‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 11 sur 26 · JE VAIS CHEZ ELLE · texte numérisé non relu

JE VAIS CHEZ ELLE

Il n'était pas huit heures du matin , je dormais encore, ce qui était assez naturel , car je ne m'étais endormi que fort tard... Je rêvais à madame Luceval, et cela était encore très-naturel j le sommeil n'est que le repos des idées : mais lorsqu'il en est une qui nous occupe sans cesse, celle-là ne s'endort pas entièrement, et elle doit nécessairement nous apparaître encore dans nos songes.

Un bruit violent me réveille , il me semble qu'on a sonné... Bientôt j'entends qu'on parle très-haut dans mon antichambre, c'est ma bonne qui se dispute avec la personne qui vient de venir , et ne veut pas qu'on se permette déjà de me réveiller.

Mais on n'écoute pas ma bonne, on entr'ouvre ma porte... C'est Jolivet... je l'avais deviné.

Je pars d'un éclat de rire, et il s'écrie : « Vous

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» voyez bien qu'il est éveillé... j'en étais sûr... Ta » bonne est d'un entêtement. . . elle croit que tu veux » dormir comme une marmotte... — Et toi^ mon » cher ami, tu es venu avant huit heures^ craignant » apparemment que je n'aie dessein de partir pour » la Belgique , afin de ne point te rembourser la carte » du Cadran-Bleu. — Ah! quelle idéel c'est très-mal » ce que tu dis là !... Je passais par ici^ je suis mon- » té... D'ailleurs je t'avoue que j'étais inquiet de toi, » tu m'as laissé là hier . . . tu as disparu . . . crac ! . . . On )) ne te revoit plus... Moi, je t'ai attendu jusqu'à neuf » heures chez le traiteur... Et comme je sais que tu » n'es pas capable de vouloir te moquer de moi, j'ai » craint qu'il ne te fût arrivé quelque chose... une » dispute, une querelle... Je te voyais déjà tué. .. — » Ce pauvre Joli vel! ... je te remercie de l'intérêt que » tu prends à moi ; mais, mon ami, il ne m'est rien » arrivé que d'heureux... Si tu savais!... je suis au » comble de la joie... — Bathl... est-ce que tu hé- » rites ? — Il est bien question d'héritage! . . . Ah î Jo- » livet, tu ne places donc le bonheur que dans l'ar- » gent?... — Ma foi, c'est qu'il me semble qu'avec » de l'argent on peut acheter du bonheur gros » comme soi î — Il est des jouissances qui ne s'achè- » tent pas. . . qui ne sauraient se payer. .. Celles que ce ■

» jour me promet sont de ce nombre ! » I

Je raconte à Jolivet ce que j'ai fait hier au soir, "

et une partie de ma conversation avec madame Luceval. Mais le traître m'écoute d'un air distrait; puis, il tire doucement un petit papier de sa poche, et il l'examine pendant que je lui conte mes amours... Je

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n'y tiens plus , je saute hors de mon lit, je lui arrache le papier des mains en m'ëcriant : « Ya ! tu es indi- )) gne de la connaître!...

» — Mais qu'est-ce que tu as donc ? » dit Jolivet. <( — Ce que j'ai ! je te parle d'une femme charmante, » et tu n'es occupé que de cette misérable carte à » payer... — Je t'assure Paul que je t'écoutais. . — » Une femme si jolie I... — C'est que je viens de » m'apercevoir qu'ils se sont trompés. — Pleine » d'esprit... de grâces. — H y a un petit pot de » crème de trop. — Un pied et un bras charmans. » — Je ne l'ai pas mangé. — Un son de voix si doux... » — Il était au citron, et je le voulais au chocolat. » — Et des dents d'une blancheur... — C'est huit » sous à déduire. »

Je cours prendre ma bourse , je regarde le montant de la carte ^ et je compte à Jolivet quinze francs en lui disant: « Tiens, j'espère que maintenant tu me » feras le plaisir de ne plus me parler de ton dîner.. . » — Ce n'est pas pour ça que je suis venu... mais » c'est égal... il se sont trompés de huit sous, etj'i- » rai les réclamer. »

Cet homme-là ne saura jamais me comprendre , n'importe, tout en m'habillant, je parle de madame Luceval , dont cependant j'ai soin de ne jamais prononcer le nom ; mais il faut qu'un amant parle de sa maîtresse, c'est un besoin pour son

cœur... qu'importe qu'il s'adresse à des sourds

ne parle-t-on pas quelquefois à des arbres , à des fleurs, à des objets inanimés ?

Je passe un pantalon, puis je m'arrête pour me

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rappeler une circonstance de la veille; j'endosse mon gilet à Tenvers, je mets ma cravate, et je me barbouille ensuite de savon pour me faire la barbe. Jolivet me regarde en ouvrant ses petits yeux , il ne conçoit pas que Tamour fasse perdre la raison.

Nous entendons fredonner, rire, et bientôt Dubois paraît. Je suis enchanté de le voir, au moins Dubois comprend les passions, il a fait des folies pour les femmes, il ne restera pas , comme Jolivet , à m'écouter d'un air surpris.

« Ah ! on te trouve enfin! « dit Dubois en entrant; « c'est bien heureux!... Je suis venu dix fois, j'ai » cru que tu n'avais plus de logement que pour la » forme.., comme les demoiselles de modes... Eh » ben! ces amours !... cette divinité en robe vert- » monstre?... »

Je cours à Dubois, je veux le serrer dans mes bras... il recule d'un air épouvanté... Je ne m'apercevais pas que je tenais mon rasoir ouvert à ma main î . . .

« Fais donc attention. . . un peu moins de vivacité, » je t'en prie... rase-toi... nous causerons après. — » Ah ! mon cher Dubois, je suis le plus heureux des » hommes. . . — Prends garde de te couper alors. — Je » l'ai revue... tu sais?... celle que je t'ai montrée. — » Oui, c'est-à-dire dont j'ai vu la robe, car pour sa » figure... — Je vais chez elle aujourd'hui... — Alors » il est probable que demain. . . consummatujn est!. . . » — Ah ! je ne pense qu'au plaisir de la voir, d'être )) reçu chez elle ; je t'assure que dans ce moment je ;i n'ai point d'autre désir!... — C'est juste; mais tu

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»> ne veux pas faire 8a connaissance pour porter la » queue de sa robe? — Ah ! Dubois , si tu savais » comme elle est jolie... et de Tesprit... un ton, » des manières... — Je connais tout cela! dans sa » nouveauté, une conquête est toujours une di- » vinitë, ensuite c'est une humanité... et après ce » n'est quelquefois plus qu'une fatalité... — Tais-toi, » Dubois, tu ne sais ce que tu dis, tu ne comprends » pas l'amour ! — Ah ! il est bon enfant , je ne com- )) prends pas l'amour ?. . . moi qui le tire à l'alambic : » l'amour et le courtage, voilà ma vie... »

Je ne réponds pas , et je songe sérieusement à m'habiller , car je vois que tous ces gens-là ne sentent pas l'amour comme moi. Dubois va frapper sur les genoux de Jolivet en s'écriant : « Et toi, mon vieux... » les plaisirs, le sentiment... il ne faut pas que ça » passe un franc cinquante, n'est-ce pas? — Dis » donc, Dubois, je ne t'ai pas revu depuis le soir » de ta querelle... — Quelle querelle?... j'en ai )ï tous les jours, moi! j'ai une si mauvaise tête!... » Cependant je me promets tous les matins de me » modérer. . . — Ta querelle au Colysée. . . — Ah ! oui , » 011 j'ai voulu rosser un insolent?... — Non , c'est » toi qu'on voulait rosser... mais c'est égal, c'est » pour en venir au demi-bol de punch que tu avais >) demandé, et que j'ai été obligé de payer... plus, » trois macarons que tu avais mangés, ça fait... — Ça » fait, Jolivet, que tu es un vilain, un harpagon... » — Tiens! je suis un vilain parce que je lui demande » ce qu'il me doit depuis six semaines au moins... — » Tu as le front de me demander un demi-bol de

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)j punch... et si je te rappelais, moi^ toutes les l'ois )) oii j'ai payé pour toi? le jour où nous dînâmes aux » Champs-Elysées... tu avais oublié ta bourse. Le » soir où nous prîmes un fiacre pour revenir, après » minuit, de chez Rosette, tu avais soi-disant tout » perdu à Técarté, je me suis rappelé depuis que tu » n'avais pas joué; cette fois où nous allâmes voir » la pièce nouvelle aux Français... tu n'avais pasas- » sez pour prendre un billet , et mille autres en- » core que je ne veux pas te rappeler. Mon cher ami, )) quand on n'a pas de mémoire pour rendre , il ne » faut pas emprunter. A présent, tiens, voilà cin- » quante-six sous pour ton demi-bol et tes trois ma- » carons ; mais songe bien que jamais , ne fut-ce » qu'un centime... je ne Tavancerai pour toi. »

Joliveta la mine longue, il murmure quelques mots entre ses dents , tout en mettant dans sa poche les cinquante-six sous que Dubois lui présente. Pendant ce temps, j'ai enfin terminé ma toilette. Il n'est pas encore dix heures, je ne puis décemment me présenter chez madame Luceval qu'après midi : comment tuerie temps d'ici là?... J'engage ces messieurs à venir déjeuner au café avec moi. Dubois accepte, mais Jolivet refuse, il prétexte une affaire, et nous quitte. C'est la première fois que je lui vois refuser un déjeuner; peut-être a-t-il peur que je ne le laisse encore en gage chez le traiteur.

Je vais donc déjeuner avec Dubois seulement. Il me conte ses amourettes ; il en a toujours de nouvelles; il me fait quelquefois sourire. Cependant je »'écoute qu'avec distraction ce qu'il me dit : je re-

garde ma montre, les pendules; je soupire, et Dubois rit en s'écriant : « Comme c'est ça ! »

Enfin, tout en causant, en mangeant, en regardant les journaux , nous avons atteint midi. Alors je quitte Dubois en lui disant : «Je puis maintenant )) me présenter chez elle. — Va donc , mais présente- » toi d'un air dégagé , ne te tortille pas comme ça. . . » tu as l'air d'un conscrit ; on croirait que tu vas à » ton premier rendez-vous... ça peut te faire beau- » coup de tort.. . Viens me retrouver à cinq heures à » la Rotonde, nous dînerons ensemble, tu me con- » teras le résultat de ta visite. — Oui... j'irai. »

Dubois a raison; il semblerait, au trouble que je ressens, que nulle femme encore n'a fait battre mon cœur. Tâchons de nous calmer, de ne point avoir l'air gauche et embarrassé... Disons-nous bien que, puisqu'on a consenti à nous recevoir, c'est que nous ne déplaisons pas, et conduisons-nous en conséquence.

Me voici arrivé... Comme je suis glorieux de pouvoir entrer dans cette maison en criant au portier : « Chez madame Luceval ! » J'espère que le portier me verra passer souvent.

Je suis chez elle. Sa domestique m'a ouvert : c'est la bonne d'hier, je la reconnais; elle aussi, sans doute , car elle me sourit. Je suis sûr que c'est une bonne fille. On me dit que madame y est... on m'ouvre une porte, j'entre dans un petit salon décoré avec élégance ; mais en ce moment je ne puis faire attention à ce qui m'environne... Je ne vois^

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qu'elle ; elle est seule, . . assise près de sa cheminée. . . elle se lève et me fait un salut fort aimable.

Je suis d'abord un peu embarrassé; mais bientôt je me remets ; je m'excuse de m e présenter si tôt sur le vif désir que j'éprouvais de la revoir. Une fois en train, je vais bien. Je ne sais si je m'exprime avec esprit, mais je sais que je ne suis plus embarrassé pour parler... et pourtant il y a encore mille choses que je n'ose lui dire.

Madame Luceval m'écoute d'un air assez aimable ; cependant il me semble qu'elle m'écoute froidement , et cela me fait de la peine. J'ai bientôt trouvé le moyen d'amener la conversation sur l'amour, car je ne voudrais parler que décela ; elle m'interrompt en me disant d'un air grave : <( Monsieur... )) vous m'avez parlé d'amour hier ; j'ai pensé que ce » n'était qu'une plaisanterie. Cependant, en vous » accordant la permission de venir me voir, j'au- » rais dû, je le vois, vous prévenir que c'était à con- » dition que vous ne me tiendriez plus un tel lan- » gage. Je vous verrai avec plaisir, monsieur, oui... » je vous le repète, vos visites me seront même agréa- » blés... si vous voulez bien , toutefois, ne plus re- » venir sur ce sujet. »

Quoi! une femme jeune et jolie me permet d'aller la voir , mais à condition que je ne lui ferai pas la cour... lorsque je lui ai fort bien fait comprendre que je l'adorais î , . . Dubois dirait que ceci n'est que du manège, de la coquetterie... mais dans les yeux de madame Luceval je ne vois rien qui ressemble à cela .

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« Comment! madame, » dis-je au bout d'un moment , « vous aurez la cruauté de m'interdire le seul » langage que je voudrais tenir près de vous ! . . . — La » cruauté!... Allons^ monsieur Deligny , laissons de » côté ces grands mots!... Vous savez fort bien, » d'ailleurs, que je ne puis pas répondre à vos sen- »timens!... — Moi, madame, je sais cela... et » comment donc le saurais-je?... N'êtes-vous pas M veuve, libre, maîtresse de vous-même?... En » quoi donc mes sentim ens pourraient-ils vous of- » fenser?... »

Elle me regarde quelques instans avec attention... Je ne sais ce qui se passe en elle , mais je la vois tour à tour rougir, pâlir, et se troubler. Enfin elle reprend d'une voix tremblante : « Comment!... mon- >) sieur Deligny!... vous ne me connaissez pas... » vous n'aviez pas souvent entendu parler de moi ?.. . » Ah! je vous en prie, ne me mentez pas!...

» — Mais, madame, en vérité,jene sais ce que vous » voulez dire... Je vous ai aperçue au spectacle, à » la Gaîté, pour la première fois. Vous savez où je » vous ai rencontrée depuis. Je me suis permis de » demander votre nom à votre portier, et c'est » lui qui m'a dit que vous étiez veuve. Voilà, je » vous jure, tout ce que je sais; jamais auparavant » je n'avais jamais entendu parler de vous; jamais, » j'en suis certain , je ne vous avais vue dans le » monde. Si Ton m'a trompé, si vous n'êtes point » veuve, c'est ce que j'ignore. Je n'ai pas encore » droit à votre confiance^ mais lorsque vous me con- » naîtrez mieux , madame, vous verrez que l'on peut

» être dissipé, étourdi, inconséquent , sans que cela » exclue entièrement les qualités du cœur. »

Madame Luceval m'a écouté sansm'interrompre. Lorsque je cesse de parler elle baisse tristement la tête , en murmurant : c Je m'étais donc trom- » péeî... »

Je ne conçois rien à ce changement , à cette tristesse. Cette femme-là commence à me sembler incompréhensible mais elle est, elle sera toujours

charmante ; sa mélancolie a je ne sais quoi qui m'impose et me touche ; je n'ose lui en demander la cause. Pendant assez long-temps nous gardons tous deux le silence. Mais je suis près d'elle, je la vois, et cette situation même a du charme.

Madame Luceval rompt la première le silence en me disant : « Monsieur, je dois vous paraître bien » bizarre... bien ridicule même... — Ridicule? ah ! » madame! vous ne sauriez l'être... Si j'ai, sans le )) savoir, dit quelque chose qui ait pu vous rappeler » un souvenir pénible^ vous m'en voyez moi-même

» désolé Mais j'ignore comment... — Non, mon-

» sieur , vous ne m'avez rien dit qui m'ait offensée. . . » Seulement je croyais... oui, j'étais persuadée que » vous me connaissiez de nom depuis long-temps; » que vous étiez envoyé chez moi par quelqu'un... » à qui je suis très-attachée... Je me suis abusée. Je » dois aussi vous avouer que cette idée seule m'avait » fait vous remarquer au spectacle, vous écouter hier » au soir, et, enfin, vou^ permettre de venir me » voir. »

Voilà une confidence qui n'a rien de fort agréable

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pour moi; je croyais avoir fait sa conquête... je me iiattais de lui plaire^ et elle m'avoue qu'elle ne m'a reçu que par des motifs qui me sont étrangers. Que répondre à un pareil compliment?... Rien; je reste fort sot et je me tais.

Madame Luceval s'aperçoit sans doute de l'impression que m'a faite sa confidence : car elle ajoute, d'un air plus aimable : « Cependant, si cela peut » vous être agréable de venir quelquefois me rendre » visite, je serai encore disposée à vous recevoir... » à condition que vous ne m'entretiendrez plus de » choses que je ne dois pas entendre, parce que je )) ne puis y répondre, et sous la promesse formelle » que vous ne parlerez de moi à aucune de vos con- » naissances... que vous ne prononcerez jamais mon » nom devant aucun de vos amis. .. aucun, vousen- » tendez, monsieur!...

» — Pour vous voir, madame, il n'est pas de con- » ditions auxquelles je ne puisse me soumettre. Ne » parler de vous à personne n'est qu'un acte de dis- » crétion facile à exécuter. D'ailleurs, madame, un )» homme n'est ordinairement indiscret que sur le )) chapitre de ses conquêtes, et vous conviendrez » que je ne puis plus me flatter d'avoir fait la vôtre. » La première condition sera plus pénible à rem- » plir... Ne plus vous parler d'amour, madame, ne » plus vous dire que je vous aime!... lorsque depuis » le premier moment où je vous ai aperçue je me )) suis senti attiré vers vous par un charme irrésis- » tible, lorsque depuis ce jour je n'ai cessé de penser » à vous... de chercher à... — Monsieur! monsieur!

» — Ah ! c'est juste, madame... je ne vous le dirai » plus. . . je vous cacherai un sentiment. . . qui fera » maintenant le malheur de ma vie!... mais je vous » verrai , j'aurai quelquefois le bonheur d'être près » de vous.,, c'est beaucoup, je le sens!... je dois » donc me soumettre à tout pour mériter cette fa- » veur... »

Madame Luceval tâche d'amener la conversation sur des choses indifférentes; mais je ne me sens plus en train de causer ; malgré moi , je réfléchis à ce qu'elle m'a dit ; de son côté , je la crois préoccupée , et bientôt notre conversation languit. Alors je me lève et je prends assez tristement congé d'elle.

Je suis beaucoup moins content en sortant de chez madame Luceval que je ne l'étais en y allant. Je me promettais tant de bonheur de cette visite!... je voyais déjà son cœur répondre au mien , elle m'aimait, elle cédait à mon ardeur , j'étais bientôt le plus heureux des hommes... Tout cela n'a pas tourné comme je l'espérais 1 .. . Elle m'a reçu... je ne sais trop pourquoi... je n'ai pas bien compris ce qu'elle a voulu dire , si ce n'est qu'elle pensait que j'étais envoyé près d'elle par un autre... cet autre, elle l'aime , c'est assez présumable. . . et moi , on veut bien me recevoir par compassion, par commisération... Si j'avais du cœur je ne retournerais plus chez cette femme-là ! . . .

Je rentie chez moi de mauvaise humeur. Tout en me disant que je ferais bien de ne plus penser à madame Luceval , je ne cesse de m'occuper d'elle . . . Allons

au rendez-vous que m'a donné Dubois , il me distraira, lui.

Dubois vient à moi en sautillant ; il a fait couper ses favoris : « Eh bien ! mon petit, les amours?... » la belle inconnue que tu connais à présent? — Cela » va mal... je ne suis pas content. — C'est donc ça )) que tu as une figure convexe ! . . . Est-ce que vous » êtes déjà brouillés ? A la seconde visite ça se voit )) quelquefois, mais à la première c'est rare. — Je » m'étais trop flatté, Dubois, cette dame ne m'aime » pas... Elle ne veut pas que je lui parle d'amour » sous peine de ne plus me recevoir. — Est-ce que » c'est pour apprendre à parler à son serin qu'elle » t'a reçu... Laisse-moi cette femme-là de côté!... » c'est une bégueule. — Oh! non... elle est fort ai- » mable , mais. . . — Mais elle veut te faire aller ! . . . » N'y retourne pas, et elle t'enverra chercher, ou elle » ira t'attendre chez ta portière... Oh! je connais » ça!... — Non, non, tu te trompes... C'est une » femme qui. . . — Eh ! mon Dieu ! c'est une femme, » et elles se ressemblent toutes. Au surplus, une de » perdue, douze de retrouvées : c'est ma maxime. » Allons dîner, et entre la poire et le fromage je te » parlerai d'une petite brunisseuse qui est vacante » pour le quart d'heure j elle ne t'irait qu'au coude j » mais un pied pas plus gros qu'une aveline, et des » hanches comme la Vénus pudique... C'est gentil... » J'ai fait la connaissance de son amie en allant voir » les animaux au Jardin des Plantes 3 ces demoiselles » étaient arrêtées devant les singes, qui Surfaisaient » des gestes très-significatifs... — Et c'est depuis ce

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)» temps que tu as coupé tes favoris?... — J'en ai n fait le sacrifice à Zénobie... mais je les lui porterai » ce soir avec un rouleau d'eau de Cologne. »

Nous allons dîner. Dubois fait tout ce qu'il peut pour me distraire. Mais pendant qu'il me parle de Zénobie et de sa petite amie^ je pense à madame Luceval. Enfin^lesoir, quoi qu'il puisse dire, je refuse de l'accompagner^ et je vais me promener... rue Boucherat ! . . . Cette femme-là m'a ensorcelé.

CHAPITMK XII.

JE F%IS TOtT TE <>u'eLI.E VEUT.

J'ai été deux jours sans aller chez elle... Mais que ces deux jours m'eut paru longs! voilà le troisième , je ne puis plus v tenir. . . Je vais aller la voir. . . Après tout, elle ne m'a pas défendu sa porte; elle m'a même dit qu'elle me recevrait avec plaisir , si je ne lui parlais plus de mon amour; eh bien! est-ce que je ne sais plu» parler que décela?... Ahî... si elle ne me le défendait pas, peut-être en aurais-je moins envie...

Me voilà chez elle, la bonne m'ouvre la porte du salon... Ahî mon Dieu! elle n'est pas seule... Que je sais malheureux! être deux jours sans la voir , et ne pas la trouver seule ! . . . Mais du moins c'est une dame qui est avec elle; j'aime mieux cela que de la trouver en tête-à-tête avec un homme, avec un rival, peutêtre.

iOi ^A FEMME, LE MARI ET l'aMANT.

On me reçoit très-poliment. Cette dame qui est chez elle est la même qui Taccompagnait le jour où je l'ai suivie. Nous parlons un peu de tout^ nous passons en revue les nouveautés en modes, en plaisirs, en littérature. Son amie se nomme Juliette, et quand elle parle à madame Luceval , elle l'appelle Augustine. Ah ! elle se nomme Augustine. . . Ne pourrai-je donc jamais l'appeler ainsi que dans ma pensée!

Son amie est fort gaie ; Augustine a de l'esprit; notre conversation ne languit pas; ces dames paraissent m'écouler avec plaisir. Madame Luceval, qui ne va plus dans le monde, semble pourtant aimer à en entendre parler. Plusieurs fois elle me questionne sur ce que j'ai fait depuis trois jours , me demande s'il y a toujours beaucoup de bals , de soirées, quelles sont les sociétés que je préfère ! . . . Pourquoi donc s'informer de tout cela si je lui suis indifférent? Je n'y conçois rien; mais cela me fait plaisir ; et je satisfais à toutes ses questions.

Cependant il faut que je mente en lui répondant, car je ne veux pas lui dire que depuis trois jours j'ai passé mes soirées à me promener devant ses fenêtres ; elle se moquerait de moi , et elle aurait raison!... Je cite au hasard quelques-unes de mes sociétés , je parle des réunions oii l'on ne fait que danser, de celles où l'on ne va que pour jouer, comme chez madame de Rémonde... Madame Luceval a changé de couleur : « Vous trouveriez-vous » indisposée ? » lui dis-je.

« — Non, monsieur, non... C'est un étourdisse-

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)) ment. . . Cela me prend quelquefois , mais vous nous » parliez, je crois, de la société de... madame de » Rémonde ; j'ai entendu parler déjà de cette dame. . . » on la dit très -jolie... Est-ce vrai? — Je ne lui » trouve rien d'extraordinaire!... C'est une belle » femme, mais il en est mille qui sont mieux. — » Vous la connaissez depuis long-temps?... — Non... » J'ai été conduit chez elle par un de mes amis, )) nommé Jenne ville... Oh! quant à lui, il ne voit » rien qui soit comparable à madame de Rémonde. . . » Mon Dieu , madame , vous vous trouvez certaine- )) ment indisposée... »

Juliette a couru à madame Luceval qui semble près de se trouver mal ; elle la prend dans ses bras. . . lui dit quelques mots à l'oreille ; moi , j'ouvre la fenêtre ; nous conduisons Augustine près de la croisée ; bientôt elle revient à elle. Sa main presse celle de son amie, qui lui dit : « Vraiment, Augustine, » si j'osais, je vous gronderais bien fort !... — Que » voulez-vous I... vous savez bien que ce n'est pas » ma faute... Mais cela se passera... avec le temps.., » Pardon, monsieur Deligny, je vous ai inquiété; » vous êtes trop bon... — Vous avez peut-être be- » soin de repos, madame, je vais me retirer. — Oh ! » non, non... pas encore... Cela est passé... Je me )) sens bien maintenant , et suis sûre que cela ne re- » viendra plus. ))

Elle veut que je reste; je suis très-content.

« Vous nous disiez qu'un de vos amis... trouvait » madame de Rémonde fort à son goût... Il en est » donc amoureux ? — Mais je le pense. — Et croyez-

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» VOUS qu'il soit payé de retour ? — Il y a tout lieu » de le croire... Cependant j'ai été trop peu chez » madame de Rémonde, pour pouvoir déjà connai- » tre ses sentimens. — Ah!... je croyais que vous » ailiez très-souvent chez elle avec ce monsieur Jen- » neville... — Non, madame, je n'y ai été qu'une )i fois; et quoique madame de Rémonde ait eu )a » bonté de me faire de pressantes invitations , je » crois qu'elle me verra rarement, sa société ne me » plaît pas du tout. — Ecoutez , monsieur DeHgny , )) je ne vais plus dans le monde , moi, mais je suis )) bien aise de savoir encore ce qu'on y fait. Vous irez » pour moi, et vous me tiendrez au courant... Le » voulez-vous? — Je ferai tout ce qui vous sera agréa- » ble, madame. »

Nous causons encore quelque temps, mais je vois bien que son amie ne s'en ira pas avant moi , d'ailleurs il vaut mieux qu'on trouve mes visites trop courtes que trop longues. Je prends congé, et je m'éloigne plus satisfait qu'en la quittant la première fois. . . J'ï^vais donc tort de me désespérer ! . . . Mais en amour il faut si peu de chose pour nous rendre l'espoir !

Quinze jours s'écoulent. Je suis retourné souvent chez madame Luceval, et j'ai eu le bonheur d'être plusieurs fois seul avec elle Le bonheur!... Je n'en suis pourtant pas plus avancé dans mes amours , mais je crois que je le suis dans son amitié : c'est toujours quelque chose. Jamais mes visites ne paraissent lui être importunes; quand elle me voit, il me semble que c'est avec plaisir. Déjà nous sommes

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moins sur le ton de la cérémonie; avec les gen.s aimables on est bien plus vite à son aise. La charmante Augustine veut toujours que je lui conte ce que j'ai feit, ce que j'ai vu de nouveau dans le monde; elle m'écoute avec un intérêt qui m'enchante lorsque je lui parle de moi, de mes habitudes, de mes amis, des gens que j'aime à voir. Quelquefois elle me fait recommencer les détails les plus minutieux. . . Ce plaisir qu'elle éprouve à m'entendre n'est-il pas une preuve des progrès que je fais sur son cœur? Je m'en flatte en secret.

Une fois j'oublie la promesse que je lui ai faite; en contemplant ses yeux si tendres et si doux, je laisse échapper quelques mots d'amour. Aussitôt son front devient plus sévère, et elle m'interrompt en me disant : « Monsieur Deligny, voulez-vous que je me » fâche avec vous ? que je sois obHgée de ne plus » vous recevoir ? ah I j'en serais vraiment fâchée^ car » plus je vous connais, plus je vois que l'on m'avait » trompée sur votre compte. On vous avait peint » à moi comme un jeune homme très-étourdi... » très... — Mauvais sujet, n'est-ce pas, madame? » — Je n'osais pas le dire. . . mais je vois bien main- »> tenant que vous valez beaucoup mieux que votre » réputation. — Et qui vous dit, madame^ que ce » ne soit pas à vous , aux sentimens que vous m'avez » inspirés que je suis redevable du changement qui » s'est fait en moi? — Quelle qu'en soit la cause, il » me serait doux d'avoir en vous un ami ; ah ! croyez- » moi, monsieur, ce titre vaut bien celui d'amant, » ii vaut plus encore!... car l'amitié véritable n'est

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» pas inconstante l... — Avec vous, madame, Ta- » mour ne saurait l'être ! . . . — Ah I monsieur , je suis » trop certaine du contraire ! . . . »

Elle détourne la tête , elle porte son mouchoir sur ses yeux ! .. . Allons , j'ai encore dit quelque chose qui lui a fait de la peine. J'en suis au désespoir , et je lui jure de ne plus lui parler d'amour, de ne plus chercher qu'à mériter son estime, son amitié, de ne plus venir la voir que rarement , si elle l'exige. . . Elle verse des larmes , ah ! dans ce moment je lui ferais tous les sermens possibles pour la consoler.

Elle tourne la tête vers moi, elle me sourit, et me tend la main en me disant: « Oui, nous serons » amis. . . et vous saurez quelque jour tout le prix que » j'attache à votre amitié. »

Je prends cette main qu'elle m'offre, je la presse dans les miennes... trop fort sans doute, pour un homme qui ne doit être qu'un ami , car Augustine la retire bien vite en me disant : « Mais je ne veux >^ pas cependant que l'amitié que vous avez pour » moi et les visites que vous me rendez vous fassent » négliger vos anciens amis, cela me ferait même de )) la peine si vous les voyiez moins souvent à cause » de moi... Vous étiez fort lié avec M. Jenne ville au- » trefois; on m'a dit que vous étiez toujours ensem- » ble ; depuis quelque temps vous ne me parlez plus » de lui... Vous le voyez donc moins souvent? — Il » est presque toujours chez madame de Rémonde... » et je vous ai dit que j'aimais peu cette maison-là. . . » — Pourquoi?... Il faut bien qu'un jeune homme » ailledansle monde, qu'il s'amuse. — Jenem'anmse

» pas du tout chez madame de Rëmonde. — Vous » n'y avez été qu'une fois... N'est-ce pas aujourd'hui » le jour où elle reçoit? — Mon Dieu oui!... Et j'ai » encore reçu hier au soir un billet par lequel elle » m'invite à dîner pour aujourd'hui. — Un billet de » madame de Rémonde?... — Oui, je pense bien que ») c'est elle qui l'a écrit... — L'avez-vous sur vous?... » — Je ne sais... Oui^ le voilà... — Ah! voyons » donc comment écrit cette dame si jolie!. . . Je pense » qu'il n'y a pas d'indiscrétion. — Oh! non, ma- » dame!... C'est une invitation à diner^ et rien de » plus. »

Je présente à madame Luceval le billet de madame de Rémonde, elle le regarde long-temps et avec une attention qui m'étonne 5 enfin elle me le rend, en me disant : « Son écriture n'est pas belle... — Elle » est lisible^ voilà tout. — Son style même ne me » semble pas bien spirituel. — Vous voulez qu'on )) mette de l'esprit dans une invitation à diner? — » Ah 1 . . . vous avez raison. . . Je ne sais à quoi je pen- » sais. Eh bien , on vous attend à dîner aujourd'hui, » vous irez! — Non, ma foi. — Ah! monsieur De- » ligny^ ce serait très-mal de refuser encore... Vous » irez. . . je le veux , et demain vous viendrez me con- » ter ce que vous aurez fait^ et me dire si vous vous » êtes amusé. — Vous le voulez^ je n'ai rien à ob- » jecter à cela. J'irai donc dîner chez madame de » Rémonde... Mais vous me permettez de vous re- » voir demain^ et cet espoir m'empêchera de trop » m'ennuyer aujourd'hui. »

Madame Luceval paraît enchantée de ce que je

200 LA FEMMF, , LE MARI ET l'aMANT.

consens à aller chez madame de Rémonde; je ne comprends rien à cette fantaisie , mais je suis heureux de faire quelque chose qui lui soit agréable. Je prends congé d'elle; elle me fait elle-même promettre que je viendrai le lendemain... Décidément elle a du plaisir à me voir, et elle ne veut pas que je lui parle d'amour... Oh ! nous verrons.

Puisqu'on veut absolument que j'aille dîner chez madame de Rémonde, allons faire notre toilette. Quel singulier caprice peut porter madame Luceval à me prier d'aller dans cette maison ? C'est peut-être bonté de sa part. Elle voit bien que je l'aime, que je ne m'occupe plus que d'elle , et elle veut que j'aille dans le monde pour me distraire de ce sentiment, qu'elle ne veut pas encourager. Oh ! oui, c'est là sans doute son motif; mais elle aura beau m'envoyer chez les autres, je n'y verrai qu'elle , je n'y songerai qu'à elle. Plus je la connais, plus je l'aime... Que deviendrai-je donc s'il me faut toujours aimer seul !

A six heures , je me rends au brillant hôtel de la rue Lepelletier. On m'annonce, et ce n'est pas qu'à des fauteuils cette fois; je trouve madame de Rémonde entourée d'une demi-douzaine d'hommes, parmi lesquels je reconnais Jenne ville et Blagnard.

La brillante Herminie vient à moi en faisant une exclamation fort aimable : « Monsieur Delignyl... rt Mais c'est un miracle ; nous n'osions pas compter » sur tant de bonheur... En vérité, monsieur, vous » devenez si rare , que je dois regarder connne une » grande faveur de vous posséder aujourd'hui. »

Je réponds de mon mieux à ces reproches flar-

l.A FEMME, LE MARI ET L AMANT. 201

leurs. M. Blaguard vient me serrer la main avec effusion ; Jenneville me frappe sur l'épaule en s'écriant : « Mon cher Deligny. . . que devenez-vous » donc?... Est-ce que vous vous faites ermite? on » ne vous voit nulle part ! . . . Cependant vous ne res- » tez pas chez vous , car j'ai été plusieurs fois vous » y chercher en vain.

» — C'est très-mal de négliger ainsi ses amis, » me dit Blagnard. « — Oh ! je me rappelle à présent ce » qui l'occupe^ » reprend Jenneville, en riant, « il » est amoureux... C'est une nouvelle passion...

» — Que parle-t-on d'amour, de passion?» dit un petit monsieur de cinquante à soixante ans, qui a un faux toupet noir et le reste de ses cheveux gris, mais qui est habillé en fashionable , et tâche de sourire sans ouvrir la bouche, parce qu'il n'a plus de dents. «L'amour! c'est mon fort, à moi, mes- » sieurs!

» — Je croirais plutôt que c'est son faible, » dit madame de Rémonde en souriant. « Ce pauvre mon- » sieur Breiliard! il veut toujours être jeune... Quant » à vous, monsieur Deligny , je vous en veux. .. Oh ! )) je vous en veux beaucoup I... Est-ce qu'une nou- » velle maîtresse doit vous faire oublier vos amis ? » — Mais, madame, je vous assure que je ne sais » pas ce que Jenneville veut dire, et que... — Vous » êtes discret, monsieur, c'est fort bien, et je vous » en fais mon compliment; mais Jenneville ne parle » pas sans motif. . . — Je vous jure. . . — Allons , taisez- » vous, je ne veux pas d'ailleurs être votre confi-

» dente,., ce rôle -là n'aurait aucun charme pour » moil... »

Eu disant cela^ on appuie une main sur mon bras, on l'y laisse même quelque temps... Je présume que c'est par distraction... Mais il arrive du monde, et la belle Herminie va recevoir les nouveaux venus.

C'est madame de Saint-Julien et M. Mélino ; je suis bien aise que cette dame soit du dîner, je me rappelle qu'elle est aimable et aime à causer. Jusqu'à présent je ne vois qu'elle de dame avec la maîtresse de la maison , et nous sommes huit hommes ; mais madame de Rémonde est coquette , elle aime à captiver tous les suffrages; ces dames-là n'invitent jamais que les femmes qui ne peuvent pas leur porter ombrage.

On attend sans doute encore du monde, car on ne sert pas -, il est cependant six heures et demie passées... Je dînerais volontiers; mais il est de mode maintenant de ne se mettre à table que lorsque l'appétit est passé.

Ah! voilà encore une dame... Elle est horriblement laide! Le contraire m'aurait surpris, je suis même étonné qu'on ait engagé madame de Saint- Julien ; on la trouve apparemment sans conséquence. Enfin , à sept heures moins un quart un valet vient annoncer qu'on est servi ; c'est bien heureux ! Madame de Rémonde est auprès de moi , je lui offre la main ; elle l'accepte en me souriant fort agréablement. Dans le trajet pour aller du salon à la salle à manger, il me semble que ses doigts pressent doucement les miens... C'est peut-être une habitude!...

J'ai connu une dame qui serrait la main à tous les hommes qu'elle connaissait; elle ne pouvait cependant pas les aimer tous.

Madame de Rémonde me place à table à côté d'elle.. .Décidément on me fait les honneurs; et Jenneville , est-ce qu'elle ne lui donnera pas au moins l'autre côté ? . . . Non ; elle y place M . Mélino , le conducteur de madame de Saint- Julien. Je gagerais que cet homme-là est riche et joue gros jeu ; il faut bien qu'il ait quelque chose pour lui.

On place Jenneviile entre M. Breillard et la dame qui ressemble à Jocko. A coup sur il n'aura pas de distraction. Enfin madame de Saint-Julien a pour voisins deux petits jeunes gens sans conséquence que probablement on veut bien lui abandonner. J'admire comme une femme d'esprit sait placer son monde.

En face de moi , est un monsieur maigre et blême, dont le sourire veut être railleur, et qui ne dit pas un mot sans avoir l'air d'y attacher une double intention. Je vois que toutes les fois qu'il parle on sourit d'avance. Comme je ne lui ai encore entendu rien dire de drôle, je demande tout bas à madame de Rémonde quel est ce monsieur-là ?

« — C'est un homme plein d'esprit , très-aimable, » très-drôle. . . Oh ! vous verrez, il nous fera rire, c'est )> un farceur. Il a un sérieux imperturbable en con- » tant les choses les plus plaisantes. — En effet je ne » me serais pas douté qu'il fut gai. — Il sait tou- » jours une foule d'anecdotes, d'aventures piquan- » tes... Il nous en racontera au dessert. »

20i LA FEMME, LE MARI ET l'aMANT.

Puisque ce monsieur est un larceur, puisqu'il est drôle ^ je vais faire comme les autres ;, et prêter beaucoup d'attention à ce qu'il dira. Mais comme jusqu'à présent je ne lui ai entendu dire que : Ceci est bon . . . Ceci est très-bon : ou , ceci est excessivement bon , je pense qu'il n'est pas encore en train , et j'examine les autres convives.

Madame de Saint-Julien cause et rit déjà avec ses deux jeunes voisins ; il paraît que M. Mélino n'est point jaloux; et que, pourvu qu'il amène et emmène sa dame, il ne s'inquiète pas du reste : c'est un homme précieux ^ et je conçois que madame de Rémonde l'ait fait placer auprès d'elle. Du reste, il est à table comme dans le salon : il mange, et ne dit rien. Blagnard parle d'affaires, de ventes, d'acquisitions avec un de SQ8 voisins. M. Breillard veut faire le gentil , et jette la croûte de son pain par-dessous la table, parce qu'il ne veut pas qu'on s'aperçoive que , faute de dents, il ne mange que de la mie. La dame qui est auprès de Jenne ville mange comme quatre, et fait aller sa mâchoire avec la volubilité d'un singe. Quant à Jenneville, il parle peu ;, il a l'air d'avoir de l'humeur ; je le conçois , le voisinage qu'on lui a donné ne le charme pas. Mais madame de Rémonde ne répond point aux mines qu'il lui fait; en revanche, elle m'accable de prévenances, de petits soins... Est-ce qu'elle veut rendre Jenneville jaloux ? C'est bien là le manège d'une coquette.

Ah! le monsieur farceur dit (juelque chose , écoutons : « — Madame de Rémonde , votre cuisinier » nous a traités à l'anglaise... Voilà un filet de bœuf

LA FEMWi:, LE IVlARl ET l'aMANT. 205

» qui est sanglant !... — Est-ce que vous ne l'aimez » pas ainsi ? — Pardonnez-moi., sans quoi , je dirais » que... que c'est un tour sanglant que vous nous >) jouez là !... »

Tout le monde rit ; je fais semblant de rire comme les autres; mais j'avoue que je trouve ce début-là bien médiocre , et encore j'ai dans l'idée que ce monsieur préparait son mot depuis qu'il avait vu arriver le filet. Ah ! il parle encore, voyons : il se met peutêtre en train.

« — Voilà une sauce qui rappelle son buveur... » Ce coquin de poisson doit être bien content d'être » accommodé à une telle sauce... si ce gaillard-là » avait prévu son bonheur, il est probable qu'il se » serait fait pêcher plus tôt. »

On ritencore. . .j'ai donc l'esprit bien mal fait,pour ne pas trouver tout cela drôle ?. . . Eh ! mais , je sens quelque chose qui me semble beaucoup plus drôle que les bons mots de ce monsieur. Depuis le commencement du dîner j'avais bien remarqué que le genou de madame de Rémonde était souvent contre le mien , mais je m'étais reculé dans la crainte de gêner ma voisine ; maintenant c'est son pied que la belle Herminie vient d'appuyer sur le mien , et elle ne le retire pas, au contraire; elle doit bien sentir cependant qu'il n'est par sur le carreau. Diable!... qu'est-ce que tout cela signifie?... il ne s'agit plus ici de donner de la jalousie à Jenneville, il ne peut pas voir ce qui se passe sous la table. Je suis un peu embarrassé , mais enfin je me laisse presser le

20G LA FEMME , LE MARI ET l'aMANT.

pied^ parce q[u'il faut savoir vivre ^ surtout quand on dine chez les gens.

Madame de Rémonde ne se contente pas de me presser le pied, elle a rapproché son genou et me lance des regards pleins de feu. On est au dessert, le Champagne circule... c'est le moment où Ton est plus échauffé, plus disposé à rire ou à s'ent<îndie. Moi, je voudrais bien que Ton quittât la table, mais madame de Rémonde semble s'y plaire beaucoup; elle engage le monsieur plaisant à raconter quelque chose; le monsieur se balance sur sa chaise d'un air grave en disant : « Moi, madame, je ne sais rien... » j'ai fort peu de mémoire 1... et puis... conter quel- » que chose comme ça... quand on vous le deman- » de , ça ne fait plus d'effet. .. il faut qu'une histoire » soit amenée. . . soit préparée. . . Je sais bien qu'il y a » des gens... qui ont l'air... comme ça , de vouloir » vous dire quelque chose... qui vous tiennent là » long-temps avec des phrases... arrangées.. . et puis M les gobe - mouches écoutent... et puis après... » comme ça, après avoir écouté long-temps... ils » s'aperçoivent qu'on ne leur a rien dit!... »

Le farceur se tait après avoir dit tout cela ; il attend que Ton rie , mais cette fois on ne rit pas , car on ne sait pas ce qu'il a voulu dire , ni s'il vient de faire une plaisanterie.

c< Il n'est pas en train aujourd'hui, » me dit madame de Rémonde , « mais il y a des jours où il nous » fait pouffer de rire. »

En disant cela, elle se lève, je lui donne la main, et tout en regagnant le salon , elle me dit à l'oreille :

LA FEMMK , LE MARI ET l'aMANT. 207

« J'espère que je vous verrai , maintenant , si je ne » reçois que le lundi et le vendredi... on me trouve » aussi les autres jours. . . le matin. . . entre onze heures » et midi. »

Je fais une profonde inclination , qu'elle peut interpréter comme elle le voudra ; nous sommes au salon, oii il y a déjà nombreuse compagnie, et je me flatte que madame de Rémonde va me faire le plaisir de ne plus s'occuper de moi. Pauvre Jenneville! voilà donc cette femme que tu adores!... dont tu as eu tant de peine à vaincre les rigueurs ! . . . Quoique je ne conçoive rien à ce caprice, je ne puis me dissimuler que j'ai fait la conquête de la belle Herminie, et certes je ne l'ai pas cherché!...

Je vois Jenneville s'approcher d'elle j il lui parle un moment, elle lui répond d'un air impérieux : je ne puis distinguer que ces mots : « Il le faut , je le veux, » cela sera ! w puis elle s'éloigne de lui et va s'occuper de sa société. Je m'approche alors de Jenneville, je suis curieux de savoir s'il est toujours aussi épris de sa belle. « Eh bien ! mon cher Jenneville ?. . . — Eh » bien! mon cher Déligny? — Il y a quelque temps » que nous ne nous sommes vus. — Vous deveniez » introuvable^ maisj'espère que maintenant on vous » verra plus souvent. Herminie vous trouve fort ai- » mable, elle me l'a dit j elle sait que nous sommes » amis, et c'est une raison pour qu'elle ait encore » plus de plaisir à vous voir. — C'est bien bon de » sa part... il me parait qne vous êtes constant cette » fois... et que vos amours... — Vous m'en voyez » moi-même surpris!... cette femme-là m^a fixé...

â08 LA FEMME, LE MARI ET L AMANT.

» j'en suis fou ! . . . elle est bien un peu capricieuse, un » peu boudeuse parfois... mais dans ses humeurs n même elle est adorable!... D'ailleurs, je suiscer- ^) tain qu'elle n'aime que moi, qu'elle a pour moi » un profond attachement ; elle m'en a donnée des » preuves!... je ne suis pas très- riche... et si elle » vouiaitpour amans des princes, desmillionnaires!... » il en est mille qui mettraient leur fortune à ses » pieds ; mais elle a rejeté leurs hommages j avec elle, » la richesse n'est rien , c'est le cœur seul qui la » guide. »

Je ne trouve rien à répondre à tout cela; laissons Jenneville se féliciter de la constance de madame de Rémonde; à coup sûr je ne chercherai pointa troubler son bonheur. . à quoi bon détruire l'illusion qui rend heureux ?

Pour ne plus avoir de conversations particulières avec la maîtresse de la maison, je me mets à jouer; et , pour abréger la longueur de cette soirée , je pense à Augustine, je me dis que c'est elle qui veut que je sois dans cette réunion : cette idée fait que je m'ennuie moins.

Je perds mon argent, cela doit être; je suis distrait, et je joue contre des gens qui font du jeu leur unique occupation. Je suis bientôt à sec. Alors je me promène un moment dans le salon ; elle veut que je lui rende compte de ce quej'aurai vu; il faut donc que j'observe un peu. Mais que verrai-je ici qui ne soit ce que l'on voit toujours dans ces maisons où presque personne ne connaît son voisin? Près des tables d'écarté, des jeunes gens qui se pressent, qui

LA FEMME , LE MARI ET l'aMAKT. 20!)

se foulent pour parier et conseiller ; une table couverte d'or, et autour du tapis quelques fi^urescommunes, quelques tournures canailles que Ton s'étonne de voir là !.. . et ce sont ces gens-là qui jouent le plus gros jeu ; je n'y conçois rien.

M. Breillard est à ce qu'on appelle la petite table, avec des dames; le pauvre homme est si content de se voir pressé, entouré par le beau sexe, qu'il perd son argent fort gaîment; il jouerait jusqu'à son faux toupet , si ces dames l'exigeaient.

Dans un coin, le farceur du dîner est assis sur une ottomane; il s'est isolé du monde; il semble réfléchir profondément. C'est juste : un homme qui se croit plus d'esprit que les autres doit toujours avoir l'air absorbé dans ses pensées !... Je crois que c'est sa meilleure plaisanterie d'aujourd'hui.

La dame qui ressemble à Jocko s'est emparée d'un adolescent, avec lequel elle joue à l'impériale; le pauvre jeune homme semble erre là en pénitence; je crois qu'il a envie de pleurer; voilà une soirée dont il se souviendra.

Blagnard parle avec chaleur à Jenneville^ qui l'écoute avec attention. Madame de Rémonde gagne l'argent de M. Mélino, et ne fait pas en ce jnoment attention à moi. Il est près de minuit; partons, j'en ai bien assez.

Quelle différence de cette soirée avec une heure passée près d'Augustinel En sortant de chez madame de Rémonde, il me semble que je sens mieux tout ce que vaut madame Luceval; non, je n'avais pas besoin de cette comparaison pour l'apprécier; mais

je me fais une fête de la revoir^ comme après une journée d'orage on goûte mieux le charme d'un beau temps.

Ma portière me remet une lettre. Je reconnais l'écriture et l'orthographe, c'est de Ninie 5 que me veutelle donc encore ?

« Mon ami, quart vous ma vé dit que vous lete, » venez don me voir, je vous en pri, gé encore » rencontré Adolphe , il se condui bien maie aveque )) moi ; j'ai besoin de vau conseille , votre ami Ni- » nie. »

Je fourre ce billet dans ma poche en me promettant d'aller voir cette petite ; mais bientôt son souvenir s'efface de ma mémoire, et je m'endors en ne songeant qu'au bonheur d'aller chez Augustine.

Le lendemain , dès que Theure me permet de me présenter chez madame Luceval, je sors pour aller rue Boucherat. A ma porte je rencontre Dubois; il venait chez moi , mais je n'ai pas le temps de m'arréter. « Tu sors ? » me dit-il. « — Oui, je suis très- » pressé. . . — Eh bien ! ta princesse fait-elle toujours » la renchérie?... — C'est une femme charmante, » adorable 1 ... je vais la voir. . . — Ça va donc bien » maintenant?... Elle a mis de l'eau dans son vin?... » — Je te conterai cela une autre fois. — Ah! dis » donc, Paul, tâche donc de me placer Zénobie... »

Je suis déjà loin de Dubois , j'ai des ailes pour arriver chez madame Luceval. Elle me reçoit avec ce sourire qui n'appartient qu'à elle. « Je vous at- » tendais avec impatience, » me dit-elle. Elle m'attendait!... et il n'est pas encore midi! .. Ne dois-je

pas bien augurer de ce désir qu'elle a de me voir?. . . Je ne lui suis donc plus indifférent? car on n'attend pas avec impatience quelqu'un pour qui l'on n'éprouve rien. En une seconde j'ai fait toutes ces réflexions, et je m'assieds auprès d'elle.

« Eh bien ! vous avez été hier dîner chez madame » de Rémonde? — Oui, madame, puisque vous m'y » aviez engagé. — Vous êtes-vous bien amusé?... y » avait-il beaucoup de monde? Contez-moi tout ce » qu'on a fait... »

Pour lui conter tout cela , j'approche ma chaise de la sienne, et elle ne se recule pas. Je suis tout près d'elle ; en étendant mon bras je pourrais entourer sa taille... Mes genoux touchent presque les siens... Ah ! que l'on est bien ainsi!

« Eh bien , vous ne parlez pas ! monsieur ? — Ah ! » pardon, madame, je recueillais mes souvenirs. La » société que j'ai vue chez madame de Rémonde était » à peu près la même quecelle quej'y avais déjàren- » contrée. . . peu de dames. . . aucune de jolie ; mais en ») revanche beaucoup d'hommes de tous les âges, de » toutes les façons, et peut-être de toutes les con- » ditions.

» — M. Jenneville y était? — Oh! cela va sans )» dire. — Il est donc toujours épris de cette dame ? — ») Plus que jamais ! . . . — Plus que jamais 1 ... je croyais » ce monsieur très- vol âge... — Les plus inconstans » finissent quelquefois par devenir les plus fidèles... » — Oui... quelquefois! »

Elle baisse la tête en soupirant. Je soupire aussi. . . Nous restons quelques instanssans parler.

2^2 LA FtMMe: , LE MARi ET l'aMANT.

« Il VOUS a dit... ou vous avez remarqué qu'il » était toujours très-amoureux? — Il me Fa dit lui- » même. — Et^ sans doute on Tadore aussi?... — » Vous savez que ce n'est pas toujours lorsqu'on aime » beaucoup qu'on est beaucoup aimé. . . il m'a semblé » au contraire...- — Il vous a semblé!... quoi donc?... » qu'avez-vous remarqué?... — Je voulais dire seu- » lement que madame de Rémonde est fort coquette, *> et que ces femmes-là sont rarement très-sensibles. .. )) — Oui, mais ce sont ces femmes-là qu'on aime » le plus... — Pas toujours, madame! — Mais,avez- » vous vu quelque chose qui ait pu vous faire pré- » sumer que cette dame n'aime pas M. Jenneville? — » Non, madame, non... je parlais en général. »

Je n'ai nulle envie de parler à madame Luceval des coups de gepou, des ser remens de pied dessous la table, et de l'invitation pour les matins ; d'abord c'est toujours fort mal de divulguer les faiblesses d'une femme; ensuite, dire que j'ai fait une conquête, n'aurais-je pas l'air d'un fat? Je lui conte en détail tout ce qu'on a fait chez madame de Rémonde, mais je ne dis pas non plus que j'y ^i perdu quatrevingts francs, puisque c'est elle qui est cause que j'y ai été.

Augustine m'écoute avec attention. Lorsque j'ai fini; elle me dit d'un air aimable, quoique un peu mélancolique :

« Je vous remercie, monsieur Deligny ; c'est par » complaisance pour moi que vous avez été dans cette » maison... je vous en ai beaucoup d'obligation; si » je pouvais faire aussi quelque chose qui vous fut

» agréable?... — Si vouspouviez!... Ah ! madame 1... » vous n'auriez qu'un mot à dire pour me rendre le » plus heureux des hommes!... Si j'avais seulement » l'espoir de vaincre un jour votre indifférence... — » Monsieur Deligny, je vous en prie^ ne me parlez pas )• d'amour. . . il ne doit plus^ il ne peut plus en exister » pour moi. — Pour vous... et vous êtes au prin- » temps de Tâge, et vous réunissez tout pour plaire, » pour captiver ceux qui ont le bonheur de vous » connaître... — Je vais encore être forcée de vous » rappeler les conditions de notre liaison !... — Je » me tais, madame. »

En effet, je ne dis plus rien, je me contente de soupirer et de faire la moue... ressource ordinaire de l'amant qui n'obtient pas ce qu'il désire • mauvais moyen de se faire aimer, cependant, que de faire une triste figure!... mais quand on est vraiment amoureux, on n'est pas adroit.

Au bout de quelque temps, madame Luceval me dit d'un ton plus gai : « Ah çà ! monsieur , est-ce » que vous allez rester constamment à soupirer et » sans rien me dire ?... je veux que l'on me parle , » monsieur, et je ne veux pas que l'on soit triste... » Ah !... il y a bien long-temps que je voulais vous » questionner... car je suis très - questionneuse , » comme vous savez , au sujet de cette jeune fille » assez gentille avec qui je vous ai vu à l'Opéra. — » Depuis que j'ai le plaisir de venir chez vous, je ne )) la vois plus, madame. — Mon Dieu! depuis que » vous venez chez moi , vous ne voyez donc plus » personne? savez-vous que je ne veux pas de cela,

214 LA FEMMIi, LE MARI ET l'aMANT.

» moi, monsieur ?je n'entends pas que vous deveniez » misanthrope à cause de moi.. . Pourquoi ne voyez- » vous plus cette jeune personne ? — Parce que... je » ne pouvais pas toujours la connaître... de telles » liaisons ne sont pas éternelles...' D'ailleurs cette >) jeune fille... ne pouvait pas:., et puis... enfin je ne » la vois plus. — Comme c'est bien répondre!... » Pourquoi ne pas dire : je ne l'aime plus : ce serait )» plus franc... et parce que vous avez cessé de l'ai- » mer, faut-il pour cela l'abandonner entièrement. . . >» ne plus même savoir ce qu'elle fait , et si elle est » heureuse ou dans l'infortune... Mais voilà bien » comme vous êtes, messieurs : tout de feu, quand » vous êtes amoureux j tout de glace, quand on a >; cessé de vous plaire. — Madame, je ne crois pas » mériter ces reproches... cette jeune fille a un état. » — Oui , elle est frangère, je le sais. — Vous savez » cela ?. . . — Je sais même qu'elle se nomme Ninie. . . » ou Fanny... — Comment se fait-il?... — Oh ! je » sais tout , moi; j'ai souvent su des choses que j'au- » rais voulu ignorer!... J'avais bien envie de rire » quand vous m'avez dit : C'est une jeune dame de » province. — D'honneur, je n'en reviens pas!... » Comment savez-vous tout cela?... — C'est mon » secret. — Vous connaissez apparemment cette » jeune fille? — Non... je ne lui ai jamais parlé. — » Puisque vous êtes si bien instruite de tout, vous » savez sans doute aussi que Ninie m'a écrit hier. — » Elle vous a écrit... je ne savais pas cela... Et que » vous a-t-elle donc écrit?... — Elle m'engageait à » aller la voir. . . — Elle vous aime encore ? — - iNon.

hA FEMME, LE MAR! ET L AMANT. 21 0

» Elle veut au contraire me parler de son premier

» amant... de celui qu'elle connaissait avant moi;,

» et auquel je crois qu'elle pense toujours. — Yrai-

» ment!.. Et cependant elle lui a été infidèle pour

» vous. — Il l'aVait abandonnée. — Vous ne l'avez

» pas connu celui qu'elle aimait avant vous ? — Non,

» sans doute... — Elle ne vous a pas dit son nom?

» — Il s'appelait Adolphe... mais je suppose que

» c'est un nom qu'il avait pris seulement pour aller

» avec elle... — Ah ! il se faisait nommer Adolphe?..

» — Mais j madame , il me semble que les amours de

» mademoiselle Ninie ne doivent pas beaucoup vous

» intéresser, et nous pourrions ... — Pardonnez-moi,

» monsieur , cela m'intéresse beaucoup au contraire.

» Monsieur Deligny... vous allez me trouver bien cu-

» rieuse... mais un ami doit être indulgent , et vous

» m'excuserez. . — Qu'est-ce donc ? — Avez-vous la

» lettre decette petite ? — Oui, madame... — Voulez-

» vous me la montrer? — Vous montrer la lettre de

» Ninie?... — Je vous en prie. — J'ai pu vousmon-

» trer la lettre de madame de Rémonde , elle était

» au moins écrite en français 5 mais celle de Ninie..*

» je ne puis vraiment pas!... — Pardon, monsieur,

» je vois qu'il y a dans cette lettre des choses que je

» ne dois pas savoir!... — Que vous ne devez pas

» savoir !... vous!... Tenez, voilà cette lettre^

» madame. »

Je lui donne le billet de Ninie j elle le prend avec vivacité et le lit avec autant d'attention que celui de madame de Rémonde. Je ne conçois rien à cette femmc-là ! Mais il Imubien faire tout ce qu'elle veut.

Elle me rend le billet en me disant : « Elle a revu » cet Adolphe... il se conduit mal avec elle... elleveut » vous conter tout cela; il faut y aller ^ monsieur, » vous ne pouvez refuser vos avis, vos conseils à cette » petite, qui met sa confiance en vous... — Mais, ma- » dame, que voulez-vous que je lui conseille, moi? » Est-ce quejeconnaisson Adolphe? D'ailleurs, il Ta » aimée, il ne l'aimeplus, je ne vois rien de bien ex- )) traordinaire là-dedans!.. — Pardonnez-moi, mon- » sieur, elle vous contera ses sujets deplainte. . . — Ah î » s'il fallait écouter toutes les plaintes de ces demoi- » selles qui ont eu des amans perfides!... — Oh! je sais » bien que vous trouvez cela toutnaturel; mais moi, je » suis très-curieuse de savoir si elle revoit cet Adol- » phe... ce qu'elle veut vous dire, enfin. Vous irez, » n'est-ce pas?.. Je n'ose pas dire que je le veux, ce » serait une plaisanterie, je sais bien que je n'ai aucun » empire sur vos volontés. . . — Aucun empire !.. Ah ! » j'ii'ai, madame , j'irais au bout du monde si vous » le désiriez... Cependant, je vous avoue que je ne » conçois rien à cette envie que vous avez de me faire » aller chez toutes les femmes qui m'écrivent. — » Quelque jour je vous en apprendrai la raison... » Mais il n'est pas encore deux heures, vous pouvez » aller voir cette petite aujourd'hui, et ce soir vous » viendrez m'apprendre ce qu'elle voulait vous dire. » — Quoi!... y aller tout de suite!.. — Et vous re- » viendrez ce soir... — Allons, madame, je pars, et » je vais aller chez mademoiselle Ninie. »

Tout en me rendant rue Aubry-le- Boucher, je réiléchis à la singularité d'esprit de madame Luceval y

LE l tMME , LE MAKI ET l'aMANT. 2^7

elle dit qu'elle ne peut plus aimer ^ et elle reçoit presque tous les jours un homme dont elle n'ignore pas qu'elle est adorée. Elle me défend de lui parler de mon amour ; mais en me quittant le matin , elle m'engagea revenir la voirlemême soir. Elle ne veut me donner aucune espérance , mais elle s'informe minutieusement de ce que je fais, de toutes les personnes que je vois; elle aime à m'entendre lui conter l'emploi de ma journée; enfin ^ elle veut lire les billets que les dames m'écrivent. .. Ah ! Augustine me défend en vain d'espérer; tout m'annonce qu'elle m'aime... peut-être sans se l'avouer encore à ellemême; mais, à force d'amour^ je l'obligerai bien à ne plus me cacher %^s sentimens.

Voici la demeure de Ninie, sa maison me semble encore plus laide qu'il y a deux mois... C'est qu'alors quelque chose m'attirait près d'elle. Me voici devant sa porte. Pourvu que Niniene soit pas chez madame Ballû; je ne me sentirais plus le courage d'aller l'y chercher, ni d'écouter les discours de madame IVTattoux.

Mais Ninie est chez elle; elle pousse un cri de joie en me voyant.

({ Ah! c'est vous, monsieur Paul... c'est bien heureux » que vous veniez enfin ! il a fallu que je vous écrive » pour cela I . . . — Que voulez-vous, ma chère Ninie ! » je ne suis pas toujours maître de mes momens. — » C'est juste, ce n'est pas comme jadis... Mais as- » seyez-vous donc. . Attendez que je vous trouve » une chaise où il n'y ait rien dessus... Autrefois, )) quand il n'y en avait pas de libre, vous vous as-

)) seyiez sur mon lit. — Je m'y mettrai bien encore, » Ninie. — Oh! non, ce n'est plus la peine à » c't'heure... tenez, voilà une chaise , monsieur. »

La petite me présente une chaise d'un air moitié sérieux, moitié riant, puis elle jette son ouvrage de côté et s'assied en face de moi. Je la regarde quelques instans, et je m'aperçois qu'elle aies yeux très-rouges.

» Ninie, qu'avez- vous donc?... vous avez pleuré. » — Oh ! oui, je pleure souvent à présent. — Et pour- » quoi cela ? — Dame! . . . pour me distraire. -^ Voilà » une singulière distraction ; je veux que vous me » contiez vos chagrins... Si j'ai été long-temps sans » venir, croyez que je n'en suis pas moins votre » ami... Voyons, dites-moi pourquoi vous avez » pleuré? — Parce que je m'ennuie. —Vous vous » ennuyez, et après qui? — Je ne sais pas si c'est » après vous ou après Adolphe. . . — Moi , je suis sûr » que c'est après Adolphe... Vous m'avez écrit qu'il » s'était fort mal conduit avec vous. . . Qu'a -t-il donc » fait? — D'abord, vous savez bien qu'il m'avait » dit qu'il partait pour l'Angleterre, et qu'en reve- » nant il m'épouserait peut-être. — Oui, si vous » aviez été bien sage; mais ces promesses-là n'enga- )) gent à rien. — Oh! si fait, parce que M. Adolphe » est le premier que j'ai connu... C'est lui qui m'a » fait quitter ma tante, qui m'a enlevée, enjfin. — » C'esl-à-dire que vous vousétes laissé enlever de fort » bonne grâce. — Oh! c'est égal, c'est lui qui m'a » séduite, et Charlotte dit que quand un homme » a été le premier qui... le premier que... notre sé- » ducteur enfin , il nous doit toujours des égards et

w de la reconnaissance. — Mademoiselle Charlotte » vous a souvent dit des choses que vous n'auriez » pas du écouter; mais enfin je conviens que votre » M. Adolphe vous doit des ë^^ards; on en doit à »> toutes les femmes, surtout à celles qui nous ont » rendus heureux ; et M. Adolphe s'est donc mal con- » duit? — Il y a quelque temps... l'avant-veille du » jour oii je vous ai rencontré rueBoucherat, comme » je passais dans la rue des Petits-Champs pour al- »^ 1er chercher de l'ouvrage, j'ai rencontré M. Adol- )) plie avec une belle dame à plumes , à panaches , à » qui il donnait le bras. . . En le voyant, ça m'a donné » un coup terrible I . . . moi , qui le croyais en An- )) gleterre!... Je suis restée toute saisie, je ne sais » pas s'il m'a vue ; mais il a continué son chemin » sans s'arrêter et sans même se retourner. . . Moi^ je » n'avais plus de jambes ! . . . je suis rentrée toute )) bouleversée de cette rencontre, puis j'ai été con- » ter cela à Charlotte. Charlotte m'a dit : Tu es M une fichue bête , ton Adolphe est un monstre, un » perfide; il fallait courir après lui, lui faire une » scène dans la rue, et le menacer de tes parens s'il » ne te mettait pas de nouveau dans tes meubles. — » Mademoiselle Charlotte vous donnait là de fort » mauvais conseils. — Ah ! je n'avais pas envie de » les suivre, vous savez bien que je ne suis pas ca- » pable de faire des scènes , ni dans la rue , ni chez » moi!... Cependant j'étais fâchée de ne pas avoir » suivi Adolphe, j'aurais voulu savoir oii il demeu- » rait et s'il était marié avec cette belle dame que » j'avais vue à son bras. Plusieurs jours se sont pas-

» ses; j'espérais qu'il viendrait me voir, puisqu'il » est à Paris^ -, mais il n'est pas venu ; enfin . il y a » quatre jours, j'ai encore rencontré Adolphe sur la » place des Victoires; il était seul cette fois, et je » me suis dit : il faudra bien qu'il me voie. Il allait » très-vite, mais je l'ai rattrapé; puis je l'ai arrêté >; en lui disant : C'est bien heureux que je vous ren- » contre , monsieur , car depuis que vous êtes re- » venu d'Angleterre vous ne revenez pas souvent » chez moi I Alors il est devenu rouge, il a pris un » air de mauvaise humeur, puis m'a répondu : Ma » chère amie, je n'aime pas que l'on me parle dans )) la rue ; je vous défends , à l'avenir , de m'arréter , » et d'avoir l'air de me connaître; j'ai pu avoir un » caprice pour vous , mais il est passé , et désormais » il ne doit plus y avoir rien de commun entre nous. » Mon voyage d'Angleterre n'était qu'un conte » pour me débarrasser de vous , vous auriez dû » le deviner : je vous le répète, ne vous avisez » plus de me parler, sinon, je vous traiterai comme » on doit traiter les filles de votre sorte. Après m'a- » voir dit cela, il s'est éloigné; moi je suis restée » quelque temps immobile à la même place ; je n'en )ï pouvais plus, j'étouffais!... J'ai été chez Char- » lotte en pleurant , et Charlotte m'a encore appelée » fichue bête, en me disant, que j'aurais dû égrati- » gner mon séducteur de manière à ce qu'on en vit » long-temps la marque sur sa figure. C'est depuis » ce temps-là que j'ai souvent pleuré... on ne m'a- » vait jamais parlé comme ça... les filles de ma » sorte!... de quelle sorte suis-je donc pour être

» traitée ainsi ? — Votre M. Adolphe a eu très-tort; » il pouvait vous dire qu'il ne vous aimait plus^ sans » vous parler durement : c'est fort mal. — Oh! oui, » c'est bien mal; quand vous m'avez dit que vous » ne m'aimiez plus, vous, Paul, vous ne m'avez pas » dit de sottises au moins 1 — Il faut oublier cet » homme-là , n'y plus penser et vous consoler , » Ninie. — Certainement que je ne l'aime plus... que » je n'y pense plus... mais ce sont les choses qu'il » m'a dites que j'ai sur le cœur... parce que je l'ai )) aimé... que je l'ai cru... Dire que je suis une fille » de ma sorte. . . hi ! hi ! hi ! . . . me menacer. . . me dé- » fendre de le connaître. . . hi î hi î hi ! . . .

» — Eh bien î Ninie, voulez-vous finir de pleurer » comme cela!... — Ah!... si!... c'est... que... >) c'est. . . affreux ! . . . — Vous avez promis de ne plus » penser à lui. — Vous ne m'avez pas défendu de » vous connaître, vous!... au moins!... et pour- » tant... vous n'êtes pas mon séducteur... vous... » hi î hi ! hi I . . . — Ninie , cela n'est pas raisonnable )) de pleurer ainsi, vous vous rendrez les yeux rouges » et malades. — Ça m'est bien égal... personne ne «m'aime à c't'heureî... Ça m'ennuie qu'on ne » m'aime pas... hi! hi ! hil... »

Cette petite ne veut pas cesser de pleurer; pour la consoler je l'attire sur mes genoux, je la presse dans mes bras, je l'embrasse... Il n'est rien que je ne fasse , enfin ! . . . Elle a un chagrin profond , et ce n'est pas sans peine que je parviens à la calmer^ mais elle ne pleure plus, au contraire , elle me sourit, et je ne sais comment il se fait que nous sommes assis

2ââ LA FEMME, LE MARI ET l'aMANT.

tous deux sur le siège que j'occupais jadis chez elle quand les chaises n'étaient pas libres.

« Eh bien! Ninie, tu ne pleures plus? — Oh! non, » c'est fini... je ne veux plus avoir de chagrin, je ne » penserai plus à Adolphe... mais tu m'aimeras... » mais vous m'aimerez toujours un peu , vous, n'est- » ce pas ? — Sans doute ; mais vous n'irez plus avec » Charlotte , vous ne suivrez plus ses conseils , car , » voyez-vous, Ninie, c'est alors qu'un homme au- » rait le droit de vous mépriser , et de vous parler » comme cet Adolphe Ta fait. — Ohl maintenant je » ne vais plus avec elle; je travaille toute la se- » maine, et le dimanche je retourne chez ma tante, » avec qui je suis raccommodée. — C'est très-bien ! » Mais dites-moi, Ninie, connaissez-vous une dame. . . » qui se nomme madame Luceval ? — Non , mon » ami. — Avez-vous été quelquefois pour de l'ou- » vrage ou d'autre motif dans une maison, rue Bou- » cherat ? — Non. . . je ne connais personne dans cette )) rue-là. — C'est bien singulier!... — Pourquoi » cela? — Ah! c'est quelque chose... qui me con- » cerne... Adieu, Ninie, il faut que je vous quitte. » Soyez bien sage... n'allez plus avec Charlotte, et » ne pleurez plus. — Mais vous viendrez me voir » de temps en temps pour que je ne m'ennuie pas » trop ? — Oui, je vous le promets. »

Je l'embrasse encore , et je pars. Dirai-je ce soir à madame Luceval tout ce que j'ai fait chez cette petite?... Non , il y a certaines choses que je lui tairai. Après tout, madame Luceval a une singuhère manie de vouloir à toute force que j'aille chez d'autres

LA FKMME, LE MARI ET l'aMANT. 2â5

femmes ! est-ce pour me distraire de la passion qu'elle m'a inspirée , est-ce pour mettre ma constance à l'épreuve?... Quand je succomberais^ comme ce matin par exemple, qu'est-ce que cela prouverait? n'est-on pas infidèle, sans cesser d'être constant?

Je retourne le soir chez Augustine, et je lui conte tout ce que je peux lui conter de ma visite à Ninie. Elle écoute attentivement ce qui a rapport à M. Adolphe y puis elle s'écrie : • — « C'est mal. . . c'est vraiment » mal!... traiter ainsi une jeune fille qui s'est livrée » à lui !... je crois que j'aurais préféré qu'il l'aimât » toujoifirs ! »

Je ne vois pas ce que peut lui faire la conduite de M. Adolphe, que je n'ai pas l'honneur de connaître. Augustine me remercie d'un air charmant de ce qu'elle appelle ma complaisance, comme si je n'étais pas trop heureux de faire ce qui lui plaît ! et, après tout, ma visite chez Ninie n'a rien eu de désagréable. Enfin, lorsque je la quitte, elle me tend la main, et me nomme son ami... Ah! qu'elle ordonne désormais, qu'elle dispose à son gré de tous mes instans !

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