CHAPITRE Xill
LE BAL D AIJTEUIL.
Nous voici au mois de mai, les arbres reprennent leur parure^ les champs leur verdure , les prairies leurs riantes couleurs. Mon père m'a écrit plusieurs fois qu'il m'attendait; je lui ai répondu que j'allais bientôt me rendre près de lui, et je suis toujours à Paris, je n'ai pas le courage de m'éloigner pour quelques jours de la femme que j'adore.
Cependant suis-je plus avancé dans mes amours?. . ai-je fait des progrès dans le cœur d'Augustine?... elle ne m'a rien dit qui puisse me le faire espérer!... mais elle est maintenant si bonne avec moi! je ne puis douter que mes visites ne lui fassent plaisir. Lorsque j'arrive chez elle , je vois bien que ma présence lui est agréable... plus de ces froides cérémonies, plus de ces phrases de convenance, de ces politesses qui glacent le cœur; mais un doux sourire, un regard,
un mot d'amitié, voilà ce qui m'attend... ce qui fait battre dëiicieusement mon cœur. Aussi il se passe rarement un jour sans que j'aille la voir , soit le soir^ soit le matin.
Je connais à présent les personnes qu'elle reçoit ; cela se borne à son amie, cette Juliette que j'avais déjà vue, puis la dame âgée avec qui je l'avais rencontrée à l'Opéra. Ces deux dames sont les seules personnes que je voie venir chez elle ; encore la dame âgée n'y vient-elle que rarement. Je suis donc le seul homme qu'elle reçoit... Le seul!... ah! combien je dois m'estimer heureux de la préférence qu'elle m'accorde, car sans doute beaucoup ont du chercher à obtenir la faveur de la voir. Quelquefois Augustine semble effrayée ea songeant à ce que le monde doit penser de mes fréquentes visites chez elle. Mais bientôt elle se calme en disant : — « Le monde ne s'oc- » cupe plus de moi ! ... Je ne reçois que vous et deux » amies fidèles... faut-il donc que je sacrifie ce der- » nier plaisir aux sots propos de gens que je n'estime » pas^ et qui voient partout du mal, parce que la » médisance donne plus de piquant à leurconversa- » tion? Non, venez toujours, monsieur Delimiy » désormais l'opinion du monde ne doit plus avoir » d'influence sur mes actions.*, je l'ai vu trop sou- » vent se tromper dans ses jugemens pour qu'ils » puissent encore m'affecter. »
Je continue donc à aller chez elle ; mais elle veut aussi que j'aille souvent avec mes amis: ce n'est qu'à cette condition qu'elle consent à me voir fréquemment. Je la trompe quelquefois, je ne suis pas re-
tourné chez madame de Rémonde depuis le jour où j'y ai dîné. J'ai rencontré Jenneville au spectacle avec la belle Herminie, qui m'a fait un accueil bien froid y et n'a qu'à peine daigné répondre à mes profonds saluts. Je sais à quoi attribuer ce changement dans les manières de cette dame à mon égard. Je me suis attiré son courroux en ne répondant pas à ses avances. C'est un grand crime que j'ai commis là I C'est l'offense la plus grave dont on puisse se rendre coupable envers les femmes ^ elles ne le pardonnent jamais. Singulière manière de voir de ces dames ! Elles ne pardonnent pas à un homme qui leur a plu, de ne point être amoureux d'elles. Eh! mon Dieu! s'il nous fallait, nous, mesdames, avoir de la haine pour toutes les femmes qui nous plaisent, et dont nous n'obtenons rien ! Il est vrai qu'un homme est habitué à faire sa cour , et une dame à ce qu'on la lui fasse ; le contraire doit être beaucoup moins agréable.
Le sentiment qui m'occupe sans cesse , qui est devenu le mobile de toutes mes actions, me fait faire quelquefois de sérieuses réflexions sur ma situation. Puisque j'adore Augustine, puisqu'elle est veuve et ne dépend d'aucun parent , si je parviens à m'en faire aimer, ne serait-il pas tout naturel que je lui demandasse sa main ; je sens bien que Tamour que j'ai pour elle n'est point un caprice frivole, ni une de ces passions irréfléchies qui ne connaissent nul obstacle , mais qui s'éteignent dès qu'elles sont satisfaites. Nommer Augustine ma femme, ne plus vivre que pour elle, comblerait tous mes vœux..é
Mais madame Luceval est riche , du moins d'après ce que j'ai pu comprendre^ et sur quelques mots qu'elle a dits, en causant, je présume qu'elle a au moins douze mille livres de rentes. Et moil... Je n'ai plus à peu près que le quart de cette fortune. Tous les jours en voulant économiser je dépense plus que je ne devrais; si je vais en société pour plaire à Augustine, je perds mon argent au jeu , enfin je vois diminuer mon revenu sans aucun espoir de l'augmenter. Cette idée m'inquiète, me tourmente ; si je suis beaucoup moins riche que madame Luceval, ne peut-elle pas croire qu'en lui faisant la cour, en lui demandant sa main ^ l'intérêt est pour quelque chose dans ma conduite? Oh! non, Augustine ne croira pas cela!... elle méjugera mieux!... elle lira dans mon cœur. . . Mais ma fierté est blessée , quand je songe que je ne puis offrir à cette femme charmante tous les plaisirs, tous les agrémens de la vie. Ces plaisirs bruyans , elle ne les aime pas... N'importe, je voudrais pouvoir voler au-devant de tous ses vœux , et ne pas ressembler à ces maris qui ont recours à la bourse de leur femme pour lui faire des cadeaux.
Ah ! si j'avais connu Augustine en arrivant à Paris, je n'aurais pas mangé les deux tiers de ma fortune. Mais à quoi bon revenir sur le passé ?... Le mal est fait... il faudrait le réparer. C'est là le difficile!...
Je pense maintenant à Blagnard ; cet homme qui fait de si belles affaires , et pour qui cela est si facile de gagner de l'argent... Si j'avais été plus hardi, peut-être aurait-il augmenté mon capital , oui , peut-
être!... Mais je ne le rencontre plus depuis que je ne serais pas fâché de le voir.
Quelquefois ces pensées me surprennent chezAugustine; quand elle s'aperçoit que je suis distrait ou rêveur , elle m'en demande avec bonté la cause 5 je n'ai garde de la lui apprendre!... Il semble qu'il y ait de la honte à dire qne l'on n'est pas riche ; il y en a souvent bien davantage dans la source de certaines fortunes.
Je me décide un matin à me rendre chez Jenneville; il voit souvent Blagnard,il pourra me donner quelques conseils.
Il est neuf heures du matin lorsque j'arrive chez Jenneville ; je pense qu'il est encore au lit^ et je suis surpris de le voir faisant à la hâte sa toilette.
« Vous vous disposez à sortir de bon matin, » lui dis-je. « — Oui, mon cher, une affaire importante, » une affaire d'argent. Ce diable d'argent, vous sa- » vez qu'on n'en a jamais assez... J'en dépense beau- » coup, je voudrais en gagner une fois par hasard. » Blagnard m'offre une occasion de doubler quatre- » vingt mille francs en un an, et je la saisis. — Je » voudrais bien qu'il me trouvât la même occasion. . . »> Je vous avoue que c'est à cela que je pensais en » venant chez vous. — Blagnard est homme à faire » votre affaire, je vais chez lui, venez-y avec moi, « peut-être pourra-t-il vous associer à notre opéra- » tien. »
J'accepte la proposition de Jenneville. Nous sortons , et son cabriolet nous a bientôt menés chez
LA FEMIYIK, LA MARI ET LAMAWT.
M. Blagnard, qui occupe un logement magnifique dans la rue d'Antin.
L'homme d'affaires me reçoit fort bien. « Mon » cher ami , » lui dit Jenneville^ « voici un garçon qui » voudrait aussi faire quelque bonne spéculation... » Est-ce que vous ne pourriez pas Ty aider ? — » Pourquoi pas?. . . D'abord je serais enchanté d'être » agréable à M. Deliguy ; nous allons voir cela. »
M. Blagnard regarde des notes, pose des chiffres, puis nous fait un détail qui n'en finit pas sur une affaire de remboursement, de créances qu'on veut vendre , et dont la liquidation est sure dans l'espace de quelques mois. Jenneville et moi, nous nous entendons fort mal aux affaires, et nous ne comprenons qu'une chose dans ce que nous dit M. Blagnard , c'est qu'on peut acheter à fort bon marché des créances excellentes , et doubler ainsi ses capitaux.
(( Tenez, mon ami», dit Jenneville, «je n'entends » rien aux mots d'hypothèques , d'arriérés , de dé- » grèvement ! . . . mais j'ai en vous une confiance en- )) tière, et Deligny également j au total, que peut-il >^ faire dans tout cela ?
» — M . Deligny peu t entrer dans cette opération . . . » Je n'avais plus besoin de fonds, mais, pour lui )) être agréable, je prendrai les siens... Qu'il me » donne une soixantaine de mille francs , et j'espère » qu'avant un an nous aurons doublé tout cela. »
Malgré ma confiance dans M. Blagnard, je réfléchis que soixante mille francs composent à peu près tout ce qu'il me reste de fortune, et je ne veux pas la risquer entièrejnent. D'ailleurs, je suis moins ambitieux
^50 LA FEMME, LE MARI ET L AMAiNT.
que Jenneville , et , pour une première affaire , je pense qu'il sera fort agréable de gagner moitié de cette somme. Je dis donc à Blagnard que je ne puis disposer que de trente mille francs.
« — Eh bien ! va pour trente mille francs ! V ous » gagnerez moins^ mais une autrefois vous serez plus » hardi. »
Nous convenons de nos faits. J'irai dans la soirée chez mon notaire, et le lendemain je remettrai les fonds à Blagnard. Cet arrangement terminé, Blagnard fait servir à déjeuner, et nous ne parlons plus d'affaires.
Jenneville me demande comment vont mes amours ; je soupire et je me tais , car ces messieurs ne croiraient pas à l'innocence de ma liaison avec madame Luceval ; Jenneville me plaisante en s'écriant : « Vous faites le discret , mon cher Deligny , >) mais on sait que vous passez maintenant tout votre )) temps près de votre maîtresse; il faut qu'elle soit » bien jolie pour vous subjuguer à ce point... C'est » mal à vous de ne pas nous la faire connaitre. — » Messieurs , il est très-vrai que j'aime une femme » charmante; mais si je vous dis que depuis deux M mois que je la connais^ que je la vois presque tous » les jours, je n'en ai encore rien obtenu... vous )) vous moquerez de moi!... — JNous ne vous croi- » rons pas», dit Blagnard. — «Non, certes», reprend Jenneville ; « vous , Deligny , que j'ai vu mener si » promptement certaines intrigues. — Oui, de ces » intrigues oii le cœur n'est pour rien... Oh ! celles- » là se mènent très-vite. — Comment ! mon cher;
» est-ce que vous en êtes réduit à l'amour platoni- » que?... — Ah! messieurs^ si vous pouviez savoir... )) si vous aimiez comme moi ! . . . — Alors , c'est donc » une coquette qui se fait un jeu de vos soupirs ? — » Une coquette? oh I non, si elle l'était , je n'en se- » rais pas amoureux. — Eh! mon cher, on Finit par en » triompher. Voyez Herminie, qui désolait tous ses » adorateurs!... Je me suis dit : je vaincrai la su- » perbe!... et j'ai réussi... C'est une victoire qui me » fait encore chaque jour bien des jaloux!... — Je )) le crois. — Tenez, Deligny , quand un homme ai- » mable, un homme comme nous enfin, veut se faire » aimer d'une femme , il est toujours sûr d'y parve- » nir. — Mon cher Jenneville, je ne connais pas vos » moyens de séduction, et je n'ai pas autant de con- » fiance en moi-même. — Parbleu! si je connaissais » votre belle, je voudrais lui faire aussi la cour; et » nous verrions ! . . . »
Je ris en moi-même de la fatuité de Jenneville, qui pense qu'aucune femme ne peut lui résister, surtout depuis qu'il a triomphé de madame de Rémonde; quel triomphe!... Oser mettre une telle femme en parallèle avec Augustine !... Mais il ne la connaît pas , il n'est pas digne de la connaître.
L'heure de la Bourse nous sépare. Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain. Je me rends chez mon notaire, il me promet les trente mille francs dont j'ai besoin. Cette affaire terminée , je vais chez jnadame Luceval , à qui je ne conte pas cette fois ce que j'ai fait. Elle ignore la situation de ma fortune; elle me croit riche, peut-être... Je ne lui fais pas
25â LA l'EMME, LE MAIll ET l'aMANT.
l'injure de penser que cela entre pour rien dans la bienveillance qu'elle me témoigne, mais je suis bien aise qu'on me croie plus fortuné que je ne le suis... Quand l'amour n'est pas satisfait , il faut au moinif que la vanité le soit.
Le lendemain , mon notaire me remet la somme que je lui ai demandée, et je vais la porter àBlagnard. J'éprouve un secret serrement de cœur en lui donnant les trente mille francs, tandis que Jenneville lui en apporte gaîment plus du double... Sans le désir que j'éprouve de voir ma fortune plus rapprochée de celle d'Augustine , je n'aurais pas risqué cette somme; mais ce n'est pas risquer, puisque l'affaire est certaine. D'ailleurs , Blagnard s'engage à nous payer l'intérêt de notre argent à dou/e pour cent , et Blagnard est solide. Un homme qui a cabriolet, domestique, logement superbe, et qui traite si splendidement!... Enfin l'affaire est conclue, il ne faut plus en attendre que d'heureux résultats.
Je sors de chez Blagnard avec Jenneville, qui me propose d'être le lendemain d'une partie de campagne à Auteuil; il y a fête , c'est l'ouverture du bal champêtre ; et, quoique les bois ne soient pas encore fort touffus, madame de Rémonde a témoigné le désir de s'y rendre avec quelques personnes de sa société. Je ne me soucie pas de faire une partie de campagne pour être avec madame de Rémonde. Je prétexte une affaire , et remercie Jecmeville de son invitation.
Malgré moi, la pensée de mes trente mille franco me revient souvent à resj>rit. Ce n'es! (]u'auprt'.<
LA FKMIVIE ^ LE MARI ET LAMANT. 235
d'Augustine que je pourrai me distraire , ce n'est plus que là que je suis bien. Ces messieurs peuvent se moquer de moil... ils ne comprennent pas le sentiment qu'elle m'inspire.
Madame Luceval est seule. Toutes les fois que je me trouve en tête à tète avec elle^ j'ai l'espoir qu'elle se montrera moins sévère , et qu'elle me permettra de lui parler de mon amour II faut bien que cela finisse... Quoique je sois heureux près d'elle, je brûle de l'être davantage... Cela ne peut toujours durer ainsi... ces messieurs auraient alors raison de se moquer de moi.
Mais les plus belles résolutions s'évanouissent devant un de ses regards. Si elle me défendait delà revoir !... Si je ne pouvais plus passer près d'elle ces heures qui s'écoulent si vite I... Je regretterais de lui avoir désobéi... Je crois pourtant que je deviens trop timide!... Sicile ne m'aimait pas un peu, aurait-elle du plaisir à me voir si souvent?
Tout plein de ces idées, je me suis assis plus près d'elle qu'à l'ordinaire. J'ai pris sa main, que je presse tendrement dans la mienne j pendant quelques minutes, elle me l'abandonne; mais je veux la porter à mes lèvres... Aussitôt elle la retire en me disant : « Que faites-vous, monsieur Deligny? on ne » baise pas la main de son amie... — Yous n'êtes pas » que cela pour moi? — Mais je ne veux être que cela... » — Et vous serez toujours aussi sévère ?^ — Je serai » toujours la même.. — Et moi madame, je sens » qu'il m'est impossible de ne pas vous parler de » mon amour, de rester près de vous dans une froide
2ôU LA FEMME, LE xMARI KT l'aMANT.
» indifférence.., — Alors, il faudra que je me prive » de vous recevoir... — Que vous vous priviez!... » je crois, madame, que la privation sera légère )> pour vous... puisque pour quelque mots vous me » banniriez de votre présence... — Vous êtes injuste, » monsieur Del'gny; j'espérais que vous ne doutiez » pas de mon amitié. — Votre amitié î... il me sem- » ble, maintenant, que j'aimerais mieux votre haine... » De l'amitié entre une femme de vingt-trois ans et » un homme de vingt-sept!... comme c'est agréa- » ble!. . . on a de l'amitié à soixante ans, mais à notre » âge on a de l'amour. Enfin , madame, si je ne vous » suis pas odieux, qui vous empêche de m'aimer? » n'étes-vous pas libre, n'êtes-vous pas maîtresse » de vous- même?... Vous soupirez, vous ne me » répondez pas... — Quelque jour je vous répon- )) drai... mais, je vous en prie, monsieur Deligny, » cessons de parler de tout cela .. Et vos amis, qu'en » l^iites-vous? vous ne m'en dites plus rien. — Ah! » madame, mes amis m'ennuient, le monde m'en- » nuie, tout me déplaît maintenant quand je ne suis » pas avec vous ! . . . — C'est fort mal de négliger ceux » qui vous aiment. — Que m'importe d'être aimé par » d'autres!., quand je ne voudrais l'être que par une )) personne.. . qui ne peut pas me souffrir !... — Qui » ne peut pas vous souffrir !.. c'est pour cela qu'elle » vous reçoit presque tous les jours. — C'est par pitié » peut-être... — Mais voilà la saison oii l'on va à la » campagne... sans doute madame de Rémonde en )) a une dans les environs de Paris? — Je n'en sais » rien, madamiî, et cela m'est fort égal , car certai-
LA FEMME j LE MAlll ET LA MA NT. 25i3
» nement je n'irai pas à sa campagne. — Pourquoi » donc cela, monsieur? — Parce que je m'y ennuie- » rais, madame. — Vous le croyez? — J'en suis sur, » mais je n'en ferai pas l'essai. Aussi j'ai déjà refusé » une partie de campagne pour demain avec Jennc- » ville et cette dame. — Une partie de campagne pour » demain... et où donc vont-ils? — A Auteuil. — >) Ah!... est-ce qu'il y a fête? — Je crois que oui. — » Et vous n'irez pas?., vous avez tort, il faut y aller. » — Non, madame , non, je suis très-décidé à n'y » pas aller. »
Augustine n'insiste pas. Nous changeons de conversation; enfin, l'heure vient oii je dois la quitter; elle me dit en me i^econduisant : « Demain, j'irai » passer la journéecliez Juliette. . . depuis long=-temps » je le lui ai promis... — C'est me dire que demain je » ne dois pas vous voir. — Je veux vous épargner » une course inutile... — Il suffit, madame, demain » vous me verrez pas. — Demain seulement... j'esi) père. »
J'allais m'éloigner le cœur serré, ce mot seul me rend à la vie ; je croyais déjà qu'elle ne voulait plus me voir, que sa visite chez son amie n'était qu'un prétexte pour me défendre petit à petit de revenir^ mais elle-même me dit qu'elle espère me voir aprèsdemain , et je me sens soulagé.
Que cette journée où je ne dois pas la voir va me paraître longue ! . . . depuis quelque temps je me suis habitué à aller tous les jours chez elle; maintenant, je ne sais ce que je deviendrais s'il me fallait ne plus la voir. Mais être près d'elle et ne pas lui parler d'à-
256 LA FEMMKj LE MARI ET L'AMA^T.
iiiour... c'est le supplice de Tantale!... car en la voyant peut-on rester indiffèrent?
Cette journée est superbe ; que ferai-je pour me distraire? Se promener seul, ce n'est pas fort amusant... je suis presque fâché d'avoir refusé la partie d'Auteuil!... Oh non^ je ne me serais pas amusé avec la belle Herminie!... Parbleu, allons chez Ninie, cela me distraira; j'ai promis d'ailleurs de la voir de temps en temps. . . Augustine elle-même m'y engage. . . j'aimerais mieux qu'elle me le défendît !
Je vais rue Aubry-le-Boucher ; mais je frappe inutilement à la porte de Ninie, elle n'y est pas; c'est aujourd'hui fête, il fait très-beau temps, Ninie est allée se promener.
Cela me contrarie ! . . . Si j'allais chez Dubois. . . oui, avec lui, il faut toujours rire, et je ne serais pas fâché qu'il me forçât à m'amuser.
Je vais au logement qu'il occupait , rue de la Lune, il y a trois mois. — « M. Dubois ne reste plus » ici, » me dit le portier, « il reste présentement » rue du Petit- Lion-Saint-Sauveur. »>
Je vais rue du Petit-Lion, au numéro qu'on m'a indiqué; mais là on me dit : « M. Dubois est dé- » ménagé, il i^este pour le quart d'heure dans la rue » Godot-de-Maurov. »
Quelle manie a-t-il donc de déménager si souvent? Aller à la Madeleine, c'est un peu loin... mais avec un Omnibus ou un cabriolet à la minute on voyage maintenant dans Paris à peu de frais. Je vais rue Godot. Là, le portier me dit : « M.Dubois ne » reste plus chez nous depuis quinze jours — Il ne
LA FEMME, LA MAKI ET l'aMANT. 237
» reste donc nulle part cet homme-là? — Monsieur, » vous le trouverez maintenant cour du lïurlay, sur » le Pont-JXeuf. .. — Au diable si je vais le chercher » là!... »
Je m'en retournais chez moi d'assez mauvaise humeur, lorsqu'en face des bains Chinois je me trouve devant Dubois.
« Je viens de chez toi , » me dit Dubois en me prenant le bras. « — Et moi je viens de trois de tes logemens... Tu déménages donc tous les demi-termes? — Mon ami , j'aime assez à changer de logement , parce que ça fait faire des connaissances nouvelles... On a d'autres voisines^ et, en allumant sa chandelle le soir, on se faufile vite. . . — Tu as donc quitté ta brunisseuse ? — Ah ! par exemple!... j'en ai eu quatorzedepuis!...— -Et ta Zénobie? — Je Tai passée à un courtier en vins, qui en est très-content. Mais toi, l'amour, la passion pour la dame que tu suivais partout comme un carlin, est-ce toujours superbe?.. Eh bien! tu soupires?... — Je n'ai pas sujet d'être Lien satisfait!... Si je te disais, Dubois, qu'avec cette femme adorable je ne suis pas plus avancé que le premier jour, si ce n'est qu'elle me témoigne beaucoup d'amitié. — Alors, mon petit, je te dirais^ moi , que tu tombes dans les infirmes. . . Pas plus avancé! depuis deux moisi... Ettu vas souvent chez elle?.. — Ah! situ étais amoureux comme moi!... — Si ça t'amuse, c'est différent. — -Oh ! non... je brûle pour elle ! . . . Mais elle est si sévère ! . . .— Prrrr ! . . . ce sont des mots, mon cher ami : si à la seconde
25S LA FE>IME, LE IVIAUI ET LAMANT.
» visite tu lui avais pincé la fesse catégoriquement , » tu saurais maintenant à quoi t'en tenir. — Oui, elle » m'aurait mis à la porte sur-le-champ. — Que » non ! . . . Les femmes aiment les téméraires. . . D'ail- » leurs on s'excuse après. — Tu juges toutes les fem- » mes sur tesbrunisseuses. — Mon petit, ne t'y trompe )) pas : j'ai trouvé souvent plus de résistance sous le » bavolet que sous le chapeau à blonde... — Laissons » cela, Dubois. Que fais-tu aujourd'hui? — Ma foi, » rien... Ah! si, cependant, j'avais envie d'aller » après le dîner à Auteuil; on ouvre le bal, il y aura » des beautés champêtres et delà poussière : c'est » amusant, on danse et on fait ses frais. Veux-tu y » venir? )>
Je pense qu'Augustine voulait que j'acceptasse l'invitation de Jenneville; en y allant, je ferai donc ce qu'elle désirait; cette idée me détermine, et j'accepte là proposition de Dubois. îSous nous décidons à dîner à Paris, quoiqu'on dîne parfaitement bien chez Fauriez, à la porte d'Auteuil. Mais un jour de fête il y a tant de monde que nous pourrions ne pas trouver de place. Après le dîner, nous prenons un cabriolet : et nous arrivons sur les six heures et demie à Auteuil.
Nous nous dirigeons du côté du bal. Il y a déjà beaucoup de monde, de jolies femmes , des élégantes de Paris, et quelques paysannes. J'ai dit à Dubois que Jenneville devait s'y trouver avec sa maîtresse, mais nous ne les avons pas encore aperçus.
Dubois veut déjà suivre cinq paysannes qui se donnent toutes le bras , et se promènent du côté de
LA FEMMK, T.li MARI ET L AMANT. 259
la mare. Je ne me soucie pas de suivre cette ribambelle de bonnets ronds, sous lesquels je ne vois rien de joli.
« Laisse donc aller ces paysannes , « lui dis-je ; « est-ce que tu veux faire la cour aux cinq ^ — Mon » cher, il y a du choix... Vois- tu, elles se retournent et » nous regardent en riant. — Parbleu , tu leur tires » la langue depuis une heure. — Je t'assure qu'il y a » quelque chose à faire avec ces villageoises... Nous » leur offrirons des ânes , et nous les prendrons en » croupe. — Je ne me soucie pas de me promener à » âne avec une de ces demoiselles en croupe. — Tu » ne connais pas le bonheur! Quand on a une petite » femme en croupe , on fait trotter sa bête un peu » vite, et alors votre particulière vous serre dans ses » bras comme si elle voulait vous étouffer. — Ça » peut être très-agréable, mais si tu veux absolument » suivre ces paysannes, je vais retourner du côté de » la danse, tu m'y retrouveras. »
J'allais quitter le bras de Dubois , lorsqu'une voix me dit : « Bonjour , monsieur Paul. »
Je me retourne, et je reconnais Ninie qui donne le bras à une jeune fille de son âge.
« C'est vous, INinie... — Oui, monsieur , je suis » venue à Auteuil avec ma tante et des dames de s^s >) amies; ma tante est assise là-bas, et nous nous » promenons un peu, nous deux, Louise... — C'est » très bien... — Vous ne dansez donc pas, monsieur » Paul ? — Non, vous savez que j'aime peu la danse. . . » Adieu, Ninie, amusez-vous bien... »
Je m'éloigne avec Dubois, parce que je ne jne sou-
2Â0 LA FKMME, LE MARI ET l'aMANT.
cie pas de faire société avec ces demoiselles dans uii endroit oii je puis rencontrer des connaissances de Paris. Ninie me regarde aller en me souriant, et Dubois qui ne perd pas de vue ses cinq paysannes , m'entraîne de leur côté en me disant: u C'est la » jeune amie de Charlotte?... — Oui, mais ce n'est » pas un mauvais sujet comme Charlotte. — Ah I... » parce qu'elle fait peut-être ses coups à la sourdine, » tandis que Charlotte développe tous ses moyens de
» séduction... Mais pressons le pas un peu voilà
» mes cinq bergères qui s'enfoncent dans le bois. — » Est-ce que tu veux absolument être leur berger ? » — Mon ami , il me faut du champêtre , j'en veux » tâter , je n'ai pas passé la barrière pour faire ma » cour à une femme de la rue Saint-Denis. . . Tiens. . . » tiens, les voilà qui nous regardent. . . bon ! les voilà » qui se lâchent... Elles sont venues dans le bois » pour quelque chose... elles vont jouer... aux quart tre coins... Délicieux; je vais être leur pot-de- » chambre... — Puisqu'elles sont cinq elles n'ont » pas besoin de toi. — C'est égal, nous ferons deux » coins de plus, viens donc. »
Dubois s'approche des paysannes et leur dit en souriant: « Voulez-vous, charmantes bergerettes, » nous permettre de nous mêler à vos jeux? «
Les bergerettes nous regardent d'un air moqueur, et ne répondent que par de gros rires. Enfin l'une d'elles nous dit : « Tiens, jouez si vous voulez, queu- » que ça nous fait à nous?
» — Elles acceptent ! . . . INous sommes des vôtres ! » s'écrie Dubois, « à quoi voulez-vous jouer? — Au
LA FEMME, LE MARI ET l'aMANT. î2>4f
» chat. — Bon ! je suis le chat ; courez , je vais vous » attraper »
Les paysannes se mettent en mouvement en poussant de grands cris ; Tune des bergerettes en voulant se garer du chat , a mis une fois sa main sur mon épaule , et m'a presque disloqué le bras; j'en ai bien assez, je ne me soucie pas de courir après ces dames, je laisse Dubois faire le chat tout à son aise, et je reviens du côlé du bal.
Il y a beaucoup de monde à la danse. J'aperçois bientôt Jenneville et madame de Rémonde; je reconnais près d'eux trois jeunes gens que j'ai vus chez la belle Herminie. Il serait ridicule de ne point aller leur parler , ce lieu n'étant pas assez grand pour qu'on ne s'y retrouve pas ; je m'approche de la société.
« Comment! tu es ici, » me dit Jenneville, « et » tu ne pouvais pas y venir , à ce que tu assurais »> hier .^
» — C'est-à-dire que monsieur ne pouvait pas y » venir avec nous, » ajoute madame de Rémonde d'un air ironique.
{( — Ce n'est pas cela , madame ; hier je croyais » en effet ne pas être libre ce soir; mais j'ai terminé » plus tôt que je ne pensais mes affaires à Paris ; )) alors je me suis décidé à venir. »
Herminie écoute à peine ce que je réponds , et regarde ailleurs d'un air dédaigneux , comme si ma vue l'obsédait. Cette femme-là m'en veut toujours ; ma foi , cela m'est fort indifférent. Pour lui épargner l'ennui de me voir, après avoir causé quelques mi-
^12 TA FEMME; LE MARI KT l/ AMANT.
hutes avec Jeiineville, qui est assis près d'elle, je m'éloigne sous prétexte d'aller faire un tour dans le bal.
Je n'ai pas fait trente pas que je me sens saisi par le bras. C'est Ninie... je vais la gronder .. mais elle est pâle ^ tremblante... son état me fait de la peine : « Qu'avez-vous donc? » lui dis-je, pendant qu'elle m'entraîne vers un endroit où il n'y a pas de monde.
La pauvre petite est si tremblante, qu'elle peut à peine parler. Enfin ^ elle me dit : « Il est là 1... — » Qui donc ? — Adolphe. . . — Adolphe ?. . . Eh bien, » est-ce que cela doit vous faire trembler?... mon- » trez-moi donc ce monsieur. — Mais vous le con- » naissez, puisque vous venez de lui parler... — Je » viens de lui parler? moi! — Sans doute ^ c'est ce » monsieur qui est assis à côté de cette dame qui a » un chapeau blanc et rose. . . — Quoi. . . ce serait! . . . » — Oui, il est avec la dame avec qui je l'ai déjà » rencontré plusieurs fois... Mon Dieu !.. . il a dit » que quand il me verrait il me traiterait comme » une Hlle... de ma sorte... je n'ose plus danser, à » présent... Ah ! monsieur Paul, s'il allait me faire » une scène , vous me défendriez , n'est-ce pas ? — » Tranquillisez-vous, Ninie, je vous réponds que » s'il vous voit il n'aura nullement l'air de vous con- )) naître et ne vous empêchera pas de danser. Mais >i il ne faut pas non plus que vous ayez l'air de faire »> attention à lui. — Oh ! je n'en ai pas envie! allez... » au contraire, car... Ah! mon Dieu! le voilà qui » vient à vous... est-ce qu'il m'a vue ?... »
LA FKM^IF: , LE MAlU HT L AMANT. 2À3
Ninie pousse un cri et se sauve. Je vois en effet Jenneville venir à moi; mais il ne semble pas faire attention à la jeune fille qui s'éloigne.
Jenneville est agité; il me prend le bras^ et mé (lit en m'attirant vers une autre partie du bois ; « Mon » ami^ vous ne savez pas qui je viens de rencontrer » ici... ma femme... — Votre femme?... — Oui^ » ma femme; oh ! parbleu^ je Fai fort bien reconnue, » quoiqu'elle ait un grand chapeau et semble vou- » loir se cacher... Je ne sais pas si c'est pour épier » mes actions qu'elle est venue à AuteuiL .. ou si elle » y cherche un tendre ami, c'est ce dont je ne m'in- » quiète guère; mais il faut que je vous la fasse » voir... si nous la retrouvons toutefois... elledon- » nait le bras à une de ses aniies, que je connais )) aussi... elles étaient de ce côté, sous ces arbres... »
Je me laisse conduire par Jenneville; je ne sais pourquoi mon cœur bat plus vite à l'idée de voir sa femme! Jenneville s'arrête bientôt en médisant : {(Tenez, les voilà... regardez là-bas.,, à ma gau- » che... ma femme est celle qui a le chapeau de » paille... Tenez... vous pouvez dans ce moment » voir très-bien sa figure. »
Je n'ai que trop bien vu , et je reste immobile de surprise, en reconnaissant Augustine dans la fenmiè de Jenneville.
'-^UVJJ^
'iktl '*L jiî'iiv