‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 15 sur 26 · CHAPITRE XVIIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIT

MON PÈRE A PAIUS. POSITION SIJXGULIERE.

Je suis retourné chez Augnstine le lendemain dans la journée, j'y suis encore retourné le soir; avec quel plaisir je reprends ces douces habitudes I... elle me reçoit si bien , sa conversation a tant de charmes I . . . Cependant tout confirme mes premières remarques : elle a moins d'abandon, elle semble moins libre avec moi qu'autrefois; ses yeux, lorsque je lui parle, ne s'arrêtent plus avec bonté sur les miens; quand nos regards se rencontrent, elle détourne bien vite la tète ; souvent elle est distraite , rêveuse , et lorsque je lui en fais la guerre, elle tâche en vain de rire, de paraître gaie , il me semble que cela n'est pas naturel.

Fidèle au plan que je me suis tracé, je ne lui ai pas dit un seul mot d'amour; quelquefois on croirait qu'elle cherche à amener la conversation sur ce

chapitre; mais alors, c'est moi qui ai soin de ne point aborder ce sujet, et de parler aussitôt de ciioses indifférentes. Je vois alors comme de l'impatience ou du dépit dans les traits d'Augustine. Le cœur des femmes est si bizarre, que je ne serais pas surpris que tout en ne voulant pas m'aimer , elle ne conçut du dépit démon indifférence. Oh! non, ce n'est pas un sentiment si frivole qui peut causer la mélancolie d'Augustine. Quelquefois je me flatte qu'enfin... mais non!... ne nous flattons pas : il est trop cruel ensuite d'être désabusé.

Je remarque aussi qu'elle ne me parle plus de son mari. Lorsque je prononce le nom de Jenneville, lorsque je vais conter quelque fait qui le concerne, c'est elle maintenant qui change de conversation... Ce n'est donc pins pour savoir ce qu'il fait qu'elle me reçoit... c'est à présent pour moi-même, et non parce que je lui suis utile , qu'elle me permet de la voir tous les jours. Il me semble que, sans amourpropre , je puis bien penser cela.

Sa vieille amie, madame Dermont, passe l'été dans une de ses terres oii Augustine a promis d'aller la voir. Je tremble qu'elle ne tienne cette promesse; mais elle ne semble pas y songer.

Juliette vient souvent la voir, et nous nous trouvons ensemble. Juliette me témoigne beaucoup d'amitié ; elle est gaie , aimable , très-rieuse ; je m'aperçois que maintenant la mélancolie d'Augustine ne l'inquiète plus; au contraire, elle a l'air de la plaisanter lorsqu'elle la voit distraite ou pensive; elle part d'un éclat de rire lorsque Augustine son-

pire; alors celle-ci se fâche ;, se dépite^ et son amie ne fait que rire davantage.

Un matin, je viens de me rendre chez madame Luceval que je trouve plus rêveuse qu'à Fordinaire, lorsque Juliette y arrive aussi. Elle a reçu des nouvelles de madame Dermont, qui attend avec impatience Augustine à sa campagne.

« Eh bien !» dit Juliette en souriant ^ « que faudra- » t-il queje lui réponde? — Tout ce que tu voudras,» dit Augustine avec humeur ; <« tu es donc bien pres- » sée de me voir quitter Paris? — Non, mais cepen- » dant je suis surprise que tu n'ailles pas même à ta » campagne. . . — Eh , mon Dieu î j'irai. . . n'ai je pas » tout le tçmps? — Nous sommes déjà à la fin de » juin!... Tu aimais tant la campagne autrefois! — » Je l'aime toujours... mais il n'y a pas encore assez » d'ombre. — Ah! c'est différent! je n'avais pas » pensé à cela... Répondrai-je à madame Dermont » que tu n'iras la voir que lorsque les bosquets se- » ront bien touffus? — Que vous êtes moqueuse, » Juliette ! je ne sais pas ce que je vous ai fait ^ mais » depuis quelque temps vous ne cherchez qu'à me » causer de la peine. »

En disant cela , Angustine porte son mouchoir sur ses yeux; elle pousse de gros sanglots... elle pleure, elle pleure avec force pour une plaisanterie de son amie; je ne comprends rien à cela... Juliette court près d'elle pour l'embrasser , mais Augustine se lève, et , honteuse sans doute des larmes qu'elle vient de répandre, elle sort vivement du salon et va s'enfermer dans son appartement.

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Je suis resté avec Juliette. « Comprenez-vous quel- »> que chose à sa douleur? » lui dis-je. « — Mais... » oui... je crois la comprendre... et je vous assure » que j'aime mieux la voir ainsi que telle qu'elle était » autrefois. — Autrefois pourtant elle était plus gaie. » — Oui, avec vous... devant le monde... mais » lorsqu'elle était seule, elle ne s'occupait que de » son mari!... elle voulait savoir tout ce qu'il fai- » sait!... enfm elle l'aimait toujours; et moi, je » vous avoue que cela me faisait mal , parce que , » quand un homme se conduit aussi indignement » que M. Jenneville l'a fait ; quand il abandonne une » jeune femme qui n'a eu d'autres torts que de trop » l'aimer, de trop le lui dire, certainement il ne » mérite plus un seul de nos regrets. — Oh! vous » avez bien raison... Et vous pensez donc que ma- » dame Luceval... s'occupe moins de son mari? — » Il me semble que c'est bien visible... — Mais se » fâcher, pleurer pour un mot que vous avez dit en » riant. — J'ai peut-être eu tort... mais il y a des » jours où les femmes ont besoin de pleurer; je crois ^) qu'Augustine était dans un de ces momens-là. Au » reste je connais son cœur... je vais faire ma paix » avec elle... Adieu, monsieur Deligny, revenez la » voir ce soir, je vous réponds qu'elle ne pleurera » plus. »

En disant cela , Juliette me sourit d'un air malin et va retrouver son amie ; moi je sors de chez madame Luceval, réfléchissant à ce que je viens d'entendre , n'osant encore me livrer à l'espoir d'être enfin payé de retour , mais déjà heureux par tout ce

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que j'ai vu ; et puis les hommes ont leur coquetterie tout comme les femmes : depuis que je ne lui parle plus d'amour^ Augustine semble faire son possible pour savoir si j'en éprouve toujours pour elle; mais je ne le lui dirai pas sans être bien certain que l'on m'aime aussi.

Je vais rentrer chez moi , mon portier m'arrête en me présentant une lettre, et me dit d'un air aimable : « Celle-ci, monsieur, je puis vous assurer » que je ne l'ai que d'à ce matin. — Il me semble » pourtant qu'elle est arrivée hier à Paris ^ d'après » le timbre. — Ah! monsieur... c'est qu'elle a été » encore à votre ancien logement, c'est ce qui occa- » sione les arrêtemens. »

J'ai reconnu l'écriture de mon père; je monte chez moi pour lire sa lettre, au grand désappointement de mon portier, qui restait là pour voir sans doute si j'éprouverais la même émotion qu'à la dernière lettre qu'il m'a remise. Je pense que mon père me gronde encore de ce que je ne vais pas le voir. Je n'ai jamais tant tardé ! . . . Mais comment me résoudre maintenant à m'éloigner d'Augustine , ne fût-ce que pour trois jours. . . elle qui semble rester à Paris pour

moi ! . . .

J'ouvre tranquillement la lettre de mon père... mais dès les premières lignes je ne suis plus aussi calme. . . mon père vient à Paris ! Ah ! mon Dieu ! . . . lisons encore : « Mon cher fils , puisque tu n'as pus » le temps de venir me voir , puisque tes nombreu- » ses affaires, tes brillantes spéculations, prennent » tous tes moinens , je vais aller passer quelques

» jours à Paris, où je suis bien aise de jouir de la » vue de ton bonheur et de ta fortune. Je voulais » d'abord te surprendre , mais , comme je connais » fort peu ton beau Paris, où je n'ai été que deux » fois en ma vie , et il y a vingt ans de la dernière , » j'aime mieux te trouver tout de suite en descendant » de voiture. Fais-moi donc le plaisir de venir m'at- » tendre à la cour des diligences : notre voiture ar- » rive à cinq heures du soir à Paris ; j'y serai le len- » demain de ma lettre. »

Le lendemain de sa lettre!... et elle est arrivée hier; c'est donc aujourd'hui à cinq heures que mon père arrive... et pour jouir de la vue de ma fortune, pour voir la brillante figure que je fais à Paris!... Mon pauvre père!... quand il connaîtra le résultat des spéculations que j'ai faites^... quand il saura que mes nombreuses occupations m'ont mené dans un petit logement au troisième , dans le Marais... et plus de domestique ; plus rien qui annonce l'opulence... Ah! mon Dieu I... que va-t-il dire?... il faudra donc qu'il sache la vérité... qu'il apprenne que son cher fils est presque ruiné ?. . . Pauvre père! . . . lui dire cela lorsqu'il vient à Paris pour s'amuser, pour se réjouir. . . Comme cela va le réjouir de savoir qu'en moins de sept ans j'ai mangé près de dix mille francs de rente ! . . . Oh 1 il faut absolument lui cacher J

ma situation... mais comment la lui cacher? 1

Je me promène à grands pas dans mes deux petites chambres ; je regarde autour de moi , j'examine mon logement avec plus d'attention que je ne l'ai jamais fait... Je range mes meubles avec plus de soiii...j'é-

poussette, je place et déplace quelques chaises; j'ai beau faire , tout cela ne rendra pas mon appartement plus beau, plus vaste; mon père, qui a une maison tout entière pour lui seul, ne va pas pouvoir se retourner dans mes deux petites pièces qui font même un peu mansarde , ce dont je ne m'étais pas encore aperçu jusque alors, parce que de ma croisée je ne pensais qu'à la rue Boucherat.

C'est bien embarrassant! Mon père est bon sans doute, mais c'est une raison de plus pour que je désire ne lui causer aucun chagrin , et il en aura beaucoup s'il apprend que son fils, qu'il a cru très-sage , a si mal géré sa fortune !... et puis, en sachant cela, il va vouloir me faire quitter Paris, m'emmener habiter sa petite ville pour que j'aille apprendre à économiser. Quitter Paris , c'est ce que je ne veux pas... Un logement sur les toits, mais que je voie Augustine tous les jours, et je suis heureux... Mon père n'entendra pas cela... il me parlera de mariage... il m'en a déjà dit quelques mots; si je lui avoue que je suis amoureux d'une femme riche, il me dira : épouse-la ! . . . L'épouser ! . . . c'est absolument impossible, quand même nous le voudrions tous les deux. Pour éviter tous ces ennuis, pour ne point entendre les reproches de mon père , il faut décidément que je trouve moyen de l'abuser sur ma position.

Je regarde ma montre, il n'est pas encore une heure, ce n'est qu'à cinq que mon père arrive, j'ai plus de trois heures devant moi; et à Paris on peut en trois heures opérer bien des métamorphoses. Je

sors, je prends un cabriolet et je me fais conduire chez Dubois. La dernière fois que je l'ai vu il m'a dit qu'il demeurait rue des Lombards, pourvu qu'il y loge encore! Il y a plusieurs jours que je ne l'ai vu : dans ce moment lui seul peut me tirer d'embarras.

Je presse mon cocher; enfin nous arrivons à l'adresse qu'il m'a donnée. Je renvoie mon cabriolet et j'entre dans une maison qui doit avoir été bâtie sous le roi Jean. Je découvre une portière qui semble être aussi vieille que la maison. Je demande M. Dubois. « Il est chez lui, monsieur, au second, sur le der- » ri ère. »

Il est chez lui, parbleu! c'est un bien heureux hasard ! . . . Je monte lestement et je frappe chez Dubois.

On ne m'ouvre pas... me serais-je trompé de porte? Je frappe à côté; une vieille femme paraît... il n'y a donc que de vieilles figures dans cette maison?

« M. Dubois?— Monsieur, c'est cette porte. — » Ah ! je vous demande pardon , madame. »

Je ne m'étais pas trompé de porte, frappons de nouveau. .. La portière ne sait peut-être pas qu'il est |

sorti... Peut-être aussi Dubois est-il en bonne Ibrtune dans ce moment, et ne veut-il pas ouvrir. J'en suis fâché, mais je ferai tant de bruit qu'il faudra bien qu'il réponde.

Ah ! j'entends enfin venir quelqu'un, et je reconnais la voix de Dubois qui crie : « Un moment donc ! vous » êtes bien pressé ! . . . Qu'est-ce qui est là ?. . . — Kh !

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» c'est moi, c'est Paul : ouvre donc... — C'est toi , » mon cher ami ! »

Kn disant cela, Dubois m'ouvre sa porte , et paraît devant moi en cliemise.

«Comment, paresseux!... tu étais encore cou- » ché... — Oui, mon ami. — Couché à une heure » après midi î . . . — Oh ! ça m'est bien égal à moi . . . » — Tu as donc passé la nuit au bal? — Non pas... » je l'ai passée dans mon lit. »

Tout en disant cela , Dubois rentre dans sa chambre et se recouche.

<( Eh bien! Dubois, y penses-tu?... tu te recou- » ches? — Oui, mon ami. — Est-ce que tu es ma- » lade ?. . . — Non , vraiment ! . . . j'ai au contraire une » santé magnifique. — Et tu te recouches à une » Jieure?... — Il le faut bien, mon ami... Dis-moi, » as-tu fermé ma porte? — Oui, oui, ta porte est » fermée; mais je t'en prie, Dubois, lève-toi, j'ai » besoin de ton secours pour sortir d'embarras... le » temps presse... — Mon ami, je ne demanderais )) pas mieux que de me lever... est-ce que tu crois que » c'est pour m'amuser que je passe la journée dans » mon lit... moi qui avais mille courses à faire... dix » rendez-vous pour ce matin... et un entre autres » avec une petite ouvrière en dentelles!... Ah!... si » je n'avais pas fait la sottise d'en parler... — Allons, » Dubois, pas de plaisanterie, habille-toi, je t'en » prie. — Eh I mon ami , comment veux-tu que je » m'habille?... je n'ai pas de culotte!... — Pas de » culotte! — Ou pas de pantalon , pour mieux dire. » — Tu n'as pas un pantalon ici? — Hélas! plus un seul.

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» — Si tu n'en as pas d'été, mets-en un d'hiver.. — » D'abord je n'ai pas l'habitude de garder chez moi » en été mes affaires d'hiver; j'ai trop peur qu'elles » ne se mangent aux vers; ensuite, malgré la clia- » leur , si j'en avais un seul , fût-il en cuir de laine , » je le mettrais. — Mais tu n'es pas rentré hier chez » toi sans culotte? — Non assurément; j'avais hier » un pantalon de croisé à raies lilas, qui m'allait » comme un gant , plus trois autres dans cette véné- » rable commode que tu vois là-bas. — On t'a donc » volé cette nuit? — Ah! ah! ah! ah! c'est l'histoire » la plus drôle.... — Ça te fait rire d'être sans cu- )) lotte? — Mon ami, quand on est bâti comme moi, » on ne peut jamais qu'y gagner, et si l'on connais- » sait ma situation, je te réponds que je recevrais ce » matin la visite de beaucoup de dames... — Dubois, » je suis pressé, explique-toi, je t'en supplie. — » Ecoute : figure-toi qu'hier au soir, sur les onze >) heures , j'ai reçu la visite d'une femme sensible , » couturière de son état, laquelle femme sensible » venait passer la nuit dans mon ermitage, pendant » qu'on la croyait à veiller une de st8 tantes , à la- ») quelle , pour venir chez moi , elle donne toutes les » semaines une colique de miserere. Or tu sauras » que ma couturière est jalouse comme Othello; et >) cette nuit , tout en plaisantant, j'ai eu le malheur » de lui parler de certaine ouvrière en dentelle chez »> qui j'avais affaire aujourd'hui. Mon Ariane n'a rien » dit, mais sais-tu ce qu'elle a fait?... Ce matin elle » m'a quitté, pendant que je dormais; et, pour « m'empécher d'aller à mon rendez-vous^ la cruelle

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» a emporté tous mes pantalons... Oh ! elle ne m'en » a pas laissé un seul ! . . . Quand j'ai voulu m'habiller, » j'ai vu que j'étais prisonnier chez moi. . . Pas même » moyen de sortir en mitron^ puisqu'à présent ces » messieurs ne se montrent plus en sauvages. — C'est » un tour affreux... Mais tu pouvais appeler ta por- » tière, l'envoyer acheter un pantalon. — Ah ! oui , » acheter!... c'est facile à dire... mais je crois que y) j'ai tout au plus douze sous chez moi... tu con- » viendras qu'à moins d'acheter une culotte en pa- » pier gris , comme Cadet Roussel... — Comment ! » tu es sans argent^ et tu ne m'en demandais pas ? » — Tu n'en as plus trop pour toi-même , je ne » croyais pas en avoir besoin si tôt. . . J'ai crédit chez » mon traiteur, et d'ici à huit jours je termine trois » affaires superbes. D'ailleurs je suis bien sûr que ma » femme sensible reviendra ce soir avec mes culottes ; » elle n'a voulu que me faire manquer mon rendez- » vous de ce matin. — Moi, j'ai besoin de toi sur- )) le-champ. Mon père vient à Paris, il arrive aujour- » d'hui à cinq heures... Je voudrais trouver moyen » de lui cacher ma situation... je voudrais qu'il crût )j que son fils est toujours riche, qu'il fait une bril- » lante figure... Il ne faudrait le tromper que quel- » ques jours ; car mon père, qui chérit 8Ç.8 habitudes » campagnardes, restera tout au plus cinq jours à )> Paris. Pendant cinq jours, si je puis l'abuser, il » repartira bien content et me laissera vivre tran- » quillement ici... Voyons, Dubois, cherche, in- » vente... Tu sens bien que je ne puis pas mettre » mon père dans un hôtel garni. . . Cependant cornai

3ââ LA FEMME, LE MARI ET LAMANT.

» ineni faire?... Si tu connaissais quelqu'un qui put » nous prêter un beau logement... des domesti- » ques... je ferais tous les sacrifices nécessaires... — » Attends , attends que je me rappelle. . . D'abord je » puis l'offrir mon logement... — Bien obligé! le » mien est un palais auprès de cette vieille cham- » bre ! . . . — Diable ! ... je connais bien plusieurs pein- » très qui ont des ateliers immenses... ton père se- » rait à son aise là-dedans... mais il n'y a pas de » meubles... J'ai aussi plusieurs maîtresses qui se fe- » raient un plaisir de loger ton père^ mais elles n'ont » qu'un lit... — Es-tu fou! mettre mon père chez » une femme ! Songe donc qu'il faut qu'il se croie » chez moi . . . que je loge avec lui . . . dans une maison » honnête et dans un bel appartement. — Oui , c'est » assez difficile à trouver... Ah! attends... je crois » que j'ai ton affaire... oui... la maîtresse de la mai- » son m'a fait des yeux en coulisses. Depuis long- » temps elle a un faible pour moi... ça ne me ten- » tait pas trop, vu qu'elle a neuf lustres accomplis ; » mais, pour un ami, je me sacrifie... et si elle a un » logement de disponible, nous sommes sauvés. »

En disant cela , Dubois se jette à bas de son lit et s'écrie : « Prête-moi ton pantalon. . . — Mon pan- » talon 1... pourquoi faire? — Parbleu, pour que je » puisse sortir... Si nous étions en hiver , je me ris- » querais bien dans la rue avec un manteau; mais en » été... d'ailleurs je n'ai pas de manteau. Allons, » prête-moi ton pantalon ; n est-ce pas pour toi que » je vais sortir? — J'aime mieux aller t'acheter un » pantalon. — Et pendant ce temps-là l'heure s'é-

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" coule , ton père arrivera ^ et nous ne saurons où le ») conduire. Préte-moi ta culotte^ te dis-je, et sois » tranquille, je ne serai pas plus d'une demi -heure » absent. Je vole chez la personne qui peut nous ser- » vir, en revenant je passe chez ma couturière , je » reprends mes vétemens , et je reviens ici en deux » temps. »

Dubois a Fair tellement sûr de son fait que je me laisse persuader. J'ôte mon pantalon, et pendant qu'il s'habille je lui demande ce qu'il compte faire. Il me dit qu'il connaît une dame qui a une superbe maison dans l'allée des Veuves ; que, quoiqu'elle ne loge pas en garni, elle a quelquefois de fort beaux appartemens tout meublés qu'elle loue à des Anglais, et qu'elle pourra sans doute m'en céder un pour quelques jours et nous aidera volontiers à tromper mon père, parce qu'elle est très-indulgente pour les jeunes gens.

Cette idée me semblerait assez bonne si la maison n'était pas située allée des Veuves; mais Dubois m'assure que maintenant ce quartier-là est habité par la meilleure société de Paris; d^ailleurs, nous n'avons pas le choix des moyens. Va donc pour l'allée des Veuves. Je donne à Dubois de l'argent pour qu'il prenne un cabriolet ; je lui fais aussi emporter ma montre pour qu'il n'oublie pas l'heure; enfin, je lui rappelle que mon père doit être à cinq heures dans la cour des diligences. Il me jure qu'il sera de retour dans trois quarts d'heure, et s'éloigne en me criant de l'attendre.. Parbleu! il sait bien que je ne m'en irai pas.

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Me voilà âeul chez Dubois j me promenant dans sa chambre avec mes bottes et tout le reste de mon costume, excepté mon pantalon. Je ris de cette situation et de la figure que je ferais s'il arrivait quelque visite à Dubois; mais je suis décidé à n'ouvrir qu'à lui. Pour passer le temps je veux me mettre à la fenêtre ; elle donne sur une petite cour noire et sale, autant ne pas voir cela. J'examine de nouveau la grande pièce où je suis. Pauvre Dubois!... Il n'y a rien de superflu ici; à la rigueur même on n'y trouverait pas le nécessaire, et j'en vois une preuve sur moi en ce moment.

Je me jette dans un vieux fauteuil et je songe à Augustine... à ce que m'a dit Juliette... au changement que j'ai remarqué dans l'humeur de madame Luceval... mon cœur s'ouvre de nouveau à l'espérance ; et comme le temps passe vite quand on pense à l'objet qu'on aime, je supporte d'abord avec assez de patience l'absence de Dubois.

Mais cependant il me semble qu^il y a déjà longtemps que Dubois est parti ; je ne puis pas jeter les yeux sur moi sans penser à l'embarras dans lequel je serais s'il ne revenait pas avant cinq heures. Je me lève , je me promène de nouveau dans la chambre. . , l'impatience commence à me gagner. . . je ne sais pas l'heure qu'il est... je suis fâché maintenant d'avoir donné ma montre à Dubois, car dans ma situation je ne puis pas même aller demander l'heure chez une voisine... j'aurais dû penser à cela.

J'ai beau vouloir ne m'occuper que d' Augustine, ma chemise qui voltige, et le zéphir qui souffle sur

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mes cuisses me rappellent sans cesse ma position^ encore s'il y avait quelques livres ici. . . Voyons , cherchons.

J'ouvre deux armoires, Tune est vide, l'autre contient quelques bouteilles d'eau de Cologne et des savons parfumés de chez Deniarson, rue de la Yerrerie. . . Peste , monsieur Dubois ne se refuse rien ! . . . Il se fournit chez un de nos meilleurs parfumeurs. Ah! sur cette planche j'aperçois quelques volumes... Voyons : Traité du mépris des richesses^ par i5'enèque... C'est fort bien de mépriser les richesses, mais cela ne va pas jusqu'à mépriser les culottes, et Sénèque, malgré toute sa philosophie, ne m'apprendra pas à m'en passer. Voyons ce petit volume : de r Utilité de la flagellation y par Mirabeau le jeune : parbleu ! si je voulais juger si l'auteur a raison , rien ne me gênerait dans ce moment. Passons à un autre : de r Homme dans sa nature primitive...

Il semble que tous ces ouvrages soient rassemblés là pour faire allusion à ma situation. Je jette les volumes avec colère. Je vais à chaque instant pour regarder à ma montre l . . . Mais pas plus de montre que de pantalon... Maudit Dubois... S'il allait m'oublier... Oh! non... l'allée des Veuves n'est pas près d'ici , il faut bien le temps. . . Mais il me semble qu'il y a un siècle qu'il est parti... Il faut absolument que je sache Theure... Ah ! sans sortir on peut demander...

Je cours à la fenêtre , je penche mon corps en avant pour apercevoir chez les voisins. Je vois la vieille ienime qui loge sur le carré de Dubois, elle travaille

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près de sa fenêtre; bon, elle m'entendra. Je crie : « Madame. . . madame, pourriez-vous médire l'heure^ » s'il vous plaît? »

La vieille voisine lève la tète, ôte ses lunettes, me regarde et me répond : « Mon coucou ne va plus » depuis long-temps... Mais allez chez madame Ber- » trand^ ici-dessus. Elle sait toujours l'heure au » juste... elle a un cadran de Beurguet. »

Me voilà bien avancé! Je remercie cependant et je quitte la fenêtre. Je ne puis pas aller ainsi en jE'co^^â^/^ demander l'heure à madame Bertrand... Si j'avais une redingote encore... Misérable Dubois I... Voilà au moins trois heures qu'il est parti !.. Le moment d'aller au devant de mon père doit approcher... Et il me laisse là... Il est capable de courir maintenant après un petit minois chiffonné et d'oublier ma situation... Je n'y tiens plus... Ilfaut absolument que je sache l'heure... Il n'est pas possible qu'il n'y ait pas ici quelque robe de chambre, quelque vieille redingote... Cherchons.

Je visite les tiroirs de la commode , je culbute le lit, je regarde partout, enfin j'aperçois quelque chose de pendu à un porte-manteau dans un petit cabinet... C'est une vieille houppelande... Je la décroche, je m'en empare comme si je venais de conquérir la toison d'or, mais en examinant le trésor que je viens de trouver , je vois que ce n'est pas sans raison que Dubois l'avait mis au rancart. La houppelande est d'un vieux drap, jadis noisette, qui est tout râpé, tout passé : le collet est si bas que c'est

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comme si on l'avait coupé. N'importe , cela me couvrira toujours mieux qu'un habit. Essayons-la.

J'ôte mon habit, et je passe la vieille houppelande ; Je vois avec plaisir qu'elle me descend jusqu'aux chevilles... Elle ne s'ouvre pas par derrière, c'est fort heureux pour ma situation , il ne s'agit plus que de la faire fermer hermétiquement par devant... mais il manque plusieurs boutons, et d'ailleurs elle ne boutonne que jusqu'à la ceinture. . . Je mettrai des épingles jusqu'en bas.

Je me regarde dans la glace. Ah, mon Dieu!... j'ai absolument l'air de ces vieux juifs qui vendent des lorgnettes et des colliers d'ambre. N'importe, le principal est de pouvoir sortir sans commettre un attentat aux mœurs. Vite! des épingles!

Mais trouvez donc des épingles chez un garçon!... c'est comme si vous cherchiez un canif chez une demoiselle!... Pas une seule épingle!... tant pis pour madame Bertrand... Au reste, je ferai attention à moi... j'aurai soin que ma houppelande ne s'ouvre pas. Me voici à peu près dans la situation du voisin Fouyou, dont nous avons ri chez Charlotte; mais j'aurai soin , moi , de ne pas m'asseoir.

Je sors de chez Dubois , je ne referme pas la porte, et je monte à l'étage au-dessus. J'aperçois une porte entr'ouverte, j'entends chanter, ce sont des voix de femmes, et chacune chante un air différent, ce qui produit une harmonie toute particulière. J'avance la tête... je vois des demoiselles qui savonnent, d'autres qui repassent. Il me paraît que madame Bertrand est blanchisseuse. Je ne me soucie pas de

me risquer au milieu de toutes ces demoiselles... Mais je n'entrerai pas.

J'ouvre entièrement la porte, et je demande d'un ton très-poli si on peut me dire l'heure qu'il est. Toutes les ouvrières se retournent , me regardent et chuchotent; une grosse mère fraîche et piquante, qui est en train de tordre du linge , me répond : « Oui, monsieur, cer tainement.. . J'ai toujours l'heure » juste... c'est moi qui règle toute la maison... Est- » ce que monsieur a loué la petite chambre au-des- )) sus?. . . — Non, madame, non. . . Jesuischez Dubois. . . » C'est lui qui m'a prié de vous demander cela... — » Ah! monsieur Dubois!... C'est ça un farceur... » Quand il vient, il apprend toujours des chansons )) à ces demoiselles 3 il nous a appris la dernière fois : » Tu n auras pas ma rose!... Dieu! la jolie air! » comme il la chante bien ! . . .

» — Madame, je vous demande pardon, mais nous » avons un rendez-vous, et. . . — Ah ! monsieur , c'est » juste... je n'y pensais plus; Victoire, va regarder » à mon horloge quelle heure il est. »

Mademoiselle Victoire quitte son fer à repasser et va dans la pièce voisine d'oii elle crie : « Madame , » quand la grande aiguille est en bas et que la petite » est à côté, combien ça fait-il? — Ah î mon Dieu , » que c'te fîUe-là est béteî... elle ne sait pas encore » c'que ça veut dire , quand les pointes sont bais- >j sées!... va-s-y donc, toi, Françoise. »

Mademoiselle Françoise quitte son baquet et va dans l'autre chambre, d'où elle mecrie : « Monsieur, » il est trois heures... non, quatre heures... c'est-à-

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» dire ça fait plus que ça... il n'est pas encore cinq » heures ;, pourtant. »

Je me décide à aller voir l'heure moi-même , et madame Bertrand m'y engage aussi. Je passe au milieu de ces demoiselles en tenant bien fermé le devant de ma houppelande, ce qui donne lieu à un nouveau chuchotement, et à quelques petits ricanemens étouffés : sans avoir l'air de m'en apercevoir , je vais regarder l'horloge.

« Ah^ mon Dieu ! cinq heures moins un quartl . .. » et vous allez bien, madame? — Très-bien , mon- » sieur. »

Je n'ai pas un moment à perdre!... je regague la porte ; je remercie madame Bertrand , je vais m'éloigner... je reviens vers la blanchisseuse.

« Madame , auriez-vous la complaisance de me >» prêter quatre épingles ? — Quatre épingles... oui, «monsieur, avec plaisir... Eh bien! mesdemoi- » selles... pourquoi riez-vous?... Si ces messieurs » ont besoin de quatre épingles^ certainement, on » sait bien que ce n'est pas pour eux; mais tous les ». jours on reçoit des visites... on déchire la robe » d'une dame... il faut bien réparer cela... n'est- » ce pas? monsieur... Tenez, voilà quatre épingles » solides, mon bijou. »

Je remercie madame Bertrand , qui m'a présenté les épingles d'un air fort malin ; je m'en empare et me sauve. Je rentre chez Dubois; là, j'attache les épingles par devant , de manière à ce que la houppelande ne puisse s'ouvrir, et je descends l'escalier. J'ai encore cent sous sur moi , c'est plus qu'il ne

m'en faut pour prendre un fiacre. Il me conduira aux diligences, je trouverai mon père, et le fiacre nous ramènera à mon logement, rue Chariot; car, puisque ce misérable Dubois me laisse là, c'est qu'il n'a rien obtenu de sa dame de l'allée des Yeuves, et il faut bien que mon père sache toute la vérité. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne puis le laisser m'attendre inutilement dans la cour des diligences. Mon père est bon, il m'aime; mais quand il se croit offensé, il se fâche bien fort; et quand on ne voit son père qu'une ou deux fois par an, il faut tâcher de ne point le faire mettre en colère.

Me voilà descendu... comment avoir un fiacre î... Si j'envoie la portière , elle ne reviendra pas d'une heure, et le temps me presse... Aller en chercher un moi-même m'épouvante I . . . Malgré mes épingles , il me semble que toutes les personnes qui passent près de moi doivent deviner que je n'ai pas de culotte.

Je me place un moment sur leseuil de la porte,j'implore mentalement la Providence pour qu'elle fasse passer dans la rue un fiacre vide. . . et la Providence ne fait passer que des charrettes. Enfin j'aperçois un cabriolet, je fais signe au cocher, il vient à moi, je monte avec autant de précaution que Charlotte lorsqu'elle passait du vin sous ses jupons. Me voilà dans la voiture, je respire plus à l'aise! « Vite, cocher, » aux diligences. »

Nous brûlons le pavé. . . J'espère arriver à temps. . . mais quand je songe à mon costume.. . que pensera mon père?... Maudit Dubois, si je le tenais!... et il

LA FEMVIE , LE MARI Kï l'aMANT. 551

faudra mener mon père rue Chariot!... il faudra qu'il connaisse ma situation... il va vouloir me faire quitter Paris!... quant à cela, je suis très-dëcidë à n'en rien faire.

Nous sommes arrivés. INotre cabriolet entre dans une des cours. Je fais descendre le cocher^ et lui dis d'aller s'informer si la voiture de Chartres est arrivée. Moi, je reste cloué en place... et j'ai soin de tenir le cabriolet fermé. Mon cocher revient. La voiture n'est pas encore arrivée; mais elle entre par une autre cour, dans laquelle les voitures de Paris ne peuvent pas pénétrer.

Diable, il faudra donc que je descende!... Je ne puis pas envoyer le cocher chercher mon père , il ne le connaît pas! Et puis mon père trouverait singulier que je n'aie pas pris la peine d'être là moi-même... Quand on habite la province , on est susceptible pour tout ce qui tient aux égards, et mon père l'a toujours habitée.

Je me décide à descendre; je le fais avec tant de précaution que le cocher me dit : « Vous avez mal » aux jambes, monsieur? — Oui, j'ai la goutte... » Attendez-moi là. »

Je passe dans la cour qu'on m'a indiquée, et pour attendre l'arrivée de la voiture, je vais m'asseoir dans un coin sur un banc de pierre. Là , j'enfonce mon chapeau sur mes yeux; car je tremble que quelque personne ne me reconnaisse; je dois être si drôle avec ma vieille houppelande.

C'est un lieu où l'on voit des scènes fort plaisantes que celui où arrivent les diligences; mais dans ce mo-

ment je n'ai nulle envie de m'amuser à observer les autres ; j'ai bien assez de veiller sur moi- même.

Il n'y a qu'un moment que je suis assis, lorsque la voiture que j'attends entre dans la cour. Le cœur me bat... Je vais voir mon père! Attendons que les voyageurs descendent. . .

Pendant que j'ai les yeux fixés sur la voiture , on rit aux éclats à côté de moi. Je me retourne. .. C'est Dubois... Dubois, avec mon pantalon!... et qui rit aux larmes en me regardant... Ah! si je ne me retenais... si je ne craignais d'attirer l'attention sur moi, je lui sauterais aux yeux.

(( Te voilà , misérable !.. — Ah ! ah ! ah !.. . J'ai » reconnu de loin la vieille houppelande de mon » oncle!... Ah! mon ami... elle te va supérieure- » ment... — Tu ris maintenant !... mais je te force- » rai bien à me rendre raison de ta conduite... — » Ah! Paul, laisse-moi rire un peu... Si tu pouvais » te voir : tu es impayable avec toutes tes épingles. .. » Ah! ah!... Je parie cent francs que tu ne fais pas » une pirouette au milieu de la cour. — Il faut que » j'aille vers mon père, mais je te retrouverai... — » Allons, calme-toi... Tout va le mieux du monde! » J'ai un appartement superbe... des domestiques .. » Tout riiôtel si tu veux à ta disposition... et une » hôtesse d'une amabilité... Que diable aussi! on » n'arrange pas tout cela en deux minutes... Est-ce » que lu crois que je n'ai pas fait autant de mauvais » sang que toi?... Et jna scélérate de couturière que » j'ai trouvée faisant essayer mes culottes à un pom- » pier!... Je te conterai tout cela. — Voilà mon

LA FEMME j LE MARI ET L AMANT. 353

» père... — Viens Tembrasser... puis prétexte un » rendez-vous d'affaire... et laisse-moi le mener à » notre hôtel de Tallée des Veuves ; tu iras t'habiller » et tu viendras nous rejoindre... — Ha çà, Dubois, » puis-je cette fois être sûr de toi? — Viens donc... » et ne serre pas tant les jambes en marchant; on » croirait que tu es noue. »

Je me laisse emmener : ce qu'il vient de me dire ma rendu ma gaîtë. Mon père est descendu de la voiture... je le vois... je vais à lui... Il m'aperçoit, me tend les bras. Nous nous embrassons, et Dubois se jette aussi sur le sein de mon père et l'embrasse comme du pain , quoique ce soit la première fois qu'il le voie. Mon père ne parvient qu'avec peine à se débarrasser des bras de Dubois ; il me regarde d'un air qui signifie : « Quel est donc ce monsieur » que je ne connais pas, et qui semble m'aimer si » fort? » Je me hâte de lui dire : « Mon père, je » vous présente un de mes bons amis, Dubois... » courtier en marchandises... il désirait beaucoup » vous connaître.

» — Connaître le père de mon ami ! ah ! mon- » sieur ! . . . j'en suis d^une joie. . . Que je vous embrasse » encore... nous vous attendions avec bien de l'im- » patience!...

>) — Vous êtes trop bon, monsieur; je me suis )) dit, moi, puisque mon fils ne vient pas... il faut » aller le trouver. . . — Ah 1 que c'est bien raisonné , » monsieur, c'est comme Mahomet a dit à la mon- » tagne!... — Embrasse-moi donc encore, mon » cher Paul ! — Embrasse donc ton père, mon ami. . .

OôA LA FEMME, LE MARI ET l'aMANT.

» tu restes là... Monsieur^ c'est qu'il est si satisfait )) de vous voir, que ça lui casse bras et jambes... » Dubois me pousse de nouveau sur mon père, et

mon père pousse un cri , en disant : <^ Aïe! qui

» diable m'a piqué?... »

Je rougis : c'est une de mes épingles qui vient d'entrer dans le mollet de mon père. Dubois se pince les lèvres, et mon père, examinant alors mon costume , me dit : « Ha çà , mais , mon ami, il me sem- » bleque tu es singulièrement vêtu... »

Je balbutie : « Mon père... c'est que j'étais si pressé... » Dubois se hâte de dire : « C'est son costume d'été... au coup d'œil, vous croiriez qu'il doit avoir bieiî chaud avec cette longue redingote , eh bien ! je vous assure que là-dessous il est très à son aise. — Mais pourquoi donc ces épingles, au lieu de boutons? — Ah! toujours, monsieur. — Comment , toujours ? — Oui , monsieur , nous avons toujours porté des épingles à Paris... — Des épingles à la chemise, mais aux habits... — Aux habits, monsieur, c'est le dernier genre. — Cependant , il me semble qu'autrefois les femmes seules se garnissaient ainsi d'épingles, et que les hommes n'avaient que des boutons. — Avant la révolution, c'est possible, monsieur j mais depuis les progrès des lumières, les hommes se sont déboutonnés , et ils portent des épingles, parce que c'est plus décent, et à cause du proverbe : Qui s'y frotte s'y pique. »

Je marche sur les pieds de Dubois , pour le faire taire, et je m'empresse de changer la conversation,

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en m'ëcriant : « Nous parlerons plus tard de toi- » lette; mon père doit être fatigué... il a besoin de » repos... — Tu as raison, mon ami, conduis-moi » vite chez toi.

» — Oui, monsieur, nous allons vous y conduire, » dit Dubois en prenant le bras de mon père; « c'est- » à-dire... c'est moi qui vais vous y conduire; si » vous voulez bien le permettre... J'ai là-bas une » voiture qui vous y mènera en deux temps... — » Comment! est-ce que tu ne viens pas avec nous, » Paul? — Mon père, je vous demande mille par- » dons... Mais une affaire très-pressée... — Oui, ;) monsieur, il ne s'agit de rien moins que de gagner » un millier d'écus... Oh! votre fils est un gaillard » qui s'entend joliment aux affaires!... Si vous con- » naissiez seulement sa situation dans ce moment- » ci... Il n'y a pas deux hommes à la Bourse qui » soient aussi à leur aise que votre fils... — Yrai- » ment! ce cher Paul... Vous me faites bien plaisir, «monsieur... — Mon père, je vous rejoins avant » une demi-heure... Dubois, tu ne quitteras pas » mon père... — Moi, quitter ton père!... J'aime- » rais mieux recevoir cent coups de bâton que de le » quitter une minute... Venez, monsieur Deligny... » Avez-vous votre sac de nuit? — Oui , monsieur. . . » — Vous n'avez pas d'autres effets? — Non, mon- » sieur... — En ce cas, en route... Je vous mène » dans un hôtel qui appartient à monsieur votre » fils. . . et vous m'en direz des nouvelles ! ... »

Dubois entraîne mon père, je suis libre; je retourne à mon cabriolet, je monte, et je me faiscon-

53t) LA FEitIME , LE MARI ET L AMANT.

duire rue Cliarlot. Ah! qu'il me tarde d'être arrivé! . . . qu'il me tarde de changer de costume ! . . .

Nous voici dans la rue, enfin; mais il y a une maudite charrette stationnée devant la porte de ma maison. Mon cocher veut la faire reculer, je suis trop pressé d'être chez moi pour attendre la fin d'une querelle entre lui et le charretier; je lui dis de m'attendre, et je descends à dix pas de chez moi.

Je marche très- vite , et les yeux baissés. . . je désire éviter les regards de mes voisins... mais au moment de rentrer chez moi , je me jette contre deux dames que je n'avais pas vues... je lève la tête. Ah! mon Dieu ! . . . c'est Augustine avec Juliette. . .

Je deviens rouge comme un coq ; Augustine me regarde avec surprise en disant : « Comment ! c'est » vous? ))et Juliette part d'un éclat de rire en s'écriant : « Ah î qu'il est drôle comme ça î ... ah , mon- » sieur Deligny, oii avez-vous été chercher cette » vieille redingote sans collet ?. . . est-ce pour en faire » venir la mode?... )>

Je ne sais comment me tirer de là ; je balbutie : « Madame... c'est que je suis sorti très-vite... pour » affaire. . . c'est une redingote du matin. . . je n'avais » pas eu le temps d'en changer. »

Augustine me regarde attentivement, mais elle ne rit pas; mon embarras, ma rougeur^ semblent lui déplaire, et elle me dit : « Yous n'étiez pas habillé » ainsi quand vous êtes venu ce matin me voir. — » Non , madame; mais c'est quand je suis rentré que » j'ai . . »

Je suis interrompu par Juliette, qui rit bien plus

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fort, parce qu'elle vient d'apercevoir mes épin^^les, et qui les montre à son amie en disant : « Tiens , ma » clière, voilà qui est bien plus joli que tout le res- » te!... une garniture en épingles!... Oh! par exem- » pie, c'est donc une gageure .-^

» — Oui, madame, oui... c'est une gageure... — » Et avec qui dojic , monsieur ? » reprend Augustine d'un air d'humeur; v< vous disiez tout à l'heure » que vous étiez sorti pour affaire. — Madame. . . c'est » vrai. . . je . . .Mais je vous expliquerai cela, madame. . . » Pardon, on m'attend... je rentre bien vite... — » On vous attend? — Non... on ne m'attend pas... » mais... il faut absolument que je vous quitte. Je » ne puis rester comme cela plus long-temps. »

Je salue ces dames et je rentre vivement chez moi. Que pensera Augustine? Ma foi , elle pensera tout ce qu'elle voudra, mais je n'y tenais plus; il y avait trop long-temps que j'étais dans cette cruelle position.

Ah 1 me voilà chez moi. . . J'ôte, j'arrache les épingles ; je jette de côté la vieille houppelande , je passe un pantalon... Je le passe avec un plaisir !.. . Ah! qu'on est bien ainsi !... Comment font les femmes pour aller comme j'étais tout à l'heure ! Mais l'habitude ! . . . et d'ailleurs ces dames font très-bien de n'en pas porter. Maintenant descendons et faisonsnous mener à l'allée des Veuves.

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