‹ La femme du vingtième siècleChapitre 6 sur 14 · HYGIENE D'HIER · texte numérisé non relu

HYGIENE D'HIER

On est en général sévère pour la femme du XIX'' siècle, je parle ici de la femme du monde; et les critiques qu'on lui adresse ne sont pas toujours injustes; elle joue son rôle dans le monde, mais un rôle, qui, dit-on, s'accommode surtout des démonstrations extérieures dont sa vanité et son désir de paraître tireront quelque profit, elle vit plus pour les autres et moins pour les siens. Elle sait des choses qu'elle devrait ignorer, elle ignore des choses qu'elle devrait savoir, elle se considère plutôt comme un ornement dans la société que comme l'éducatrice, la conseillère et la consolatrice dans le foyer domestique.

Tous les actes de sa vie semblent converger vers un but unique d'ostentation et de gloriole; elle veut d'abord plaire et être admirée, sa première préoccupation est sa toilette, elle fréquente les magasins, elle choisit ses étoffes, elle se rend chez sa couturière, elle

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y fait de longues stations; le plus souvent elle se soumet au goût et au caprice du faiseur à la mode; elle subit les tortures d'une façon compliquée; elle tient à ce que le modèle qu'on a choisi pour elle ne soit pas montré à des personnes étrangères parce qu'elle veut être la première à le porter et à l'inaugurer dans son salon; elle fait de nombreuses visites parce qu'elle tient à se créer des relations; elle recherche les personnages en renom, elle les attire chez elle, elle multiplie pour eux toutes les ressources de sa grâce et toutes les habiletés de sa diplomatie; elle ne les connaissait pas la veille; ils sont ses meilleurs amis le lendemain, elle parle de son influence sur son éminent ami, M. X... et sur son illustre ami, M. Z... ; elle vante ses relations toujours bien nouvelles et souvent bien fragiles comme une marchandise dont elle tire vanité.

Elle est à la tète de toutes les œuvres de charité avec la conviction de faire quelque bien à ceux qu'elle protège et de faire grand bien à sa réputation; elle se montre à toutes les premières représentations, moins pour voir la pièce que pour être vue par la salle; elle aime la musique puisqu'elle a sa loge le dimanche au Conservatoire, et elle a le respect de l'art puisqu'elle ne manquerait pour rien au monde un vernissage. Elle est au courant du mouvement littéraire, elle lit les mauvais romans qui font du bruit; elle ne les avoue pas, mais elle a lu le roman dont on parle; elle cherche moins à meubler son intelligence qu'à satisfaire certaines curiosités plus

OU moins malsaines; elle ne fait plus comme autrefois le succès d'une grande œuvre, elle subit le jugement et les impressions du journal mondain. Elle passe son hiver dans les soirées, dans les bals, dans les théâtres; elle ne mènerait pas cette existence d'épuisement et de surmenage si on la lui imposait, mais elle s'est créé des obligations, elle s'est lancée dans le tourbillon des expéditions mondaines auquel elle ne peut se soustraire, si elle ne veut pas être oubliée.

Elle est prise par cette vie factice et absorbante qui l'entraîne tout entière dans un engrenage de plaisirs et de devoirs prétendus dont elle se plaint ensuite d'être la victime. Elle a ouvert elle-même la voie, elle l'a suivie, car elle a un salon où on ne parle pas de musique, d'art ou de littérature, mais où elle reçoit les femmes des personnages en vue et où on échange quelques petites calomnies et quelques médisances, où on obéit à ses antipathies, à ses passions et à ses rancunes , où l'on dit du mal de celui qui n'est pas arrivé au but de son ambition et où Ton dit du bien de celui qui va arriver aux honneurs, où on accable le malheur et où l'on fait l'apologie du succès.

C'est pour ce salon aussi que l'on s'agite et que l'on s'use.

On veut mener tant de plaisirs de front, on veut s'atteler à des tâches si multiples, on veut brûler si rapidement la vie et profiter avec tant d'ardeur de cette jeunesse toujours trop courte, que le système

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nerveux se fatigue dans une lutte où il est toujours sur le point d'être vaincu.

La femme du monde était jadis anémique; elle est aujourd'hui nerveuse. Autrefois, elle ne se soignait pas ou se soignait peu; actuellement, elle se soigne trop; elle est un peu comme le cheval qui finit par monter la côte à grand renfort de coups de fouet. Elle cherche dans les médicaments un moyen artificiel de poursuivre jusqu'au bout la série de ses amusements mondains sans être obligée de concéder à la souffrance le sacrifice de quelque bal ou de quelque première représentation .

Aussi elle lit particulièrement les comptes rendus de l'Académie de médecine, elle connaît le nom scientifique de toutes les maladies de nerfs et le nom des médicaments, elle sait même les doses; depuis que la médecine a trouvé le moyen, par de nouvelles découvertes, de supprimer la souffrance ou tout au moins de l'atténuer, la femme use et abuse de ces médicaments; elle s'administre, avant de partir pour le concert, un petit paquet de sels, bien heureuse encore quand elle le fait dans l'intérêt de sa santé et quand elle ne le fait pas dans l'intérêt de sa beauté.

Elle s'est fatiguée pendant huit ou neuf mois, il faut qu'elle demande au repos des provisions de force pour la prochaine campagne d'hiver. Et puis le mois de juillet est arrivé, tout le monde est parti ou du moins ne se montre plus; les convenances, le bon ton, la mode et aussi la chaleur vous ont chassés

vers les eaux thermales ou vers les plages. On se retrouvera à Aix, à Luchon ou à Trouville, car on ne va pas à des eaux où l'on se soigne ou à des plages où Ton se repose, on va à des eaux ou à des plages où l'on s'amuse, où on retrouvera comme un diminutif de la vie parisienne : d'abord les acteurs de la Comédie-Française en tournée, puis le personnel des amuseurs, les concerts du casino, les courses, les conversations dans les salons de villas.

Un sevrage trop complet pourrait être fatal pour une maladie de nerfs qui se soigne mieux par les distractions que par les eaux. Les eaux ne sont qu'un prétexte. Elles constituent néanmoins une atténuation à ces excès de fatigue.

— C'est là, dites-vous, la femme du monde; vous exagérez, vous avez fait le portrait d'une femme du monde de la fm du siècle, mais non le portrait des femmes du monde, vous avez généralisé un cas particulier.

— Je n'ai pas généralisé, j'ai reproduit simplement, par une analyse scrupuleuse, les reproches qu'on leur adresse en racontant la vie d'une d'entre elles qui ressemble singulièrement à celle de beaucoup d'autres .

Mais la petite bourgeoise, celle qui ne peut se donner ni les plaisirs ni le luxe; celle qui vit dans son foyer? Mais elle a aussi son salon, où les conversations sont insignifiantes, elle a ses théâtres, elle a ses soirées, elle a, comme l'autre, l'esprit nourri de futilités, elle s'occupe aussi de sa toilette et elle tient

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à faire figure dans le monde, elle est souvent la simple plagiaire de la grande dame.

Je ne songe pas à lui en faire un reproche; j'accuse l'éducation telle qu'elle a été comprise, telle qu'elle a été donnée aux filles qui sont devenues des femmes et des mères, et je voudrais que les femmes du xix*" siècle, dont les filles seront les femmes du xx^ siècle, eussent l'énergie de faire pour leurs enfants ce qu'on n'a pas fait pour elles.

Et en admettant même que le tableau que je viens d'esquisser soit inexact, demandez aux femmes, à celles qui comprennent le mieux leurs devoirs de mères, si elles ne se plaignent pas avec amertume de l'éducation qu'on leur a donnée. Elles vous diront qu'elles ont appris de la littérature, de l'histoire, de la géographie, du calcul, peut-être un peu de couture, pas beaucoup, qu'elles savent mettre l'orthographe; mais ont-elles été préparées à leur rôle de mères? Elles qui devront nous donner des hommes forts, solides, des citoyens pour la patrie, savent-elles seulement les règles les plus élémentaires de l'hygiène? Ont-elles même entrevu les premiers éléments de cette science qui doit être pour la femme la science par excellence, celle qu'elles doivent connaître par-dessus tout, celle qui les attache au foyer, qui rend plus passionnant encore leur rôle de mère, qui peut apaiser les craintes et les angoisses de leur cœur, et les préserve de se trouver comme aujourd'hui désarmées par leur ignorance en face du petit être souffrant?

Demandez à ces jeunes mères de famille si elles peuvent pardonner à ceux qui leur ont appris l'histoire de Sésostris et qui ne leur ont pas appris les premiers soins qu'elles devaient donner à leur premier enfant.

Vous vous le rappelez, madame; je vous ai connue quand vous n'aviez encore que quinze ans ; vous suiviez des cours; vous aviez, je crois, un cours de style, un cours d'histoire, un cours d'arithmétique et un cours de dessin ; vos parents vous avaient confiée cà une institutrice anglaise, vous écriviez le français avec élégance et parfois avec prétention, vous saviez fort bien les dates de notre histoire, vous parliez l'anglais comme une Anglaise. Vous apparteniez à une excellente famille, à une de ces familles qui tiennent à ce que leur fille ait une instruction solide et fasse bonne figure dans le monde, et qui ont ce qu'on appelle de l'aisance. Vous alliez, quelques années plus tard, dans les soirées parce qu'il s'agissait de vous marier, car il paraît que c'est dans les soirées après quelques tours de valse qu'on trouve des maris. Je me rappelle que vous m'aviez dit bien souvent : « Je désire me marier parce que j'adore les

enfants. » Vous ne l'avez pas oublié, vous les aimiez tellement que vous vous amusiez des journées entières avec les enfants d'amies plus âgées que vous. Vous Jouiez avec eux un peu comme on joue avec une poupée, vous leur changiez leurs robes, vous les chatouilliez sous le menton pour les faire rire, vous entamiez une conversation avec eux qui n'était souvent qu'un monologue, car s'ils étaient assez intelligents pour vous comprendre, ils n'étaient pas assez grands pour vous répondre.

Vous les aimiez tellement, ces petits êtres, que vous m'avez fait un jour cette autre confidence : (( Si je n'avais pas d'enfant, j'en adopterais un. » Vous étiez déjà mère autrefois quand vous aviez votre poupée, vous preniez les soins les plus méticuleux pour ne pas la casser et même pour ne pas la cogner ; vous l'habilliez, vous lui mettiez sa casaque quand elle sortait, quoique ne redoutant pas pour elle les rhumes ou les fluxions de poitrine; vous aviez pour elle des prévenances maternelles.

Vous vous êtes mariée, vous avez épousé un homme intelligent et laborieux. Vous êtes devenue mère. On dit que la joie fait peur. Je me souviens de ce grand jour; vous étiez tellement joyeuse que vous ne pensiez plus à vous, mais au bébé, et vous étiez doublement heureuse : vous étiez mère et vous aviez une fille, car vous désiriez une fille. Vous vouliez la tenir toujours dans vos bras et vous désobéissiez au médecin et à la garde qui voulaient vous éviter les excitations et les émotions, mais vous étiez incorri-

gible; si la petite pleurait, vous appeliez, vous vous demandiez ce qu'elle avait, vous vous imaginiez qu'on lui faisait du mal.

Vous auriez voulu la nourrir, on vous l'a défendu; je n'ai pas oublié votre chagrin. La même interdiction est prononcée par le médecin contre bon nombre de Parisiennes, qu'une mauvaise hygiène et les habitudes du monde préparent mal à ce surcroît de fatigue. Vous étiez une mère trop nerveuse. On a donc choisi une nourrice. Vous n'étiez pas satisfaite, il vous semblait que cette nourrice vous ravissait une partie de lamour de votre enfant, vous ne l'aimiez pas, vous étiez disposée à trouver qu'elle remplissait mal sa fonction. Vous ne pouviez pas le savoir puisqu'on ne vous permettait guère de la voir; mais la petite criait et vous pensiez, dans votre aveuglement maternel, qu'elle n'aurait pas crié si elle avait eu sa mère comme nourrice.

Cependant on vous apportait votre petite fille tous les soirs. Nous l'avions pesée le premier jour; elle pesait plus de trois kilos, trois kilos cent vingt grammes, si je me rappelle; ce n'était pas pour vous une indication, on vous aurait dit deux kilos ou quatre kilos, que vous ne pouviez juger si ce poids était respectable. Je vous rassurai en vous disant qu'elle avait un poids excellent, que c'était un bel enfant, et je fus surpris lorsque vous me dites : « Il faut donc peser les enfants? »

C'était le commencement de votre odyssée maternelle, mais vous n'avez eu aucune peine à com-

prendre que vous aviez par le poids une indication précieuse sur la vitalité et le développement de votre nouveau-né.

Un jour, vous me fîtes appeler en grande hâte, c'était, je crois, trois jours après la naissance de l'enfant; je croyais que vous étiez malade et je n'oublierai jamais vos terreurs; vous aviez pesé la petite et elle avait diminué de poids : (( J'en étais sûre, me dites-vous, la nourrice était mauvaise, l'enfant dépérit. )) Vous fondiez en larmes, vous aviez déjà déclaré à la nourrice qu'elle partirait le soir même, ce qui n'avait pas dû avoir une influence heureuse sur son lait. Vous aviez vous-même de la fièvre.

Je ne pus m'empêcher de sourire, malgré vos alarmes : ce Ne savez-vous donc pas, vous dis-je, que pendant les deux premiers jours le poids de l'enfant diminue et qu'il ne commence à augmenter qu'après la première semaine? Nous sommes au quatrième jour, attendez la semaine prochaine et gardez votre nourrice qui est excellente. »

Votre nourrice avait éprouvé une très douloureuse surprise en se A'oyant congédiée; je vous prévins des conséquences que pourrait avoir cette émotion et je vous mis en garde contre toute déception possible. Vous avez poussé alors un long soupir et vous m'avez dit : (c Ah! si j'avais nourri cet enfant, tout cela ne serait pas arrivé! » Vous vous impatientiez, vous attendiez l'arrivée de la seconde semaine qui devait attester les progrès du développement de

votre enfant. La nourrice avait eu ces jours derniers moins de lait et du lait moins bon, elle avait mangé insuffisamment, elle avait été un peu agitée la nuit à cause de la scène que vous lui aviez faite, d'ailleurs fort injustement, et, il faut bien le dire, à cause de votre inexpérience.

L'enfant n'avait pas progresé, il était resté stationnaire; je vous avais fait prévoir ce résultat, mais vous ne l'acceptiez pas. C'est encore la nourrice qui allait recevoir le choc de votre colère.

(( Eh bien! vous êtes convaincu aujourd'hui, docteur; il faut changer cette nourrice. » Je n'étais nullement convaincu et j'insistai pour que vous renonciez à votre projet. C'est la première fois que nous nous fâchâmes; vous étiez entêtée, je l'étais encore plus que vous, car je voyais trop clairement le défilé de nourrices auquel nous allions assister; vous aviez même des idées assez fausses à ce sujet : vous aviez une nourrice petite, vous vouliez en avoir une très grosse, sous prétexte que les grosses devaient être les meilleures. J'opposai une vigoureuse résistance, et n'imitant pas l'exemple de médecins qui cèdent trop souvent à des regards suppliants, je vous déclarai, en forçant le ton pour ne pas paraître faiblir : « Vous garderez votre nourrice, votre enfant se porte bien, vous risquez de la remplacer par une médiocre ou par une mauvaise; achetez-lui un beau ruban pour son bonnet, elle sera contente, et vous me direz si votre enfant n'a pas gagné une livre à la troisième semaine. »

Vous VOUS êtes révoltée. Vous sentiez bien que j'avais raison, mais vous étiez offusquée de récompenser une nourrice que vous vouliez congédier. Vous avez cédé pourtant, et vous ne vous en êtes pas repentie.

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