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La vraie nature du fonctionnarisme

La fonction administrative est, disons-nous, une fonction de type féminin. Il est une raison de plus d'admettre cette affirmation. C'est le mal qui résulte pour l'administration elle-même de la présence en

L son sein des hommes dont elle n'a que faire : c'est la crise intense qu'occasionne au sexe masculin l'occu- pation indue de cette fonction féminine. Nous nous placerons successivement aux deux points de vue.

L'Etat est le premier à souffrir d'une situation qui . est anormale.

Il lui fallait un personnel possédant les aptitudes nécessaires à sa profession mais tranquille, soumis et maniable. Il est très-important pour lui d'avoir des organes souples et faciles à gouverner. C'est la condition essentielle de toute bonne administration. Durant de longues années, 1l a réussi à recruter un personnel répondant à peu près à ces exigences el

cela, grâce à une sorte de recrutement familial. Autrefois, en effet, les candidats aux emplois publics, étant moins nombreux qu'à l'heure actuelle et les concours d'entrée étant, par suite, moins difficiles, les fils d'agents avaient de très grandes facilités pour venir prendre place à côté de leur père. Parois, ils avaient presque un droit à être admis. On avait alors des familles qui s'étaient spécialisées et merveilleusement adaptées à certaines catégories de fonctions. Elles avaient contracté l'esprit de la fonction et c'était parfait. D'ailleurs, le père faisant la préparation puis l'éducation technique des futurs employés, autorité paternelle et discipline officielle avaient tendance à se confondre et s'influençaient réciproquement, au grand bénéfice de la seconde.

Avec l’acuité de la lutte qui sévit, actuellement, aux portes de toutes les administrations, les choses ont changé. Les fils d'agents, livrés à la concurrence des nouveaux venus, ayant à se défendre contre une multitude d’autres candidats, ont perdu tous les avantages d'autrefois. Ils ne bénéficient d'aucune supériorité sur leurs camarades et sont souvent éliminés. Les étrangers ont fini par les submerger. Avec eux, ceux-ci ont apporté l'esprit de leur milieu originel. IIS viennent du monde des affaires où l’énergie morale et la vigueur d'iniliative sont absolument nécessaires, constituent les meilleures armes'de combal. Ils sont même ceux qui y avaient fait preuve des plus grandes capacités. [ls élaient les mieux armés

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“pour vaincre dans la lutte. du monde, ils étatent les plus capables, les plus « forts ».

À loute cette force habilement développée, à cette élite soigneusement sélectionnée on a donné un emploi administratif, un de ces emplois où, par nécessité, l'individu est réduit au rôle passif de transmission ou d'exécution machinale des décisions d'autrui. À ces jeunes gens dont la vigueur physique et morale est toute fraîche et n'a pas pu, comme celle des fils d’agents, s'étioler dans le milieu familial, on a donné un porte-plume, du papier et la tâche de recopier quelque dossier.

Cela fait songer à une compagnie de houillères qui

choisirait, pour les mornes et lents charrois du fond

de la mine, de superbes et fringants chevaux pur-- Sangs. |

Il fallait à l'Etat des individus soumis et tranquilies et il a choisi les êtres les plus débordants de vie qu'il a pu trouver. Pour parler net, il lui fallait des femmes et 1l a choisi les « mâles » les plus vigoureux du pays. Son personnel devait être de caractère féminin et il l'a virilisé.

Il était inévitable qu'une pareille façon de procéder ait comme conséquence d'introduire une certaine brusquerie dans les mouvements de la machine administrative. En fait, il en a été ainsi. Nous avons vu quels étaient les désordres actuels. La discipline est très menacée. Certains pessimistes voient déjà l'anarchie détruire la belle ordonnance de la hiérar-

chie actuelle. , (1)

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Tout cela est la conséquence inéluctable d'une situation contraire aux lois de nature. L'Etat a introduit en lui-même un principe d'énergie. La crise actuelle ,c'est cette énergie sans emploi qui cherche à s’utiliser, c'est cette force en action. Toute la crise de

la discipline est la.

Il reste un dernier mal que cause la situation actuelle. C'est l'action efféminante exercée sur le sexe masculin par la fonction administrative,

Nous venons de voir que celle-ci est la première à souffrir d'un mode de recrutement défectueux. Les solides gaillards qui l'occupent la gènent considérablement. Mais elle réagit fortement et sa réaction est excessivement puissante.

D'abord l'Etat est porté ,tout naturellement, à faire disparaître les mâles qualités qui le menacent. fl fait son possible pour les étouffer. Il endoctrine ses agents, leur prêche la bonne parole et affiche bien ostensiblement, bien haut, les mesures de répression qu'il prendrait en cas d'incartade.

A vrar dire, tout cela parait bien vain en face de celle force dangereuse qu'il a emmagasinée. La digue opposée au courant de révolte semble bien fragile. Pourtant, on est obligé de le constater, aucun fait grave ne s'est produit ; la crise de la discipline n'a, Jusqu'à présent, occasionné aucun dommage sérieux à la machine administrative. Tout le danger est encore dans l'avenir. Tant bien que mal, l'Etat reste

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maître de ses employés. Faut-il voir là l'effet des mesures ct des précautions ci-dessus ? Ce serait par trop de naïveté, Il faudrait que l’ « élite » de notre pays soit vraiment bien dissemblable de ce qu'elle élait, aux époques passées, pour qu'elle se laissât ainsi arrêter par de simples recommandations et par le vain épouvantail de menaces irréalisables. Car, il n'en faut pas douter, si les fonctionnaires se décidaient à user de la force de leurs groupements, ils devendraient irrésistibles ; ils n'ont qu’à allonger la main pour prendre. Mais alors, si, devant leur puissance, il ne se dresse aucune puissance équivalente, comment se fait-il que l'équilibre soit maintenu mal-

gré tout ? Comment se fait-il que cette force, que rien

de réel ne retient, ne poursuive pas son chemin ?

C'est qu'à côté de l'intervention active et voulue de l'administration pour retenir l'ardeur de ses membres, il y a l’action que celle-ci exerce sourdement, sans manifestation apparente et, aussi, sans s’en douter le moins du monde. C'est l’action des habitudes, des mœurs inhérentes à l'emploi administratif. C'est l'influence de la fonction sur le fonctionnaire.

Un fait analogue se produit dans toutes les professions : toujours on constate des déformations professionnelles ; l'individu tend à s'adapter à sa fonction. Mais, ici, l'effet produit par la fonction est particulièrement profond. Il ne s'agit pas d'un métier ordinaire. La profession d'emplové public est foncièrement différente de toutes les autres. Elle s'en dis-

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lingue nettement par des particularités essentielles. Ces particularités, nous les connaissons. Nous avons déjà analysé le métier administratif et, après M. Faguet, nous avons conslalé que ce qui le caractérise, c’est qu'il est un « mélier de femme (1) ». Cette action sourde que subit l'employé publie, c'est celle d'un principe féminin. La profession, dit-on, façonne à son image celui qui l'exerce ; le bureaucrale se trouve donc faconné dans un sens efféminant et amollissant.

Naturellement, il était porté à l'action et il était armé pour cela. Il possédait un esprit entreprenant, vigoureux, en un mot, de fortes qualités viriles. Ces qualités sont plongées dans le milieu émollient des bureaux, Là, rien ne les pousse à s’entretenir et à se développer. Bien au contraire, tout leur conseille le repos. C'est l'inaction forcée.

Dans ce mulieu d'indolence, inévitablement, elles s'engourdiront, s'atténueront ; peu à peu, elles s'achemineront vers l'atrophie. Il ne restera plus que les qualités exigées par la fonction, qualités de docilité, de compréhension facile, de patience minulieuse, en un mot, des qualités féminines.

L'administration pouvait-elle souhaiter mieux ? Contre une force trop redoutable, 1 n'y a pas de meilleure défense que la douceur enveloppante d'une

(1) Fauer, Les métiers /éminins, Revue Bleue, 5 mars 1901.

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