LE BERCEAU ET L'ALLAITEMENT
Je vous vois encore le jour où votre petite fille eut trois semaines; vous étiez étendue sur votre chaise longue dans un peignoir de satin rose. Vous aviez reçu une ou deux amies d'enfance, vous étiez un peu pâle. Vous aviez voulu qu'on transportât dans votre chambre le berceau, ce berceau que vous aviez à peine entrevu quand vous étiez souffrante.
C'est votre mère qui vous l'avait donné. Elle avait été bien embarrassée dans son choix, la chère femme, elle savait que vous désiriez une fille, elle devait donc prendre un berceau avec des rideaux roses; elle s'était arrêtée aux rideaux bleus, un peu par superstition, mais surtout pour vous mieux préparer à une déception : « Je lui dirai, pensait-elle, que j'ai choisi les rideaux bleus parce que je comptais sur un garçon, que je suis bien heureuse; j'atténuerai ainsi le choc de sa surprise. »
Vous m'avez fait admirer, madame, le berceau de
garçon qui abritait une jolie petite fille, vous étiez toute fière et toute heureuse. Vous vouliez me faire partager votre enthousiasme; mais, comme vous êtes clairvoyante, vous vous êtes aperçue que je témoignais quelque indifférence : (( Est-ce que vous n'approuvez pas le berceau, docteur? » Et vous m'interrogiez d'un regard inquiet.
Toucher au berceau qui représente à la fois un symbole et une tradition, qui est une des institutions les plus anciennes et les plus solides, c'était presque un sacrilège! Elle était si gentille, la mignonne, dans sa petite habitation de dentelles et de rubans dont vous souleviez avec amour les portes fragiles pour la voir dormir d'un sommeil si paisible!
Le berceau est la demeure consacrée et presque un petit temple auprès duquel la mère vient faire ses dévotions. Et ce n'est pas vous seulement, madame, qui l'aimiez, qui ne le trouviez jamais assez beau, ni assez orné; c'est aussi la grand'mère qui en le contemplant assistait pour ainsi dire à la résurrection de ses jeunes années. — Je sais, madame, que le berceau est devenu une sorte de religion à laquelle il est imprudent de toucher; mais, au risque de choquer votre conviction et de contrarier une habitude, je dirai en toute franchise, dussé-je vous paraître un peu prosaïque, que je préfère le petit lit sans rideaux où l'air circule largement : car il a besoin d'air ce petit être que vous enfermez dans une double prison, sa chambre et son berceau, et que vous privez de jour et de lumière.