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LES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE POUR LÀ FEMME DE LA CLASSE ROURGEOISE

Dans la bourgeoisie, autrement profondes sont les répercussions de la guerre, car elles frappent, en pleine quiétude, des êtres sans armes. Et ce n'est plus un désarroi qu'elles provoquent, c'est un véritable désastre.

Comment réagit la femme au lendemain de la séparation ?

Elle n'éprouve et ne peut éprouver qu'un sentiment: le désespoir. Pauvre être! Elle était arrivée, au prix de quelles difficultés, à trouver un mari. Elle se considérait comme une privilégiée, elle savourait avec délices son bonheur si précieux. Hien ne devait la

séparer désormais de ce jeune époux plein de santé, de force, qui travaillait si vaillamment à lui rendre la vie facile. On jouissait du présent, on prenait possession de l'avenir, on ne demandait rien à personne, on ne provoquait personne.

Et voilà que, tout à coup, elle se réveille seule, brutalement arrachée de celui qu'elle a si péniblement conquis, qu'elle aime tant et dont elle est, à bon droit, si fière.

Venez donc prêcher la résignation à celte créature sans personnalité, qui ne sait rien, qui n'a jamais travaillé, à qui on a constamment répété dès son enfance : « Tu n'as qu'à le laisser vivre. C'est nous, les parents qui nous chargeons de ton entretien; après nous, ce sera ton mari. Nous savons ce qu'il te faut. Nous le choisirons intelligent, séiieux, capable. Nous ne te demandons que d'obéir, d'avoir confiance ».

Intelligent, sérieux, capable, certes, el même charmant, plein des plus rares qua-

lités. Seulement il est parti, et ce n'est pas en quelques jours, en quelques heures, qu'il a pu initier cette enfant aux responsabilités dontil croyait devoir assumer seul la charge. Et puis, elle l'aime, elle l'adore, il a su la rendre heureuse, il est son ami, son conseiller, son prolecteur. Et c'est un déchirement terrible que de se voir ainsi privée de son seul appui matériel et moral.

Du chagrin moral nous ne parlerons pas. Ce serait le rabaisser que de le décrire. Toutes les françaises ont été sublimes, toutes ont accompli simplement, dignement, leur devoir d'épouses et de mères. Elles n'ont pas besoin d'un témoignage.

Quant au côté matériel, il n'y a pas lieu, au débul du moins, de s'en inquiéter. On possède généralement des réserves ofi l'on peut puiser,le cas échéant. Puis, les parents sont là, prêts h venir en aide, s'il le faut, prêts à consoler aussi. On renoue des vieilles relations, on se rapproche, on se sent les

coudes. ïl n'est d'ailleurs, présentement, qu'une attitude possible : l'attente. Le malheur général qui pèse indistinctement sur tous les membres de la société, tend à les grouper, à les réunir en une masse compacte animée d'un même esprit parce que soumise aux mêmes souffrances.

On s'accommode, sans fausse honte, de la rigueur destemps, on renonce aux multiples mensonges de gestes ou de paroles qui, normalement, dissimulent la gêne. On ne craint pas d'avouer des embarras d'argent, de se montrer en prtil équipage. Certains môme profitent avec empressement de l'occasion ainsi fournie, pour restreindre un train de maison manifestement supérieur aux ressources véritables , et qu'ils auraient dû, faute de ce prétexte, maintenir. La mode est aux économies, on ne parle plus que d'économies, il faut se conformer au mot d'ordre qui est de se terrer, de se cacher, de parler bas. On juge sévèrement ceux qui continue-

raient à s'habiller, à sortir, à recevoir comme autrefois. Ce sont des égoïstes, des mauvais patriotes qui ne participent point à la tristesse générale. Aucune démonstration personnelle n'est permise. Il n'y a que deux catégories de gens : ceux qui se battent et ceux qui ne se battent pas. Les uns ont leur discipline comme les autres, les uns n'ont pas plus que les autres le droit de déserter leur poste.

Tout est suspendu pendant que se joue la partie suprême. Deux choses importent à la femme restée seule : vivre, et attendre le retour du chef qui est parti — et qui reviendra.

Vivre I

On y parvient grâce à la collaboration morale des parents^ de la communauté.

C'est un moment à passer, et comme on est entouré de gens qui doivent également le passer, la peine, d'être ainsi partagée, s'all^.ge.

Mais allendre ! Voilà qui est dur, attendre, rester là seule dans un coin, pendant que se déroulent là-bas des événements qui échappent à la volonté et dont les échos n'arrivent que déformés, affaiblis. Les jours se suivent et se ressemblent, hélas, dans leur désespérante monotonie. Evidemment, des milliers de femmeséprouvent actuellement les mêmes angoisses. Maigre consolation. Que lui importe, à elle, la souffrance des autres ! Son mari Ta quittée — peut-être pour toujours. Elle ne voit, ne peut voir que cela.

Et l'absence cependant se prolonge, s'éternise. Le bel élan du début se ralentit peu à peu, l'inquiétude commence à percer, vague d'abord, précise ensuite. Les lettres, fréquentes et régulières au commencement, s'espacent. Des mauvaises nouvelles circulent dans le public. Ce sera plus long qu'on ne pensait, on n'entrevoit pas encore la fin du cauchemar. La victoire est hors de doute. Mais il faudra la payer cher, très cher.

Qu'on s'arme de courage, qu'on se résigne, qu'on patiente !

Voilà ce qu'on lit à travers les lignes des gazettes, voilà ce qu'on entend dans les salons, dans la rue, partout. La malheureuse perd la tête, elle ne sait plus que croire. Ces blessés qu'on croise à chaque instant, ces bouts de conversations qu'on surprend, ces allusions, ces regards qu'on devine, tout cela n'a qu'un sens malheureusement trop certain. Qui sait si, à l'heure actuelle, son mari n'est pas tombé dans la boue des tranchées. Qui sait s'il n'agonise pas sur un lit d'hôpital, qui sait s'il n'est pas mort! Son imagination surexcitée par les lectures, par les images, lui montre des tableaux atroces, la maintient dans une atmosphère de carnage et d'horreur qui hante ses rêves, qui la tient éveillée toute la nuit sur sa couche,

lîlle se voit déjà veuve....

Kien n'est encore perdu, cependant. Quoique rares et brèves, les lettres attestent le

même entrain, la même foi dans le triomphe définitif. On n'a aucune raison de désespérer, nul événement n'est venu aggraver la situation générale qui demeure excellente, grâce au courage des soldats, à l'habileté des chefs. Il ne faut pas s'abandonner au chagrin sans raison, il faut prendre au contraire exemple sur les autres, qui tiennent bon, qui gardent ce qu'on appelle le sourire, cette suprême coquetterie française.

Les conseils, les encouragements provoquent lentement une réaction. On s'arrache à ses obsédantes pensées, on sort, on regarde autour de soi, on se mêle à la foule, on écoute, on se laisse pénétrer par l'ambiance. A coup sûr, il règne une atmosphère de pitié, de sympathie qui facilite l'adaptation aux conditions nouvelles.

— Mon mari est au front 1

— Le mien aussi, madame I

On ne se connaît pas, on ne se reverra sans doute jamais et cependant on se sent

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de la même race. Pour un peu, on s'embrasserait. Ah, s'il meurt, ce sera d'une mort noble, au service de la patrie, de la civilisation, d'une mort que les poètes disent enviable, et qui sera utile. Evidemment ce sont là des mots. N'empêche que ces mois ont un pouvoir magique ; ils consolent, ils engourdissent, ils calment. On a bien raison de les dire, puisqu'ils font du bien. Etre un héros, verser son sang pour la défense du pays, voilà une mission sacrée et dont l'honneur ne semblait pas être réservé à un bourgeois placide, ami de ses aises, confiné dans ses manies

Le temps passe. De jour en jour l'idée se précise du malheur prêt à fondre. La liste s'augmente des amis déjà tombés, ou disparus. Son mari est aussi exposé que les camarades. Pourquoi échapperait-il à leur sort ? Elle n'ose regarder ses enfants qui sont peut-être orphelins. Sa pensée captive s'énerve à tourner constamment dans le

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même sens. Elle s'habitue peu à peu à celte chose atroce, se reprend à l'arrivée de chaque lettre, retombe dans un morne désespoir dès que les nécessités militaires contraignent les correspondances à s'espacer.

Et voici que peu à peu, sur les angoisses morales si profondes déjà, viennent se greffer les soucis matériels, qui diffèrent naturellement selon les situations. Aujourd'hui passe encore, les réserves permettent d'écarter le péril immédiat. Mais l'élan est appelé à fléchir. Si le cauchemar dure six mois, un an, même en supposant qu'elle retrouve son soutien, comment réparer les brèches causées par une si longue suspension de travail? où puiser les ressources nécessaires à une nouvelle mise en marche ?

La malheureuse entrevoit un bouleverse-

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menl complet dans son existence hier encore si bien aménagée, et qui correspondait si exactement à sa situation de fortune. Bientôt, la nécessité s'imposera de prendre des dispositions en vue d'éviter ou d'atténuer la ruine certaine. Il faudra réduire jusqu'aux plus extrêmes limites un train de maison qui n'a plus désormais sa raison d'être. On devra déménager, se mettre en quête d'un logis plus exigu, où l'on s'abstiendra de recevoir. On réservera, pour les vendre, les meubles encombrants, on se contentera d'une bonne à tout faire, voire d'une femme de ménage. On ira au marché, on vérifiera soigneusement les livres, on surveillera les morceaux de sucre et les bouteilles de vin qui réguliè rement filent dans le tablier de la commère prompte h rembarrer madame si elle se permet des observations trop vives.

On se familiarisera ainsi, un peu tard, avec les vilains problèmes de la vie économique abordés par lui allègrement, avec Tassu-

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rance d'un homme fort qui connaît la valeur de l'argent — parce qu'il en gagne..

El les enfants ? Us allaient si bien ! Sans doute, ils sont encore jeunes, ils n'ont pas eu le temps ni l'occasion de manifester des dispositions spéciales pour une carrière déterminée. Mais on les élevait avec tant de soin, on leur prodiguait une si touchante sollicitude! Quel coup pour les innocents quand il faudra changer l'aimable décor où ils s'agitaient, supprimer les parures, les cadeaux, les gâteries, renoncer aux ambitions que leur intelligence précoce permettait de caresser!

Et la dot, cette fameuse dot qui coûta tant de travail à son père et qui, longuement, âprement discutée fut, en somme, l'enjeu de son bonheur — sa dot, qu'est-eUe devenue ?

Elle en parlait souvent au début, elle la considérait comme une mine inépuisable, elle en était si fière. Hélas, de la dot il ne

reste rien, il y a longtemps que le mari en a disposé. Et il a eu raison, parce qu'on ne vit pas de l'air du temps. Après tout, il a fort habilement tiré parti des fonds placés entre ses mains. Il ne les a pas dilapidés, ni gaspillés, ni détournés pour son profit personnel. Au contraire, il s'est montré administrateur avisé, soucieux d'épargner les deniers de la communauté. C'est grâce à sa prévoyance, son ingéniosité qu'on a pu vivre, et bien vivre, jusqu'à présent.

Et dire que brusquement elle doit s'attendre à se trouver seule, abandonnée à ses ressources, qui sont nulles, privée de ce trésor que dans sa candeur d'ignorante elle s'imaginait être resié là, intact, comme au premier jour !

E[\e réflécliit, maintenant que la réflexion est sa seule distraction, et elle comprend une foule de choses insoupçonnées, et il lui semble que ses yeux s'ouvrent enfin à la vraie lumière de la vie. Tant il est vrai qu'on a

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besoin d'être face à face avec sa conscience pour voir en soi-même.

Ses paronls, elle les aime tendrement.

Elle connaît leurs sacrifices d'autrefois, elle est témoin du mal qu'ils se donnent aujourd'hui pour remonter son courage. Elle les aime, elle les respecte, elle est vraiment leur œuvre. Mais cette œuvre est-elle parfaite? est-elle bien adaptée au rôle qui lui est destiné? Les principes qui ont dirigé la conduite de ses parents sont-ils conformes à la logique, doivent-ils ôlre acceptés aveuglément sous prétexte qu'ils sont consacrés par la tradition? N'a-t-on pas le droit de les discuter, de s'inscrire en faux contre leurs prétentions, de constater leurs fâcheux résultats ?

Autrement dit, ses parents, ses chers parents ne se sont-ils pas trompés en obéissant à une méthode sans la vérifier, uniquement pour imiter le voisin ? El la guerre n'estelle pas venue à point pour dévoiler d'un

coup leur coupable, leur navrante imprévoyance?

La guerre ! Ils n'y avaient pas pensé. Us s'étaient entourés de toutes les garanties possibles, ils étaient descendus aux plus infimes détails, ils avaient pesé, calculé, analysé, mesuré une à une, lentement, à tête reposée, les complications les plus invraisemblables qui auraient pu survenir et compromettre la sécurité matérielle du jeune ménage. Ils avaient tout prévu, sauf la guerre.

Vous répondrez : Voilà un reproche bien immérité, facile à invoquer maintenant. La guerre, c'est une catastrophe, un ouragan, une trombe, un cyclone, au demeurant un phénomène assez rare, grâce à Dieu, et qui semblait définitivement écarté par la perfection meurtrière des engins destinés à le rendre possible. La guerre, vraiment,

l'homme le plus avisé, le plus circonspect du monde, en France surtout, avait parfaitement le droitdene pas la compter parmi les « éventualités ». Vous seriez bien en peine de citer parmi vos relations, une seule famille qui, à la veille de marier son enfant, ait été effleurée par ce spectre. Un épouvantait, disaient en haussant les épaules, les gensbien informés. Etlesautres, ceux qui émettaient des doutes, qui se permettaient d'attirer l'attention sur certains faits considérés à tort comme négligeables, on ne les écoulait pas, on les laissait à leurs craintes puériles. Vraiment on ne croyait pas à la guerre.

Soit, mais la guerre, si elle est la façon la plus radicale, la plus rapide de supprimer les hommes, est-elle la seule? N'existe-t-il pas, hélas, d'autres façons de mourir ? Les hommes, en un mot, sont-ils immortels ? Ou, plus simplement, la nature leur a-t-elle assigné une existence assez longue pour les assurer de survivre infailliblement à celles

dont ils ont cru devoir — si imprudemment — s'instituer les protecteurs ?

Non, évidemment. La nature impartiale, indifîérente à noscombinaisons personnelles, ne distingue pas entre les deux sexes égaux en utilité, donc en force, à ses yeux. Elle détruit les êtres comme elle les a créés, sans s'inquiéter du temps qu'ils ont passé sur cette terre, sans respecter les uns plus que les autres. Tant mieux pour ceux qui sont épargnés, tant pis pour ceux qui tombent! La nature n'en sait rien. La distinction entre les sexes n'est pas son œuvre. C'est l'œuvre, maladroitement correctrice, de la société. Et il n'est pas besoin d'un cataclysme comme la guerre pour en montrer la funeste erreur.

En centralisant toute la force entre les mains de l'homme, en le chargeant de pourvoir à l'entretien de la femme, en lui imposant à lui seul la responsabilité totale du ménage dont il est le chef et qui porte son

nom , la société semble avoir agi avec égards envers l'êire faible, soustrait ainsi aux risques de la vie. A première vue, elle mérite des éloges pour une aussi louchante sollicitude. Mais son système repose sur une base bien fragile. Il ne se justifie pleinement que si l'homaie survit, ou du moins ne disparaît que fort tard, après avoir solidement établi sa siluation et assuré l'avenir de ses enfants, Kt ces cas sont assez rares, les maris ayant généralement dix ou qiinze ans do plus que leurs femmes.

Ce n'est pas tout. Combien voyons-nous d'hommes à demi-valides, trop jeunes encore pour entrer dans la caté;jjorie des vieillards et trop bien portants relativement pour être considérés comme des inlirmes, s'acharner au travail alors que leur état de santé exige le repos? Combien, parmi les hommes adonnés à un métier rude, sont obligés de u tenir » quand môme jusqu'au jour oh ils succombent, alors que leur femme alerte

el robuste se désole de ne pouvoir les rem-^ placer?

N'est-ce point ceux là qui mériteraient d'être mis à l'abri, d'être exemptés d'un labeur exténuant qui les tue, et qui, parce que constamment placé sur les mêmes épaules, fait des veuves et des orphelins? Ceux là ne sont-ils pas cent fois, mille fois plus faibles que des femmes bien portantes, donc plus dignes d'être secourus ?

Ils continuent cependant, jusqu'à la fin, qui ne larde pas. Evidemment, l'homme seul doit travailler. C'est le principe absolu. Il doit travailler seul pour lui, seul pour sa femme, seul pour ses enfants et même — à cause des charges de plus en plus lourdes que lui impose l'Etat, — travailler seul pour la femme et les enfants des autres. De cela, il ne se doute pas, et pourtant rien n'est plus exact.

S'il voyait clair dans la situation et s'il s'avisait de demander grâce et de faire

remarquer que quelques mois de repos lui permettraient de prolonger sa vie, donc la vie des siens, on le réduirait vite au silence par cette objection :

Sa femme devenue veuve ne sera-t-elle pas reconnaissante, plus tard, de trouver avec ses enfants un appui?

Veuve ! La question est de savoir s'il ne serait pas plus humain de retarder cet état de veuvage en enlevant au mari trop chargé l'excès de peine qui le tue prématurément.

Il ira cependant jusqu'au bout. Il est un homme, la société le suppose fort, donc il est fort.

C'est par centaines, par milliers qu'on compte ces victimes du préjugé bourgeois qui, faute de pouvoir être aidés dans leur tâche, tombent en pleine jeunesse. Hien d'étonnant à ce que tant de femmes soient appelées à vieillir dans la solitude et l'abandon.

Les conséquences, au point de vue matériel, seraient encore réparables si, au cours du mariage, le mari avait mis à profil les longues heures d'intimilé pour préparer sa compagne aux responsabilités qui pourraient, un jour ou l'autre, s'appesantir sur elle. Insensiblement, à son insu, et comme en se jouant, la novice se serait ainsi familiarisée avec le mécanisme des affaires dont elle ne voyait auparavant que le résultat d'ensemble. Et non seulement elle aurait gagné à cette étude en commun une notion qui lui manque : la valeur de l'argent, partant le goût de l'ordre et de l'économie, mais encore elle se serait habituée à envisager sans crainte la tâche, désormais légère, du lendemain.

Le mari prévoyant aurait pu, aurait dû, dans, son propre intérêt, corriger la faute de l'éducation bourgeoise. On lui a contié une

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enfant inexpérimentée. Est-ce une raison pour qu'il la garde ainsi avec les mêmes illusions jusqu'à la fin de ses jours? N'a-t-il pas le droit et le devoir de transformer cet être éminemment malléable qui ne demande qu'à prendre son empreinte et qui est décidé, pour lui plaire, h toutes les concessions? Quand on est appelé à passer sa vie entière côte à côte dans une communion complète de sentiments et d'intérêts, quand on porte le môme nom, quand on poursuit le même but, pourquoi ne pas mettre tout en commun, pourquoi réserver une partie de soimême? L'homme est le maître. Sa situation, dont il est fier, il la doit d'abord à ses parents, qui lui ont fourni l'instruction, ensuite à luimême, à son intelligence, k son activité, à son jugement. Il possède donc un ensemble de qualités précieuses. Eli bien ! qu'il prouve sa générosité, sa bonté, sa prévoyance, en donnant à celle qui n'a rien un peu de ce qu'il a. Un peu seulement, pas tout, juste

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assez pour qu'elle puisse se débaltre dans h\ vie, quand il ne sera plus là. Même si elle ne doit pas devenir sa collaboratrice et l'aider efficacement de ses conseils, du moins gardera-t-elle en réserve une arme dont elle pourra se servir, le cas échéant. Et ce sera autant de pris sur l'ennemi — sur l'avenir.

Malheureusement, l'homme ne raisonne pas ainsi. Il y a là une question de principe. On ne discute pas. Son initiative, capable d'aborder tous les sujets, son audace qui ne recule devant aucune entreprise quand il s'agit d'augmenter sa situation, s'arrêtent net devant ce dogme, comme, un cheval devant un mur. On ne passe pas !

Il y a deux choses bien distinctes, qui ne doivent à aucun prix se confondre : la vie privée, les affaires. La vie privée lui appartient, à lui et à sa femme. C'est à la douceur de son atmosphère, rigoureusement fermée à ceux du dehors, qu'il vient demander l'oubli de ses préoccupations. Là, celle qu'il

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a choisie pour le divertir et le consoler joue un rôle important, parfois même prépondérant. En revanche, les affaires demeurent le domaine exclusif du maître. Loin d'en ouvrir l'accès à sa compagne, il le lui fermerait si elle faisait mine de forcer la porte. Chacun son métier.

Son métier à lui, c'est de travailler, de gagner de l'argent; son métier à elle, c'est de rester à la maison, de vaquer aux soins multiples du ménage et de gérer prudemment les deniers communs. Peu lui importe d'où ils viennent, pourvu qu'ils viennent et qu'ils ne partent pas trop vite. Elle n'a aucun besoin de savoir. Créée et mise au monde pour obéir, elle doit s'en rapporter aveuglément à l'expérience, basée sur une longue pratique, de son guide; et il convient de lui laisser ignorer certaines vérités dont la possession pourrait, en l'éclairant, l'amener à la discussion, à la révolte. Il y a, dans les multiples incidents de la vie

quotidienne, assez d'occasions de désaccord pour qu'on s'épargne celle-là. Il faut un chef responsable et non deux. Unité de commandement, unité de direction.

D'ailleurs la femme, en principe, n'entend rien à ces choses, considérées comme rébarbatives; ce n'est pas de ce côté que se tourne sa curiosité. Elle ne se marie pas pour vivre dans les chiffres, calculer, discuter. Elle se marie pour avoir enfin un intérieur, des enfants, pour vivre dans un milieu conforme à ses goûts avec un homme aimable, gentil, qui lui laisse pleine liberté d'aménager le petit nid intime, qui lui permet de s'habiller à son goût, de recevoir ses amies, de sortir, d'être une dame, en attendant l'insigne bonheur d'être une mère.

Elle ne soupçonne pas qu'une autre mission doive jamais lui échoir. Nul n'en parle dans son entourage; et quand on évoque l'avenir^ c'est toujours en supposant qu'il réalisera pleinement les belles promesses du présent.

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Son mari est là. Il se porte bien, il va chaque malin fi son bureau, il rentre chaque soir. Il l'aime, il la gale, aucune autre n'existe à ses yeux. Sa situation se maintient, si elle n'augmente pas. Il faut croire que tout va bien puisque son entrain, son calme ne se démentent jamais.

Alors, pourquoi cette enfant, que ses parents ont systématiquement tenue à l'écart des affaires, et qui s'est trouvée mariée presque à son insu et parce que son père a pu, grâce à son travail, la munir d'une dot, pourquoi demanderait-ello une fois mariée, en pleine ivresse de bonheur, à connaître ce qu'on lui représenta comme une tâche exclusivement masculine, et dont la femme, par définition, doit être complètement déchargée ?

Eh bien! cette initiative incombait, semble-t-il,au mari. C'est lui qui aurait dû comprendre la nécessité de cette initiation, véritable assurance contre les risques de l'avenir.

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Il n'y a même pas songé. lia continué, aggravé l'œuvre des parents. Il s'est fait inconsciemment leur complice. Il n'a pas voulu tirer parti de tous les éléments que la vie lui fournissait, il n'a consenti aucun effort pour développer une personnalité inculte, mais pas nécessairement incapable de produire. Il n'a vu dans sa femme qu'une amie, une maîtresse; il s'est contenté d'en jouir à la façon d'un égoïste, pensant qu'elle perdrait, à être trop instruite, son charme ambigu de poupée tendre et câline. Car c'est une idée très répandue parmi les hommes, la fin de non-recevoir qu'ils opposent invariablement aux désirs d'émancipation féminine.

Et comme elle, de son côté, ne songeait pas à mettre son joli nez dans les vilaines paperasses, comme elle cherchait mille prétextes pour esquiver les rendez-vous chez le notaire et ailleurs, la question d'une collaboration possible ne se posait jamais. Et le

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temps passait, cl les enfants grandissaient et tout allait le mieux du monde.

Il était sincère. 11 pensait que sa jeunesse, sa bonne santé lui conféraient le droit de compter sur une vie assez longue pour lui donner le temps d'assurer le présent et de préparer l'avenir des êtres aimés. L'optimisme, qui constitue le fond de la nature humaine, l'inclinait à se croire personnellement immunisé contre certaines surprises du sort. Lui non plus ne croyait pas à la guerre.

Mais la mort, pourquoi ne l'avoir jamais envisagée ? Elle vient à toute heure, à tout âge, sans raison. Combien de camarades déjà disparus, en pleine force 1 Combien parmi ces infortunés paraissaient promis à une existence longue? Cela, il le savait bien. De jour en jour les rangs s'éclaircissaient de la petite phalange du collège, du régiment, de la faculté. Ces pertes, apprises le plus souvent par la lecture des

journaux, avaient ému sa sensibilité; elles n'avaient pas imposé la moindre réflexion à sa raison, elles ne l'avaient pas décidé à modifier sa conception de la vie. Il avait murmuré :

— Quel dommage ! Un garçon si intelligent !

Mais ses regrets égoïstes allaient au compagnon de jeunesse brutalement enlevé. Il ne se demandait pas.

— Et sa femme ? Que deviendra-t-elle avec ses enfants ? Car il emporte avec lui sa situation, ses relations....

Comment pouvait-il s'apitoyer sur le sort réservé à la femme d'un ami, alors que son aveugle confiance préparait à la sienne une destinée pareille ?

Et un cataclysme imprévu, déjouant les plus sages calculs, s'était subitement abattu sur son ménage et c'est maintenant qu'apparaissait en pleine lumière sa coupable imprévoyance 1

l34 LA, FEMME ET LA GUERKK

Hien ne sert de récriminer contre le passé, qui est mort. 11 faut s'adapter tant bien que mal, et sans perdre une minute, aux responsabilités qui, peut-être, vont s'imposer.

Si le mari revient, quel bonheur! On s'arrangera toujours; plaie d'argent n'est pas mortelle.

Mais s'il ne revient pas?

Les enfants sont là. ils ne se rendent pas compte exactement, ils se sentent pourtant envahis d'une tristesse. Leur mère se dérobe constamment à leurs naïves questions, elle recherche la solitude, elle a les yeux rouges. Parfois elle les saisit violemment, les serre, à les écraser, conlre son cœur. Puis, elle cesse de leur parler. On dirait qu'ils n'existent pas.

11 se passe quelque chose, certainement.

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Mais quoi? La situation se prolonge ainsi. Comment leur révéler l'atroce vérité? Ils parlent si souvent de leur père> ils l'appellent si souvent^ ils ont une admiration si vive pour cet homme fort qui les soulevait entre ses larges bras. Bien sûr que rien de fâcheux ne peut arriver à ce géant sans peur et sans reproche.

Et pourtant les jours se suivent ; on se lasse d'attendre.

Par quelles ruses, par quels mensonges déjouer leur perspicacité qui s'éveille, leur défiance soupçonneuse qui n'est pas satisfaite. Aucune belle phrase ne peut avoir de prise sur leur âme candide. La patrie, la France, ils ne savent pas. A plus forte raison ignorent-ils les mois de civilisation, de progrès* Les hommes eux-mêmes ne sont pas fixés sur leur sens exact, et c'est pour cela qu'ils se font la guerre.

En revanche, les pauvres petits coimaissent leur bon papa. Ils le reconnaîtraient

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entre mille, à sa démarche, à sa voix, rien que de voir sa silhouette tourner le coin de la rue. Impossible de tromper leur sûr instinct. Ils constatent que leur père est parti, depuis longtemps, bien longtemps, qu'il n'est plus là, ni le matin, ni le soir, ni à déjeûner, ni à dîner; — ils constatent qu'il ne revient pas.

El quand la mère à bout de forces, est contrainte d'annoncer l'affreux malheur, elle n'aura même pas la suprême ressource de s'abandonner librement à son chagrin, il lui faudra immédiatement se raidir, sécher ses larmes, faire face aux innombrables difficultés qui vont fondre sur sa faiblesse désarmée.

Elle a vécu à peine, juste assez pour s'habituer au bonheur — et cette habitude, hélas, se prend si vite. Elle a des enfants gâtés, élevés dans le bien-être, elle ne sait rien ; — et la voilà brusquement privée de celui qui la rendait heureuse, et jetée seule.

sans soutien, parmi les écueils de la vie.

Corament espérer qu'un tel être réagisse efficacement et lutte avec quelque chance de succès sur un terrain qui est rude, même aux hommes? Pareille à une plante fragile, elle ne se tenait debout qu'en s'appuyant sur son tuteur. Son appui disparaissant, elle est appelée à le suivre dans sa chute.

Quel sera son sort? Peut-elle songer à oublier celui qu'elle a tant aimé> et à le remplacer plus tard par un autre?

Quant à la famille, elle ne ferme pas ses portes, loin de là. Elle les ouvre toutes grandes à l'infortunée suivie de son petit monde. Mais outre que les ressources des parents auront été sérieusement entamées par les énormes sacrifices consentis en vue de la dot, les vieillards restent étroitement attachés à leurs habitudes, à leurs manies, et se prêtent de mauvaise grâce aux combinaisons qui bouleversent le programme de leur vie dont le principal, sinon l'unique

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attrait, est l'absence de préoccupations. Leur situation, matériellement et moralement, est déjà fortement ébranlée ; et le destin leur envoie une épreuve que leur dévouement ne méritait pas. Au soir de l'existence, alors qu'ils s'imaginaient avoir conquisle droit au repos, les voilà brusquement arrachés à leur quiétude, et leur fille, qu'ils croyaient avoir si bien casée, leur revient, quelque fois même avec des enfants sur les bras.

Et elle leur revient uniquement par leur faute, parce qu'ils lui ont tout enseigné, sauf l'art de se tirer d'affaire avec ses seuls moyens.

Dans la bourgeoisie, comme dans la classe ouvrière, mais pour dos raisons dillérenlea le nombre des veuves est, en temps normal, bien supérieur au nombre des veuf». Cela tient à ce que les parenls marient gêné-

paiement leur fille à un homme sensiblement plus âgé, en vertu de cette idée qu'un époux de son âge n'aurait ni la situation matérielle capable de la mettre à l'abri du besoin, ni l'autorité morale nécessaire pour guider l'inexpérience de cette innocente qu'on lui confie avec la mission de la rendre heureuse.

Il y a là une contradiction qui ne fait honneur ni à leur perspicacité, ni à leur esprit de prévoyance.

Nous comprenons en effet qu'ils poussent les jeunes gens à se marier tard, à cause de la situation plus belle qui leur permettra d'accroître leur prétentions. Mais en mariant leurs filles avec des hommes plus âgés, ils oublient que la situation ne remplace jamais cette fortune inappréciable : la jeunesse, et qu'en allant contre les lois naturelles, ilsexposent leur chère enfanl à rester seule, privée de son soutien avec une progéniture souvent chétive, parce que tard venue. En outre —

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et c'est la seconde cause du veuvage féminin, si fréquent — le mari, de par sa vie active, est beaucoup plus exposé aux risques attachés à sa profession ou à ses goûts.

La femme est donc appelée par l'erreur de l'éducation bourgeoise, à terminer sa vie dans la solitude, cent fois plus pénible pour elle que pour lui, qui trouve d'ailleurs, môme avec des enfants, sans efforts, rien qu'en laissant agir ses amis empressés à « faire son bonheur », dix occasions pour une de se remarier.

En perdant son mari, elle perd tout, non seulement l'être aimé, le compagnon de sa vie, le confident, le conseiller, mais encore ce qui constituait sa force et son orgueil : la situation et les relations qui lui étaient attachées. Du jour au lendemain, elle cesse de compter, elle n'a plus que ce titre : veuve, le seul que la société ail jugé à propos de lui décerner, après tant d'années.

Celle dont la fortune personnelle est restée

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intacte, n'ayant pas été englobée dans les affaires, apparaît seule en état de réagir efficacement contre les réalités subitement dressées devant son inexpérience. Elle possède en effet un point d'appui.

Evidemment, il faudra bien vite sécher ses larmes et s'appliquer à résoudre les multiples problèmes, grands et petits, qui réclament une solution immédiate. Il faudra calculer, discuter, disputer, lutter pied à pied contre les aigrefins attirés autour de la belle proie mal défendue et mettre le nez dans des grimoires incompréhensibles, et signer sans les comprendre un tas de papiers dont l'importance ne lui sera révélée que plus tard, — trop tard. Elle devra modifier ses habitudes, adopter un genre de vie plus modeste, renoncer aux sorties, aux réceptions qui grèveraient trop lourdement un budget réduit, et qui n'est plus susceptible d'augmenter.

Ces concessions, elle les consentira cepen-

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dant sans se plaindre. Naturellement économe et devenue d'autant plus soucieuse d'épargner ses deniers qu'ils sont désormais sa seule sauvegarde, elle se tirera de peine et ne sentira en somme que la déchéance morale attachée au sort de toutes les veuves indistinctement. Elle reste néanmoins une privilégiée.

Avec la veuve sans fortune, nous commençons à pénétrer dans le domaine des difficultés.

Si, dépourvue de ressources, elle possède des parents aisés qui l'aiment et ne demandent pas mieux que de lui venir en aide, elle est naturellement amenée à leur demander asile et protection. Des raisons matérielles et morales lui dictent celte sage résolution approuvée par la famille empressée à recueillir la pauvre petite si cruellement frappée. Mais il n'est de vraiment durable, chacun le sait,que les situations nettes. Cellelà, malgré la bonne volonté déployée de pari

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et d'autre, est fausse. Elle ne peut se maintenir qu'aux prix de mille concessions. On a beau répéter aux gens qu'ils sont chez eux, ils sentent bien que ce n'est pas vrai. Et ils pensent : « J'aimerais mieux un morceau de pain. »

D'où viendra-t-il ce morceau de pain?

C'est précisément la question.

Et que dire quand les parents aigris se montrent agressifs et parlent par allusions? « Nous t'avons assez entretenue. Si tu avais été moins dépensière, tu aurais des économies. Nos moyens ne nous permettent pas...

Quanta la femme qui ne possède aucun de ces éléments, ni fortune, ni famille, le veuvage est pour elle une véritable catastrophe. Aucun secours à espérer de personne. Outre que la honte l'empêcherait de confier sa détresse aux amis qui pourraient la soutenir pendant le premier choc, son instinct l'écarterait d'une démarche humiliante et

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d'ailleurs vouée d'avance à rinsuccès. Les amis, même les plus intimes, c'est bon pour les jours heureux, quand tout va bien, c'est bon pour les dimanches. On sort ensemble, on se réunit, on se reçoit, on va au théâtre. C'est un échange de bons procédés. On a des situations équivalentes, des goûts communs, des habitudes pareilles. Tant que la base de la vie ne change pas, on continue à se voir. Mais du jour où un membre du groupe ne peut plus continuer, comment demander aux autres de se priver, pour le maintenir à flot dans leur sillage? Car il ne s'agit pas d'un petit cadeau pris sur le superflu ; il s'agit d'une aide sérieuse, fréquemment renouvelée, qui ne pourrait être fournie qu'au prix d'une privation.

Or, les temps sont durs. Chacun vit d'après un budget soigneusement établi. On n'aime pas les indiscrétions qui forcent à découvrir l'intimité de la vie privée. Chacun entend rester le maître chez soi sans avoir à se jus-

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tifier. Il y a une barrière que l'amitié la plus étroite ne franchit jamais.

Et puis, les amis représentent le passé, le cher passé définitivement aboli. El c'est vers l'avenir que la veuve doit tourner ses regards.

Quelsera cet avenir? Comment l'Etat s'acquitte-t-il vis-à-vis de ces victimes dont le nombre augmente sans cesse? Quel moyen a-t-il trouvé?

Un seul : la pension.

Sur quoi est-elle basée ? Sur la situation personnelle du défunt, sur son talent? Tientelle compte du rang occupé par lui dans la vie civile? Non. La pension dépend uniquemenl du grade momentanément détenu dans la hiérarchie militaire. C'est le soldat qu'on apprécie, le défenseur du pays, non le savant, l'artiste^ l'industriel. S'il était caporal au

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moment où une balle ennemie le frappa, peu importe qu'il ait quitté, pour endosser la capote bleu-horizon, la loge de l'avocat, le tablier du jardinier, la cotte du mécanicien, Jl sera traité en caporal ; et sa veuve qu'elle fuisc des ménages ou gouverne un peuple de domestiques, sera traitée en femme de caporal.

Ainsi le veut le grand principe d'égalité. L'Etat n'a pas distingué entre les hommes qui devaient contribuer à la défense du pays. 11 ne distingue pas entre les veuves de ces hommes, tombés, les uns et les autres, au service de la même cause.

Les efTels de celte pension uniformément attribuée à toutes celles qui ont donné leui mari à la patrie, différeront évidemment selon les cas.

Si elle s'ajoute aux revenus d'une forlun< personnelle déjà sufiisante pour assurer U train de l'existence, il n'y aura pas de moda fication appréciable. On ne sera pas plul

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riche, mais on ne sera pas plus pauvre. On sait exactement sur quoi Ton peut compter. L'avenir immédiat est net. On continuera donc de vivre selon un budget bien établi, sans avoir besoin de demander des ressources supplémentaires au travail. ^

En revanche, comment réagira la veuve sans fortune qui aura dû, dès le début des hostilités, chercher un refuge auprès de ses parents ?

Ils lui sont venus en aide dans un élan de générosité spontanée, attendant avec impatience la fin du cauchemar, escomptant le jour oh leur fille, rentrée en possession de son mari, réintégrerait à ses côtés le foyer provisoirement abandonné. Ce n'était, pensaient-ils, qu'une question de temps.

Or, voici que le veuvage anéantit brusquement celte rassurante perspective. La pension dont elle bénéficie constitue une ressource bien définie, appelée à former la base d'une existence nouvelle qui, réglée

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d'après les principes de l'économie, peut el doit se défendre seule. La malheureuse se rend compte qu'on ne saurait abuser de l'hospitalité offerte par sa famille. On ne la met pas à la porte, on évite la moindre allusion à son départ, secrètement souhaité. Elle est trop fine, trop sensible, trop fière pour ne pas sentir que sa place n'est plus dans cette maison qui n'est pas la sienne et où sa présence, maintenant que sa situation est définitive, a quelque chose d'indiscret, de choquant. L'heure est venue de prendre une décision. Il faut quitter le foyer familial et se lancer résolument en pleine mêlée.

Dans quelles déplorables conditions 1 Nous la retrouverons bientôt aux prises avec les mille difficultés qui guettent les novices et paralysent leur élan; et rien ne distinguera plus cette demi-privilégiée de la veuve dont le bonheur dépendait uniquement de son mari et qui ne peut compter ni sur sa fortune, ni sur ses parents.

Celle-là n'a jamais la faculté d'opter entre plusieurs façons de vivre. Il n'y a pour elle qu'une façon de vivre : travailler, n'importe où, n'importe comment, à n'importe quel prix.

Le travail ne l'effraie pas. Elle n'a pas attendu le veuvage pour comprendre la gravité de la situation, et à mesure que se précisait h son esprit la perspective de la catastrophe possible, sinon probable, s'imposait la nécessité de s'y préparer. Mais tout cela sans méthode, (i la hâte, sans plan préconçu, au hasard des rencontres. Ce n'était qu'un moment à passer, histoire de se procurer quelques ressources en attendant le retour de celui qui devait remettre la machine en marche.

Aujourd'hui, le moment à passer, c'est la vie, car celui qui devait revenir n'est pas revenu et ne reviendra plus. Il faut donc renoncer à tout espoir et envisager bien en face l'avenir, qui est, en somme, le présent.

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Elle se jette donc hardiment dans la lutte, sans crainte, sans fausse lionte, forte des illusions qui gonflent son cœur. N'est-elle pas veuve, ne porte-l-elle pas au front l'auréole du sacrifice, ses longs voiles noirs ne témoignent-ils pas devant la foule de la part prise par elle au malheur commun ? Il y a tant de détresse dans son regard, tant d'abandon vrai dans son attitude, tant de simplicité dans sa mise! L'atmosphère de sympathie qui l'entoure doit lui faire escorte désormais, l'aider dans la tâche, si rude h son inexpérience, d'élever, de nourrir ses enfants, dont le père est mort au service de la France.

Elle croit cela. Elle se met en route avec cette idée. C'est tout son bagage. Pauvre bagage, que les réalités vont bientôt disperser aux quatre vents I

Elle n'est pas sans avoir approché autrefois des gens occupant de hautes situations, elle a fait des démarches. Mais c'était pour des amis, non pour son compte personnel.

CONSÉOURNGES POfJR LA FEMMF, nOURGROISE l5l

Alors aucune gêne ne paralysait son éloquence, encouragée par l'accueil bienveillant, toujours aimable, parfois empressé du personnage plus occupé à lorgner la jolie toilette qu'à écouter les arguments exprimés par une bouche peu habituée à ce genre de discours. Et puis ces menues faveurs s'obtiennent facilement. En temps normal on est indulgent. Les détresses isolées, fort rares, tiennent en éveil la pitié, généralement assoupie dans le bien-être. Le fait seul de pouvoir aborder librement, avec aisance, certaines personnalités, permet de réussir.

Désormais, on n'a pas le temps de rire, ni de pleurer. Tous les rangs sociaux sont confondus, à l'arrière comme à l'avant. C'est par centaines, par milliers, qu'on compte les quémandeuses. Aussi, beaucoup d'appelées, peu d'élues. Evidemment on accorde la préférence aux victimes directes de la guerre. Elle a des droits. D'autres ont également des droits, avec en plus des capacités. Or, on a

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besoin de capacités. Il n'est pas question de pitié, ni de galanterie quand l'existence même du pays est en jeu. L'intérêt supérieur enjoint d'utiliser les forces vives, de les grouper, les discipliner, les instruire en vue du résultat efficace, rapide, immédiat. De même que là-bas on a choisi ce qu'on avait de mieux comme hommes, de même ici on doitchoisircequ'on ade mieux comme femmes.

— Que savez-vous faire?

A cette demande pourtant très simple, elle est forcée de répondre :

— Rien!

Alors, elle en arrive à envier les professionnelles, les pauvres femmes qui ont travaillé, car dans cette foule grandie sans cesse par de nouveaux deuils, elle est, sous son chapeau de bourgeoise, moins qu'une ouvrière.

De quel côté se tourner? A quel genre de besogne demander son gagne-pain?

Elle ne possède que des lalenls d'amateur, cultivés sans méthode dans les rares moments de loisir que lui laissaient les soucis du ménage, des enfants. Ce n'est pas cela que réclament présentement l'atelier, le magasin, le bureau, dont les rouages doivent fonctionner automatiquement. L'heure est grave. Il ne s'agit pas d'un travail agréable ou facile qui occupe quelques moments de la journée et qu'on accomplit distraitement. Il s'agit d'une besogne rude, abêtissante, monotone et surveillée militairement par des gens de métier habitués à l'obéissance passive. La caisse n'est pas loin. Qu'on prenne garde 1 II y en a tant et tant qui attendent d'être embauchées. Si écœurant que soit ce labeur de forçat, il fait envie à d'autres, il est considéré par le troupeau famélique comme une faveur. Des yeux luisants, agrandis par la fiièvre, convoitent les quelques sous que rapporte à la fin du jour cette place. Attention, tenons-nous bien ! Pas un

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mol, pas un geste qui trahisse la lassitude, la mauvaise humeur !

H faut se raidir, courber la tête. Tant pis. Pas de fausse honte. Les enfants pleurent. C'est de la mère seule qu'ils attendent désormais le morceau de pain. La mère n'a pas le droit de perdre courage. Elle n'était pas habituée, elle s'habituera. Son parti est pris. Depuis longtemps elle a vendu ses pauvres bijoux, souvenirs de son pauvre bonheur menacé hier, aujourd'hui ruiné! Elle à porté au Mont-de-Piété son linge, ces jolie» choses intimes si blanches, si finement ouvragées par ses mains et qui jadis paraient sa grâce désormais fanée. Successivement, elle a dû se séparer de tous les menus bibelots qui constituaient son luxe de ménagère économe . Elle a quitté son appartement pour se réfugier dans une chambre étroite, sous les toits, en plein faubourg ; elle vit làdedans avec ses petits silencieux qui n'osent plus parler, qui n'osent plus s'amu-

CONSÉQUENCES POUR LA FEMME BOURGEOIS!? î55

ser à cause des vêtements noirs, si tristes, et qui se cramponnenl à ses jupes quand ils la voient partir le matin, les confiant à une voisine....

Une seule catégorie de veuves — celles dont la fortune personnelle s'est retrouvée intacle — a donc pu subir victorieusement le choc de la guerre et rester fidèle, tout en le réduisant, à son genre dévie. Les deux autres, à qui manquaient le point d'appui, ont fusionné pour n'en former qu'une seule, inférieure à la classe ouvri^.re.

Comparez en effet les situations respectives, avant et après la crise. La bourgeoise a toujours vécu en tutelle. A ses parents d'abord, à son mari ensuite incomba la tâche de l'entretenir, de l'élever, de la diriger. L'intérieur, les enfants, seul but assigné à son activité, elle a pu le poursuivre en toute

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sécurité. Il y avait constamment quelqu'un qui veillait sur sa faiblesse ; et même quand les affaires n'allaient pas très bien, on se gardait de lui confier des appréhensions que son inexpérience d'ailleurs n'aurait pu calmer. Tout en se plaignant de ceci, de cela, en enviant ses amies plus riches ou plus jolies, elle se laissait vivre.

L'ouvrière ne s'est jamais payé ce luxe. Personne n'était là pour lui offrir la vie sur un plateau comme un régal, une friandise, un jouet. La vie, elle a dû la gagner par son travail, la mériter par sa constante application, la défendre pied à pied contre les dangers qui menacent. Et ces soucis ne lui ont pas permis de la savourer.

Enfant, alors que l'autre n'était qu'une poupée un peu plus grande jouant avec une poupée un peu plus petite, elle se rendait utile, allait aux commissions, discutait avec le boucher, le boulanger, en gamine qui connaît le prix des choses et ne veut pas se

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laisser tromper. Des taloches distribuées à profusion sur ses joues pâles auraient d'ailleurs vertement corrigé la moindre négligence apportée à des fonctions sérieuses, dont la dignité augmentait d'année en année. Puis ce fut l'atelier, le magasin, l'usine, la lutte contre la curiosité des hommes, la jalousie des camarades, le contact avec les réahtés les plus rudes, les plus laides. Puis le mariage. C'est un bonheur, le plus grand, le plus convoité de tous. N'empêche que ce bonheur est bien fragile, soumis à de dures épreuves. Le meilleur des maris peut céder un jour aux multiples tentations qui guettent son honnêteté, signalée aux mauvais garçons, aux mauvaises filles, sans cesse à l'atïùt. Des fois, il ne rapporte pas sa paie à la maison, des fois, il s'attarde devant les comptoirs, et quand il a bu, dame, il cogne. On en a vu, des bons ouvriers gagnant de belles journées, adorant leurs femmes et leurs enfants, et qui sont partis et qui ont

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tout planté là pour suivre, on ne sait où, une vilaine créature, et qui ne sont jamais plus revenus. Alors, on n'est jamais tranquille, on vit tant bien que mal, dans l'inquiétude constante du lendemain.

Pour une femme élevée à une aussi rude école, la guerre — toute question personnelle mise à part — n'est qu'un accident plus grave, plus long, dont on peut, du moins, prévoir les conséquences.

Le sort ne l'a pas gâtée. Il lui a donné un mari. C'était trop beau, sans doute, — puisqu'illui a repris.

Tandis que l'autre, la dame, l'enfant gâtée qui hier encore se plaignait à cause d'une toilette un peu défraîchie, d'un chapeau démodé, d'une « fantaisie » qu'on lui marchandait ! Elle s'estimait très malheureuse; son mari ne la comprenait pas, il la négligeait, ne pensait qu'à ses affaires. Quel réveil! Ils'agit bien de toilette, de chapeau, de fantaisie 1 Ce n'est plus dans les magasins de nou-

veaulés qu'il faut chercher les « occasions» . Et voyez le retour des choses. Ces deux femmes ne se connaissaient pas. Les seuls rapports qu'elles aient pu avoir jadis, étaient des rapports de cliente à em[)loyée. On n'était pas du même monde, on n'avait aucune raison de se fréquenter, de se saluer. Le même malheur les a frappées, mais combien l'une, qui était préparée par la vie, a mieux résisté que l'autre, qui ne l'était pas! Celle qui vivait insouciante, oisive, uniquement préoccupée de futilités, est descendue; l'aulre,qui vivait, depuis toujours, courbée sous le joug, est montée. Toutes deux ont sacrifié leur mari, mais pour l'une il représentait seulement l'être aimé ; pour l'autre il était tout : — l'être aimé et la situation.

Convient-il de se demander quel sera, la guerre terminée, l'avenir de ces veuves ?

Pour les ouvrières, l'avenir sera le présent, il n'apportera que des modifications minimes k une situation acceptée courageu-

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sèment sans grand espoir de l'augmenler.

Pour les bourgeoises, il sera meilleur ou pire. Kvidemmenl, si mauvaises que soient les conditions, il n'est pas défendu de compter sur l'élément chance. Certaines pourront se remarier, d'autres hériteront ou s'expatrieront, ou trouveront l'occasion de manifester des qualités précieuses qui leur vaudront des places largement rémunérées.

Mais en général, à part quelques-unes exceptionnellement douées et qui n'auront pas peur et qui ne se laisseront pas rebuter et qui se lanceront hardiment dans la lutte en foulant toute considération de sot amourpropre, à part cette élite, l'immense troupeau des autres, des timides, des nonchalantes qui ne savent pas vouloir, qui n'osent pas oser, celles-là sont fatalement condamnées à végéter.

Que dire enfin des pauvres mères? Elles

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ont perdu leur mari autrefois, on leur prend leur enfant aujourd'hui : les voilà doublement veuves.

Elles s'étaient donné bien du mal pour élever leur fils, seul et suprême espoir de leur vieillesse. Il avait grandi en force et en intelligence sous leurs yeux émerveillés. Après avoir été pendant si longtemps une charge, il allait devenir un appui. Il l'était, à l'âge où les autres, ceux qui ont conservé leur père, sont encore des enfants. Lui, n'avait pas eu le temps, et il s'était dépêché de devenir un homme, parce qu'on avait besoin d'une force. Déjà des certificats, des diplômes,des parchemins consacraient son mérite, unecarrière brillante s'ouvrait devant sespas, un beau mariage s'annonçait peut-être. Rien ne semblait pouvoir arrêter ou seulement ralentir la marche du jeune conquérant.

Il a dû pourtant s'en aller, quitter la maison, qu'il commençait à entretenir de son labeur ou à illustrer de ses triomphes. II a

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quitté sa mère qui n'avait que lui, ses sœurs qui étaient comme les filles de ce jeune père sérieux.

Si la mère appartient à la bourgeoisie aisée, la question matérielle est évidemment accessoire. La situation de son fils lui donnait surtout un rayonnement moral qui la rehaussait à ses propres yeux. Elle était justement fière de pouvoir se dire ; « Ce jeune homme si distingué, qui tient si dignement son rang dans la société, c'est moi qui l'ai nourri, qui l'ai élevé; je l'ai bercé entre mes bras, je lui ai appris à marcher, à bégayer les premières paroles, il a beaucoup in vaille, certes, il a bien profilé des leçons dJ ses maîtres. Mais l'instruction n'est riej quand elle ne s'appuie pas sur les principe?? Je l'ai préparé aux grands dessins, il est vraiment mon œuvre... »

Elle a bien le droit de pleurer. 11 était son unique raison d'être en ce monde. Qui lui eût prédit qu'il disparaîtrait avant elle?

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Pleurer, elle en a le droit, et le loisir aussi.

La vieille mère sans fortune personnelle, n'a point cette suprême consolation. Son fils n'était pas seulement son orgueil, il était son soutien. Ce n'est pas seulement le rayon de soleil qu'il apportait, c'est le morceau de pain. Evidemment au début, il y a les parents, les amis, qui interviennent. Ils ont trop de cœur pour ne pas compatir à une telle détresse. Mais ce généreux élan ne dure qu'un temps. Un jour vient oh il s'arrête. Alors les tristes réalités, momentanément écartées, reparaissent. II faut les aborder vigoureusement, sous peine de succomber.

La maman ne sait rien. Elle a vécu d'abord aux dépens de son mari, — puis de son fils. Tous deux l'ont quittée. L'éducation de son enfant lui imposa de gros sacrifices d'argent qui ont absorbé ses ressources. Elle comptait précisément sur lui pour achever son existence à l'abri du besoin.

Du jour au lendemain, l'infortunée devra

modifier complètement son genre de vie, vendre son mobilier, déménager, se recons-l tituer une nouvelle existence pour les quelques misérables années qui lui restent. Elle demandera au travail de quoi ne pas mourir de faim. A quel travail? Constamment confinée à la maison, elle ne connaît que son ménage. Aujourd'hui, elle n'a plus de ménage. Alors elle fera le ménage desaulres.j Mais elle est vieille pour un labeur si rude Ceux qui paient manquent d'indulgence, ils veulent la jeunesse active, sans tares, agréable à voir et qui comprend vile. On ne peul pas toujours avoir pitié des gens, les ontre^ tenir, les aider, sous prétexte qu'ils ont éti frappés par le malheur.

Fatalement, la malheureuse devra se contenter d'un gain minime etelles'appliqueraj se fatiguera, se tuera, pour garder quan( même sa place, convoitée par d'autres..

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