LA FEMME ET LA FAMILLE
en personne responsable et en associée. Le degré de confiance qu'elle obtient dans une société et qu'elle sait justifier est une excellente mesure du progrès.
Reconnaissons comme en ce domaine les signes matériels deviennent des symboles sociaux. Pour illustrer une telle vérité l'on peut rapprocher des cas nettement opposés. Voici la femme cloîtrée, voilée, gardée ; et voici la femme libre de ses mouvements comme de son visage et de son regard. Ce ne sont pas seulement deux femmes différentes que vous avez devant vous. Ce sont deux civilisations inégales. Je ne prétends pas que la seconde soit sans reproche. Plus d'un abus et plus d'un vice la déparent. Toutefois, tout compensé, sa supériorité morale n'est pas douteuse.
La Femme et le Mariage.
Les affections de famille tirent leur valeur et leur charme de la quantité d'altruisme qui est en elles. Elles empruntent leur plus grande énergie à ce qu'elles contiennent d'égoïsme, comme aux limites étroites de leur domaine. Ce double caractère explique, entre autres raisons, pourquoi la famille
est l'organe, non remplaçable, par lequel s'opère le passage de la vie purement animale à la vie sociale proprement dite. C'est, qui plus est, « en vertu de « leur imperfection même — dit Auguste Comte — « que les affections domestiques deviennent les seuls « intermédiaires spontanés entre l'égoïsme et l'ala truisme, de manière à fournir la base essentielle « d'une solution réelle du grand problème humain. » {Politique positive, tome II, ch. 3.)
Comte ajoute aussitôt : a Dès lors, leur vrai per- « fectionnement doit consister, en général, à devenir a de plus en plus sociales ou de moins en moins « personnelles, sans rien perdre de leur intensité. » (Id., ibid.).
Dans l'affection filiale, l'instinct nutritif, le besoin de protection et la crainte coexistent à des degrés divers avec l'attachement, la vénération et la reconnaissance. Dans l'amour maternel, la part de l'instinct physiologique est toujours très grande et celle de l'amour-propre d'auteur n'est jamais négligeable, à côté de la tendresse morale la plus exquise. Le sentiment paternel nous offre un type incomparable de bonté, mais aussi des manifestations non douteuses d'orgueil et parfois de cupidité. L'attrait qui porte l'homme vers la femme et réciproquement n'échappe pas à cette loi de composition psychologique.
Il la subit même à un degré supérieur. Parmi les affections composées, il n'en est pas de plus complexe, ni de plus variable en sa complexité que l'amour. Il
n'en est pas d'ailleurs qui ait évolué davantage sous l'action de la civilisation générale.
L'union de Thomme et de la femme, à la différence du lien de la filiation et du lien fraternel, est volontaire, en principe du moins. Le volontaire, pour s'appliquer même aux états sociaux et aux cas inférieurs, ne doit s'entendre ici que par opposition aux rapports déterminés par une nécessité extérieure à l'un au moins des êtres liés. Mais les mobiles les plus divers, les éléments les plus hétérogènes composent ce volontaire-là.
L'instinct sexuel, commun aux deux moitiés de l'espèce, mais plus fort et moins intermittent chez le mâle, un appétit obscur de maternité chez la femme sont les deux facteurs primitifs du rapprochement des sexes. De plus en plus, d'autres éléments se sont mêlés à ce premier fond. Une sensualité plus riche, moinsgrossière,maisplusexigeante, un pressentiment moins purement animal du mystère maternel, le besoin de possession réciproque, des modalités multiples de l'orgueil et de la vanité, les nuances les plus variées, les plus vives et les plus délicates de l'attachement, de la sympathie et du respect, le jeu de l'imagination étroitement associé aux combinaisons du sentiment, qu'il exalte, qu'il affine ou qu'il trouble, le goût à la fois affectif et intellectuel de la beauté physique ou des harmonies morales, autant de composants qui sont entrés graduellement dans cette chimie exquise et redoutable de l'amour humain. Mais au-dessous persiste l'énergie fondamentale des
deux instincts qui assurent la perpétuité de la race.
A prétendre analyser l'amour ou à classer les traits qui le différencient d'un sexe à l'autre, on risque autant le reproche de pédanterie que celui de témérité. Qu'il suffise de marquer que dans l'amour, sous toutes les formes de l'émotion et à tous les degrés de la passion, si l'altruisme est le principe detoute noblesse et de tout bonheur durable, l'instinct, l'attrait physique et la personnalité furent toujours et demeureront, soit en leurs modes naturels, soit dans leurs transpositions souvent insoupçonnées, des sources vives de l'impulsion initiale et de l'énergie.
Mais le mâle humain est volage. S'il n'a pas le monopole de l'inconstance, il n'est pas douteux que sa sexualité le porte particulièrement à la dispersion et à l'abus. Sa force, sa combativité, son orgueil le rendent impatient de la règle. L'intérêt des enfants et de la famille, l'intérêt de la race et de la cité s'accordaient à réclamer un règlement quelconque des rapports intersexuels, lequel n'était pas moins exigé par les besoins et par les tendances de la femme.
Le mariage, même le plus inférieur, fut ce règlement quelconque.
Certes, ce ne fut pas le souci de la dignité des femmes qui domina son institution primitive. Enjeu d'un combat singulier, butin de guerre, récompense du courage, tribut prélevé par les chefs, objet de plaisir, de rapport ou de luxe acheté au père, la femme épousée fut la propriété de l'épouseur. Les
religions, la politique, l'évolution militaire ou industrielle, le lent progrès des sentiments et des idées, la réaction constante de la société sur la famille, nous ont peu à peu éloignés de ce point de départ. Mais que de survivances encore !
Faisons abstraction de ces survivances. Dégageonsnousaussi des croyances aujourd'hui caduques, mais évitons le piège de la métaphysique individualiste et gardons-nous de prêter une oreille complaisante aux variations romantiques sur la souveraineté de la passion. Essayons ainsi de nous former une idée positive du mariage humain, considéré au terme de la plus haute civilisation acquise et comme pierre d'attente du perfectionnement futur.
Nos délicatesses morales autant que notre raison nous interdisent désormais de voir dans le mariage tout à la fois, — contradiction insoluble, — une institution divine et une concession à l'infirmité humaine, une sorte de part du feu faite au péché. Mais il n'y faut pas voir davantage un simple contrat comme un autre, qui n'intéresserait que l'homme et la femme signataires à l'acte et ne les lierait qu'aux conditions des contrats ordinaires. Enfin, si rien n'est plus triste qu'un mariage sans amour, le mariage ne peut pas avoir pour seule fin la satisfaction de l'amour ; et la passion, même la moins grossière, ne saurait suffire à en régler les effets et la durée.
Entre l'homme et la femme le mariage est plus qu'un contrat, il est une union. Si par lui les cœurs,
les esprits, les volontés ne sont pas étroitement unis comme les corps et les intérêts, ce n'est qu'un pauvre mariage.
Le mariage est l'acte par lequel se fonde une nouvelle famille.
Cette famille nouvelle dût-elle rester réduite au couple uni, est déjà ce petit être collectif, cellule nécessaire de toute société plus étendue. La santé de ce petit organisme importe au plus haut degré à la santé du corps social ; car il est le laboratoire indispensable où s'accomplit, avec une continuité suffisante, la réaction mutuelle entre les deux sexes, si nécessaire à toute vie sociale.
Mais la famille a son complément normal dans les enfants. L union réglée et stable du père et de la mère, leur coopération permanente et totale apparaissent dès lors comme des conditions essentielles de conservation, d'éducation, de protection communes pour les jeunes appelés à servir plus tard la nation et l'humanité. Bien plus, l'influence de cette union et de cette coopération est loin de cesser avec la majorité des enfants. L'expérience prouve même que le bénéfice antérieur en est compromis par un effet rétroactif si le lien est ultérieurement rompu.
Voilà déjà d'assez bonnes raisons pour que la société ne soit ni étrangère à la formation d'un tel lien, ni désintéressée de son règlement, ni indifférente à sa durée. Faut-il au surplus rappeler son importance capitale eu égard à l'état civil des personnes et à leurs relations juridiques dans la cité ?
Plus généralement, la force et la qualité d'une société sont subordonnées à la force et à la qualité des familles qui la composent, à leur adaptation aux fonctions sociales de la vie domestique. Or, cette adaptation dépend de la solidité et de la dignité du mariage. Donc le mariage, loin d'être une affaire purement privée, est une affaire sociale au premier chef.
C'est, au demeurant, la grande affaire sociale, si l'on considère l'avenir de la race et les conditions affectives de la sociabilité humaine, que la femme jouisse d'une pleine sécurité, acquierre et conserve sa plus grande valeur, exerce sa meilleure influence.
Or, la femme n'est réellement garantie contre les risques que comporte pour elle l'union sexuelle que si elle peut compter sur un lien viager. C'est à cette condition qu'elle peut être rassurée sur son sort matériel, sur son lendemain, sur sa vieillesse. C'est à cette condition qu'elle peut envisager avec la tranquillité d'àme nécessaire et accomplir utilement jusqu'au bout toute sa fonction maternelle. C'est à cette condition qu'elle fonde un véritable foyer, pierre angulaire de la cité, et qu'elle y remplit son rôle économique et civil, qui est de conservation, de prévoyance et d'épargne.
Enfin, plus que l'homme, la femme réclame la stabilité de la vie affective. Elle y trouve, avec le bonheur, le plus sûr instrument de son influence. Elle y trouve aussi la seule sauvegarde effective de
sa dignité personnelle , sans laquelle il n'est point pour elle d'action sociale.
Le caractère viager du lien conjugal est la contrepartie nécessaire de tout ce que la femme donne en amour. Ce qu'elle donne, c'est elle-même et tout entière. Pour que ce don ne soit pas une diminution de sa personne morale, il faut qu'il soit, en un sens, compensé par la solennité et la fixité d'engagements réciproques et par la gravité des obligations qui en découlent.
Avant et pendant le mariage.
Le mariage est l'instrument régulateur de l'instinct sexuel, qui, s'il n'est pas réglé ou si les satisfactions légitimes lui sont refusées, devient, surtout chez l'homme, le plus perturbateur des instincts. Il rattache l'enfant, par une filiation authentique, à toute une famille. Il est pour lui le gage de survie et d'éducation. Il est pour la femme la protection matérielle et la défense assurées. Il est ou doit être pour elle, dans l'amour, la sauvegarde de sa dignité et de sa sécurité.
Le mariage est cela ; mais il n'est pas seulement cela.
Il fonde ou doit fonder entre deux êtres humains la société la plus étroite, mais la plus complète qui soit concevable. Seuls l'homme et la femme, en raison de l'attrait spécial qu'ils ont l'un pour l'autre et qui s'ajoute à toutes autres affinités affectives ou intellectuelles, en raison même de leurs différences organiques et morales, peuvent former entre eux une telle société et la maintenir pour l'existence entière. Entendez, entre un seul homme et une seule femme, une communauté totale de vie et de destinée.
Une telle société, déjà impliquée dans la belle définition des jurisconsultes romains, mais que seules les mœurs positivistes pourront réaliser dans sa plénitude, appelle normalement les enfants, sans lesquels la famille reste inachevée. Mais elle a, même réduite aux deux époux, une valeur hors de pair. Car elle organise entre l'homme et la femme, complémentaires l'un de l'autre, les meilleures conditions d'éducation réciproque, de perfectionnement mutuel, pour leur bonheur commun et pour le commun service de l'Humanité.
Voilà ce que, pour les positivistes, le mariage est, — ou doit être.
De ces principes découlent quelques conséquences.
Le mariage, lien complet, exclusif et, sauf de graves exceptions, viager, est une institution de servitude, s'il n'est pas formé avec une liberté réelle, entière, égale de part et d'autre. Il s'en faut de beaucoup qu'il en soit toujours ainsi.
J'entends bien qu'une femme n'est point mariée si
elle n'a pas dit ce oui » à Monsieur le Maire. Mais cela ne suffit pas.
Pour la femme, comme pour l'homme, il faut que le mariage soit le résultat d'un choix pleinement libre et conscient. Il exige non-seulement l'absence de toute violence matérielle ou morale, mais encore, des deux côtés, les conditions intérieures de la liberté qui sont la connaissance, le pouvoir de comparer, l'enquête contradictoire, l'épreuve assez prolongée de soi et d'autrui.
Il n'en sera ainsi que grâce à une réforme progressive des mœurs et de l'éducation des deux sexes, dans la bourgeoisie surtout. Par exemple, il convient de favoriser entre les jeunes hommes et les jeunes filles les relations honnêtes, au grand jour, les collaborations sérieuses, affranchies non pas du sage contrôle des mères, mais des suspicions offensantes, qui sont des suggestions mauvaises. La confiance témoignée a, si le fond est sain et bien préparé, les plus grandes chances d'être méritée. Elle éveille et entretient le sentiment de la responsabilité.
De semblables relations, jointes à une éducation rationnelle, à une culture vraiment morale des garçons et des filles, apprendront aux uns et aux autres à se connaître, à s'observer, à se juger et aussi, qu'on en soit bien convaincu, à se respecter mieux mutuellement. Elles faciliteront le mariage, devant lequel l'insuffisance des mœurs actuelles ou les vices de l'organisation économique dressent tant d'obstacles pour les jeunes filles, surtout dans les classes moyennes.
Notez que la liberté du choix n'exclut ni les conseils, et les enquêtes approfondies des parents, toujours indispensables, ni la nécessité de leur consentement pour les mineurs.
L'usage des longues fiançailles devraitêtre répandu. A tout prendre il vaut mieux s'exposer à rompre des fiançailles qu'à rompre le mariage conclu ou à le rendre intolérable.
Ce n'est pas uniquement quand elle choisit ou accepte le mari, que la femme doit vouloir ce qu'elle fait, c'est encore quand elle se décide au mariage. Pour vouloir il faut qu'elle sache. Il faut qu'éclairée par un enseignement positif qui ne sera jamais séparé de la considération des fins humaines, elle soit instruite en temps utile avec le sérieux qui convient au sujet, mais sans puériles dissimulations, de toutes les réalités du mariage, qu'elle en connaisse les conséquences et les risques moraux ou physiques. C'est une erreur de croire que le savoir nuit à la pureté de la jeune fille, à laquelle les positivistes tiennent autant que les plus exigeants. Il en est au contraire une sauvegarde. Bien mieux que l'ignorance il la défend, si besoin est, contre les manœuvres d'un libertinage masculin sans scrupule ou contre les surprises de la passion.
La communauté totale de vie entre l'époux et l'épouse exige la similitude de la culture préalable.
Similitude ne veut pas dire identité. Mais qui ne voit combien d'unions sont viciées à la racine par le divorce mental et religieux des deux sexes ? L'édu-
cation de l'homme et celle de la femme sont encore trop souvent contradictoires : celle-là de plus en plus révolutionnaire, celle-ci presque toujours rétrograde. Comme l'esprit viril, la pensée féminine a besoin d'être affranchie des chimères qui oppriment et qui divisent, d'être réglée par une discipline positive, d'être nourrie de notions réelles sur le monde, sur la vie, sur la société et sur la destination de l'activité humaine. Comme le cœur féminin, le cœur de l'homme a besoin d'être formé par une culture intelligente de la vénération et de la bonté. Aujourd'hui la guerre civile des idées et des sentiments est installée en maint foyer ; et c'est sous l'action de cette guerre civile qu'est tiraillée, écartelée l'àme de l'enfant qui grandit !
Il faut déplorer de voir tant de calculs égoïstes et de combinaisons frivoles, sans compter la trop courte sagesse de parents pleins d'une sollicitude tendre mais malavisée, remplacer dans la formation des mariages non seulement l'amour, qu'on n'en écarte pas impunément, mais un ensemble de concordances physiques, intellectuelles et morales de première nécessité. Il est vain, sans doute, de ne point envisager toutes les exigences pratiques de la vie commune. Mais la plus impérieuse des exigences pratiques est de ne pas ruiner par avance la santé, le bonheur, la moralité, la vie des futurs époux et des enfants qui pourront naître d'eux.
On commence à être plus regardant aux tares physiques ; et pourtant il reste encore beaucoup à
faire pour empêcher la consommation, sous les auspices de la loi, de véritables crimes contre le corps de la femme et contre la vie de l'enfant futur. Mais combien les enquêtes sont superficielles sur les antécédents moraux !
Si l'amour, j'entends le noble amour humain, doit réunir les époux, le mariage ne doit pas plus être le simple effet d'un entraînement des sens ou de l'imagination, d'un coup de passion, que le résultat d'un arrangement de cupidités, de vanités et d'ambitions.
Il faut croire qu'en s'inspirant des idées qui viennent d'être trop sommairement exprimées, on éviterait bien des malheurs, bien des ruines morales.
Grâce au mariage civil, précieuse conquête de la Révolution française, l'homme et la femme, sans acception de croyance ou d'incroyance, sont unis en mariage par le représentant légal de la Nation, considérée comme partie dans l'acte accompli et non pas seulement comme témoin enregistreur. Les disciples d'Auguste Comte veulent que cette intervention nécessaire de la Loi puisse être suivie d'une consécration facultative, religieuse au sens scientifique et moral du terme, donnée au nom de l'Humanité présente, passée et future, dont la famille nouvelle devient un élément consciemment solidaire.
Unis, les époux sont liés l'un à l'autre par des devoirs graves et doux.
— Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance. (Code civil, ait. 212.)
Le principe de la réciprocité des obligations conjugales est ici formulé. L'application en laisse ailleurs quelque peu à désirer ; mais un principe posé finit toujours par produire ses conséquences.
Au reste, nos mœurs, à certains égards, retardent sur la loi. Car, sans nier que l'infidélité de la femme trouble plus gravement que l'infidélité du mari la constitution de la famille et par suite Tordre général, on est choqué du contraste entre la sévérité appliquée à l'épouse coupable et la souriante indulgence dont on use envers les manquements masculins à la foi jurée, sans prendre garde ni à la souffrance souvent cruelle, ni au désordre social qui en sont les fruits.
La prétention émise par M. Hervieu de légiférer sur l'amour et de lui donner place dans l'article 212 du Code civil français fait justement sourire. Mais on ferait bien d'y introduire l'obligation du respect égal et réciproque ; la chose serait plus grosse de conséquences qu'on pourrait le croire.
L'article 213 prescrit au mari de protéger sa femme et l'article 214 « de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie selon ses facultés et son état ». On sait comment dans la bourgeoisie les hommes se dérobent à cette obligation et à quelques autres, soit en subordonnant le mariage à l'obtention d'une riche dot, soit en ne se mariant point. On sait aussi comment dans le prolétariat
l'insuffisance ou la précarité des salaires et l'exploitation industrielle de la femme font radicalement échec à la règle positiviste, en même temps qu'au vœu de la loi : « L'homme doit nourrir sa femme ».
Par contre, le même article 214 prescrit à la femme de « suivre son mari partout où il juge à propos de résider » et l'article 213 lui avait déjà
ordonné « l'obéissance à son mari ».
C'est le principe de ce qu'on appelle « la puissance maritale ». Le Code civil français en consacre des applications nombreuses et rigoureuses.
Il faut s'en expliquer brièvement.
Rien n'est plus conforme aux meilleurs penchants de la femme que de se subordonner spontanément à l'être plus fort qu'elle aime et en qui elle a mis sa confiance. Et la question de dignité ne se pose même pas pour elle, si cette subordination demeure volontaire et si le domaine de la conscience reste, non pas fermé, mais réservé.
S'il s'agit de soumission imposée par la loi, une distinction est nécessaire.
Plusieurs dispositions du Code et plus d'une pratique confèrent au mari un droit de commandement sur la personne de la femme, un droit de veto sur l'emploi de ses facultés, sur la gestion de son patrimoine propre, sur l'exercice même de sa fonction maternelle, au-delà de ce qu'exigent les obligationsdu mariage et de la vie commune, — sans réciprocité d'ailleurs. Ces dispositions et ces pratiques, vestiges des idées romaines sur l'incurable incapacité, sur
l'éternelle minorité de la femme, et même du droit plus antique de propriété de l'époux sur le corps, sur l'àme et sur le travail de l'épouse conquise, achetée ou reçue en héritage, appellent une révision sérieuse.
Mais il est un autre aspect de la question. L'union conjugale, noyau de la famille, est une société. Or, il n'est pas de société sans un siège commun et sans un gouvernement des affaires communes.
Le mariage ne se conçoit pas sans un commun domicile. Il est naturel qu'à défaut d'un choix commun, toujours désirable, la résidence et l'habitation du couple soient choisies par celui des deux époux à qui incombe au premier chef la charge de faire vivre et prospérer la famille. Ce qui n'est pas admissible, c'est que ce choix soit sans appel dans tous les cas, que le mari puisse contraindre la femme à le suivre même dans les endroits où la vie, la santé, la moralité, l'honneur seraient en péril. Ici apparaît la nécessité d'un recours possible à une magistrature sociale contre l'abus de pouvoir du mari, qui doit être un chef, mais non un maître.
De même, sans aborder ici l'étude du régime matrimonial quant aux biens, tel qu'il est réglé par notre Code, il faut reconnaître que la gestion des choses communes et des revenus communs réclame à chaque instant dans l'intérêt de la famille l'accord des époux toutes les fois qu'il est possible et, faute d'accord, les décisions de l'un des conjoints. Il en est de même de mainte autre détermination pratique, en dehors des questions de propriété. D'autre
part, la petite société n'est pas isolée. Elle est en contact, quelquefois en conflit, avec les tiers. Il lui faut un gérant responsable.
Ce gouvernement temporel de la communauté, celte gérance responsable reviennent, par la nature des choses, à celui des deux conjoints qui possède plus spécialement, dans la plupart des cas, la force matérielle et la force du caractère, qui est mieux armé pour les relations extérieures, qui est mieux fait pour soutenir les luttes éventuelles, qui a l'obligation d'assurer l'entretien, la défense et l'avenir de la famille, — c'est-à-dire au mari. Ici encore, quand la décision du chef peut engager gravement l'avenir commun, un recours devrait être ouvert à la femme auprès d'une magistrature sociale.
Mais il est, par exemple, une iniquité qui doit disparaître promptement. Il est odieux que, lorsque la femme mariée vit et même fait vivre les enfants, parfois l'homme aussi, de son propre travail, le mari puisse, sous prétexte qu'il est l'administrateur de la communauté, disposer du fruit sacré de ce travail à sa guise, même s'il est ivrogne, joueur ou débauché !
Il va de soi qu'en tout ce qui vient d'être dit il faut toujours sous-entendre une préalable consultation mutuelle. Celle-ci devrait rendre la voie d'autorité le plus souvent superflue.
Assistance matérielle, — assistance morale ; — ces
deux termes, à les bien entendre, résument l'offic conjugal.
Qui dira de quels trésors affectifs s'enrichit l'attachement de la femme à son mari, comment, par exemple, il y entre, à côté de ïamour, de si douces nuances de dévouement filial et de si charmantes variétés de sollicitude maternelle? Mais qui ne voit aussi comment cette richesse risque d'être dépensée à côté sans l'indispensable adaptation intellectuelle et pratique qui permet à l'épouse de comprendre et d'être comprise, de vouloir et de savoir ce qu'il faut faire, d'assister réellement?
Assister, c'est prodiguer, avec les soins matériels, les bienfaits journaliers de cette sympathie active et avisée qui encourage, soutient et récompense avant, pendant, après le labeur. C'est partager les joies et les tristesses d'une certaine manière qui double le prix des unes et adoucit l'amertume des autres ; c'est, dans les revers, rendre la consolation efficace en y déposant le germe de l'espérance et des recommencements.
Dans l'ordre moral, le rôle de l'épouse acquiert toute sa grandeur : oui, sa grandeur, compatible avec les situations les plus humbles comme avec les plus hautes.
Auguste Comte nous a invités à « concevoir la (c famille comme destinée à développer dignement « l'action de la femme sur l'homme ». (Politique positive, tome II, ch. 3.) Il a même écrit que « la « constitution domestique se réduit à systématiser
« cette action ». (Id., ibid.). Vue profonde ; car on ne soulignera jamais assez le rapport qui existe entre la valeur sociale de la famille et la qualité de l'influence exercée par les mères sur les fils, par l'épouse sur l'époux.
C'est d'un véritable ministère spirituel que le mariage investit la femme. Il institue par elle la douce discipline de la grâce sur la force, du sentiment et de la sagesse pratique sur l'orgueil intellectuel. Sans énerver le caractère de l'homme, il apprivoise la personnalité masculine et l'utilise pour les fins altruistes.
— Mais c'est un idéal, cela — dira-ton. — C'est, répondrai-je, un type, au moins partiellement réalisé plus souvent qu'on ne croit, dans tous les cas réalisable, puisqu'il est conforme aux lois réelles de la nature humaine, qui est perfectible, et de l'évolution sociale.
Songez que le phénomène moral le plus exquis peut s'incorporer aux actions les plus vulgaires, revêtir des formes quelconques, même triviales. Songez que le cœur et le sens pratique de la femme peuvent modifier heureusement la conduite masculine dans le cercle de la vie la plus étroite et pour des résultats obscurs qui ne seront jamais ni chantés par les poètes, ni célébrés par la chronique, ni récompensés par l'Académie. La grâce elle-même, que j'ai nommée, peut être indépendante de toute beauté physique.
Les positivistes se feraient scrupule de proposer
un idéal inaccessible à d'autres qu'à des privilégiées.
La femme doit pouvoir s'appuyer sur la force du mari, par quoi il faut entendre la force de la raison autant que sur la force du bras et de la volonté. Mais elle lui doit, et par lui à la communauté, de faire pénétrer en lui, sans le déviriliser, le plus possible de sa tendresse, de son sens plus délicat et plus aiguisé de la vie concrète des êtres.
Il est nécessaire qu'au courage et à la fierté de l'homme, à sa conception abstraite de la justice, à sa bienveillance si éprouvée par les batailles de la vie, s'ajoute ce que la femme possède en plus de douceur, de vénération, de pitié, de réalisme sentimental aussi, pour compléter la conscience morale, pour achever la bonté, pour réaliser toute la justice.
Il existe sans contredit des causes passionnelles ou intellectuelles de faiblesse morale, de défaillance, qui sont propres à la femme ; en raison de quoi sa conscience doit trouver dans la conscience de l'élu le désirable secours. En revanche, les impulsions de l'égoïsme et de l'orgueil masculins, surexcités par la lutte pour la vie ou pour la domination, ou bien l'entraînement du sophisme théorique, peuvent être plus d'une fois arrêtés par un mot, par un geste sortis à propos du bon cœur et du bon sens de la femme.
Le ministère spirituel de la femme dans le mariage sera d'autant plus efficace qu'elle mettra mieux l'amour au service du devoir, du devoir domestique et du devoir social.
MATERNITE 67
Pour le bien remplir il faut sans doute que l'épouse aime et soit aimée. Il faut, en outre, qu'elle ait été préparée à être, qu'elle veuille et sache devenir vraiment la compagne, l'* associée», celle qui n'est étrangère à rien de l'existence du mari, celle qui, par le cœur et par l'esprit, est de compte à demi dans les émotions et dans les pensées, dans les résolutions et dans l'effort, dans les projets, dans les rêves même comme dans les épreuves.
A cette condition s'établira dans le mariage, sans aliénation de la personne, une réelle communauté de vie et de conscience en pleine sympathie et en parfaite sincérité.
Maternité.
Toutes les fois que l'on songe aux souffrances, aux risques, aux périls inséparables de la maternité, on se demande s'il peut lui être jamais assez rendu de respect, d'égards et de gratitude. La considération des grandes joies qu'elle procure n'est pas pour diminuer au regard des hommes les obligations qui lui sont dues. Heureuse, elle est pour la femme une victoire. Mais la victoire est toujours précédée d'un combat qui ne se livre jamais sans
douleur et sans danger et dont l'issue est quelquefois fatale. On a bien raison d'honorer le soldat qui succombe à la guerre pour son pays, quoi qu'il meure en donnant la mort. La femme meurt parfois, hélas ! pour donner la vie.
La maternité est une fonction toujours éminente de la femme. Elle est d'autant plus auguste que la maternité physique s'achève mieux en maternité morale. Elle trouve souvent, elle devrait trouver toujours sa récompense en elle-même. Elle est normalement pour la femme une fonction nécessaire, deux fois nécessaire comme répondant à un besoin organique très profond et à un besoin afTectif très énergique. Si des femmes, par exception, y sont impropres ou y répugnent, si d'autres en subissent la privation, les deux premiers cas relèvent de la pathologie physiologique ou morale, le troisième, effet trop fréquent soit d'une fatalité malheureuse, soit d'un désordre social, peut engendrer plus d'un désordre à son tour et plus d'une maladie.
La maternité est la source de multiples devoirs de la femme envers l'enfant, de l'homme et de la société envers la femme à cause d'elle-même et à cause de l'enfant encore.
La femme n'a pas seulement des devoirs envers l'enfant qui est né d'elle ou qu'elle porte dans son sein. Elle en a envers les enfants qu'elle peut concevoir un jour.
L'homme et la société n'ont pas seulement des devoirs envers la mère actuelle, envers les enfants