‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 10 sur 26 · JE FAIS CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

JE FAIS CONNAISSANCE

Voilà six jours que je passe mes journées à me promener dans la rue Boucherat, et cela n'est pas très-récréatif; à la vérité je pousse quelquefois jusqu'à la rue de Vendôme^ puis jusqu'à la rue Sainl- Louis. Malgré cela, cette promenade me semble nu peu monotone, car depuis six jours madame Luceval n'est pas sortie de chez elle, à moins qu'elle ne soit sortie de fort grand matin ou pendant que je dîne au Cadran-Bleu; mais il faut bien que je dine. Je ne suis pas encore amoureux au point de dîner avec un petit pain en me promenant dans la rue.

Je sais qu'elle loge au second , qu'elle a des fenêtres sur le devant; mais cette femme-là ne se met jamais à la fenêtre , et les petits rideaux sont toujours iermés. Tous les jours je me dis que c'est la dernière fois que je viens faire sentinelle dans le Marais; et

LA FEMME , LE MARI ET L AMAM'. iCA

cependant j'y viens encore; je crois que maintenant c'est autant par entêtement que par amour.

Il m'est bien venu une idée : il y a un logement à louer dans la maison où demeure madame Luceval ; si je montais au second , si je sonnais chez elle... je feindrais de m'être trompé^ et d'être venu pour voir l'appartement vacant. Oui^ mais il est probable que c'est une domestique qui m'ouvrira; il faudra que je dise à cette bonne ce que je veux ; alors, elle m'indiquera oii est le logement à louer, et refermera sa porte sans que j'aie probablement aperçu sa maîtresse ; je n'en serais pas plus avancé. . .

Cependant je veux absolument revoir cette dame et ne plus me promener dans la rue. Aujourd'hui je viens d'apercevoir plusieurs domestiques sortir de la maison. Il n'est que midi : c'est, je crois^ l'heure où les bonnes vont faire leurs provisions; ma foi^ je me risque!... Nous verrons ce qui en résultera.

J'entre rapidement dans la maison^ je vais monter l'escalier... Ce maudit portier m'arrête : j'espérais qu'il ne me verrait pas.

« Où va monsieur ? »

Je ne veux pas demander à voir le logement, il me conduirait^ et je ne pourrais pas me tromper de porte. J.eprendsmonparti, et je réponds : « Chez madame » Luceval...

)) — Madame Luceval... je crois qu'elle vient de » sortir. »

Sortie ! . . . ah ! par exemple, je suis bien certain que non, et je vais dire au portier qu'il y a une heure que je suis dans la rue, lorsqu'il reprend : u Ah! non,

» non j je me trompais... madame Lnceval est chez » elle; c'est sa bonne qui est sortie... La porte à gau- » che, monsieur. »

La bonne est sortie, tant mieux î... je suis au second... je sonne... le cœur me bat... il me battait moins, je crois, à mon premier rendez-vous; mais alors j'étais siir de triompher, et aujourd'hui je puis me faire fermer la porte sur le nez : c'est bien dil^ fërent.

On ouvre : c'est elle. . . c'est bien elle . . coiffée en cheveux, dans un négligé de bon goût. Ah! je ne l'avais pas encore si bien vue : toujours un grand chapeau me dérobait une partie de sa figure... Elle est cent fois plus jolie que je ne le croyais.

Elle a fait un mouvement de surprise en me voyant : je suis tout au bonheur de la voir, et je ne dis rien ; mais comme ce n'est pas l'usage de sonner chez les gens seulement pour les regarder, elle me dit bientôt : « Monsieur, puis-je savoir ce q.ue vous » demandez? »

Je tâche de cacher mon trouble ; mais malgré moi, je m'embrouille en lui répondant: «Madame... par- ))don... je voulais... je suis venu... je crois que je » me suis trompé... »

Elle a la bonté de me donner le temps de me remettre , est-ce qu'elle devinerait le motif de mon embarras? Enfin je reprends d'un air moins gauche : « Il y a un appartement à louer dans cette maison, » est-ce que ce n'est pas le vôtre, madame? — Non, » monsieur, c'est ici dessus... — Ah! mille pardons, » madame, je vous ai dérangée... Cet appartement

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» est grand, à ce qu'on m'a dit?... — Vous pourrez *) le voir, monsieur, c'est ici dessus. »

On me fait une révérence très-polie et on referme sa porte. Au fait, elle ne pouvait pas remplacer le portier en me donnant des détails sur le logement à louer. C'est égal, je l'ai vue, je lui ai parlé, elle m'a répondu avec bonté, il y avait même dans son air quelque chose de singulier, qui ne semblait pas indiquer que ma méprise lui fût désagréable .. Je m'éloigne enchanté , et depuis que je l'ai vue en cheveux j'en suis cent fois plus amoureux.

Je rentre chez moi , car pour un jour je ne puis pas en faire davantage. Je cherche par quel nouveau moyenjepourraila revoir. Je suis comme ces auteurs qui cherchent une scène, un dénouement... Un dénouement!... ahl je n'en suis pas encore là, et qui sait si l'intrigue que je veux former se terminera bien pour moi?

Ma portière me remet un mot de Jenneville; il est venu me demander plusieurs fois , et me rappelle qu'on m'attend à dîner aujourd'hui , rue Le Pelletier : c'est chez madame de Rémonde ; en effet ^ c'est aujourd'hui lundi, jour oii elle reçoit. Mais on peut m'attendre, je n'irai pas; peu m'importe que cela fâche Jenneville et son Herminie!... Son Herminie, dont il me faisait un portrait si séduisant, ah! qu'elleest loin de madame Luceval! Chez l'une, tout est art , apprêt, coquetterie; chez l'autre, tout est naturel, grâces, attraits; si Jenneville voyait celle*ci , il en deviendrait amoureux aussi , j'en suis sur î . . .

Dubois est venu pour me voir. Je suis fâché qu'il

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ne m'ait pas trouvé: il a de l'imagination , rien ne l'embarrasse pour réussir près d'une femme; les moyens qu'il emploie ne sont pas toujours très-convenables^ mais dans le nombre il aurait pu me faire naître quelque idée. Ma portière me remet aussi une lettre démon père. Il m'attend incessamment; le temps devient beau, les jours sont plus longs, il me rappelle ma promesse de passer quelques mois près de lui, si mes affaires ne s'y opposent point.

Ce bon père! s'il savait de quel genre sont les affaires qui me retiennent à Paris!... Oui certainement j'irai passer quelque temps près de lui.., à moins que je ne puisse le passer ici près de madame Luceval...Oli I non, je ne manquerai point encore âmes devoirs pour une amourette, pour une femme... que jeneconnais pas... mais en cheveux elle estsijolieî... Ah ! depuis huit jours ma conduite est celle d'un enfant : se prendre de passion pour une inconnue!... commesi Ton manquait d'occasions dans la société ! . . . Répondons à mon père... Quelles sont encore ces lettres que m'a remises ma portière?... Des invitations à dîner... à des soirées. On me reproche de négliger mes amis... en effet, depuis quelque temps je vais moins dans le monde... et moins j'y vais, plus je reçois d'invitations : c'est l'ordinaire, on veut toujours avoir les gens qui ne se prodiguent pas.

Mon père ne m'écrit jamais sans me charger de plusieurs commissions. Il faut que je lui envoie delà poudre, du plomb pour la chasse, des lignes, des hameçons, du tabac.

Ces commissions me distrairont, cela m'occupera;

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quand on est bien occupé on pense nnoins à i^ire des folies; un ouvrier, un artisan ne passe pointsa journée à suivre une femme , ou à regarder ses fenêtres; il l^ut qu'il gagne d'abord son dîner, et c'est fort heureux pour lui : cela l'empêche de faire des sottises; la preuve en est dans le dimanche et le lundi.

J'ai couru pour mon père jusqu'à cinq heures, alors j'hésite oii je porterai mes pas. On m'attend à dîner dans deux maisons... je puis choisir... qu^irais-je faire encore au Cadran-Bleu?... on n'y dîne pas à bon marché, et toujours dîner seul, c'est bien triste.

Je suis devant chez moi... je balance sur le chemin que je prendrai, lorsque je vois arriver Jolivet.

« Tiens ! je viens toujours au moment oii tu sors. » — Oui, j'allais dîner. . . — Tu ne sais pas ce qui m'ar- » rive? Mon oncle m'avait invité, il y a huit jours, » pour aujourd'hui ; je viens de chez lui, il est parti » d'hier pour la campagne... Comme c'est honnête!.. » moi, qui avais refusé deux dîners pour aujour- » d'hui !... — Veux-tu venir dîner avec moi ?...je t'in- » vite... — Bath ! vraiment... ma foi! je veux bien. » — J'ai aussi deux invitations pour aujourd'hui, » mais ce sont de ces dîners de cérémonie , bien sé- )i rieux etbien ennuyeux.. . on me placerait peut-être » entre deux femmes à prétentions, ou deux hommes » qui causeraient politique, et je ne me sens pas le » courage d'avoir tant de plaisir. — Ah! tu as bien » raison, il n^y a rien d'ennuyeux comme ces dîners- » là. — Allonsau Cadran-Bleu... on y est très bien... » — Oui, on y est supérieurement, et nous cause-

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» rons^ nous rirons, nous nous amuserons. A propos , » as-tu vu Dubois?... je ne peux pas le rencontrer... M il me doit toujours le demi-bol. — Ah! j'ai bien » autre chose en tête que Dubois, je te conterai cela » en dînant. »

Nous nous acheminons vers le boulevart du Temple. Je me sens de fort bonne humeur, car je grillais en secret d'aller dîner au Cadran-Bleu , e( je suis enchanté que Jolivet m'en ait fourni l'occasion. Quant h lui, il est toujours très-aimable quand il a la perspective de bien dîner sans dépenser d'argent.

Nous voici arrivés... Il me semble que je respire mieux dans ce quartier. Je demande un cabinet qui donne sur le boulevart, parce que, tout en dînant, je regarderai le monde, et si par hasard elle sortait ce soir, je la verrais passer.

Je laisse Jolivet commander, je trouve tout bon, tout excellent; j'ai fait mettre la table contre la fenêtre, et j'ai presque toujours les yeux sur le boulevart. Cela est fort égal à Jolivet, il neregardeque son assiette.

« On est très-bien ici , » dit Jolivet. « Le garçon a « Tair de te servir en habitué. — Oui , je viens sou- )) vent depuis quelque temps... Je trouve ce quartier » charmant depuis que je sais qu'il renferme une » femme dont je ne puis m'empécher d'être amou- ))reux... — Pourquoi voulais-tu t'en empêcher! est- » qu'elle n'est pas riche? — Je ne sais pas si elle est » riche ou pauvre... Que m'importe cela?... — Mon » cher Deligny , je t'assure qu'il vaut toujours mieux » avoir une connaissance à son aise... une fenuue qui

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» ne coûte rien... — Si tu savais comme elle est » jolie!... Ce ne sont pas de ces charmes apprêtés, » de ces attraits factices qui doivent tout à Tart. . . — » Non , j'entends : c'est de la beauté . . . argent comp- » tant... — Ah! que tu m'ennuies avec ton argent!... » — Mon ami , cela veut dire que ce n'est pas de la » fausse monnaie , que ce sont des charmes de bon » aloi... Style de commerce. »

Je conte à Jolivet mes rencontres avec madame Luceval; il m'écoute avec d'autant plus d'attention, que cela ne l'empêche pas de manger; au contraire, comme je parle toujours j il mange pour deux : les gourmands aiment beaucoup à dîner avec les bavards.

Nous sommes au dessert, et Jolivet vient de se servir pour la seconde fois de la compote, lorsqu'il m'échappe un cri de joie, et aussitôt je quitte la fenêtre contre laquelle j'étais penché, je me lève, et je prends mon chapeau.

« Qu'est-ce que tu as donc? » me dit Jolivet. « — » Mon ami, je viens de la voir. . . oh ! c'est bien elle, j'en » suis certain !... elle traversait le boulevart... elle » va peut-être au spectacle... il faut que je sache... » — Mais dis donc , dépêche-toi , ne sois pas long- » temps... je vais demander le café... »

Je n'écoute plus Jolivet, je suis déjà en bas; je cours sur le boulevart du côté que je lui ai vu prendre... je tremble del'avoir perdue... Mais non!... je la vois... n'allons plus si vite... elle est avec une fille de campagne. . . sa bonne sans doute. . . Où vontelles se rendre?... n'importe, je ne la perdrai pas de vue. . Ali ! elles vont chez Franconi. Fort bien. . .

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je passerai la soirée près d'elle. Je la laisse entrer, puis je prends un billet. Que cette salle est grande!... mais je Ty trouverai, dusse -je me faire ouvrir toutes les loges... Ah! elle est aux premières sur le côte.

Je cours aux premières, l'ouvreuse m'offre une placé sur le devant. . .

« Non, madame, je veux être où il y a déjà deux » personnes. — Mais, monsieur, vous seriez ici sur » le devant. — Pour Dieu ! madame, mettez-moi » sur le derrière, et que cela finisse. »

On m'ouvreoil je veux, enfin. J'enjambe vivement les banquettes, il me semble que je ne puis assez lot être près d'elle et qu'on va me voler ma place. J'y suis; elle s'est retournée, elle m'a vu... je me permets de la saluer. . . elle ne peut trouver cela mauvais. Non, car elle me rend mon salut d'un air fort aimable ; je ne donnerais pas ma place pour mille écus.

Yoilà bien le moment, l'occasion de lui parler : sa bonne a la bouche béante et pas assez d'yeux pour regarder la salle et les chevaux. . . je suis comme seul près d'elle... Ah! pourquoi est-ce toujours lorsque l'on a inille choses à dire que l'on ne peut pas trouver à en exprimer une !

« C'est... je crois... vous, madame, que j'ai dé- » rangée ce matin... en voulant voir un logement » dans votre maison... — Oui, monsieur, c'est chez » moi que vous avez sonné... — Je suis bien heu- » reux aujourd'hui, madame, puisque le hasard me » fait vous rencontrer deux foi?... »

Elle ne répond rien à cela. . . c'est un compliment. J'ai eu tort de lui en adresser un, en ne parlant que

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de choses indifférentes on se fait plutôt répondre.

Je reprends au bout d'un moment :

(( Je me suis aussi trouvé près de madame, à la » Gaîté, à une première représentation... — Oui , » monsieur.. . j'étais allée, comme aujourd'hui, avec » ma bonne ; depuis long-temps je lui promettais de » la conduire au spectacle , dont elle n'avait aucune » idée, puisqu'elle arrivait de son village. J'avais » acheté deux billets; mais, à la porte, la foule nous » a séparées : je suis entrée seule , espérant retrouver » ma domestique dans la salle... Je l'y ai cherchée » en vain... , cette pauvre fille avait perdu son billet » dans la foule, et elle a passé toute la soirée à m'at- » tendre à la porte. Depuis ce jour , je me suis bien » promis de ne plus m'exposer dans une telle cohue. »

Voilà une explication qui m'enchante, c'est une manière de me faire savoir pourquoi elle se trouvait seule au spectacle; elle désire que je n'aie pas d'elle une mauvaise opinion... elle tient donc à mon opinion.. . il me semble que c'est d'un augure très-favorable.

M Nous nous sommes aussi rencontrés à l'Opéra,» reprend cette dame en souriant. J'aurais autant aimé qu'elle ne se rappelât pas cette rencontre-là. Cependant c'est elle qui me parle, et je ne veux pas laisser tomber la conversation.

« — Oui, madame... oui... je me le rappelle. .. — » Ce soir-là, vous étiez en société... — Oui... en » effet, j'étais avec une jeune dame de province qui » ne connaît rien encore aux usages de Paris. — Ah l » c'était une dame de province ! ... »

Elle sourit d'un air moqueur. Je pense bien qu'elle n'est pas ma dupe; mais pourquoi ces questions?... est-ce qu'elle serait déjà jalouse de la personne qu'elle a vue avec moi ?. . . ce serait charmant.

INous gardons quelque temps le silence , elle s'occupe du spectacle^ de sa bonne; moi je fais des conjectures.

« Yous allez souvent au spectacle, madame? — » Assez souvent, monsieur, l'hiver c'est ma seule » distraction... depuis que je ne vais plus dans le » monde. — Vous n'allez plus dans le monde?... )) c'est renoncer de bonne heure aux plaisirs qu'il » devait vous offrir. — Oh! je ne les regrette pas, » monsieur. — C'est sans doute depuis que vous » avez perdu monsieur votre mari?...»

Elle me regarde d'une façon singulière, en répétant: « — Oui , monsieur, c'est depuis que j'ai perdu » mon mari. — Vous êtes veuve bien jeune... »

Elle fait encore une drôle de mine , et ne me répond pas. Est-ce que j'ai dit quelque bêtise?... J'ai peut-être eu tort de lui parler de son mari , que sans doute elle aimait et qu'elle regrette... j'ai renouvelé sa douleur ; où diable vais-je lui parler de son mari ! . . .

Au bout d'un moment elle me regarde en disant : « Qui donc vous a appris que j'étais veuve, mon- » sieur? — Madame... c'est .. votre portier... — Mon » portier!... »

Elle sourit d'un air incrédule. Mais je ne me sens plus la force de cacher ce que j'éprouve, et je continue : « Oui , madame, je me suis permis de ques-

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» tionner votre portier... de in'informer si en etïet » vous logiez dans cette maison où je vous avais vue » entrer , car vous devez vous rappeler aussi que je » vous ai rencontrée au Palais-Royal, il y a quelques » jours... Votre souvenir était sans cesse présent à » ma pensée : enchanté de vous retrouver j je vous » ai suivie... vous avez quitté votre amie , et je vous » ai vue entrer dans une maison de la rue Bouche- » rat... mais vous pouviez n'y pas demeurer: c'est » alors que je me suis permis de questionner votre >î portier... J'ai su que vous étiez veuve, et vous » nommiez madame Luceval; depuis ce jour, ma- » dame, j'ai passé presque toutes mes journées dans » votre rue, à re^rder vos fenêtres, dans l'espoir » que je vous apercevrais... enfin, ce matin, j'ai » pris le prétexte d'un logement à louer pour sonner » chez vous... Yoilà ce que j'ai fait, madame, je ne » sais si vous blâmerez ma conduite, mais vous ne » sauriez m'empêcher d'être ce soir le plus heureux » des hommes, puisque je suis auprès de vous. »

Elle m'a écouté avec attention, je ne vois point de courroux dans ses yeux; elle semble réfléchir; mais elle ne dit rien , elle ne me répond pas. . . je crois que j'aimerais mieux qu'elle me grondât.

« Ma franchise vous a déplu ^ madame, j'en serais » désolé... je n'eus jamais l'intention de vous oFfen- » ser... — Votre franchise... monsieur... »

Elle sourit d'un air ironique. Je n'y comprends rien..,

« — Vous semblez, njadame , douter de ma bonne » foi. N'ayant pas l'avantage d'être connu de vous,

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» je conçois que vous puissiez me confondre avec » ces étourdis qui s'enflamment pom' toutes les jolies » femmes qu'ils aperçoivent ; mais. . — Je vous de- ») mande pardon, monsieur; j'ai l'avantage de vous » connaître , ou du moins de savoir qui vous êtes , » et si je ne l'avais pas su , je vous prie de croire que » je ne causerais pas avec vous , comme je le fais de- » puis un moment. Vous êtes M. Deligny. — Oui, » madame. — Je vous ai entendu nommer la pre- » mière fois que je me suis trouvée près de vous... » votre nom m'a frappée, parce que... je l'avais en- » tendu prononcer souvent. Vous allez beaucoup » dans le monde ? — Oui , madame. . . mais je ne me » souviens pas de vous y avoir rencontrée, certaine- » ment je vous aurais remarquée. — Non, nous ne » nous sommes pas trouvés ensemble en société... » mais je connais des personnes... que vous connais - » sez aussi... — Qui donc, madame?... — Ah!... je » ne me rappelle plus leur nom en ce moment... » vous avez perdu votre mère, et monsieur votre )) père habite la campagne. — En effet, madame. — )) Vous voyez, monsieur, que j'avais raison, en di- » sant que vous n'étiez pas un inconnu pour moi. — » Je serais bien heureux , madame, si par cette même » liaison , vous daigniez me permettre de cultiver vo- » tre connaissance. — Puisque vous savez mon nom » et ma position dans le monde , on a dû vous dire » aussi, monsieur, qu'excepté quelques dames de )/ mes amies, je ne recevais personne... Est-ce que » mon portier ne vous a pas dit cela , monsieur ? » Elle sourit d'un air moqueur qui me semble assez

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hors de saison , et je lui réponds d'un ton un peu piqué :

{( Madame, si je me suis permis de parler à votre » portier, c'était uniquement pour savoir si vous » demeuriez là ; du reste , et malgré tout le désir que » j'avais de vous connaître, je vous prie de croire » que je n'ai pas l'habitude de chercher à savoir ce » qui ne me regarde pas. »

Elle se tait, moi de même; elle regarde le spectacle, et ne semble plus songer que je suis là. Moi, je ne vois qu'elle, je m'enivre du plaisir de la regarder, et je cherche comment je renouerai la conversation.

C'est elle qui se tourne vers moi et me dit d'un air aimable : « Comme ma bonne est contente ! pau- » vre fille I je la dédommage de la soirée qu'elle a » passée à m'attendre à la porte de la Gaité... Elle » n'a quitté son village que depuis trois mois. Tout » dans Paris est encore nouveau pour elle... il faut » peu de chose pour la rendre heureuse. »

Je suis prêt à répondre : « Elle est trop heureuse » d'habiter avec vous... » mais je me retiens... cela aurait encore l'air d'un compliment, et toujours des complimens, c'est si fade!...

Il faut que je me contente pendant quelque temps de parler de choses indifférentes. Madame Luceval a de Tesprit, de la finesse; elle s'exprime avec grâce, sans jamais montrer de prétentions ; plus je l'écoute, plus je la vois , plus je sens s'augmenter le sentiment qu'elle m'inspire. Je n'ai jamais rencontré de femme qui m'ait plu autant.

Je voudrais bien savoir si elle me permettra d'aller

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chez elle... je n'ose le lui demander. Je vois avec peine s'ccouler le temps, chaque acte me semble ne durer qu'une minute... je suis si bien près d'elle... cette soirée finira si vite !

« Comment trouvez- vous cette pièce? » me ditelle. (( — Cette pièce... mais je vous avoue que je » ne l'ai pas écoutée... je suis si heureux d'être près » de vous et de ce que vous me permettez de vous » parler, que... — Ah! monsieur ; je vous le répète, » si je ne savais pas qui vous êtes je me fâcherais ; » je ne suis nullement habituée à écouter de sem- » blables discours... mais je vous excuse, parce » que... — Parce que... de grâce, achevez, mada- » me... — Je crois que c'est inutile, et que vous me » devinez fort bien... — Je vous devine .. non vrai- » ment, madame, je vous assure que je ne sais ce que » vous voulez dire... »

Elle me regarde , et toujours d'un air incrédule. . . je n'y conçois rien. Au bout d'un moment elle me dit en souriant : « Vous n'avez pas amené aujour- ») d'iiui au spectacle votre jeune dame de pro~ » vince ?... »

Je me sens rougir , je réponds en balbutiant : ((* Je » ne vous croyais pas méchante, madame. — Mé- » chante... comment ! il y a donc de la méchanceté » à vous demander cela?... Elle est jolie, cette » jeune... dame. -—Je ne m'en souviens plus, ma- » dame. — Vous oubliez vite... mais d'autres ont » peut-être plus de mémoire que vous... — D'au- » très... d'honneur, madame, ou le plaisir d'être » près de vous me fait perilro l'esprit, ou vos pa-

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» rôles sont bien énigmatiques... Je vous avoueque » je ne sais pas encore ce que vous voulez dire. »

Elle se retourne avec un léger mouvement d'humeur. Que veut-elle donc me dire?... est-ce que l'amour me rend imbëcille ?. . . cela s'est vu : heureusement on en guérit.

INous ne nous parlons plus, et le temps fuit... Il n'y a plus qu'un acte!... ils n'ont donc pas donné trois mélodrames ce soir I

Je cherche encore à renouer l'entretien, il me semble qu'elle est plus réservée... qu'elle se livre moins à son heureux naturel. Il faut me contenter de quelques mots sur la pièce, sur les acteurs, sur la salle... Je suis bien sur que je réponds tout de travers, car je m'aperçois qu'elle me regarde quelquefois avec surprise et qu'un léger sourire effleure ses lèvres.

Mais il se fait dans la salle un mouvement général, tout le monde se lève... Ah! mon Dieu, est-ce que ce serait fini?... hélas! oui... Cette soirée délicieuse n'a duré qu'un instant... et il en est dans le monde qui nous paraissent si longues!... ah! ce sont nos sensations seules qui ôtent ou donnent des ailes au temps !

Madame luceval s'est levée aussi... je sens bien qu'il faut partir, je lui donne la main pour sortir de la loge... puis je marche à côté d'elle. Elle a pris le bras de sa bonne... mais je lui parle toujours et elle me répond. Nous sortons ainsi de la salle, et je continue à marcher près d'elle.

Au bout d'un moment elle me dit : « Est-ce que

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» VOUS demeurez de ce côté , monsieur ? — Pas prë- » cisément , madame , mais je pense que cela ne vous » offense pas si je me permets de vous accompagner » jusque chez vous. — D'un autre cela pourrait me » déplaire, monsieur; mais comme vous n'êtes pas » un étranger pour moi, je ne saurais m'en fâcher. »

Je ne comprends vraiment rien à cette connaissance qu'elle prétend exister entre nous ; n'importe, il me semble qu'il faut en profiter. Je songe qu'elle ne demeure qu'à deux pas , que bientôt il faudra la quitter. Cette pensée m'enhardit à en demander davantage.

« Madame , puisque je ne suis pas un étranger » pour vous, puisque vous connaissez ma famille » et des personnes avec lesquelles je suis lié... si j'o- » sais vous demander la permission d'aller vous of- » frir mes hommages ! »

Elle ne répond pas... elle semble réfléchir. . . je tremble... ce qu'elle va dire décidera du bonheur de ma vie, car bien certainement je ne puis plus vivre heureux sans voir cette femme-là !

« — Si cela vous est agréable, monsieur, je rece- » vrai vos visites avec plaisir. »

Grand Dieu! mes sens ne m'ont pas trompé!... c'est elle , c'est sa douce voix qui vient de prononcer ces paroles... elle recevra mes visites avec plaisir!:.. Je ne sais plus où j'en suis ! je ne sais plus ce que je lui réponds ! ... je vais faire quelque extravapance... heureusement nous sommes arrivés à sa porte et elle rentre dans sa maison après m'a voir fait un salut charmant !... Je crois que dans ce moment

je suis content de ne plus être en sa présence... je puis me livrer à ma joie, je cours, je saute dans la rue! . . Ah! j'ai déjà été amoureux bien des fois, mais jamais, non jamais de cette façon... c'est que probablement, je n'ai pas encore été véritablement amoureux.

Je me trouve sur les boulevarts , j'entre dans un café , je ne sais ce que je veux , mais je demande quelque chose... Je regarde tout le monde avec un air triomphant... on n'y fait pas attention!... Ces gens-là lisent les journaux... je ne conçois pas, dans ce moment, qu'on puisse lire les journaux... mais on a ici un air froid qui m'ennuie. Je me lève au moment oîi le garçon m'apportait du punch ; je le paie, et je m'en vais.

Rentrons chez moi, cela vaudra mieux. Puisqu'elle m'a dit qu'elle recevrait mes visites avec plaisir. .. ces mots ai^ec plais ij' ne me sortent pas delà pensée. . . puisqu'elle m'a dit cela, je puis bien , sans indiscrétion , aller la voir dès demain. Oui , j'irai demain dans la journée, et pour être plus tôt à demain , il faut bien vite me coucher.

Je rentre et je me mets au lit. Mais on ne peut pas dormir quand on a dans la tête un nouvel amour; c'est bien pis lorsqu'on l'a dans le cœur , car le cœur vous tient encore plus éveillé que l'esprit. Je saute dans mon lit comme s'y j'avais bu trois bouteilles de Champagne.

Puisque je ne puis pas dormir , rappelons-nous les événemens de cette heureuse journée. . . Ah ! mon Dieu!... En songeant au hasard qui m'a fait apercevoir ce soir madame Luceval , je me rappelle que

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j'étais au Cadran-Bleu avec Jolivet ^ et que je suis parti brusquement au moment où Ton nous montait le café. . . Ce pauvre Jolivet ! .. . Moi qui Ta vais invité^ il aura fallu qu'il paie le diner... Il est capable de m'attendre encore chez le traiteur... S'il n'était pas si tard j'y retournerais... Mais non^ il aura payé^ il doit être bien certain que je le lui rendrai... Je ne puis m'empêcher de rire en songeant à la mine que Jolivet à dû faire.

Bientôt cet événement cesse de m'occuper. Je ne puis plus penser qu'à cette femme charmante que j'adore, et qui me permet d'aller chez elle. Si j'ai été si heureux ce soir , placé au spectacle auprès d'elle, que sera-ce donc quand je pourrai sans témoins lui dire tout ce que j'éprouve !... Je cherche à me rappeler ce qu'elle m'a dit ce soir , les moindres mots qu'elle a prononcés... Dans sa bouche il n'en est point qui n'ait du charme... Oui, elle a dit cela... et puis cela encore. . .

Mais enfin mes souvenirs deviennent confus, mes idées s'embrouillent... Je mêle ensemble la journée d'hier et celle de demain.. . c'est que je m'endors probablement.

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