant heure par heure à tous les efforts et à tous les exercices de sa fille, je tiens que le meilleur système est de se servir de l'école, si on en a une bonne à côté de soi, et de se donner autant de peine que si on était toute seule chargée de ce grand office.

Je ne fais pas ces réflexions pour les femmes du peuple ou de la très petite bourgeoisie, qui n'ont évidemment ni les moyens d'avoir une gouvernante, ni le temps de diriger elles-mêmes l'éducation de leurs enfants. C'est aux riches que je parle, parce qu'elles seules ont besoin d'être convaincues.

Une femme riche ne se hâte pas d'envoyer sa fille à l'école, elle veut se priver d'elle le plus tard et le moins possible. Elle multiplie les sophismes pour se tromper et pour tromper ceux qui l'entourent. Elle sait bien qu'elle n'a pas les talents acquis d'une institutrice, mais elle a une connaissance approfondie du caractère de sa fille ; elle s'occupera d'elle uni-

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quemenl, au lieu de lui appliquer des méthodes générales qui peuvent êtres bonnes en elles-mêmes, mais qui ne sont pas appropriées à son genre d'esprit, à ses qualités et à ses défauts. Il y a de la vérité dans tout cela; il s'y mêle aussi beaucoup d'illusions. A cette méthode générale dont on ne veut pas, (( parce que ma fdle n'est pas une entant comme les autres )), on ne substituera pas une méthode meilleure, mais une éducation faite au jour le jour, qui change à chaque instant de principe et de règle, ou qui le plus souvent n'en a pas, et n'est gouvernée que par le caprice. Si, à toute rigueur, on peut marcher ainsi dans les premières années, cela devient plus difficile, et presque impossible quand on arrive à l'instruction secondaire. A moins que la mère ne soit une encyclopédie vivante, il faut qu'elle s'entoure de maîtres spéciaux : le maître d'histoire, le maître de style, le maître d'anglais ou d'allemand, le maître de dessin ou de musique. Il n'y a pas moins de maîtres dans un collège, mais ils sont bien choisis, après examens et concours, bien surveillés, soumis à une administration centrale, inspirés par une volonté unique qui dirige de haut leur enseignement, obligés par leur propre intérêt de donner à leur enseignement toute la solidité possible, tandis que, dans des leçons à domicile, ils ne pensent qu'à leur spécialité et se hâtent de gagner leur cachet. Ils obéissent à la mère, qui compte cela pour un grand avantage. Il vaut mieux qu'elle soit un peu gênée et que le maître soit vraiment un maître; tout le monde

s'en trouvera bien : lui d'abord, qui aura Je sentiment de sa dignité et de sa responsabilité; l'enfant, qui sera assujettie à une méthode scientifique, et la mère, qui ne sera pas livrée à ses fantaisies.

Ici je rencontre les plus grosses questions, qu'il faut examiner à part : l'intervention de l'État; l'option entre le lycée, le couvent et les cours; l'option aussi entre l'internat et l'externat; la part personnelle de la mère dans tout ce qui touche à l'éducation morale. Je crois qu'il n'est pas bon que la mère dirige seule l'éducation; mais je crois qu'il serait déplorable qu'elle s'en désintéressât, ne fût-ce qu'un instant. Elle doit être présente et active partout, quoique toujours aidée, conseillée, guidée. Avant d'étudier sa tâche personnelle, faisons pour elle, si vous le voulez bien, la revue des ressources qu'elle trouvera au dehors.

La France est maintenant pourvue d'abondantes et excellentes écoles. Il est douloureux de penser que nous nous étions laissé dépasser par plusieurs États ; mais nous avons fait tant de chemin depuis l'établissement de la République que toutes les lacunes ont été comblées. Les décrets de nos grandes assemblées, qui mettent une école à proximité de tous les enfants, après avoir été lettre morte pendant près d'un siècle, sont enfin réalisés. La réforme de 1833 nous avait donné beaucoup d'écoles; celle de 1885 nous donne toutes les écoles qu'il nous fallait.

Non seulement nous avons l'école, mais nous avons la maison d'école. Les communes ne sont plus-

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réduites à louer une mauvaise chambre, et à dépendre d'un propriétaire. Elles sont, presque toutes, chez elles. Personne ne peut nier l'utilité de cette grande mesure. 11 faut à la commune une mairie,, une école et une église. Je dis : une église, sans oublier que nous n'avons plus de religion d'État. Nous n'avons plus de religion d'État, je m'en félicite; mais nous avons une religion, et je m'en félicite aussi.

On a pu trouver que les communes et l'État se hâtaient trop d'acquérir leurs maisons d'école. Le moment, dit-on souvent, n'était pas propice. Peutêtre, en effet, a-t-on cédé dans certaines localités à une sorte d'engouement pour les dépenses scolaires. Je ne m'en étonne pas. Toute mesure générale, menée avec un peu d'entrain, a pour conséquence quelques inconvénients de détail. L'acquisition des maisons d'école était en somme une bonne opération, il fallait la faire, et il faut se réjouir qu'elle soit faite. On y a mis, dans certaines localités, une sorte de luxe. Le seul luxe permis pour les écoles est la salubrité, l'espace et la lumière. Tout ornement est superflu, et même déplacé. Les bâtiments de l'enseignement secondaire n'ont pas été jusqu'ici l'objet de la même faveur. Beaucoup de collèges, et même de lycées, sont logés d'une façon inconvenante. A Paris, des lycées construits pour sept ou huit cents élèves au maximum, en contiennent dix-sept cents. Le faubourg Saint-Antoine, Bercy, Belleville n'ont à leur disposition ni lycée ni collège. Les familles qui avoi-

sinent le lac Saint-Fargeau sont à cinq kilomètres du lycée Gharlemagne.

Nous avions une longue injustice à réparer envers les filles. La Constituante, l'Assemblée législative, la Convention avaient proclamé bien haut qu'elles avaient les mêmes droits que les garçons. On n'avait pas seulement promis des écoles de filles, on les avait décrétées, mais on ne les avait pas faites. Talleyrand, dans son admirable rapport (qui est l'œuvre de l'abbé Desrenaudes) avait laissé entrevoir la pensée que l'éducation des filles est mieux faite à la maison que dans l'école, et que TÉtat doit se reposer sur les mères du soin de former des citoyennes. Les régimes qui suivirent la R.épublique, et pour lesquels ce titre de citoyennes, et toutes les idées qui s'y rattachent, devint inquiétant et suspect, abondèrent dans ce sens, et déclarèrent l'un après Tautre que l'éducation d'une fille était une chose trop délicate, et en même temps trop importante, pour qu'il fût permis à tout autre que la mère d'en prendre le gouvernement.

Il en résulta naturellement que le clergé en devint, sous la Restauration, le maître absolu. M. Guizot avait consacré à l'enseignement des filles un chapitre entier de son projet de loi. Mais la Chambre, qui avait grand souci de l'instruction, n'était pas moins préoccupée du budget. Elle était effrayée du nombre d'écoles de garçons qu'elle allait faire. Une dépense de deux millions pour l'instruction primaire lui paraissait exorbitante. Ces écoles de filles l'auraient presque doublée. Étaient-elles bien nécessaires, ces écoles?

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Ne pouvait-on améliorer les écoles mixtes par une bonne surveillance, et, pour le surplus, se contier aux mères? Ces raisons prévalurent sur celles de M. Guizot. La Chambre se confia aux mères, ce qui lui procura une économie d'un million, et les filles une fois de plus se passèrent d'écoles. Je dirai ici, puisque j'en trouve l'occasion, que je ne suis pas ennemi des écoles mixtes, pourvu qu'elles soient confiées à des femmes. Nous ne sommes pas des musulmans; nous n'avons pas de harems dans nos maisons, et je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'attendre, pour mettre les deux sexes en présence l'un de l'autre, qu'on soit arrivé, de part et d'autre, à l'âge de dix-huit ou vingt ans. Je crois, de plus, qu'un garçon jusqu'à l'âge de dix ans a tout profit à recevoir la direction d'une femme. Les fils de nos rois ne restaient entre les mains des femmes que jusqu'à sept ans. C'est qu'ils étaient très précoces. Ils étaient majeurs à quatorze ans ! Nous autres, qui ne sommes majeurs qu'à vingt et un ans, nous nous accommoderions à merveille d'être confiés à des institutrices jusqu'à dix ans; nous n'en serions que mieux soignés dans les maladies de l'enfance, et mieux préparés à la vie telle qu'elle est. L'École Monge, si je ne me trompe, se trouve bien de cette pratique. Ses élèves prennent leur revanche, quand ils ont franchi cette première période, en se livrant avec ardeur à tous les exercices qui fortifient le corps et la volonté. Je répète donc que je ne suis pas ennemi, dans certaines conditions, des écoles mixtes. Je n'en regarde pas

moins comme nécessaire la création des écoles spéciales de filles; car enfin, mes amis, on n'a pas toujours dix ans. C'est seulement en 1867, sous le ministère de M. Duruy, que les communes de plus de cinq cents habitants furent obligées d'avoir une école de filles. J'étais alors député de la Seine, et je concourus de mon mieux à faire passer la loi.

C'était bien pour l'instruction primaire; mais il n'y avait rien de fait pour l'instruction secondaire des filles. M. Duruy y pensait, et nous verrons tout à l'heure ce qu'il imagina. Nous y pensions aussi, et nous ne cessions de réclamer. Nous rencontrions devant nous un double obstacle, sans parler du budget, qui est l'obstacle permanent à toute création nouvelle.

Il y avait d'abord la fameuse objection de Chrysale :

Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.

Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,

Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles

Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.

Nous prenions la liberté de rii^e de cette boutade, comme Molière lui-même. Nos adversaires en riaient aussi, mais par bienséance, et tout en pensant que Chrysale avait raison. Ils disaient bien haut « qu'une femme doit avoir des clartés de tout ». Pas trop de clartés cependant, et ils tremblaient pour la ti^anquil-

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lité du ménage, si leur femme était en état de leur tenir tête sur quelque question de littérature ou de philosophie. Ce sont ces mêmes hommes qui veulent une religion pour les femmes, non parce que la religion est honne en soi (ils ne croient à rien), ni pour le bonheur des femmes (dont ils se soucient à peine, et qu'ils ne voudraient pas procurer par de tels moyens), mais pour la sécurité du mari, qui est leur grosse affaire. Nous avions beau jeu contre eux, parce qu'une doctrine qu'on n'ose pas avouer danstoute sa crudité est difficile à défendre.

L'autre objection nous donnait plus de mal. Elle venait du clergé qui, bien qu'il ait renoncé aux femmes, les regarde comme son patrimoine. L'éducation a toujours été son moyen de gouvernement. Avant la Révolution, il remplissait presque seul les collèges et les universités. Il y avait bataille entre les congrégations et les prêtres séculiers; mais à l'exception des médecins, tous les professeurs, ou presque tous, étaient clercs. Quand Bonaparte fonda l'Université, il la voulut catholique et laïque; et la première condition à remplir pour obtenir ce résultat était d'avoir un corps enseignant catholique et laïque.

Je ne dirai pas qu'il trouva des catholiques tant qu'il en voulut. Il dut se contenter de ce qu'on pourrait appeler des catholiques politiques, ne croyant à rien ou croyant à peu de chose, mais vivant et parlant comme s'ils croyaient. Pour des laïques en état d'enseigner, c'était une tout autre affaire. C'est une race qui ne s'improvise pas. Lakanal avait rêvé de

créer des professeurs en quelques mois. Bonaparte y échoua comme lui. Il lui était plus facile d'improviser des généraux.

La Révolution avait dissous les congrégations, chassé et proscrit les prêtres. Elle en avait tué beaucoup. Le plus grand nombre avait trouvé moyen de se cacher ou d'émigrer. Ils reparurent dès que la persécution fut apaisée. Les lois de proscription subsistaient. On ne les appliquait plus, ou on les appliquait par secousses. Les écoles de toutes sortes avaient été fermées pendant la Terreur; les enfants s'élevaient comme ils pouvaient. Ce qui manquait le plus à Bonaparte quand il fonda l'Université, c'était un personnel laïque. Il prit les anciens prêtres, plutôt par nécessité que par choix. Il les prit, parce qu'il n'avait qu'eux sous la main. Ils lui convenaient par le célibat, la gravité et la docilité ; son idéal aurait été un corps composé de laïques, discipliné comme un couvent, grave comme un chapitre, et voué au célibat.

L'Université se trouva tiraillée entre les règlements et le personnel enseignant, composé presque tout entier d'anciens moines sécularisés et d'anciens prêtres défroqués. On dit souvent que les lycées de l'Empire étaient des casernes, et les collèges de la Restauration des séminaires. Mais il ne faut pas oublier que, dans ces casernes, l'enseignement était donné par des revenants de l'ancien régime.

Quand la Restauration appela le clergé à gouverner l'Université, elle n'eut guère à changer que le per-

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sonnel administratif; le personnel enseignant était par avance composé cFecclésiastiques.

Quelques-uns de ces professeurs avaient repris le caractère sacerdotal, dès qu'ils avaient pu le faire sans courir à la mort; d'autres, comme Daunou et La Romiguière, étaient restés dans le siècle, en conservant seulement, de leur ancien état, le célibat avec la gravité du costume et des habitudes. Les professeurs de la Restauration s'étaient formés sur ce modèle; on les prenait autant dans le clergé qu'à l'École normale, nouvelle et suspecte. Ceux mêmes d'entre eux qui n'étaient pas prêtres ressemblaient plus à un oratorien qu'à un laïque. Au collège de Vannes, nous avions cinq professeurs prêtres, sur huit, et les professeurs laïques étaient plus prêtres que les autres. L'éducation des garçons échappa en grande partie aux ecclésiastiques après 1830. Rs ne furent pas exclus; ils furent écartés. Le Conseil supérieur de l'instruction publique ne compta plus d'évêques ni d'abbés dans son sein. Les prêtres disparurent peu à peu de l'administration et de l'enseignement, sans qu'il y eût d'épuration proprement dite. Je n'ai été que deux ans professeur de collège. A Caen, où j'ai débuté, j'avais pour proviseur un prêtre, l'abbé Daniel, qui a été depuis recteur, membre du Conseil royal et évêque. A Versailles, oi^i j'ai été appelé ensuite, il n'y avait, en apparence, que des laïques; mais un de nos collègues avait été abbé dans sa jeunesse. On le disait tout bas, en ajoutant qu'il l'avait oublié. Un de mes maîtres à l'École normale, M. Ma-

blin était l'abbé Mabellini. Lui aussi avait oublié bien des choses. Le clergé lutta tant qu'il put contre l'Université devenue laïque. Il ne pouvait combattre le principe, puisqu'il était consacré par la Charte. Il soutenait que l'État ne devait pas enseigner, d'abord parce qu'en enseignant il supprimait la liberté d'enseignement et ensuite parce que, n'ayant pas de doctrine, il ne pouvait enseigner que le scepticisme. Cette lutte remplit tout le règne de Louis-Philippe. L'Université triomphait en corps, quoiqu'elle fût battue en détail. Le clergé avait en vain essayé d'avoir une université à lui au moyen des petits séminaires. Battu de ce côté, il fonda des collèges libres, qui n'arrivèrent pas à balancer l'influence et les succès de renseignement officiel. Mais il lui restait les filles, et c'était une large compensation. Quoiqu'il y eût çà et là quelques pensionnats laïques, on pouvait dire que tout l'enseignement des filles était sous l'autorité du clergé. Il tenait la société par les femmes, qui font les mœurs.

Il y avait des couvents partout, des écoles dans tous les couvents, et beaucoup de ces écoles étaient doublées d'un internat.

La lutte fut très ardente entre le clergé, qui voulait sauver cette précieuse clientèle, et l'Université qui voulait la lui ravir. Le clergé avait une double ressource pour l'enseignement primaire : ses écoles d'abord, et les écoles communales, partout où le conseil municipal voulait une institutrice congréganiste. Chacun luttait par ses moyens, le clergé par la

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prédication, l'Université parla loi et l'administration. L'Université prétendit que les congréganistes étaient incapables d'enseigner; elle exigea des grades, des brevets. Les congréganistes reculèrent devant les examens. Grands cris de triomphe des universitaires. Mais, répondirent les congrégations, ce qui nous empêche d'affronter Texamen, ce n'est pas l'ignorance; c'est la difficulté pour une maîtresse de venir se faire interroger et juger comme une élève. — Soit ! leur dit-on, les maîtresses en exercice continueront à enseigner; les examens seront pour les nouvelles venues. On les traitera comme les laïques. — Pas tout à fait, dit-on, de l'autre côté, car les laïques seront jugées par des laïques, et nous par des laïques aussi, c'est-à-dire par des universitaires. On partit de là pour demander successivement deux choses : les jurys mixtes, qui étaient pleins d'inconvénients de quelque façon qu'on les formât, et les lettres d'obédience, qui remplaçaient le contrôle de l'État par la garantie d'une supérieure.

Le clergé a perdu successivement toutes ses positions dans l'instruction primaire : d'abord les lettres d'obédience, qui ont été supprimées; puis le jury mixte, qui a existé un moment pour les grades proprement dits et n'a jamais été admis pour les diplômes de l'instruction primaire, et enfin l'immunité des maîtresses après un certain temps d'exercice. Le législateur a été encore plus loin que cela. Il a aboli purement et simplement le droit jusque-là accordé aux communes de choisir entre l'institutrice congre-

ganiste et l'institutrice laïque. Les congréganistes sont définitivement bannies des écoles publiques. A mesure qu'on a des sujets pour les remplacer, on les chasse. Dans deux ans il n'en restera plus. Les congrégations seront réduites à lutter par leurs propres forces, c'est-à-dire par des écoles purement privées, contre les écoles gratuites de l'État.

La marche a été la même pour l'enseignement secondaire; mais s'il n'y a pas de différences dans la légalité, il y en a deux très importantes dans les faits.

Premier fait : l'Université, jusqu'à 1880, n'avait pas d'enseignement secondaire pour les filles. Second fait : les filles qui recherchaient l'enseignement secondaire appartenaient à la bourgeoisie riche et pou- ^-aient payer. Il n'y avait donc pas là, comme pour l'instruction primaire, l'obstacle d'une concurrence gratuite organisée par l'État. Les pensionnats dans lesquels les jeunes filles recevaient une instruction complète, jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans, étaient nombreux et prospères.

On a parlé de ces pensionnats, dans le camp adverse, d'un ton très dédaigneux. Ce n'est, disait-on, que l'enseignement primaire un peu renforcé, avec beaucoup d'arts d'agrément, la musique, le dessin, la danse. Ces critiques n'étaient pas fondées. De grandes congrégations, parmi lesquelles il faut citer au premier rang celle du Sacré-Cœur, avaient d'excellentes classes de littérature et d'histoire. On y recevait une éducation très complète. Le principal reproche à leur faire était d'être inaccessibles aux petites bourses.

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J'ai dit qu'avant la création des lycées, les couvents n'avaient pas de concurrence à redouter pour l'enseignement secondaire, si ce n'est quelques pensionnats tenus par des laïques, pour un petit nombre d'enfants très riches. L'État avait pourtant fait un effort. 11 avait organisé des cours, qu'il ne dirigeait pas lui-même, mais qu'il patronnait et qu'il aidait de diverses façons. Il avait été devancé dans cette voie par l'industrie privée; M. Duruy reprit institution, la recommanda, la logea (du moins à Paris), et lui donna pendant son ministère une assez grande importance. Ils subsistent encore, quoique la création des lycées et collèges de filles leur ait naturellement porté un coup sensible.

Ces cours ne constituent pas des écoles. Ce ne sont pas non plus des cours analogues aux cours des Facultés, où le professeur parle seul. Ils n'ont pas de programme commun. Chaque établissement forme son programme comme il l'entend, suivant les aptitudes des professeurs ou les demandes des familles.

Il y a dix-sept cours à Paris; à Blois, il n'y en a que quatre. Ils n'ont pas de classes quotidiennes comme les écoles; la plupart sont hebdomadaires. On s'inscrit à un cours, à deux cours : c'est le régime de la liberté. Presque partout, le professeur donne aux élèves des sujets d'étude pour la séance suivante, et leur fait, huit jours après, subir un examen sur les matières ainsi préparées. Que dis-je, un examen? Le mot est bien solennel pour une série de questions

entremêlées d'explications. Le professeur donne aussi des devoirs et les corrige publiquement. Les mères sont là tout le temps; c'est le trait distinctif de ce genre d'enseignement. Elles prennent des notes, elles s'instruisent autant que leurs filles. Elles les dirigeront, d'après les indications du professeur, dans la préparation qui va suivre. Elles sont les vrais professeurs ; le professeur est plutôt un directeur d'études. On peut dire aussi que le professeur est un professeur à qui les mères servent de répétitrices. Ainsi beaucoup de liberté, peut-être un peu trop, et une coopération constante des mères : deux choses, en somme, excellentes. Une leçon par semaine, c'est bien peu. Il semble pourtant que ce soit la règle générale, mais il n'y a pas de règle sans exception, et nous sommes ici, avec les cours, dans le pays des exceptions. Il y avait des cours de cette nature dans cinquante villes, avant la guerre. Quelques-uns ont disparu depuis. Ceux de Paris se font dans un bâtiment annexe de la Sorbonne. Ils ont été dirigés successivement par M. Milne Edwards et par ce bon Emile Egger, qui était si pédant, et qui avait tant d'esprit, et une science si sûre et si universelle. C'est à présent au tour de mon ami Emile Levasseur,dont je ne dirai jamais assez de bien, d'être le grand maître de cette petite université. Je ne puis m'empêcher de croire qu'il s'y fait beaucoup de bien, et j'affirme, sans y aller voir, qu'il ne s'y fait aucun mal. Le nom des maîtres me suffit pour n'en pas -douter. Comment donc, au lieu de les aider, leur a-t-

on fait autrefois une guerre ardente, et leur fait-on à présent une opposition sourde? Je voudrais que les œuvres, comme les hommes, fussent toujours à s'entr'aider. Le bien est toujours le bien, quelle que soit la main qui le fasse.

Les pensions laïques d'un ordre élevé et d'un mérite réel étaient en si petit nombre, et coûtaient si cher, qu'on ne pouvait en tenir compte comme moyens généraux d'éducation. Il faut en dire autant des bonnes pensions religieuses. Les couvents ordinaires donnaient une instruction fort diverse, suivant les ordres et les localités, et ne s'élevaient pas au-dessus des connaissances primaires. On peut dire que les fdles ne recevaient que l'enseignement primaire, et le recevaient un peu au hasard de l'industrie privée. Quand une mère voulait donner à sa fille des connaissances plus étendues, elle la conduisait aux cours fondés ou développés et encouragés par M. Duruy. Ces cours n'existaient que dans un nombre de villes fort restreint; ils n'étaient pas organisés d'après un plan régulier; ils se fondaient un peu au hasard, selon le vœu capricieux des familles, ou les aptitudes spéciales d'un professeur;

ils n'étaient pas surveillés; ils ne donnaient que de rares leçons, quelques-uns ne donnaient qu'une leçon par semaine; ils supposaient la capacité pédagogique de la mère et son assiduité. Celles qui avaient beaucoup d'enfants, ou des occupations en dehors des soins de leur ménage, ou une instruction négligée, ne pouvaient tirer des cours aucune utilité, et se trouvaient réduites au couvent ou à l'école primaire. Dans ces conditions, il n'était que juste de dire que renseignement secondaire pour les filles n'existait pas en France.

M. Camille Sée est un Alsacien qui avait fait à Strasbourg de fortes études de droit, et qui après avoir rempli par intérim les fonctions de secrétaire général du ministère de l'intérieur pendant le siège de Paris, fut récompensé de ses services et notamment de ceux qu'il rendit dans la journée funeste du 31 octobre 1870, par la place de sous-préfet de Saint- Denis. Ce n'est pas une grande place; mais elle est enviée à cause de la proximité de Paris, et il s'agissait, à cette date, de rendre la vie à la banlieue, la vie physique et la vie morale. Il n'avait qu'une trentaine d'années. Il se sentit attiré, par son goût pour les études juridiques et par l'indépendance de son esprit, vers la députation. Il s'était fait aimer et, malgré sa jeunesse, respecter comme administrateur; il trouva comme candidat, dans le même arrondissement, de chaudes amitiés, et l'emporta après une lutte acharnée. Je crois que je ne fus pas inutile à son succès dans un arrondissement que j'avais moi-même repré-

sente sous l'Empire. Une fois à la Chambre, M. Camille Sée se montra ce qu'il a toujours été, à la fois studieux et actif. L'activité ne manque pas à nos députés, mais leurs connaissances sont souvent superficielles. Celui-ci était un jurisconsulte. Il appartenait à la gauche modérée, et y acquit sur-lechamp, non de l'éclat, qu'il ne cherchait pas, mais une considération sérieuse. La situation précaire où végétait depuis la révolution de 89 l'enseignement des filles, était, depuis vingt ans, l'un des thèmes favoris de l'opposition. Nous nous en étions plaints à la Chambre et dans des livres ; nous avions fait des conférences, il en avait fait avec nous. Son esprit s'attacha à cette question ; il la creusa, il étudia ce qui se faisait dans les pays voisins, et, un beau jour, il se trouva prêt à présenter à la Chambre un projet de loi complet, qui créait pour les filles un enseignement secondaire, non pas semblable, mais équivalent à l'enseignement secondaire des garçons. On était en 1878. La tentative parut hardie. On pensa généralement qu'il allait trop loin, qu'il demandait trop d'efforts et trop de dépense. On ne donna pas d'ailleurs à cette affaire autant d'importance qu'à une interpellation capable de renverser un ministre, ou à quelque détail de la loi électorale. Mais on convint unanimement qu'il y avait quelque chose à faire, et qu'une fois la question posée on ne pouvait y répondre par un refus qui serait un déni de justice. Une commission fut nommée; il en devint rapporteur; son rapport fut très savant, très complet et très probant. Il

y eut de grands obstacles et de grandes lenteurs. On invoqua les droits de la famille, comme si les droits et les devoirs de l'État n'existaient que pour les garçons. Enfin la loi se trouva rendue, et prête à fonctionner, en 1880. On l'appelle ordinairement la loi Camille Sée, ce qui est de toute justice. L'auteur ne l'abandonna pas après l'avoir créée et mise au monde. Il en surveille tous les développements, comme s'il était le grand maître de cette Université nouvelle. Il a fondé une Revue de l'enseignement des filles; il a fait plusieurs livres. Il est à présent conseiller d'État. On l'a mis dans le conseil d'administration des lycées de filles de Paris. Il n'est ni inspecteur général, ni membre du Conseil supérieur, ni professeur. Il est comme le tuteur de l'enseignement des jeunes filles. Il a eu raison à plusieurs reprises des résistances de l'Université. Il tire toute son autorité des services qu'il ne cesse de rendre, et de son titre de fondateur. Je dirai ici, en passant, qu'il est le neveu et le gendre du grand professeur Germain Sée, l'une des gloires de la science médicale contemporaine.

La loi fonctionne à peine depuis dix ans, et nous avons déjà vingt-sept lycées et vingt-six collèges, qui contenaient ensemble, en novembre 1888, une population de six mille six cent trente-quatre enfants. Il a fallu recourir d'abord à des hommes pour remplir les places de professeurs; mais, à la fin de 1888, les femmes avaient déjà fourni, pour les lycées et collèges, un personnel de sept cent vingt-trois fonctionnaires de différents ordres. En défalquant de ce nombre

cent quatre maîtresses de dessin, de gymnastique, de travaux à l'aiguille et de musique vocale, il reste six cent dix-neuf femmes qui remplissent les fonctions de professeurs, directrices, surveillantes. Une école fondée à Sèvres pour le recrutement des professeurs est en pleine activité.

Il nous en a coûté de grosses sommes : 11 666 666 francs pour subventions de l'État en 1884; 10 millions, la même année, d'avances consenties par l'État, et représentant la part des villes et des départements ; 10 987 612 francs en 1885, dont moitié pour l'État et moitié pour les villes ; 4 400 000 francs pour les lycées de jeunes filles de Paris. Ensemble quelque chose comme 37 054 278 (trente-sept millions cinquantequatre mille deux cent soixante-dix-huit francs). C'est pour commencer, car nous ne nous en tiendrons pas à vingt-sept lycées et vingt-six collèges. Plusieurs villes sont en instance, soit pour avoir un collège, soit pour transformer leur collège en lycée.

La première ville qui ait eu un lycée de fdles est Montpellier; la seconde, Rouen. Lyon ne vient qu'au cinquième rang; Paris au seizième, avec le lycée Fénelon. Paris a créé depuis deux autres lycées : le lycée Racine et le lycée Molière. On a pris ce nom de lycées et de collèges, pour bien marquer le rang des nouvelles écoles. Elles appartiennent sans conteste à l'enseignement secondaire. Les mots ont leur influence sur la destinée des choses. Nous appelons les écoles secondaires de filles des lycées ou des collèges ; les chaires y sont occupées par des femmes dont un

assez grand nombre ont des grades universitaires, les mêmes grades que les hommes, reçus devant les mêmes juges et après les mêmes épreuves : bacheliers, licenciés es lettres, licenciés es sciences. On a même créé deux ordres d'agrégées : agrégées des sciences, agrégées des lettres. Je ne sais pas si on en viendra à créer des désignations féminines pour ces nouvelles graduées, c'est fort probable. On dit déjà : doctoresse, répétitrice. On dira peut-être bachelière. Proviseur et professeur sont plus difficiles à féminiser. Je n'aime pas beaucoup ces similitudes de noms. Je les aurais au moins évitées pour les concours spéciaux. Ils semblent indiquer l'identité de l'enseignement, ce 'qui est un inconvénient assez grave. Déjà quand Napoléon a fondé l'École de Saint- Denis, il a fait porter aux maîtresses les insignes de la Légion d'honneur. Passe encore pour la croix d'argent ou la croix d'or attachée sur la poitrine; cela ne choque pas et a quelque chose de touchant. Mais les cordons autour du cou et le grand cordon en bandoulière ont une apparence bizarre. Ce grand cordon paraît même extraordinaire quand il est porté par des hommes vêtus en civils. La décoration qu'il soutient devait, dans le principe, reposer sur la garde de l'épée. Les magistrats, les évêques qui sont grandscroix ne portent pas ce cordon en bandoulière. La surintendante de Saint- Denis le porte. Il fait un drôle d'effet sur un jupon. Il faut prendre garde aux mascarades. Mon premier désir, en entrant dans un lycée de filles, puisque que cela s'appelle un lycée.

c'est de constater qu'il ne ressemble pas à un lycée de garçons. Quand on a fondé le lycée de Montpellier, qui était le premier et qui créait les traditions, on a sérieusement discuté dans les journaux la question d'un uniforme. J'avais une peur horrible qu'on ne déguisât ces demoiselles en potaches, ou en cantinières, et qu'on ne fît porter le bonnet carré à leurs maîtresses.

On n'a pas eu l'idée de diviser le cours des études en huit années, surmontées d'une année de rhétorique, d'une année de philosophie et d'une année de mathématiques spéciales : il faut nous en féliciter. Il y a deux divisions : la division inférieure, qui comporte trois années, et la division supérieure, qui en comporte deux. Je ne compte pas un cours normal d'une année pour les jeunes filles qui aspirent à l'enseignement ou se préparent pour l'école de Sèvres. On a compté que la division inférieure correspondrait à l'âge de douze à quinze ans, et la division supérieure à l'âge de quinze à dix-sept ans. On supposait que les enfants étudieraient d'abord dans les écoles primaires, et entreraient ensuite au lycée par une classe dont le programme rappelle un peu la classe de cinquième des lycées de garçons. Mais on s'est aperçu dans la pratique qu'il y aurait tout profit à ne pas scinder en deux l'éducation d'une mérne enfant, en la confiant jusqu'à douze ans à l'instruction primaire. On a annexé aux lycées et aux collèges des classes élémentaires, de telle sorte que l'éducation entière se fait maintenant dans un.

même esprit et sous une direction unique. Ce sont bien des classes primaires, mais elles ne se suffisent pas à elles-mêmes comme les classes primaires proprement dites. Elles sont une préparation à l'enseignement secondaire. L'idée était si juste qu'elle est venue en même temps à l'esprit de tout le monde; et le lycée d'Auxerre est le seul qui n'ait pas de classes élémentaires. Encore je ne suis pas sur qu'il n'en ait pas en ce moment, ou qu'il ne soit pas prêt à en recevoir.

Entrons maintenant, si vous voulez bien, dans la classe où commence l'enseignement secondaire, c'està-dire dans la première année de la première période. Si on avait voulu appeler cela la cinquième, j'en aurais été bien aise. Première, seconde, troisième, etc., ce sont les désignations les plus claires et les plus simples, cela n'a rien de pédantesque ni d'universitaire. L'élève a douze ans. Voici le programme, ou, pour parler plus exactement, voici les divers programmes qu'elle est obligée de suivre.

D'abord le programme de langue et littérature françaises, cinq heures par semaine.

En voici la teneur, tout le monde ne Ta pas sous les yeux; on sera bien aise de le connaître :

(( Lecture à haute voix expliquée et commentée en classe (vers et prose).

(( Récitation d'auteurs français.

(( Grammaire française, les sons, les mots, les parties du discours.

(( Exercices oraux et écrits de langue et d'ortho-

graphe françaises. — Analyses grammaticales. — Dictée sur des sujets variés et instructifs.

(( Exercices élémentaires sur le vocabulaire et la formation des mots. — Substantifs tirés d'adjectifs, de verbes ; adjectifs tirés de substantifs, de verbes, etc.; verbes tirés de substantifs et d'adjectifs, etc. — Étude de quelques préfixes et de quelques suffixes. — Trouver les dérivés et les composés d'un verbe, d'un nom simple et les encadrer dans de petites phrases, etc.; exemples de familles de mots, etc.

(( Composition d'après un récit fait en classe et reproduit d'abord oralement par les élèves. »

Suit une liste d'auteurs et de livres, dans laquelle je remarque cette mention : « Notions d'histoire littéraire à propos des auteurs étudiés. »

J'aurais bien envie de dire ce que je pense de ces suffixes et de ces préfixes, de ces familles de mots, de ces adjectifs tirés d'un verbe et d'un substantif. Pour moi, tout le programme se composerait de la lecture, de la dictée, et d'un récit fait d'abord verbalement, et ensuite par écrit. Pourvu que les morceaux étudiés fussent bien choisis, je me déclarerais satisfait de mon élève de douze ans et de sa maîtresse. Mais je ne fais sans doute, en parlant ainsi, que montrer mon ignorance. Va donc pour les dérivés, les composés, les préfixes et les suffixes. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que ce programme est bien touffu, pour cinq heures. Les préfixes mangeront une bonne partie du temps; il en restera bien peu pour la lecture et la dictée, qui sont

à mes yeux le fond de l'affaire. Mais passons aux autres programmes, car tu n'en manques pas, ma chère enfant.

Pas de programme de morale. On n'enseigne la morale ni en première ni en seconde année. Il paraît qu'on n'est capable de suivre cet enseignement qu'à Tàge de douze ans. Passons.

Voici le programme d'histoire, qui comprend l'histoire nationale et des notions sommaires d'histoire générale. C'est beaucoup, puisque c'est tout. Le programme est très détaillé. Il comprend trente-sept paragraphes, depuis les anciens Gaulois jusqu'à la conquête de Constantinople par les Turcs. Les Gaulois, les Francs, les Arabes, les Espagnols, l'Allemagne et ritalie, Charlemagne, la conquête d'Angleterre, les croisades, le royaume de Jérusalem, la vie de Jeanne d'Arc, on fera entrer tout cela, en un an, dans ces petites cervelles, avec des détails sur la langue, la littérature, les arts et les mœurs. Il y a aussi la géographie, les vents alizés, les marées, les régions polaires, les fleuves, les montagnes, les races humaines, les fleuves et lacs, les animaux et plantes remarquables, la nomenclature des États avec leurs capitales et les principaux ports de commerce.

Le droit usuel est réservé à la dernière année d'études. Mais nous avons, à douze ans, un peu d'arithmétique. D'abord les quatre règles. On nous avertit que, pour la division, on se bornera à la pratique de l'opération, ce qui veut dire qu'on nous donnera la philosophie des trois autres règles. Nous

étudierons ensuite les fractions ordinaires, les nombres décimaux, le système métrique, et nous en serons quittes pour cette année envers l'arithmétique. On nous montrera bien un peu de géométrie, mais si peu que ce n'est pas la peine d'en parler.

Point de physique ni de chimie. Mais de la zoologie et de la botanique.

Pour les langues vivantes, on se borne à l'allemand et à l'anglais. Il n'est pas même question de l'italien et de l'espagnol. Puis viennent le dessin, deux heures par semaine, et, je pense, le travail à l'aiguille, pour lequel je ne trouve pas de programme particulier. C'est sans doute de ma faute. Il m'échappe, il doit être quelque part. Je crois qu'on a suffisamment taillé de la besogne aux demoiselles de douze ans, et qu'on est entré dans des détails assez minutieux! Il faudra marcher au pas de course pour arriver jusqu'au bout. L'histoire y perdra, tout y perdra. Ce qui séduit les philosophes dans l'histoire, ce sont les idées générales; ce qui ravit les enfants, les femmes, les hommes d'imagination, ce sont les détails, les anecdotes. Les anecdotes sont la chair et le sang de l'histoire; les généralités n'en sont que le squelette. Vous allez mettre beaucoup de choses dans la mémoire de vos élèves; rien n'y restera, parce que rien ne leur plaira. Vous n'avez pas compris les deux grands préceptes de l'éducation, qui sont de former le goût et de donner des méthodes. Vous nous ferez des pédantes, j'en ai bien peur, au lieu de lettrées, dont nous avions tant envie. Vous ne cultivez pas les qua-

lités aimables, vous ne développez pas le talent. Vous bourrez, vous bourrez, a'ous bourrez; fidèles en cela aux méthodes suivies pour Téducation des garçons. Pour ceux-ci au moins vous avez un prétexte de les transformer en dictionnaires : un prétexte absurde, mais un prétexte; tandis que les femmes, mes amis, en vous appliquant à les bourrer, vous vous appliquez à les empêcher d'être des femmes. Je vois bien la littérature par-ci par-là dans vos progrannnes; mais j'y vois aussi les suffixes et les préfixes. Et soyez sûrs qu'elles n'oublieront pas un de vos termes de grammaire. Elles les sauront par cœur; elles en seront encombrées; elles n'en feront jamais rien, parce qu'on n'en fit jamais rien. Pour la littérature, qui n'est pas si formaliste, elles compteront sur leur bonne chance.

Et notez que j'ai parlé de l'élève de douze ans; mais en montant plus haut, j'aurais trouvé d'autres merveilles : des détails sur Tindustrie; l'histoire des traités de commerce (qui n'existeront plus l'année prochaine); le progrès des idées démocratiques : (( Racontez-moi, mademoiselle, et expliquez-moi le progrès des idées démocratiques. » Elle nous dira aussi l'histoire de la Réforme, et nous montrera comment le catholicisme s'est réorganisé après l'avènement du protestantisme. Elle apprendra le droit usuel, la géométrie dans l'espace, le magnétisme, l'électricité et l'optique; les aldéhydes, les acides volatils, les acides fixes et les acides gras, les amides, les principes albuminoïdes, la physiologie animale et

végétale, l'histoire de l'art, l'économie domestique (ici j'applaudis de toutes mes forces), l'hygiène (j'applaudis de nouveau), la cuisine, trop peu de cuisine. En Angleterre, les jeunes misses font la cuisine, le dimanche après avoir fait la leçon. En France, sous l'ancien régime, les futures duchesses faisaient la cuisine à tour de rôle, comme vous pouvez le voir dans les curieux Mémoires de la princesse de Ligne, puhliés avec tant de succès par M. Lucien Perey.

Et que dit de tout cela M. Manuel? — Vous me demandez quel est ce Manuel, et ce qu'il vient faire dans nos affaires? Eh! c'est Eugène Manuel, Manuel le poète, que vous connaissez hien, et dont vous savez par cœur la Robe, la Mère et V Enfant, les Pigeons de la République, et tant d'autres vers qui semhleraient faits tout exprès pour vous charmer, mes enfants, s'ils ne charmaient, en même temps que vous, vos pères et vos mères. Ce grand poète est en même temps inspecteur général de l'Université, et chargé, en cette qualité, de l'importante mission de présider le jury d'agrégation pour l'enseignement des lettres dans les lycées de jeunes filles. « Nos aspirantes, dit-il, sont heaucoup mieux préparées pour les questions de langue et de grammaire que pour la Uttérature et la critique... C'est que l'enseignement secondaire des jeunes filles plonge, jusqu'ici, par ses racines, dans l'enseignement primaire, où les connaissances grammaticales, on le sait, ont toujours occupé une place prépondérante, au profit sans doute de la langue, de l'orthographe, et, pour tout dire.

des mots; mais aussi parfois au détriment du sens littéraire et des choses mêmes... On s'arrête à la forme extérieure des langues et au vêtement de la pensée, sans voir suffisamment quel corps vivant ce vêtement couvre, et combien la forme et le fond, dans les œuvres les plus accomplies, sont adhérentes et inséparables. » Et plus loin : (( Les idées sont trop souvent absolues, sans être personnelles ; les affirmations manquent de preuves; dans les exercices où l'ordre, la suite, la continuité des développements sont le plus nécessaires, ce sont de perpétuels écarts, des déraillements véritables dont on ne semble pas avoir conscience... Elles ont plutôt des impressions que des doctrines; elles sentent bien et jugent imparfaitement; les détails les frappent plus que l'ensemble : c'est comme une myopie particulière. En philosophie, elles perdent promptement pied. »

Oui, en effet, il y a un programme de philosophie, ou du moins un programme de morale ajouté à tous ces programmes. C'est le seul dont je n'ai pas parlé, parce que je veux en parler à part. Ce programme me donnera l'occasion de revenir à ce qu'il y a de plus important dans l'enseignement, c'est-à-dire à l'éducation.

Il a vingt-deux ans, il sort de l'École normale. 11 est agrégé de philosophie. On l'envoie professer dans un collège de province. Hier écolier, aujourd'hui maître. Nous avons tous passé par là.

Pendant ses trois années d'École normale, il a eu deux maîtres de philosophie. L'un était le professeur de philosophie proprement dite, et Fautre, le professeur d'histoire de la philosophie ; mais je ne vous apprends pas que c'est le même enseignement sous deux formes différentes. Le professeur d'histoire prend les systèmes l'un après l'autre, pour les comparer à son propre système, et c'est au fond sa philosophie qu'il enseigne.

Nous n'avions qu'un professeur, de mon temps. C'était Victor Cousin. Il s'appelait Adolphe Garnier en première année, Damiron en seconde année, et Victor Cousin en troisième. Mais comme Garnier et Damiron enseignaient Cousin, je dis que Cousin était le seul professeur.

Il ne doit pas en être de même aujourd'hui. Je ne vois pas bien qui serait Cousin. Nous avons beaucoup de grands professeurs; il n'y en a pas un qui ait été le professeur de tous les autres, et qui, par l'éclat de son talent et son esprit de domination, soit demeuré leur maître. Les deux professeurs de l'École ont été nommés par l'Université; mais l'Université est tantôt l'Université de Duruy et tantôt l'Université de Ferry, L'une donne l'autorité, en matière philosophique, à Ravaisson ; l'autre à Janet. Nos deux professeurs de l'École peuvent avoir été nommés sous des consulats différents. Il y a cent à parier contre un qu'ils n'ont pas une seule et même doctrine.

La philosophie était toute nouvelle du temps de Cousin ; non pas certes dans l'histoire et dans le monde, mais dans la France moderne sortant de la Révolution française. Qui ne connaît l'histoire de M. Royer- GoUard, nommé professeur de philosophie à la Sorbonne, ce qui est, dit- on, la première chaire du monde, se promenant mélancoliquement sur les quais, et trouvant par hasard chez un bouquiniste un volume dépareillé de Thomas Reid, qu'il acheta pour dix sous, qu'il emporta chez lui, qu'il ouvrit par désœuvrement, qui retint son attention, frappa son esprit comme une révélation et devint l'évangile dont il se fit l'apôtre quinze jours après? Cousin pendant ce temps-là était professeur de rhétorique à Bourbon ou à Henri IV. Quand on le fit à son tour professeur de philosophie, il ne connaissait guère que Royer- Collard, c'est-à-dire Thomas Reid et les inefénieuses

leçons de son collègue La Romiguière. C'est Cousin qui de Reid passa à Dugald Stewart et aux autres philosophes écossais ; c'est lui qui, au bout de deux ans, découvrit l'existence des écoles allemandes, Kant, ScheUing, Jacobi. Personne ne s'en doutait ni ne s'en souciait de ce côté-ci du R.hin. Cousin enseigna les Allemands comme il avait enseigné les Écossais, et il découvrit, chemin faisant, qu'avant eux tous, il y avait eu un Français, nommé Descartes, et un autre Français, qui était Allemand par son état civil, et se nommait Leibnitz. Puis, bien au delà de Descartes, en remontant aux origines de la civilisation grecque €t latine, il trouva Platon, qu'il ne quitta plus. Il s'appelait lui-même éclectique, pour avoir ainsi parcouru toutes les écoles Tune après l'autre. Je crois qu'au fond il revint à Descartes, comme au plus sage, et tira, de sa fréquentation assidue avec ses œuvres, toute la moelle de son petit livre : le Vrai, le Beau et le Bien, qui contient toute sa philosophie. Pour lui, il promenait sur toutes les écoles son insatiable curiosité; mais il avait, dans le Vrai, le Beau et le Bien son viatique. Il croyait ceci : il regardait et admirait le reste. Il chargea son école de s'en tenir à son résumé et d'en répandre la doctrine.

Cette école, qu'était-ce? Ce n'était pas une école à la manière de Platon qui attirait les jeunes gens par son éloquence et les retenait par la puissance de ses doctrines, sans autre lien entre eux et lui que celui-là. Cousin avait le prestige et l'autorité du talent, et il y joignait cette autre autorité que confère la plus

haute situation dans une hiérarchie administrative. Il avait la feuille des bénéfices laïques. 11 était tout à la fois l'idole de ses élèves, et leur souverain. On enseignait dans toute l'Université ce qu'il appelait sa doctrine, c'est-à-dire la doctrine de son petit livre, et celui qui s'en serait écarté, aurait été traité par lui comme on traitait autrefois les hérétiques dans les écoles de théologie. On ne l'aurait pas brûlé, mais on l'aurait certainement anathématisé et chassé.

Il y avait donc, dans ces temps lointains, une philosophie d'État, dont Cou&in avait écrit la Bible. Le troupeau s'est dispersé à sa mort. Chacun a tiré de son côté. Plus les jeunes maîtres étaient des esprits originaux et puissants, plus les divergences s'expliquaient. Ils n'allaient pas jusqu'à fonder des écoles. Ce sont tous des capitaines sans soldats, mais certainement des capitaines.

Pour commencer pai l'École normale, chacun des deux maîtres qui s'y trouvent, étant capitaine, a sa doctrine à lui, ce qui fait pour l'élève deux capitaines et deux doctrines. S'il est Parisien, le professeur dont il a suivi les cours au lycée, est certainement aussi un capitaine. L'école ne reste pas enfermée dans les bâtiments de la rue d'Ulm. Elle suit les cours du Collège de France et de la Sorbonne ; encore quatre ou cinq capitaines, entre lesquels notre jeune normalien doit choisir.

Et pourquoi choisirait-il? Il y a quatre ans qu'il fait de la philosophie son étude principale. Il connaît les écoles anciennes, les écoles modernes; il se croit

devenu capitaine à son tour. Ce n'est pas la doctrine de Janet, de Lévesque, de Nourrisson, de Waddington qu'il va enseigner à ses élèves; c'est la sienne.

Je voudrais pour un moment être inspecteur général et parcourir tous les lycées de France. J'y trouverais sans doute une certaine uniformité, puisqu'il y a un programme, délibéré en Conseil supérieur, et imposé. Mais c'est le programme des questions, et non le programme des solutions. Tous les philosophes parleront de Dieu, et en parleront au même endroit, mais chacun en parlera à sa manière. Je ne crois pas qu'il y ait un seul athée parmi nos maîtres, et je suis certain que s'il y en avait un, les inspecteurs généraux le découvriraient sous les triples voiles qui enveloppent sa pensée et le feraient descendre de sa chaire; mais en dehors de certaines négations brutales, il y a dans les systèmes des nuances infinies qui échappent au contrôle officiel. Bien hardi serait celui qui entreprendrait de résumer l'enseignement philosophique de l'Université. Presque tous les professeurs s'imaginent qu'ils sont chargés d'être chefs d'école, ou apôtres d'une école. Aucun ne se considère comme chargé tout simplement d'enseigner à des jeunes gens, qui sont presque encore des enfants, un très petit nombre de dogmes acceptés par la plupart des esprits sages et sur lesquels reposent nos lois. Cette mission est très importante, très honorable. C'est une espèce d'apostolat comme celui de l'aumônier. On peut et on doit le compléter par la

lecture de quelque chef-d'œuvre, comme le Discours de la méthode, et par de bonnes leçons de psychologie et de logique. Il me semble que le professeur, en visant plus haut, se diminue, parce qu'à la parole d'un chef d'école il faut un autre public que les auditeurs de seize ans qu'on trouve au lycée, et une liberté plus ample que celle que comporte l'enseignement secondaire. C'est dans les Facultés et au Collège de France que le maître et les élèves ont le monde devant eux.

Le cours de philosophie, dans les collèges et lycées, renferme un cours de morale : psychologie, logique, théodicée, morale, histoire de la philosophie. Rien que cette énumération devrait avertir les jeunes maîtres qu'ils sont plutôt des cathéchistes que des philosophes. La morale est enfermée dans huit ou dix leçons. Elle doit se borner, autant que possible, à résumer les enseignements de la famille, et à préparer les études ultérieures par une bibliographie sévèrement surveillée. Quoi qu'on fasse, j'aurai toujours peur de ce jeune homme de vingt-deux ans, chargé de décider les questions les plus graves qui intéressent la société et la patrie. Plus il a de talent, plus il m'inspire d'inquiétudes. Le professeur de droit que ces élèves entendront l'année prochaine se tiendra le plus possible dans la tradition de la jurisprudence. S'il a quelques idées personnelles et nouvelles, c'est à peine s'il les laissera deviner dans son enseignement. Ce qu'il doit à ses auditeurs, c'est l'exposition, l'explication et le commentaire de la loi

telle qu'elle existe. Il réserve pour ses livres ses points de vue particuliers et originaux.

J'avoue que M. Cousin nous paraissait, il y a cinquante ans, absolument insupportable quand il voulait nous imposer sa philosophie comme philosophie d'État. Moi qui avais été son élève, et qui étais de son avis, au moins pour les doctrines qui faisaient partie de notre enseignement officiel, je souffrais d'enseigner par ordre les choses mêmes que j'aurais enseignées par conviction si on m'avait laissé faire; je me disais que si j'aA'ais été dissident sur certains points, j'aurais brisé ma carrière sans hésiter plutôt que de servir d'organe à une opinion qui n'aurait pas été la mienne. Je pensais cela, et c'est parce que je le pensais que je fondai une Revue au bout de quelques années. Je l'appelai : la Liberté de penser; nous entendions par ce titre pompeux, et alors assez nouveau, la liberté de penser autrement que M. Cousin. Mais quand je fis cette entreprise, je n'étais plus dans l'enseignement secondaire, auquel je n'ai appartenu que pendant deux ans. Je soutiens que c'est l'enseignement supérieur qui doit surtout être libre, et que l'enseignement secondaire doit surtout être rassurant.

Je veux que mon fils soit bachelier. Il ne sera reçu que s'il a une bonne note en philosophie. Il faut donc qu'il suive à seize ou dix-sept ans un cours de philosophie, et qu'il le suive dans le lycée ou collège que j'ai sous la main. Le professeur qui me rend le service de le préparer pour son examen doit lui enseigner la doctrine universellement admise dans les familles,

dans l'État, dans les jurys devant lesquels il va comparaître. Je ne veux pas qu'il lui enseigne ses découvertes personnelles, qui sont peut-être ses erreurs personnelles. J'ai ma doctrine aussi, et tant que je suis chargé du gouvernement de mon enfant, je désire la lui inculquer. Je n'entends pas que son professeur la combatte. Cette question est plus haute que celle du baccalauréat. Elle tient à l'àme même de Fenfant, à celle du père, au principe de la liberté de conscience, à la nature de la société française, telle qu'elle se trouve maintenant constituée à la suite de nos révolutions. Si je voulais poursuivre cet ordre d'idées que je ne fais qu'indiquer, je montrerais que les mêmes règles dominent toute la question des rapports de l'Église et de l'État, la constitution, les tribunaux, la vie publique et privée. Mais je me borne à des indications qui suffisent au but que je poursuis en ce moment.

Ce n'est pas seulement dans l'enseignement secondaire qu'on trouve la morale. On la trouve aussi dans l'enseignement primaire. Tous les programmes comprennent un cours de morale. On ne fait pas ici du cours de morale une partie intégrante du cours de philosophie. Non. Il n'y a pas de philosophie dans l'enseignement primaire. La morale y apparaît à part. Cependant, cette morale, si on l'enseigne dogmatiquement, impliquera nécessairement quelques notions de philosophie. Il est bien difficile de définir le devoir sans définir la raison , et sans discuter le libre arbitre; et de parler de sacrifice sans toucher à l'idée

de Dieu et à la vie future. Tout ce que je disais tout à l'heure de mes appréhensions sur ce jeune maître et ce difficile et périlleux enseignement du devoir et de la destinée humaine, je le répète ici avec plus de force. Et quel est le maître que j'ai devant moi? Ce n'est plus un homme appelé pas sa vocation à cet enseignement même , préparé pendant plusieurs années par les meilleurs maîtres, sans cesse occupé de cet ordre d'études, y consacrant tout son temps et tout son zèle, surveillé d'ailleurs par des supérieurs très attentifs et des inspecteurs très intelligents et très puissants qui tiennent son avenir dans leurs mains. Non, c'est un élève d'une école normale primaire, dans les études duquel la morale a pris heaucoup moins de part que l'écriture, l'orthographe, la géographie, l'histoire, etc. C'est une petite partie de son enseignement et une petite partie de sa vie. Il est probahle qu'il se conforme dans son enseignement au manuel ou au cahier qu'on lui a mis dans la main. Je lui sais gré de cette fidélité et de cette humilité. Il me ferait trembler s'il avait des prétentions. Reste à savoir quel est ce manuel.

Autrefois, il n'y a pas bien longtemps, c'était un manuel de morale chrétienne. Ce n'était pas tout le catéchisme, car par exemple des dogmes tels que la damnation éternelle, la rédemption, le purgatoire, ne peuvent appartenir qu'aune religion révélée. Mais si tout le catéchisme n'y était pas, tout ce qui s'y trouvait était conforme au catéchisme. Le moraliste omettait certaines doctrines; il développait davantage

celles qu'il conservait. Ce moraliste, par parenthèse, était aussi chargé, à un autre moment de la classe, de faire réciter le catéchisme. Cette dernière fonction était en quelque sorte mécanique. Il faisait i*éciter, un autre se chargeait de faire comprendre. Mais entre ce catéchisme récité, et ce manuel de morale commenté une heure après, il n'y avait que les différences que je viens d'indiquer, il n'y avait ni contradiction ni opposition. L'aumônier et le maître d'école enseignaient l'un et l'autre la vieille morale de nos pères. Et c'était aussi cette vieille morale qu'on nous avait enseignée dès le herceau, que nous retrouvions à la maison, quand nous y rentrions venant de l'école, et qui se lisait à chaque page de nos livres, se répétait à chaque leçon de nos maîtres. Nous vivions d'elle et avec elle. Elle nous pénétrait de toutes parts. Elle était pour nos esprits ce qu'est pour nos corps l'air respirable. L'idée d'une discussion et d'une contradiction ne nous venait même pas. C'était la tradition, la loi, la famille, la patrie. Nous la subissions et nous l'aimions.

Il ne faut pas se dissimuler que cette société confiante, homogène, à laquelle se rapportent les souvenirs des hommes qui aujourd'hui portent des cheveux blancs, a presque complètement disparu. Il y a eu, depuis la Révolution, des luttes entre l'esprit catholique et l'esprit critique. Les luttes n'ont pas toujours eu lieu dans la théorie. Elles sont devenues des batailles d'intérêt et des batailles au sens propre du mot. Les mœurs se sont, avec le temps, adoucies

OU fatiguées. On ne tue plus, ou on tue rarement. On continue à proscrire. Chaque parti a le dessus à son tour, et chaque parti ahuse de la victoire, ce qui avive ^es haines et retarde l'apaisement si nécessaire. D'un côté, on ne comprend pas que l'ancien joug est devenu impossible avec les lumières modernes, et qu'il faut laisser une grande part à la liberté ; de l'autre, on veut tout assujettira la froide raison, et on ne se rend compte ni de ses défaillances, même dans les esprits les plus cultivés, ni de son impuissance sur les autres.

Au fond, on ne peut se dissimuler que Tesprit moderne, qui est proprement l'esprit critique, fait des progrès. La crédulité disparait, la confiance s'émousse. Chacun veut combattre sous sa propre bannière et combattre pour soi. L'idéal et l'amour disparaissent pour faire place aux mathématiques. La morale s'en ressent grandement ; chacun a la sienne, et la construit à la mesure de son intérêt. Les pédagogues en font grand cas, c'est le premier enseignement. Ils mettent la morale dans tous leurs programmes, à la tête de tous les autres enseignements. Ils voudraient que cette morale fût, par excellence, la morale indépendante. Ils la veulent austère, car ils ont le sentiment du devoir, et, même quand ils se trompent, ils gardent l'amour du bien. Mais cette morale qui repousse la tradition est diverse pour chaque école et pour chaque maître. Elle est obligée de remplacer l'autorité par la démonstration, qui subit la diversité de l'éducation et de l'esprit. Elle peut être fausse en

beaucoup de points. Son défaut principal, irrémédiable, c'est d'être impuissante. Gomme elle ne vaut que par le raisonnement, quand le raisonnement est oublié, le précepte n'a plus de valeur. Souvent on donne le précepte en quelque sorte tout nu, et dépouillé de sa preuve. Il ne repose alors que sur la parole du maître. Le maître autrefois, ce n'était pas un homme: c'était l'humanité. C'était un homme qui parlait au nom de tous les hommes. Aujourd'hui, ce n'est plus que cet individu, sorti avec un brevet de l'école normale, qui tremble devant M. le maire, et qui n'a pensé à la morale que par obligation professionnelle et tout à fait en passant. — De quoi s'agit-il, mon ami? De mourir pour la patrie. — Mourir! C'est une dure leçon. D'où me vient-elle? — Elle est écrite tout du long dans le manuel. — Et ce manuel quel est-il? — C'est un manuel estampillé. 11 a reçu l'approbation d'une commission anonyme qui autorise chaque semestre une demi-douzaine d'autres manuels. La morale ainsi enseignée ne me rassure ni sur ce qu'elle contient ni sur ce qu'elle peut. Elle ne peut rien, et elle contient peut-être du mal.

On traite l'enseignement des lilles, au point de vue de la morale, sur le même pied que l'enseignement primaire. On y professe la morale, sans la rattacher à la philosophie.

Cette morale subira l'influence des modes. C'était la mode, il y a huit ans, de s'éloigner, autant que possible, du christianisme; à présent, on y revient. Cette morale chrétienne, telle qu'on l'a comprise et

pratiquée en France, au xyi% au xvii' et même au xviir siècle, est indépendante, quoique chrétienne. Ce n'est pas la momie ascétique de VImitatio7i; c'est la morale laïque de Nicole. Elle a fait un peuple sensé et honnête. C'est pour l'avoir abandonnée que le xviii° siècle s'est perdu sur la fm, et est tombé dans l'anarchie morale, la pire des anarchies. Il faudrait revenir, pour la morale comme pour les lettres à la grande tradition française qui commence à Descartes. C'est cette même morale qui, enseignée sous la forme la plus abordable, dans les ateliers et dans les chaumières, s'appelle du nom béni de vieille morale de nos pères. C'est un joug; mais il est si bienfaisant et si doux ! Descartes, avec son doute philosophique, ne s'isolait pas de la société des hommes. 11 mettait à part, comme dans une arche sainte, les vérités de la religion et de la morale. Le degré d'indépendance qui suffisait à ce fier génie, peut suffire aussi à nos demoiselles. Pour leur bonheur et pour le nôtre, je demande qu'on ne les déshabitue pas des croyances et des mœurs paternelles. Elles sont faites pour les sentiers frayés, et non pour les âpres solitudes.

Quand on me parle d'instruction, je demande le professeur, parce que la mère n'aura ni assez de connaissances, ni assez de fermeté. Dès qu'il s'agit de morale, je reviens à la prédominance du père et de la mère. Je la réclame. Je réclame le concours de tous les professeurs et de toutes les maîtresses. Je veux que l'enseignement tout entier soit l'enseigne-

ment de la morale, que la mère y pense et y travaille jour et nuit, qu'elle écoute les maîtres avec soin pour les quitter sur-le-champ si sur ce point ils dévient; qu'elle contrôle leurs leçons, leurs moindres propos ; qu'elle ne laisse pas un livre entre les mains de sa fille sans examiner, sans consulter. Les maîtres et les maîtresses choisiront aussi toutes les occasions de glisser un hon précepte, un bon conseil. Dans la classe, à la récréation, en promenade, ils s'attacheront à recommander la vertu et l'honneur, à flétrir le vice. On écrira de sages maximes sur les murailles. On choisira avec soin les exemples de lecture. Il y aura comme une conspiration pour combattre les mauvais instincts et développer les belles qualités. Quand on arrivera avec cette préparation au cours de morale, il ne pourra manquer de se conformer à la vieille morale de nos pères. Il en sera en quelque sorte la condensation. Il mettra en formules des habitudes déjà invétérées. En principe, ce serait la directrice qui devrait donner ces leçons ; en tout cas, ce sera le maître le plus respecté, et le plus respectueux des devoirs sociaux. Je tiens bien plus aux conseils donnés dans l'intimité qu'aux programmes et aux examens. Je mettrais volontiers sur la porte d'un lycée de jeunes filles : « Ici tout le monde, jusqu'aux servantes, enseigne la morale, et personne ne la professe. ))

M. Camille Sée, en proposant la création des collèges et lycées de filles, entendait bien que, comme les collèges et lycées de garçons, les nouveaux établissements comprendraient à la fois des externats et des internats.

Devant la Chambre les externats trouvèrent un bon accueil. Il n'en fut pas de même des internats.

Ils eurent deux sortes d'ennemis : ceux qui, à cette même date, c'est-à-dire de 1875 à 1880, faisaient campagne contre l'internat des garçons, et ceux qui voulaient renvoyer à la famille toute l'éducation des filles. On se rappelle que cette thèse avait été soutenue contre M. Guizot, en 1823, et contre Talleyrand quarante-deux ans auparavant. Talleyrand lui-même avait cédé au courant, et avait fini par soutenir que l'éducation des filles devait se faire au foyer domestique.

Pour ma part, je n'ai pour l'internat aucune ten-

dresse, je ne l'aime ni pour les filles ni pour les garçons. D'abord je le trouve inhumain. J'en ai tâté, quoique très peu ; et il m'a laissé les plus tristes souvenirs.

Au collège de Lorient, où j'ai fait mes débuts, je n'étais qu'externe surveillé. Nous arrivions à sept heures du matin, même en hiver, avec un morceau de pain enveloppé d'une feuille de papier. Les plus riches y joignaient un peu de beurre ou de fromage. On passait une heure à l'étude, où il n'y avait pas de feu. A huit heures on avait une demi-heure de récréation; puis, deux heures de classe; point de feu non plus dans la classe; une étude d'une heure et demie, et nous partions pour rentrer chez nos parents. A une heure, il fallait être de retour. Une heure d'étude, deux heures de classe, une heure de récréation, trois heures d'étude. A huit heures, on nous rendait à la liberté pour aller dîner en famille, la plupart n'ayant pris depuis le matin que leur pain sec à huit heures, et un peu de lait à midi. Ce n'était pas une éducation de sybarites. Nous prenions en pitié les pauvres pensionnaires qui entraient à huit heures dans leur réfectoire toujours glacé, dînaient mal, en silence, sous l'œil sévère de M. Giquel, le sous-principal, et passaient de là au dortoir pour recommencer le lendemain. J'ai été ensuite interne pendant six mois, mais c'était dans une pension annexée au collège de A^annes, qui n'avait pas d'internat. Cette pension était tenue par l'abbé Daudé. On le disait lazariste, mais il avait bien l'air, autant qu'il m'en souvient, de tenir

la pension à son compte. Parmi ses surveillants, au nombre de deux ou trois, se trouvait le père Buino, qui était incontestablement jésuite.

Entre Vannes etLorient, le contraste était complet. Lorient, qui préparait pour la marine, avait une certaine allure militaire. La discipline y était sévère, le commandement grave. Peu de rapports personnels entre les élèves et les maîtres. Nous vivions sous Tempire du règlement qui était et que nous savions inexorable. Nous avions, entre nous, un point d'honneur comme au régiment. L'idée d'une délation ne serait Aenue à personne. Personne non plus ne mentait. A la pension Daudé, c'était un monde tout différent. La police y était faite par les élèves. Un élève surveillait le dortoir, un autre l'escalier, un autre l'étude. Nous étions cent cinquante dans la même étude, et le Père Buino suffisait à nous garder, parce qu'à chaque table il y avait un surveillant, ou, si vous voulez, un espion qui lui dénonçait les délinquants. Je n'ai pas besoin de vous dire' qu'on était souvent en prière. Le Père Buino nous réveillait le matin en disant de sa belle voix grave : Benedicamus Domino! Cent cinquante voix lui répondaient à l'instant : Deo gratias! On s'habillait, on descendait, et d'abord on disait la prière, qui était longue. Une courte étude pour entendre une méditation, par le Père Daudé ou par le Père Buino. Puis on partait deux à deux pour le collège qui n'était pas loin. Au collège, on entendait la messe avec les externes. (C'était sous la Restauration. On avait la messe tous les jours.)

Les jours de congé, qui étaient assez nombreux, outre le jeudi et le dimanche, nous avions la messe dans notre chapelle à nous. Les vêpres le dimanche, avec processions dans l'enclos aux fêtes carillonnées. Salut et procession tous les soirs, pendant le mois de mai, qu'on appelait le mois de Marie. La vie était certainement moins monotone qu'à Lorient, la discipline plus accommodante. Il fallait se défier de son meilleur ami, car il était de règle de confier à l'autorité ce qu'on savait les uns des autres. Il y avait deux pensions ; ceux qui étaient de la première avaient un plat de plus, qu'on leur servait à la même table que les autres : c'était pour habituer les pauvres à l'humilité. Tous les ans, à la fm de juillet, on disait une messe dans la chapelle pour demander à Dieu la grcàce de n'avoir point de prix. Il ne nous écoutait guère, et nous tenions tète aux externes qui, pour la plupart, venant de la campagne, étaient logés en garni et passaient leur temps à ne rien faire. J'ai donc vu le pensionnat sous ses deux formes, et je ne compte pas ces années de prison dans l'heureux temps de la jeunesse. J'ai été malheureux à Lorient et à Vannes de deux façons différentes; mais quand j'ai été père de famille à mon tour, je me suis bien juré de ne pas imposer à mes fils un pareil supplice. J'en ai deux, qui ont été l'un et l'autre externes pendant neuf ans au collège Bonaparte, que vous appelez le lycée Condorcet. Pendant neuf ans, j'ai été deux fois par jour, tantôt seul et tantôt avec leur mère, les conduire et les chercher au collège. Il y a pourtant eu un moment

OÙ le travail languissait et où je les ai mis en demipension chez un professeur du collège, M. Masimbert. J'avoue qu'il est très difficile à un homme occupé de trouver le temps nécessaire pour servir de répétiteur à ses enfants. En revanche, je leur servais de professeur de morale. Je voyais de loin avec inquiétude venir l'année de philosophie. Nous avions un bon professeur, et j'en étais très heureux; mais voyez la malechance : on le changea pendant qu'ils étaient en vacances après avoir fait leur seconde. J'étais à Piome avec eux quand je reçus la lettre du ministre qui m'annonçait ce changement. C'était un ami, mais je lui en voulus pendant longtemps de cette aventure. J'en fus quitte pour me rendre compte avec beaucoup de soin de ce qui se passait dans la classe. S'ils avaient été internes, et par conséquent soustraits à mon influence, je ne m'en serais pas consolé.

Tous ces enfants, assujettis à des règles si étroites et tenus comme des prisonniers, ont les ruses et les vices des prisonniers. La discipline est exacte; la morale est contestable. Il n'y a pas de père de famille qui ne le sache, et, malgré cela, il y a une tendance à mettre ses enfants en pension plus générale chez nous que partout ailleurs. Nous aimons partout à nous reposer sur l'autorité. Lors même que les pensions privées sont supérieures pour les soins de la santé et la direction des études, on préfère l'établissement public. Est-ce pour échapper à la responsabilité, ou à la peine? On a beau démontrer au père que son fils ne sera nulle part mieux élevé que chez lui, il le

mène au collège le jour de la rentrée, et le voilà tranquille pour dix mois.

Mais quand M. Camille Sée vint parler de claquemurer aussi les filles dans un internat, l'insurrection fut presque générale. Les mères ne voulaient pas quitter leurs filles, et, à la différence des pères, la plupart d'entre elles pouvaient ne pas les quitter. Les pères approuvaient leur résolution. Ils pensent, avec raison, que les filles doivent être surveillées de plus près, quoique leurs inclinations soient meilleures. Elles ont une sorte d'obligation d'être parfaites. L'État, de son côté, reculait devant la charge dont on voulait l'accabler. Un scandale, dans un collège de garçons, est un grand malheur. Mais un scandaledans un collège de filles, quelle catastrophe ! Et non seulement pour l'autorité, mais pour toutes les filles élevées dans les mêmes maisons. Bref, on décida qu'il n'y aurait pas d'internat tenu par l'État. On permit tout au plus à la commune d'avoir un internat à côté du collège ou du lycée, non dans le collège. Il y aurait une directrice de l'internat, indépendante de la directrice de l'externat. Celle-ci serait nommée par l'autorité universitaire, l'autre serait agréée tout simplement; on pensa que ces internats seraient une exception ; que les familles éloignées du chef-lieu placeraient leurs enfants chez des amis, peut-être dans des couvents.

Il en a tourné autrement. On a eu, presque surle-champ, pour les internats de filles, la même prédilection que pour les internats de garçons. Les

demandes des villes ont afflué. Les scandales redoutés ne se sont pas produits. Les résultats ont paru favorables. L'Université n'a pas tardé à trouver incommode cette double vie : l'externat universitaire d'un côté, l'internat communal ou privé de l'autre. Elle a pensé que le plus court moyen d'éviter des tiraillements entre les deux directrices était d'avoir une directrice unique. A l'heure qu'il est, après quelques années de tâtonnement et d'hésitation, tous les lycées et tous les collèges sont autorisés à annexer un internat, et l'on peut dire qu'en fait comme en droit la cause des internats est gagnée.

Ce résultat, si prompt et si complet, est la preuve sans réplique de l'utilité ou, pour mieux dire, de la nécessité de l'institution. Je n'en persiste pas moins à dire qu'il ne faut recourir à l'internat, pour les garçons et pour les filles, que quand on ne peut pas faire autrement; qu'il est plus facile aux mères de garder leur enfant auprès d'elles; que l'internat a, pour les garçons, l'avantage de les préparera la vie publique, à la vie en commun; que l'art de donner des coups et d'en recevoir est une des parties intégrantes de leur éducation ; qu'ils ont besoin de ne pas être protégés à l'excès, de savoir se défendre eux-mêmes et faire leur chemin en jouant des coudes; que les filles au contraire ont une destinée toute différente ; qu'elles ne sont pas faites pour ces luttes, ni pour cette vie commune, ni pour cette vie en plein air; qu'elles ne doivent jamais se trouver en contact avec certains mots, certaines images, certaines idées ; qu'une mère

prudente est attentive aux plus petits détails, mais qu'il est impossible à une institutrice, ayant vingt ou trente jeunes filles sous sa garde, de tout prévoir et de tout empêcher. Ces deux séminaires, l'un de garçons, Tautre de filles, préparent, chacun de leur côté, des individus qui se ressemblent un peu trop. En regardant, au Musée de Bruxelles, le diptyque de Holbein qui représente Adam et Eve, j'admire d'autant plus ces deux genres de beauté parfaite que le contraste est plus frappant entre l'une et l'autre. Si Eve a besoin d'être défendue, ce n'est pas seulement pour la faiblesse de son corps. Ce besoin qu'elle a d'autrui est un de ses charmes. 11 faut lui laisser certaines ignorances qui contribuent à son bonheur et au nôtre. Je sais bien qu'il n'y a qu'une seule morale, la même pour les hommes et pour les femmes. Mais outre cette morale-là, à laquelle il faut toujours obéir, il y a encore une morale de surcroît pour les femmes ; des devoirs par delà le devoir commun. Pour leur enseigner cette morale-là, et toute la morale, je ne compte ni sur un manuel, ni sur un docteur. Je les confie au collège, pour en faire des femmes instruites, et à leur mère pour en faire d'honnêtes femmes. Vous pouvez, s'il est absolument nécessaire, placer votre fille loin de vous , mais jamais vous ne devez la quitter. Visitez-la toutes les fois qu'une visite sera possible, et même plus souvent. Pensez à elle le jour et la nuit. Ne passez pas un jour sans lui écrire. Interrogez-la sur ses pensées et ses sentiments. Correspondez avec ses maîtresses. Faitez-vous l'amie de ses amies. En

l'éloignant, à contre-cœur, vous n'avez pas diminué votre tâche; tout au contraire, vous l'avez doublée. .Te le répète; vous pouvez l'éloigner, si le sort vous y condamne; mais ni Dieu ni les hommes ne vous permettent de la quitter. C'est le premier et le dernier mot de l'Éducation des filles.

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