‹ La femme et le droit;Chapitre 5 sur 18 · HÉRODOTE · texte numérisé non relu

HÉRODOTE

38 Lk FEMME ET LE DROIT

torieDS grecs un « moDde renversé », dans l'ile de Crête, où Ton disait la mairie pour la patrie, etc. ^ Beaucoup de peuplades en Afrique, en Amérique et dans TOcéanie ne connaissent pas d'autre régime familial. Chez certaines d'entre elles, la famille en est actuellement au passage de l'état maternel à l'état paternel.

Les historiens et les voyageurs qui rapportent le fait de l'organisation maternelle de la famille, chez tel ou tel peuple, ont généralement ignoré qu'il se présentât ailleurs; et, comme Hérodote pour les Lyciens, ils n'y ont vu qu'une exception, une singularité locale. Or nous sommes en présence d'un véritable régime, probablement antérieur à celui de la famille paternelle de l'Inde, de la Grèce et de Rome, régime dont l'extension paraît avoir été considérable, si ce n'est générale, à une époque donnée ; on peut se demander, en effet, si l'organisation maternelle a été commune à toute une période historique, si c'est un état familial par lequel aurait passé Thumanité dans son ensemble, ou bien s'il s'agit d'une organisation propre seulement à certaines races.

De la généalogie maternelle dérive tout un système de parenté par les femmes, coutume générale parmi les tribus sauvages dans toutes les parties du monde ^. L'enfant étant exclusivement considéré comme l'enfant de sa mère, toute sa parenté se trouve naturellement du côté maternel et

« Voy., à ce sujet, les ouvrages de MM. Bachofen, John Lubbogk, Hbrbert 'Spemcer, Mac-Lennan, Giraud-Teulon, etc., passim. * LuBBOCK, Origines de la civilisation, p. 137.

par les femmes. C'est exactement la contre-partie du système agnatiqtie romain (ou peut-être aryen), d'après lequel toute parenté provient du côté paternel. Une des conséquences les plus curieuses du régime se manifeste dans l'ordre des successions : Ton voit alors les héritiers naturels d'un homme être non pas ses propres enfants, mais les enfants de sa sœur, fait fréquemment observé chez plusieurs tribus africaines.

Ainsi donc, avant d'en arriver à la période du régime paternel (ou peut-être seulement chez certaines races), la famille se serait organisée du côté maternel et féminin, le nom des mères et leur condition descendant le cours des générations, tandis que Thomme est sans lien direct avec les générations nouvelles et sans postérité reconnue.

On ne comprend bien le régime maternel qu'en l'opposant au régime inverse du droit paternel, dont Rome nous offre le type le plus accentué. « Mulier familiae suae et caput et finis est », disait Ulpien : la femme ne fonde pas de famille ; elle a beau avoir de nombreux enfants, son existence reste toujours purement individuelle. C'est de l'homme, et de l'homme seul, que dépendent les enfants ; et ceux-ci, à l'origine du droit romain, ne sont pas même envisagés comme parents de leur mère, la fiction juridique de la paternité ayant complètement mis de côté le fait naturel de la maternité ; ainsi, du moins, pour tout ce qui concerne les enfants légitimes. Sous l'empire du régime maternel, c'est précisément le contraire : c'est par les femmes que se transmet la filiation; l'homme, simple pro-

créateur, sans lien dans le passé, si ce n'est du côté de sa mère, reste isolé sans descendance directe. C'est de lui qu'on pourrait dire : Familiae suae caput et finis.

Dans le système maternel, l'hérédité physiologique est envisagée comme provenant uniquement du côté féminin, tandis que dans le système paternel c'est l'élément masculin qui est censé le principe générateur par excellence» Ces deux points de vue exclusifs, aussi incomplets l'uo que l'autre, ont eu leurs représentants en physiologie (ovulistes et spermatistes) jusques au commencement de notre siècle, où le fait de l'égale participation des deux éléments, mâle et femelle, a finit par prévaloir définitivement dans la science ^

Le jugement d'Oreste, tel qu'il nous est raconté par les poètes grecs, peut servir d'illustration à l'opposition dont il s'agit, en nous faisant assister à la lutte des deux systèmes et à la victoire remportée par le principe mâle ou paternel sur le principe féminin plus ancien. — Agamemnon ayant été assassiné par son épouse Clytemnestre, leur fils Oreste tue sa mère pour venger le meurtre de son père. Cité pour cet acte devant le tribunal des dieux, Oreste est défendu par Minerve (la fille sans mère) et par Apollon (le dieu du soleil), qui demandent son acquittement, tandis que les Erinnyes (divinités vengeresses qui avaient entre autres pour mission de punir ceux qui versaient le sang

* Voy. KôLLiCKER, Embryologie. (Introduction.)— Ejecxel, Histoire natU' relie de la création, (8« leçon.) Anthropogénie (2« leçon). — E. Roth, Ueber Vererbung auf physiologiêchem und pathologischem Gebiete.

de leurs parents) vealeDt et réclament le châtiment qu'il ^ mérité pour avoir tué sa mère. « Ecoutez, dit Apollon, ce n'est pas la mère qui crée ce qu'on appelle son enfant j elle n'est que la nourrice du germe déposé dans son sein. C'est le père qui enfante, et la femme, comme un déposir taire étranger, conserve le dépôt. — Mais, répondent le& Erinnyes, par là tu détruis les puissances d'autrefois. Toi, le jeune dieu, tu veux nous renverser, nous les anciens. "^ Oreste est absous, grâce au vote de Minerve : « 0 dieux nouveaux, s'écrient les Erinnyes, vous détruisez la vieille loi et arrachez de mes mains le droit des anciens âges^ y^

De ce que la famille s'est constituée sur la base maternelle chez certains peuples, chez certaines races, ou même à une certaine époque de la civilisation en général, on a voulu conclure à une ère de gynécocratie ou de suprématie de la femme, et Ton a prétendu que le sexe féminin avait exercé alors une souveraineté analogue à celle qui, depuis ou ailleurs, a été le partage du sexe masculin. Au fait familial de la généalogie et de la parenté par les femmes, sont venus s'ajouter des faits de l'ordre social ou religieux : ainsi l'existence d'anciens empires gouvernés par les femmes (les Amazones), ainsi encore la donnée « féministe » de l'ancienne religion de la Nature, qui reconnaissait comme divinité première la Terre-mère (Demeter), soit le principe féminin en opposition avec le principe mascu-

■ Voy. LuBBOCK, op. Cl/., p. 147. — Giraud-Teulon, La mère^ p. 15. — Gompr St-âugustin, Cité de Dieu, XVIII, 9. (Fragment de Varron).

lin qui prévalut plus tard. Et Fou a dit : Ce n'est pas la famille seulement qui dépendait de la mère, mais la société tout entière était soumise à l'élément féminin alors prépondérant ; le règne de l'homme a été précédé par le régne de la femme.

M. Bicfaofen, dans un ouvrage plein de vues intéresisantes et d'une érudition considérable, a particulièrement développé cette idée d'une époque gynécocratique. Tout <^e que l'histoire de l'antiquité pouvait fournir d'arguments à sa théorie, il Ta passé en revue, enregistré, analysé et systématisé. Le titre même de l'ouvrage en question : Dos Mutterrecht (le droit maternel), en révèle assez la pensée maîtresse. Selon notre auteur, l'humanité aurait <;ommencé par traverser une période de promiscuité géné- Tale ou d'hétairisme, période primitive et chaotique où le mariage n'existait pas ; puis, les femmes s'étant révoltées contre un système aussi préjudiciable à leur dignité qu'à leurs intérêts, il en serait résulté un changement de régime, soit une période de civilisation gynécocratique, caractérisée par les différentes institutions « féministes )> dont il vient d'être question ; enfin, l'homme à son tour, après s'êlre rendu maître de la femme, serait parvenu à la domination dans la famille et dans la société, non sans avoir dû conquérir les armes à la main, un empire que lui refusait l'ancien régime fondé sur la religion de la Nature et le principe féminin. L'élément naturel de la maternité aurait alors fait place à l'élément supérieur de la paternité, le droit maternel au droit paternel: A ceux

qui objectent qu'il est difficile d'admettre un temps où la loi naturelle de la force aurait été sans effets, et qu'il n'est pas croyable que l'homme ait été soumis à la femme durant les âges barbares, M. Bachofen répond que, dans l'enfance de l'humanité, d'autres forces étaient en jeu et avaient pu prévaloir sur la force brutale ; grâce à l'influence prépondérante de la religion dans les périodes antiques, la femme pouvait l'emporter sur l'homme avec toute l'autorité provenant d'un principe religieux universellement reconnu.

Malgré tout, la théorie gynécocratique nous parait inadmissible, à moins que le sexe féminin n'ait eu primitivement en partage une force supérieure à celle de l'homme, €e que rien ne permet de supposer. La réfutation du système nous semble d'ailleurs fournie par l'examen de ce qui se passe en fait chez les populations primitives. Le sort des femmes est bien loin d'y être le sort d'une souveraine I Même chez les peuples « barbares » où la femme est l'objet d'un certain respect, elle n'en est pas moins soumise à l'homme et subordonnée, éloignée de toute espèce de gouvernement, et son influence ne dépasse pas les limites d'un domaine assez restreint. Chez les sauvages, en général, au dire de tous les voyageurs, le sort des femmes est éminemment précaire et misérable, quel que soit du reste leur système familial. « Dans les races les moins civilisées, la position des femmes est celle de la sujétion absolue, » dit Lubbock. Et ne voyons-nous pas la capture, la vente et l'achat des femmes pratiqués

jusque chez des populations qui ne passent plus pour être à rétat sauvage, mais que leur manque de considératioo pour la femme permet à peine d'envisager comme réellement civilisées. « On ne saurait montrer le progrès moral du genre humain plus clairement qu'en opposant la situation des femmes chez les sauvages et leur situation chez les peuples les plus civilisés ^ » Dans le cours même de rhistoire de chaque peuple, quel que soit le degré de développement atteint à un moment donné, la condition du sexe féminin a communément été en s'améliorant avec le progrès général ; lorsque cette condition vient à s'empirer d'une façon ou d'une autre, il y a là un signe de décadence ou de retour à la barbarie. Le mépris de la femme, chez les peuples comme chez les individus, est l'indice rarement trompeur d'un état d'infériorité qu'il faut attribuer soit à un retard dans le développement, soit à une dépravation morale. Gomment la femme aurait-elle pu jouir de tous les privilèges, comment aurait-elle pu régner et gouverner dans une période antérieure à toute civilisation réelle? L'histoire de la femme, pas plus que celle de l'humanité, n'a commencé par Yâge d'or.

Il nous parait évident que là où existe l'organisation « maternelle », et les faits ne permettent pas de mettre en doute la réalité de ce régime dans la famille, c'est une charge et non un droit qui a dû en résulter pour la femme. C'est donc à tort qu'on a parlé d'un droit maternel, lorsqu'il s'agit d'un état de fait généralement peu

« Herbert Spencer, op, cit., p. 359.

favorable au sexe féminin. La famille maternelle n'est pas un régime où la femme ait dominé Thomme, où la mère ait pu avoir la prééminence sur le père ; c'est une famille agamique, c'est-à-dire hors mariage et sans père, mais qui s'organise et se constitue entre la mère et les enfants. Il est possible que la descendance et la parenté par les femmes aient persisté, pendant un temps ou chez certains peuples, même sous le régime du mariage. Mais si la généalogie maternelle a pu prévaloir parfois encore, lors même que l'organisation de la famille donnait un père aux enfants, cela peut s'expliquer par le fait de l'incertitude antérieure quant à la paternité, et sans qu'il en résulte nullement que la femme ait jamais exercé aucune espèce de « souveraineté ». L'indépendance même de la femme est impossible à concevoir sous un régime où elle est seule à supporter les conséquences de la maternité.

A notre avis donc, et dans la généralité des cas, « famille maternelle » ne signifie pas autre chose que famille sans père. Or moins l'homme est relié à ses enfants, moins la femme peut prétendre à la liberté. Parler d'indépendance et de souveraineté pour la femme, lorsque la famille n'est pas stable et que l'homme n'est pas rendu responsable des enfants qui proviennent de lui, est une erreur manifeste. Quand l'homme s'attribue toutes les licences, c'est à la femme qu'incombent naturellement toutes les charges.

Pas n'est besoin d'ailleurs de remonter aux temps préhistoriques ou de s'adresser aux sauvages pour comprendre ce qu'est la famille maternelle. La condition légale

des enfants naturels et de lears mères, dans la civilisalioD actaelle, suffit pour nous renseigner à cet égard. La famille légitime repose de nos jours sur la base du mariage, sous rautorilé et la responsabilité du père et mari ; mais, en dehors du régime légal qui donne un père aux enfants, la famille est encore exclusivement maternelle : Tenfant né hors mariage suit la condition de sa mère et reste le plus souvent à sa charge. La seule et vraie famille de l'enfant naturel, c'est sa mère. C'est ainsi que Xéiai de nature qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, nous fait assister, pour ainsi dire, à la constitution de la famille primitive, et nous en donne l'explication.

En opposant la descendance maternelle des Lyciens, des Cariens, des Etrusques, à la descendance paternelle des Romains, sur laquelle nous aurons à revenir dans le chapitre suivant, on se trouve en présence de deux systèmes généalogiques absolument divergents» systèmes tous deux incomplets au point de vue physiologique, vu l'omission de nombreux ancêtres de part et d'autre.

Le système agnatique ou paternel, qui a passé de Rome au moyen âge et aux temps modernes, pour se perpétuer jusqu'à nos jours en matière généalogique, constitue certainement un obstacle ou une entrave à une meilleure connaissance des lois de l'hérédité physiologique. Les arbres généalogiques des différentes « familles y> partent toujours, en effet, d'un ancêtre mâle considéré comme le point de départ ou la racine de la famille, abstraction faite de tous

les autres ascendants , malgré leur importance égale à celui dont seul on tient compte. S'il ne s'agissait que d'établir une filiation relative au « nom de famille », nous n'aurions rien à objecter à un tel système ; mais on élève fréquemment la prétention d'en déduire certaines conséquences physiologiques, certaines ressemblances héréditaires exclusivement propres aux porteurs de tel ou tel nom de famille, chose contraire aux données d'une science qui ne permet pas de se payer de mots.

Certes, l'hérédité est une grande chose, infiniment plu& importante que certaine philosophie à courte vue ne veut l'admettre; mais il s'agit précisément de l'asseoir sur ses vraies bases, de tenir compte de tous les éléments dont il doit être tenu compte et de ne pas se contenter d'apparences trompeuses. Or, en fait, chaque individu provient de sa mère aussi bien que de son père ; en thèse générale, chaque enfant participe de la race de sa mère comme de la race de son père, et tient, par conséquent, tout autant de ses grands-parents maternels et de leurs aïeux que de ses grands-parents paternels.

La vraie filiation héréditaire doit donc être cherchée dans les ascendants maternels aussi bien que dans les ascendants paternels. Les lignes se subdivisant à chaque degré, l'ascendance directe de tout individu se compose de : ses deux parents, quatre aïeuls, huit bisaïeuls, seize trisaïeuls, 32, 64, 128,... ancêtres, lesquels ont tous concouru à sa formation, aussi bien les uns que les autres (avec prédominance variable tantôt d'un côté et tantôt de

l'autre), et constitueDt ainsi sa véritable famille ascendante ou ancestrale.

Lorsqu'on veut avoir une connaissance exacte des racines d'un arbre, on ne se contente pas de remonter de ramifications en ramifications à Tune des radicelles primitives, solennellement proclamée la « souche » de l'arbre ; mais on doit fouiller le sol et tenir également compte de toutes les ramifications et radicelles, dont VensembU seulement compose « les racines ». — Il en est exactement de même pour l'ascendance de chaque individu.

Ce n'est pas le lieu de nous étendre davantage sur cette question. Le lecteur qui voudra bien examiner avec quelque attention le Tableau généalogique, figurant à titre d'exemple à la fin de ce volume, pourra lui-même en tirer les conséquences voulues.

Page 1