CHAPITRE V
Je vais chez elle.
il n*etait pas hait heures du matin , je ; dormais encore , ce qui était assez naturel^ car je ne m'étais endormi qiie fort tard...
Je rêvais à madame Luceral» et cela était encore très^naturel ; le sommeil n*est que le repos des idées, mais lorsqu'il en est une qui nous occupe sans cesse, celle-là ne 8*endort pas entièrement et elle doit néces^ saireroent nous apparaître encore dans nos songes.
Un bruit violent me réveille , il me sem*ble qu'on a sonné... Bientôt j'entends qu'on parle très-haut dans mon antichambre, c'est ma bonne qui se dispute avec la personne
00 tA FEMRIE,
qui vient de venir , et ne veut pas qu'on se permette déjà de me réveiller.
Mais on n'écoute pas ma bonne , on entr'ouvre ma porte... C'est Jolivet... Je l'avais deviné.
Je pars d'un éclat de rire , et il s'écrie :
u Vous voye^ bien qu'il est éveillé... J'en i> étais sûr... Ta bonne est d'un entêtement... M Elle croit que tu veux dormir comme une î) marmotte... — Et toi, mon cher ami, tu » es venu avant huit heures, craignant » apparemment que je n'aie dessein de » partir pour la Belgique, afin de ne point D te rembourser la carte du GadranrBleu.
y* *— Ah ! quelle idée I c'est très-mal ce que tu i> dls)làl... Je passais par ici, je suis monté... » D'ailleurs je t'avoue que j'étais inquiet » de toi, tu m'as laissé là hier... Tu as dis- 1» paru... Crac!... On ne te revoit plus...
» Moi , je t'ai attendu jusqu'à [neuf heures » chez le traiteur... Et comme je sais que T> lu n'es pas capable de vouloir te moquer » de moi , j'ai craint qu'il ne te fût arrivé » quelque chose... Une dispute, une que-
« relie... le te royais déjà tué... — Ce pau- » vre Jolivet... Je te remercié de l'intérêt 9» que tu prends à moi; mais, mon ami, il ne » m'est rien arrivé que d*heureux... Si tu » savais !.. • je suis au comble de la joie. ..— » Bath.»^ Bst-ce que tu hérites? — Il est » bien queistion d'héritage... Ah! Joliret, » tu ne places donc le bonheur que dans » l'argent 1... — Ma foi , c'est qu'il me sem- » ble qu'avec de l'argent on peut acheter j» du bonheur gros comme soi î — Il est des n jouissances qui ne s'achètentpas... qui ne >» sauraient se payer... Celles que ce jour » me promettent de ce nombre! »
Je raconte à Jolivet ce que j'ai fait hier au soir et une partie de ma conversation avec madame Luceval. Mais le traître m'écoute d'un air distrait; puis, il tire doucément un petit papier de sa poche , et il l'examine pendant que je lui conte mes amolirs... Je n'y tiens plus, je saute hors de mon lit^ je lui arrache le papier des mains en m'écriant : « — Val tu es indigne )) de la connaître!... »
9d LA FEMME,
« — Mais qu'est-ce que tu as donc ? >» dit Jolîvet.— «c Ce que j'ai! je te parle d*une » femme charmante I et tu n'es occupé que y* de cette misérable carte à payer... — Je » t'assure, Paul, que je t'écoutais.... — Une w femme si jolie... — C'est que je viens de » m'aperce voir qu'ils se sont trompés. ^~ » Pleine d'esprit... de grâces. — Il y a un » petit pot de crème de trop. -— Un pied » et un bras charmants. — Je ne l'ai pas » mangé... — Un son de voix si doux... — Il » était au citron et je le voulais au chocolat. » Et des dents d'une blancheur... — C'est » huit sous à déduire, a
Je cours prendre ma bourse , je regarde le montant de la carte et je compte à Jolivet quinze francs en lui disant : u — Tiens, >» j'espère que maintenant tu me feras le M plaisir de ne plus me parler de ton dîner. . . » — Ce n'est pas pour ça que je suis venu...
» mais c'est égal... ils se sont trompés de » huit sous 9 et j'irai les réclamer. »
Cet homme-là ne saura jamais me comprendre; n'importe, tout en m'habillant,
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je parle de madame Luceval ^ dont cepen>dant j'ai soin de he jamais pnmoncer le nom ; mais il faut qu'un amant parle de sa maîtresse , c*est un besoin pour son cœur.. . qu'importe qu'il ^'adresse à des sourds... ne parle- t^on pas quelquefois à des arbres , à des fleurs , à des objets inanimés ?
Je passe un pantalon , puis je m'arrête pour me rappeler une circonstance de la veille, j'endosse mon gilet à l'envers, je mets ma cravate, et je me barbouille ensuite de savon pour me faire la barbe. JoIfvet me regarde en ouvrant ses petits yeuxi il ne conçoit pas que l'amour fasse perdre la raison.
Nous entendons fredonner, rire, et bientôt Dubois paraît. Je suis enchanté de le voir ; au moins Dubois comprend les passions^ il a fait des folies pour les femmes, il ne restera pas comme Jolivet à m'écouter d'un air surpris.
« — Ah! on tè trouve enfin, » dit Dubois en entrant , u c'est bien heureux ! . . v ^ Je suis venu dix fois, j'ai cru que tu
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» n'avais |4U8 de logement que pour la » forme... oomme les demoiselles de mo* » des.*. Eh bien ! ces aaiours !... cette divin Qîtéen robe vert-monstre ?... »
Je cours à Dubois^ je veux le serrer dans mes bras... il recule d'un air épouvanté...
Je ne m'apercevais pas que je tenais racm rasoir ouvert à la main I • • •
« Fais donc attention. •• un peu moins de » vivacité, je t'en prie... rase-toi... nous » causerons après. — Ah ! mon cher Du- M bois, je suis le plus heureux des hommes. . . » — Prends garde de te couper alors. — » Je l'ai revue... tu sais?... celle que je t'ai » montrée. — Oui , c'est-à-dire dont j'ai vu » la robe , car pour sa figure.*. ' — Je vais » chez elle aujourd'hui... — Alors il est pro- )» bable que demain . . . Constmimatunt est!. . . J> — Ahl je ne pense qu'au plaisir de la n voir, d'être reçu chee elle ; je t'assure que » dans ce moment je n'ai point d'autre dé- » siri,.. — C'est juste ; mais tu neveux pas » faire sa connaissance pour porter la queue ^ de sa robe. — Ah ! Dubois , si tu savais
LE MARI BT h'AMA.VT. OU
» cdmme ^lle e«t jolie. • * et de TespH t» . ', un » ton, des manières. . . — Je connais tout ca I n danssanowreaiité, une conquête est tou- » jours une diTtnité , ensuite c'est une hu* » manité... et après Te n'est quelquefois y> plus qu'une fatalité. «.-^ Taisntoi, Dubois, » tu ne sais ce que tu dis, tune comprends n pas l'amour 1 -^ Ah! il est bdn enfant, je » ne comprends pas l'amcmr !« .. moi pui le n tire à l'alambic , l'amour et le courtage, » ToilàmaTie... «
Je ne réponds pas , et je songe sérieuéement à m'babiller, 'Car me vois que toiis ces gens-là ne sentent pas l'amour comme ihoi.
Dubois Ta frat^per sur les genoux dé Jolivet en s'écrîant ^ u — Et toi, mon Tienx... les » plaisirs» le sentilnent... il ne faut pas que 9 ça passe un franc cln^ànte, n^est^èe pas?
» *— Dis donc , Dubois , je ne t'ai pas re^u » depuis le soir de ta querelle^.. — Qu'elle )) querelle ?. . » )'en ai tous les jours, moi ! j'ai n une si mauvaise tète!... Cependant je me » promets tous les matins de me modérer...
« -^ Ta q[uerellc au Colysée,,. — Ah ! orui^
96 LA FIMME, "
» OÙ j'ai voulu rosser un insolent. . . — Non, » c'est toi qu'on voulait rosser.^, mais c'est » égal, c'est pour en venir au demi-bol de » punch que tu avais demandé, et que j'ai » été obligé de payer... plus trois macarons » que tu avais mangés, ça fait... — Ça fait, » Jdivet, que tu es un vilain , un harpagon. • . )f — Tiens, je suis un vilain parce que je lui n demande ce qu'il me doit depuis six se- V maines au moins. .. — Tu as le front de me )» demander un demi-bol de punch... et si M je te rappelais, moi , toutes les fois que >» j'ai payé pour toi : le jour où nous dî- )> nàmes aux Champs-Elysées.... tu avais % oublié ta bourse. Le soir où nous primes » un .fiacre pour revenir, après minuit, de n chez Rosette, tu avais . soi-disant loul H perdu à l'écarté; je me suis rappelé depuis » que tu n'avais pas joué. Cette fois où nous » allâmes voir la pièce nouvelle âux^rann cals... tu n'avais pas assez' pour prendre » un billet ; et mille, autres encore que ^e ne n veux pas te rappeler; mon cher ami, ir quand on n'a pas de mémoire pour rendre,
tB HiJlI ET l'amant. 97
» il ne faut pas emprunter. A présent > » tiens, voilà cinquante-six sous pour ton » demi'bol et les macarons; mais songe » bien que jamais, ne fût-ce qu'un cen* >» time !.«. je ne ravancèrai pas pour toi. »
Jolivet a la mine longue, il murmure quelques mots entre ses dents, tout en mettant dans sa pociie les cinquante-six sous que Dubois lui présente. Pendant ce temps, j'ai enfin terminé ma toilette. 11 n'est pas encore dix heures, je ne puis décemment me présenter chez madame Luceral qu'après midi; comment tuer le temps d'iéilà?...
J'engage ces messieurs avenir déjeuner au café avec moi. Dubois accepte, mais Jolivet refuse, il prétexte uneafikire et niRis quittev C'est la première fois que \e lui y on refiiser un déjeuner ; peut-être a-t-il peur que je ne le laisse encore eh gage ches le traiteur.
Je vais donc déjeuner avec Dubois seulement. Il me conte ses amourettes; il en a toiijours de nouvelles ; il me fait quelquefois sourire. Cependant je n'écoute qu'aveo distraction ce qu*il me dit : je regarde ma
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moiiCt^9 les pendules» je toupire, et Dubob rit en s'écria&t : « Comme c'est et ! »
Enfin, tout en causant, en mangeant , en regardant les journaux, nous, avops atteint midi. Alors je quitte Dubois en lui disant:
« Je puis maintenant me présenter chez » elle. — Va donc , mais présente-^oi d'un » . air dégagé, ne te tortiite Pfs cornooe ça... :>i tu as Tair d*un consent^ o& croirait q^e > tu vas à. ton premier rendes- yous... ça » peut te faire beaucoup de tort... Viens » me retrouTer à cinq beures à la Rotonde, ».noU8 dînerons. ensemble, tu me conteras » la résultat de ta Tîsite. — Ouï... j'i^ai« )>
Diy:>ois Araijsop ; il semblerait, au trouble que je ressens, que nulie femme encore n'a fait battre nion cœur, Tâchons de nous calmer, de ne point avoir l'air gauche et enrbarrassé... IMsons-nous bien que, puisqu'on a consenti à nous reccTOir, c'est que nous ne déplaisons pas , et conduisons-nous en conséquence.
MevKiici arrivé... Gomme je suis glorî^ix de pouvoir entrer dans ceUe maison en
LE MARI BT l'axant. 99
criant au portier : u CheztB«dame Lueeval ! » J'espère que le portto» me verra passer souvent.
Je suis chez elle« Sa d(nnesti<{iie m'a ou* vert, c'est la bonne d*hier, je lareconnais; die aussi-, sans: doute, car elle me ^urit.
Je suis sûr que c'est une bonne fllle. On me dit que madame y est.*, on m'ouvre une porte, j'entre dans un petit salon décoré avec élégance f mais en ce moment |e ne puis làîre attention à ce qui m'environne».. Je ne vois qu'elle; elle est seule... assise près de sa cbemînée... tHe ise lève çt me fait tm salut fort aimable.
Je suti d'abord un peu embarrassé ; mais bientôt je me remets, je m'excuse de me présenter si tôl sur le vif désir que j'éprouvais de la revoir. Une fois en train, je ysik bien. Je ne suis si je m'exprima avec esprit^ maSs je sais que je ne sais plus embarrassé pour parl^... et pourtant il y a encore mille choses que je n'ose lui dire.
Madame I^ceval m'Àxnite d'un air assez aimable; cependant il me semble qu'elle
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m*écaule frcndemeot, et cela me fait de la penie. J'ai bientôt trotnré le moyen d'amener la conyersation sur l'amour, car je ne Toudrais parler que de cela; elle m'interrompt en me disant d'un air grave : « Monsieur... Yousm'aYcz parié d'amour hier; j'ai » pensé que ce n'était qu'une plaisanterie.
» Cependant, en vous accordant la permis- » sion de venir me voir, j'aurais du, Je le » vois , vous prévenir que c'était à oondi- )» tion que vous ne me tiendriez plus un tel » langage. Je vous verrai avec plaisir, mon- » sieur, oui... je vous le répèle, vos visites » me seront même agréables... si vous vou- » le^ bien, toutefois, ne plus revenir sur ce » sujet. )»
Quoi ! une femme jeune et jolie me per* met d'aller la voir, mais à condition que je ne lui ferai pas la cour... lorsque je lui ai fort bien fait comprendre que je Tadoraisl.. . Dubois dirait que ceci n'est quedu manège»
de la coquetterie... mais dans les yedx de madame Luceval je ne vois rien qui ressemble à cela.
LE MAai ET l'amant. iOl
u CtHument , madame , » dis-je au bout d'un moment, « vous auriez la cruauté de » m'interdire le seul langage que je vou- » drais tenir près de vous ! . . — La cruauté ! .'. » Allons, M. Deligny, laissons de c6té ces n grands mots!.. Vous savez fort hien, n d'ailleurs , que je ne puis pas répondre à » vos sentiments !.. — Moi, madame, je sais » cela... £t comment donc le saurais^e?..
» N'étes-Yous pas veuve, libre, maîtresse de » vous-même?. .En quoi donc mes sentiments » pourraient-ils vous ofibnser ?..
Elle me regarde quelques instants avec attention.. .Je ne sais ce qui se passe en elle, mais je la vois tour à tour rougir , pâlir et se troubler. Enfin elle reprend d'une voix tremblante : « Comment, M. Deligny... vous » ne me connaissez pas:., vous n'aviez pas » souvent entendu parler de moi ?... Ah!
» je vous en prie, ne me mentez pas!..
» — Mais, madame, en vérité, je ne sais ce
» que vous voulez dire... Je vous ai aper-
» çue au spectacle de la Gait^, pour la pre^
\ mièrefois. Vous savez où je vous ai ren-
)i oeùirée depuis. Je me suis permis de ft:dcni«nder votre nom à voire pert!er,-« » c'est lui qui m*a dit cpie vous étiez veuve. î, Voilà , je vous jure , tout ce que \e sais ; » jamaisauparavant jeu' avals entendu parî» 1er de vous; jamais, j'en éilîs cNef laîR s je » ne vous avais vue dans le monde. Si l'en » m*a trompé, si vous n'êtes point veuve, n c'est ce que J'ignore. Je n'ai pas encore n droit à votre confiance, mais lorsque vous î» me connaîtrez mieux, madame, vousvern rez que l'on peut être dissipé, étourdi, » inconséquent, sans que cela exclue entiè- » rement les qualités du cœur. »
Madame Luceval m'a écoulé sans m*interrompre. Lorsque je cesse de parler, elle baisse tristement la tête , en nlurmurant :
u Je m'étais donc trompée !. é . H
Je ne conçois rien à ce cbanrgiement , à cette tristesse. Cette femme-là commence à me sembler incompréhensible... mais elle est , elle sera toujours cbarmante; sa mé^ lancolie a je ne sais quoi qui m'impose et me touche; je n'ose lui en demander la caine.
LE MA&I BT L'aHANT. 103
Pendant assez kmgtemf>» nous lardons tous deux le silence. Mais je svis près ^idle» je la TOÎ6 Y «t cette situation même a ' du charme.
Madame Luoevat rompt la premier le silence en me disant : « Monsieur, je dois » TOQS paraître bien bizarre... bien ridicule » même... — lUdieule! ab! madame, rôud » ne sauriez Tétre... Si j'ai, sans le savoir, » dit quelque choie qui ait pu Vous trappe- « 1er un sourenir pénible, vous m'en! voyez » moi-même désolé*.. Mais j'ignowî com^ » ment... — Non , monsieur» TOiiène m^a* » vez rien dit qui m*ait offensée... Seule- )k^ ment je croyais.... oui , f^^îs ^rsuadée » que vous me connaissiez de nom depuis » longtemps ; que tous étiez envoyé ^hez » moi par quelqu'un... à qui je suis très- » attachée... Je me suis abusée. Je dois » aussi vous avouer que cette' fdée seule » m'avait fait vous remarquer au spectacle, » vous écouter hier au soir, et, enfin , vous w permettre de venir me voir. »
Voilà une confidence qui n'a rien de fort
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agréable pour moi ; je croyais avoir fait aa conquête... je me flatUts de lui plaire, et elle m'avoue qu'elle ne m'a reçu que par des motits qui me sont étrangers. Que répondre à un pareil compliipent?*.. rien ; je reste fort sot et je me tais.
Madame Luceval s'aperçoit ^ans doute de rimpression que m'a faite sa conûdence ^ car elle ajoute, d*un air plus aimable : »t Cependant , si cela peut vous être agréa- » ble de veoir quelquefois me rendre visite, » je serai encore disposée à vous recevoir. . . i> à condition que vous ne m'entretiendrez » plus de choses que je ne dois pas enten- » dre, parce que je ne puis y répondre ; et M' sous la promesse formelle que vous ne » parlerez de moi à aucune de vos connais* » sances... que vous ne prononcerez jamais M mon nom devant aucun de vos amis...
» aucun, vous entendez, monsieur!...
» — Pour vous voir, madame , il n'est » pas de conditions auxquelles je ne puisse » me soumettre. Ne parler de vous à per- « sonne n'est qu'un acte de discrétion fa-
LE HA.RI Et L*AMANT. lOiS
» cile à exécuter.. D'ailleurs, madame, un » homme n'est ordinairement indiscret que u sur le chapitre de ses conquêtes , et tous » conTiendrez que je ne puis plus me flat- M ter d'avoir fait la vôtre. La première con- )> dition sera plus pénible à remplir... Ne » plus vous parler d'amour , madame , ne » plus vous dire que je vous aime!... lors- » que depuis le premier moment où je vous » ai aperçue je me suis senti attiré vers vous » par un charme irrésistible, lorsque depuis 31 ce jour je n'ai cesséde penser à vous.. . de i> cherchera... — Monsieur! monsieur! — » Ah! c'est juste, madame... je ne vous le » dirai plus... je vous cacherai un senti- » ment... qui fera maintenant le malheur » de ma vie !... mais je vous verrai, j'aurai » quelquefois le bonheur d'être près de )» vous... c'est beaucoup , je le sens!... je » dois donc me soumettre à tout, pour mén riter cette faveur... »
Madame Luceval tâche d'amener la conversation sur des choses indifférentes ; mais je ne me sens plus en train de causer^ mal-
106 lAFEHMI,
gré moi , je réfléchis à ce qifetle m'a dit; de son côté Je la crois préoccupée, et bientôt notre conTcrsalion languit. Alors je me lève et je prends assez tristement^ congé d'eUe.
Je SUIS beaucoup moins content en sortant de chez madame Lnceval que je ne l*étai8 en y allant. Je me promettais tant de bonheur de cette yisîte!... Je voyais déjà son cœur répondre au mien, elle m'aimait, elle cédait à mon ardeur, j'étais bientôt le plus heureux des hommes... Tout cela n'a pas tourné comme je l'espérais!... Elle m'a reçu... je nesais trop pourquoi... jen'aipas bien compris ce qu'elle a voulu dire , si ce n'est qu'ellepeosait que j'étais envoyé près d'elle par un autre... cet autre, elle l'aime, c'est assez présumable... et moi, on veut bien me recevoir par compassion, par corn- ^ misération...Si j'avais du cœur, jene retournerais plus chez cette femme-là!...
Je rentre chez moi de mauvaise humeur.
Tout en me disant que je ferais bien de ne plus penser à madame Luceval, je ne cesse
LE MAM ET l'aMANT. 107
dem'occuper d'elle... Allons au rendez-vous que m'a donné Dubois, il me distraira, lui.
Dubois vient à moi en sautillant ; il a fait couper ses favoris : « Eh bien , mon petit, » les amours?... La belle inconnue que tu » connais à présent?... -^ Cela va mal... je » ne suia pas content. — Cest donc ça que n tu as une ligure convexe!... Est-ce que » vous êtes déjà brouillés? A la seconde » visite ça se vbit quelquefois , mais à la » première c'est rare. — Je m'étais trop » flatté , Dubois ; cette dame ne m'aime » pas... Eile ne veut pas que je lui parle » d'amour sous peine de ne plus me rece- » voir. — Est-ce que c'est pour apprendre » à parler à son serin qu'elle t'a reçu?..
» Laissé-moi cette femme-là décote !.. c'est » .une bégueule. — Oh ! non... elle est fort » aimable, mais... — Mais elle veut te faire » aller l.. .N'y retourne pas, etelle t'enverra » chercher, ou elle ira t'attendra chez ta » portière... Oh! je contiais ça î... — ^Non, » non, tu te trompes... C'est une femme » qui...— Eh! mon dieu! c'est une femme !^
108 I^ FBMMB,
n et elles se ressemblent toutes. Au surplus,
n une de perdue, douze de retrouvées : c'est
« ma maxime. Allons dîner, et entre la poire
n-et le fromage, je te parlerai d'une petite
» brunisseuse qui est vacante pour le quart
3> d'heure ; elle ne t'irait qu'au coude, mais
n un pied pas i4u8 gros qu'june aveline, et
» des hanches comme la Vénus pudique.
« C'est gentil... J'ai fait la connaissance de
» son amie en allant voir les animaux au
î> Jardin des Plantes; ces demoiselles étaient
» arrêtées devant les singes , qui leur fai-
» saîent des gestes très-significatifs... — Et
» c'est depuis ce temps que tu as coupé tes
» favoris...— J'en ai fait le sacrifice à Zéno-
» bie... mais je les lui porterai ce soir avec
» un rouleau d'eau de Cologne. »
Nous allons diner. Dubois fait tout ce qu'il peut pour me distraire. Mais, pendant qu'il me parle de Zénobie et de sa petite amie, je pense à madame Luceval. Ei^n, le soir , quoi qu'il puisse dire , je refuse de l'accompagner et je vais me promener...
rue Boucherat!... Cette femme-là m'a ensorcelé.
LB MAEI ET L'AMAUT. 109