CHAPITRE XV
UNE SCkWE A LA RÂPÉE,
Je suis content du courage que j'ar montré, et me voilà bien décidé à ne plus retourner clicz madame. . . madame Luceval , car je ne puis m'habituer à l'appeler madame Jenneville.
Mais, pour me fortifier dans ma résolution, je sens que j'ai besoin de m'étotirdir, de me distraire. Je suis comme ces poltrons qui se grisent la veille d'un combat.
Je rentre chez moi. Je voudrais travailler, me créer quelque occupation. Mais non, je ne suis pa» assez calme pour travailler, il me faut du bruit, du mouvement. Je vais ressortir. Jolivet arrive.
« Dis donc , Paul, je n'ai pas laissé un parapluie » chez toi la dernière fois que je suis venu?... Ah! w tu te portes bien du reste? Un parapluie brun * passé... à canne? — Je suis enchanté de te voir.
LA FEMME, LE MARI ET L AMANT. â65
» Jolivet : que fais-tu aujourd'hui? — Moi? maii» » comme tu vois , je cours partout pour tâcher de » retrouver ce maudit parapluie... — Laisse là ton » parapluie, et réponds-moi. — C'est que tu ne sais » pas qu'il n'était pas à moi ; c'est un monsieur qui » me l'avait prêté, il y a trois ou quatre mois^ j'a- » vais toujours oublié delelui rendre... mais comme » il a plu ce matin, il est venu me le redemander. » C'est très-désagréable : il faudraque jelepaie... Il » était vieux, et il faudra que j'en donne un neuf... » — Jolivet, je suis décidé à m'amuser aujourd'hui, » ou à l'essayer du moins. Reste avec moi , je te » mène dîner, je te mène au spectacle, je te mène » oii tu voudras. — Bah! vraiment?... c'est assez » séduisant... Et tu ne me laisseras pas avec la carte » chez le traiteur "^ — En tous cas il me semble que » je t'ai remboursé. — Oh! c'est juste!... Je disais » ça pour rire. Ma foi , je me laisse séduire, je reste » avec toi... D'ailleurs je vois bien qu'il faut que je » fasse mon deuil du parapluie... Je tâcherai d'en >) trouver un de hasard. »
En ce moment, on sonne avec violence à ma porte : c'est Dubois; il ne pouvait arriver plus à propos.
« Ouf! je n'en puis plus, j'arrive d'Auteuil, » dit Dubois en se jetant dans un fauteuil. « — Comment ! » lu y as couché? — • Il a bien fallu, je t'attendais » toujours... Il était tard , plus de voitures... Reve- » nir seul... c'est une route si ennuyeuse!... Je me » suis dit : Au fait il y a des lits à Auteuil comme ail- » leurs... J'ai couché dans une auberge oii il y a » une servante qui n'est pas piquée des vers !.,.
'ÎGG LA FEMMK, LE MARI ET l'aMAîNT.
» — Mais ta as été piqué par quelque chose , toi? » dit Joliveten examinant la figure de Dubois. « — )) Ça?... oh! ce n'est rien... Ce sont les caresses de » la vertu!... Eh bien! mes en fans , vous semblez » disposés à sortir? Avez-vous des projets pour au- » jourd'hui ? — Tu vas venir avec nous, Dubois : je » veux me distraire, m'égayer... si cela est possible. » — Et c'est lui qui nous régale, » dit Jolivet.
« — Oh! c'est lui qui régale! c'est ça qui te
» l'ait venir, toi , cancre ! ... S'il fallait payer ta part » tu n'en serais pas!... — Ah! par exemple... c'est » faux ! — Quant à moi , j'avoue que pour le mo- » ment il me serait difficile de payer la mienne , je » suis à sec... Mais je me remonterai î... Nous allons » donc nous divertir, c'est le principal. — Dubois, » je n'ai pas laissé un parapluie chez toi ? — Va donc » te promener avec tes rifflards... Dis donc, Paul , » est-ce que tu as triomphé de ta belle? tu veux ce- » lébrer ta victoire?.. — Ne parlons pas de cela, » Dubois, je t'en prie... — Tu soupires? Pauvre » garçon! on s'est moqué de toi, j'en étais sûr. » Tu as agi en troubadour du treizième siècle , et » ce n'est plus ce genre-là qui plait maintenant. » Mais nous allons dîner ensemble , nous boirons » chacun nos deux bouteilles de Champagne, et je » te réponds qu'en sortant de table tu ne sauras plus » de quelle couleur sont les cheveux de ta maîtresse. » — J'espère l'oublier sans avoir besoin de cela.
» — Messieurs, » dit Jolivet, « si nous allions cher- » cher Jenneville, pour qu'il vienne avec nous ?...
» — Non, non... c'est inutile, » dis-jc aussitôt,
LA l'EMME., LE MARI ET l'aMANT. 2f)7
<( Jenneville ne pourrait pas sans doute quitter nia- » (lame de Rémonde...
» — E!i 1 d'ailleurs nous n'avons pas besoin de lui » pour nous amuser, » dit Dubois. « Jenneville n'a M pas notre rondeur, notre francbise... Mais ce Jc- » iivet est étonnant!... Du moment que ce n'est pas » lui qui paie, il inviterait toutes ses connaissances, » et il leur ferait croire que c'est un dîner qu'il leur » rend. Partons, le temps est beau... Prenons la » noble citadine et faisons-nous rnener à la c&m- » pagne... Qu'en dis-tu, Paul? — Tout ce que » vous voudrez, messieurs, ne ménagez pas ma » bourse... Il y a quelques jours je désirais amas- » ser, devenir riche... Mais aujourd'hui je ne tiens » plus à rien , il m'en restera toujours assez I — Eh » bien ! sois tranquille, tu es avec deux gaillards qui » feront ton affaire. »
Nous montons tous les trois en citadine, et Dubois dit au cocher : « Nous te garderons toute la «journée; mène-nous à la campagne. — Quelle » campagne, mon bourgeois? — Celle que tu vou- » drasî... nous n'y tenons pas : les gens d'esprit » s'amusent partout... pourvu qu'il y ait des arbres, )) de jolies filles et de la friture : c'est tout ce que » nous voulons. — Allons, fouette tes chevaux , » dit Jolivet, « et mène-nous argent comptant. »
La citadine roule , Dubois et Jolivet font ce qu'ils peuvent pour m'égayer. Ils disent toutes les folies (jui leur passent par la tête : Jolivet est presque aimable lorsqu'on lui paie à dîner. Je fais mon possible pour partager leur gaîto, mais mon rire est
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forcé, j'ai au fond du cœur comme un poids qui m'oppresse, et en riant même je le sens toujours.
Dubois a baisséjles stores de la voiture, il veut que nous ayons le plaisir delà surprise, et que nous nous abandonnions à la sagacité du cocher ; enfin la citadine s'arrête, nous descendons, et Dubois rit aux éclats. Nous sommes à la Râpée.
Peu m'importe à moi où nous dînerons; mais Jolivet fait la grimace en disant: « Jolie campagne !. .. » 011 l'on ne voit que des pièces de vinî — Est-ce » que vous n'êtes pas coutens, mes maîtres? » dit le cocher. « Dame! vous m'avez demandé de la ver- » dure, et de la friture. .. J'vous ai menés aux Gros- » Arbres^ OW.S quon mangede fameuses matelotes. — » C'est très-bien, mon garçon, » dit Dubois, « autant » la Râpée qu'auti e chose I ... Et nous avons les bords )) de l'eau pour promenade , ce qui doit donner de » l'appétit. Toi, cocher, attends-nous dans les en- » virons , nous te garderons jusqu'à ce soir, tu nous » ramèneras à Paris. Allons, messieurs, il est trop » tôt pour dîner, côtoyons la Seine en folâtrant, et » tâchons de rencontrer des sirènes. »
Nous nous mettons en marche , mais Jolivet a de l'humeur de ce que Dubois a laissé le cocher nous mènera Bercy. Il prétend que nous y dînerons mal, que nous n'aurons que du fromage pour dessert j il boude et marche loin de nous.
« A-t-on idée d'un garçon comme ce Jolivet?» me dit Dubois en me prenant le bras. « Il voudrait faire » un dîner h vingt francs par tête parccque tu paies, » il est de mauvaise humeur parce qu'il n'aura pa.<i
» (le charlotlc russe à son dessert.. . AIi ! que je vou- » (Irais donc lui jouer quelque tour, pour nous mo- »> quer de sa lésinerieî »
Nous continuons pendant quelque temps de suivre les bords de la Seine, quoique Jolivet s'écrie à chaque instant: « Messieurs, il est l'heure d'aller » dîner ! » Enfin nous revenons du côté de la Râpée. En nous approchant de la barrière, nous apercevons trois femmes un peu loin devant nous. Une d'elles est en chapeau, les deux autres en bonnets.
«Je vais reconnaître les objets, » dit Dubois. Aussitôt il nous quitte ; il a bientôt atteint les trois personnes qui nous devançaient. Nous le voyons avec surprise les saluer et leur parler.
« Ce Dubois connaît toutes les femmes, » dit Jolivet : « jusqu'à la Râpée, où il trouve des connai^;-
» sances!... »
Dubois revient bientôt vers nous d'un air indifférent.
« Eh bien? qu'esî-ce que c'est? » dit Jolivet. « — Oh ! il n'y a rien à faire ! . . . Userait inutile deper- » dre notre temps par-là... — Tu connais ces dames » cependant? — C'est justement pour cela que je » vous dis qu'il n'y a rien à faire. Celle qui a le cha- » peau est la veuve d'un demi-gros de la rue de la » Verrerie... C'est une femme qui, avec cette tour- ») nure simple que vous voyez, a environ cinquante » mille livres de rente ! — Peste ! . . . c'est joli ça ! — » A l'entendre on ne s'en douterait pas... elle est ) toute ronde. . . sans prétention. . . Elle ne se rema- » rie pas parce qu'elle se trouve fort heureuse. Je
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» ne la crois pas insensible cependant. — Et tu n'as » pas cherché à te faufiler par-là , toi, Dubois? elle » est donc laide? — Non , elle est très-bien au con- » traire , beaucoup de jeu dans la physionomie. Il » y a des {^ens qui prétendent qu'elle louche , mais » quand elle a les yeux baissés ça ne se voit pas. J'ai » voulu lui faire la cour... je n'ai pas réussi... Oh ! )) si je lui avais plu, elle me l'aurait sur-le-champ » laissé voir. . . Elle est très sans façon. . , Du reste , » ça m'aurait été assez bien... C'est une femme qui » est d'une générosité!... Elle n'a rien à ellcj quand » on lui plaît^ elle vous assomme de cadeaux... Je >j connais un jeune homme à qui elle a envoyé dix- » sept bourses et quarante-deux cravates. Elle se » promène par ici avec deux de ses petites cousines; » je suis sûr qu'elle vient les régaler d'une matelote.»
Jolivet écoutait Dubois avec beaucoup d'attention, et, tout en l'écoutant, ilneperdait pas de vue les trois femmes. Bientôt nous les vîmes entrer chez un marchand de vin traiteur.
Jolivet s'arrête devant l'endroit oii sont entrées les trois promeneuses et dit: « Entrons là, je crois » que l'on doit y diner très-bien — Là?... et pour- » quoi n'allons-nous pas au Gros-Arbre? » dit Dubois, « c'est le premier traiteur de l'endroit. — Eh! » mon Dieu ^ messieurs , à la Râpée on est bien » partout!... Les matelotes, tout le monde sait les » faire ici!... Et puis je crois que c'est horriblement » cher au Gros-Arbre. — Tiens, tu prends les inté- » rets de Deligny, à présent? — Pourquoi pas?... » Quand on j)eut être aussi bien, à (|uoi bon tant
LA FEMME, LE MAKI ET l'aMANT. 271
)) dépenser?.. Messieurs^ j'entre le premier, je vais » donner un coup d'oeil à la cuisine.
» Est-ce que nous dînerons là ? )) dis-je à Dubois, « cela me lait l'effet d'une gargotte.., — Mon cher » ami , quand nous devrions n'y dîner qu'avec des » arêtes et des mies de pain , il faut y entrer... Mon » avare mord à l'hameçon , j'en étais sûr ! — Qu'est- » ce donc? — Cette femme en chapeau que je lui ai » dit avoir cinquante mille livres de rentes et veuve » d'un épicier en gros, sais-tu qui c'est? — Non. — » Tu n'as pas reconnu sa tournure?... c'est Char- » lotte. — Charlotte!... — Elle-même, avec deux » demoiselles quifont des queues déboutons. Char- » lotte demeure maintenant dans le faubourg Saint- » Antoine , et tous les lundis ces demoiselles vien- » nent se promener hors barrière et entrent chez un » marchand de vin oli elles font leur provision pour y> la semaine, provision qu'elles passent dans des » vessies attachées sous leur jupon , ce qui fait que » rentrée ne leur coûte qu'un tour de hanche. — » Comment diable sais-tu tout cela? — Charlotte » me l'a conté elle-même, il y a huit jours. — Je te » croyais brouillé avec elle. — Mon ami , une femme » ne peut jamais rester brouillée avec moi î Je lui ai » envoyé deux livres de sucre tombé. En voyant » ces demoiselles, il m'est venu sur-le-champ l'idée » de nous amuser aux dépens de Jolivet. Charlotte » ne le connaît pas, et en l'abordant tout à l'heure, » je lui ai dit que nous nous promenions avec unjo- » bard qui a soixante francs à manger par jour... » Les grisettcs aiment beaucoup ces jobards-là. Char-
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» lotte ne demande qu'à faire sa connaissance ; elles » sont entrées ici faire leur provision hebdomadaire; » maintenant laisse-moi agir, et ne dis rien. »
Je suis Dubois. Nous pénétrons dans la guinguette; cela y sent l'ognon à faire pleurer. Jolivet est dans la cuisine. Tout en ayant Tair de regarder dans les casseroles, il porte fréquemment ses regards dans le jardin qui est derrière la maison , parce qu'il a vu nos trois grisettes entrer dans un des cabinets particuliers qui sont au fond de ce jardin.
Un gros homme , en bonnet de coton, et dont le visage est cramoisi, met toutes ses casseroles sous le nez de Jolivet , tandis que deux servantes , qui prennent du tabac comme des Suisses, arrangent avec leurs mains des morceaux de fricandeau qu'elles courent ensuite porter en léchant leurs doigts.
« Diable! » dis-je tout bas à Dubois, «j'aimerais » autant ne pas dîner ici. — Laisse donc , pour une » foisl... Tu veux te distraire; il faut bien voir du » nouveau... — J'aurais préféré ne pas voir les ser- » vantes tatouer les plats avec leurs mains. — Mon » ami, ça ne se fait pas autrement chez les premiers » traiteurs de Paris ; la seule différence, c'est qu'on » se garde bien de laisser pénétrer le public dans la » cuisine, et on a raison. Eh bien ! Jolivet, penses- ♦) tu que nous trouverons de quoi diner ici ?
» — Très-bien, messieurs, très-bien... Voilà mon- » sieur le chef qui va nous soigner cela. — Allons , » monsieur le chef, une superbe matelote et de la ») Iriture... C'est tout ce qu'il nous faut, n'est-ce
» pas, Paul?... — Oui... mais surtout pas de fri- >) candeau.
» — Si ces messieurs veulent monter au premier » dans le grand salon, on va y mettre leur couvert.
» — Nous ne voulons pas dîner dans un salon, » dit Jolivet; « vous avez des cabinets dans le jardin.' — » Oui, messieurs... des cabinets bien agréables, bien » gais... — Messieurs, nous y serons mieux, nous y » aurons de Tair. Dis donc, Dubois, ces dames sont » dans un cabinet là-bas. .. — Eh ! qu'est-ce que cela » nous fait, ces dames... puisque je te dis qu'il n'y /' a rien à faire ! . . . »
Nous entrons dans le jardin , qui ressemble beaucoup à une cour. Une servante nous ouvre un des cabinets agréables dans lesquels il n'y a que les quatre murs, une table sans nappe et deux bancs de bois, et où la vue ne peut se porter que sur des lieux à l'anglaise.
« Ils sont champêtres, les cabinets! » dit Dubois, « il n'y a pas de luxe ; mais si la matelote est bonne, » c'est l'essentiel. — C'est ça, » dit Jolivet, « à la ») guerre comme à la guerre!... Ahl Dubois... ces » dames ouvrent leur cabinet. »
En effet, Charlotte venait de se montrer sur le seuil de la porte. Jolivet lui fait un salut profond , auquel elle répond par un sourire très-encourageant. Bientôt nous voyons entrer dans leur cabinet une des servantes avec un énorme broc de vin. Alors Dubois me regarde en se pinçant les lèvres.
« Que diable ces dames vont-elles faire de ce broc » de vin, qui tient au moins dix litres? » s'écrie Joli-
vet qui a vu la servante sortir du cabinet les mains vicies.
(( Ali ! c'est pour leurs cors , » dit Dubois. « — » Pour leurs cors? — Sans doute , tu ne connais pas ». ce remède-là pour les cors aux pieds? — Quel re- » mède? — Et parbleu ! de les faire baigner dans du » vin de vigneron... C'est probablement pour cela » que ces dames sont entrées ici... D'abord je sais » que la veuve a des cors... je Tai vue très-souvent » boiter. »
Jolivet a toujours les yeux fixés sur le cabinet de ces dames , mais la porte en reste fermée , et personne ne se montre. On nous apporte notre dîner, et nous nous mettons à table. Les souvenirs de la cuisine me poursuivent encore; mais Dubois met le feu à la matelote qui flambe comme un bol de punch. Je songe que le feu purifie tout, et nous attaquons la matelote à la marinière, dont la sauce emporte la bouche, mais qui doit nécessairement rappeler son buveur.
« C'est singulier, » dit Jolivet tout en dînant, «je » ne vois rien porter chez ces dames... excepté le » broc de vin. — Bath! » dit Dubois, « j'ai vu por- » ter^ moi, une énorme carpe et une superbe vo- » laille. — Dans quel moment donc ? — Pendant » que tu cherchais tes arêtes. Mais le temps se cou- » vre , messieurs; vous voyez que nous avons bien » fait de garder la citadine^ car par ici il est fort dif- » ficilede trouver des voitures. »
rSous en sommes à la friture , et la pluie tombe avec violence j lorsque la porte du cabinet de ces
» sa fortune à ses pieds... C'est pour moi qu'elle Ta » refusé , je n'en puis douter ?. . . Quand une femme » nous donne tant de preuves d'amour ^ convenez, » Deligny, qu'elle mérite bien qu'on fasse aussi quel- X) ques sacrifices pour l'en récompenser. Dans ce mo- » ment elle a besoin de cent mille francs pour payer » les frais de ce maudit procès et les dommages à » sa pai tie adverse. Mais j'ai une terre qui vaut cette » somme , et certainement je ne laisserai pas Hermi- » nie dans l'embarras. — Vous vendriez votre terre » pour madame de Rémonde? — Sans doute... Cela » me réduira aussi à peu de chose , j'en conviens... » Mais Herminie n'est gênée que momentanément : » je suis bien certain qu'elle me rendra la somme » que je veux lui avancer... — Jenneville... prenez » garde... — Que voulez-vous dire? — Madame de )» Rémonde n'est que votre maîtresse... Songez » que les femmes sont capricieuses; ce ne sont pas » celles pour qui on fait beaucoup qui nous aiment » le plus. — Herminie m'a donné assez de preuves » de son amour , je ne crains pas qu'elle change. »
tFai sur le bord des lèvres certaine confidence à lui faire.. Mais non, je ne le dois pas. Je ne puis me résoudre à perdre Herminie dans son esprit. . . Il ne me croirait pas; d'ailleurs elle peut avoir eu un caprice pour moi et aimer toujours Jenneville... Cela s'est vu; surtout chez les femmes du genre d'Herminie.
Nous gardons quelque temps le silence. Cependant je sais que je lui rendrais un grand service en le détachant de cette maitresse-là . . . Mais comment y réussir?... Si je parvenais à le réconcilier avec sa
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l'eiiime... Augiistine serait heureuse, et j'en serais la cause... Je sens que cette idée peut me donner le courage de tenter cette entreprise... Etre cause de son bonheur, ce serait m'assurer sa reconnaissance... Alors je ne lui serai plus indifférent!...
Je me rapproche de Jenneville, qui sans doute réfléchit à la perte de ses quatre-vingt mille francs. Je ne sais comment en venir à mon but... Je crois que le plus court est de l'aborder franchement :
« Jenneville... est-ce que vous ne pensez pas quel- » quefois que vous êtes marié ? »
Jenneville me regarde avec surprise et me répond :
« C'est la chose à laquelle je songe le moins! . . . — » Vous avez donc tout- à-fait oublié, .votre femme? » — Oh! tout-à-faitî... Mais pourquoi, diable! me . » demandez-vous cela ? — C'est que je croyais qu'il » était impossible de ne pas penser quelquefois à » celle à qui l'on est enchaîné pour la vie. — En- » chaîné! c'est bien ce qui me fâche î... mais vous » voyez que cela ne nous empêche pas de vivre cha- ») cun comme si nous ne l'étions pas... — Oui , vous; » mais peut-être que votre femme... — Elle fait ce » qu'elle veut ^ cela m'est fort égal! — Vous n'avez » donc pas quelquefois envie de vous remettre avec
» elle? — Me remettre avec elle! Dieu m'en
» garde!... je me souviens du mariage!... comme » c'est amasant I... — Cependant quand vous avez » épousé. . . votre femme, vous en étiez amoureux ?. . . » — Je crois que oui. .. mais cela n'a pas duré long- )) temps... — Si cela avait duré, n'auriez-vous pas
» été aussi heureux, et plus même que vous ne Têtes » maintenant!... Tenez, Jenneville , on se lasse tôt » ou tard d'aimer toutes les belles... on sent qu^il » est plus doux, plus naturel de n'en aimer qu'une. . . )) Vous éprouvez déjà cela , puisque vous êtes con- » stant avec madame de Rémonde. . . mais il me sem- » ble qu'il vaudrait mieux être constant à sa femme » qu'à sa maîtresse; je suis persuadé qu'on s'en » trouverait plus heureux.
» — Mon cher Deligny^ vous parlez bien comme » quelqu'un qui n'a jamais été marié î . . . Si vous sa- » viez comme ces dames deviennent exigeantes, fati- )) gantes, assommantes, du moment que nous sommes » liés à elles! D'abord, leur premier désir est d'être » maîtresses absolues et par conséquent de nous ren- » dre leurs esclaves. Quand nous montrons de la » fermeté, quand nous ne voulons pas nous laisser » mener comme des M. Fépin^ alors nous sommes » des tyrans! desmonstres!... Oh, parbleu! si j'avais » voulu faire tontes les volontés de ma femme , de- )) puis le matin jusqu'au soir, nous aurions vécu très- » bien ensemble; elle m'aurajt peut-être adoré !.,,
» — Est-ce que vous pensez qu'elle ne vous aimait » pas?
» — Ma foi, mon cher ami, je ne crois jamais «qu'on m'aime quand on me rend malheureux... » Je ne connais rien de plus détestable que ces femmes » qui vous font enrager en vous disant qu'elles vous » adorent... Eh, morbleu! haïssez-moi, et laissez- » moi tranquille.
» — Vous mettez tous les torts du coté de votre
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» épouse, mais n en avez -vous jamais eu envers » elle?...
» — Des torts. . . envers ma femme ?. . . Ha çà , De- » ligny, qu'est-ce qui vous prend aujourd'hui?... » vous plaidez la cause de ma femme avec une cha- )) leur!... vous qui ne m'en parliez jamais... Est-ce )) que vous en êtes amoureux depuis que je vous l'ai » fait voir à Auteuil ?»
Quoique Jenneville dise ces mots en riant, je ne puis m'empêcher de rougir et d'être embarrassé; mais il ne s'en aperçoit pas et reprend : « Auriez- » vous revu Augustine depuis? vous aurait-elle pris » pour son avocat ?
» — Je me suis en effet trouvé. . . une fc»is. . . en so- » ciété.., avec madame votre épouse... et je vous » avoue qu'elle m'a paru si différente du portrait » que vous m'en aviez fait... — Ah! parbleu!... en » société ces dames sont charmantes!... c'est dans » leur intérieur qu'il faut les voir. . . Mais c'est assez. .. » c'est beaucoup trop parler de ma femme... c'est » d'avoir de l'argent que je dois m'occuper mainte- )) nant... Misérable Blagnard!... un homme en qui » j'avais une confiance! . . C'est qu'il avait des manières » si élégantes! ... et toujours mis à la dernière mode! . . . » allons. . . il faut que je vende ma terre. . . »
Jenneville se lève, il va me quitter ; je l'arrête, je lui prends la main ^ je veux faire un dernier effort :
« Jenneville , avant d'en venir à cette extrémité, » réfléchissez encore. — A quoi voulez- vous que je » réfléchisse? Il me faut de l'argent, il m'en faut ab-
LA FEMME, LE MARI ET L AMANT. o05
» je suis toujours la même. Mais parlez -moi donc » de ce qui vous intéresse... Vous avez été victime » d'un fripon? — Oui, madame... C'est une chose » bien commune aujourd'hui!... J'aurais du pour- » tant me méfier de celui-là : il avait tout ce qui ca- » ractérise un intrigant, de l'impudence, du babil; » tranchant dans *la conversation y affecté dans ses » manières!... enfin tout ce qui annonce un homme » qui cherche à faire des dupes!... — Et vous avez )) été la sienne? — Que voulez- vous!... cela ennuie » d'être toujours sur ses gardes... On finit par s'a- » bandonner au hasard... Je voulais réparer les fo- » lies que j'avais faites... je voulais m'enrichir très--
» vite — Il vous a emporté beaucoup? — Trente
» mille francs. — Et vous n'espérez pas retrouver cet » homme? — Le retrouver, c'est possible j mais en » tirer quelque chose , jamais ! . . . Les banqueroutiers » arrangent si bien leurs affaires que ce sont plutôt » leurs créanciers qui leur redevraient quelque chose. » — E t cette perte, ne vous géne-t-elle point? Pardon- » nez-moi cette question... une amie a le droit de » vous la faire... Je sais que vous ne voudriez pas » avoir recours à votre père...
)) — Oh! non, et j'espère au contraire lui cacher » cet événement. Mais, grâce au ciel, je ne suis pas » ruiné entièrement; il me reste... de quoi vivre... w et maintenant que je n'ai plus d'ambition... que je » ne puis plus espérer de changement dans mon » sort... avec dix-huit cents francs de rente j'ai tout » autant qu'il m'en faut. Je n'en suis pas moins sen- » sible à l'intérêt que vous me témoignez... Je dois
» même me féliciter de la perte que j'ai éprouvée , » puisqu'elle m'a valu cette lettre que j'ai reçue de » vous... Sans cet événement... sans doute vous ne » m'auriez jamais donné de vos nouvelles.
» — Mais vous ne vouliez plus me voir... Devais- » je vous y forcer ? — Oui , c'est vrai. . . je ne voulais
» plus vous voir! ou plutôt j'avais dit cela dans
» un moment de dépft . . J'ai bien senti depuis que » j'avais tort... Désormais je ne me priverai plus du » plaisir d'être avec vous... si vous voulez bien re- )) cevoir mes visites comme autrefois... — Sans )) doute... je n'ai aucune raison pour les refuser. » Augustine m'a répondu cela d'une façon singulière. Il y a quelque chose de contraint dans ses manières, dans sa voix. Il me semble qu'elle n'a plus avec moi cet abandon, cette franchise d'autrefois. Je voudrais pouvoir lire dans ses traits... Mais nous sommes dans l'ombre ; je ne puis pas bien voir l'expression de ses yeux.
Nous gardons quelque temps le silence. . . J'ai pourtant mille choses à lui dire... mais je cherche... On dirait qu'elle cherche aussi ; elle ne doit pas cependant éprouver le même embarras que moi.
(( Comment donc avez-vous su que j'étais dans la » banqueroute de ce Blagnard? — J'ai d'abord ap- » pris par Juliette que M. Jenneville se trouvait pour » beaucoup dans cette affaire... Juliette a un parent » qui perd aussi quelque chose avec ce fripon... Elle » m'a dit que vous vous trouviez au nombre des » créanciers, mais pour une somme moindre que » M. Jenneville. — Oui... votre mari perd quatre-
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» vingt mille francs... — Si du moins cela le rendait » plus raisonnable I — Je crains qu'il n'en soit pas )) ainsi... Cette madame de Rémonde lui fera faire » quelque folie... Une intrigante! qui^ sous le mas- » que du désintéressement, cherche peut- être à le
» ruiner! — Que voulez -vous? puisque cela lui
)) plaît!... Il est le maître de disposer de son bien à » sa fantaisie. — S'il avait voulu écouter mes con- » seils!... — Vous l'avez donc vu depuis peu ? — C'est » lui qui est venu m'apprendre la fuite de Blagnard. . .
» Il était furieux d'autant plus qu'il lui fallait à
» tout prix de l'argent... et cela parce que madame » de Rémonde a perdu un procès... Mais... pardon, » je ne devrais pas vous dire cela peut-être. . . Cepen- » dant, comme vous aimez à savoir ce que fait votre )) mari... — Oh! ce que vous me dites là ne me sur- » prend pas; depuis long-temps je l'avais prévu 1... /) J'ai jugé cette dame de Rémonde; les femmes se » trompent rarement dans les jugemens qu'elles por- » tent sur leur sexe. Cette Herminie ruinera M. Jen- )) neville , ou à peu près. — Vous dites cela avec une » tranquillité!... — Puisqu'on ne saurait l'empêcher, » il faut bien se soumettre. — Encore si cette femme- » là l'aimait ! . . . Je conçois que l'on fasse des sacri- » fices pour une personne dont l'amour nous est » prouv é. . .- — Pourquoi pensez-vous qu'elle ne l'aime » pas? — Parce que j'en suis sûr... — Vous en êtes » sûr?... Ah ! cette dame vous l'a dit? — Elle ne me » l'a pas dit... mais j'ai vu qu'il serait facile de la » rend re infidèle à Jenne ville. . . — -Ah I je comprends. . . » vous avez fait sa conquête... — Une telle conquête
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» n'a rien de bien flatteur ; ces grandes coquettes ont » toujours des caprices pour les hommes qui leur » montrent le moins de galanterie... elles veulent » les forcer à reconnaître l'empire de leurs charmes. . . » — Et madame de Rémonde vous a i'orcé à recoii- » naître le sien. — Non... je ne serais jamais amou- » reux de cette femme-là... Pourtant^ en voyant l'a- » veuglement de Jenneville, je me disais que le » meilleur moyen de lui faire connaître sa folie serait » peut-être de... de lui enlever sa maîtresse.
» — Eh I mon Dieu y monsieur. .. il y en a mille qui » se chargeront de ce soin sans que cela fasse ouvrir » les yeux à M. Jenneville. Cette femme-là doit sa- )> voir bien tromper^ c'est son métier!.. Quand il » seraruiné,elle ne le trompera plus; maisje ne pense >) pas qu'il soit nécessaire de vous sacrifier pour obli- » ger votre ami; non que je veuille cependant vous » détourner d'une conquête qui peut avoir quelques » attraits pour vous!...
» — Elle n'en a aucun , je vous le jure ^ et si je » vous ai fait cette confidence , c'est parce que je suis » désolé de voir votre mari entiché de cette femme- » làî... — Laissons là madame de Rémonde... je m'en » suis trop occupée. . . Est-il vrai que vous ayez quitté » votre logement du faubourg Poissonnière ? — Oui^, » madame. — Je Tai su encore par Juliette... elle est si » bonne!... Il y a deux jours que je vous ai écrit ^ et^, » ne vous voyant pas. . . je craignais que ma lettre ne » vous fut pas parvenue... Juliette passant ce matin î) près de chez vous , je l'avais priée de s'informer » de ce que vous étiez devenu. . . — Je n'ai reçu votre
>^ lettre que ce soir... vous voyez que je n'ai pas été » long- temps à y répondre... — Et... où donc de- » meurez-vous à présent? — Ici à côté... rue Char- )) Jot... je suis votre voisin... — Ali! c'est très-bien » d'être venu au Marais... c'est un commencement » de réforme. — Ce n'est pas pour cela seulement
» que j'y suis venu! Je croyais vous rencontrer
» quelquefois à la promenade dans les environs
» mais il paraît que vous êtes bien sédentaire
» Comme je sais que vous avez une campagne à Lu- » cienne, je vous y croyais. — En effet... je devrais
» y être... la saison est charmante Je ne sais ce
» qui m'a retenue ; depuis que vous n'êtes venu , et » il y a près d'un mois... je ne suis presque pas sor- » tie de chez moi; et vous, vous êtes-vous beaucoup » amusé?
» — Amusé ! oh non. .. mais j'ai couru de côté et » d'autre... Dubois étaitpresquetoujours avec moi... » C'est un fort bon garçon. Depuis la banqueroute » que j'ai essuyée, il m'a donné mille preuves de » son attachement. — C'est fortbien... cela faitexcu- » ser ses défauts , car je crois qu'il est un peu... » dérangé... qu'il court après toutes les femmes... » — Oui... il dit qu'il faut les aimer toutes, pour n'en » pas trop aimer une seule... Il pourrait bien avoir » raison... — Ah!... vous pensez comme cela main- > tenant!... La société de M. Dubois vous a fait voir » les choses autrement qu'autrefois! — Si cela était, » il me semble que ce serait fort heureux pour moi. »
Elle ne répond rien ; elle se lève , se met à la fenêtre... J'en fais autant, et pendant quelques mi-
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nules nous regardons la lune. Mais ce n'est pas la lune qui m'occupe, je réfléchis aux changemens que je remarque dans les manières d'Augustine; je ne la trouve plus aussi gaie, aussi enjouée avec moi dans sa conversation. Qu'a-t-elledonc?... quesepasse-t-il dans son cœur?. .. Par une bizarrerie bien singulière, plus elle me semble disposée à la mélancolie , plus je sens la mienne se dissiper, et une satisfaction, dont je ne puis me rendre compte, s'empare de mon anie.
Tout à coup je ne puis m'empêcker de partir d'un éclat de rire, et Augustine s'écrie : « De quoi riez- )) vous donc? — C'est que je songe que depuis un » quart d'heure, nous regardons tous les deux la » lune, sans rien dire. — Mon Dieul comme vous » êtes gai maintenant ! — C'est le plaisir d'être au- » près de vous... — Ce plaisir-là ne vous rendait » pas si gai autrefois... au reste, je vous félicite de » ce changement... il prouve que... que vous n'avez )) plus rien qui vous chagrine. »
Je ne réponds pas à cela. Je regarde dans la rue ; il me semble alors qu'un homme est arrêté devant la maison où nous sommes et a les yeux fixés sur nous. Je ne me trompe pas; il y a bien là quelqu'un. J'observe pendant quelque temps cet individu ; il va et vient lentement, mais ne s'éloigne jamais de la demeure de madame Luceval.
Augustine a fait la même observation, car elle me dit au bout d'un moment : « On croirait qu'il y a » là, dans la rue, quelqu'un qui nous guette... — » C'est ce que je remarquais... — C'est peut-être » quelqu'une de vos maîtresses qui s'impatiente de
LA FEMME, LE MAIll ET L'AMA^T. ."509
» VOUS voir rester si long temps chez moi... — D'a- » bord ce nVstpas une femme... c'est un homme... » et un homme d'une assez mauvaise tournure, au- » tant que je puis voir... Mais il est probable que » ce n'est pas pour nous qu'il se promène : il a sans » doute quelque rendez-vous par ici !.. . — Je pense » que vous avez raison... A propos de rendez-vous, » et la petite Ninie, qu'en faites-vous?
» — Je n'en fais rien... je ne l'ai pas vue depuis » le bal d'Auteuil... Elle m'a cependant écrit plu- » sieurs fois d'aller la voir... elle veut sans doute » me parler de. . . de son Adolphe. .. avec lequel elle ») m'a vu causer... Pauvre petite!... elle était tout » effrayée en le voyant là... elle craignait qu'il ne » lui fit une scène... il ne pensait guère à elle... » J'irai un de ces soirs savoir ce qu'elle devient. — >) Est-ce qu'elle n^a pas à présent quelque autreamant? » — Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas... » Ninie est vraiment laborieuse, rangée, et sans les » conseils d'une de ses amies , je suis sur qu'elle serai t » restée sage. — Oh oui ! . . . sage ! . . . comme toutes » ces demoiselles le sont. »
Il me semble qu'autrefois ^ugustine était plus indulgente; je voudrais lire dans ses regards... En ce moment, un rayon de la lune vient frapper sur sa figure... j'en profite pour la regarder; mais en s'apercevant que mes yeux sont attachés sur les siens , elle se retire de la fenêtre et se replace dans l'ombre. Bientôt la pendule du salon sonne minuit.
«Minuit! » s'écrie Augustine. « — Comme les » instans passent vile avec vous ! — C'est-à-dire
3^0 LA FEMME, LE MAPtl ET l'AMANT.
» que vous êtes venu fort tard... mais je ne croyais » pas qu'il fut déjà minuit. Il faut vous en aller... » que va-t-on penser dans la maison?... Partez... » partez vite... je suis bien aise que vous demeuriez » tout près... car cet homme qui se promenait dans » la rue me donnerait des craintes... — Ah! quelle «folie!... d'ailleurs il n'est plus là depuis long- » temps... Adieu, madame, vous me permettez de » vous revoir bientôt?... — Sans doute, si ceia vous » est agréable... Adieu, monsieur Deligny... courez » vite dans la rue... je vais vous suivre des yeux. »
Quel aimable intérêt! je ne l'ai jamais vue si tendre, si craintive pour moi! Je prends congé d'elle , et, de la rue, je la vois qui est encore à sa fenêtre... Il me semble aussi que j'aperçois dans l'ombre ce même homme que nous avons déjà remarqué. . . mais sans faire plus d'attention à cela, je rentre chez moi sans mésaventure; je ne puis pas bien dire toutes les pensées qui se croisent dans ma tête, mais je sais que je n'ai jamais été si heureux.