‹ La femme et la guerreChapitre 6 sur 20 · PREFACE XI · texte numérisé non relu

PREFACE XI

ont donné à la France des fils aussi vaillants.

Les hommes qui se battent, qui étonnent le monde par leur bravoure, d'où sont-ils sortis ? qui les engendra, les nourrit, les prépara aux grands devoirs ?

Les mères I

Pouvons-nous désormais douter de leurs belles qualités morales, — énergie, dévouement, abnégation, — de leur intelligence précise et claire, de leur souveraine bonté ?

Qu'elles soient de cœur avec nous dans la réalisation de cet idéal qui nous est cherl Qu'elles forgent de leurs mains diligentes pour leurs filles, sœurs des héros, l'arme de la lutte, — l'arme de la vie !

Avant d'étudier le rôle assigné à la femme par la société, demandons-nous s'il est conforme à celui que lui imposa la sage et prévoyante nature. Car, dans ce vaste et harmonieux univers, la création la plus infime a sa place marquée, et, entre la plus petite et la plus grande, il n'y a qu'une différence de degré .

Eh bien ! la fonction essentielle de la

a LA FEMME ET LA GUERRE

femme, sa raison d'être, c'est la procréation et la conservation de l'espèce.

La société, prévenue, semble-t-il, par l'instinct même, a compris, dès le début, la nécessité de mettre la femme en état de remplir sa mission naturelle dans les meilleures conditions de sécurité, d'accord avec les mœurs et la loi. Elle a donc imposé le mariage, lequel est une conquête.

Ses efTets, au point de vue social, sont incalculables. Il permet d'enregistrer, de contrôler les naissances, partant de déterminer à un jour, à une heure près, l'âge de chacun. C'est à lui qu'on doit de pouvoii grouper sous un même nom les divers membres de la même famille. El le besoin d'un nom est si utile que l'Assistance publique est chargée d'en donner un aux enfants trouvés que la société ne peut rattacher à aucun groupe.

Au point de vue économique, les effets du mariage ne sont pas moins importants. La

propriété individuelle étant admise, il importait d'en assurer la transmission intégrale aux enfants. Par le fait seul qu'un père est allé à la mairie déclarer la naissance de son rejeton — qui porte son nom — il prend l'engagement de l'entretenir, de l'élever, de lui léguer sa fortune. Et seule l'indignité prouvée de cet enfant le délierait de ce devoir sacré.

Cette institution est donc le meilleur hommage rendu à la nature par là société, justement soucieuse de permettre à la femme de jouer son rôle et d'en assumer pleinement la responsabilité légale. L'enfant né de cette union, officiellement consacrée devant témoins, possède, en venant au monde, une personnalité. 11 a droit à la protection, il existe, il compte.

Or, nous constatons, et chacun le constate

avec nous : depuis de nombreuses années déjà, le mariage subit une crise.

D'où provient-elle ? Que s'esl-il donc passé pour que cette institution si sage, si conforme aux vœux de la nature, si utile au fonctionnement de la société, soit ainsi en danger au point d'inquiéter les esprits les plus inditYérents ?

Il n'est pas nécessaire d'aller chercher bien loin la réponse. La crise du mariage qui sévit sur les peuples en raison de leur degré de civilisation, tient à l'évolution même de la vie. En multipliant le pouvoir de l'homipe, le progrès a multiplié son appétit de jouissance. Arme à deux tranchants, excellent et détestable, meilleur et pire, le progrès ne s'est pas contenté de satisfaire des besoins, il en a créé. Que dis-je, il en crée chaque jour, dont il promet, dont il poursuit la satisfaction. De sorte que chacune de ses conquêtes est à la fois un bien et un mal, un bien à cause des choses nou-

velles qui vont surgir, un mal à cause des choses anciennes, trop lentes à le suivre dans sa course effrénée.

Le mariage est de celles-là. 11 est devenu plus difficile parce qu'il s'accorde de moins en moins avec le rythme plus rapide imposé à la vie. Il n'est plus « dans le mouvement » .

Autrefois, l'homme croyait les forces naturelles intangibles ; il les respectait, les craignait, les jugeait indifférentes sinon hostiles et se contentait de vivre là où le destin l'avait placé, s' accommodant jusqu'à la fin de son existence terrestre des situations qui régissaient l'univers le jour de sa naissance. Quand il levait les yeux, c'était pour regarder le ciel. Alors, on s'arrangeait, on avait des goûts modestes, conformes à sa situation. Comme on souhaitait peu, on était exaucé à bon compte. Et puis ce n'est pas sur cette terre qu'on cherchait la félicité.

Peu à peu, cependant, l'homme a senti

que la nature n'est pas une ennemie, il a osé l'interroger, timidement d'abord, puis avec une assurance grandie par le succès. Usait aujourd'hui qu'elle répondra toujours; et il lui demande ses secrets, il ne doute plus de rien, il a secoué les terreurs ancestrales, et il va de l'avant, persuadé que non seulement il n'a pas épuisé la série des conquêtes, mais encgre qu'il n'en est qu'au début.

A ce jeu, il s'est grisé. Comme chacune de ses victoires se traduisait pratiquement par un supplément de bien-être, il s'y est habitué. Il est devenu plus exigeant, plus raffiné, plus paresseux devant l'effort d'autrefois, simplitié ou même supprimé par la machine. Le goût du luxe s'est insinué lentement dans tous les milieux sociaux, a pénétré les campagnes les plus reculées. Une foule de besoins sont nés, dont nous devenons, à notre insu, les esclaves. Compliquée à l'infini, la vie — si simple au fond

et belle uniquement parce que simple — tend de plus en plus à devenir un enchevêtrement de petites choses disparates, insigni fiantes, puériles, absurdes, mais dont la privation nous frappe à l'instar d'une catastrophe.

Alors, quoi d'étonnant à ce que les appétits, surexcités par de telles convoitises, s'exaltent au détriment des caractères ? Lequel est le plus exposé à capituler avec sa conscience, celui qui ne désire rien, ou celui qui désire tout ? Du haut en bas de l'échelle sociale, la confusion est complète. Personne ne veut rester à sa place, personne ne se déclare content de son sort. On a perdu le respect, le sentiment de la hiérarchie, de la discipline. On discute, on dispute, on critique, on affirme, chacun dit son mot.

Fatalement, les rapports de l'homme vis-à-vis de la femme, si francs jadis dans la longue période de calme, devaient se

modifier, se compliquer, se tendre. Autrefois, les conditions faciles n'exigeaient pas de longs calculs. La vie n'était pas un problème. Les êtres cherchaient d'instinct à se grouper, à s'unir en vue de la lutte contre les forces, encore indisciplinées, de la nature. Ils y réussissaient, parce qu'ils avaient tous le même idéal, conforme à la règle. Les enfants n'étaient pas une charge. Au contraire, on accueillait avec joie ces futurs défenseurs qu'on dressait vivement à la tâche, et qu'on était certain de pouvoir nourrir. Et puis il n'y avait pas alors la spécialisation que le progrès devait apporter à chaque métier. Les attributions des deux sexes étaient communes. Comme on pouvait toujours se remplacer, le travail ne chômait point, chacun fournissant sa part selon ses moyens.

Aujourd'hui les rôles sont nettement différenciés. L'homme s'est attribué le principal. Où doit-il puiser les forces nécessaires

pour le remplir efficacement ? A qui doit-il demander le secret du succès ?

A lui-même, à son intelligence, à son énergie, à l'emploi judicieux de ses facultés. Talonné déjà par des rivaux prompts à profiter de ses fautes, fort embarrassé d'assurer sa propre subsistance pendant les premières années, — les plus dures — peutil considérer sans effroi la perspective de partager avec un être qui ne lui apporterait rien en échange, le mince pécule à peine suffisant pour ses besoins personnels, pourtant modestes?

Ce n'est donc pas assez de travailler du malin au soir, il faudrait encore entretenir une femme, assumer la responsabilité de la progéniture que le mariage comporte ! Pas si vite ! La plus élémentaire prudence commande de ne se lancer qu'une fois en possession d'une situation solide, capable de subir victorieusement tous les chocs. Ce point acquis, on verra.

Et comme d'autre part les distractions sentimentales, coûteuses parfois mais facultatives, ne manquent jamais à l'homme jeune, fût-il médiocrement pourvu de charme et d'argent, il n'y a aucune raison de prendre prématurément une décision qui viendra plus tard, à son heure.

Aussi bien , les parents sont les premiers à prêcher la réflexion. Leur fils est si merveilleusement doué, il ira si loin ! Qui sait où il s'arrêtera ? Qu'il patiente aujourd'hui, puisqu'il doit trouver mieux demain !

Et le temps passe, et les braves gens ne pensent pas à leurs filles qui se fanent , qui vieillissent, pendant que leurs fils s'acharnent à la conquête d'une situation, jugée toujours indigne de leur ambition, ils y penseront, trop tard. Ils ne voient présentement que le garçon, dont la valeur augmente d'année en année. Plus il attend, plus il est en droit de viser haut , car

il évolue dans un milieu plus relevé, parmi des pièces de choix. Alors, il aura de fortes chances de réaliser à son gré, après un célibat agréablement partagé entre le travail et le plaisir, ce qu'on appelle un beau mariage.

Effrayé d'un côté par les charges, sans cesse accrues, de la vie, stimulé de l'autre par le désir d'arriver plus loin, plus haut, l'homme tend donc à se réserver avant de signer l'engagement solennel qui le liera pour la vie entière. Certains, jamais satisfaits d'eux-mêmes, prolongent le célibat jusqu'aux approches de la vieillesse et se marient par peur, à l'âge des rhumatismes. Certains s'encroûtent dans leurs habitudes au point qu'ils s'y maintiennent définitivement.

Ainsi s'est constitué, dans le clan masculin, une corporation de céHbataires, jeunes ou vieux, dont le nombre semble croître sans cesse.

la LA FEMME KT LA GUERRR

Que s'est-il passé dans le clan féminin ? Comment les parents se sont-ils comportés à l'égard de leurs filles menacées par la crise ?

Le mieux du monde, à coup sur. Ils ont, comme on dit, fait leur devoir, plus que leur devoir, et nul ne serait en droit d'adresser le plus léger reproche à ces braves gens. Leur enfant, élevée selon les principes actuellement en vigueur, représente le type le plus accompli de sa race. Elle possède l'instruction qui convient à sa fortune, à son rang. Elle sait ce qu'il est convenable de savoir, elle ignore ce qu'il faut ignorer. Gâtée, cajolée, choyée, adulée, elle est, sinon jolie, du moins charmante. Celui qui épousera ce trésor ne sera pas à plaindre. Ses parents l'aiment. Us souhaitent la voir continuer à vivre dans les mêmes conditions de bien-être et de confort sous leur protection, jusqu'au

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jour, pas éloigné, où ils croiront devoir la confier à un naari qui voudra bien s'en charger et qui lui donnera, outre la sécurité matérielle, les joies de l'amour et de la maternité.

Ce souhait, si légitime, se réalise-t-il facilement ?

C'est ici que nous allons constater les difficultés du problème figuré par ces deux termes : la marchandise qu'on offre à profusion, et les acquéreurs qui font défaut.

Ils sont défiants^ et il y a de quoi. Ils connaissent la vie par expérience. Ceux qui occupent une belle situation — les seuls désirables, — se soucient médiocrement d'en partager le profit avec un être qui leur fournira un appoint insignifiant ou nul. Les candidates n'ont en soi, aucune valeur, elles ne représentent, pratiquement qu'une charge. Et la preuve, c'est qu'on a imaginé de leur adjoindre une prime destinée à tenter l'acquéreur: la dot.

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La dot 1 Ici nous touchons à un point extrêmement douloureux. Nous savons au prix de quels efforts, de quelles privations l'infortuné père est parvenu à Tamasser, cette maudite et chère dot ; nous n*insisterons pas sur les ruses, les mensonges, employés par les plus honnêtes gens, pour tromper, pour éblouir, et nous ne soulignerons pas les conséquences désastreuses de ces détestables pratiques qui aboutissent si souvent à la séparation ou au divorce, triste rançon des unions mal assorties.

Il n'importe. Tous les moyens sont bons quand il s'agit de « caser » sa fille. Une fois l'affaire dans le sac — car c'est une affaire généralement conclue par-dessus la tête de l'intéressée — elle s'expliquera, s'il le faut, avec son mari. Lui non plus n'est pas exempt de reproches, il a exagéré l'importance de sa situation, il n'a dit qu'une partie, la plus llatteuse, de la vérité. Dès qu'on est pris dans l'engrenage, tant pis,

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il faut s'en tirer comme on peut. Et tel négociant qui dans ses relations commerciales n'a jamais enfreint les règles de la plus slricle honnêteté, n'hésite pas à employer des procédés douteux, à maquiller la « marchandise » pour surprendre la bonne foi du chent. Et le client, c'est son gendre, l'homme choisi entre tous, et qui doit assurer le bonheur de son enfant !

Et c'est ainsi. L'enjeu est si important ! Et puis, on calme ses scrupules de conscience en se disant que les autres en font autant. C'est de bonne guerre, il faut savoir marcher avec son siècle.

Donc tous les parents, indistinctement, élèvent leurs filles en vue du mariage. Il n'est point pour elles d'autre idéal, et toute l'éducation féminine consiste à leur fournir les moyens de le réaliser.

Mais cet idéal, raisonnable et parfaitement conforme aux vœux de la nature, toutes l9s candidates ne l'atteignent pas. Une fausse

manœuvre, un mot, un geste, quelques billets bleus en moins dans la corbeille suffisent pour écarter le prétendant. Bref, parmi tant et tant d'appelées, peu, relativement, d'élues.

Nous voyons donc, dans le vaste camp féminin, se former deux catégories : les privilégiées, qui ont réussi à trouver un mari, et les autres qui, ayant échoué, deviennent des « vieilles filles » et restent à la charge de leurs parents.

Celles-lfi sont des victimes. Nous ne disons pas, notez bien, que toutes les femmes mariées sont heureuses. D'abord, dans des unions basées sur l'intérêt et consenties en dehors des sentiments personnels, le bonheur est bien aléatoire. Ensuite il y a une foule d'éléments — caractères, goûts, habitudes — qui entrent en jeu et qu'on ne connaît qu'à la longue, donc trop tard. La question d'ailleurs n'est pas là. Heureuses ou non, elles ont justifié les espoirs de leur famille, elles ont atteint le but proposé.

elles sont désormais en règle avec la nature, avec la société. Elles n'appartiennent plus à leurs parents, elles ont une personnalité, elles peuvent marcher la tête haute, sortir seules, promener leurs enfants, qui consacrent la noblesse et Futilité de leur rôle.

Voilà des créatures dignes d'estime, qui remplissent bien leur mission.

xMais les autres, celles que l'homme a dédaignées ! Quelle tristesse, quelle humiliation de se seulir un être iudcsirable, encombrant, qui va traîner sa vie en marge de la grand route et disparaître sans laisser de traces, après avoir trahi les plus légitimes espérances!

Comment, pourquoi cette infortunée n'at-elle pas réussi comme les camarades? On n'a rien épargné cependant pour assurer le triomphe. La dot a coûté vingt années de travail au père, forçat volontairement condamné aux plus maussades besognes. Le

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pauvre homme se disait : « Allons, encore un peu de courage. Une fois qu'elle sera mariée on se reposera, on se retirera des affaire», on ira finir ses jours à la campagne. Quelle récompense de la savoir heureuse, unie à un brave garçon qui lui donnera de beaux enfants ! »

Et le brave garçon ne s'était pas présenté ; ou plutôt il n'avait pas insisté. Les jeunes gens d'aujourd'hui sont exigeants. La beaulé, le charme, la grâce, sans doute... Ce qu'ils demandent, c'est de l'argent, beaucoup d'argent. Et le père a beau en offrir, ils trouvent qu'il n'y en a jamais assez*

Ils semblaient pourtant si empressés jadis auprès de la petite, quand elle apparaissait timide et rougissante au seuil des salons. Comme ils faisaient cercle autour d'elle, comme ils se disputaient l'honneur de figurer sur son carnet de danses! En dix, en quinze années d'exhibition dans le monde, plus d'un honnête roman s'était ébau-

ché SOUS les lustres. On avait sa cour de fervents, qu'on retrouvait d'une maison, d'une plage à l'autre. C'était là certainement, dans cette élite, qu'on choisirait. Déjà, on avait choisi...

Hélas ! Les filles ne choisissent pas. Elles ne savent rien, elles n'ont rien, elles ne sont rien. Elles ne peuvent que se montrer, et puisattendre. Celui qui choisit,c'estrhomme.

Il a la force, il a le pouvoir . Il vient quand il veut, il part quand cela lui plaît. Il ne doit compte de ses actes qu'à sa propre conscience. Nul n'a le droit de l'interroger, de le provoquer. Tant pis pour celle qu'il dédaigne, tant mieux pour celle qu'il distingue ! Question de chance.

Evidemment les victimes, malgré leur déception, n'ont pas recours au suicide. L'instinct de la conservation leur enjoint de ne pas abandonner ce bas monde, si méchant pourtant. Après avoir pesté contre la cruauté de ce que nous appelons le destin,

elles s'adaptent, selon la loi générale, aux conditions qui doivent désormais régenter leur vie.

La plupart, résignées, restent accrochées à leurs parents. Quelques-unes, libérées grâce à une fortune personnelle, s'arrangent un petit intérieur oti elles coulent des jours sans fièvre parmi les souvenirs du passé. D'autres, pourvues d'une intelligence plus vive, cherchent dans le travail un divertissement,et elles l'y trouvent au point de s'accommoder d'un état qui, en les affranchissant de la famille, les laisse libres de se vouer sans réserve à l'étude.

D'autres enfin se révoltent.

Elles se sentent jeunes, pleines d'entrain. L'homme n'a pas cru devoir les associer à son existence, eh bien! elles chercheront à connaître quand même les joies qui dépendent de lui, et puisque le moyen régulier — le mariage — est jugé impossible, elles passeront outre, elles rompront au besoin

toutes relations avec la société qui n'a pas tenu ses promesses, qui n'a pas récompensé leur soumission à ses lois, et qui maintenant leur demande des sacrifices au-dessus de leurs forces. Elles ont droit, comme tous les êtres, à l'épanouissement complet de leur personnalité. Elles y arriveront !

Alors, du moment qu'il ne s'agit plus de signer un engagement pour la vie entière, vous pensez si les scrupules masculins s'évanouissent. Désormais, les choses n'ont plus la même importance, et l'union libre — ce redoutable piège tendu par l'égoïsme de l'homme à la crédulité de la femme, — apparaît comme une solution facile. Entraînées dans l'aventure, ces déclassées sont perdues pour la société.

Les pauvres !

Elles ignorent en effet, ce qui les attend. Grisées par les délices de la minute présente, elles s'y abandonnent sans penser aux durs lendemains. Ces novices, promptes à croire

aa LA FEMME ET LA GUERRE

les bonnes paroles, n'ont pas assez vécu pour comprendre que si la loi impose le mariage, c'esk dans leur propre intérêt, afin de les sauver du danger. Elles appellent le mariage un préjugé et s'imaginent pouvoir s'en affranchir. Erreur ! C'est un acte de prévoyance, inspirée par la plus haute sagesse. La société connaît bien l'homme, puisqu'elle est son œuvre. Elle connaît son inconstance, sa légèreté...

Il n'importe. Qu'elles acceptent leur sort ou s'insurgent contre lui, qu'elles restent jusqu'à la fin de leurs jours dans leur milieu d'origine, ou qu'elles le quittent pour se composer une existence indépendante soumise à tous los risques, les unes et les autres sont des victimes. Elles ont manqué leur mission ici-bas, elles sont condamnées à vieillir seules.

Est-ce leur faute?

Non ! Toutes ont souhaité se marier, être mères. Elles ont suivi aveuglément les con-

seils de leurs parents, elles ont joué avec conviction leur rôle. Elles ne furent ni plus ni moins habiles que les rivales. Elles eurent moins de chance, simplement.

Est-ce la faute des parents ?

Non plusl ils se sont eux aussi conformés à la tradition, sans la discuter, ils ont traversé la série d'épreuves imposées par l'usage. Ils n'ont lésiné sur aucune dépense. Après avoir fait de leur enfant une demoiselle accomplie, au gcût du jour, ils l'ont menée dans les endroits consacrés, où se tiennent les acquéreurs éventuels. Pour les décider, ils avaient préparé dans l'ombre un sac plein d'écus. Eh bien, les écus ont été jugés insuffisants. Maintenant la demoiselle, graduellement éclipsée par le lot constamment renouvelé des candidates plus jeunes, a passé l'âge des exhibitions. Elle ne peut plus, décemment, concourir; l'instinct l'avertit qu'il faut renoncer. Elle ne sort plus, elle reste dans cette maison qu'elle

aurait dû quitter, auprès de ses parents désolés.

Ce n'est pas leur faute

C'est la faute de l'homme, qui se montre trop exigeant et se dérobe devant les responsabilités. La société a donc sa part dans ce fâcheux état de choses.

Adressons-nous aux parents, et parlons net.

Pourquoi prétendez-vous offrir des nonvaleurs à ceux qui ont de la valeur ?

Loin de moi l'intention de dénigrer vos filles. Parfaitement élevées, sérieuses sous leur apparence frivole, elles seront sans aucun doute des épouses accomplies, des mères incomparables. A bon droit vous pouvez vous enorgueillir de votre œuvre, parfaitement conforme à votre idéal.

En quoi consiste la valeur d'un être?

Certes, les principes forment la base même de la personnalité. Ils ne suffisent pas, cependant. Il faut leur superposer le talent, et encore est-il nécessaire de pouvoir échanger ce talent contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Car on n'a jamais vécu de l'air du temps, et ce n'est pas aujourd'hui qu'on inaugurera ce mode, reconnu impossible par nos sages et accommodants aïeux. Tant qu'il ne rapporte rien, le talent est un luxe, une bague au doigt, comme on dit. La valeur d'un individu c'est ce qu'il gagne. Ou si vous préférez, l'argent est la mesure de chacun. On « vaut » tant.

Ceci dit, quel genre d'hommes recherchent les parents ?

Ils tiennent le plus grand compte, certainement, des qualités morales, et c'est d'elles qu'ils s'informent avant d'ouvrir à l'inconnu l'accès de leur maison. Mais cette précaution préliminaire une fois prise, quel élément doivent-ils considérer ? La situation.

36 LA rEMMB ET LA GUERRE

Quand on dit qu'une jeune fille a fait un beau mariage, on n'entend point que son mari est intelligent ou distingué ou « bien » de sa personne, on entend qu'il détient une situation brillante. Et les grades, les titres, les décorations acquis au cours de la carrière n'ont en réalité d'intérêt que par le Burcroît de solde ou de profit attaché à leur posses-» sion.

Les parents évidemment offrent leur fille, pleine de qualités. Cependant, il lui en manque une, celle qui permet h un être de subvenir à ses propres besoins. On s'étonne que le futur mari ne se contente pas des attraits physiques et moraux qui constituent le charme souverain de la personnalité féminine. On s'étonne qu'il réclame, en plus, une dot. Ses prétentions, à dire vrai, sont parfaitement légitimes. Klles dénotent un sentiment des responsabilités qui devrait attirer la sympathie sur ce garçon avisé.

Sa situation, en ellet, lui appartient; elle

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est son œuvre, elle est appelée à augmenter ou à diminuer selon la façon dont il saura l'exploiter. En dépit de sa solidité, elle n'est pas à l'abri des surprises.

Or, la femme esl étrangère à ce passé de labeur. Ses vertus personnelles, si précieuses en soi, constituent matériellement un appoint nul. S'il demande une dot, c'est simplement pour posséder une réserve où il pourra puiser les fonds nécessaires à l'entretien de sa compagne — de son associée — laquelle ne lui apporte qu'une charge.

Il n'y a qu'à s'incliner devant ce raisonnement dont lajustesse n'est que trop évidente.

Aussi, pourquoi n'a-t-on pas armé la femme en vue de lui donner une valeur propre, de la rendre indépendante, c'est-à-dire maîtresse de son choix ? Comment a-t-on pu se tromper à ce point? Pourquoi i'humanilé, depuis des siècles, persévère-t-elle dans son erreur ?

Car tout le mal vienl de là, — de là seulement.

L'homme, au lieu d'aider la femme à se développer, à conquérir son droit personnel direct à la vie, s'est ingénié à la maintenir en tutelle, en esclavage, pour en faire un objet de luxe, une poupée, un être faible et frivole incapable de cheminer sans lui. La famille et le mari : voilà les deux seuls états qui lui soient permis ; et combien sont condamnées à vieillir dans le premier, faute d'avoir pu atteindre le second.

Car le second dépend de l'homme.

Certes, ce point de départ — la femme, plus délicate, plus fragile, ne doit pas travailler — a pu se justifier autrefois. Les sociétés primitives ont reconnu la nécessité de mettre à l'abri la mère, c'est-ù-dire la race, et de confier à l'homme, au guerrier, au chasseur, le soin périlleux de défendre, de nourrir la tribu menacée. C'est à cette précaution élémentaije, dont l'exemple est

partout dans la nature, que l'humanité doit sa durée. Oui, celaélait très beau, très noble, très généreux, que le mâle plus robuste assumât les peines et les risques de la lutte, tandis que reposait dans l'ombre, sur la couche préparée par ses mains rudes, la créature d'élection, au parler plus doux, au cœur plus tendre, à la chair plus blanche, qui portait dans ses flancs lourdsTavenir du monde. Mais les conditions ont changé. Celle que Renan appela si magnifiquement « l'ouvrière de vie », estime aujourd'hui cette tutelle humiliante. La lutte, toujours aussi âpre, sinon davantage, a changé de terrain et d'objet. La femme se sent capable d'y prendre part. Elle demande des armes pour s'en servir, le cas échéant, non pas contre l'homme — comme certains malintentionnés affectent de le croire — mais contre la vie, 011 elle veut conquérir une place à côté de celui dont elle ne veut plus dépendre, — même pour en être l'idole.

3o LA FEMME ET LA GUERRE

Que désire-t-elle ? Accomplir sa mission, simplement. Si le mariage était une institution obligatoire, comme le service militaire, et si chaque femme était assurée de trouver un défenseur, elle ne se plaindrait pas. On comprendrait alors qu'elle ne travaille pas, et tout en déplorant le danger d'un pareil système qui place entre les mains d'un seul le sort de la famille entière, on encouragerait la femme à profiler de la quiétude fournie par le travail du mari pour s'initier aux responsabilités que pourrait lui imposer sa disparition. Il n'y aurait que demi mal. L'homme, évidemment aurait tort quand même, il irait contre ses propres intérêts en maintenant dans une position subalterne un être capable de collaborer efficacement à l'œuvre commune. Il se priverait d'une force,

ou du moins ne l'utiliserait qu'à moitié

Or, le mariage n'est pas obligatoire.

Comment les choses se passent-elles ? En échange de la soumisssion exigée de la

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femme, lui offre-t-on la sécurité promise ? On dit constamment — et c'est un lieu commun répété à l'envi par les écrivains les plus considérables — on dit que la femme ne doit pas prétendre aux grands travaux, que son rôle, éminemment noble et sacré, est de se vouer corps et âme aux soins de l'intérieur et des enfants. Et les poètes ont célébré sur le mode lyrique la beauté de ce rôle, œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.

Certes l'intérieur, les enfants. Mais de qui cela dépend il ? De l'homme. Donne-t-il toujours ce trésor? Qu'il commence à l'assurer. Après, il aura le droit de l'en charger. Elle ne demande que cela. Le reste viendra ou ne viendra pas, qu'importe. Avec un tel point de départ, on peut aller loin.

L'homme ne veut pas que la femme travaille? Fort bien, qu'il travaille pour elle !

Or, nous constatons qu'il s'en soucie de moins en moins et nous voyons se développer parallèlement à la corporation mascu-

line de célibataires, une corporation féminine, laquelle n'accepte d'ailleurs le célibat que contrainte et forcée.

Ces non- valeurs, dont le nombre augmente sans cesse accroissent les charges des familles, donc du pays. Elles encombrent le <{ marché », répandent autour d'elles une atmosphère de tristesse et de découragement. Les parents se voient forcés d'assumer jusqu'à la fin de leur vie les lourdes responsabilités dont les aurait libérés le mariage de leur fille. La natalité, déjà faible, diminue.

Et c'est ainsi que les pays vont à la ruine.

La ruine !

Avant le brusque réveil de la guerre, certains esprits clairvoyants l'annonçaient. On les raillait, on taxait de puériles leurs craintes, on estimait vain les remèdes proposés, on caricaturait, on chansonnait ces braves

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gens acharnés à un problème insoluble. Les choses, évidemment, n'allaient pas fort, on sentait obscurément un malaise peser sur la- société, on savait qu'il restait bien des étapes à franchir avant d'atteindre la perfection. Mais on se répétait que la perfection n'est pas de ce monde, on se consolait en pensant qu'il vaut mieux regarder en bas qu'en haut, que le mal est nécessaire comme le bien, bref une foule d'arguments que les bons apôtres emploient pour endormir les souffrances des humbles. Et comme d'autre part la vie n'accorde jamais de répit, comme on n'avait pas assez de toute son activité, de tout son courage pour conquérir ou défendre sa place, on laissait aux oisifs le soin d'étudier et de discuter, on s'arrangeait, on s'installait dans son coin.

A quoi bon lutter contre le destin? Chacun de nous doit s'accommoder des conditions qui lui sont imposées. Il faut se faire une raison. C'est la sagesse populaire qui l'affirme,

et elle est bien placée pour le savoir. Et puis, malgré la rigueur des temps, les bons moments ne sont pas rares. On estlibre, on peut aller et venir sans contrainte, on a la liberté de conscience, la liberté de la presse, maintes libertés dont on ne se sert pas mais qu'on aime à proclamer. On a le droit de parler et de se taire, de montrer ses opinions sans risquer le bûcher ou l'écbafaud. Le monde appartient auxforts,qui savent oser. Que de conquêtes depuis les jours lointains où l'humanité, figée dans l'ignorance — dans « l'obscurantisme » — tremblait sous la menace du sabre ou du goupillon! Apparemnient elle est parvenue au stade suprême de son évolution. L'avenir ne saurait apporter que des améliorations de détail. L'essentiel est définitivement acquis. Pour le reste, que chacun tire parti, à son gré, des éléments dont il dispose. Le bonheur est un bien strictement personnel, sans rapport avec l'ordre social.

Certes, il est facile d'affirmer que la fatalité domine l'existence de tous les humains et que la femme est née pour obéir. Ce qui est sûr, c'est que depuis longtemps elle n'est pas, elle ne peut pas être heureuse, au fond, et cela parce qu'elle subit sa vie au lieu de la choisir.

Aujourd'hui, elle se rend compte que ses tristesses proviennent de l'homme, seul responsable des vices de l'organisation dont elle souffre — et qui est son œuvre. Parce qu'elle n'est pas assez jolie ou parce qu'elle est trop pauvre, elle doit renoncer à occuper une place comme ses camarades, renoncer à l'amour, aux joies divines de la maternité. Elle est réduite, ou bien à rester dans sa famille qui la garde par nécessité et lui en veut d'avoir trahi ses espoirs, ou bien à se laisser marier avec un inconnu qui la prendra surtout à cause de sa dot, ou bien à épouser l'élu, l'homme désintéressé mais de situation modeste, dont l'imprévoyance l'ex-

posera neuf fois sur dix à la catastrophe qui doit fatalement suivre sa disparition.

Et elle aura beau dire et beau faire, elle est désarmée.

Cette situation fâcheuse ne tient pas à la nature, nous le savons; elle est la conséquence logique du préjugé qui domine toute l'éducation bourgeoise : la femme n'est pas faite pour travailler! M

Depuis des siècles, la bourgeoisie vit sur cette idée que l'homme seul, l'être fort, doit pourvoir à l'entretien de la femme, l'être faible. Tous les emplois, toutes les places lui sont donc réservés. Il faut bien en effet lui permettre de remplir sa mission.

De ce principe absolu, intangible jusqu'à ce jour, on aurait pu conclure ceci : déchargée du soin de veiller sur sa propre personne, la femme devait demeurer à l'abri des res-

ponsabililés et ne connaître jamais que deux tutelles : la famille d'abord, et immédiatement après, automatiquement en quelque sorte, sans effort, sans à-coup, le mari. D'une maison à l'autre, un saut. L'enfant, du jour au lendemain, se muant en femme. C'était parfait.

Ce serait parfait si la réalité justifiait toujours ce calcul. Il s'en faut, malheureusement. Les parents sont hors de cause. Ils tiennent leurs engagements, ils les dépassent au besoin. L'auteur responsable de la crise, c'est le célibataire. Il tend de plus en plus à se dérober devant des obligations jugées trop lourdes, il préfère attendre la bonne « occasion ». Si elle ne se présente pas, tant pis. Tout, plutôt que la misère à deux.

Certains objecteront qu'il est un égoïste, guidé par l'intérêt, dépourvu de sentiments généreux. Les jeunes gens n'obéissent pas tous, grâce à Dieu, à des préoccupations si vulgaires. La race n'est pas éteinte, en notre

38 L\ FEftIME ET LA GUERRE

beau pays, des êtres nobles pour qui l'arg^ill pèse moins que l'amour. Une femme leur plaît, elle n'a pas de dot. Qu'importe, puisqu'ils l'aiment! On s'arrange toujours quand on possède cette richesse divine, inépuisable parce que constamment renouvelée aux sources de la vie.

Un homme qui iie se Vfind pas, c'est, par le ledips qui court, une manière de « héros ». On le cite en exemple. L'idée qu'il existe, perdus au milieu de la foule, des êtres pareils, entretient, justifie les espoirs des déshéritées. Il n'est pas une jeune fille qui ne se dise :

— Ah I si j'avais la chance !

Il faut être juste. Est-ce vraitnent une chance ? Supposez que le beau rêve se réalise. Certes, aucune arrière-pensée ne l'a guidé dans sort choix. Il a gâté, choyé sa' femme, il l'a entourée d'une atmosphère de tendresse, il lui a permis de savourer à loisir son bonheur, si rare. Et pourtant, ce

héros s'est engagé dans une voie bien dangereuse. Il a commis, sans le vouloir, une imprudence grave. Il a vécu au jour le jour, il n'a pas prévu qu'il pourrait disparaître brusquement, avant d'avoir assuré l'avenir de son petit monde confiant, il a pensé à tout — sauf à la mort. Et la mort, glorieuse certes mais prématurée, n'est, pas un événement rare à l'heure actuelle.

Le malin, lui, n'a pas voulu se lancer avant de posséder le viatique indispensable : la dot. Il vous répondra qu'il a fait son devoir en refusant d'associer à son existence une créature dont il redoutait de ne pouvoir assurer le bien-être. Et vous serez forcé d'approuver une altitude aussi sage, encore qu'elle soit plus souvent dictée au célibataire par le souci de faciliter son existence personnelle,plutôt que par le désir d'épargner à la femme les tourmentes de la gêne.

Qu'il se marie, qu'il garde intacte la dot et se contente du gain fourni par son tra*

vail, alors nous admirerons sans réserve son désintéressement.

Quoi qu'il en soit, les faits sont là. Le nombre des célibataires, — des inutiles, augmente de jour en jour.

Qui en souffre ? La femme.

En dehors de toute considération sentimentale, — elle n'est pas arrivée à l'âge du renoncement définitif sans avoir acquis une personnalité. Elle n'est plus une enfant. Si certaines illusions s'obstinent à ne pas mourir en son pauvre cœur meurtri, elle n'en est pas moins capable de voir, de comprendre. Elle se rend parfaitement compte du surcroît de charges qu'elle cause à sa famille — à son père. Elle l'aime, elle sait le mal qu'il s'est donné, le cher homme, pour la rendre heureuse, elle connaît maintenant ses angoisses si allègrement supportées.

LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 4l

Elle soupçonne, elle devine les choses, bien qu'on n'en parle jamais, bien qu'on évite les allusions au passé irrémédiablement aboli. Son père ! Elle aurait tant voulu qu'il se reposât enfin ! Après une vie déjà longue, exclusivement consacrée au travail, n'avaitil pas gagné le droit à la retraite ? Tout était prêt. Il n'attendait que son mariage pour savourer ce rêve, objet de ses plus lointaines convoitises.

Et il avait dû reculer l'heure, et à force de la reculer, elle n'était jamais venue — et elle ne viendrait jamais !

El cela, par sa faute, à elle. Si, au lieu d'une fille, il avait eu un garçon, il serait depuis longtemps au repos, et grand-père sans doute, heureux de ce petit monde turbulent qui égaierait sa vieillesse.

C'est vrai qu'il vieillit. Le chagrin, avec les années, cela compte double. Quand l'être humain parvient à un certain âge, il ne faut plus qu'il souffre — sous peine de

disparaître. Cette idée la remplit de terreur. Elle est jeuhé, elle est appelée normalement à lui survivre. Alors, que sera 1 avenir ?

Le vieillard, de son côté, souffre d'assister impuissant au drame douloureux dont le dénouement approche et se précise. Bientôt il lui faudra partir, abandonner cet être sans défense qui n'a pas demandé à vivre et dont il est — pour combien de temps encore ? — le seul appui. Il se reproche d'avoir maladroitement rempli sa tâche. En travaillant davantage, en orientant ses efforts dans une direction différente, qui sait s'il n'aurait pas réussi. Comment font les autres ? Vraiment il ne méritait pas un si triste sort.

Il a été jeune, il a aimé, à son époque, comme chacun, le théâtre, la campagtie, la lecture , il aurait pu collectionner des livres ou des tableaux. Dès le début de son mariage, les affaires s'étaient montrées brillantes, elles promettaient au jeune couple

un avenir rempli de félicités. Certes, s'ils n'avaient pas eu d'enfants, ils auraient pu se passer maintes fantaisies. Avec quelle allégresse pourtant n'avaient-ils pas salué la naissance de leur fille ! En voilà une qui serait heureuse dans la vie I Rien ne iaaanquerait à ce petit être si tendre, si aimant. Le théâtre, les voyages, les livres, au diable ces futilités ! C'est bon pour remplir l'existence de ceux qui n'ont rien d'autre à y mettre. Une seule chose importait : travailler en vue d'assurer le bonheur du cher trésor, dont TatTection paierait au centuple tous les sacrifices.

Et c'est à ce navrant résultat que tant d'efforts avaieut abouti... Pauvre enfant!

Comment s'en étonner, avec un point de départ aussi faux ! Désarmée, privée de moyen d'action direct, la jeune fille doit fatalement subir le sort que lui impose l'homme. Pareille à la balle élastique qu'on se rejette de mains en mains, elle n'est animée d'aucun

mouvement propre, elle ne peut que recevoir les meurtrissures, et retombe dès qu'on cesse de la lancer.

Considérez donc les trois personnages symboliques qui résument la société : le père, la fille, le célibataire. Et demandezvous lequel des trois se tire indemne.

C'est le célibataire, celui qui n'écoute que son égoïsme et ne veut pas se risquer sans être sûr d'un large dédommagement. Il est seul, délié de toute responsabilité, libre de suivre ses caprices qui ne sont pas toujours sans danger — pour les autres. 11 dispose pleinement de son gain, qu'il ne doit partager avec personne. Il vil, il se laisse vivre, il prend son plaisir où il le trouve, c'esl-àdire un peu partout. Cela est parfailement admis. La société, loin de regarder d'un œil sévère cel indépendant qui se dérobe à son

devoir, a des trésors d'indulgence pour, l'égoiste dont elle s'efforcepar mille gâteries de provoquer l'adhésion. Allons, qu'il accepte gentiment la douce violence. On s'occupe d'ailleurs de son avenir. Une gentille petite femme bien douce, bien insignifiante, suffisamment pourvue du nécessaire — et qui l'attend !

Comment ne serait-il pas encouragé dans son attitude quand il voit ce qui se passe autour de lui ?

Le père de famille est son semblable. Seulement il ne s'est pas borné à regarder la vie, à y jouer un petit rôle, en amateur. Il s'est pris au sérieux, il est allé au-devant des responsabilités, il a consenti une foule de sacrifices. Eh bien, quelle récompense a-t-il reçue en échange ? Rien que des ennuis, des lracas, des déceptions, des angoisses. Après une vie gâchée par l'inquiélude, la perspective d'être condamné au travail jusqu'à son dernier souffle, la

crainte de quitter ce monde en laissant derrière lui dans l'abandon et mêqie dans la gêne sa pauvre fîlle dont il se reproche d'avoir brisé le rêve. Et l'on dit que la vertu est toujours récompensée !

Ah, le célibataire a beau jeu de comparer gon sort avec celui de ce régulier, victime des « préjugés bourgeois ». Lui, ne s'est laissé convaincre ni par les raisonnements, ni par les prières, ni par l'appel aux sentiments. Il s'est soigneusement gardé des emballements dans un sens ou dans l'autre. Il s'est montré aussi défiant devant la beauté sans dot que devant la dot sans beauté. Il n'a point pris parti.

Un lâche, un traître, qui se dérobe devant le devoir ?

Non, un malin, un sage qui redoute les complications et préfère vivre tranquille, quitte au besoin, à prendre la femme des autres

Quant à la fille, à quoi bon insister sur la

tristesse de sa condition ? Elle aurait voulu remplir sa mission, elle apportait à cette tâche sublime et douce la foi véhémente de sa jeunesse remplie des plus belles illusions; et elle se trouve le plus souvent prise entre la souffrance du vieux père qui bientôt lalaissera seule et l'indifférence du prétendant circonspect, qui la repousse. Et la souffrance du père ira en augmentant, car les années qui s'accumulent, à mesure qu'elles le rapprochent de la tombe, diminuent les chances de sa pauvre enfant, peu à peu réduite au renoncement complet. Les prétendants en effet s'éloignent, ils ne s'arrêtent plus, ils passent comme des ombres sans détourner la tête devant cette loque physique et morale, naguère créature charmante pleine de force et de santé, et qui demandait simplement à vivre.

Ce tableau n'est pas noirci pour les besoins de la cause. Combien de victimes, résignées en apparence, déplorent l'erreur

de l'éducation qui les livre sans armes aux dangers d'une lutte de plus en plus difficile ! On ne les connaît pas, on les coudoie sans savoir. Elles ne brandissent pas l'étendard de la révolte, elles ne donnent pas à leurs plaintes une forme collective. Chacune se dit : « Pas de chance ! Je n'étais pas inférieure aux autres qui ont réussi pourtant. Il m'a manqué un rien, que j'ignore. Pas de chance ! »

Et elle lève les yeux au ciel, s'en prend au Destin, qui n'en peut mais.

Le Destin, quelle conception vague et erronée, quel mot vide de sens, dangereux, qui ne recouvre que le néant! Si le Destin pouvait enfin parler, s'il lui disait que la cause de son infortune est là, toute proche, au sein de sa propre famille, s'il lui disait cela, le croirait-elle? S'il lui disait : « Ce n'est pas la société qui est coupable, ce sont tes parents, tes bons et chers parents dont tu es le trésor le plus précieux. Ils s'imagi-

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nent avoir agi à Ion égard selon la raison, ils n'ont obéi qu'à une tradition stupide. Ils se sont trompés. »

Si le Destin lui disait cela, le comprendrait-elle? Son éducation ne l'a pas préparée à comprendre des vérités aussi directes, aussi opposées aux idées reçues. Elle aurait peur, elle n'écouterait pas la voix rude, elle ne croirait pas.

Et pourtant...

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