SECTION I
L'Objet de la Crise
Groupés en société, les hommes exercent dans des directions variées leur activité et leurs forces. Les uns donnent à leurs occupations un but immatériel, se consacrent à la recherche du Beau, analysent notre nature psychique, etc... Les autres travaillent à produire les choses nécessaires à la satisfaction de nos besoins physiques, fouillent la terre, fondent les métaux, etc. Les formes que chacun donne à son activité sont multiples et diverses.
Mais, dans une société, il y a autre chose que des individus vivant parallèlement les uns aux autres, chacun d'eux n'ayant à se préoccuper que de son propre travail et de l'échange de ses produits per-
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sonnels contre les objets produits dans les mêmes conditions par ses semblables. Au-dessus des individus il y a l'Etat. Il faut maintenir l’ordre parmi les membres de la Société, protéger les droits respectls de ceux-ci, éviter les empiètements réciproques, assurer à chacun le libre exercice et le libre développement de ses facultés. L'Etat répond à cette nécessité ; c'est à lui qu'est dévolue la mission régulatrice.
Du reste, en se groupant, les hommes ont formé autre chose que leur somme pure et simple. Comme l’a dit M. Durkheim, « un tout n’est pas identique à la somme de ses parties, quoique sans elles il ne soit rien. De même, en s'’assemblant sous une forme définie et par des liens durables, les hommes forment un être nouveau, qui a sa nature, et ses lois propres (1) ». Cet être nouveau, c’est la nation. Différente, par sa nature des individus qui la composent, elle a des intérêts également différents des leurs, permanents, à longue échéance et dépassant de beaucoup, en durée et en importance, ceux des généralions éphémères. Ce sont les intérêts généraux de la société, l'intérêt publie du pays, et l'Etat est chargé de cette gestion. L'Etat, dit M. Turgeon, « a mission de défendre l'intérêt public, qui n’est pas seulement la majorité ni même l'unanimité des intérêts actuels et privés de ses nationaux, mais quelque
(1) DUuRkHEIN. Cours de science sociale, Revue internationale de l'enseignement 1888, ‘Tr. I, p. 30 et 31, cité par TurGEoN, Revue du Droit public, 1899, r. XI, p 76.
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chose de plus haut, de plus durable, de plus auguste dans l'espace et dans le temps. Et à cette fin, il est armé de droits propres et de pouvoirs éminents qui ne sont point la représentation agrandie et encore moins la somme totale des droits reconnus et des pouvoirs conférés aux simples particuliers. Et l’ensemble de ces prérogatives constitue la souveraineté (1). » L'Etat « c'est la représentation officielle, l'organisme politique, l'agence directrice, le syndicat des intérêts généraux de la Nation. En d'autres termes, l’ensemble des pouvoirs publics constitués en vue de la promolion et de la défense des droits, des intérêts et des aspirations du groupe national, voilà l'Etat (2). »
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L'Etat comprend une portion plus ou moins grande de la nation. Ses dimensions sont très-variables. Chez certains peuples, il est réduit à un très-petit groupe d'hommes; dans d’autres pays, il compte des centaines de milliers de citoyens. De même, la façon dont il recrute ses membres se modifie suivant les contrées et aussi suivant les époques. Parfois, les fonctions publiques sont réservées aux hommes nés dans certaines conditions. C’est alors le régime des castes où l'on voit chaque catégorie d'individus se réserver
(1) Tureson. Une définition de l'État et de sa souveraineté, Recue du Droit public, 1899, x. XI, p.72, (2) TurGEoN. Op. cit. p. 72.
certaines occupations. Presque tous les peuples ont, à leur origine, possédé ce régime ; la France, jusqu'à la Révolution, eut ainsi une grande partie de ses emplois administratifs réservés aux gens de qualité, aux membres de la noblesse. À l'heure actuelle, il reste encore bien des pays où des prohibitions de ce genre ont été maintenues, mais, en France, tous les privilèges ont à peu près disparu. Aujourd’hui, toutes les fonctions de l'Elat sont également accessibles à tous les Français. L'article 6 de la Déclaration des Droits de l'Homme des 3-14 septembre 1791 s'exprime fort nettement à cet égard. « Tous les citoyens étant égaux... sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents (1). »
Il n'existe donc plus de différence de naissance entre les membres de l'Etat et la masse de la société. Est-ce à dire que l'assimilation soit complète ? Peut-on dire qu'à l'heure actuelle, entre les fonctionnaires et les simples citoyens, il n'existe de dissemblance que dans l'emploi des capacités individuelles ? Peut-on dire que les premiers sont fonctionnaires tout comme les seconds sont drapiers, forgerons ou peintres, et
(1) La déclaration du 24 juin 1793, art. 5 porte « Tous les citoyens sont également admissibles aux places et aux emplois. Celle du 5 fructidor, an III, art, 3 : « L'égalité consiste en ce que la loi est la méme pour tous soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. L'égalité
n'admet aucune distinction de naissance, aucune hérédité de pou- VOIPS ».