‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 13 sur 26 · TOUT S EXPLIQUE · texte numérisé non relu

TOUT S EXPLIQUE

Aupyiistine et son amie se sont éloignées ; je ne sais si elles nous ont vus, mais elles se sont tout à coup éclipsées sous les arbres qui entourent la danse.

Je suis toujours à la même place, les yeux fixés sur l'endroit où je viens de la voir, je ne puis bouger, je ne puis parler, je serre avec force le bras de Jenneville, il me semble que je suis près de tomber.

« Eh bien ! » me dit Jenneville , « comment la » trouvez-vous?... Hein?... — Qui cela? — Eli,par- » bleu! ma femme?... — Votre femme... — Sans » doute, puisque c'est elle que je viens de vous » montrer... Mais qu'avez-vous donc, mon cher De- )) ligny , vous semblez souffrant? — Oui... en effet, » il vient de me prendre un étourdissement... Je ne

LA TKMÎVIK j LE IVIAIU l/ï LAMA M'. 2A6

» me sens pas à iiioii aise... — Venez prendre » quelque chose... — Non... Cela commence à se » passer... Je vais me promener un peu... Loin de » la danse on est plus tranquille... Ne vous gênez » pas pour moi, Jenneville; madame de Rémonde » vous cherche sans doute... J'irai vous rejoindre » tout à l'heure... -^ Comme vous voudrez- moi , » je vais faire danser îïerminie. »

Jenneville me quitte, je suis bien aise d'être seul pour me livrer aux sentimens qui m'agitent. Augustine est la femme de Jenneville! En un moment tout s'exphque... tout s'ëclaircit... Je vois pourquoi eWa m'a reçu; pourquoi elle me questionnait sans cesse. Je vois qu'elle ne s'informait de ce que je faisais que pour en venir à savoir ce que faisait Jenneville; cette découverte me fait mal, elle oppresse mon cœur, elle vient de détruire toutes mes illusions!... Moi , qui me croyais aimé , je n'étais qu'un être indifférent dont elle se servait pour être instruite des actions de son époux... Et ces lettres de femmes qu'elle voulait voir... C'est cela... Madame de Rémonde... Ninie... Klle savait que cet Adolphe n'étai tau tre que sou mari Oui , tout est expliqué , et elle ne m'aime pas. . . Ah c'est affreux!

Je me promène avec agitation autour du bal , je coudoie, je pousse plusieurs personnes que je ne vois pas. Les Parisiens murmurent après moi, les paysans me disent des injures; mais je n'entends rien; je n'ai plus qu'une pensée : ellenem'aimepas, Toutmoi\ espoir s'est évanoui.

Dans ma colère, je la nomme perfide, ingrate!

246 LA FEMME, LE MAKI ET l'amANT.

En ai-je le droit ? Non j elle ne m'avait rien promis ; au contraire^ elle me défendait de lui parler d'amour. . . Mais me permettre de la voir tous les jours ^ me témoigner de l'amitié , et ne pas m'avouer qu'elle est l'épouse de Jenneville,.. Ah! voilà ce qui est mal, voilà ce que je ne lui pardonne pas.

C'est fini ; je ne veux plus la voir, je ne veux plus penser à elle. Après tout, je trouverai mille femmes aussi jolies... plus même. L'amour sans espoir s'éteint, dit-on, bien vite, le mien sera donc bientôt passé. Cependant je veux la voir e^core. Il faut qu'elle sache que je suis instruit de tout, que je n'ignore plus qu'elle se servait de moi comme d'un instrument nécessaire à ses projets j mais quand je lui aurai dit ce que j'ai sur le cœur , c'est alors que je ne la re verrai jamais. •• '

Tâchons delà rencontrer... rapprochons-nous du bal... de Jenneville ; sans doute elle l'observe , elle ne le perd pas de vue... surtout n'ayons pas l'air triste... Faisons l'aimable, le galant avec madame de Rémonde... Cela lui fera peut-être de la peine... Hélas, non! puisqu'elle voulait toujours que j'allasse chez elle ! . . .

Je rentre dans l'enceinte de la danse . Je m'approche de madame de Rémonde , je trouve moyen de m'asseoir tout près d'elle, puis je lui dis tout ce qui me passe parla tête.

Herminie me regarde d'un air surpris, se met à rire, puis me dit à demi-voix: « Qu'est-ce qui vous » prend donc, monsieur ? quoi ! vous m'aimez, vous » m'adorez ce soir ! Et c'est ce moment que vous

LA FEMME j LE MARI ET l'aMANT. 2^7

» choisissczpour le dire?... — Comment;, madame ;, » est-ce que je viens de vous dire que je vous adorais? » — Mais il me semble que oui, monsieur, et en » termes assez clairs... - — Ah I pardon, madame, » c'est que je ne savais pas... Cest-à-dire je n'aurais » pas dû... — Allons, c'est bien, taisez-vous, ce » n'est pas ici le moment de vous excuser... Je vous » attends demain matin... Nous verrons alors com- )) mentvous m'expliquerez votre conduite, etsi vous » êtes encore digne que l'on ait quelque... estime » pour vous. »

Je ne sais pas ce que je réponds, car depuis quelques instans, j'écoutais à peine; j'avais cru reconnaître Augustine dans l'ombre, sous le feuillage, et je la suivais des yeux. Mais madame de Rémonde se lève en me tenant la main et me dit : « Eh bien! » venez donc danser... Est-ce que vous avez oublié » aussi que vous venez de m'inviter? — Ah! c'est » vrai, madame. — En vérité, je ne sais pas ce que » vousavez ce soir ! Mais vousêtes bien singulier 1 . . . »

Madame de Réraonde m'entraîne , me voilà obligé de danser. Je suis en face d'une petite maîtresse et d'un fashionable, le reste du quadrille est composé de bons bourgeois. Je ne suis pas à ma danse , je regarde sans cesse à droite ou à gauche; mes yeux voudraient percer sous les arbres ou dans les groupes qui m'entourent; chaque chapeau de paille me donne des mouvemens nerveux , Herminie est obligée de me dire : « C'est à vous... Mais allez donc... Ce n'est •) pas cela, prenez donc garde. »

Jenneville, qui est venu nous regarder danser^ ri|

2àS la femme, le mari et l'amant.

aux éclats à chaque bévue que je fais, et s'écrie : « C'est la suite de son étourdissementî »

Ma danseuse prend fort bien la chose, parce qu'elle croit que c'est elle qui me cause toutes ces étourderies. Le fashionable et sa dame sont les seuls que je n'amuse pas. Je suis bien sûr qu'ils se promettent de me reconnaître pour ne plus danser devant moi.

Enfin la contre-danse finit ,* j'en suis enchanté, je reconduis Herminie, je la laisse près de Jenneville, et je vais chercher un peu de calme loin du bal. D'ailleurs Augustine n'y est plus, j'en suis bien si^n^j il est probable qu'elle se cache et se tient à l'écart sous le l«uillage.

Je fais quelques pas dans le bois... On me prend le bras... Tout mon corps a tressailli, j'ai cru que c'était elle... Non, c'est ISinie.

« Eh bien! Adolphe m'a-t-il vue? vous a-t-il » parlé de moi? — ISon, Ninie, il ne m'en a pas dit » un mot. — Ah ! tant mieux. Je vous assure qu'à » présent je n'ai plus envie de le rencontrer. . . Yous » venez de danser, monsieur Paul? — Oui. — Et avec >) la dame d'Adolphe... Est-ce que vous en êtes » amoureux aussi, vous, de cette dame^là? — Oh! » non^ je vous assure. — On l'aurait cru pourtant » à la manière dont vous avez ri et causé avec elle ! . . . » Ah ! ... je vais m'en aller , ma tante m'attend , nous » retournons à Paris... Je ne me suis guère amusée » ici!... Adieu, monsieur Paul... — Adieu, Ninie. w — Vous viendrez me voir, n^est-ce pas? — Oui , » j'irai. »

LA FEMMK , LE MAIU ET l/A!WAr^T. 2^î)

Ninie me quitte tristement. Je m'enfonce clans le bois, je marche au hasard... Je cherche toujours Augustine.

Tout à coup des cris se font entendre. Ce n'est pas du côté du bal. Je me dirige vers Tendroit d'où ils partent, et bientôt j'aperçois Dubois se débattant entre quatre paysans dont deux tiennent des bâtons levés sur lui.

Je vole près de Dubois qui, à ma vue, quitte le ton suppliant et prend un air furieux.

u Qu'est-ce donc, et pourquoi menacez- vous » monsieur?» dis-je aux paysans. i< — Parce qu'il s'a- » vise, lui, de vouloir turlupiner nos anioureuses. » — Ça n'est pas vrai. . . Je jouais au chai avec elles, » et voilà tout. — Ouais ! nous vous avons ben vu là- )» bas avec Madeleine que vous aviez jetée par terre. » — C'est en courant, le pied m'a manqué... D'aiî- » leurs Madeleine n'avait pas besoin de vous pour » se défendre... J'en ai la preuve sur les joues.. . — » Vous mériteriez d'en avoir ben d'autres. . . — » Qu'est-ce à dire?... Est-ce que je savais que c'é- » taient vos amoureuses, moi!... D'ailleurs vous » n'êtes que quatre, elles étaient cinq... — Tiens, » ce faraud de Paris, qui vient enjôler nos filles... » Et si nous te faisions danser sans violons, dis donc, » monsieur le chat ! — Messieurs , apprenez que je » ne me bats qu'au pistolet ou à l'épée... Je ne joue » pas du bâton, moi j mais venez chez moi à Paris, » demain matin... Je vous rendrai raison à tous les » quatre. — Oui^ je crois que tu ferais un beau » merle avec tes pistolets! ...»

250 LA FEJWME, LE MAKI ET J.'AiVîAJ>rT.

J^einmène Dubois loin des paysans; il leurcrie^ quand il est près du bal : « Je vous attends demain » matin tous les quatre... Et si vous avez du cœur^ » vous me le prouverez... Les lâches, ils s'étaient » mis quatre contre moi , heureusement que j'ai » tenu ferme. — Oui^ et que je suis arrivé. »

Quand nous sommes près des lumières je m'aperçois que Dubois a la figure tout égratignée.

« Il me paraît, » lui dis-je, « que ce n'est pas » toujours toi qui faisais le chat?— Ah !... ces petits )) coups d'ongles viennent de la grosse Madeleine... » Parce qu'en voulant l'attraper je me suis trouvé » avoir la main sous son jupon, au lieu de l'avoir » dessus; ces villageoises n'ont aucune habitude des » jeux innocens î . . . Quant à ces misérables paysans , » si jamais je les retrouve!... »

Dubois ne temine pas sa phrase; il vient de voir devant nous les cinq paysannes avec leurs quatre galans, aussitôt il me lâche le bras et disparaît sous les arbres.

Je ne m'occupe pas de Dubois , je parcours de nouveau toutes les avenues qui sont près de la danse. Elle n'est plus ici, j'en suis certain. Jenneville est parti avec sa société ; déjà la danse n'est plus aussi animée. Rien ne me retient à Auteuil. Alil... j'étais venu avec Dubois... Mais je ne le vois plus... Il est parti sans doute; partons aussi.

Je n'ai point retenu de voiture; mais je suis décidé à revenir à pied. Il me semble que l'exercice m'est nécessaire, qu'il me fera du bien, peut-être aussi la fatigue me procurera-t-elle quelques hei^-

LA FEMME, LE MARI KT l'amAiNT. 2Si

rcs de sommeil. Je ne trouve pas la route lon(]fue; j'ai trop de choses à penser.

Me voilà à Paris, sur les boulevarts. Si j'osais, j'irais chez elle ce soir. Mais non. . . Il est onze heures passées : cela serait trop inconvenant. . . Il faut attendre jusqu'à demain. D'où vient donc que je suis si impatient de la revoir, puisque je suis certain main-' tenant de n'en être pas aimé ?

Après une nuit dont j'ai compté toutes les heures , je vois enfin naître lé jour , qui ne m'apportera pas le bonheur, mais qui, j'espère, verra se terminer une liaison qui ne peut plus me causer que des peines.

Je me lève, je m'habille, je sors, je ne puis rester en place, je vais dans sa rue... sous ses fenêtres... Tout est encore fermé!... Ah, je ne croyais pas que je l'aimasse autant!.. . Si elle savait combien je l'aime, peut-être serait-elle sensible à mes tourmens. Non, l'amour est un sentiment égoïste. On aime parce que cela plaît; mais on n'aime jamais pour faire plaisir à quelqu^un.

Je retourne sur les boulevarts, j'entre dans un café, enfin j'atteins neuf heures, et je me décide à me présenter chez elle, quoiqu'il soit un peu matin.

Je demande à sa bonne si elle est levée ? « — Oui , » monsieur, madame est levée depuis long-temps. » — Demandez-lui si je puis la voir. »

La bonne me quitte et revient bientôt me dire que sa maîtresse m'attend dans sa chambre.

Je tâche de calmer mon agitation... mais je ne le puis... Elle vient à moi : « Vous voici de bonnt\

È6^ la Ft.Ynih:, le mari et l amant.

» heure^ inoiuieurDelIgny^ » nie dit-elle en me présentant un siége^ « venez-vous déjeuner avec moi? »

Je la regarde... ses yeux sont rouges^ gonflés; elle a pleuré... Je sens s'évanouir mon ressenliment.. . je demeure interdit et ne sais que répondre. Augustine me regarde à son tour et s'écrie :

« Qu'avez- vous donc?... êtes -vous malade?... » vous est-il arrivé quelque événement fâcheux... » vous avez quelque chose, je le vois bien. »

Je m'assieds près d'elle en balbutiant : « Vous » avez été hier à Auteuil, madame ?

» — Hier... oui... j'y ai été un moment avec Ju-r » liette... Qui donc vous a dit cela? — Je vous ai » vue.., — Moi, je ne vous ai pas aperçu... il est » vrai que j'y suis restée si peu de temps... Et avec » qui étiez-vous? — Avec Jenneville, et c'est lui qui » m'a fait vous apercevoir... — Lui!... »

Augustine rougit et se taît; nous gardons longtemps le silence, enfin elle me prend la main en me disant :

« Eh bien, maintenant, vous savez qui je suis ? — » Oui, madame, mais j'aurais préféré l'apprendre » par vous... — Ah! monsieur Deligny... ne m'en » veuillez pas... je vous en prie. Depuis long-temps » je voulais me confier à vous , mais je n'osais pas. » Mon mari a du me peindre sous des couleurs si dé- » favorables!... Maintenant que vous savez que je » suis cette femme avec laquelle son époux n'a pu » vivre, écoutez-moi, je vous en conjure... Ah !... » je serais si fâchée de perdre votre amitié... Ecou- » tez-moi, vous méjugerez ensuite. »

T-A TK^IMK, LE MARI KT l'aMANT. 2o3

Déjà toutes mes résolutions se sont évah'Oiiiés. .'. Je rejrardc Aumistine... je soupire ;, et j'attends en tremblant ce qu'elle va me dire, non pour jn{^er si elle fut coupable, njais pour savoir si elle nime toujours celui quil'a quittée : « Jennevillea dû vous dire, » monsieur Deligny, qu'il s'éfaitmariéà vingt-quatre » ans; j'en avais vingt lorsque je l'épousai. J'étais or- » pheline, je demeurais avec un oncle qui était mon » tuteur. J'avais vu quelquefois Jenneville dans le » monde. Mon oncle me laissait prendre peu de » plaisirs, et, dans la solitude, j'aimais à réfléchir , » à me créer un avenir suivant mes goûts. Je ne » voyais pas de plus grand bonheur que d'épouser » un homme de mon choix, de ne plus vivre que » pour hii , de ne plus avoir d'autres pensées, d'aui) très désirs que les siens. . . Ces rêves de ma jeunesse, » je crus qu'ils se réaliseraient lorsque Jenneville me » fit la cour. Jenneville me plut ; il me jura qu'il » m'aimei^ait toute la vie... Il était alors si tendre, » si aimable, si passionné !... Tous les momens qu'il » passait loin de moi étaient , disait-il , des siècles » de tourmens, il ne se trouvait bien qu'à mes côtés ; » moi , je partageais son amour, et l'avenir ne s'of- » frait à mes yeux que sous les plus riantes couleurs ! » enfin nous fûmes époux. Ma fortune était égale à » celle de Jenneville, et mon oncle crut ainsi assurer » ma félicité.

» Pendant les premiers six mois qui suivirent » notre hymen, Jenneville me montra la même ten- » dresse, le même empressement à être auprès de » moi. Au bout de ce temps, il commença à former

i2r)>4 LA FEMME, LE MAKI ET l'aMANT.

» (les parties de plaisir desquelles je n'étais pas... » Hélas!... j'ignorais qu'il fallait que cela fut ainsi, M et qu'un mari ne peut pas toujoift's né s'amuser » qu'auprès de sa femme. Je n'avais aucune connais- » sance du monde,et encore moins du cœur humain. » Je ne savais pas que , pour être toujours bien vue » de son mari, il faut lui laisser la liberté eiitière. » Ce n'était pas là l'idée que je m'étais formée du )) mariage ; mais j'avais fait un roman, et il s'agissait » alors de la réalité. J'eus le malheur de me plaindre » à mon mari, de trouver mauvais qu'il pût s^amuser » sans moi. . . ce fut mon premier tort ! ... je l'ai payé » bien cher !

» Mes reproches donnèrent de l'humeur à mon » époux, il ne fut plus aussi aimable avec moi. » Craignant que quelque autre femme ne me ravît » son cœur , je voulais le suivre partout , être sans » cesse à ses côtés... j'étais jalouse enfin!... C'était » encore un tort et un bien grand!... non pas » d'être jalouse, mais de ne point savoir le cacher.

» Jenne ville m'emmenait avec lui dans le monde , » mais ce n'était plus que contre son gré. Il préten- )) dait que j'étais coquette, que j'aimais trop les plai- » sirs... Ce n'était pas les plaisirs que je cherchais, » mais je voulais être avec lui , et il n'en goûtait plus » dans l'intérieur de son ménage.

» Bientôt ce furent des plaintes , des scènes , des » emportemens. Bien des fois , au moment d'aller » ensemble en soirée , lorsque ma toilette était ter- /) minée , Jenneville changeait de résolution et ne rt foulait plus sortir; ou bien , lorsqu'il était sorti

LA FEWMK, LE ViAKi ET l'aMANT. 255'

» (l^ava'nce^ en promettant de revenir me clier- » cher , il me laissait tout habillée^ passer ma soirée » à l'attendre j il me cachait les invitations que l'on » m'adressait^ il me faisait entendre au contraire que » ma présence était ridicule dans beaucoup de réu- » nions, enfin il faisait tout ce qu'il pouvait pour » me dégoûter d'aller avec lui. Pardon, monsieur » Deligny , ces détails vous paraîtront minutieux » peut-être , mais, pour une femme, ce sont tous ces » riens qui composent le bonheur ou le malheur de » sa vie !

)) Jenneville me déclara enfin qu'il voulait être son » maître et qu'il irait sans moi tant que cela lui con- » viendrait, parce que cela l'ennuyait beaucoup de » traîner sans cesse une femme avec lui. Ce furent » ses propres expressions j je pleurai , je me plai- » gnis... j'eus encore tort... d'ailleurs on a toujours » tort quand on n'est plus aimée.

» Un an s'était à peine écoulé depuis notre hymen, » et ce bonheur que je m'étais promis avait déjà fait )) place aux larmes, auxtourmens, aux regrets. Mon » oncle mourut ; Jenneville , sachant que je n'avais » plus personne à qui compter mes peines , n'eut » plus aucun égard pour moi. Bientôt il mit le com^ » ble à ma douleur, je sus qu'il m'était infidèle ;... )) qu'une autre recevait ses hommages... J'adressai » les plus vifs reproches à mon mari , cela ne fit que » l'aigrir davantage... Je ne savais pas qu'il estpei*- » mis à ces messieurs d'être inconstans, mais qu'il ne » nous est pas permis de nous en plaindre.

» J'avais retrouvé dans le monde Juliette, une dé

âi^G LA 1> EMVn: , LE MARl ET L AMANT.

>» mes amies- de pension ; elle était veuve, et venait » souvent me tenir compagnie ; mon mari le trouva )) mauvais; il prélendit qu'elle me donnait de mau- )) vais conseils. Pauvre Juliette! elle m'engageait » seulement à ne pas tant pleurer. Enfin, un parent » éloigné de mon oncle, un jeune homme de dix-huit » ans , arriva à Paris , où il avait cru trouver encore » mon oncle. Il vint me voir; il ne connaissait per- » sonne dans cette ville, et désirait se faire un appui » de mon mari ; mais Jenneville le reçut si froide- » ment que le pauvre garçon n'osa plus se présenter )) devant lui, et, pour venir me rendre visite, il avait » soin de s'informer si mon époux n'était plus à la » maison. J'ignorais cette circonstance... j'étais si » loin de me douter que Jenneville s'en ferait une » arme contre moi ! . . . qu'il pourrait me soupçonner » d'être coupable... moi, qui aurais voulu qu'il ne » me quittât pas un instant!... Il osa cependant me » faire entendre que les visites de mon parent avaient » un motif outrageant pour lui... Je fus indignée de » ce soupçon, je fis défendre à ce jeune homme de re- » venir, mais je ne cachai point à Jenneville toute la » peine que me causaient sa conduite, son abandon » et ses infidélités. Que vous dirai-je enfin ! J'étais )) devenue insupportable à mon époux -, il me le dé- » clara, m'annonça qu'il ne lui était plus possible de » vivre avec moi, et qu'il fallait nous séparer.

» Nous séparer!... après deux ans de mariage!... » et lorsque l'amour avait fornié nos nœuds !... Ah! » monsieur... vous ne pouvez concevoir tout le mal » que me fit cette proposition... J'aimais toujours

" Jenneville , et , malgré ses torts, je me flattais en- >) core qu'il reviendrait à moi. Mais la proposition » de nous séparer détruisait toutes mes espérances.. » elle brisait mon cœur... Je sentis combien j'aimai* »' l'ingrat. . . Je fondis en larmes. . . je fus sur le point » de tomber à ses pieds et de lui demander la grâce de » ne le point quitter, en lui jurant qu'il n'entendrait » plus une plainte sortir de ma bouche... Mais il » n'était plus là... il s'était éloigné aussitôt après ^) m'a voir fait connaître ses intentions.

» Lorsque je me vis seule, je donnai un libre cours » à mes sanglots , mais je pris la résolution de ne » plus m'opposer aux désirs de mon mari. Hélas! je ») payais bien cher cette résistance que j'avais quel- » quefois apportée à ses volontés. Puisque ma pré- » sence lui était insupportable, je me résignai à cette » séparation , et je lui écrivis que je me conforme- ») rais à ses désirs.

« Jenneville cessa dès ce moment de se présenter » devant moi. Un homme de loi fut chargé de divers » arrangemens relatifs à nos fortunes respectives... » Je redevins libre de faire toutes mes volontés : » mon mari me le fit signifier un jour, et j'appris en » même temps qu'il ne demeurait plus avec moi. Je )) quittai le logement que nous avions habité en- » semble ; il me rappelait des momens de bonheur » qui avaient trop peu duré!... Je pensai aussi que, » puisque M. Jenneville ne voulait plus que je fusse » sa femme, ce serait l'obliger de ne plus porter » son nom . Je repris celui de Luceval , qui est le » nom de mon père , et , me faisant passer pour

» veuve, je vins m'établir dans ce quartier y éloigné » de celui qu'habite mon époux. Je pris la ferme ré- » solution de ne plus aller dans le monde , de ne » plus voir personne que ma fidèle Juliette et la res- » pectable madame Dermont qui m'avait toujours » témoigné le plus tendre intérêt.

» Je m'étais aussi promis de ne plus m'occuper » d'un époux qui ne voulait être qu'un étranger » pour moi; mais je l'aimais toujours! et, malgré » tous mes raisonnemens, malgré les conseils de mes » deux fidèles amies, souvent, seule, enveloppée » d'un grand manteau, le tête couverte d'un vaste » chapeau et d'un voile épais , j'allais passer des heu- » res entières près de la maison de mon mari. Je l'a- » percevais entrer ou sortir... quelquefois je ne pou- » vais résister à ^'envie de le suivre... de savoir ce » qu'il faisaitl... Hélas! ce que j'apprenais ajoutait » encore à mes peines... mais nous ne pouvons pas » résister à cette curiosité du cœur qui nous laitsou- » vent désirer de savoir ce qui nous rendra plus » malheureux encore !..

» Je sus le nom de plusieurs maîtresses de Jenne- » ville; j'appris que, sous le nom d'Adolphe, il avait » mis dans sa chambre une jeune fille nommée Ninie , » enfin, j'appris sa nouvelle passion pour madame » de Rémonde. Je savais quels étaient les amis les » plus intimes de Jenneville; c'est ainsi que votre » nom me fut familier. Je ne vous connaissais pas , » mais on m'avait dit que vous étiez un des conipa- » gnons de plaisir de mon mari , et, d'après ce que » Ton m'avait conté de vous, je ne vous jugeais ni

LA FEMME ^ LE MARI ET LA MA NT. 2ùi)

» plus sage, ni pius raisonnable que lui... Pardon- » nez, je ne vous connaissais pas alors.

)» Peu à peu , cependant , grâce à ma bonne Ju- » liette j je cessai d'épier les démarches de mon mari. » Je devins raisonnable et je tâchai de me persuader » que Jenneville n'était pk\s rien pour moi. Ce fut » vers cette époque que je vous rencontrai au » spectacle. Votre nom prononcé près de moi , » m'apprit que j'étais auprès d'un ami de mon » époux, et je vous examinai avec plus d'attention.

» Je vous revis ensuite à l'Opéra; mais jugez de » ma surprise en vous voyant avec cette jeune filie » que j'avais aussi aperçue avec mon mari... Je fis » là-dessus mille conjectures... mais je ne soupçon- » nais pas la vérité. Enfin je vous retrouvai au spec- » tacle de Franconi... Je m'étais déjà aperçue que » vous désiriez me parler; je crus que vous saviez » fort bien que j'étais l'épouse de Jenneville et que » c'était lui qui, pour m'éprouver, vous avait engagé » à me faire la cour... Cette idée me piqua, je ré- » solus de vous faire voir que je n'étais pas votre » dupe... Vous devez vous rappeler ce que je vous )) dis en vous permettant de venir me voir... J'étais » persuadée que vous me compreniez et que vous » étiez envoyé par mon époux.

» Mais bientôt je m'aperçus que je m'étais irom- » pée , et que vous ne saviez pas qui j'étais.. . je m'a- » perçus aussi que vous n'étiez pas tel que je vous a vais >) jugé. On vous avait peint à mes yeux sous des cou- » leurs peu favorables, je vous croyais les mêmes )) principes qu'à Jenneville... En vous connaissant

2(]0 LA FEMMK, l.E 3iARI ET l'aMANT.

» mieux , j'ai su apprécier les qualités de votre cœur ; » alors sans doute j'aurais dû avoir pour vous une » entière confiance... j'aurais dû vous apprendre » que j'étais cette femme avec laquelle votre ami n'a- » vait pas pu vivre. Mais en vous cachant cette cir- » constance , je savais de vous mille choses, que vous )) ne m'auriez pas dites si vous aviez su mon vérita- )) ble nom : l'amour de Jenneville pour madame de » Rémonde, les folies qu'il fait pour elle, l'inconsé- » quence de sa conduite, vous m'auriez certaine- » ment caché tout cela si vous aviez su que j'étais sa » femme , car vous auriez craint de me faire de la » peine, et cette crainte vous aurait engagé à me » taire la vérité.

» Vous savez maintenant les motifs de mon si- » lence ; si j'ai été coupable en ne vous disant pas » plus tôt mon secret, pardonnez-moi, monsieur » Deligny , mais que cela ne me fasse pas perdre vo- )i tre amitié... Vous connaissez ma triste situation ») dans le monde. . . repoussée par celui que j'adorais, » ai-je eu tort en vous disant que je ne devais plus ») connaître l'amour ?. . . Mais faut-il aussi que cela me » prive d'un ami ? «

Elle se tait, je l'ai écoutée sans l'interrompre, et je reste muet encore. Que pourrais-je lui dire?... je sens bien qu'elle n'a aucun tort envers moi, car elle n'a jamais encouragé mon amour, mais je n'en suis pas moins malheureux.

Voyant que je garde le silence, Augustine me dit en souriant : « Vous êtes toujours fâché contre

» moi ?

LA FEMME, LE MAIU Kl L AMAUT. 261

» — Facile. .. non , maJaine , je ne 8iiis pas fâché, » niais je suis désolé, désespéré !... Avant desavoir » que vous étiez l'épouse de Jenneville , je conser- » vais l'espoir de ne pas vous être indifierent.. . Cette » permission que vous m'accordiez de vous voir pres- )) que tous les jours... la bonté avec laquelle vous » me receviez... rintérôt que vous preniez à savoir » ce que j'avais fait... à lire même les lettres que les » dames m'écrivaient , tout cela ne devait-il pas me » persuader que j'avais touché votre cœur?... dites, » madame , étais-je donc un fat de le supposer, d'a- » près votre conduite avec moi?

» — Non... non ;, sans doute ^ j'ai eu tort... bien » tort... je ne réfléchissais pas à ce que je faisais...

» — A présent, je vois bien que je me trompais » complètement... que ce n'est que Jenneville qui » vous occupait... Jenneville!... un homme qui vous » a trahie, abandonnée!... qui a pu dédaigner le )) trésor qu'il possédait... et vous aimez encore cet » homme-là I...

» — Il est mon époux.

» — Il ne l'est plus, puisqu'il a voulu se séparer de » vous. Par sa conduite, il vous a rendue en tière- » ment libre... que lui importe désormais qui vous )) aimerez?... en vous quittant ne vous a-t-il pas dé- » gagée de tous vos sermens ?

» — Oh ! non... non... je ne le pense pas !... — Et » moi, je vous assure qu'il s'inquiète fort peu de » tout ce que vous faites , qu'il ne voit , ne pense qu'à » sa madame de Piémonde; que cette femme-là fera )> de lui tout ce qu'elle voudra, parce que... Ah ! pa»

26â LA 1KM"\IE, LE MARI ET l'aMAINT.

» doii; madame, pardoiil je vousaffligeendijsantcela... >i mais je trouve maintenant Jeniieville inexcusable de » ne pas vous aimer, vous! ... Ne pas vous adorer. . . ah ! » c'estindignel... jenelui pardonnera i jamais sa con- » duite envers vous... désormais je ne veux plus le » voir... je ne veux plus lui parler...

» — Monsieur Deligny , je vous en prie, ne vous » brouillez pas avec Jennevilleà cause de moi... il était » votre ami... — Mon ami!... non, madame, il n'a «jamais été ce qu'on appelle un ami, c'était une » connaissance, et voilà tout... mais mon ami... je » vous jure qu'il ne le sera jamais... je ne puis être )) l'ami d'un homme qui a fait votre malheur... et » que malgré cela, vous adorez toujours... ce qui » n'a pas le sens commun...

« — Pouvez-vous me^faire un crime de désirer ra- » mener mon époux près de moi. Alors même que » je n'aurais plus pour lui le même amour, et que » mon cœur, ulcéré par ses mépris, aurait enfin » plus déraison, Jenneville n'est-ilpas mon mari?... » — Votre mari !... vous voyez bien qu'il ne veut » plus l'être, puisqu'il vous a quittée... Au reste , » madame, je sens que tout ce que je vous dirais se^ » rait inutile , l'amour ne se guéi it qu'avec un autre » amour... Je veux tâcher de faire usage de ce re- » mède... et comme ce n'est pas en continuant de » vous voir que je cesserais de vous aimer , ou que » je me livrerais à une passion nouvelle... alors — » je ne vous verrai plus... car vous conviendrez que » ce serait une folie à moi de ne pas cherclier à me ) guérir d'un sentiment sans espoir... n'est-il |)as

LA FKÎVIMK, LE MAI'.I I.T l'aMAINT. 265

» vrai, madame? — Je ne puis vous blâmer , mon- » sieur^ cependant. . cesser entièrement de me voir. . . » il me semble qu'en venant seulement plus rare- » ment... — Non , madame, non , oh ! en amour il » ne faut jamais prendre de demi-mesures ! . . . Il faut » que je ne vous voie plus du tout... ce ne sera pas » une grande privation pour vous... A la vérité, » vous aurez moins souvent des nouvelles de votre » mari 5 mais à Paris, il est facile, avec de l'argent, )) de connaître toutes les actions de quelqu'un!... » vous trouverez mille personnes obligeantes qui » vous rendront ce service .. »

Augustine ne me répond pas, sa tète est penchée sur sa poitrine... elle semble réfléchir... je ne puis voir ses yeux!... mais pourquoi désirer les voir encore, ces yeux qui portent le trouble dans mon cœur !

Depuis assez long-temps nous gardons tous deux le silence. Enfin je fais un effort sur moi-même, et, prenant brusquement mon chapeau , je m'écrie : « Adieu, madame! » Puis je sors précipitamment de chez elle.

Page 1