SECTION II
La Crise.
L'Etat, placé au-dessus des individus, a, dans l’activité générale de la société, une mission particulière à remplir. Cette mission est-elle remplie convenablement dans la société française ? L'Etat y joue-t-il son rôle normal et ce gros rouage social fonctionne-t-il régulièrement, bien en place, sans gêner le surplus de la machine et sans en être gêné lui-même ? Les critiques qui lui sont adressées de toutes parts sont quelque peu inquiétantes à cet égard. Les uns lui reprochent de s'occuper de mille choses qui ne le regardent pas, de s'ingérer indûment dans les affaires privées et, par dessus le marché, de coûter fort cher les autres constalent avec dépit que, non content de s'immiscer dans les affaires privées, l'Etat se faufile dans les familles, met la main sur les meilleurs sujets et laisse dans le marasme les métiers productifs. Il n’est pas jusqu'aux membres de l'État lui-même qui ne se lamentent sur la situation actuelle : on meurt de faim dans les administrations ; le Trésor est horriblement avare ; par ailleurs, tous les cadres sont pleins, les bureaux sont bondés, l'avancement ne va plus.
Rien ne va plus. La plainte est générale. De l’aveu de tous, il y a un malaise. Quel est-il ? Pour l'examiner, placons-nous successivement aux deux points de vue ci-dessus, au point de vue des simples citoyens, puis au point de vue des fonctionnaires eux-mêmes.
$ 1. — La crise en ce qu'elle concerne la nation.
I y a, en France, 615.000 fonctionnaires civils (1). Si on ajoute à ce chiffre l'effectif de nos armées de terre et de mer, on obtient un total avoisinant le million. Enfin, si on suppose que les fonctionnaires civils ont chacun une famille moyenne de trois personnes, cela fait un nouveau nombre de 1.800.000 individus à ajouter. En additionnant le tout, on trouve que, dans notre pays de France, près de trois millions de personnes sont comprises dans l'appareil d'Etat. C'est la treizième partie de la nation.
Ces 615.000 emplovés civils touchent un traitement moyen de 1.500 francs. Cela fait 922.500.000 francs, c'est-à-dire presque le milliard.
L'énormité de ces chiffres suffit généralement pour faire bondir d'indignalion tous les économistes — et aussi bien d'autres gens. Fonctionnarisme, c'est, en ellel, pour la majorité, excès du nombre des fonction-
(1) Davexer, Les riches depu.8 700 ans, Revue des deux Mondes, 15 juillet 1906, p. 321,
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naires el excès parallèle des traitements alloués à ceux-c1. À l'appui de cette définition, on dresse des stalistiques détaillées qui montrent la rapidité vertigineuse avec laquelle fonctionnaires et traitements progressent tous les ans. On rappelle qu'en 1886, les premiers n'élaient que 330.008 (1) ; aujourd’hui, nous sommes à 615.000 ; cela fait près du double. On fait remarquer encore qu'en 1846, pour 100 patentés, il n’y avait que 16 fonctionnaires, qu'en 1858 il y en avait déjà IS : en 1873, 21 ;: en 1886, 25 ; en 1896, 28 ; enfin en 1904, 30 (2). Et on critique amèremeéent cette effrayante extension : on dit, avec M. d’Avenel que « depuis longtemps, l'Etat se mêle, dans notre pays, de beaucoup de choses qui ne le regardent pas, auxquelles 11 n'est pas propre, et chacun de ses envahissements coïncide avec un accroissement du personnel publie (3). » On ajoute, enfin, que le pays est ruiné par l'augmentation d'impôts qui en résulte et par le nombre de bras devenus improductifs,
Notre intention n'est pas de contredire radicalement ces chiffres et ces affirmations. Nous paraitrions peut-être par lrop paradoxal. Du reste nous convenons bien volontiers que cette façon d'envisager la question n'est pas tout-à-fait fausse. IT Y a, sans doute, beaucoup de vrai dans les nombreuses critiques ci-
(ti TuraQuan. Journal des Économistes, octobre 1897. (2) Auguste Isaac. Réforme sociale, 1° et 16 juillet 1905, p. 22. (3) DAVENEL. Revue des deux Mondes, 1* mars 1888,
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dessus. Il est très probable que, parmi les augmentations de fonctionnaires, il y en a beaucoup d'’injustifiées. Un exemple est à citer : « Par un décret peu bruyant ,un ministre porte de 80 à 120 le chiffre des gardes-mines, et, par des votes, on augmente de 9 le nombre des conservateurs des forêts, de 50 le nombre des inspecteurs et... de six millions et demi les frais d'exploitation des bois de l'Etat. Ce qu’on n’augmente pas, c'est le revenu de ces mêmes bois, qui, de 838 millions, tombe à 28 (1). » D'autre part, qui ne connaît ces annonces, paraissant dans les Journaux, où l’on voit un employé de l'Etat demander « quelque occupation lucrative pour utiliser ses nombreux loisirs ». Il faut croire que les fonctionnaires de ce genre ne sont pas d'une bien grande utilité pour le pays et qu'on pourrait les supprimer sans trop d’inconvénients pour celui-ci.
D'un autre côté, que l’on augmente sans raison le traitement des fonctionnaires, cela paraît encore assez fréquent. Par exemple, pour les administrations financières, la proportion des émoluements aux sommes recouvrées a suivi la progression suivante (2)
1876 1885 1889 1894 Indirectes 293,7 0/0007,95 0/00 5 7700/0000 090 Enregistrement 2,62 0 3,30 0% 3,60 0 3,18 % Directes.. ....” 3,5 © 40650) 4520) x 0990)
(1) D'AvENEL. Revue des deux Mondes, 1: mars 1888. (2) Kranrz, député, Rapport général du budget. de 1897.
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Tout cet ensemble de faits pourrait être difficilement justifié. Mais ,en les critiquant, on oublie généralement de tenir un compte suffisant de certaines considérations. C'est qu'en effet, si le nombre des fonctionnaires n'est plus le même qu'il y a cinquante ans, la France actuelle est également très-différente de ce qu'elle était alors ; la disposition de ses éléments s’est modifiée ; ses mœurs, ses habitudes ont changé ; de nouveaux besoins se sont créés, un nouveau rôle a été reconnu à l'Etat. À l’ancien individualisme intransigéant s'est opposé l'étalisme autoritaire des collectivisites, et du choc de ces deux doctrines contradictoires, ont jailli des idées nouvelles. Aujourd'hui, personne n'admet plus que l'Etat puisse se maintenir dans les étroites Hmites du rôle passif de gendarme : tout le monde convient qu'il y a, pour lui, une mission supérieure à remplir : secourir les faibles et rétablir à leur profit la bberté que les forts parviennent à leur ravir (1); coordonner, dans ses grandes lignes, les forces productives du pays (2) ; suppléer à l'impuissance des individus, isolés ou même associés, pour l’accomplissement de certaines grandes tâches d'intérêt général (3), etc. Or, s'il en est ainsi, si les
(1) C’est le but que visent les nombreuses lois organisatrices du travail en protégeant les femmes et les enfants contre l'exploitation des patrons.
(2) C’est le but des droits de douane protecteurs, des primes, etc.
(3) TurGron. Une définition de l'État et de sa souveraincté, Revue du Droit publie 1899 r. XI, p. 76,
attributions de l'Etat augmentent, il faut bien que, parallèlement, augmente le nombre de ses employés. On ne peut s'étonner de voir le nombre de ceux-ci progresser. Cette progression est fatale, inévitable, et elle se produit dans tous les pays. Mais, dit-on, en France, elle est trop rapide. C’est possible. Mais dans quelle mesure ? Comment déterminer la proporlion des emplois inutiles ? Tous les calculs faits dans ce sens sont fantaisistes. Du reste, est-il bien démontré qu'il soit, pour la France, d’un intérêt si primordial de réduire le nombre de ses fonctionnaires ? Supposons la rélorme faite ; supposons que, par un effort surhumain, — qu'on ne nous accuse pas d’employer une épithèle trop ronflante ! — on ait économisé 100.000 fonctionnaires et 100 millions de francs. Qu'est-ce que 100.000 individus, ou même 200.000, pour un pays qui en possède 39 millions d’autres ? Et qu'est-ce que 100 millions pour un budget de 4 milliards ! Vraiment, si c'était là tout le mal, même si l'on parvenait à établir d’une facon indiscutable son existence, 1] n'y aurait pas de quoi s'effrayer comme on le fait : 1] n'y aurait pas de quoi justifier un effort aussi formidable que celui qu'exigerait la réforme que nous xenons d'indiquer.
Contrairement à ce qui s'affirme le plus souvent, nous disons que la question n’est pas là. Qu'il y ait 100.000 fonctionnaires de plus ou de moins, qu’on leur alloue quelques millions de plus ou de moins, nous déclarons franchement que cela ne nous paraît avoir qu'une importance secondaire, C’est là une question
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à régler exclusivement par nos parlementaires chargés d'équilibrer le budget. Le fonctionnarisme, ce n'est pas cela, où tout au moins, c'est infiniment plus que cela. C'est bien plus qu'un problème budgétaire, c’est une véritable crise sociale, crise qui atteint la nation dans ses éléments les plus profonds, dans son essence même. Cette crise a une portée considérable, fait senüir ses conséquences sur le pays tout entier et menace l'existence même de celui-ci. Nous allons l’'examiner succinctement, et, dans cet examen, nous laisserons de côté tout ce qui concerne le trop grand nombre de fonctionnaires ou les trop fortes sommes qui leur sont payées
Si le fonctionnarisme n'est pas un excès de fonctionnaires, qu'est-ce donc ? Pour répondre de suite et pour être concis, nous pourrions dire : le fonctionnarisme, c'est un excès de candidats fonctionnaires. C'est là le véritable mal. Constatons d'abord le fait, nous en verrons ensuite les déplorables conséquences.
À Paris, pour 375 vacances annuelles dans le corps des cantonniers, il y a 21.582 candidats inscrits ; pour 72 places d'instituteurs primaires, 1.955 ; pour 8 places de commis aux écritures au Mont-de-Piété, 2,003 (4). En 1896, à la Préfecture de la Seine, pour 40 places d'expéditionnaires à 1.800 francs, il n'y a pas eu moins de 2.300 candidats, la plupart bache-
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(1) Réforme sociale, 1 octobre 1856,
liers ou licenciés. Pour 60 places de commis-rédacteurs, il y avait 800 candidats, et la plupart étaient licenciés ou même docteurs en droit (1). Fous les ans, au concours des conducteurs des ponts et chaussées, il y a un millier de candidats et le nombre des admis est d’une centaine. Ces exemples pourraient être multipliés à l'infini ; pour toutes les administrations, 1l en est ainsi, il y a un excédent énorme de candidats. Toute la jeunesse se précipite vers les bureaux officiels et s'écrase à leurs portes. De plus en plus, elle veut trouver place dans l'appareil de l'Etat.
En 1900, devant une commission extraparlementaire d'enquête, M. Jacquemart, inspecteur général, constatait que sur 212.000 Jeunes gens qui vont au-delà de la simple instruction primaire, les écoles commerciales, industrielles, agricoles ,techniques, etc... n'en possédaient que 22.000: et cela, malgré les nombreuses faveurs attachées aux diplômes qu'elles conféraient, en particulier, au point de vue militaire. C'est-à-dire que si les faits répondaient aux désirs des jeunes générations, 1l y aurait neuf dixièmes des gens insisuits dans les carrières administratives et lhbérales, et à peine un dixième dans les professions productives. Cent quatre-vingt-dix mille personnes pour les premières professions, 22.000 pour les secondes. Rappelons qu'au Japon les écoles techniques ont 100.000
(1) BÉRANGER. Les prolctaires intellectuels, Revue des Revues, 15 janvier 1899.
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élèves. Cinq fois plus, et nous sommes en pays « bar-
- bare (1) ».
Le simple exposé de cette situation suffit pour établir un point : c'est que l'organisme de l'Etat exerce sur toute la nation une attraction formidable. Il attire à lui toute la jeunesse. Il la pousse à sortir de la voie de ses ancêtres et à venir s'engager dans la sienne. « Du salon à la boutique, de la boutique à la ferme, la même idée fait déraisonner les cervelles : être fonctionnaire. Tout français qui a gagné quatre sous
dans la culture, l'industrie ou le commerce, rêve d'en ; 1
sortir et de faire de son fils un officier, un fonctionnaire (2). » Comme chez les Hindous, il s’est créé chez nous une classification des professions et nous considérons qu'il y a des métiers « purs » et des métiers « impurs », des métiers bien portés et des métiers pas « distingués » ; dans cetle dernière catégorie, on refoule de plus en plus tout ce qui est relatif à l'industrie, à l’agriculture, etc... Au contraire, être fonctionnaire est la plus noble occupation que l'on puisse avoir ; c'est, du reste, le meilleur moyen de pénétrer dans le « monde », de faire un riche’ mariage, etc... c'est par excellence un métier « pur ».
Mais, dira-t-on, qu'est-ce que cela fait ? Le nombre de places étant msuffisant pour satisfaire tout le LAS RE 8 ot TE RER
(1) Karo Hyrosuxr. L'œuvre capitale à entreprendre au Japon. Revue Taijo, juin 1906, traduction L'énergie Françrise, 18 août 1906. (2) Demouins. À quoi tient la supérioritédles Anglo-Saxons, p. 89.
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monde, les jeunes gens qui sont de trop seront bien obligés, un jour ou l'autre, de revenir aux occupations auxquelles ils étaient destinés naturellement et, par la force des choses, l'équilibre se trouvera rétabli ; tous ces bacheliers qui se destinaient à l’administration et que celle-ci aura refusés feront retour à l’agriculture, à l'industrie et y combleront les vides qu'ils y avaient créés par leur départ. Le principal, c'est que l'administration n'occupe pas trop d'individus ; quant aux candidats qu'elle attire inulilement, du moment que la dure nécessité les ramène à leur place primitive, il n'y à pas lieu de s'en préoccuper plus que de raison. Du reste, ces « refusés », aigris par leur échec, ne manqueront pas de dénigrer, autant que cela leur sera possible, ces admimistrations qui n'ont pas voulu d'eux ; ils conslitueront une preuve vivante que les chances de succès aux concours officiels deviennent de plus en plus aléatoires.
Il est douteux que l'influence des « refusés » sur leurs camarades soil réellement bienfaisante. On pourrail, au contraire, soutenir qu'ayant déjà contracté l'esprit des bureaux officiels, ils contribueront, en le répandant tout autour d'eux, à aggraver la crise. En tout cas, 1} n'est pas douteux que ce retour des refusés aux professions paternelles ne suffit pas pour supprimer le mal résultant de l'excès de candidats.
Les jeunes gens que l'Etat a rejetés comme indignes de lui, rentrent à leur place naturelle, c'est vrai ; Mais de quoi sont-ils capables ? Que feront-ils de bon ?
« On ne s'établit pas du jour au lendemain agrieculteur, industriel ou commercant. Toutes ces carrières exigent un apprentissage qui s'acquiert surtout par la pratique et par les traditions de famille (1). » Or, l’aspirant fonctionnaire est tenu en suspens jusqu'à 20, 25, parfois même jusqu'à trente ans. N'est-il pas trop
tard pour qu'en cas d'échec il puisse acquérir vérita-
blement les aptitudes techniques d'une nouvelle pro-
fession ? Son âge avancé le pousse à franchir les éta-
pes trop vite, à s'assimiler {rop rapidement et trop superficiellement les connaissances nécessaires. Peutêtre même conserve-t-11, malgré son échec, un peu du dégoût pour les occupations usuelles que dix ou quinze ans de préparation administrative lui ont mis à l'esprit. Il paraît difficile que, dans d'aussi mauvaises conditions, le malheureux retardataire arrive à un bon résultat. ;
Il y a une autre constatation à faire, et celle-ci encore plus importante que la précédente : ces « refusés », qui reviennent au bercail, sont, par définition, les plus mauvais de ceux qui en sont partis. L’Administration, par un système d'examens difficultueux, a choisi les meilleurs sujets et n'a rejeté que la qualité inférieure : c'est la fleur de cette jeunesse qu'elle a cueillie. De plus, ceux qui se présentent à son choix
(1) Demorix op. cit. p. 11
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sont parmiles meilleurs des classes productives. Quand une famille de propriétaires ou de commercants a cru reconnaître dans un de ses rejetons quelque supériorité intellectuelle, l'idée s'impose immédiatement qu'il faut permettre au jeune prodige de faire valoir ses qualités dans quelque brillante administration ; on croirait commettre un crime en laissant cette intelligence « se rouiller » dans le métier traditionnel ; on ne songe pas un instant que ce métier a besoin de cette intelligence et qu'il en constitue l'emploi le plus naturel, puisque c'est lui qui l'a fait naître et qui l’a produite.
Dans le négoce, l'industrie, l'agriculture, nous nous trouvons donc en présence d'une sélection renversée. Les familles qui s’y élèvent et qui, précisément pour ce motif, auraient été les plus capables de les faire prospérer, grâce à leur intelligence ou à leurs capitaux, sont supprimées, éliminées, et vont se perdre dans les bureaux officiels ; restent seulement les moins capables. Les classes productives sont décapitées, dépouillées de leurs chefs de file au fur et à mesure que ceux- : ci émergent. Après cela, faut-il s'étonner que nos producteurs soient inférieurs à ceux de l'étranger ? Comment pourrait-il en être autrement ?
Du reste, cette situation n'est pas faite pour détruire le préjugé qui existe contre les professions usuelles, mais bien pour la renforcer. Plus les meilleurs éléments qu'elles comprennent les abandonnent, plus on se détournera d'elles, moins s’effacera leur réputation de professions « impures ».
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Enfin, pendant que la jeunesse française consacre
loutes ses forces à couper ses liens naturels, à se dé-
raciner elà quilter la profession paternelle pour se précipiter vers les administrations, les étrangers, étouffant dans leurs pays à population trop dense, s'infilrent en France el y prennent les places dédaignées par nos nalionaux. Il est facile de distinguer les nombreux noms à désinence élrangère que comprend le monde des aîfaires. C'est un envahissement général. Et ces nouveaux venus sont loin d'éprouver le même dégoût que nous pour leurs occupations ; aimant leur métier, 1ls y travaillent avec tout leur cœur, faisant un apprentissage sérieux et suffisamment long, cherchant à posséder toutes les connaissances techniques nécessaires : ils acceptent les débuts difficiles et mal rélribués et, en s'élevant progressivement, ils arrrivent à faire des patrons ou des commis accomplis. « Nos négociants eux-mêmes, nos ingénieurs eux-mêmes préfèrent les commis allemands ou suisses, les ouvriers belges ou italiens à leurs propres compatriotes, aux commis ou aux ouvriers français, parce qu'ils les trouvent plus obéissants, plus travailleurs, plus économes, moins exigeants... Sans ces étrangers, nous produirions deux fois plus cher et nous serions encore plus impuissants que nous le sommes à lutter contre la concurrence étrangère. Ce sont eux qui sauvent notre agricullure, grâce à leur esprit sain et à leur corps vigoureux. Mais à quel prix nous sauvent-ils ? Au prix de notre valeur morale, de notre énergie abaissée.… » Et encore, nous sauvent-ils ? k
Voilà les premières conséquences de ce fait qu'il y a trop de candidats-fonctionnaires. Cela épuise nos classes productives, les met dans un état d'infériorité notoire et les rend dépendantes de l'étranger. Nous sommes ainsi en mesure de donner au fonctionnarisme une définition nouvelle. C’est non plus un excès du nombre des fonctionnaires, mais bien un excès de leur qualité. Les employés de l'Etat sont les meilleurs sujets de la nation ; par l'attraction qu'il exerce, par les concours ingénieux qu'il établit, l'Etat raîle, pour son usage exclusif, tout ce qu'il y a de bon dans le pays. Voilà le mali. On jugera peut-êlre cette définilion un peu inattendue. Le fonctionnaire, un être supérieur ? N'est-ce pas, au contraire, le prototype de l'individu obtus ? L'épithète de « rond-de-cuir » n'est elle pas, dans le monde des saliristes modernes, à peu près ce qu'était celle « d’épicier » dans les vieux cénacles romantiques, c'est-à-dire la suprême injure (1}? Hélas lil faut en prendre son parti : toutes ces plaisanteries sont démodées ; le préjugé contre les bureaucrates n'est plus justifié et il est grand temps de le détruire car il empêche de voir le mal sous son vrai Jour. Le fonctionnaire n’est plus le morne rondde-cuir d'antan. Il s’est instruit, il est devenu intelligent ; grâce à la sélection sévère que nous avons signalée, l'Etat à fait de ses administrations la plus
(1) Voir Georges COURTELINE. « Messieurs les Ronds de cuir ».
AIRE belle collechon de fortes intelligences qu'il v ait dans le pays.
On répondra peut-être que ces petits génies ne font
guère leurs preuves et que si la France n'avait que cet-
te élite pour soutenir son rang intellectuel, elle serait vraiment à plaindre. C'est vrai, mais il ne faut pas donner à notre assertion une portée exagérée. Nous disons uniquement ceci : l'Etat prend les meilleurs sujets de la nation. Nous n'ajoutons pas qu'il les conserve tels. Au moment où il les prend, ces jeunes gens sont parmi les mieux doués, parmi ceux qui possédaient les meilleurs qualités. Oui, mais sauf exception, les dons naturels demandent à être exercés pour se développer normalement. Il faut faire usage de ses quahités si on veut les voir produire leur effet ordinaire. Pour donner sa mesure, un homme doit, par une culture sans défaillance de ses talents, fortilier et, en quelque sorte, viviler sa nature primitive. Or, nous l'avons vu, l'Etat, dans les fonctions qu'il offre, n'utilise que des qualités spéciales, qualités d’obéissance, de minuüe, d'exachitude et d'intelligence souple mais passive. Les autres capacités, celles qui, précisément, font la supériorité d'un homme, la force de pensée, l'originalité, l'initiative, l'esprit de décision, tout cela est laissé sans emploi. L'Etat n'a pas besoin de ces éminentes qualités ; il n'en a besoin que dans les postes supérieurs, pour les organes de direction. Pour ses innombrables employés subalternes, 1l ne les emploie pas. Ceux-c1 ont une vie d'une intensité réduite ; ils n'ont à se servir que de leurs qualités cor-
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respondant à ce genre de vie. Il en résulte imévitablement que leurs aptitudes supérieures ne se développeront pas. Privées d'entretien, elles s'arrêteront dans leur accroissement. Tout l'espoir que l’on avait fondé sur elles se trouvera déçu. Bien plus, il y a rarement arrêt sans recul : ces dons qui se prêtaient à une culture intense et qui restent imutihsés, vont, non seulement ne plus se développer, mais encore perdre peu à peu leur force primitive. Quand un organe ne fonctionne pas, il s'atrophie : ce qui est vrai en physiologie l’est également en psychologie. Les heureuses dispositions que possédait naturellement le fonctionnaire tendront à disparaitre.
Les administralions constituent donc un véritable gouffre qui attire les meilleurs sujets du pays et où vont s’anéantir les meilleures qualités de ces sujets. Pourtant ce gouflre restitue quelque chose. Il restitue même beaucoup trop. Il rend au pays en mœurs ce qu'il lui prend en individus et en capacités.
Nous avons vu que, pour beaucoup de gens, le lonctionnarisme est, à peu près uniquement, un excès de fonctionnaires. Nous avons rectifié et dit que le mal consistait plutôt en un excès de candidats-fonelionnaires. Nous pourrions ajouter maintenant : le fonctionnarisme, c'est encore un excès de candidatsfonctionnaires virtuels, c'est-à-dire un excès de gens qui, sans êlre fonclionnaires, sans même avoir jamais été candidats-fonclionnaires, auraient été très heureux
de pouvoir le devenir. Ces gens n'ont pas été en mesure d'essayer d'obtenir un emploi public. Mais la profession de fonctionnaire n'en est pas moins, à leurs veux, la profession idéale, celle où de plus favorisés ont pu parvenir el dont eux-mêmes ils auraient au moins tenté l'accès st cela n'avait pas dû leur coûter quelque ennui ou quelque dommage trop considérables. Combien y a-t-1l de ces gens-là en France ? On peut affirmer sans crainte que presque tous les citovens sont dans ce cas. C’est l'état général des esprits. La bureaucratie resplendit au-dessus de tout.
Il en résulte que la profession de bureaucrate, de profession idéale est devenue la profession-type, le modèle éclatant dont on s'est inspiré dans tous les milieux et dont l'influence s'est étendue sur tous les autres emplois. Les particuliers ont inconsciemment copié ces superbes administrations, acquis leurs mœurs, leurs habitudes spéciales, leur mentalité. Les individus, ne pouvant être tous fonctionnaires et
avant cependant fait du métier de fonctionnaire le mé-
uer idéal, se sont efforcés d'accommoder leur propre profession suivant les règles de leur modèle si admiré. Par contagion, la nation tend à se modeler à limage de la bureaucratie.
Le formalisme, la paperasserie ont envahi le monde des affaires. Nos commercants sont fascinés par lattitude supérieurement digne de l'employé de l'Etat qui « attend le client ». C'est là, pour eux, l'attitude idéale
en affaires. De plus en plus, ils dédaignent de courir
après l'acheteur. Ils se sont faits à cet égard une réputation universelle. Alors que les commerçants anglais ou allemands se livrent à une chasse effrénée de cet oiseau qui tend à se rarélier, le client, nos compatrioles, beaucoup plus dignes, l’attendent et le regardent venir. Le mal sévit à son degré le plus aigu dans les grosses entreprises, là où existent des « employés » privés. Le patron, lui, est loujours poussé par son intérêt à s'empresser, à faire des offres avantageuses. Pour le subalterne, il n’en est plus ainsi. Celui-c1, qui a quelque camarade dans les Finances ou les Postes, n'a qu'un souci : se comporter, dans ses affaires, comme ces derniers dans les leurs. Le mal a déjà été maintes fois signalé, mais il nous parait nécessaire de le rattacher à sa véritable cause, le fonctionnarisne.
Le rayonnement de l'Etat et des mœurs administralives a une autre conséquence bien connue, Nous voulons parler de l'entêtement imcompréhensible avec lequel nos capitalistes s'obstinent à placer tous leurs londs en valeurs d'Etat et se refusent à se lancer dans les affaires industrielles privées. La limidité de nos riches est devenue proverbiale. Il leur faut au moins la garantie de l'Etat. Cette Üimidité du rentier, cette recherche exagérée des « valeurs de tout repos » n'estelle pas intimement liée à la mentalité du bureaucrale, de cet homme placé en dehors dé l'action et qui, dans sa vie, n'a jamais rien « risqué » ?
Certes, nous sommes loin de Ja conception du fonc-
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tionnarisme que nous signalions au début. Le mal n'est pas un simple excès du nombre des fonctionnaires. Il est bien plus grave, et ses conséquences sont bien plus inquiétantes. Le pays entier en souffre. En réalité, le fonctionnarisme consiste en un trop grand nombre de candidats-fonctionnaires, candidats réels où virtuels, où mieux en une {rop forte attraction exercée par l'Etat sur la nalion. Conséquences : L'Etat 1° vide la nalion de ses meilleurs sujets ; 2 affuiblit el tend à anéanlir les meilleures qualités de ceux-ci ; 3° remplace, dans le pays, ces meilleures qualités qu'il a éleintes par ses plus mauvaises qualités qu'il dereloppe et répand de plus en plus. (1)
(1) Ce n’est pas d'aujourd'hui que l’on se lamente sur cette prédilection exagérée qu'éprouve le français pour les fonctions publiques. Berryer, dans son rapport sur la loi (les finances de 1850, s'exprime ainsi : « En examinant l’ensemble de l'administration du pays, nous sommes obligés de signaler la ruineuse multiplicité des fonctions et
des emplois que nous voyons s’accroître périodiquement et qui
appellent trop d'hommes, au moment de leur entrée dans la vie, à solliciter de l’État une existence bornée mais commode et sure. Ainsi se perdent l'énergie et l'honorable indépendance de l’homme obligé d'assurer par lui-même son avenir; ainsi s'éteignent trop de capacités qui auraient pu honorer et servir plus utilement le pays; ainsi s'augmente, pour les contribuables, la charge de ces existences auxquelles il faut pourvoir, sans obtenir de leur travail une valeur égale à ces rémuntrations accordées en trop grand nombre (cité par D'AVENEL. Revue des Deux-Mondes. du 1* mars 1888). Dès 1758, on éerit ceci : « Le cultivateur quitte les champs et il n’y a d'autre état pour lui que de grossir le nombre des religieux ou de ces célibataires solliciteurs d'emplois dont la France fourmille (La noblesse tell, qu'elle doit être p. 173, brochure citée par RaBreau, Le Village sous l'ancien régime, p. 282,
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S 2. — La Crise en ce qu'elle concerne l'Etat lui-même.
L'EÉlat n'est pas sans souffrir lui-même de cet élat de choses. I a imprudemment amélioré la qualité de ses agents. Profitant de l'abondance des postulants, il à procédé à une sélection de plus en plus sévère, 1l a choisi, parmi les candidats, ceux qui présentaient les plus belles qualités.
A première vue, il semble que l'intérêt général ne puisse qu'y trouver satisfaction. Le principal souci de l'Etat doit être d'assurer l'accomplissement intelligent de son rôle. Il paraît difficile de critiquer le som qu'il apporte à choisir des agents aussi capables que possible. S'il exige de ceux-ci une instruction de plus en plus complète, on ne peut que Pen féliciter.
On arrive à une autre opinion si on examine les conditions dans lesquelles ladministralion effectue son choix. Les examens auxquels elle soumet les pos- Lulants n'ont aucunement pour résultat de prouver que ceux-ci ont des aptitudes spéciales pour être contrôleurs, rédacteurs, administrateurs. Ce n'est pas là ce qui la préoccupe. Le concours qu'elle établit à l'entrée de ses carrières n'a pour but que de révéler l'inslruction générale et les movens intellectuels des candidats : les matières sur lesquelles elle interroge ceux-
ei n'ont, pour ainsi dire, aucun rapport avec les occu-
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