Le Socialisme
Le socialisme : un fait historique ; ses origines et son but. — Le socialisme et le droit des femmes. — Le socialisme : une foi nouvelle, un droit nouveau.
Le socialisme est un fait historique, un fait cosmopolite et international qui s'impose de jour en jour davantage, partout et malgré tout. Mais qu'est-ce que le socialisme, d'où provient-il, et que veut-il?
Né de la Révolution, le socialisme est une révolte. S'attaquant à l'ensemble des institutions fondamentales de la société, c'est une doctrine de réorganisation, un programme de réformes sociales, plus ou moins solidaires les unes des autres. C'est même, à certains égards, une religion nouvelle. « Le socialisme reprend en sous-œuvre toutes les grandes questions relatives à l'existence de l'homme, à ses rapports avec Dieu, ses semblables et la nature. Il n'accepte aucune des solutions admises jusqu'ici. Il prétend réformer toutes les lois de l'existence de l'humanité, changer les conditions de son développement, substituer à ses anciennes croyances d'autres croyances, à son droit un autre droit, à sa morale une autre morale. Il est donc une religion *. »
Le socialisme, avons-nous dit, est né de la Révolution. C'est donc un fait moderne, essentiellement moderne; et « chercher dans l'antiquité la source première des théories
* Alfred Sudre, Histoire du communisme, p. 444.
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socialistes » ne peut avoir pour rèsuUal que d'aboutir à une confusion d'idées. Entre le communisme de Lacédémone ou celui de Platon, qui voit dans TEtat le souverain but^ et le socialisme contemporain qui fait de TEtat le grand moyen, il y a toute la distance qui sépare l'absolutisme de la liberté.
C'est pour Vindividu, ses droits et son affranchisse* ment, que lutte le socialisme. « Le but du développement humanitaire, dit Bebel, doit être de fonder la plus haute liberté de l'individu et son perfectionnement sur le plus grand bien-être de tous, ainsi que sur une égalité parfaite des droits et des devoirs. La réalisation de ce but, inaugurant une ère nouvelle et un monde nouveau, constituera l'accomplissement du socialisme ^ »
Mais comment réaliser ce but ? — Chez les animaux, en dehors de la société familiale où les parents prennent soin de leurs petits, aussi longtemps que ces derniers sont absolument incapables de se suffire à eux-mêmes, chez les animaux, pas de société proprement dite ; à chacun de se tirer d'affaire : les plus forts et les plus habiles arrivent à leurs fins, tandis que le reste succombe dans la lutte pour l'existence. Au sein de l'espèce humaine, il ne doit pas en être ainsi. La société a le devoir d'intervenir. « Tu dois)>, lui dit le socialisme, et cet « impératif catégorique )> devient le point central de tout le système. Du moment où l'individu ne peut atteindre, par ses propres efforts, à la réalisation de sa destinée et ré-
* A. Bebel, Die Frau und der Sodalismus^ p. 178.
clame l'assistance de la société, c'est à l'Etat d'y pourvoir ou d'y contribuer. L'Etat, en effet, n'a pas d'autre raison d'être. C'est à lui de protéger les faibles et les petits, c'est à lui d'organiser la justice dans les rapports interhumains y point de vue bien autrement moral que celui du soi-disant « libéralisme » où, suivant une expression empruntée à Bossuet, « tout est en proie »^
Sans perdre son caractère de foi nouvelle, « grande religion de l'bumanilé, remplaçant les religions ultraterrestres 2, » le socialisme d'aujourd'hui n'est plus ce qu'il était en 1830 et 1848. Plus positif, il s'est précisé, les différentes parties du « problème social » ayant été mieux délimitées.
Cependant la question du droit des femmes, qui seule doit nous occuper ici, se trouve déjà formulée d'une manière assez précise dans le programme adressé par les saint-simoniens, en 1830, à la chambre des députés. « Le christianisme, y est-il dit, a tiré les femmes de la servitude, mais il les a condamnées pourtant à la subalternité, et partout dans l'Europe chrétienne nous les voyons encore frappées d'interdiction religieuse, politique et sociale. Les saint-simoniens viennent annoncer leur affranchissement définitif, leur complète émancipation, mais sans prétendre pour cela abolir la sainte loi du mariage, proclamée par le christianisme ; ils viennent, au
* Voy. De Laveleye, Le socialisme contemporain, p. 30.
* B. Malon, Exposé des écoles socialistes françaises, p. 288.
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contraire, poar accomplir celte loi, pour lui donner une sanction nouvelle, pour ajouter à la puissance et à Tin^ violabilité de l'union qu'elle consacre. Ils demandent, comme les chrétiens, qu'un seul homme soit uni à une seule femme ; mais ils enseignent que l'épouse doit de* venir l'égale de l'époux*...»
Dés lors, le droit des femmes fait partie intégrante de» réclamations sociales et figure à l'ordre du jour de tous les programmes. — Mentionnons les écrits de M. Bebel, député socialiste au parlement de l'empire d'Allemagne, l'un des chefs du parti. « Le socialisme, dit-il, est le seul état social qui ne connaisse ni maîtres ni sujets, pas plus dans le domaine politique, économique et religieux que dans celui des relations entre les sexes. C'est là seulement que la femme, comme tous les opprimés, peut espérer d'atteindre à la plénitude de ses droits humains... Il est deux classes de la société contemporaine qui ont un intérêt tout spécial à contribuer à l'avènement du socialisme ; à sa* voir: les prolétaires et les femmes^ » — Et M. Malon, résumant les tendances de l'Inlernationale, nous dit^ que « les fondateurs et adhérents de cette grande personnification du socialisme reconnaissent l'égalité de droit pour la femme, d'abord comme une œuvre de justice, ensuite comme cause de moralité plus élevée, de dignité
* Voy. Fouillée, Histoire de la philosophie, p. 429. •A. Bebel, Ueber die gegentvàrtige und kiinftige Stellung der Frau. — Voy. encore, du même auteur. Die Frau und der Socialismus, »B. Malon, op. cit., p. 287.
plus grande et de perfectionnement plus rapide pour la famille humaine. )>
Les récents congrès ouvriers ne tiennent pas un autre langage. Le Congrès ouvrier socialiste de Marseille (1879), « partant du principe de l'égalité absolue des deux sexes, reconnaît aux femmes les mêmes droits sociaux et politiques qu'aux hommes*. » Le Congrès ouvrier collectiviste révolutionnairCj tenu à Paris (en juillet 1880), réclame « Tégalité politique et civile, Tégalité des salaires, Tégalité de l'instruction à tous les degrés, Tégalité d'éducation, enfin régalité complète et immédiate pour les deux sexes ^. y> Le Congrès ouvrier socialiste du Havre (1880), plus explicite encore, vote une série de résolutions se rattachant à la question des femmes : « Le congrès demande pour les femmes les mêmes droits civils que pour les hommes, les droits politiques étant reconnus comme droits, mais limités pendant une période consacrée à l'éducation politique des femmes, éducation que la législation devra développer. — Il réclame un droit entier au salaire, d'après la formule : à travail égal, salaire égal à celui des hommes. — Les femmes auront voix consultative et délibéralive dans le conseil communal pour tout ce qui concerne les questions d'éducation et d'instruction. — Le congrès veut la suppression immédiate de la police des mœurs comme étant une institution barbare et immorale ^. ^
* Voy. E. DE GiRARDiN, Uégalc de l'homme, p. 101.
* Voy. Le droit des femmes^ sept. 1880.
* Voy. Le droit des femmes, janv. 1881.
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* Quant à cette dernière institution, le nec 'plus ultra de la corruption et de Tiniquité, les socialistes de tous pays et de toutes nuances n'ont pas deux manières d'en juger. On peut voir dans les actes des Congrès tenus à Genève, à Gênes et à Neuchâtel par la « Fédération pour Tabolition de la prostitution », le nombre prodigieux de sociétés ouvrières qui ont adhéré au principe de justice représenté par cette grande association, fondée en 1869 par M"** Joséphine Butler de Liverpool *.
« Que pensez-vous de la police des mœurs et de la prostitution réglementée ou patentée ?» La réponse à cette question est une pierre de touche, la meilleure peutêtre au moyen de laquelle on puisse reconnaître les adversaires et les vrais partisans de la justice et de la liberté en matière de droit des femmes. N'est-ce pas demander, en effet, si l'on envisage la femme comme en vue de Vhomme, autrement dit si le sexe féminin est uniquement destiné à la satisfaction des appétits masculins, ou bien si la femme est un être d'égale valeur, dont les droits, sacrés au même titre que ceux de l'homme , méritent une égale protection de la part du pouvoir social ? Toute espèce de réglementation ou de disposition légale qui frappe la femme, sans frapper l'honame en même temps, est une odieuse iniquité, une révoltante infamie 1
*Voy. à ce sujet, la brochure intitulée : Une voix dans le désert, par M*"» Butler. — Voy. aussi le Bulletin continental, revue mensuelle publiée à Neuchfttel sous la direction de M. Aimé Humbert, et les Actes des Congrès.
Le sentiment poignant du « contraste entre l'idéal et la réalités » voilà ce qui fait la force du socialisme, voilà ce qui fait aussi sa grandeur I Ardente aspiration vers un monde meilleur, le socialisme est une foi, la foi dans la réalisation de la Justice. Le socialisme est une religion. Prétention ridicule assurément aux yeux de gens, qui, ne croyant eux-mêmes plus à rien^ n'en tiennent pas moins aux débris des vieilles croyances comme à leur sauvegarde et planche unique de salut 1 Aussi les « sceptiques » en tous domaines, les viveurs et blasés, sont-ils les ennemis nés du socialisme. Sans doute, le socialisme a déclaré la guerre au christianisme lui-même, mais non pas à l'esprit du Christ I Entre chrétiens sincères et socialistes convaincus, il y a moyen de s'entendre. Entre socialistes et viveurs sceptiques, jamais !
L'histoire humaine apparaît souvent comme un long cauchemar: guerres et tortures, misères de tous genres, malheur aux petits, malheur aux vaincus I « Si l'on conduisait l'optimiste le plus endurci à travers les hôpitaux et les lazarets, à travers les prisons, les lieux de supplice, les écuries d'esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours d'assises ; si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère se glisse pour fuir les regards d'une curiosité froide..., alors, assurément, lui aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce meilleur des mondes possibles ^\:^ Mais le socialisme n'en conclut ni au mys-
*De Laveleye, Le iocialisme contemporain, p. 188.
•ScHOPENHAUER, Pensécs, maximes et fragments (trad. Bourdeau), p. 60.
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ticisme ni aa lâche égoïsme. Il entend lutter poar la conquête du bien et son accomplissement. — La justice et la charité peuvent ici se donner la main.
Mais si le socialisme est une foi, il est aussi un droit, le droit de l'avenir, le droit qui « détermine les lois qu'il faut adopler pour que la justice règne, » le droit fondé sur la Justice, non pas la justice aux yeux bandés, emblème de la potence, mais la justice exorable et vivante qui assiste les humains I
Astrée déesse de la justice, dit la légende, habitait sur la terre dans l'âge d'or ; mais les crimes des hommes la forcèrent à fuir dans les espaces étoiles du firmament. C'est de là qu'elle doit descendre sur la terre. Justice- Astrée I viens et délivre I viens et prends pitié de la femme, ce dernier né des êtres libres I