‹ La femme, le mari et l'amant (volume 2)Chapitre 19 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Je fais connaissance.

Voilà six jours que je passe mes journées à me promener dans la rue Boucherai, et cela n'est pas très-récréatif; à la vérité , je pousse quelquefois jusqu'à la rue Vendôme, puis jusqu'à la rue Saint-Louis. Malgré cela, cette promenade me semble un peu monotone, car depuis six jours madame Luceval n'est pas sortie de chez elle, à moins qu'elle ne soit sortie de fort grand matin ou pendant que je dine au Cadran-Bleu ; mais il faut bien que je dine. Je ne suis pas encore amoureux au point de dîner avec un petit pain , en me promenant dans la rue.

Je sais qu'elle loge- au second , qu'elle a des fenêtres sur le devant; mais cette

LE l^ABI BT L'AHAIVT. et

fen|me*là ne 66 met jamais à la fenêtre , et les petits rideaux sont toujours fermési Tous les jours je me dis que c'est la dernière fois que je viens faire sentinelle dans le Marais, et cependant j'y viens encore ; je crois que maintenant c'est autant par entêtement que par amour.

Il m'est bien venu une idée : il y a un logement à louer dans la maison où demeure jadadame Luceval : si je montais au second, si je sonnais chez elle ) je feindrais de m'étre tron^é , et d'être venu pour voir l'apparte^ ment vacant. Oui , mais il est probable que c'est une domestique qui m'ouvrira; il fondra que Je dise à cette bonne ce que jeVen^; alors, elle m'indiquera où est le logement à louer.et refermera ^ porte sans que j'aie .probaUement aperçu ^a maîtresse; je n'en serai pas pi us avancé ! . • .

Cependant je veux absolument revoir cette dame et ne plus me promener dans la rue. Aujourd'hui je viens d'apercevoir plusieurs domestiqu€|s sortir de la maison. Il n'est que midi^ c'est, je crois, l'heure où les

êi LA FBMMB,

iM^nnei vont faire leurs protteions ; ma foi , |c me risque !.. . Nous verronâ ce qui en résultera.

J'entre rapidement dans la maison, je ▼ais monter Fescalier.... Ce maudit portier m'arrête. JTespérais qu'il ne me verrait pas.

« Où va monsieur? »

Je ne veux pas dendander à voir le logement y il me conduirait et je ne pourrais pas me tromper dé porte. Je prends mon parti et je réponds: « Chez madame Luceval...

)> — Madame Luceval... je croîs qu'elle I» vient de sortir, n

Sortir... ah! par exemple, je suis bien certain que non , et je vais dire au portier qu*il y a une heure que je suis dans la rue , lorsqu'il reprend : « Ah ? non , non , je me * trotàpais. .. madame Luceval est chez elle» » c*est sa bonne qui est sortie., la porte à n gauche , monsieur. »

La bonne est sortie , tant mieux!... je suis au second.*, je sonne..; le coeur me bat... il me battait moins, je crois, à mon premier rendei-vo(us ; mais alors j'étais sûr

LE SEiUil ET l'amant. 65

de triomplier, et aujourd'hui je puis me faire fermer la porte «ur le net : o'est bien diflRérent.

On ouvre : c*eat elle.... c'est bien elle...» coiffée en chey^ux , dans un négligé de bon goût.,. Ah ! je ne Tayais pas eneore si bien vue , toujours un grand chapeau me dérobait une partie de sa figure... elle est cent (ois plu^ jolie que je ne le croyais.

Elle a fait un mouTement de surprise en me voyant : je suis tout au bonheur de la voir et je ne dis rien , mais comme ce n'est pas Tusage de sonner chez les gens , seule^ ment pour les regarder, elle me dit bien»* lot : a Monsieur, puis-je savoir ce que vous y> demandez? »

Je tâche de cacher mon trouble , mais malgré moi je m'embrouille , en lui répon*dant: «Madame... pardon... je voulais... » je suis venu... je crois que je me suis » trompé,.. »

Elle. a la bonté de me donner le temps de me remettre ; e^t-ce qu'elle^ devinerait le moUf de mon embarras? Enfin je reprends

d'un air moiiia gauche : u il y a un appar^i* » tement à louer dans cette maison , est-ce )» que ce n'est pas le vôtre , madame ? — » Non, monsieur, c'est ici dessus... — Ah l >» mille pardons , madame, je vous ai déran- 9 gée... Cet appartement est grand à ce >» . qu*on m'a dit... — Vous pourrez le voir, )» monsieur, c'est ici dessus. »

On me fait ime révérence très-polie et on referme sa porte. Au fait, elle ne pouvait pas remplacer le portier en me donnant des détails sur le logement à louer. C'est égal , je l'ai vue , je lui ai parlé , elle m'a répondu avec bonté , il y avait même dans son air quelque chose de singulier, qui ne semblait pas indiquer que ma méprise lui fût désa- , gréable... Je m'éloigne enchanté , et depuis que je l'ai vue en cheveux, j'en suis cent fois plus amoureux.

Je rentre chez moi > car pour un jour je ne puis en faire davantage. Je cherche par quel nouveau moyen je pourraiia revoir. Je suis comme ces auteurs qui cherchent une «cène, un dénouement Un dénoue-

LE MAAl ET l' AMANT. 65

ni^At !.. • ah ! je n'en suis pas encore ià , et qui sait si Tintrigue que je veux former se terminera bien pour moi ! ,

Ma portière me remet un mot de Jenneville ; Il est Tenu me demiander plusieurs fois et me rappelle qu'on m'attend à dîner aujourd'hui 9 rue Le Pelletier, c'est chez madame de Rémonde; en effet, c'est aujourd'hui lundi, jour où elle reçoit. Mais on peut m'attendre, je n'irai pas; peu m'iooporte que cela fâche Jenneviile et son Herminie... Son flerminie dont il me faisait un portrait |i séduisant, ah 1 qu'elle est loin de madame Luceval ! Chez l'une , tout est art, apprêt , coquetterie ; chez l'autre, tout est naturel, grâce, attrait; si Jenneviile voyait celle-ci ,1! en deviendrait amoureux aussi , j'en suis sur L..

Dubois est venu pour me voir.. Je suis fâché qu'il ne m'ait pas trouvé; il a de rimagination, rien ne l'embarrasse pour réussir près d'une femme ; les moyens qu'il emploie ne sont pas toujours très-convenables, mate dans le. nombre il aurait pu me fa^re naî-

66 I^ FBMM£,

tre quelque idée. Ha portière me remet aussi une lettre de mon père. Il m'attend incessamment , le temps devient beau , les jours sont plus longs , il me rappelle ma promesse de passer quelques mois près de lui , si mes affaires ne s'y opposent point.

Ce bon père! s*il savait de quel genre sont les affaires qui me retiennent à Paris... Oui, certainement, j'irai passer quelque temps près de lui. .. à moins que je ne puisse

le passer ici près de madame Lucevai

Oh! non, je ne manquerai point encore à mes devoirs pour une amourette , pour une femme... que je ne connais pas... mais en cheveux elle est si jolie!... Ahl depuis huit jours ma conduite est celle d'un enfant : se prendre de passion pour une inconnue !.. .

comme si Ton manquait d'occasions dans la société!.... Répondons à mon père.....

Quelles sont encore ces lettres que m*a remises ma portière : des invitations à diner... à des soirées. On me reproche de négliger mes amis. .. en effet , depuis quelque temps je vais moins dans le monde... et moins j'y

LE MARI ET l'aMAWT. 67

vais, plu8 je reçote d'intilatipna ; c'est Fordinalre : on veut toujours avoir les gens qui ne se prodiguent pas.

Mon père ne m'écrit jamais sans me charger de plusieurs commissions. Il faut que je lui envoie de la poudre , du plomb pour la chasse , des lignes , des hameçons , du tabac.

Ces commissions me distrairont, cela m'occupera ; quand on estbian occupé , on pense moins à faire des folies ; un ouvrier, un artisan ne passe point sa journée à suivre une femme, ou à regarder ses fenêtres, il faut qu'il gagne d'abord son dîner, et c'est fort heureux pour lui , cela l'empêche de faire des sottises ; la preuve en est dan* le dimanche et le lundi.

J'ai couru pour mon père jusqu'à cinq heures, alors j'hésite où je porterai mes pas. On m'attend à diner dans deux maisons....

je puis choisir... qu'irai-je faire encore au ' Cadran-Bleu?., on n'y dîne pas à bon marché, et toiyoursdiner seul , c'est bien triste.

Je suis devant ches moi.. . je balance sur

6S LA FSMME,

le chemin que je prendrai , larsque je vois arriver Jolivet.

4( Tiens, je viens toujours au moment où » lu sors. — Oui, j'allais diner... — Tu ne n sais pas ce qui m*arrive : mon oncle m'a* n vait invité il y a huit jours pour aujour- » d'hui, je viens de cheziui, il est partf d'hier « pour la campagne.... Gomme c'est hon- » néte... moi , qui avais refusé deux dîners

« pour aujourd'hui! — Veux-tu venir

» dtner avec moL.. je t'invite... -^Bathl î» vraiment... ma foi, je veux bien. — J'ai » aussi deux invitations pour aujourd'hui, » mais ce sont de ces diners de cérémonie ^ i> bien sérieux et bien. ennuyeux... on me » placerait! peut-être entre deux femmes à M prétentions , ou deux hommes qui cause* » raient politique , et je ne me sens pas le » courage d'avoir tant de plaisir. — Ah î lu « as bien raison , il n'y a rien d'ennuyeux » comme ces diners-là,-— Allons au Cadran- » Bleu.., on y est très-bien.... — Oui, on » yest supérieurement, et nouscauseronts, » nous rirons, nous nous amuserons. Apro-

LE HARl BT l'AMANT. 69

M po8 , as-tu TU Dubois?., je ne peux pas le » rencontrer... il me doit toujours ie demî- » bol. — Ah ! j'ai bien autre chose en tête )» que Dubois , je te conterai cela en di- 3» nant» »

Nous nous acheminons vers, le boulevard du Temple. Je me sens de fort bonne humeur, car je grillais en secret d'aller dtner au Cadran-Bleu , et je suis enchanté que JoHvet m'en ait fourni Toccasion. Quand a lui , il est toujours très-aimable quant il à la perspective de bien dîner sans dépenser d'argent.

Nous YOici arrivés... Il me semble que je respire mieux dans ce quartier. Je demande un cabinet qui donne sur le boulevard , parce que tout en dinant je regarderai le monde , et si par hasard elle sortait, ce soir, je la verrais passer.

Je laisse Jolivet commander , je trouve tout bon , tout excellent ; j'ai fait mettre la table contre la fenêtre; et j'ai presque toujours les yeux sur le boulevard. Cela est fort égal à Jolivet , il ne regarde que son assiette.

« Od est très-bien ici, dit JoUvet. Le gar- » con a l'air de te servir eu habitué. — Oui , » j'y Tiens souvent depuis quelque temps. • • » Je trouve ce quartier charmant depuis » que je sais qu'il renferme une iémme M dont je ne pui^m'empècher d'être amou- » reux.... — Pourquoi voulais^tu t'enempê- » cher, est-ce qu'elle n'est i pas riche ? — Je » ne sais pas si elle est riche ou pauvre.. .. 1» Que m'importe cela?... — Mon cher Deli- » Sny> je t'assure qu'il vaut toujours mieux » avoir une connaissance à son aise... une » femme qui ne coûte rien... — Si tu savais » comme elle est jolie. * Ce ne sont pas de ces » diarmes apprêtés, de ces attraits factices « qui doivent tout à l'art... — Non, j'en- » tends, c'est de la beauté... Argent compj> tant... — Ah! que tu m'ennuies avec ton » -argent !... — Mon ami, cela veut dire que M ce n'est pas de la mauvaise monnaie, que » ce sont des charmes de bon aloi... Style » de commerce. . . »

Je conte à Jolivet mes rencontres aved madame Luceval , il m'écoute avec d'autant

LE HAKI ET L'AHâNT. 71

plus d'àitenlioii i{ue cela ne rèmpéche pas de manger; au contraire , comme je parle toirjoiirs , il maîige pour deux. Les gotu** manda aiment beaucoup à dîner avec les bavards.

Nous sommes au dessert , et Jolivet vient de se servir pour la seconde fois de la compote, lorsqu'il m'échappe un cri de joie, et aussitôt je quitte la fenêtre contre laquelle j'étais penché, je me lève, et je prends mon éhapeau.

<c Qu'est-ce que tu as donc? » me dit Jolivet. — «Mon ami, je viens dé la voir

» oh 1 c'est bien elle , j'en suis certain !.... n elle traversait le boulevard*., elle va peu t^ » être au spectacle... il faut que je sache... » — Mais , dis donc , dépêche4oi , ne sois 1» pas long-temps«... je vais demander le ft café... '>

Je n'écoute plus Jolivet, je suis déjà en bas; je cours sur le boulevard du côté que je lui ai vu prendre... je tremble de l'avoir pei'due.*. . Mais non !. .. je la vois... n'allons plus si vite. . . . elle est avec une fille de cam-

pagne... sa bonne sans doute... oà TOtilelles se rendre?.... n'importe, je ne la perdrai pas de vue... Ahl elles Tont chez Franconù Fort bieii..^ je passerai la soirée près d'elle.

Je la laisse entrer,puis je prends uni>iUet.

Que cette salle est grande., mais je l'y trouverai, diissé-je me faire ouvrir toutes les loges.... Ah! elle est aux premières sur le côté!...

Je cours aux premières , l'ouvreuse m'offre une place sur le^vant... « — Non," » madame, je veux être où il y a déjà deux » personnes. — Mais, monsieur , vous se- » riez ici sur le devant. — Pour Dieu , ma- » dame , mettez-moi sur le derrière, et que » cela finisse. »

On m'ouvre où je veux enfin. J'enjambe vivement les banquettes , il me semble que je ne puis assez tôt être près d'elle et qu'on va me voler ma place. J'y suis; elle s'est retournée , elle m'a vu... je me perçiets de la saluer.... elle ne peut trouver cela mauvais. Non, car elle me rend mon salut d'un

LE MARI ET l'âKANT. 7t1.

air fort aimable; je ne donnerais pas ma place pour mille écusl

Voilà bien le moment , Todcasion de lui parler; sa bonne a la bouche béante et pas assez d'yeux pour regarder la salle et les cheyaûx... Je suis comme seul près d'elle...

Ah! pourquoi est-ce toujours lorsque l'on a mille choses à dire que Ton ne peut pas trouver à en exprimer une !

u — c'^est. . . je crois. . . vous, madame, que n j*ai dérangée ce matin... en voulant voir » un logement dans votre maison... — Oui, » monsieur, c'est chez moi que vous avez » sonné... — Je suis bien heureux auyour- » d'hui, madame, puisque le hasard me fait » vous rencontrer deux fois... »

. Elle ne répond rien à cela c'est un

compliment. J'ai eu tort de lui en adresser un ; en ne parlant que de choses indifférentes on se fait plutôt répondre.

Je reprends au bout d*un moment : » — Je » tne suis aussi trouvé près de madame, » à la Galle» à une première représenta- » tion.... — Oui, monsieur.... j'étais allée

n 6omme aujourd'hui avec ma bonne ; de* » pui8 longtemps je lui promettais de la » conduire au spectacle dont elle n*ayait » aucune idée , puisqu'elle arriyait de son » village ; j'avais acheté deux billets ; mais » à la porte, la foule nous a séparées, je » suis entrée seule, espérant retrouver ma n domestique dans la salle... Je l'y ai cher-

n chéeenvain Cette pauvre fille avait

» perdu son billet dans la foule , et elle a » passé toute la soirée à m'attendre à la » porte. Depuis ce jour, je me suis bien pro- » mis de ne plus m'exposer dans une telle » cohue. »

Voilà une explication qui m'enchante, c'est une manière de me faire savoir pourquoi elle se trouvait seule au spectacle, elle désire que je n'aie pas d'elle une mauvaise opinion... elle tient donc à mon opinion....

il me semble que c'est d'un augure très-fa* voraWe.

u — ^ous nous sommes aussi rencontrés » à l'Opéra , » reprend cette dame en souriant. J'aurais autant aimé qu'elle ne se rap-

LE MiJlI ET l'amant. 75

pelât pas cette rencontre-là.Cependant c'est elle qui me parle et je ne yeux pas laisser toitifoer la conrersation.

« — Oui, madame... oui... je me le rap* i» pelle...— -Cesoîr-là,TOusëtiezeD société... » — Oui... en eflfet, j'étais avec uoe jeune a dame de province qui ne connaît rien eni> core aux usages de Paris. — Ah ! c*était » une dame de province I... »

Elle sourit d*un air moqueur. Je pense bien qu'elle n*est pas ma dupe^ mais pourquoi ces questions ! est-ce qu'elle serait

déjà jalouse de la personne qu'elle a vue avecmoi... ce serait charmant.

Nous gardons quelque temps le silence , elle s'occupe du spectacle , de sa bonne , moi je fais des conjectures.

a Vous allez souvent au spectacle , ma- » dame. — Assez souvent, monsieur ;rhiver » c'est ma seule distraction .... depuis que je y* ne vais plus dans le monde. — Vous n'allez » plus dans le monde...., c'est renoncer de » bonne heure aux plaisirs qu'il devait vous » offlrir. — Oh ! je ne les regrette pas, mon-

76 LÀ. FEMME y

n sieur. — C'est sans doute depuis que vous » avez perdu monsieur votre mari... n

Elle me regarde d'une façon singulière, en répétant : u — Oui, monsieur, c'est de- » puis que j'ai perdu mon mari. — Vous » êtes veure bien jeune... n

Elle fait encore une drôle de mine, et ne me répond pas. Est-ce que j'ai dit quelque bêtise ?... J'ai peut-être eu tort de lui parler de son mari, que sans doute elle aimait et qu'elle regrette». . j'ai renouvelé sa douleur ; où diable vais-je lui parler de son mari 1.. .

Au bout d'un moment, elle me regarde en disant : u — Qui donc vous a appris que » j'étais veuve, monsieur? — Madame.....

» c'est... votre portier... — Mon portier î...»

Elle sourit d'un air incrédule. Mais je ne me sens plus la force de cacher ce que j'éprouve et je continue : — « Oui, madame, » je me suis permis de questionner votre 1» portier.... de m'informer si en effet vous » logiez dans cette maison où je vous avais >» vue entrer, car vous devez vous rappeler H aussi que je vous ai rencontrée au Palais-

LE MARI ET L'AlttAÏCT. 77

« Royal il y a quelques jours.. .. votre sou- » venir était sans cesse présent à ma pensée; » enchanté de vous retrouver, Je vous ai » suivie... vous avez quitté votre amie et je >' vous ai vue entrer dans une maison de la

« rueBoucherat mais vous pouviez n'y

« pas demeurer, c'est alors que je me suis » permis de questionner votre portier.....

» J'ai su que vous étiez veuve et vous nom- » miez madame Luceval ; depuis ce jour, » madame , j'ai passé presque toutes mes » journées dans votre rue, à regarder vos » fenêtres , dans l'espoir que je vous aper-

» cevrais enfin, ce matin, j'ai pris le

>» prétexte d'un logement à louer, pour » sonner chez vous... Voilà ce que j'ai fait » madame; je ne sais si vous blâmerez ma « conduite, mais vous ne sauriez m'emî» pécher d'être ce soir le plus heureux « des hommes , puisque je suis auprès de » vous. »

Elle m'a écouté avec attention, je ne vois point de courroux dans ses yeux ; elle semble réfléchir ; mais elle ne dit rien , elle ne 2. 7.

78 LAFEVHBt

me répond pas je crois que j'aimerai»

mieux qu'elle me grondât.

<c Ma franchise vous a déplu, madame; » j*en serais désolé... je n'eus jamaisrinten* » tion de vous offenser. . — Votre franchise. .. » monsieur... »

Elle sourit d'un air ironique. Je n'y comprends rien...

«c Vous semblez, madame , douter de ma » bonne foi ; n'ayant pas l'avantage d'être » connu de tous, je conçois que vous puis- » siez me confondre arec ces étourdis qui n s'enflamment pour toutes les jolies fem- » mes qu'ils aperçoivent, mais... — Je vous )» demande pardon , monsieur, j'ai Tavan- » tage de vous connaître , ou du moins de n savoir qui vous êtes, et si je ne l'avais pas n su, je vous prie de croire que je ne cause- )» rais pas avec vous, comme je le fais depuis » un moment. Vous êtes M. Deligny. — » Oui, madame. — Je vous ai entendu nom- » mer la première fois que je me suis trou- » vée près de vous... votre nom m'a frappée, » parce que. .. je l'avais entendu prononcer

LE MARI ET l'AMANT. 79

» souTent. Vous allez beaucoup dans le i> monde ? — Oui, madame... mais je ne me w souviens pas de vous y avoir rencontrée, » certainement je vous aurais remarquée.

» — ^Non, nous ne nous sommes pas trouvés n ensemble en société. . . mais je connais dea » personnes... que vous connaissez aussi...

» — Qui donc, madame?... — AhL..iene me » rappelle plus leur nom en ce moment...

» vous avez perdu votre mère» et monsieur n votre père habite la campagne. — En n eflfet, madame. — Vous voyez, monsieur, » que j'avais raison , en disant que vous » n'étiez pas un incomiu pour moi. — Je » serais bien heureux vinadame, si, par cette y* même raison, vous d'^igniez me permettre » de cultiver votre connaissance. — Puisque » vous savez mon nom, et ma position dans » le monde, on a dû vous dire aussi , mon< » sieur, qu'excepté quelques dames de mes n amies, je ne recevais personne.... Est-ce » que mon portier ne vous a p&s dit cela , >» monsieur ? »

Elle sourit d'un air moqueur qui me sem-

ble assez hors de saison , et je lui réponds d*un ton un peu piqué : — Madame , si je )» me suis permis de parler à TOtre portier , M c*était uniquement pour savoir si vous » demeuriez là ; du reste , et malgré tout » le désir que j'avais de vous connaître , je » vous prie de croire que je n'ai pas Thabi- )» tude de chercher à savoir ce qui ne me » regarde pas. »

Elle se tait , moi de même; elle regarde le spectacle , et ne semble plus songer que je suis là. Moi , je ne vois qu'elle , je m'enivre du plaisir de la regarder, et je cherche comment je renouerai la conversation.

C'est elle qui se tolime vers moi et me dit d*un air aimable : « — Comme ma bonne n est contente ! pauvre fille \ je la dédom- » mage de la soirée qu'elle a passée à m'at-

» tendre à la porte de la Gaîté Elle n'a

» quitté son village que depuis trois mois.

» Tout dans Paris est encore nouveau pour M elle... il faut peu de chose pour la rendre )> heureuse. »

Je suis prêt à répondre : Elle est trop

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heureuse d'habiter avec vous. .. mais je me retiens. ... cela aurait encore l'air d*un compliment, et toujours des compliments, c'est siiade!...

Il faut que je me contente pendant quelque temps de parler de choses indifférentes.

Madame Luceval a de l'esprit, de la finesse; die s'exprime avec grâce, sans jamais montrer de prétention ; plus je Técoute , plus )t la vois, plus je sens s'augmenter le sentiment qu'elle m'inspire. Je n'ai jamais rencontré de femme qui m'ait plu autant !

Je voudrais bien savoir si elle me permettra d'aller chez elle... je n'ose leluideman* der. Je vois avec peine s'écouler le temps, chaque acte me semble ne durer qu'une minute... jh suis si bien près d'elle.... cette soirée finira si vite !

«t Comment trouvez-vous cette pièce? me

» dit-elle. — Cette pièce mais je vous

» avoue que je ne l'ai pas écoulée... je suis ^> si heureux d'être près devons et de ce que » vous me permettez de vous parler, que...

» — Ah ! monsieur , je vous le répète , si

» je ne savais pas qui vous êtes, je. me fàehe- » rais; je ne suis nullement habituée à » écouter de semblables cUseours... mais je î» vous excuse, t>arce que... — Parce que..»

» 4e grâce, achevez, madame... — Je crois » que c'est inutile, et que voua me devinex w fort bien. .. — Je vous devine ?.. . non vrai- » ment , madame], je vous assure que je ne » sais ce que vous voulez dire... »

Elle me regarde et toujours d'un air inr crédule... je n'y conçois rien. Au boijtd'un moment elle me dit en souriant : « Voitt » n'avez pas amené aujourd'hui au specta- » cle votre jeune dame de province?... »

Je me sens rougir, je réponds en balbu* tiant: «Je ne vous croyais pas méchante»

» madame. — Méchante... comment, il y « » donc de la méchanceté à vous demander » cela?... Elle est jolie, cette jeune., «dame.. 1» — Je ne m'en souviens plus, madame. ^

» Tous oubliez vite mais d'autres ont

>» peut-^tre plus de mémoire que vous...— « D'autres... d'honneur, madame, ou le » plaisir d'être près de vous me fait perdre

LE MARI ET l/AMAIfT. 85

% l'esprit, ou vos paroles sont bien énigman tiques**.. Je vous avoue que je ne sais pas » encore? ce que vous voûtez dire. »>

Elle se? retourne avec ub léger mouvement d'hiameur; que veut-elle donc me dire?

est-ce que Tamour me rend imbécille... cela s'est vu... heureusement on en guérit.

Nous ntî nous parlons plus , et le temps

fuit... Il n'y a plus qu'un acte!.... ils n*ont

donc pas dÈonné trois mélodrames ce soir !

Je cherclie encore à renouer Tentretien,

il me semble qu'elle est plus réservée

qu'elle se livre moins à son heureux naturel. Il faut me contenter de quelques mots sur la pièce 9 sur les acteurs , sur la salle.... Je suis bien sur que je réponds tout de travers, car je m'aperçois qu'elle me regarde quelquefois avec surprise et qu'un léger sourire effleure ses lèvres.

Mais il se fait dans la salle un moiivement général, tout le monde se lève... Ah! mon dieu , est-ce que ce serait fini ! . . . hélas l oui . . . Cette soirée d^icieuse n'a duré qu'un instant... et il en est dans le monde qui nous

paraissent si longues! ah! ce sont no9

sensations seules qui ôtent ou donnent des ailes au temps !

Madame Luceval s*est levée aussi. •• je sens bien qu'il faut partir, je lui donne la main pour sortir de la loge. Puis je marche à côté d'elle. Elle a pris le bras de sa bonne.. .mais je lui parle toujours et elle me répond. Nous sortons ainsi de la salle , et je continue à marcher près d'elle.

Au bout d*un moment elle me dit : ^Est- » ce que vous demeurez de ce côté, mon- » sieur ? — Pas précisément , madame ; » mais je pense que cela ne vous offense pas » si je me permets de tous accompagner » jusque chez vous. — D'un autre cela » pourrait me déplaire, monsieur, mais M comme vous n'êtes pas un étranger pour » moi, je ne saurais m'en fâcher. »

Je ne comprends vraiment rien à cette connaissance qu'elle prétend exister entre nous; n'importe, il me semble qu'il faut en profiter. Je songe qu'elle ne demeure qu'à deux pas, que bientôt il faudra la quit«

LE MARI ET l' AMANT. 89

ter. Cette pensée m'enhardit à en demander davantage.

«(Madame, puisque je ne suis pas un n étranger pour vous , puisque vous con- » naissez ma famille, et des personnes avec » lesquelles je suis lié... si j*osais vous de- » mander la permission d'aller vous offrir » mes hommages...»

. Elle ne répond pas... elle semble réfléchir... je tremble... ce qu'elle va dire décidera du bonheur de ma vie y car bien certainement je ne puis plus vivre heureux sans voir cette femme-là !

. « Si cela vous est agréable , monsieur, je » recevrai vos visites avec plaisir. >»

Grand dieu ! mes sens ne m'ont pas trompé !... c'est elle, c'est sa douce voix qui vient de prononcer ces paroles... elle recevra mes visites avec plaisir .^. . Je ne sais plus où j'en suis! je ne sais plus ce que je lui réponds !... je vais faire quelques extravagances... heureusement nous sommes arrivés à sa porte, et elle rentre dans sa maison après m^avoir fait un salqt charmant!... Je

86 LA FEMMB,

crois que dans ce moment je suis content de nf plus être en sa présence-. Je puis me livrer à ma joie, je cours, je saute dans la rue !... Ah ! j'ai déjà été amoureux bien des fois, mais jamais , non jamais de cette façon... c'est que probablement je n'ai pas encore été réritablement- amoureux.

Je me trouve sur les boulevards , j'entre dans un café, je ne sais ce que je veux, mais je demande quelque chose.. .Je regarde tout le monde avec un air triomphant... on n'y fait pas attention !... Ces gens-là lisent les journaux... je ne conçois pas, dansée moment, qu'on puisse lire les journaux...

mais on a ici un air froid qui m'ennuie. Je me lève au moment où le garçon m'apportait du punch ; je le paie et je m?en vais.

Rentrons chez moi, cela vaudra mieux.

Puisqu'elle m'a dit. qu'elle recevrait mes visites avec plaisir.. . ces mots avec plaisir ne me sortent pas de la pensée..., fJutscpj'elle m'a dit cela, je puis bien, sans indiscrétîDSt aller la voir dès demain. Oui , j'irai demain dans la journée , et pour être phis tdt

LE MA&I XT l'amant. 87

à demain , il faut bien vite me coucher.

Je rentre et je me mets au lit. Hais on ne peut pas dormir quand on a dans la tête un nouvel amour, c'est bien pis lorsqu'on Fa dans le cœur ; car le cœur vous tient encore plus éveillé que l'esprit. Je saute dans mon lit comme si j'avais bu trois bouteilles de Champagne.

Puisque Je ne puis pas dormir, rappelons-nousles événements de cette heureuse journée.:. Ahl mon dieu!... en songeant au hasard <yiii m'a fait apercevoir ce soir madame Luceval, je me rappelle que j'é* tais au Cadran-Bleu avec Jolivet ^ et que je suis parti brusquement au moment où Ton nous montait le café... Ce pauvre Jolivet!.. Moi qui l'avais invité, il aura fallu qu'il paie le dinar... 11 est capable de m'attendre encore chez le traiteur... S'il n'était pas si tard, j'y retournerais... Mais non, it aura payé, il doit être bien certain que je le lui rendrai... Je ne puis m'empécher de rire en songeant à la mine que Jolivet a du faire.

Bientôt cet événement cesse de m'occu-

lier. Je ne puis plus penser qu'àcette femme charmante que j'adore et qui me permet d'aller chez elle. Si j'ai été si heureux ce soir, placé au spectacle auprès d'elle , que sera-ce donc quand je pourrai sans témoins lui dire tout ce que j'éprouve?. .. Je cherche à me rappeler ce qu'elle m'a dit ce soir, les moindres mots qu'elle a prononcés.... Dans sa bouche il n'en est point qui n'aient du charme... Oui, elle a dit cela... Et puis cela

encore...

Mais enfin mes souvenirs deviennent confus, mes idées s'embrouillent... Je mêle ensemble la journée d'hier et celle de demain... C'est que je m'endors probablement.

LE MARI ET l'aJMAWT. 89

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