‹ La Femme et le FonctionnarismeChapitre 7 sur 35 · NET VE · texte numérisé non relu

NET VE

palions qu'elle leur imposera plus tard : leurs aptiltudes techniques sont laissées de côté ; elle se charge elle-même de les faire naître. La preuve, c’est qu'elle élablit toujours un stage à la suite du concours et qu'elle oblige la plupart de ses jeunes fonctionnaires à passer par une sorte de « surnumérariat » où elle leur apprend leur métier.

C'est là un mode de sélection des plus critiquables. L'instruction générale est, par définilion, l'instruction préalable et commune à toutes les professions. Elle n'implique donc aucune aptitude spéciale pour l’une quelconque de ces professions. Quand, pour choisir les filulaires de celle-ci, on ne se préoccupe que d'elle, on s'expose à des mécomptes. Ce n'est pas toujours le plus instruit qui est le plus apte à remplir une fonclion. Dans un Iycée, ce n'est pas le professeur le plus chargé de litres qui est le plus capable de tenir la place de porter.

Les conséquences de ce mode de choix devaient êlre mauvaises pour l'administration. Dans les concours officiels, la concurrence portant uniquement sur l'instruction générale, les candidats ont développé celle-ci outre mesure, passant examens sur examens, acquérant diplômes sur diplômes, de facon à dépasser les camarades. Après quoi, une fois admis, ils ont été employés à une besogne qu'ils ne soupconnaient même pas et qu'ils trouvent ridicule. « Chaque année se présentent, au concours de telle admimistralion, des jeunes gens qui sont deux ou trois fois doc-

= fi

teurs et dont l'occupation, une fois nommés, consistera à copier des lettres et à les cacheter (1) ». Il n'y a pas corrélation entre les qualités exigées au concours et les qualités nécessaires pour bien remplir la fonction. Celle-ci en paut. Pleins de dédain pour la vile besogne qui leur est imposée, les bureaucrates la « sabotent ». Pour ces gens « supérieurs », 1l devient de bon ton d'arriver quelques heures en retard, d' «en faire » le moins possible et d'avoir le plus profond mépris pour les camarades qui sont assez naïls pour prendre leur métier au sérieux et l'accomplir en conséquence. La consciencieuse application d'antan a une tendance à disparaitre (2).

D'autre part, en même temps qu'il augmentait Ja capacité de ses agents, l'Etat augmentait leurs besoins, leur goût du bien-être. À chaque nouveau diplôme, correspondait une nouvelle exigence. Le licencié croyait devoir être mieux payé que le bachelier, son prédécesseur.

Or, les traitements, quoique en augmentation, ne se sont pas accrus dans la même proportion. Quoique d'une plus « vaste » instruction, les malheureux employés ont continué à jouir des mêmes appointements que leurs anciens. Le salaire n'a pas varié.

La longue atlente dans les postes inférieurs, l'insuffisance de traitements, le sentiment d'être rivé à une

(1) D'AvVExEL. Revue des Deux-Mondes, 1‘ mars 1888. (2) Voir à ce sujet Guimraub. De l’'Employe de l'Etat en France.

AT ee ou

RrO

tâche ingrate, tout cela a contribué à répandre, parmi les fonctionnaires publics, une certaine aigreur. Les énergies Inemployées de ceux-ci se sont trouvées excilées. Ces obstacles qui s'opposent à la satisfaction de leurs désirs ont été l’occasion d’une lutte nouvelle. Un mouvement destiné à les renverser s'est dessiné peu à peu.

Dans ce but, les fonctionnaires se sont groupés, ont fondé des associations.

Ce mouvement a débuté par des Amicales assez inoffensives, destinées à resserrer les lens de camaraderie ou à créer une sorte de mutualité bienfaisante: Par exemple, l'Association des Ponts-et-Chaussées fondée en 1855 « pour consolider entre ses membres les sentiments de confraternité el de camaraderie, » et devenue, en 1869, une véritable société de secours mutuels ; l'Amicale des membres de l'Administration de l’'Enregistrement, fondée le 1% Janvier 1877, etc...

D'amicales, ces Associations devinrent peu à peu professionnelles ; leur but, d'abord purement philantropique, prit un caractère plus utilitaire et plus pratique. En 1890, l'Association des Ponts et Chaussées se transforme de cette facon et travaille à obtenir des réformes, des améliorations. Il est à remarquer qu'aussitôt le nombre de ses membres passe de 1.600 en 1890, à 4.500 en 1905 (1). L'Amicale de l'Enregis-

(1) G. Came. Les Associations de Fonctionnaires, Revue-Bleue, 19 août 1905.

trement subit la même transformation en plusieurs étapes, en 1905 et 1906. Les agents des Postes assignent à leur Association générale le but de « sauvegarder la situation morale et matérielle de ses membres. » Les Instituteurs se groupent en une Fédéralion professionnelle de 90.000 membres. Les Indirectes fondent, en 1903, une association similaire qui, dès 1905, compte 8.000 membres sur 11. 000, ete... Le mouvement est général. Peu à peu, toutes les administrations ont vu naître leurs groupements spéciaux et ceux-ci, ubilisant la force du nombre et la puissance de l'organisation, ont éntamé une lutte pour obtenir des avantages de plus en plus nombreux : mémoires, démarches auprès d'hommes politiques, articles de Journaux, rien n'a été épargné.

Malheureusement, cette marche en avant rencontra des résistances. Toutes les demandes ne pouvaient être admises. Il v eut des refus. Une certaine tension entre les divers échelons de la hiérarchie prit naissance. Il se forma une tendance à assimiler cette situation à celle que l’on rencontre dans le monde ordinaire. L'Etat et les gouvernants devinrent des patrons : les fonctionnaires devinrent des prolétaires. On vit appa-

raître le « prolétariat » des bureaucrates (D). Puis, les

(1) « L'Etat, de même qu'un patron, s'enrichit tous les jours avec du travail volé. » Essa sur la Sociologie à propos de la protestation des employés des Postes et Telegraphee, par Miretr, Paris 1888,

Page 1