‹ La femme et la guerreChapitre 15 sur 20 · LES CONSÉQUENCES DE U GUERRE POUR L\ FEMME DE LA CLASSE OUVRIÈRE · texte numérisé non relu

LES CONSÉQUENCES DE U GUERRE POUR L\ FEMME DE LA CLASSE OUVRIÈRE

Donc, l'homme est parti, laissant la femme et les enfants. Mais elle n'est pas une feignante, elle aime le travail, elle a toujours travaillé, elle travaillera. Et puis, l'Etat est là. En même temps qu'il arrache le mari à son foyer, il prend sous sa prolection sa compagne et d'un trait de plume, dès le premier jour, il décide qu'une somme lui sera allouée pendant toute la durée deshoslilités. Le Trésor, qui est en somme la caisse d'épargne de la nation, est destiné à ces cas extraordinaires, et l'on peut puiser dans ses réserves.

go LA FEMME ET LA GUERRE

Quel est l'éUl d'âme de la femme ?

Aucune inquiétude quant à présent : le pain quotidien est assuré. L'allocation, jointe aux petites économies qu'on peut avoir, permet d'affronter les premiers chocs. D'ailleurs, le chagrin de la séparation efface les soucis. On ne craint pas la gêne, on n'y pense même pas. On ne souhaite qu'une chose : qu'il revienne. On se charge du reste.

Si elle se sent abandonnée h ses propres moyens, elle est, en revanche, maîtresse absolue de ses mouvements. Voilà qui est nouveau pour une créature habituée à être défendue, conseillée, représentée par son mari. Les responsabilités qui lui incombent désormais ne l'effraient pas. Elle se sent parfaitement capable de les assumer. Le travail est son élément. Dès sa plus tendre enfance elle a vécu sous sa discipline, dans un monde qui ne connaissait point d'autre loi, et si, depuis son mariage elle l'a quelque peu délaissé, c'était pour se vouer plus

complètement à ses devoirs d'épouse et de mère. Le reprendre aujourd'hui c'est renouer une vieille habitude, bien douce.

L'heure est grave, car son rôle est double maintenant. Ne lui faut-il pas remplacer, auprès des petits, le père ?

Remplacer, provisoirement. Car il reviendra, sans aucun doute. Pas un instant elle n'admettrait l'idée de le perdre, lui qui est son soutien moral et matériel. Il y a des choses qui ne peuvent pas arriver, et dont la perspective ne se présente même pas à l'esprit. Elle se lance donc allègrement dans le travail. Que d'autres se contentent de l'allocation etse laissent vivre misérablement dans la paresse, que certaines en abusent et profitent de la situation pour se mal conduire, cela les regarde. Une femme énergique et bien portante ne doit pas rester oisive. Les occasions de s'employer ne manquent pas à l'ouvrière active connaissant son métier. Ce n'est pas seulement un profit

matériel qui en résulte, c'est également un profit moral.

A chaque journée, somme d'heures, correspond un salaire, somme d'argent. Le prix del 'éiïort, le voilà figuré par quelques pièces blanches. On s'est levé le matin, on a souffert du froid, de la fatigue. On rentre le soir avec quelque chose dans la poche qui n'y élait pas quand on est parti, quelque chose qu'on échangera contre du pain, du pétrole, du charbon, et qui permettra de n'avoir plus faim, d'avoir chaud, de voir clair. Et dire qu'on est soi-même l'auteur de cela ! Ce trésor, on ne l'a reçu de personne, pas même de son mari. On ne l'a pris à personne, on ne l'a pas mendié. On l'a bel et bien gagné par des moyens honnêtes, au vu et au su de tous.

Aussi quelle joie de pouvoir se dire; en contemplant le petit logis bien en ordre.

« Ah! qu'il revienne seulement 1 Comme il sera fier de moi qui lui aurai ménagé,

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pendant son absence, cette surprise I Pourrat-il décemment me refuser le droit de continuer, à moi qui aurai gagné si vaillamment, au prix d'un labeur si rude, mes galons de travailleuse ? Ce sera désormais un double salairequi enrichira la caisse commune. Par mon application j'arriverai, avec le temps, à augmenter le mien. Ce sera autant de moins à gagner pour lui. Il aura tant besoin de se reposer, le cher homme, quand il reviendra ! »

Quand il reviendra!

L'attente cependant se prolonge. Les premiers convois de blessés, les listes des morts au champ d'honneur publiées dans les journaux, ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qu'on devine.... Déjà dans son entourage, on parle de morts, de disparus, de prisonniers. En somme, son mari est exposé au danger

comme les autres, plus exposé même ; il est si brave, si imprudent. On ne raisonne pas avec lui; quand il a une idée en tête, rien ne peut l'arrêter. Or, son idée fixe, c'est d'en démolir le plus possible, de « les avoir » . Il lui a promis de se ménager. Mais ces promesses, peut-on les tenir au moment de l'attaque ? Bref, elle sentpeu à peu diminuer sa belle confiance du début. Des amies, des voisines, qui n'avaient pas peur non plus, ont été frappées. Alors son tour viendra. Un peu plus tôl, un peu plus tard, tous y passent. Elle réagit de son mieux, s'absorbe dans sa besogne. Les enfants sont là, qui réclament le pain. Pas un mot, pas un geste, qui puissent leur permettre de deviner les angoisses. Us sont si éveillés, si précocement intelligents, CCS gamins des faubourgs qui passent leursjournées à jouer au soldat dans la rue. Et puis le tritvail qu'il faut assurer sans trêve, sous peiue de renvoi immédiat. La mort marché vite, la vie aussi. On n'a pas le temps

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d'avoir du chagrin, quand on est pauvre...

Les lettres s'espacent de plus en plus. Un

jour, arrive la fatale nouvelle : la voilà veuve.

Rien à dire, rien à faire. Elle est seule désormais pour défendre ses petits. Sa situation est définitive, nette : la pension succède à l'allocation, la pension, dette sacrée que nul pouvoir au monde ne lui enlèvera. Elle souffre certes, mais d'une souffrance noble, rehaussée par l'étendue, la grandeur du sacrifice. Elle est pauvre, et pourtant elle a donné à la patrie son bien le plus cher. Combien plus heureuse — malgré son malheur — que la veuve d'autrefois ayant perdu son mari dans une de ces catastrophes retentissantes qui émeuvent si vivement l'opinion. Celle-là ne pouvait compter que sur l'aumône de l'Etat et de la charité pubUque. On s'apitoyait pendant quarante-huit heures sur son

sort, on lui remettait quelques subsides et puis elle se perdait dans la foule, oubliée déjà....

Elle, au moins, garde son titre, son rang, sa personnalité. Elle s'incorpore à l'immense armée des femmes qui ont porté leur tribut à l'œuvre commune. Elle commande le respect, l'admiration.

Son rôle d'ailleurs n'est pas terminé. Au contraire, il prend une importance insoupçonnée. A mesure que la guerre se prolonge, le manque de main d'œuvre se manifeste de plus en plus. Ce n'est point par sympathie pour une situation aussi digne d'intérêt qu'on fait appel à tous les concours, c'est par nécessité. Les hommes n'ont pas seulement quitté leurs foyers, ils ont abandonné leurs emplois. Or, ces emplois n'onl pas été créés uniquement en vue de leur fournir un gagnepain. Ils sont nécessaires à la vie économique de la nation, qui ne chôme jamais^ qui doit d'autant moins chômer qu'il faut assu-

rer le présent et préparer l'avenir, déjà compromis par les charges écrasantes du présent. Il convient donc d'établir, derrière le rempart formé par les combattants, la continuité des services.

Alors, à qui s'adresser, sinon aux individus qui ne sont pas partis, dont la vie matérielle, en ses grandes lignes, n'a pas été bouleversée — aux femmes ?

L'Etat n'avait pas pensé à cette quantité négligeable, assimilée aux vieillards, aux infirmes, aux enfants. Il ne leur reconnaissait pas de personnalité, il ne les estimait que par rapport à l'homme et quand il consentait à les employer, c'était pour lui confier les tâches les plus infimes — rémunérées d'une façon dérisoire.

Et cela, toujours en vertu ce ce principe fondamental : l'homme étant le chef de la

communauté et de plus possédant seul un métier, la femme, d'ailleurs ignorante, ne saurait prétendre qu'à un salaire d'appoint. Et je n'insiste pas sur la manière féroce dont certains industriels — des plus notoires — appliquent ce principe injuste et abusent des circonstances pourtant si tristes pour exploiter, aujourd'hui plus encore qu'hier, le pauvre bétail féminin.

Donc l'Etat avait complètement négligé l'appoint éventuel que pourraient lui fournir ces non-valeurs. Il n'avait eu en vue que la défense directe, par la force des armes, du territoire, emploi éminemment masculin.

Croyant que la crise, si d'aventure elle éclatait, serait réglée en quelques mois, en quelques semaines, il ne pensait pas devoir être] contraint par les événements à faire appel aux réserves contenues dans le clan féminin — lequel forme, pourtant, la moitié d< la population.

Aussi, quelle surprise quand il a constaU

— un peu tard hélas ! — l'existence d'une ressource malheureusement inutilisée, dédaignée, laissée en friche ! Il lui a sufli d'esquisser le geste vainement attendu pendant les longues et stériles années de paix, pour provoquer^ comme par enchantement, l'afflux des bonnes volontés et des talents. Ces créatures faibles, dont les yeux hier encore étaient baignés de larmes, quel beau et réconfortant spectacle elles nous ont offert 1 Elles auraient pu s'abandonner au désespoir, maudire cette société qui, après leur avoir pris leur mari, ne leur accordait comme récompense du sacrifice qu'une aumône insignifiante. Elles auraient pu se révolter contre l'homme, auteur responsable de cette déplorable organisation, si imprudemment opposée aux lois de la sainte nature. Elles auraient pu pleurer....

Elles ont réagi, magnifiquement. Encore ébranlées par le coup qui venait de les frapper dans leur bien le plus cher, elles ont pris aus-

sitôt au sérieux le rôle parfois modeste, toujours pénible, qu'on voulait bien leur confier, apportant dans l'exercice de leurs fonctions, si nouvelles, cette ténacité patiente, cette douceur ferme, cette minutie ordonnée qui sont les caractéristiques du tempérament féminin. Chacune y est allée franchement, sérieusement, selon ses capacités. Celles qui possédaient un métier ont pu occuper des postes de confiance où elles ne font pas regretter leurs prédécesseurs. Les autres ont appris — et maintenant elles savent.

Les enquêtes menées par les journaux dans les grandes villes autour de cette palpitante question aboutissent aux mômes conclusions : partout ofi les patrons ont bien voulu les appeler, elles se montrées les égales des hommes.

Et pour cause, parce que malgré les préjugés sociaux qui depuis des siècles régissent et aveuglent l'humanité, l'intelligeace, le courage et le dévouement à la tâche

se trouvent également chez l'un et chez l'autre, et si l'homme s'imagine en détenir le monopole, c'est uniquement parce qu'il l'a pris. — Et c'est en le prenant qu'il est devenu le plus fort.

Matériellement, la veuve d'ouvrier n'est donc pas à plaindre. Autrefois, en effet, son infortune n'était secourue que par une aumône. Aujourd'hui, elle est créancière de l'Etat, qui lui doit une pension, reconnaissance officielle du sacrifice consenti envers la patrie. Elle a souffert, certes, elle souffre, mais son malheur lui a valu, du moins, une petite rente. Elle est rentière, et cela jusqu'à la fin de sa vie, en vertu d'un titre intangible, sacré. Rentière ! Cette pauvre créature qui n'ajamais touché un sou sans l'avoir gagné par un travail — et quel travail I — et pour qui l'argent fut toujours la récompense d'un effort

— et quel efTort ! — se trouve subitement placée, sous ce rapport, au même rangqu'une femme d'une classe supérieure, d'une oisive. Elle peut travaillera son heure, se reposer. Elle a le droit d'être malade 1

Elle s'en garderait bien d'ailleurs. Outre qu'on s'ennuio à ne rien faire quand on n'a pas l'habitude de se croiser les bras, les occasions d'utiliser son savoir, si rares autrefois, se multiplient. Sa qualité de veuve lui confère des droits ; et une professionnelle pliée à la discipline n'est jamais en peine.

Ajoutez enfin que le chagrin général diminue sensiblement l'acuité du sien, en lui montrant qu'elle n'est pas la seule victime. Son mari a fait son devoir, il est glorieusement tombé au champ d'honneur, son nom mérite d'être cité en exemple. Il y a là de quoi remplir d'un légitime orgueil une épouse, courbée depuis tant d'années sous le joug pesant d'un labeur obscur et sans joie.

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Donc, fierté morale d'un côté, amélioration matérielle de Taulre. Ne sommes-nous pas en droit d'estimer que le sort de l'ouvrière se trouve, toutes proportions gardées, plutôt embelli ? Socialement, elle s'est élevée; elle a été poussée par la force des choses à un rang que ni ses origines ni ses capacités ne lui assignaient. Elle est montée.

A côté de la veuve, la jeune fille, môme frappée dans ses affections les plus directes, ne semble pas devoir être atteinte matériellement. La perte d'un père, d'un frère n'influe pas sur les conditions d'une existence entretenue par le travail personnel de chacun. Depuis longtemps elle apportait sa contribution à l'œuvre commune. Elle continuera.

Pareillement, la vieille mère ne verra pas sa situation bouleversée. A défaut du fils, du gendre disparu, sa fille lui reste, d'autant

plus vaillante à l'ouvrage que devenue en quelque sorte chef de famille. Dans ce monde si courageux, qui doit se défendre sans trêve, on n'a pas le temps de s'endormir dans la sécurité, on s'attend toujours au malheur qui guette les pauvres gens et quand il arrive on n'est pas surpris, on lui fait face — parce qu'on est armé.

Je ne parle pas naturellement des malheureuses sans famille, sans ressources, infirmes ou malades, qui flottent comme des épaves sur l'écume des villes.

Celles-là, ce n'est pas la guerre qui les a meurtries, c'est la vie elle-même. Ce sont les deshéritées de la paix.

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