LA QUESTION DE LA FEMME
montre bien, en regard des méfaits de l'égoïsme masculin ou des effets persistants d'états inférieurs, comment le progrès social et l'ascension féminine ont été solidaires.
Toutefois, dans l'héritage du passé, s'il y a un actif d'incontestables bienfaits, il existe un passif : les vestiges inefîacés des abus et des préventions qui répondent à des étapes sociales dépassées. Il en subsiste dans les lois et plus encore dans les mœurs.
D'autre part, la femme supporte plus que l'homme le double poids de l'anarchie morale et de l'anarchie économique qui sévissent sur nous.
L'interrègne ouvert par l'impuissance rapidement accrue des anciennes disciplines, fondées sur des dogmes condamnés, et par la trop longue attente d'une nouvelle organisation morale propre à rallier et à régler les hommes est spécialement dur aux femmes. Il est pour elles plein d'épreuves, de menaces et de périls. Tout y contribue à les blesser et à les troubler. Les institutions si nécessaires à leur sécurité sont ébranlées. Les règles qui s'y rattachent sont méconnues ou dangereusement faussées. Si d'ailleurs les devoirs permanents sont négligés, quand leur sens même n'est pas oblitéré dans les consciences, les devoirs nouveaux qu'exige le progrès social ne sont pas encore acceptés. Dans cette anarchie, la femme voit se tourner ensemble contre elle des préjugés anciens qui n'ont plus leur raison dêtre, mais à qui les excès même de la critique révolutionnaire donnent un regain de vie, et les sophismes
récents d'un individualisme désordonné, si favorable à l'égoïsme et à Tirrespect masculins.
Quant à l'anarchie économique, effet du jeu redoutable de forces industrielles et financières démesurément développées, mais non réglées, si elle est pour tous une cause d'insécurité, elle agit tout spécialement sur le sort de la femme pour en aggraver la précarité douloureuse.
Rappel de notions préliminaires.
La femme à considérer n'est ni un être de raison, ni un pur esprit.
C'est un être vivant, organisé d'une certaine manière. Cet être appartient à l'espèce homme ; mais il a un sexe.
Le sexe n'apparaît pas seulement dans les organes et dans les fonctions spécialement sexuels. L'anatomie, la physiologie et la psychologie féminines subissent dans leur ensemble l'influence du sexe. Les traits généraux et les similitudes fondamentales de l'espèce sont de toute évidence communsà l'homme et à la femme, sans quoi il ne serait possible de concevoir entre eux ni société, ni concours vital. Mais
les différences qui distinguent les sexes au moral autant qu'au physique ne sont pas moins indispensables à toute coopération utile.
Toute femme, comme tout homme, vient au monde en un lieu de la planète où se rencontrent certaines conditions matérielles d'existence, dans une famille, point de jonction de plusieurs lignées d'ancêtres qui se concentrent et se particularisent à mesure qu'on se rapproche de la dernière génération, qui se ramifient à l'infini à mesure qu'on remonte dans le passé. Toutes les acquisitions et variations secondaires, communes aux deux sexes ou spéciales au sexe féminin, qui se sont accumulées au cours des âges dans la généalogie d'une femme et qui ont été consolidées par l'hérédité, sont incorporées comme formes, besoins et aptitudes à sa constitution physique et cérébrale.
Elle grandit dans un milieu déterminé : milieu matériel, milieu moral.
Les milieux matériels sont naturels ou artificiels. La civilisation a constamment accru l'importance des milieux artificiels, qui ont agi soit comme adjuvants, soit comme correctifs des conditions d'existence. La femme a subi plus que l'homme l'action des milieux artificiels. Le vêtement, par exemple, a été, pour elle surtout, une institution capitale. Combien n'a-t-il pas modifié à son avantage son corps, sa sensibilité, ses mœurs, ses moyens de défense ou de séduction ! L'habitation, avec ses transformations successives, a exercé une influence beaucoup plus
marquée sur la vie féminine que sur la vie masculine. Cette influence grandit dans la mesure où les femmes vivent davantage à l'intérieur par contrainte, par habitude ou par goût. Elle est au minimum chez les population qui imposent aux femmes toutes les corvées extérieures.
Le milieu moral, c'est d'abord la famille. L'action de la famille consiste en cette infinité de pratiques, de soins, de suggestions, d'habitudes, d'exemples, d'émotions communiquées, d'enseignements qui enveloppent l'enfant dès sa naissance. A cette incubation prolongée les parents immédiats ne collaborent pas sans puiser largement dans le patrimoine de traditions qu'ils tiennent des parents antérieurs. L'empreinte en reste particulièrement forte sur l'enfant féminin qui, en général, subit plus tard ou moins que le garçon l'action directe du monde extérieur à la famille.
Cependant toute famille est elle-même plongée dans un milieu social auquel elle est subordonnée. La femme est soumise par cet intermédiaire, avant de l'être directement, à la vie économique, politique et morale de ce milieu. Il la domine par les sentiments de l'ambiance, par les idées reçues, par toutes les excitations et toutes les inhibitions de la volonté dont la source est dans la société environnante. Il est évident que les mœurs, les lois, les opinions, les préjugés, bons ou mauvais, les tendances et les rêves qui concernent la femme contribuent beaucoup à façonner son cerveau même, pourvu qu'ils gouver-
nent un nombre suffisant de générations féminines.
La femme occidentale du XX^ siècle est tellement au-dessus de ce qu'on peut savoir de la femme primitive dans son âme et dans son corps, dans sa beauté même, qu'on a pu dire sans paradoxe qu'elle est un produit de l'humanité. Ce qu'elle doit à la civilisation est énorme. En revanche la trace héréditaire des servitudes et des éducations vicieuses dans sa mentalité comme dans son caractère n'est pas négligeable.
Cependant, si les conditions sociales d'existence développent ceci, atténuent cela, elles ne créent ni ne suppriment aucun organe essentiel, ni aucune fonction élémentaire. Mais elles provoquent de diverses manières la combinaison des fonctions élémentaires du cerveau en fonctions composées.
La civilisation fait évoluer et diversifie, ou transpose, ou encore associe en des combinaisons supérieures les traits distinctifs de la biologie et de la psychologie féminines. Mais elle n'en abolit aucun et en accentue plusieurs.
Les différences secondaires qui, en dehors des organes proprement sexuels, sont observables entre l'anatomie de la femme et celle de l'homme, ont été souvent exposées par les biologistes et les anthropologistes.
Une, entre autres, l'inégalité de la taille, a eu surtout une importance réelle en plusieurs ordres de relations sociales.
Le fond de toute vie est la vie nutritive. Or, les
physiologistes nous enseignent que l'ensemble de celle-ci se caractérise chez la femme par plus d'épargne et moins de dépense que chez l'homme. La nutrition pure n'est pas seule à se ressentir de ce phénomène généralisé, mais les formes aussi et, pour ainsi dire, toute la comptabilité de la vie nerveuse. N'est-ce pas là une explication de ce fait que, si la nervosité féminine est sujette à des causes spéciales d'instabilité, la femme néanmoins se montre souvent plus endurante que l'homme aux privations et à la souffrance physique, parfois même à certains genres de fatigue?
On sait le rôle considérable des organes locaux de la maternité et de leurs fonctions dans l'économie de la femme. Leur état et leur activité, suivant qu'ils sont normaux ou non, dominent sa santé physique depuis la puberté jusqu'à un âge plus ou moins avancé. Sa santé morale n'en est que trop souvent affectée.
Son activité — faut-il le répéter après tant d'autres? — est étroitement dépendante de cette partie capitale de l'organisation qui lui est propre et des manifestations qui s'y rattachent. Les entraves et les interruptions qui en résultent sont connues. A la durée des grossesses et des allaitements il faut ajouter la durée au total assez longue des indisponibilités ou des diminutions de disponibilité déterminées par le retour périodique de phénomènes que l'évolution a notablement développés dans l'espèce humaine. Or, je ne fais état ici que des phénomènes physiolo-
giques ; que sera-ce si l'on tient compte des complications pathologiques qu'ils comportent ?
La femme est inférieure à l'homme, généralement, en force musculaire. Si le plus grand exercice et le moindre exercice respectifs ont accru cette inégalité, ils ne l'ont pas créée. La comparaison avec les espèces animales les plus voisines, l'observation des populations les plus attardées, ou des milieux les plus incultes, ne justifient-ils pas cette assertion? Celle-ci n'est nullement infirmée par le fait que chez des peuples barbares la femme fait des besognes de bête de somme et que dans nos civilisations mêmes elle exécute des travaux fort pénibles. Car c'est justement parcequ'il était le plus fort que le mâle lui a imposé, avec toutes les servitudes, des corvées dont il s'est déchargé lui-même. C'est à un abus analogue de la force, transformé par la civilisation, qu'il convient d'attribuer le surmenage industriel ou autre dont trop de femmes prolétaires sont victimes au XXe siècle dans notre Occident.
Comment, en opposition avec l'infériorité de sa force musculaire, la femme a vu se dessiner progressivement la douceur de ses lignes, la souplesse et la grâce de ses mouvements, l'adresse subtile de ses doigts, ce n'est pas seulement à la biologie qu'il faut le demander, mais à la sociologie aussi.
Un peu de psychologie élémentaire et comparée.
La psychologie de la femme, c'est-à-dire sa vie cérébrale, est liée aux autres fonctions de sa vie animale et à sa vie végétative. Inversement elle réagit sur l'une et sur l'autre.
La comparaison entre le poids du cerveau féminin et celui du cerveau viril a donné lieu aux déductions les moins scientifiques. Si l'infériorité absolue du premier n'est pas contestée, il n'en est pas de même de son infériorité proportionnelle, de celle que l'on constaterait en tenant compte du rapport entre le poids du cerveau et les dimensions ou le poids du corps entier. Sur celle-ci les anthropologistes sont en désaccord. Mais, même si elle devait être admise, l'on ne serait pas fondé à en conclure à l'infériorité psychique de la femme. D'abord le poids total et brut de l'encéphale ne peut servir d'indice précis, puisque ni l'encéphale ni le cerveau proprement dit ne sont un organe unique, mais un système d'organes multiples qui accomplissent des fonctions distinctes quoique liées. Donc il faudrait pouvoir déterminer pour chaque sexe le poids des parties du cerveau
affectées aux fonctions les plus élevées et la relation de ce poids avec celui du reste de l'encéphale, du reste du corps Qui s'en chargera, surtout en l'état actuel de nos connaissances sur les localisations? Mais il y a plus : car le peu que nous savons de la structure et de la vie intimes des centres nerveux nous autorise à dire que bien des facteurs divers, en dehors du poids, contribuent à la quantité et à la qualité de leur travail.
Rien ne saurait donc remplacer l'observation directe des manifestations de l'activité cérébrale et leur comparaison.
Chez la femme comme chez l'homme, cette activité est conditionnée par les sensations et dominée par les affections.
La femme ne possède pas un sens de plus que l'homme. Elle n'en possède pas un de moins. Peutêtre subit-elle à un degré supérieur l'influence de ses sensations internes, sourdes mais profondes, pauvres de perceptions, mais génératrices, souvent à notre insu, de certaines dispositions émotives.
Auguste Comte a mis hors de cause cette vérité expérimentale que toute notre activité intellectuelle et pratique est subordonnée à notre vie affective. Il a observé que cette subordination est encore plus marquée chez la femme que chez son compagnon.
Quelles sont les principales modalités de sa vie affective?
Les fonctions affectives, instincts, appétits ou penchants, désirs ou répulsions, si on les considère
comme impulsions, sentiments ou émotions, si l'on envisage le plaisir ou la souffrance attachés à leur satisfaction ou à leur contrariété, passions, si on les observe dans un degré supérieur d'excitation, se divisent en égoïstes et altruistes. Les affections égoïstes sont biologiquement plus énergiques, mais souvent en conflit entre elles ; les altruistes sont naturellement plus faibles, mais plus harmoniques entre elles et socialement de plus en plus nécessaires. Les unes et les autres sont élémentaires, mais elles se combinent entre elles avec le concours de l'intelligence, et sous l'influence de la vie sociale, en fonctions composées, tendances, sentiments, passions complexes d'une variété croissante.
L'instinct de conservation personnelle, le plus fondamental des instincts égoïstes, se manifeste aussi puissant chez la femme que chez l'homme. Ce sont les instincts qui intéressent la conservation de l'espèce qui nous présentent une première et très importante différence dans la psychologie des deux sexes.
Ces instincts sont l'appétit sexuel et le besoin ou l'amour de la progéniture, très distincts, quoique voisins, et parfois antagonistes.
L'appétit sexuel est moins actif et plus intermittent chez la femme que chez l'homme. Le besoin et l'amour de la progéniture offrent au contraire chez la femme une intensité tellement supérieure qu'ils garderont le nom d'instinct maternel.
Une fois pour toutes, disons qu'en ces notes psychologiques, comme en celles qui suivront, il faut
sous-entendre les mots en général ou habituellement, les exceptions supérieures ou inférieures, plus ou moins nombreuses suivant les cas, étant toujours réservées et d'ailleurs explicables.
Les mœurs animales chez les espèces voisines nous montrent, dans les rapports sexuels, l'attaque, voire la violence du mâle, et tout d'abord la défense ou la fuite de la femelle, qui ne cède facilement qu'en des périodes espacées d'excitation dans les organes de la maternité. Plusieurs primates et l'espèce humaine ne se sont distingués à cet égard que par la lubricité désordonnée du mâle. La vie sociale et son évolution ont augmenté l'écart primitif entre la sexualité masculine et la sexualité féminine, qu'elles ont spécialement contenue et modifiée.
Les traits de mœurs plus que faciles et certains usages observés chez des peuplades de l'Afrique et de la Polynésie, l'exercice d'un droit de propriété sur la femme étendu jusqu'à louer son corps comme source légitime de revenu, ou à le prêter gracieusement à des hôtes, ne contredisent pas plus ce qui précède que les exemples de prostitution sacrée mentionnés par les historiens de l'antiquité- Ceux des traits de mœurs recueillis qui peuvent être attribués à la spontanéité féminine s'expliquent presque toujours par des mobiles autres que l'intensité habituelle de l'appétit sexuel . la faim, la gourmandise, la passion de la parure, la crainte révélentielle, la tendresse insouciante et passive. Quant aux coutumes peu édifiantes auxquelles il vient d'être
fait allusion, elles sont des formes d'abus de la force ou d'aberrations religieuses. Mais leur constatation n'infirme point une observation plus importante, qui est celle-ci : l'évolution des sociétés humaines les plus considérables, le développement des civilisations qui ont agi sérieusement sur la marche de l'humanité nous font apparaître les religions, les lois et les mœurs comme appliquées le plus souvent, pour des motifs divers, à surveiller, réglementer ou réprimer la sexualité féminine beaucoup plus sévèrement que la sensualité virile.
Cependant ce n'est pas seulement comme frein que la vie sociale agit sur le tempérament et les mœurs de la femme. En défendant un peu plus sa vie, sa subsistance et sa maternité, elle a éveillé chez la compagne de l'homme de nouveaux besoins, entre autres celui de soustraire son corps à de trop faciles entreprises. Par l'institution du vêtement et de l'habitation ce besoin s'est accru en raison même des satisfactions partielles qu'il recevait. La civilisation, en organisant la famille paternelle, assigna aux femmes, avec des fonctions définies, des obligations trop unilatérales. Mais elle leur procura aussi, grâce à plus de stabilité dans la vie commune, la possibilité et le goût d'une réaction morale incompatible avec l'étalage des sujétions animales. Lorsque s'est solidement installée la religion du foyer, ce qui supposait l'existence sédentaire, lorsque surtout la femme y a été sérieusement associée par le mariage monogamique, celle-ci a eu de nouveaux motifs de décence et de retenue.
C'est ainsi que le développement de la vie sociale a concouru d'une part avec les exigences de la maternité et avec les suggestions secrètes de l'intérêt féminin, d'autre part avec le progrès de la sensibilité morale chez les femmes, à faire évoluer le primitif mouvement de défense sexuelle en ce sentiment exquis de la pudeur (1), auquel l'homme n'est pas resté étranger, mais dont l'absence disqualifie la femme.
Cela n'empêche pas que la femme puisse être extrêmement passionnée en amour. Ses sens y sont bien pour quelque chose, car elle n'est pas un « corps glorieux ». Mais il entre dans la plus grande ardeur de sa passion des impulsions affectives, des émotions et même des dispositions physiques distinctes du pur appétit sexuel. Celui-ci, consciemment ou non, joue sans doute sa partie dans le concert ou dans l'orage passionnel, mais il est plus rare qu'on ne croit qu'il y soit prépondérant. Ce qui est sûr, — et c'est une contre-épreuve, — c'est que la femme répugne infiniment plus que l'homme aux rapprochements sexuels sans amour (2).
Avant tout elle est restée profondément maternelle.
(1) Il ne faut pas négliger parmi les sources du développement de la pudeur une heureuse transposition de l'orgueil qui s'est produite dès l'antiquité, du moins dans les classes dirigeantes, plus ou moins imitées à la longue par les autres classes libres.
(2) Il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à des cas pathologiques, rares en somme. Quant à la prostitution, bien d'autres causes que le dévergondage sexuel y entraînent ordinairement les malheureuses dont elle devient le triste métier.
On s'est parfois étonné qu'Auguste Comte, dans sa belle théorie des fonctions du cerveau, qui, en ses grandes lignes, me sert de guide, n'ait pas classé l'instinct maternel parmi les affections altruistes. Une analyse attentive justifie notre philosophe. Comme fonction élémentaire, cet instinct doit être isolé des combinaisons affectives dans lesquelles il entre dès l'origine et de la culture sociale qu'il a reçue. Ainsi considéré, il est le besoin de se prolonger en un organisme semblable à soi et, après la séparation accomplie , l'attache subsistant non plus anatomique, mais physiologique encore, avec l'être démembré de soi-même, quelque chose comme une réminiscence sourde de la primitive communauté de vie. Par là on s'explique que, de ses vrais noms besoin et amour de la progéniture, et commun aux deux sexes, il soit plus intense chez la femme, mais aussi qu'il donne lieu à des manifestations égoïstes.
Qui ne les a maintes fois observées? Qui ne sait jusqu'où peut aller chez le père et plus encore peut-être chez la mère l'esprit de possession sur le produit organique qu'est l'enfant ? Jusqu'à l'abus de pouvoir le plus manifeste et le plus inconscient d'ailleurs. En outre, nul ne contestera ce qui se mêle d'orgueil à l'amour paternel, de vanité aux maternelles tendresses.
Mais hàtons-nous d'ajouter que, parmi les instincts les plus profonds et les plus énergiques de la personnalité, il n'en est pas d'aussi apte que l'amour de la progéniture à s'associer étroitement aux pen-
chants altruistes, surtout à l'attachement et à la bonté. La vie sociale et la civilisation n'ont fait que développer ce phénomène de pénétration réciproque. Il en résulte des combinaisons afTectives tellement serrées qu'on en distingue à grand'peine les éléments composants. On comprend ainsi que l'amour du produit, qui agit parfois d'une façon si naïvement égoïste, détermine d'autres fois la plus complète immolation de soi-même en faveur d'un autre.
N'oublions pas que, notamment dans le cas de la maternité, le rapport de possession peut être renversé, et il l'est souvent, au profit du produit.
Le rôle joué par la paternité dans la physiologie et dans la psychologie masculines n'est pas comparable au rôle joué par la maternité dans la physiologie et dans la psychologie féminines. L'instinct maternel, susceptible d'ailleurs, indépendamment de son office essentiel, des modalités et des transpositions les plus diverses, domine l'économie des femmes, leur santé corporelle et leur santé cérébrale, leur vie affective et leur mentahté à leur insu même. Il exerce son empire chez celles qui n'ont pas, qui n'auront pas d'enfants, même chez celles qui croient n'en pas vouloir. S'il peut revendiquer sa part dans plus d'une sublimité morale, ses altérations ou ses aberrations occupent dans l'aliénation et la criminalité des femmes la place réservée aux surexcitations et aux perversions sexuelles dans l'aliénation et la criminalité des hommes.
La femme a moins de combativité que l'homme.
Rien d'étonnant à cela, si l'on songe à quel point l'instinct destructeur est en connexion avec l'offensive sexuelle, et si l'on songe aussi aux entraves apportées par les fonctions maternelles à l'activité extérieure.
Je ne prétends pas nier qu'une longue évolution sociale et les habitudes héréditaires aient beaucoup développé cette différence primitive. Mais est-ce que l'évolution sociale et les habitudes héréditaires ne sont pas elles-mêmes des faits de la nature soumis à des lois?
Les traits de méchanceté féminine que l'on cite, les raffinements mêmes de cruauté constatés en certaines circonstances à la charge des femmes de quelques peuplades anthropophages et dont, en pleine civilisation, des femmes dénaturées nous offrent parfois l'équivalent, le goût de la médisance, (il n'est ni général parmi les femmes, ni exclusivement féminin), les fureurs de la jalousie chez quelques femmes, les infanticides, ne prouvent pas plus que quelques faits épars d'amazonisnie trop complaisamment relevés, l'égalité d'action de l'instinct destructeur chez les hommes et chez les femmes. Des phénomènes secondaires ou dérivés, des exceptions sociologiques ou morales, des drames où la tendresse même s'exaspère au point de prendre le visage de la haine et d'en faire le geste, les tragédies de la misère et de la honte, les méfaits imputables autant au désordre social qu'à la défaillance ou à la dépravation individuelles, sans parler des
monstruosités véritables, ne sauraient prévaloir contre les données d'observations beaucoup plus générales.
Dans tous les cas, la combativité est un mode de l'instinct destructeur que la nature et la plus longue histoire ont concouru à mettre de plus en plus à l'actif du mâle dans la balance des comptes psychiques entre les deux sexes. .
Rappellerons-nous par contre que quelques manifestations de l'instinct constructeur sont autant liées à l'amour maternel que les impulsions destructives à l'offensive sexuelle ?
Notons encore que la femme pèche moins par orgueil que par vanité. L'orgueil est cette tension de la personnalité qui se traduit en besoin de s'élever ou de s'isoler, en appétit de domination ou d'indépendance. La vanité est la forme extrême du besoin de paraître, d'attirer les regards, de se parer, du désir de plaire, d'être louange, admiré.
Les Agrippine se voient sans doute et dans tous les rangs. Mais combien sont plus nombreuses les coquettes et combien infinies d'ailleurs les formes et les nuances de la coquetterie !
Suite du même sujet.
Nous voici au seuil de Valtruisme.
Ce mot désigne un groupe de tendances et de sentiments observables. Ces tendances et ces sentiments, en ce qu'ils ont d'élémentaire, sont naturels dans l'espèce humaine; et l'homme n'est point à cet égard une exception dans le règne animal.
Au bas de l'échelle altruiste, distinguons un besoin de rapprochement avec le semblable, sans acception de sexe. S'il est ditTus et banal, la quantité importe alors beaucoup plus que la qualité ou la durée : c'est le besoin d'agrégation, le besoin de se sentir en troupe. S'il se concentre sur un petit nombre d'êtres déterminés, même sur un seul, — c'est Vattachement proprement dit. Il y a préférence. Pourquoi ? Pour mille raisons d'ordre physiologique ou autre dont le sujet peut n'avoir aucune conscience.
A mesure que les sens s'affinent, que l'intelligence se forme et que la vie sociale se développe, il entre plus de choix dans l'attachement. Le contact physique, qui a seul été recherché d'abord, ne tarde pas à ne plus suffire. Il pourra même n'être plus indispensable. La vue des êtres aimés, les communications de toute sorte, même à distance, les contacts
moraux en viendront à être autant et plus désirés que les rapprochements matériels et les caresses.
L'attachement tend à la fixité.
Il faut placer plus haut la sympathie. Elle est, au sens propre du mot, l'aptitude à nous émouvoir des émotions d'autrui. Le concours de l'intelligence lui est nécessaire. Car comment être ému de l'émotion d'un autre sans en percevoir et en interpréter les signes? La sympathie, en elle-même, parait bien impliquer une tendance élémentaire à l'extension de notre vie affective hors de nous, à la pénétration mutuelle des sensibilités.
La sympathie, à un degré supérieur de son développement, sera le besoin de se dépenser pour des fins non personnelles. Dès lors plus manifestement active, elle devient le besoin de donner quelque chose de soi, de vivre pour autrui, mais aussi en autrui. Elle s'appellera la bonté ou Vamoiir.
La sympathie tend à l'expansion.
A côté du besoin de s'agréger ou de s'attacher, de la sympathie ou de la bonté, l'on observe un penchant spécial que l'on a nommé vénération. La vénération incline l'être à la soumission. Elle détermine aussi la retenue, une sorte d'inhibition cérébrale et, par suite, des abstentions contraires aux impulsions passionnelles. Elle s'exerce envers d'autres êtres qui ont fait sentir ou chez qui l'on imagine un genre quelconque de grandeur ou de supériorité. Il faut bien qu'elle soit une inclination naturelle, puisque de tout temps les hommes et les femmes ont
été portés et ont trouvé du plaisir à se créer, quand les réalités étaient insuffisantes, des objets fictifs, et souvent indignes, de vénération.
Si l'on veut se faire une idée juste des traits propres au cœur féminin, il ne faut point isoler chacun des éléments de la vie altruiste, ni davantage les séparer tous ensemble des autres fonctions de l'activité cérébrale. Il importe de considérer leur aptitude à se combiner entre eux et plus encore peut-être leur association avec les divers penchants personnels, avec les tendances de l'esprit, du caractère et du tempérament.
Ni l'égoïsme absolu, ni l'atruisme pur ne sont des réalités observables. Aussi bien est-il heureux que notre sociabilité naturelle, grâce à de nécessaires alliages, emprunte à la plus grande énergie des impulsions de notre personnalité un complément de force qui lui est ordinairement indispensable.
Or, parmi les instincts de la personnalité, il en est un qui est, plus que tout autre, apte à se combiner étroitement avec l'attachement et la sympathie : c'est l'instinct maternel. Le gain qu'il y trouve lui-même n'est pas contestable. Ses manifestations les plus touchantes dans le monde animal attestent déjà ce qu'il s'est incorporé d'altruisme. Dans l'espèce humaine cette sorte de synthèse affective a modifié , ennobli l'instinct primitif dans l'exercice même de sa fonction ordinaire, par quoi la femme mère s'élève toujours plus haut au-dessus de la femelle génitrice. Par là même, si l'on franchit les
degrés intermédiaires, s'expliquent les sublimités du sacrifice maternel.
Mais ce que l'instinct maternel apporte à l'altruisme n'est pas moins remarquable que ce qu'il en reçoit. Il lui prête, en le pénétrant, une part de son énergie propre, qui est considérable. Il se mêle aux affections de la femme, alors même que ses rapports avec les êtres issus d'elle ne sont pas un jeu, alors même qu'elle n'a pas, qu'elle n'a jamais eu d'enfants. Il leur communique un grand pouvoir d'action et d'émotion. Il y ajoute un peu de cette intensité de tendresse que la femme met dans le contact caressant des petits.
Il entre toujours de la maternité dans l'attachement féminin, quel que soit son objet, amant, époux, frère, amie, camarade de jeunesse, compagnon de l'âge mûr. Observez même comment la jeune fille ou la jeune femme, en son dévouement à de vieilles gens, les entoure, non sans une charmante nuance d'autorité, de la sollicitude enveloppante et protectrice avec laquelle sont couvés les petits enfants.
La bonté de la femme est toujours maternelle, surtout quand elle prend la forme de la pitié. Tout être qui souffre, quelle que soit sa souffrance, est pour elle un faible qui appelle son secours, qui a besoin qu'elle l'aide ou qu'elle panse sa blessure, mais aussi qu'elle le console , qu'elle sèche ses larmes, qu'elle berce sa douleur, comme fait la mère du petit malade ou affligé.
L'instinct maternel introduit dans les affections la concentration du sentiment qui lui est propre. S'il accroît ainsi la puissance d'aimer, il tend à spécialiser l'objet de l'amour. A la différence de la sexualité masculine qui exerce une action dispersive sur la vie affective des hommes, la maternité répugne aux tendresses banales et faibles ; en revanche, elle ne porte point par elle-même aux généralisations de la sociabilité.
L'altruisme féminin rachète souvent le précieux renfort qu'il reçoit de l'instinct maternel par le penchant à trop particulariser la sympathie. Ce particularisme dégénère facilement en partialité. C'est ainsi qu'une très grande bonté et une admirable faculté de dévouement , de sacrifice même , se peuvent rencontrer en un cœur de femme avec une insuffisance du sentiment de la justice. Mais n'oublions pas le rôle considérable qui appartient à l'esprit, aux idées générales et à l'éducation dans la formation de ce sentiment.
Volontiers individualiste , parfois exclusive , la femme ne se défend pas toujours assez, même en ses plus nobles affections, de l'esprit de possession propre à l'amour du produit. De là ces naïves exigences, cette main- mise quelquefoisaussi inconsciemment indiscrète que sincèrement désintéressée sur la vie des êtres aimés. De là encore ces formes spéciales de la jalousie qui s'appliquent à de tout autres relations que les relations sexuelles ou aux rapports de mère à enfant, par exemple aux amitiés féminines.
La femme est vénérante. Que les apparences contraires, offertes par certains milieux contemporains, ne nous y fassent pas tromper. Chez la femme, le sentiment de sa faiblesse, des habitudes séculaires de soumission, une prudence accrue par la pratique et fixée par l'hérédité, ont ajouté à la nature. Mais la nature même met de la dépendance voulue dans son amour, jusque dans sa maternité.
Ici encore la femme manifeste ses tendances particularistes. Elle spécialise et individualise volontiers en des êtres concrets et personnels l'objet de sa vénération. Le respect des supériorités collectives ou abstraites n'est pas encore développé chez elle autant qu'il pourra l'être dans l'avenir.
Mais la femme atteint facilement une continuité de tendresse que l'homme a plus de peine à réaliser. Sa capacité supérieure de se donner tout entière, de s'oublier pour les autres, éclate en ces longs dévouements obscurs, en ces immolations ignorées, en ces sacrifices répétés tous les jours que ne récompense aucune renommée, pour lesquels aucune gloire n'est attendue. Les exemples en sont nombreux parmi les femmes de toute condition. Ils abondent et sont particulièrement touchants dans les rangs les plus humbles.
Le caractère, au sens précis et restreint qu'Auguste Comte a donné à ce terme, comprend les fonctions cérébrales auxquelles appartient la direction supérieure des mouvements. C'est du moins à exciter, retenir, coordonner ou maintenir ceux-ci que s'ap-
plique avant tout leur activité. Mais elles exercent aussi une influence générale sur l'ensemble de la vie cérébrale, dont elles modifient, pour ainsi dire, la tonicité par leur action propulsive, inhibitrice ou de concentration. Elles entrent comme éléments essentiels dans ces qualités morales qui se nomment le courage, la prudence, la fermeté.
La femme, si l'on met à part les circonstances où elle obéit à l'impulsion d'une affection très vive ou d'une forte passion, se montre en général moins hardie et moins entreprenante, mais plus prudente que l'homme. La nature et les conditions sociales d'existence ont agi à cet égard dans le même sens. A cette plus grande prudence, jointe au besoin de défense et au tour donné par la vie à l'esprit féminin se rattache la propension à combattre la violence par la ruse.
En général aussi, la persévérance dans l'énergie apparaît à un degré moindre chez nos compagnes. Car il ne faut pas confondre l'aptitude à l'effort soutenu et concentré dans l'action, surtout la persistance dans la lutte avec certains genres d'endurance, ou avec la patience dans l'attente, ou avec la résistance par l'inertie et l'obstination passive. Une confusion semblable rend compte de quelques méprises, sans qu'il faille méconnaître des cas spéciaux, souvent remarquables, qu'on doit se garder de généraliser.
U intelligence rachète sa dignité supérieure par sa plus grande dépendance. Chez les femmes comme
chez les hommes, l'activité intellectuelle dépend étroitement d'abord et surtout de la vie affective, mais aussi des aptitudes du caractère et en outre de toutes les conditions de l'existence physiologique. Chez tous et chez toutes, son développement, dont nous sommes si fiers, est fonction de toute l'évolution sociale, de l'ensemble du passé humain. Cette subordination multiple est commune aux deux sexes. Mais chez la femme l'esprit est encore davantage subordonné au cœur ; de plus, il subit spécialement l'influence des « fatalités du corps » propres au sexe même.
De là des différences ou des modalités, nullement incompatibles avec les similitudes fondamentales. Ce sera l'effet d'une éducation meilleure de mieux dégager et de fortifier celles-ci, comme de mieux utiliser celles-là.
Les fonctions élémentaires de l'esprit sont les mêmes pour les deux sexes ; les lois logiques aussi. Ce qui peut différer, ce qui diffère d'un sexe à l'autre, c'est l'importance relative des diverses fonctions, leurs modes de combinaison entre elles et avec les fonctions affectives ou pratiques, les variétés d'application des lois logiques.
Plus être de sentiment que l'homme, la femme possède à un très haut degré l'intelligence du concret. Les représentations et les constructions de son esprit sont surtout concrètes. Sans doute elle abstrait, puisqu'on ne pense point sans abstraire. Mais, plus encore que l'homme, elle subordonne l'abstrait au
concret, parce que les êtres l'intéressent beaucoup plus que les phénomènes et les propriétés.
Les êtres qui l'intéressent le plus ce sont les êtres humains qui l'entourent ou l'approchent, dont elle dépend ou qui dépendent d'elle. Ce sont aussi ceux qu'elle ne connaît pas, mais qu'elle sait souffrir. Son esprit s'attache plus aux individus qu'aux collectivités, plus aux groupements particuliers qu'à la société générale, moins aux institutions abstraites qu'aux personnes qui les représentent, les mettent en œuvre ou en subissent les effets. Cette tendance, sans être abolie, pourra, devra être modifiée dans la mesure où il est utile qu'elle le soit, par une éducation judicieuse non-seulement de l'esprit, mais des sentiments.
Les femmes excellent ou peuvent exceller dans l'observation concrète, par quoi elles apportent et apporteront de plus en plus une contribution précieuse au capital intellectuel de l'humanité. Bien observer sert à bien juger. Il n'est pas rare que dans le jugement concret, dans l'appréciation des personnes, la femme montre plus de perspicacité que l'homme.
Aimer porte à construire. Aussi les femmes ont-elles pour les arrangements réels ou fictifs des choses et des êtres, pour les rapprochements ou les combinaisons d'images, d'émotions, de personnages, un goût et une aptitude que la culture doit développer sous les formes les plus modestes comme les plus élevées.
Par contre, les analyses et les synthèses abstraites,
si elles doivent être poussées loin, sont moins leur afifaire, surtout dans les sujets les plus complexes où l'abstraction est le plus difficile. Quand on croit que ces sujets sont les sujets mathématiques on commet une grave erreur. Aussi les exemples tirés soit de certaines célébrités historiques, soit de certains triomphes scolaires, n'ont-ils pas la portée qu'on leur attribue.
Répétons d'ailleurs que les différences intellectuelles s'expliquent le plus souvent par les diversités de la vie affective et du caractère. Voilà pourquoi plus d'une femme réussissent dans les ouvrages de l'esprit, de dimension réduite ou moyenne, qui supposent avant tout la délicatesse du sentiment, la finesse des observations, le goût des expériences, le soin amoureux du détail, l'ingéniosité des rapprochements, la grâce des arrangements, la souplesse aisée de l'expression ; ces dons, précieux pour l'art, rendent compte encore de certains succès scientifiques d'un ordre spécial. Mais voilà pourquoi aussi les grandes initiatives de pensée, les constructions puissantes de la philosophie, de la religion, de la politique et même de l'art, les labeurs de longue haleine, principalement dans le domaine des abstractions supérieures, paraissent convenir spécialement au génie masculin à cause de la prolongation d'effort cérébral, de la persistante tension de volonté ou, comme dit Aug. Comte, de la (( haute intensité et de la continuité du travail mental » qu'ils exigent.
N'oublions pas de noter à l'actif de la femme que, chez elle, le sens du concret, le contact journalier avec les exigences élémentaires de la vie pratique, la prudence naturelle et acquise, sans compter les légitimes inquiétudes du cœur, favorisent la résistance du bon sens soit contre les témérités ou les partis-pris théoriques, soit contre la griserie de la bataille des idées.
En retour, la mentalité de la femme, conditionnée par l'ensemble de sa vie cérébrale et corporelle, par sa vie sentimentale notamment, réagit dans une certaine mesure sur celle-ci et la pénètre. Si la femme a des façons de comprendre, d'imaginer, de raisonner, d'assembler ses idées et de les exprimer qui lui viennent de son cœur, ses pensées et son langage, avec leur tour particulier, se mêlent à ses émotions et à ses désirs pour les nuancer et en diversifier plus ou moins le cours.
La solidarité des sexes et le bonheur commun.
Qu'est-elle donc , comparée à l'homme , notre femme occidentale donnée par la nature et par l'histoire? Supérieure? Non pas. Inférieure? Pas davantage. Alors égale? Je n'en sais rien.