Origines
Recherche des origines. Documents à consulter. — Ce qu'il faut entendre par les sauvages et Tétat sauvage. — Manque d'organisation primitive.
Remonter âux origÎDes de la famille, c'est remonter aux origines mêmes de Thamanité. Les deux recherches se confondent. Sans famille, en effet, sans organisme de reproduction, nulle espèce n'est imaginable.
Plus l'étude des périodes historiques nous ramène en arrière et plus nous croyons être près d'atteindre au point de départ, plus impérieusement aussi se dresse devant nous le sphinx inexorable des éternels problèmes et s'impose à nouveau l'énigme de l'existence. La nuée des questions sans réponse envahit l'horizon : D'où venonsnous? Qui sommes-nous? Où allons-nous? Et pourquoi donc cette existence qu'il faut vivre sans la comprendre,
cette existence laboriease qae recommencent Tune âprès^ Tâutre, et malgré tout, les générations humaines avec une ardeur toujours nouvelle ? Autant d'interrogations qui se posent inévitablement à l'entrée du chemin.
Mais ce n'est point ici le lieu de chercher à sonder Tocéan sans rivages où flottent au milieu de lueurs incertaines tous les commencements. C'est aux manifestations les plus anciennes de la famille dans l'histoire, c'est à la condition de la femme dans les âges primitifs, que nous devons borner notre enquête, sans nous laisser entraîner par les questions connexes sur l'origine de l'homme et sa descendance. Se restreindre est de rigueur lorsqu'on aborde le vaste et mystérieux problème des origines ; il faut se limiter et s'abstenir, prendre garde aux tentations multiples qu'une investigation de cette espèce ne manque pas d'offrir à quiconque s'y engage avec sincérité ; il faut éviter les chemins de traverse, sous peine d'oublier en route les faits à la recherche desquels on était parti. Et d'ailleurs, comment arriver jamais aux origines réelles? Nous sommes constamment en présence de phénomènes secondaires ou dérivés supposant un état de choses qui les précède, lequel n'est lui-même qu'un effet dont la cause se dérobe dans l'inconnu. Toute espèce de commencement vrai nous échappe toujours.
Les renseignements que nous pouvons avoir sur l'enfance de l'humanité et les phases premières de la famille^ sans être aussi abondants ni aussi précis qu'on pourrait le souhaiter, ne font cependant pas défaut. Provenant de
sources différeDtes, ils demandent à être contrôlés et complétés les uns par les autres, leur étude comparative permettant d'aboutir à une connaissance sinon exacte du moins approximative de Tétat primitif, sans qu'il soit du reste possible d'affirmer que toutes les races humaines aient débuté de la même manière, ni passé par les mêmes chemins.
En premier lieu, nous ayons les légendes et les mythes de la haute antiquité, riche et captivante espèce de docu^ ments, où la démarcation du réel et de l'imaginaire n'est sans doute pas facile à tracer, mais qui ne saurait être négligée lorsqu'il s'agit des origines. Si les mythes et les légendes n'avaient renfermé quelque sens profondément réel, leur influence ni leur durée n'auraient été aussi considérables. Ces traditions religieuses ou poétiques, sans avoir la consistance de l'histoire proprement dite, n'en sont pas moins une histoire d'un genre particulier, qui, sous forme légendaire, nous raconte plus d'un fait positif ^t peut éclairer bien des pages obscures du passé.
Viennent ensuite les narrations des plus anciens historiens, parmi lesquels Hérodote figure au premier rang. L'exactitude des renseignements qu'il nous a transmis a souvent été mise en doute ; mais une science plus complète, confirmant bon nombre de ses assertions longtemps suspectées, lui a donné raison sur plus d'un point. Le soidisant manque de sens critique allégué à sa charge s'est -trouvé constituer l'un de ses mérites principaux ; bien loin de le blâmer, on le loue aujourd'hui d'avoir su enre-
gistrer les faits qui lui étaient signalés, sans rejeter comme indigne de créance tout ce qui pouvait lui paraître étrange et sans vouloir rectifier à toute force ce qui n'était pas toujours conforme à la manière de voir de §on temps.
Les récits des voyageurs qui ont visité les populations sauvages ou barbares nous offrent une troisième source de renseignements sur Tétat primitif de Thomme et les débuts de la civilisation, source plus importante peutêtre et plus sûre que les deux premières, et d'autant plus précieuse que son abondance augmente d'année en année avec les nouvelles expéditions entreprises de toutes parts à la découverte des pays inconnus.
Les connaissances acquises relativement aux plus anciens habitants du sol européen ont mis au jour de frappantes ressemblances entre les mœurs et les coutumes des sauvages et celles de nos ancêtres ou précurseurs de l'âge de la pierre. Il est permis d'en conjecturer que ceux-ci ont passé jadis par un état analogue à celui des sauvages, ou de certain d'entre eux. Peut-être la vie de l'homme des cavernes nous sera-t-elle plus complètement révélée un jour ; peut-être la paléontologie humaine apportera-t-elle, dans la suite, quelques éléments nouveaux pour la solution du problème des origines. Pour le moment, nous connaissons bien les armes, les ustensiles et les tombeaux des contemporains du mammouth ou du mastodonte ; mais il ne nous est pas encore donné de pouvoir pénétrer, autrement que par conjecture et comparaison, jusqu'à des in-» stitutions, comme la famille, qui par leur nature même
n'ont pu laisser de traces matérielles de lear structure organique.
Une question se présente ici réclamant une solution quelque peu satisfaisante, vu les conséquences que peuvent avoir dans la suite les erreurs commises au point de dé--, part. Qu'est-ce que les Sauvages, et comment préciser ce qui doit rentrer sous ce terme? N'y a-t-il pas un grand nombre de degrés dans l'état sauvage ainsi que dans l'état civilisé? Et les limites mêmes qui séparent les deux états, où sont-elles ? Il suffit souvent de la plus légère perturbation dans une société d'apparence civilisée pour déchaîner des instincts qu'on s'était flatté d'avoir réduits. A la vérité, chaque homme porte en lui un sauvage plus ou moins perfectionné. De même qu'il n'y a pas d'homme entièrement bon ni d'homme absolument méchant, il n'y a pas non plus de peuple complètement sauvage, pas plus qu'il n'y a de peuple tout à fait civilisé. C'est affaire de plus ou de moins. Toutefois, là comme ailleurs, le zéro du thermomètre se retrouve ; il est une limite au-dessous de laquelle on peut parler d'état sauvage, au-dessus de laquelle on peut parler de civilisation. Par « sauvages» on entend des populations vivant dans un état social simple et rudimentaire, peu éloigné de l'état d'enfance ou de nature, état social primitif moins avancé et moins compliqué que l'état de civilisation.
Mais l'état sauvage ou de barbarie est-il bien réellement un état primitif, d'enfance ou de nature ? Il est permis de
se le demander. Ne serait-ce pas plutôt un état de dégé- DéresceDce ? ou bien faut-il chercher encore quelque autre explication à ce phénomène social? Voir dans les sauvages en général les descendants de races anciennement civilisées est chose insoutenable en présence de nombreux faits bien observés et constatés. D'autre part, certaines populations sauvages ne paraissent pas se trouver dans un état primitif ou d'enfance, mais plutôt en état de décadence, ce qui ne signifie nullement d'ailleurs que leurs ancêtres aient été jadis « civilisés )>.
Ainsi qu'on peut voir, dans toute espèce de société, des êtres arriérés ou peu développés par le seul fait de leur ignorance ou d'un manque de culture, tandis que d'autres, au contraire, en sont évidemment là par le fait d'une déchéance quelconque, il y a probablement aussi deux espèces de sauvages à distinguer : les uns en état d'enfance ou de nature, les autres en état de dégénérescence. Les premiers, susceptibles de progrès, s'accroissent et se développent ; les autres, sans avoir dépassé l'état d'enfance, sont en voie de rétrogradation ou de régression, et disparaissent plus ou moins promptement de la scène de ce monde sans parvenir jusqu'à l'état civilisé. Il peut, en effet, y avoir des races qui avortent, comme il y a des individus qui n'aboutissent pas à une pleine possession d'eux-mêmes, comme il y a des fruits qui tombent et se flétrissent sans parvenir à maturité, comme il y a partout, dans la nature, des choses qui ne réussissent pas et d'autres qui prospèrent. Conformément à la loi
générale : qai n'avance pas, recule. Hais ie fait de la dégénérescence ou de ia régression n'implique pas qn'on •descende de haut; car il peut se présenter en tout état de cause, quelque soit le degré de développement acquis, lorsque, pour une raison ou pour une autre, il y a eu arrêt de croissance.
Des deux espèces de sauvages, la première surtout nous importe pour établir la succession des phases dans l'histoire de la famille, la seconde devant être prise en •considération plutôt à titre de cas pathologique. D'une part, l'enfance et ses riches promesses; d'autre part, une vieillesse plus ou moins prématurée. Sans doute, il c'est pas toujours aisé de reconnaître si telle population rentre dans la première catégorie ou dans la seconde ; mais il y a certainement une distinction à établir, distinction peut-être trop négligée jusqu'ici.
Si nous avons insisté sur cette question des sauvages, c'est qu'elle nous parait avoir quelque intérêt dans le sujet qui nous occupe. Chez les sauvages de la première catégorie, chez les « barbares » si l'on veut une appellation qui leur soit particulière, la femme a souvent joui d'une considération réelle ; ainsi chez les peuples germaniques des invasions. Rien de semblable chez les sauvages de la seconde catégorie ; les faibles y ont presque toujours tort; femmes et enfants, vieillards et malades y sont fréquemment abandonnés ou maltraités, et leur sort est généralement digne de pitié. On retrouve cependant, chez ces peuplades inférieures elles-mêmes, des restes peu altérés
encore de Tétat primitif; leur étude n'est donc pas sans quelque valeur pour les origines.
Ce qui paraît caractériser Tétai social primitif, d'après tout ce que nous pouvons en savoir, c'est le manque d'organisation, l'absence de lois sociales. Or tout comme l'instinct prévaut où manque l'intelligence, de même aussi la « nature » prédomine où l'état social fait défaut. L'union des sexes a nécessairement et évidemment dû précéder toute espèce de loi sociale. Les instincts, passions et sentiments, qui dominaient sans conteste, n'étant limités que par la coexistence des mêmes mobiles chez d'autres individus, la force devait jouer un grand rôle, et les « lois naturelles » qui gouvernent tous les animaux devaient se faire sentir à l'homme dans une mesure d'autant plus large que l'état social était moins avancé.
Le mariage, en particulier, n'apparaît pas comme un fait primordial, conséquence immédiate des lois qui régissent l'espèce humaine, mais comme un fait d'ordre moral et de nature sociale ; c'est ce que prouvent et attestent les documents dont le témoignage nous renseigne sur la structure de la famille primitive. Leur accord est complet, sinon sur tous les points, du moins sur cette donnée essentielle : le mariage est une institution sociale, ce n'est pas un phénomène naturel.
Suivant Hérodote, Xénophon, Strabon et d'autres narrateurs de l'antiquité, le mariage était, en effet, chose inconnue chez un grand nombre de tribus de l'Asie et de
TAfrique ; aiosi chez les Scythes, Hassagètes, Nasamons, Ausiens, GaramaDtes, etc. « Les hommes et les femmes s'accouplaient au hasard comme les bêtes d'un troupeau. Quand uq enfant était devenu grand, la peuplade réunie l'attribuait à l'homme avec les traits de qui il avait le plus de ressemblance et qui était présumé en conséquence être son père *.»
Le même état de choses est mentionné chez les populations primitives de la Grèce et de l'Italie. Chez les Athéniens, nous dit Cléarque, Cécrops fut le premier qui unit l'homme et la femme en leur imposant une fidélité mutuelle ; jusque-là, les rapports entre les deux sexes étaient sans règle et sans loi, et nul enfant ne pouvait reconnaître son père. L'historien Théopompe parle presque dans les mêmes termes des premiers habitants de l'Italie. Chez les Tyrrhéniens, dit-il, la loi voulait que toutes les femmes fussent communes ; tous les enfants aussi étaient élevés en commun, car nul homme ne pouvait savoir de quel enfant il était père ^.
Certaines peuplades sauvages q'ont, actuellement encore, pas d'autre régime familial que la promiscuité. Le manque d'organisation, qui caractérise l'état primitif, se retrouve chez elles dans le domaine des relations domestiques comme dans le domaine politique et ailleurs; de telle sorte qu'on a pu dire que « chez les groupes infé-
> Voy. Gide, Etude sur la condition privée de la femme, p. 18. — Comp. Giraud-Teulon, op, cit,, p. 52.
* Voy. Gide, op.cU.y p. 19. — Bachofeh, Dos Mutterrecht, p. 21, 41.
riears des hommes primitifs, les rapports des sexes ne différaient guère de ceux qu'on remarque chez les animaux ».
Faut-il conclure, des faits susmentionnés, que l'état primitif a réellement consisté dans une promiscuité générale, la tribu ayant précédé toute famille proprement dite? Certains renseignements établissent qu'effectivement tel a parfois été le point de départ. Nous serions néanmoins assez tentés de croire que les régimes matrimoniaux les plus divers peuvent avoir coexisté dés les commencements. Chez les animaux eux-mêmes, la famille est organisée sous les formes les plus variées : maternellement chez les abeilles et les fourmis ; paternellement chez certaines espèces de poissons; conjugalement chez plusieurs genres d'oiseaux et de mammifères *, — la monogamie ayant, aussi bien que la polygamie ou la promiscuité, de nombreux représentants dans le monde animal. N'en peut-il pas avoir été de même, dès le principe, chez les différentes espèces ou variétés de l'humanité?
Quoi qu'il en soit, s'il est un régime qui ait précédé les autres, pour ce qui concerne les rapports entre parents et enfants, c'est bien celui de la famille maternelle, dans lequel l'enfant suit sa mère. Le fait de la maternité étant une donnée indiscutable et certaine, tandis qu'on ne peut en dire autant de la paternité, le simple raisonnement déjà nous permettrait d'affirmer que la famille a dû se constituer d'abord du côté de la mère, à défaut même de faits rétablissant d'une manière positive.
*• Voy. EsPiNAS, Les sociétés animales.