‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 9 sur 26 · ENCORE LA DAME INCONNUE · texte numérisé non relu

ENCORE LA DAME INCONNUE

Non, me dis-je encore quelques jours après ma soirée chez madame de Rémonde, cette société ne me verra pas souvent. En récapitulant la manière dont j'ai dépensé mon bien depuis que je suis mon maître, ce qui me donne surtout des regrets, c'est de ne point m'être toujours amusé pour mon argent. Je ne regrette pas celui qui m'a vraiment procuré du plaisir; mais se ruiner et s'ennuyer... ma foi I c'est par trop bête; cependant c'est ce qui arrive à bien des gens. Par exemple, hier, pour mes 50 francs, me suis -je amusé chez madame de Rémonde?... Bien au contraire; et, sauf la conversation de cette dame de Saint-Julien qui m'a distrait un peu, je n'aurais vraiment pas trouvé l'occasion de sourire. Je sais bien que l'on va dans le monde par bienséance;, par ton, par complaisance; mais doré-

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lia vaut je suis très-décidé à ue plus faire que ce qui me plaira. En général, c'est une duperie de se sacrifier pour les autres ; ils ne vous en tiennent jamais compte.

Il me tarde de voir renaître les beaux jours. Dès que les arbres auront quelque verdure, dès que la campagne reprendra sa parure duprintemps, je veux aller voir mon père ; je suis décidé à passer quelques mois auprès de lui. Cela lui fera grand plaisir, et, pendant ce temps, j'économiserai mon revenu; car aux champs on a mille plaisirs qui ne coûtent rien : la chasse , la pêche, la promenade!... Oui, ce projet me sourit; je l'ai déjà formé bien des fois, et toujours quelque motif frivole, (juelque amourette me retenait à Paris. Cette année rien, j'espère, ne s'opposer. î à son exécution.

Mais aujourd'hui le temps est superbe , la température est douce et invite à la promenade; sortons : j'ai remarqué que par les premiers beaux jours on rencontrait toujours une foule de jolies femmes... Comme les fleurs qui se cachent pendant l'hiver , il semble qu'elles n'attendent que le soleil pour se

montrer.

J'étais sur le boulevart , ma promenade favorite, un monsieur vient à moi en souriant : je ne l'avais pas reconnu.

« Comment! c'est toi , Dubois!... Que diable as- » tu donc de changé? depuis plus d'un mois que je » ne t'ai aperçu; je ne te reconnaissais pas... Eh >/ mais... j'y suis maintenant... ce sont cesfavoiis » qui te donnent une tout autre figure... tu n'en

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» portais pas autrerois... — Non, c'est vrai, mais ça » me va bien , n'est-ce pas? — Ma foi , il me seni- )i ble que je t'aimais autant sans cela. — Oh ! si fait, » ça va mieux', c'est plus mâle... D'ailleurs j'ai une » nouvelle maîtresse qui tient essentiellement aux » favoris... elle m'a donné son cœur et un petit pei- » gne d'ëcaille , pour les entretenir dans une bonne » direction , et elle m'a dit : Mon cher ami , le jour » où vous vousles ferez couper, ne comptez plus sur » ma fidélité... — Diable, cette femme là devrait » prendre pour amant un sapeur. — Moi, je trouve » cela assez commode , parce que , vois-tu , quand » elle ne me plaira plus , je me ferai raser , et bien le )> bonsoir... nous sommes brouillés. — Mais qu'as- >^ tu donc fait depuis un mois qu'on ne t'a pas vu ? » — Mon ami, j'ai fait des passions , comme à mon » ordinaire!... — A propos, Charlotte te prie de lui » reporter sa brosse à dents. — Ah ! bon ! le plus » souvent!... Je la vois venir avec sa brosse, c'est un » piège pour me ravoir!... Mais j'ai renoncé aux » amours de la Fontaine des Innocens, je suis pour » l'instant répandu dans lesbrunisseuses; ce sont des » filles charmantes, et j'ai remarqué qu'elles étaient » beaucoup moins gourmandes que les frangères... >» c'est très à considérer cela... Je deviens économe » comme Jolivet. — A propos de Joli vet, il m'a conté /) tonaventure du Colysée. — Quelle aventure? — Tu » ne te souviens pas de cette pauvre fille qui a reçu un » soufflet qu'on voulait te donner?. . . — Ah ! . .. oui , » oui... un homme à moustaches qui faisait son em- » l)arras... Ah! parbleu ! je lui ai fait voir qu'on ne

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)) m'empécliait pas de danser , à celui-là... — Je ne » sais pas ce que tu lui as fait voir, mais en revenant » dans le bal , Jolivet prétend qu'il était furieux de » ne pas t'avoir retrouvé à la porte, et qu'il jurait de » te pourfendre à la première rencontre... — Il di- » sait cela. . . il osait dire qu'il me. . . »

Dubois s'arrête au milieu de sa phrase et paraît tout troublé ; je cherche ce qui a pu lui causer de l'effroi , et je vois passer près de nous un monsieur à moustaches et décoré j quand Dubois s'aperçoit que ce monsieur passe son chemin sans faire attention à lui , il reprend la conversation. ..

a D'abord Jolivet rapporte toujours les choses » autrement qu'elles ne sont... Il buvait du punch , » et ne pouvait pas voir comment cela se passait. — )) Il dit aussi que tu lui dois le punch ! . . . — Le la- » dre ! . . . c'est un fesse-Mathieu que ce garçon-lk ; )) j'ai payé cent fois pour lui, au spectacle, chez le » traiteur, et il est venu six fois mettre son nom chez » ma portière pour que je lui rende cinquante « sousl... Si celui-là ne fait pas fortune, ça ne sera » pas sa faute!... Des amis comme ça, c'est bon à )) mettre dans un bocal avec des cornichons. Je suis » sûr que... »

Dubois s'arrête de nouveau , et me marche sur les pieds, en faisant une grimace qui le rend méconnaissable: c'est parce qu'un officier vient encore de passer près de nous.

« Ah ça! mon cher ami, >' lui dis-je, « il me pa- » raît que maintenant la vue d'une figure avec des » moustaches te donne des crispations... — A moi?

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» Batlî!... et pourquoi donc? — Pourquoi ? ma foi » je l'ignore... Ah ! si fait parbleu!... j'y suis ma in- » tenant... ah! ahîah!... ce pauvre Dubois! — Qu'est- » ce qui te fait rire ? — Oh ! je devine pourquoi tu » portes à présent des favoris... ah ! ah ! — Je ne » sais pas ce que tu penses y mais je t'ai dit la » vérité... c'est pour contenter mon objet. — Et » pour que ton homme du Colyséene te reconnaisse » pas. — Ah! par exemple!... si un autre que toi me » disait cela ^ je me fâcherais... Tiens... ne restons » pas de ce côté du boulevart... il y a trop de so- » leil. — Oui j et on ne rencontre que des mili- » taires. — Viens au Palais-Royal, j'y ai un rendez- » vous pour de la muscade et du cacao. »

N'ayant pas de but de promenade déterminé , je me laisse conduire au Palais-Royal j d'ailleurs ce lieu est fréquenté de nouveau par la bonne compagnie^ et depuis qu'on en a banni les nymphes omnibus y les femmes honnêtes ne craignent plus de s'y promener.

Nous étions dans le jardin y Dubois me parlait de ses conquêtes et du prix des sucres ; tout à coup je m'arrête , c'est moi à mon tour qui lui serre le bras avec un mouvement convulsif , au point qu'il en est effrayé.

« Qu'as- tu donc? » me dit-il^ « tu m'as presque » fait peur... — Ah ! mon ami! la voilà... c'est bien » elle... — Qui^elle? — Cette femme charmante » que j'ai vue à la Gaité, que j'ai revue à l'Opéra, et » avec laquelle je n'ai pu encore faire connaissance. . . » Tiens, vois-tu... devant nous... elle n'a pas la capote » pensée, mais j'ai vu sa figure.. . elle passe devant le

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» bassin... elle donne le bras à une autre dame... — » Oui, oui... je vois , cette dame en robe vert-mon- » stre, tournure élégante et légère... — Oh! cette fois » je réponds bien que je saurai son adresse... — » Ecoute , nous allons doubler le pas; quand nous » serons derrière ces dames , nous leur marcherons » sur les talons. . . c'est une manière d'entrer en con- » versation... ou bien tu me pousseras , je tomberai » sur l'une d'elles... tu me chercheras querelle... — » Mon cher Dubois , tu ne feras rien de tout cela , » mais tu vas avoir la complaisance de me quitter et » de me laisser seul , alors je ferai ce que je voudrai ; » déjà une fois tu as été cause que je n'ai pu rejoindre » cette dame, je ne veux pas qu'il en soit de même » aujourd'hui. — Comment! tu ne veux pas... — » — Adieu... — Comme tu voudras , les volontés » sont libres. J'irai te voir demain pour connaître » les résultats de l'aventure. «

Il m'a quitté , et je puis me livrer sans contrainte à tout ce que j'éprouve... D'oii vient donc le trouble que la vue seule de cette dame me cause? quel enfantillage! une personne que je ne connais pas... que peut-être je ne dois jamais connaître : est-ce curiosité, est-ce pressentiment?... ce ne peut être de l'amour quej'âi déjà pour cette inconnue : que ce soit ce que cela voudra... tâchons de ne point la perdre de vue.

Elle a gagné les galeries; là, pour ne point m'exposér à la perdre encore, je me rapproche d'elle, on s'arrête devant les boutiques, on regarde des étoffes. Alors il faut que je m'arrête aussi , et que je paraisse

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regarder quelque chose... on doit avoir l'aïr bête en suivant quelqu'un ; mais quand c'est une femme dont on est amoureux, on s'embarrasse fort peu de l'air que l'on a.

Elle ne m'a pas vu... elle ne sait pas que je suis à dix pas d'elle... et d'ailleurs se souvient-elle de moi?... Allons! les voilà encore devant une boutique de bijoutier. . . je ne puis résister au désir de voir ses traits... d'ailleurs si je m'étais trompé dans le jardin, si ce n'était pas elle, il serait par tiop drôle de suivre une autre dame.

En un instant je suis à côté d'elle , et je m'arrête aussi comme pour regarder les bijoux , mais dans le fait pour jeter les yeux sous un grand chapeau blanc... Ah! je ne m'étais pas trompé, c'est bien elle. . . elle m'a vu , elle ne pouvait faire autrement. . . m'a-t-elle reconnu ? je l'ignore , mais je l'entends dire à son amie: « Yenez, ma chère, ce n'est pas » ici que nous trouverons ce que vous désirez. »

Elles s'éloignent, je les suis de nouveau. On sort du Palais-Royal. . . on gagne la rue Vi vienne , la place de la Bourse. V. il m'a semblé qu'en passant devant les boutiques on regardait un peu de côté, est-ce pour savoir si je suis encore là?...

On prend les boulevarts , on tourne vers la droite : bon, c'est mon quartier. On passe les portes Saint- Denis, Saint -Martin, cela commence à ne plus être mon quartier, mais je la suivrais jusqu'à Vincennes si elle y allait... on arrive près du Chàteaud'Eau ; là , les deux dames s'arrêtent , puis se séparent ; l'une descend la rue de Bondv : qu'elle aille

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où elle voudra y ce n'est pas celle-là que je suis. L'autre est seule maintenant... si j'osais lui parler... oh! non .. mais elle suit toujours les boulevarts... passe le café Turc^ entre dans la rue Chariot, puis dans la rue Boucherat... puis, enfin, dans une belle maison de cette rue; et moi, je reste fixé au coin de la borne.

Est-ce bien là qu'elle demeure? elle peut y aller l'aire une visite, alors si je m'éloigne maintenant, je l'aurai suivie pour rien.

Je prends vite mon parti. J'entre aussi dans la maison. Je tiens une pièce de cent sous dans ma main , et je m'adresse sans hésiter au portier. Je n'en ai pas encore trouvé qui aient résisté à une pièce de cent sous.

« 11 m'a semblé reconnaître cette dame en cha- » peau blanc qui vient d'entrer diins la maison, >) n'est-ce pas madame... madame... Benoît? — Non, » monsieur , cette dame qui vient de rentrer est )) madame Luceval... — Ah... vous êtes bien sur » qu'elle se nomme Luceval? — Certainement que » j'en sommes sûr , puisque c'est une de nos loca- » taires. . . — Ah ! . . . elle demeure dans cette maison. . . » — Oui, monsieur. — Et elle n'est point mariée à » un... à un ancien officier? — Non^ monsieur, car elle » est veuve. — Ahl elle est veuve... et elle n'a pas » deux petites filles jumelles? — INon , monsieur, » car elle n'a pas d'enfant... — xAllons, je vois que » je me suis trompé... merci, mon ami. — A votre » service, monsieur. »

Le portier a mes cent sous, et moi je suis au coni-

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ble de la joie ; parce que je sais qu'elle demeure là, qu'elle est veuve, et se nomme madame Luceval.

A quoi me serviront les renseignemens que je viens d'obtenir? je n'en sais rien encore; mais enfin cette dame n'est plus une inconnue pour moi. Elle est veuve... déjà veuve! et elle parait avoir tout au plus vingt-trois ans.. .IN'impor te, l'état de veuve laisse une grande liberté... Une femme peut alors faire toutes ses volontés, il ne doit y avoir près d'elle ni père, ni tuteur pour la gêner : décidément je suis enchanté qu'elle soit veuve.

Imbécille que je suis! j'ai oublié de demander au portier si elle demeurait sur le devant, et à quel étage... Si je retournais?... oh ! non... cela pourrait paraître singulier... Ce portier irait peut-être redire cela à cette dame, et elle pourrait s'en formaliser... Je crains déjà de la fâcher!... Devenir amoureux d'une femme que l'on a vue trois fois!. . Mais il y en a que l'on verrait trois fois par jour sans en être épris... cela fait compensation.

Je ne puis pas rester toute la journée dans la rue Boucherat, avec cela qu'il n'y a pas là de boutiques devant lesquelles on puisse s'arrêter. .. D'ailleurs madame Luceval, qui vient de rentrer, ne ressortira probablement pas ce matin... Eloignons-nous, j'en sais assez pour aujourd'hui.

Je m'éloigne en jetant toujours les yeux sur les croisées de la maison qu'elle habite. . . Si Dubois était avec moi , il me conseillerait de jeter des pierres dans les carreaux, pour attirer les locataires aux fenêtres.

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Mais ce n'est pas par de semblables moyens que je veux essayer de faire connaissance avec cette jolie femme, il ne s'agit pas ici d'une frangère ou d'une brunisseuse.

Je marche au hasard, et le hasard me conduit souvent dans les ruisseaux , mais je suis trop préoccupé pour y faire attention. Quelqu'un me prend le bras en riant et en me disant :

« Mon cher ami , si vous étiez poète, je vous croi- » rais inspiré, car vous ne vous apercevez pas que » vous vous crottez...

» — Ah ! c'est vous , mon cher Jenneville. Ma foi , » j'avoue que je ne vous voyais pas,.. — Que diable » foites-vous dans la rue Meslay ! — Dans la rue )) Meslay I... Comment ! je suis rue Meslay? — Il ne » le savait pas... Oh I oh ! pour le coup, mon ami^ » vous êtes amoureux. — Ma foi, oui, je ne m'en » détends pas.,. Il y a une certaine dame qui m'oc- » cupe beaucoup... — Est-elle bien jolie? — Elle » est charmante... — J'espère que vous me la » ferez connaître aussi... si ce n'est pas indiscret... » — Oh! je n'en suis pas encore là, il faut avant » tout que je puisse la connaître moi-même... — » Comment! vous en êtes amoureux et vous ne la » connaissez pas?... Ah! c'est délicieux... Au reste » je me reconnais là... Mais quand venez-vous chez » madame de Rémonde ? — Dès que je le pourrai . . . » — Elle vous a pris en amitié, mon cher Deligny, » elle m'a parlé de vous, et vous attend à dîner tons » les jours où elle reçoit; vous savez que ce sont les » lundis et les vendredis. — Oui , oh ! j'aurai le plai-

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» sir d'y aller... — Allons, mon ami, je vous laisse » rêver à vos amours... Je vais chez un homnx* » d'affaires que Blagnard m'a procuré. A propos » de Blagnard , il veut m'intëresser pour 80,000 )» francs dans une entreprise superbe , excellen- » te... En un an on triple ses capitaux... Voulez- » vous que nous lui donnions cette somme à nous » deux? — JNous verrons... j'y penserai... je vous » le dirai... — Oui, oui, je vois que ce n'est pas Je ') moment de parler d'affaires... Adieu, venez voir » Herminie, ou elle se fôche avec vous. »

Peu m'importe que son Herminie se fâche ou non; vous verrez que , pour être agréable à Jenneville et à madame de Rémonde , il faudra que j'aille tous les lundis et vendredis perdre mon argent chez elle. . . A la vérité , on me donnerait à dîner , mais je le paierais bien.

A propos de dîner, il doit être l'heure d'y songer... Eh! mais, au lieu d'aller , suivant ma coutume, au Palais-Royal, pourquoi ne dînerais-je pas sur le boulevart du Temple?... J'y serai infiniment mieux!... J'irai, pour faire ma digestion, me promener dans la rue Bouchera t.

Enchanté de mon idée , je retourne sur le boulevart du Temple. Quel dommage qu'il n'y ait pas wn traiteur rue Boucherat en face de sa maison!... je m'y serais mis en pension. Allons au Cadran-Bleu ; c'est le plus près.

J'en ire au Cadran-Bleu, je demande un cabinet , j'ai la vue sur le boulevart j il n'y en a pas qui donne

sur la rue Boucherai. C'est égal, je suis tout près de chez elle, et ça me fait plaisir.

On dîne mal quand on est amoureux , et surtout quand l'amour n'est pas satisfait. Cependant tout en regardant la carte avec indifférence , je ne puis m'empêcher de rire du motif qui m'a conduit au Cadran-Bleu 1 .. . Que les hommes sont fous!... Se prendre de belle passion pour un minois plus ou moins agréable, penser continuellement à une femme qui peut-être ne vous écoulera jamais!... Et on se moque des enfans qui font des châteaux de cartes!

C'est ennuyant de dinerseul, surtout quand on n'a pas faim. J'ai bientôt terminé mon repas. J'irai prendre mon café rue Boucherai... Allons, il n'y a pas un seul café dans cette rue-là , et on ne voit que cela dans les autres. Je vais aller au café Turc, c'est à deux pas... quel dommage que nous ne soyons qu'au mois de mars ! certainement dans les beaux jours cette dame doit se promener quelquefois au jardin Turc : c'est à sa porte.

Je vais prendre ma demi-tasse au café Turc, il y a là de vieux habitués qui ont le cachet du Marais; mais je ne puis tenir en place , il faut que je retourne rue Boucherai. Elle va peut-être sortir pour aller au spectacle.

Je me promène depuis un quart d'heure en regardant en l'air; une jeune fille m'accoste... Je ne serai donc pas tranquille aujourd'hui!

((Bonsoir, monsieur Paul. — Ah! c'est vous, ))Ninie... — Oui, monsieur; je vais reporter de » l'ouvrage rue Saint-Antoine. — Eh bien! allez...

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» Je ne vous arrête pas. — Vous m'aviez promis de » venir me voir quelquefois, et vous ne venez plus » du tout... Cependant nous ne sommes pas fâches » ensemble;, n'est-ce pas? puisque vous devez être » mon ami. — Oui, oui, certainement j'irai vous » voir... Je n'ai pas eu le temps... Bonsoir. — Ah I » vous ne savez pasi... j'ai rencontré Adolphe; ce » menteur-là n'est pas en Angleterre. Je l'ai bien » reconnu, avec une belle dame sous le bras... Ah! » si j'avais osé... — Vous me conterez tout cela » quand j'irai chez vous... — Oui, et puis j'ai aussi » une petite connaissance en train... Mais je n'en » veux pas, c'est un homme qui fume... je ne veux » pas d'un amant qui fume... — Vous me direz toutes » vos affaires une autre fois... Je suis pressé; adieu, » Ninie. — Adieu, monsieur Paul. . . Quand viendrez- » vous.^ — La semaine prochaine. »

Elle me laisse enfin. Si madame Luceval était sortie de chez elle dans ce moment, elle m'aurait encore vu avec une grisette, c'eût été fort désagréable. Mais elle ne sort pas... Pauvre Ninie, comme je l'ai brusquée!... L'amour nous rend injustes, égoïstes, bétes. . . ah ! très-bêtes , surtout. . .

Je commence à m'ennuyer défaire sentinelle dans la rue Bouchera t. La nuit est venue depuis longtemps; l'heure d'aller au spectacle est passée; elle ne sortira pas ce soir, j'ai fait sentinelle pour rien; mais je sais qu'elle est là , je n'ai pas perdu ma journée.

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