CHAPITRE DEUXIÈME
Pourtant, cette situation lamentable, toutes ne Pont pas acceptée. Certaines ont protesté, autrement que par des larmes ou des paroles, contre celte injustice. Le mouvement féministe en est la preuve. Ce livre serait incomplet si nous négligions d'en fixer Pesprit, d'en indiquer les résultats déjà si féconds, d'en saluer Pavenir brillant, durable, indissolublement lié désormais à Pavenir môme de l'humanité.
Qu'on ne se méprenne pas. Nous n'entendons point parler de l'agitation puérile, sinon criminelle, entretenue hier encore
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autour de la plus légitime des causes par quelques énergumènes et qui a rendu le féminisme suspect aux hommes, généralement indiflérents ou sceptiques. 11 s'agit bien de ces histoires, oubliées aujourd'hui! A côté de ces professionnelles qui pérorent, discutent, écrivent et fatiguent l'attention du public par des revendications, justes peutêtre mais présentées sans méthode et sur un ton agressif qui les condamne d'avance à l'insuccès, à côté de ces apôtres sans cesse aux agueis dont la prose s'épanche volontiers dans les journaux, au-dessus de leurs portraits, et qui sont un peu là, et qui montent la garde et qui veillent; à côté, il y a des femmes qui, le plus simplement du monde, sans prendre l'univers à témoin, sans demander la permission, travaillent pour se rendre indépendantes et se créer une situation.
On ne les voit pas, elles ne forment aucun groupe, aucune ligue, elles ne revendiquent
rien, elles se gardent de réclamer quoi que ce soit des pouvoirs publics qu'elles savent être les serviteurs, non les guides de l'opinion, — souveraine en France. Elles profitent des rares faveurs que la société a daigné leur accorder, non sans noauvaise grâce, et cherchent à gagner, au liou du droit vain d'élire des politiciens qui les laisseront mourir de faim, le droit utile d'exercer une profession qui les nourrira.
Ce mouvement ne pouvait naître en France, pays aimable, pondéré, trop étroitement attaché à ses traditions et plus soucieux d'aflirmer ses libertés que de les utiliser.
La bourgeoisie, en effet, ne s'est pas contentée d'emprunter à la haute société ses méthodes d'éducation, elle les a faites siennes^ elle les a érigées en principes, devenus à la longue l'armature même de sa mentalité. Pour s'épargner la peine de discuter, de perdre dans des recherches constam-
ment renouvelées un temps qui doit être exclusivement consacré à la lutte, pour se reconnaître au milieu du chaos, pour avoir une réponse toute prête aux innombrables problèmes qui se posent devant la conscience, sans cesse élargie, de l'humanité, elle a été amenée par un besoin très légitime de simplification, à transformer en dogmes intangibles les formules essentielles, strictement nécessaires aux besoins généraux.
Ces formules, la grande majorité les accepte comme l'expression même d'une vérité consacrée par l'âge, donc doublement sacrée, cependant qu'une poignée de malins se servent de leur prestige, habilement rafraîchi, et s'instituent les gardiens, grassement rémunérés, d'une tradition dont ils connaissent, l'ayant personnellement éprouvé dans leur sous-préfecture, le pouvoir sur la masse. Quant aux esprits clairvoyants qui n'appartiennent ni au troupeau des menés ni à la
bande des meneurs et qui ne sont pas dupes, comment se retrouver dans la foule, comment faire entendre leur voix, où puiser l'autorité nécessaire pour forcer les intéressés à soigner eux-mêmes les maux dont ils sont les auteurs, au lieu de demander des remèdes à ceux qui ont toutes les raisons de prolonger un pareil état de choses.
Et si l'on considère que la France est le pays le plus favorisé sous tous les rapports, qu'on y coule des jours faciles au milieu du peuple qui passe à bon droit pour le plus policé, le plus accueillant de l'univers, vous comprendrez que le mouvement d'émancipation, fait du mécontentement — le progrès est l'œuvre des mécontents — ne pouvait partir de ce sol privilégié.
Les états Scandinaves, la Russie, la Pologne, la Roumanie, les états balkaniques ont donné
l'exemple. C'est là que la femme a pris d'abord goût aux éludes et a commencé à poursuivre certaines carrières libérales.
En Russie notamment — car il faut se borner et nous n'avons pas entrepris d'écrire ici l'histoire du féminisme — le mouvement, bientôt généralisé, a été provoqué par la siluc^lion économique de la bourgeoisie. Ce qui prouve, soit dit en passant^ que tous les problèmes, sans exception, se ramènent à une question purement économique.
Or, la bourgeoisie n'est pas riche, les fonctionnaires sont en peine de tenir leur rang avec leurs maigres appointements. Et les enfants sont nombreux.
Ces braves gens adorent les enfants. Ils ne sont pas comme nous, qui avons peur ; ils envisagent sans eifroi les charges qui en résulteront. Ils considèrent les enfants coçame ia suprême, l'unique récompense en ce monde. Seulement, le chef de famille sait que ce bonheur se paie et qu'il devra, pour concilier
ses désirs personnels avec les nécessités de l'existence, opter entre deux solutions:
renoncer à la joie de nombreux enfants afin d'accomplir largement son devoir envers ceux que les moyens permettent d'élever sans se priver, ce qui est la mode française ; — ou bien s'abandonner complètement à cette indicible félicité, mais alors en se condamnant allègrement à en acquitter la rançon.
Il adopte la seconde altitude, la seule qui puisse satisfaire son besoin de tendresse.
Certes, il y aura des moments bien durs, surtout au début, quand il s'agira d'entretenir ce petit monde avec des ressources presque nulles. Du moins, on ne s'endormira pas dans la molle et déprimante quiétude du bien-être. Enfin, on peut se donner du mal quand on est sûr d'être payé au centuple.
Car ce n'est pas pour amasser une dot à sa fille et la garder sous son toit comme une
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poupée jusqu'à l'arrivée du mari attendu, que le père va se vouer aux plus dures privations. S'il agissait ainsi, il reculerait aussitôt devant la charge, manifestement trop lourde, d'une nombreuse famille. Sa méthode est plus logique et plus sage: il ne distingue en aucune façon entre les garçons et les filles, leur inculque le même idéal, les pousse dans la même direction, c'est à-dire vers une profession qui leur conférera aux uns et aux autres le bien le plus précieux, origine de tous les biens que l'être humain peut convoiter et posséder en ce monde : l'indépendance. Dans ces conditions, que risque-t-il, puisqu'il est sûr de n'avoir pas de non-valeurs ?
Et ne le félicitez pas. Il vous répondra qu'il fait ainsi le meilleur des placements.
Le premier soin des enfants mis en possession d'une arme parla sagesse paternelle, sera en effet de venir en aide à ceux qui leur ont permis de s'élever. L'esprit de famille,
l'esprit de sacrifice, inspirent ici tous les actes. Il n'y a pas d'âge qui tienne quand on veut se rendre libre, payer sa dette. Aussi voit-on communément des gamines de douze ans sachant à peine tenir une plume entre leurs petits doigts, utiliser déjà les rudiments des connaissances déposées dans leur cerveau pour donner des leçons à leurs camarades plus jeunes ou moins douées.
Il n'est pas de spectacle plus émouvant que celui de ces enfants sérieuses et fluettes, dérobant les quelques moments de récréalion afin de gagner les quelques sous supplémentaires qui leur permettront d'assurer la nourriture spirituelle ou plus simplement, hélas, la nourriture. Quelle tâche excédera plus tard les forces de ces apprenties, déjà maîtresses el qui, à l'âge où il est si difficile d'apprendre, c'est-à-dire d'assimiler, savenl déjà enseigner, c'est-à-dire recréer en soi pour la projeter au dehors sous une forme universellement perceptible, la substance des
enseignements reçus? Aussi quelle généreuse émulation dans les lycées, les gymnases ! Comme elles se hâtent, comme elles s'acharnent ! Ne faut-il pas venir au secours des parents qui vieillissent, se consacrer à l'éducation des petits frères, des petites sœurs qui s'impatientent ?
Et le but, à mesure qu'il grandit, se précise. Comme il est loin encore, mais qu'il se rapproche ! Elles ne se font aucune illusion sur les difficultés qui les guettent. Car il n'est plus possible de compter sur la famille, arrivée à l'extrême limite des dépenses. Maintenant, l'heure est venue d'aborder des études plus élevées, Il est nécessaire pour les entreprendre de réunir une grosse somme. On la possède, puisqu'on l'a lentement amassée grâce à des leçons, des traductions, maints travaux.
Et puis il faudra partir, les écoles supérieures ne se trouvant que dans quelques grandes villes. Partir 1 Quitter la maison
6o LA FEMME ET LA GUERRE
paternelle si intime, si chaude, si pleine de doux souvenirs, quitter les êtres chers, les seuls qu'on ait approchés au cours de celle existence laborieuse et pure. Et cela juste au moment oti l'on commence à comprendre, à sentir, au moment oi^ chez tous les êtres de celte nature qu'on devine sans la connaître, le cœur s'ouvre eux enchantements de la vie ! C'est vrai qu'avec un ruban au chapeau, une fleur dans les cheveux, on a la mine la plus avenante du monde, c'est vrai qu'il ferait bon d'errer sous les arbres, un livre à la main, c'est vrai qu'on pourrait se détendre un peu, déposer le fardeau !
Mais quoi, rester ici, lâchement, alors qu'on sait déjà tant de choses, alors qu'il y a tant de choses à savoir ! Rester ici et attendre ! Qui? Partir, ce n'est rien quand il s'agit de faire sa vie. Entendez-bien : faire sa vie, la façonner à son gré, la perfectionner, la rendre de plus en plus conforme h son idéal, l'anoblir, la purifier, « faire »> sa vie au lieu
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de l'accepler toute faite, comme les résignées. Comment hésiter ?
Aussi, quelle récompense se préparent les parents! Ils auraient pu, n'écoutant que leur égoïsme, garder leur progéniture au foyer de misère, la condamner aux mensonges, aux artifices, à tous les tristes subterfuges que les pauvres honteux croient devoir employer pour jeter un voile sur leur détresse. Us ont eu confiance, ils ont consenti à l'arrachement cruel, ils ont laissé partir au loin, dans un pays inconnu, avec quelques sous en poche, riche seulement d'une instruction manifestement insuffisante pour le nouveau champ de bataille, celle qui théoriquement, d'après la tradition bourgeoise, aurait dû rester là pour les aider, les soigner, les remercier des sacrifices, en attendant son mariage avec un bon jeune homme, choisi par eux.
Au loin, dans un pays inconnu I Celte perspective qui troublerait une âme moins
bien trempée, l'enchante et l'exalte. Il lui tarde d'affronter les obstacles. Ils sont plus durs encore qu'on ne pensait. Un à un cependant elle les a surmontés.
Ce fut rude cette arrivée en France, dans ce terrible et charmant Paris qui impressionne les provinciaux, ces premiers pas au milieu de cette population alerte, vive, rieuse, qui parle — et avec quel entrain ! — un langage qu'on ne comprend pas et qui est le plus subtil, le plus nuancé du monde. Il a fallu d'abord abdiquer la fausse honte delà pauvreté, travailler de ses doigts comme une ouvrière, descendre aux besognes les plus humbles, entrer en contact avec le peuple, se loger, se nourrir, s'habiller comme lui. H a fallu travailler dans une chambre sans feu, sous les toits, préparer soi-môme sur un réchaud le maigre repas, chercher au dohorsdes travaux pour arriver à payer les inscriptions.
Ainsi, rognant sur la nourriture et le
chauffage, se privant du strict nécessaire, ayant froid, ayant faim, ignorant tout de ce grand Paris où l'on s'amuse, où l'on se ruine, où l'on se tue, parmi les reines du théâtre et de la mode, et les courtisanes dont on admire les bijoux, simple en sa mise et en ses discours, aimée de tous ceux qui l'approchaient, soutenue par sa foi, par l'atmosphère amicale créée autour de sa chambrette grâce aux camarades promptes à se grouper, elle a pu conquérir un à un lentement, sûrement ses diplômes, — et s'installer.
S'installer, on conçoit ce que signifie ce mot magique pour cette vaillante qui a trouvé le moyen de s'entretenir et de poursuivre ses éludes sans coûter un sou à ses parents, et qui possède officiellement l'arme forgée pair ses propres mains. Que sa situalion soit plus ou moins brillante, que lui importe; elle a une base, un point d'appui, elle ne dépend désormais de personne. Et
bientôt c'est elle qui aura la satisfaction de venir en aide à ceux qui sont restés là-bas.
Que la France ait bénéficié de ce mouvement, cela s'explique. La France est, de tous les pays, le plus accueillant, le plus aimable et, necraignons pas de le dire, le plus digne d'être aimé. C'est donc elle qui reçut l'élite de cette jeunesse ardente et calme, c'est elle qui leur fournit les éléments de sa culture lumineuse et délicate, profonde et nuancée, de sa culture qui est, purement et simplement, — la culture.
Certains esprits étroits ont qualifié d'invasion cet empressement, très flatteur au contraire. Ils ont tort. Celles qui retournent dans leur pays pour y exercer la profession apprise dans le nôtre, y emportent, avec nos métbodes, le rayonnement de notre génie. Elle lui font ainsi la propagande la plus
chaude, la plus efficace, parce que la plus solidement documentée.
Quant à celles qui sont restées fixées dans leur patrie intellectuelle, devenue souvent leur vraie patrie, elles ont su conquérir des situations de premier ordre et s'imposer au respect et à l'admiration du public, surpris d'abord, reconnaissant ensuite. Leur exemple n'a pas été sans inUuencer bien des indécises, arrêtées par la crainte devant le seuil, jugé à tort infranchissable.
En France, au début, il entrait beaucoup de curiosité dans l'accueil fait aux premières doctoresses, aux premières avocates. Ces sujets exceptionnellement doués, dont le nombre restreint ne semblait pas devoir augmenter au point de constituer une concurrence devinrent rapidement des personnalités d'un genre particulier, nouveau. On les couvrit de fleurs, on publia leurs portraits, leurs biographies. C'était une manière de cadeau, de prime offerte par Thomme à la
femme laborieuse qui avait eu le courage de renoncer aux amusements frivoles de son sexe pour plonger ses jolis yeux dans de vieux grimoires et qui préférait h la poudre la poussière des bibliothèque?.
L'équipe ne comptait que de rares unités, dix, quinze, vin^t. On connaissait leurs noms et les journaux, à rafTûl d'actualités sensationnelles, recueillaient leurs propos, agrémentés de réflexions aimables, conformément à la vieille politesse française.
On se disait : « Cela leur fera tant de plaisir à ces avocates, à ces doctoresses, et cela est sans aucune importance. Elles arrivent de là-bas, du fond des steppes, elles ont peiné pour conquérir des diplômes que la galanterie de leurs maîtres leur a sans doute rendus faciles. Elles méritent d'être encouragées, ces enfants sages, de figurer au tableau d'honneur, au palmarès de la célébrité, à côté des« hommes du jour •». Demain, l'actualité nous enverra autre chose, qui corsera l'affi-
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che. Profitons-en pendant que la mode est de ce côté. D'ailleurs nous ne sommes pas dupes. Pensez-vous que ces élues vont exercer la profession dont leur parchemin leur ouvre l'accès ? Allons donc 1 KUes vont, tout simplement, comme les autres, chercher un mari, trouvé beaucoup plus rapidement à cause du bruit fait autour de l'héroïne ; elles redeviendront ce qu'elles cessèrent d'être par calcul — des femmes comme les autres, des femmes comme nous les aimons. Elles enverront promener la loque et le rabat, iront dans les grands magasins, arriveront en retard aux rendez-vous et débineront les petites amies; ou, pour parler sérieusement, elless'occuperont de l'intérieur et des enfants. C'est le rôle de la femme. Et s'il y a un pays au monde qui n'aimerait pas lui voir tenir un emploi dilTérent, c'est bien la France, - la France, pays de clarté, d'harmonie, de goût, — la patrie de Voltaire — qui répudie toutes les excentricités et veut que
chacun reste à sa place. D'ailleurs ceci n'est qu'une mode exolique, bonne pour les étrangères. Elle passera vite, sans jamais atteindre les françaises. »
On ajoutait :
« La française, la parisienne — car toute française est aujourd'hui, par définition, parisienne n'est pas faite pour étudier, elle est faite pour plaire. Là est son vrai domaine. Ne comptez donc pas qu'elle consente à troquer sa vie facile et oisive, adonnée aux soins charmants de la coquetterie, contre une vie rude, simple, dépourvue d'agréments, et fatigante. Adressez-vous en face. C'est une petite reine, et les reines ne travaillent pas; elles attendent en rêvant le prince charmant, qui est beau et riche.... C'est aussi une enfant. Comment sa fragile vertu, arrachée à la surveillance d'une mère arrêtée net au seuil de l'hôpital ou de la faculté, s'accommoderait-elle du contact avec les étudiants, des garçons justement considérés
comme dangereux? En théorie, tout cela est fort bien. En pratique il y a trop d'obstacles. Chaque race a son tempéramenî. La nôtre est ainsi faite. Brisons-là et cherchons ailleurs ».
Eh bien! le boulevard se trompait, comme les salons; journalistes et psychologues recevaient des événements un démenti formel.
En effet, il s'est trouvé que, depuis quelques années, les françaises ont commencé à suivre le bienfaisant exemple. La première partie de leur tâche fut la plus dure : convaincre les parents, qui avaient peur, qui n'osaient pas. Une fois le précieux consentement obtenu, le reste alla de soi-même. Ne profitaient-elles point des avantages que leur donnaient des études entreprises dans leur propre pays, à proximité de la famille, sous la direction de maîtres éminenls ?
70 LA FKMME ET LA GUEHHK
Ainsi le nombre s'accrott de jour en jour des jeunes filles qui veulent a'alîranchir et qui préfèrent affronter les difficultés de la lutte, plutôt que de rester engourdies dans la torpeur de l'oisiveté en attendant le mari.
Leur zèle est suspect, dira-t-on, il manque du désintéressement qui seul anoblit. Au fond, le mariage reste la grande, l'unique affaire.
Eh bien ! n'est-ce pas la meilleure preuve qu'elles honorent celte institution, puisqu'elles se donnent tant de mal et s'exposent à de telles fatigues pour connaître sa douceur? Au lieu de guetter l'homme, elles cherchent par le travail à se rendre dignes de lui, à s'élever. Au lieu d'émouvoir ses sens, elles s'efforcent de capter son esprit. Elles renoncent à toutes les supériorités que leur conèrenlles multiples artifices delà coquetterie, elles se présentent à lui simplement, sur son propre terrain où il règne seul, depuis des siècles. Ainsi, le maître n'aura plus
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besoin de se baisser, puisqu'ils seront sur le même niveau, — ni de lui parler comme à une enfant, puisqu'elle sera une femme — ni de la guider comme une aveugle, puisqu'elle y verra clair. — Le maître aura enfin quelqu'un « avec qui causer », quelqu'un qui pourra le suivre dans le domaine des hautes spéculations intellectuelles où il se désolait d'être réduit, par sa supériorité, à évoluer seul ; quelqu'un qui ne le ruinera pas en toilettes, qui ne l'agacera point par ses bavardages, ses papotages, ses enfantillages, et qui, capable de le conseiller, de se substituer à lui au besoin, sera la compagne idéale à travers les obstacles de la vie, abordés ensemble, d'un même élan.
De quoi se plaindrait-il ?
Ce rêve, la majorité le considérait hier encore comme une séduisante mais combien
dangereuse utopie. Seule une élite devait, d'après l'opinion moyenne, se hasarder dans une voie semée d'embûches et d'ailleurs contraire au « génie féminin ». L'excès en tout est un défaut. Pour quelques virtuoses qui, douées d'une intelligence virile et exemptes de préjugés, pouvaient, au prix d'efforts et de concessions pénibles, réussir à s'imposer dans un monde où les bonnes places sont occupées par les hommes,combien d'autres, victimes de leurs illusions, succomberont sur la route trop longue, trop dure? Ne vaut-il pas mieux, plutôt que d'exposer des enfants à de tels risques, s'accommoder de la situation présente, acceptable en somme puisque acceptée depuis si longtemps?
La guerre va transformer en réalité ce qui n'était qu'une chimère, et la minorité d'aujourd'hui deviendra la majorité de demain.