LE CHOIX D'UN ETAT
A présent que réducation de mon élève est Unie, il me reste une grosse question à traiter : le choix d'un état.
— Le choix d'un état! Vous voulez dire apparemment le choix d'un mari?
— Le choix d'un mari d'abord, si vous voulez. Je reconnais que la meilleure condition de bonheur pour une femme, c'est de n'avoir d'autre occupation au monde que celle de rendre son mari heureux, et de bien élever ses enfants. Je vous réponds qu'elle n'a pas de temps à perdre, si elle fait bien ce double métier. Je vois des femmes surchargées de ce qu'on appelle les devoirs du monde : magasins à fréquenter, livres nouveaux à lire, spectacles à suivre, visites à faire et à recevoir, promenades à la mode, bals, soirées, matinées, villes d'eaux pendant Tété; elles sont partout, excepté chez elles, et au courant de tout, excepté de leurs affaires. Si elles se donnent
tout ce tracas sans tenir aucun compte de l'utilité que leur mari peut en retirer, je ne vois pas quel autre avantage elles lui ont apporté, que le droit d'administrer leur fortune et peut-être de l'employer à l'amélioration de la sienne. Si la femme voit le monde pour procurer au mari des clients ou des protecteurs, elle est un membre utile de l'association : le mari est chargé d'aller à la Bourse, et elle d'aller au bal. Elle y va dans l'intérêt de la maison. Ses toilettes, à ce point de vue, deviennent une affaire. On peut en délibérer en conseil, et se demander si les chances de l'entreprise compensent suffisamment l'importance de la mise de fonds. J'avoue que je n'ai de goût ni pour l'une ni pour l'autre de ces deux femmes.
La mondaine, avec l'importance qu'elle donne à des futilités, me paraît le type achevé de la nullité humaine. Elle n'est rien, ne fait rien, ne sert à rien; et par-dessus ce triple malheur, elle a celui de se prendre elle-même au sérieux. La femme d'affaires n'est pas une femme; c'est un spéculateur en jupe de velours ou de satin avec lequel il faut jouer serré. La première m'ennuie; la seconde m'inquiète. Elles n'ont de cœur ni l'une ni l'autre.
Mais par qui voulez-vous les remplacer?
Tout simplement par une femme naturelle, qui aime beaucoup son mari et ses enfants, qui pense à eux constamment, qui parle d'eux rarement, et qui, sans négliger aucun devoir, trouve le moyen d'aimer un peu le prochain, de se montrer dans le monde et d'v être aimable.
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Voyez-vous, madame, une femme qui néglige d'être aimable est coupable envers la société; celle qui oublie les intérêts de son mari est coupable envers la famille, et celle qui- ne met pas au-dessus de tout ses devoirs de mère, est coupable envers la nature. Il faut unir les trois caractères dans une juste mesure, en se gardant bien de confondre les devoirs du monde avec le devoir. Dites bien à votre fille qu'un mari doit être à la fois un agréable compagnon pour aller dans le monde, un habile directeur pour gérer les affaires de la maison, et un homme de cœur pour répondre par une tendresse sérieuse et profonde aux sentiments qu'elle aura pour lui.
On demande, depuis cinq mille ans, s'il faut préférer un mariage de raison à un mariage d'amour; et, depuis cinq mille ans, les jeunes gens de quinze à trente ans sont, en majorité, pour le mariage d'amour, les parents pour le mariage de raison. Ces deux mariages ne sont ni l'un ni l'autre le bon mariage. Le bon mariage est celui qui réunit la raison et l'amour. Et il en est ainsi depuis cinq mille ans.
Cet oracle, que je viens de rendre (et c'est la seconde fois que je le rends dans ce livre), est si dépourvu de nouveauté, que je sens le besoin de le corriger un peu en disant qu'il n'y faut mettre ni trop de raison, ni trop d'amour. Je veux dire qu'un mariage sera assez raisonnable s'il est certain qu'il n'est pas déraisonnable; et qu'une bonne affection fondée sur l'estime et sur Tanalogie des sentiments est plus ras-
surante que la passion, parce qu'il est de la nature de l'affection de s'accroître, et de la nature de la passion , de s'en aller. Laissez-moi vous prier, madame, de ne pas trop écouter vos prédicateurs ordinaires, qui sont les auteurs dramatiques. Quand ils font le Barbier de Séville, ils supposent toujours que l'amour est éternel parce qu'ils ont besoin de cette hypothèse pour faire leur dernier acte; et quand ils font le Mariage de Figaro, ils supposent que l'amour ne dure jamais qu'un an ou deux, parce que cette hypothèse leur est nécessaire dès le commencement de la pièce. J'ai encore une autre objection contre eux; c'est qu'il n'y a que les extrêmes qui soient dramatiques. La sagesse est une fort belle chose ; mais ce n'est pas un spectacle très amusant. Laudatur et algel.
Ne trouvez-vous pas singulier, madame, que le mariage étant au fond la même chose chez tous les peuples et dans tous les temps, on lait organisé de tant de façons différentes? Le mariage est certainement l'association de l'homme et de la femme, pour se rendre réciproquement la vie plus agréable et pour élever en commun les enfants. Il y a, grâce à Dieu, quelque chose de plus dans le mariage chrétien; mais je prends ici la nature sans aucun mélange d'idée mystique. L'affaire dont il s'agit ici est la plus grosse des affaires; cet intérêt est le plus pressant des intérêts. Il faut croire qu'on n'est pas encore arrivé à la bien organiser, depuis cinq mille ans qu'on s'en occupe, puisque chaque peuple a sa légis-
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lation particulière, et qu'on modifie ces législations tous les jours.
Il y a d'abord la polygamie. Je ne parle pas de la polyandrie, qui est une exception très rare. La polygamie a des formes bien diverses, que je vous demande la permission de ne pas énumérer, madame, parce que je suppose que vous n'êtes pas musulmane. Vous pourriez certainement être musulmane quoique Française; mais si vous Tétiez, ce n'est pas à moi que vous demanderiez des renseignements. Dans le monde chrétien, un homme ne peut avoir qu'une femme à la fois, et une femme n'a, à la fois, qu'un seul mari. La plus grande différence d'une législation à Tautre, dans le monde chrétien, consiste dans l'existence ou la non-existence du divorce. Mon opinion personnelle est que le joug du mariage est moins lourd à supporter quand il est indissoluble, et ce n'est pas la seule raison pour laquelle je repousse le divorce. Mais il ne s'agit pas ici de réformer la législation; il s'agit uniquement d'étudier les mœurs, et de dire mon opinion sur la manière de choisir un mari.
Nos mœurs en France sont surtout caractérisées par deux faits : la réclusion des filles et leur dot.
Quand je dis réclusion, vous m'entendez bien. Je ne parle ni de cloître ni d'internat. Nos jeunes filles ne quittent pas leurs mères, ce qui est très bon. Quand elles les quittent, la mère est remplacée par une gouvernante, ce qui est bon aussi, mais beaucoup moins bon. Les filles vont très peu dans le monde.
Quand elles y vont, elles n'y parlent pas, on ne leur parle pas, ou très peu. Elles n'ont de relations familières qu'avec leurs parents. On surveille de très près leurs lectures. On les mène peu aux spectacles. Les familles austères ne les y mènent jamais. Certaines conversations n'ont jamais lieu devant elles. On suppose même, sans le croire d'ailleurs, qu'elles ne les comprendraient pas. Ce système, qui n'est pas suivi avec la même rigueur dans d'autres pays, ou même n'y est pas suivi du tout, a sans doute quelques avantages. Il a aussi ses inconvénients. En Amérique les filles sont libres; ce sont les femmes mariées qui sont assujetties à d'étroites convenances. On pense là-bas que les tilles ont besoin d'être libres, pour chercher et choisir; et que les femmes mariées, ayant trouvé ce qu'elles cherchaient, et n'ayant plus d'enquête à faire, peuvent se renfermer dans leur intérieur.
En Orient, où les femmes sont réellement séparées des liommes, le marié ne voit sa femme que quand toutes les cérémonies sont terminées. Nous ne poussons pas les exigences jusque-là. On peut regarder nos demoiselles, si on ne peut pas leur parler. On peut même leur parler au bal, car c'est là que leurs mères les conduisent pour qu'elles puissent trouver preneur. On leur dit, en dansant, que le bal est fort beau; et elles répondent : (( Oui, Monsieur, » du bout des lèvres ou avec conviction. Elles se disent après cela : a. Voilà l'homme qui fera le bonheur de ma vie. » C'est trop sommaire.
Je sais, madame, que quand les familles sont
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d'accord, et que le mariage devient probable, on donne quelque temps aux deux jeunes gens pour se voir de plus près. On dit même, si je ne me trompe : pour se connaître. Cette situation de deux jeunes gens qui ne se connaissent pas, qui pourtant sont déjà fiancés l'un à l'autre, a quelque chose d'embarrassant. Ni l'un ni l'autre n'est à son aise; ils ne se voient pas dans leur naturel; ils jouent un rôle, même sans le vouloir. Ils sont en même temps en spectacle, ce qui ajoute à leur embarras. S'il y a rupture, elle est toujours dommageable, surtout à la fille. Il se peut que la fille se mette à aimer, et que, pendant ce temps-là les parents se mettent à se défier. Ne croyez-vous pas, madame, qu'un peu plus de liberté dans les relations de société vaudrait mieux que ce temps d'épreuve? Je ne demande pas une liberté illimitée. Rappelez-vous une réponse du roi Louis-Philippe, qui montrait un jour un tableau où Louis XI recevait le duc de Bourgogne. Louis XI était seul, et l'interlocuteur en fit la remarque. (( Il n'y a pas de gardes, dit-il. — Il y en a, répondit Louis-Philippe; mais on ne les voit pas. )) La liberté dont je parle est une liberté corrigée. Nous ne sommes pas ici en matière politique.
Il y a beaucoup de raisons pour la dot. La première est la tendresse paternelle. On veut donner sur-lechamp à sa fille tout le bien-être qu'elle avait hier. Le père se prive d'une moitié de son revenu pour qu'elle n'ait pas à souffrir. Il ne se peut rien de plus touchant. Il ne pourrait pas jouir des agréments
que procure la richesse si sa fille chérie en était privée.
La dot, quand elle est rondelette, permet de choisir plus lihrement. On prend un mari pour ses mérites, sans avoir besoin de tenir compte de ses ressources.
Une grande différence en cette affaire entre les Américains et nous, c'est qu'ils sont plus pressés et moin timorés. Plus pressés : pressés de se marier, pressés d'arriver. Moins timorés, par deux raisons, parce qu'ils ont le divorce facile et fréquent, et parce qu'ils s'accommodent, eux et leurs femmes, à toutes les fortunes. Une autre différence vient de la multitade de fonctionnaires que nous avons chez nous. Il n'y en a pas, ou il en a bien peu en Amérique. Nos fonctionnaires sont si mal payés pendant les premières années de leur service, qu'ils ont bien de la peine à joindre les deux bouts. Us seraient hors d'état de faire vivre une femme qui ne leur apporterait pas de dot. Dans certaines professions, la dot est exigée par les règlements. Un sous-lieutenant ne peut épouser qu'une fille qui lui apporte une dot de trente mille francs.
U n'y a pas de dot parmi les ouvriers, c'est là surtout qu'il faudrait qu'il y en eût. On pense au chômage, à la maladie, à la vieillesse, on ne pense pas à la dot. C'est une lacune. Je voudrais que l'usage de la dot disparût de la bourgeoisie, et qu'on trouvât quelque procédé pour procurer une dot aux filles d'ouvriers. Voici pourquoi.
Les bras ne manquent pas. On en a tant qu'on en
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veut, et par conséquent les salaires sont peu élevés. Les ouvriers, pour avoir de l'ouvrage, abaissent leurs prétentions au niveau de leurs besoins. Un ouvrier et sa femme, en réunissant leurs salaires, vivent convenablement jusqu'à la survenance d'un enfant ; mais alors, leurs dépenses étant augmentées, et le travail de la femme subissant un temps d'arrêt, la gène s'introduit dans le ménage. Elle s'aggrave et devient absolument intolérable, si le nombre des enfants s'élève à cinq ou six. Une fois que l'aîné aura treize ans et commencera à rapporter un salaire, ce salaire, si minime qu'il soit, diminuera pour la famille les difficultés de l'existence, et comme, à partir de ce moment, il y aura chaque année un petit ouvrier de plus, la famille au bout de quatre ans se trouvera dans une grande aisance. Mais cette aisance doit être achetée par dix ans de misère. Pendant cette longue période, les ouvriers sont réduits à emprunter, ce qui leur est très dur et très difficile; très dur parce qu'ils empruntent sur le nécessaire, et très difficile parce qu'ils empruntent sur parole.
Qu'arrive-t-il la plupart du temps? C'est qu'ils s'abstiennent d'avoir des enfants, ce qui est à la fois un malheur pour les familles, et un malheur national. On sait combien est lent l'accroissement de notre population; tous les peuples voisins sont en avance sur nous sous ce rapport, et le temps n'est pas éloigné où le chiffre de la natalité sera inférieur à cehii de la mortalité. Si nous n'apportons pas un remède à cet état de choses, c'en est fait de la France. Déjà un
député allemand a pu dire au Reichstag : (( Pourquoi vous occupez-vous de la France? Attendez seulement quinze ans. Elle perd chaque année une bataille. » Je pense qu'en cherchant bien on trouverait moyen d'organiser un système de prêt sur la vie des enfants. Il en résulterait une double cause d'accroissement de la population : d'abord parce que la natalité s'accroîtrait, et ensuite parce que la mortalité diminuerait par une surveillance plus attentive et une hygiène mieux entendue.
Je sais bien que la bourgeoisie est au moins aussi portée que les ouvriers à restreindre le nombre des naissances ; et je reviens par là à ce que je disais tout à l'heure au sujet de la dot. C'est la dot qui restreint les naissances dans la bourgeoisie, comme la modicité des salaires les restreint parmi les ouvriers.
L'école de Le Play attribue la diminution des naissances au partage égal des successions. En France, tous les enfants ont une part égale dans l'héritage paternel, quel que soit leur sexe. Les parents, comme ils le disent proverbialement, ne veulent pas faire de mendiants, ils n'ont qu'un ou deux enfants. Il est certain que cette préoccupation disparaîtrait en partie par le rétablissement du droit d'aînesse. Et non seulement, disait Le Play, on y gagnerait l'accroissement rapide de la population, mais encore il en résulterait une transformation du caractère national parce que tous les cadets seraient stimulés par la nécessité de se faire une position.
Le rétablissement du droit d'aînesse est impossible
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en France par des raisons sociales, et par des raisons de sentiment. Les raisons politiques suffiraient à elles seules. La suppression de la dot serait plus facile. Le régime de la dot considéré en lui-même n'est pas aussi favorable aux filles qu'il en a l'air. C'est une fille qui la reçoit, mais c'est un garçon qui en profite. Les coutumes relatives au mariage ne favorisent aucun des deux sexes. Ou plutôt, il n'y a que l'autorité maritale qui soit un privilège, et ce privilège, qui donne au mari l'usage de la fortune de sa femme, transforme l'usage de doter les filles en privilège au profit du sexe masculin.
Je vous comprends, madame, vous ne voulez pas entendre parler de supprimer la dot. Vous avez eu une fortune en vous mariant, et vous voulez que votre fille ne soit pas plus maltraitée que vous. Cette prétendue activité que déploierait un gendre réduit à ne compter que sur lui-même, ne vous rassure pas le moins du monde. Vous croyez de bonne foi que j'invoque l'argument ordinaire des mariages d'amour, tandis qu'il y a un abîme entre un ménage déshérité dans un pays où il y a des dots, et une coutume générale à laquelle tous les citoyens sont soumis et qui transforme toutes les relations sociales. J'aurai beau vous crier que beaucoup de petits propriétaires qui font valoir un lopin de terre incapable de les nourrir, deviendraient des cultivateurs aisés sur une grande ferme appartenant à un autre : vous êtes imbue de l'esprit français, des préjugés français, vous ne savez pas la puissance du travail, vous avez
une peur maladive des aventures. Soyez tranquille; vous ne risquez rien, et vos filles seront mises à l'encan selon la coutume.
Dans mon pays, madame, il reste encore un grand nombre de paroisses (je dis paroisses au lieu de communes, parce que je parle du passé, que je puis garantir, et non du présent, qui peut-être ne lui ressemble plus. Il s'en va vite, mon pays, celui que je revois dans mes souvenirs qui datent de plus d'un demi-siècle. Les chemins de fer, la charrue à vapeur, l'école primaire et surtout la laïcisation de Fécole primaire en auront bientôt fini avec ma province de Bretagne. Je parle d'elle comme si elle était encore là, et il est possible qu'elle ne soit plus qu'un rêve ! ) dans mon pays, vous disais-je, madame, il reste encore un grand nombre de paroisses où les femmes ont conservé le costume national. Ce n'est pas un costume unique. Il varie de diocèse à diocèse, et quelquefois de paroisse à paroisse. Une femme de Plémeur n'est pas vêtue comme une femme de Saint-Jean-Brévelay, ni une femme de Pioscoff, comme une femme de Carnac. Ce sont surtout les coiffures qui diffèrent. Elles portent presque toutes à leurs jours de fête une robe de drap vert ou rouge. Cette robe est bordée de galons qui sont de velours, d'argent ou d'or. Un galon de velours signifie, hélas! que la femme n'a pas de dot. Celle qui porte un galon d'argent possède un capital de mille francs. S'il y a trois galons cousus à un pouce de distance, cela veut dire un capital de trois mille francs. Si les galons sont d'or, c'est bel et
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bien d'une rente qu'il s'agit. Trois galons d'or, trois mille francs de rente! Le Pactole, madame.
Je sais des fdles intelligentes, actives, économes, qui se sont mariées de mon temps avec un simple galon de velours, qui ont épousé un' bon travailleur économe comme elles, et qui maintenant pourraient coudre sur leur jupe jusqu'à cinq galons d'or, si cela leur faisait plaisir, tandis que des contemporaines aux galons d'argent ont vu leurs vaches saisies, et sont obligées de se louer à la journée pour gagner leur pain.
Mais, je le répète, soyez en paix, la dot vous reste, je ne gagnerai personne à mes idées. Seulement, je vous en supplie, à côté de la dot mettez le travail. Vous donnerez à vos fdles de bons maris, c'est bien. Donnez-leur aussi un bon état. C'est à vous que je parle, madame; ce n'est ni à votre fermière, ni à votre femme de chambre. Je vous expliquerai cela, si vous le voulez bien, dans un prochain chapitre.
Prends un mari, ma fille. C'est le bonheur parce que c'est la maternité. (L'amour n'est qu'une ivresse passagère.) Tu as besoin d'un protecteur; regarde les hommes : le plus faible d'entre eux t'écraserait d'un coup de poing. Tu as même besoin d'un maître. Ton esprit a beau être fin et délié; il lui manque quelque chose dans les grands moments : il lui manque la force de caractère. Il se brise après un effort, il s'affaisse après la tourmente. Il a besoin de trouver ailleurs la force qui n'est pas en
lui.
Tu es romanesque; tu crois à la perpétuité de l'amour. La perpétuité de l'affection, soit; celle de l'amour est une illusion entretenue par les romances. L'amour s'en va avec sa cause qui est la beauté. Toimême, ne désire pas être aimée parce que tu es belle ; c'est un fondement trop peu solide pour le bonheur. C'est à l'union des âmes qu'il faut tendre. La beauté
de l'àme a cette supériorité sur celle du corps, qu'elle va en s'augmentant. En toutes choses, le corps est un serviteur. Il suffit qu'il ne se rende pas odieux, et qu'il obéisse. L'àme, à la longue, l'embellit. Elle le marque de son sceau. Ne pense qu'à elle.
Prends garde à l'amant. Il se déguise. C'est peutêtre un homme fatigué avant le temps, qui cherche une garde-malade, ou un usurier, qui fait une affaire où tu seras dupe.
Et prends garde aussi à toi-même. N'essaye pas de le tromper; car le jour où il découvrirait la vérité, il se changerait en ennemi, et cet ennemi serait ton maître.
Pendant que tu es encore une jeune fdle occupée à te préparer pour les devoirs de la vie, n'oublie pas que le mariage adoucit toutes les difficultés de la vie, et ne les supprime pas. Ta charge principale sera de plaire à ton mari et de bien élever tes enfants : c'est à cela surtout que tu dois penser toute ta vie; mais il y a des tâches à côté, qui peuvent devenir la tâche principale, et auxquelles il faut être prête. Je te parle le langage sérieux d'un père : il faut prévoir la difficulté, et même le malheur. Si ton éducation ne fait de toi qu'un être brillant et charmant, elle te perd. Tu n'es pas faite pour être une idole, et le métier d'idole, à la longue, est humiliant et fastidieux. Quoique ton mari soit le maître de la maison par la nature et par la loi, tu as peut-être des devoirs plus nombreux et plus rigoureux que les siens; et s'il en est ainsi, tu es réellement la première en dignité ; car dans la famille
comme dans l'État, c'est sur la quantité et l'importance des devoirs que la dignité se mesure.
D'abord, il y a quelque chose qu'il n'est pas bon d'oublier : c'est la mort. Elle peut te prendre, avant que tu aies complètement façonné tes enfants à la vertu : chance terrible, et qui t'oblige à ne jamais perdre une minute dans ton rôle d'éducatrice. Elle peut, à chaque instant, te prendre ton mari. Il est plus vieux que toi, de dix ans, de quinze ans. Il est marin ou soldat. Quel que soit son état, il est jour et nuit à la bataille. On dit, et cela est vrai, qu'il est plus difficile à une femme de suffire à ses propres besoins qu'à un homme de suffire aux besoins de toute une famille. Songe à la situation d'une veuve chargée d'enfants.
Tu peux devenir une veuve chargée de famille de plusieurs façons. D'abord, tout naturellement, par la mort de ton mari. Puis par une maladie mentale ou une infirmité, qui, non seulement te prive de son secours, mais le met lui-même à ta charge. Enfin, tu peux être abandonnée. Je connais des femmes dont le mari a disparu sans laisser de traces; d'autres que leur mari a quittées sans se cacher, et dans des conditions telles qu'elles aiment mieux la solitude que le retour à la vie commune. D'autres enfin sont veuves du vivant de leur mari, en vertu des lois sur le divorce.
Tu ne penseras pas à cela, ma fille, quand tu seras aveuglée par l'amour, ou saisie du désir impérieux de changer d'état. Le présent te cachera l'avenir. Tout
te paraîtra agréable et durable. On est souvent trompée sur lagrément; on ne peut jamais répondre de la durée. 11 faut qu'entre les leçons que nous te donnons, se place cette dure leçon sur Tinstabilité de toutes choses dans la vie, et sur l'instabilité de la vie elle-même. Tu as deux chances de mort une fois mariée ; ou plutôt tu as la chance de deux morts : la tienne, et celle de ton mari.
Une coutume qui a longtemps régné en Orient, même de nos jours, permettait ou ordonnait aux veuves de mourir avec leur mari. Le christianisme leur ordonne de lui survivre, et de se charger ellesmêmes du fardeau qui échappe à ses mains mourantes. C'est une consécration plus étroite et plus sainte du mariage. Rien n'est plus beau, et rien n'est plus lourd. Tu ne voudras pas, ma fille, être prise à i'improviste par un pouvoir aussi redoutable.
La vie est au fond la même pour toutes les créatures humaines. Ce sont les mêmes besoins physiques, intellectuels et moraux, et les mêmes ressources pour y pourvoir. Les conventions humaines jettent sur ce fond éternel les oripeaux qui le déguisent. Fais bien attention que, dès qu'on te parle de morale, les différences disparaissent ou diminuent. La reine est responsable, comme la mendiante, du corps et de l'âme de ses enfants. Elles peuvent, la reine et la mendiante, être, par les mêmes actes, et sous l'impression des mêmes sentiments, héroïques ou criminelles. Le christianisme te dira que ces deux femmes sont égales parce qu'elles ont été rachetées par le sang du même
Dieu, ce qui est une pensée sublime. Et les stoïciens (lisent, dans un langage moins mystique, que le monde est comme un vaste théâtre où chacun de nous joue le rôle qui lui a été distribué. Ce qui importe, ce n'est pas le rôle; c'est la façon dont on le joue.
Ne retenons de tout cela qu'un grand sentiment de la dignité et de la responsabilité humaines, et une compréhension claire de la fragilité de nos arrangements et de nos conventions. La société qui a péri en 1789 donnait à ces conventions un peu plus de solidité. On paraissait plus solidement établi dans le rang où le sort vous avait placé; on attachait l'idée de droit, avec les garanties de durée qu'elle comporte, à ce qui n'était, en réalité, que privilège. Depuis qu'on a discuté toutes les anciennes maximes et découvert qu'il n'y a rien de persistant en dehors de la morale, les acteurs de la comédie n'ont plus la propriété de leur rôle. Les régisseurs eux-mêmes sont de plus en plus exposés à perdre leur emploi. Il faut de plus en plus se préparer à changer de personnage si le cours des événements nous y contraint, et pour cela développer en nous les qualités, inhérentes à la nature d'homme ou de femme, qui persiste sous tous les déguisements.
Tu es fille d'ouvrier et destinée, selon les apparences, à devenir femme et mère d'ouvriers. Apprends, ma chère, qu'aux yeux de Dieu, et, si on ose après lui prononcer un autre nom, aux yeux des sages, tu es l'égale d'une impératrice, et supérieure à une impératrice, si tu déploies plus de courage et de
vertu. La pièce finie, c'est-à-dire au moment de la mort, quand vous aurez rendu vos rôles, vous ne serez plus classées, dans le monde définitif qui est par delà celui-ci, que d'après vos mérites respectifs. Cela ne te dispense pas, pendant que vous occupez la scène l'une et l'autre, de lui obéir et de lui rendre les devoirs que, d'après les conventions du dramaturge, ton personnage doit au sien.
Je ne vais pas, ma chère, aussi loin que les stoïciens qui prétendent que le choix du rôle importe peu. Il importe infiniment moins que le devoir parce que le devoir est éternel et regarde les intérêts éternels, tandis que le rôle est un accident passager. Cela seul est vrai, et cela est consolant et fortifiant. Les stoïciens, qui prétendent que la douleur n'est qu'un nom , expliquent une de leurs exagérations par l'autre; mais je confesse qu'elle est très dure à supporter, et, quoiqu'elle ne soit qu'un accident, c'est un accident dont tu as le droit de te plaindre. Te plaindre, ma fille, ne te servirait pas à grand'chose. Il vaut mieux employer toute ta force et toute ton industrie à tirer de ta condition le meilleur parti possible. Si tu es infirme, grabataire, hors d'état de donner du pain à tes enfants, tu n'en es pas moins ma sœur et mon égale, mais une sœur profondément malheureuse. Je ne sais d'autre remède à tes maux, en dehors des secours que la charité m'oblige à te donner, que de te confier à la bonté de Dieu. Lui seul sait le secret de ta souffrance et possède le moyen d'adoucir ta triste vie.
Mais si tu es ouvrière, ma fille, bien portante d'ailleurs, et mariée à un honnête homme, ne te regarde pas comme une déshéritée. C'est une idée profondément fausse que de regarder comme une infériorité et une peine la nécessité de travailler. Tu peux te plaindre du travail s'il est trop dur et trop prolongé; mais le travail en lui-même, le travail approprié aux forces de l'ouvrière, et à ses dons, comme disent les Peaux-Rouges, est au contraire une bénédiction de Dieu. Songe, ma fille, à ce que serait cette sentence prononcée sur toi : ne plus pouvoir travailler! Ce n'est pas seulement à cause de la privation des bénéfices du travail, que cette sentence serait terrible; c'est à cause de la privation du travail lui-même. Être une force, et se sentir condamné à la stérilité, quel supplice ! Cette âme, liée à ce corps impuissant et inactif, c'est comme un vivant attaché à un mort.
Mortua quin etiam jungebat corpora vivis, Infandum !
Travailler, ma fille, c'est la même chose qu'agir et produire. C'est employer sa force, c'est en jouir. Comprends-moi bien quand je dis une force; je dirais également un talent, une aptitude. Il n'est pas conforme à la nature d'attacher à l'exercice d'un talent ou d'une force, l'idée d'un effort pénible et d'une fatigue. L'inaction fatigue infiniment plus que l'action modérée. S'il fallait choisir entre l'excès de travail, et l'inaction persévérante, toute personne sensée préférerait pour l'hygiène du corps, pour l'hygiène de
l'esprit, et pour la morale, Fexcès de travail. Mais il n'est pas question d'excès. Toutes les fois qu'un excès de travail est imposé à une créature humaine, elle a le droit de chercher à s'en affranchir, et les autres ont le devoir de l'y aider. Je parle du travail approprié aux aptitudes et mesuré sur les forces; et je dis que ce travail est une joie, qu'il est un bienfait, qu'il faut l'accepter avec reconnaissance, et s'y adonner avec gaieté.
Il arrive quelquefois qu'en examinant attentivement une personne, on s'aperçoit que, médiocre dans le rôle qui lui a été imposé, elle serait excellente dans un rôle différent. Dans ce cas-là, il y a lieu de s'efforcer de la mettre à sa véritable place. C'est d'abord un service qu'on lui rend, et c'est un service à rendre cà la société. Toutes les écoles sociales rêvent la solution de ce problème : donner à chaque acteur le rôle qui convient le mieux à ses capacités. Fourier a développé cette thèse avec beaucoup d'imagination et d'esprit. On ne trouvera personne pour la contredire. Mais qui se chargera du métier d'imprésario? Qui sera capable de le bien remplir? Et comment contraindra-t-on les gens à accepter les mauvais rôles? Voilà les trois difficultés qui ont été jusqu'à présent invincibles. La plupart des socialistes s'en tirent en les passant sous silence, ce qui n'est pas une solution.
Les amis de la justice, qui sont en même temps les amis de la liberté, et qui se distinguent des socialistes par ce dernier caractère, s'efforcent de mettre à la portée de tous l'instruction et les moyens de travail.
Ils pensent qu'avec ce secours les capacités ont de grandes chances de se mettre elles-mêmes à leur place.
Cela est vrai, et je suis d'avis qu'on ne fera jamais trop d'efforts pour répandre l'instruction et pour mettre à la portée de tous les instruments du travail. Il y a pourtant un point noir, et c'est contre lui, ma fille, que je m'occupe en ce moment à te prémunir. Ce point noir, c'est l'opinion qu'une profession est préférable à une autre par elle-même, et non pas par rapport aux aptitudes de la personne qui la remplit. A cause de cette fausse opinion, tous nos efforts pour faciliter l'ascension des capables aboutissent à la création des déclassés, qui sont un véritable fléau, et la cause de tous les fléaux dont la société se plaint.
Ainsi, toi, ma fille, tu es ouvrière, et bonne ouvrière. Tu peux te perfectionner encore, et devenir une ouvrière d'élite. Tu seras très heureuse dans cet état, parce que tu es faite pour lui. Telle autre de tes amies n'a aucune aptitude manuelle : elle fait son ouvrage avec maladresse. Il n'y a pas de sa faute; c'est qu'elle n'est pas faite pour cela. Son ouvrage l'ennuie parce qu'elle le fait mal. Il lui rapporte un salaire insuffisant. En revanche, dès qu'elle a été à l'école, elle a montré une facilité exceptionnelle. Dans la classe supérieure, elle est arrivée sur-le-champ au premier rang. Elle a passé avec éclat l'examen supérieur qui lui donne, non pas le droit, mais la possibilité d'être institutrice, si elle a la chance de trouver une place vacante et d'obtenir qu'on la lui donne. Il
est à souhaiter qu'elle ait ce bonheur. Elle sera très heureuse et très utile comme institutrice, parce qu'elle était en quelque sorte créée et mise au monde pour cela; tandis que toi, qui es une ouvrière modèle, tu es heureuse comme ouvrière, et ne te serais jamais trouvée à ta place comme maîtresse d'école.
Mais qu'arrive-t-il? La maîtresse est une dame. Elle a un chapeau, peut-être même, aux grands jours, une robe de soie. Elle ne travaille pas de ses mains. Elle a un salon dans le logement qu'on lui donne à l'école. On l'appelle madame tout du long, elle se marie à un employé. Il semble à de pauvres fdles vaniteuses que cette existence est un idéal. Elles se contraignent à étudier sans goût, et parviennent à force de peine à passer leur examen. Une fois reçues, elles remuent ciel et terre pour être placées. Une fois placées, elles découvrent qu'elles n'aiment pas leur profession, que ce genre de travail leur est odieux, qu'elles n'y réussissent pas, qu'elles sont malmenées et mal notées par les inspecteurs, que les familles se plaignent d'elles hautement, et que leurs élèves en font autant. Les dames ne voient en elles que des paysannes déguisées et ne les acceptent pas dans leur compagnie. Leur vie est une suite d'humiliations et de déboires. Ce sont les heureuses cependant, puisqu'elles ont réussi ! D'autres passent leur vie à désirer une place sans l'obtenir, et sans prendre le sage parti d'oublier leur brevet dans le coin de leur tiroir, et d'aller tout simplement en journée.
Je ne dirai jamais assez quelle différence il y a
entre une bonne ouvrière contente de son sort, et une mauvaise institutrice mécontente du sien. L'une est à envier, l'autre à dédaigner. Non seulement l'ouvrière est plus heureuse, mais elle est plus honorée. Méfietoi, ma chère amie, de la robe de soie. Sache qu'on te donne pour de la soie une étoffe soie et coton où le coton domine. Une vraie dame ne donnerait pas une telle robe à sa femme de chambre. Une robe de laine te parerait si bien ! Il n'y a rien de si misérable et de si pénible à voir qu'un faux luxe.
J'ai quelquefois sermonné de jeunes garçons qui sortaient de l'atelier ou de l'école pour entrer au régiment. (( Je souhaite à chacun de vous, mes enfants, leur disais-je, d'occuper la place qu'il est capable de bien remplir. A celui qui a de l'instruction et de la décision d'esprit, je souhaite d'être capitaine. Il sera heureux. Il sera l'égal de ses collègues, il sera leur ami. Il sera aussi l'ami de ses hommes, qui auront confiance en lui et marcheront gaiement au feu sous sa conduite. Mais à celui qui ne comprendra jamais rien à la composition d'une escouade, et dont toute la capacité se borne à bien astiquer son fourniment, à marcher longtemps sans se fatiguer et à mettre une balle dans le blanc, je ne souhaite pas même les galons de sergent. Ses camarades diraient en arrière de lui : a Le sergent est un imbécile. » Ils ne le diraient pas devant lui, à cause de la discipline; mais il le lirait aisément dans leurs yeux, dans leurs gestes. Il ferait des sottises qui pourraient coûter la vie à ses camarades. Lui qui aurait été un bon soldat honoré et
aimé de tout le monde, il est la plaie et la honte du régiment. Mes entants, chacun à sa place, et tout ira pour le mieux. ))
Je leur disais aussi : a Ne confondez pas mon opinion avec celle des aristocrates qui veulent qu'on reste en bas, si on y est né, et que toutes les places d'honneur soient réservées aux privilégiés. Il y a tel fils de député ou de sénateur qui n'est qu'un âne. Il est bien probable que son père le mettra dans un collège et dépensera beaucoup d'argent pour en faire un bachelier. Et puis après? Ane il était avant d'avoir son diplôme; c'est un âne diplômé maintenant et il n'en est que plus ridicule. Il se hissera peut-être jusqu'à être avocat ou médecin; tant pis pour ses clients ou pour ses malades. Ma consolation est de penser qu'il n'en aura pas. Si son père avait été un homme, et si lui-même avait eu du cœur, il se serait fait maçon puisqu'il n'était propre qu'à cela, et, avec du travail et de la conduite, il aurait été un citoyen estimé et utile. ))
Toi, ma fille, tu peux passer au rang de dame sans diplôme et sans examen, tout simplement en épousant un monsieur. C'est un grand danger que tu cours. Il est bien rare que ces brusques changements réussissent. Tu plairais à tout le monde a^ecta jupe de grisette, et tu feras rire tout le monde sous tes falbalas. J'admets pourtant qu'une fille sur mille puisse être à sa place après cette métamorphose. Pour celle-là, mais pour celle-là seulement, je souhaite que le miracle s'accomplisse.
Mais sais-tu, ma fille, ce qui est plus difficile que de monter? C'est de descendre. Ce malheur ne peut manquer à celles qui ont voulu viser trop haut. Elles descendent, et tout le monde applaudit à leur chute, qui est le juste châtiment d'une arnhition mal justifiée.
Je conviens qu'il y a des malheurs invraisemblables. Mais écoute bien ceci. Ils sont rarement aussi invraisemblables qu'ils paraissent l'être. Regarde ce qui nous arrive pour la santé. Gomme nous en abusons dans la jeunesse! Il nous semble alors que nous ne saurions jamais être malades. A chaque imprudence que nous faisons, nous raillons nos conseillers. — Vous voyez de quoi je suis capable! — Un beau jour, la maladie tombe sur nous, et c'est fini pour jamais d'être fort et d'être heureux. — Ah ! si j'avais su! — Mais tu le savais. Tu n'as pas d'excuse. Tu as couru à ta ruine les yeux ouverts.
Il en est de même de la fortune. A quoi tient-elle? Un rien la renverse. Il y a quelques places inamovibles ; celles-là même ne sont pas inamovibles ; nous en avons la preuve tous les jours. Ces inamovibilités longtemps choyées par les faiseurs de constitutions, et considérées comme des barrières contre le flot croissant de la démocratie , tombent l'une après l'autre : on les abolit ou on s'en moque. Le chef même de l'État n'est pas à l'abri, pendant la durée de son mandat, de la colère des foules. On tombe de haut, et très bas. Ce qu'on était hier est une difficulté presque invincible pour tout ce qu'on tente au-
jourd'hui. Pense à cela, ma fille. Tu as deux rôles à jouer dans cette affaire; le premier, par le conseil, avant la chute consommée; le second, après la chute, par la coopération et le concours. Beaucoup de femmes disent, croyant bien dire : « Je ne me mêle pas de politique », et là-dessus conseillent des lâchetés. Elles disent à leur mari : « Vous vous devez à votre famille. » Non pas; il se doit d'abord, comme fonctionnaire, à l'État: comme homme, à l'honneur; la famille ne vient qu'après. Tu dis que tu ne te mêles pas de politique. Il y a les grandes lignes que tout le monde voit, et que tu dois voir la première, quand le devoir et l'honneur sont engagés. Sois prête pour la ruine, puisque tu peux être obligée de la conseiller, et même de l'exiger. Un jour peut venir où tu diras : (( Vous me devez deux choses : le pain quotidien, et l'honneur d'un nom qui nous est devenu commun. S'il faut choisir entre la vie et l'honneur, je choisis l'honneur : faites de même. » Si tu ne te sens pas capable détenir ce langage dans l'occasion, évite autant que possible de prendre un mari mêlé aux affaires publiques. Mesure ton ambition à ta faiblesse.
Mais, diras-tu, ma fortune est établie sur le rocher des siècles ; elle ne dépend pas des caprices humains ; elle est aussi solide que le principe même de la propriété, qui est le principe et la forteresse de la société. Il n'est pas nécessaire pour cela que tu sois millionnaire. L'homme le plus riche n'est pas celui qui a le plus d'argent et de terre. C'est celui qui arrive au bout de ses besoins et de ses désirs avant d'épuiser
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son revenu. Tu es cet lieureux homme, ou plutôt tu es la femme de cet heureux homme. Votre fortune est garantie par toutes les forces de l'ordre social. Elle te reste, si tu perds ton mari. Elle reste à tes enfants, si tu meurs. Tu as la plus grande sécurité et la plus grande sûreté qu'on puisse avoir en ce monde. Tu peux perdre ton bonheur, parce qu'il tient à d'autres causes; mais tu ne perdras pas ta position. Elle est au-dessus du caprice des hommes.
Erreur. Anachronisme. La propriété foncière ellemême n'est pas à l'abri. Je ne crois pas qu'on la supprime, ni surtout qu'on la supprime de sitôt. Rien n'est plus flottant et plus variable que son rendement. Les autres sortes de propriétés ne tiennent à rien. Un homme vous ruine radicalement, et il en est quitte pour se suicider; cela se voit tous les jours. 11 n'y a pas même besoin de catastrophes. Le jeu régulier de notre organisation financière fait et défait des millionnaires au jour le jour. On décachette un pli ; on y trouve la nouvelle inattendue de sa ruine. Votre mari meurt au milieu de toutes les pompes de l'opulence. Les hommes de loi surviennent; ils cherchent partout; les valeurs ont disparu; les dettes accourent avec la rapidité de la foudre; en un clin d'œil vous passez de la splendeur à la misère. Il faut vivre, vous et les vôtres. Où est votre force? Quel est votre espoir?
Il y a deux sortes de mendiantes. Il y a celle qui va de porte en porte, qui essuie des rebuffades et des grossièretés, et qui peut fort bien mourir de faim dans la rue; et il y a celle qui va implorer les créan-
ciers, ou demander une place, une pension, un bureau de tabac. On sait moins jusqu'où peuvent aller les abaissements et la misère de celle-là, parce qu'elle les cache.
Je ne peux pas, ma fille, changer la société. Je puis encore moins changer l'humanité. Je t'avertis, pour que tu sois prête à souffrir et, s'il le faut, à travailler. Prends un état, quoique riche. Sois prête à te servir toimême et à servir les autres. Apprends bien ton rôle, pour le jouer liabilement, à ton profit et au profit de ceux que tu dois aimer. Mais surtout acquiers ou cultive les qualités qui te sont nécessaires quel que soit ton rôle, et qui te resteront si ton rôle change. Prends la vie très au sérieux, ma fille. Ne confonds pas les usages du monde avec les lois de la nature, ni les grimaces avec le devoir. Pense à Dieu, car, sans lui, ta faiblesse t'accablerait. N'écoute pas les grands esprits qui regardent comme une belle œuvre d'ôter leur croyance à ceux qui en ont une, et même aux malheureux qui n'ont que cela. Donne une foi à tes enfants. Donneleur cette arme contre la fortune et contre leurs passions. Aie lambition de leur apprendre autre chose que les rôles qu'ils auront à jouer. Vois leur âme à travers leur condition. Attache-toi à la fortifier et à l'élever. Vis pour eux, vis en présence de Dieu. Grandis-toi, grandis-les par l'amour et le sacrifice. Il n'y a que le sacrifice qui soit grand. Il n'y a que l'amour qui soit fort.