LES VISITES
Me voilà donc entièrement librej jamais, je l'avoue, je n'ai goûté si vivement le bonheur d'être maître de mes actions. Je pourrai voir Augustine aussi souvent qu'elle le voudra , et si j'en crois ses yeux , sa voix ; si j'en crois mille riens qu'un amant seul devine , j'obtiendrai bientôt le plus doux aveu; de là au comble du bonheur, il n'y a jamais loin... Je commence à me lasser de n'avoir que des espérances.
Il faut que je revoie Dubois pour savoir où j'en suis avec madame Ledoux. Je me rends chez lui , où il m'a promis de m'attendre; et je le trouve se faisant mettre des papillottes par une de ses voisines les blanchisseuses.
Dubois me dit tout ce qu'il a fait hier avec mon père ; je suis tenté de le gronder , mais je ne puis m'empècher de rire. Il me raconte la scène de l'An-
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glais et la colère de madame Ledoux , qui a mis mademoiselle Girard à la porte ; enfin il prétend que nous ne devons rien à madame Ledoux, et qu'il lui a payé dix fois la valeur de son appartement. Je laisse Dubois se faire friser tout à son aise , et je retourne dans mon quartier.
Je ne suis plus qu'à deux pas de ma rue , lorsqu'une jeune femme pousse un cri en s'arrêtant devant moi. C'est Ninie, que je n'avais pas vue depuis long-temps, et qui est mise avec beaucoup plus de recherche qu'autrefois.
« Ah! vous voilà, monsieur Paul? je suis bien con- » tente de vous rencontrer ! ... Je viens de chez vous. )) -— Ahl vous venez de chez moi? — Oui... il y a si » long-temps que je ne vous ai vu !... Vous ne vien- » driez jamais me voir chez ma tante, vous. — Vrai- » ment, Ninie, je n'ai pas eu le temps; cependant )) j'ai souvent pensé à vous : j'étais étonné de ne pas » avoir de vos nouvelles. Mais vous avez une » toilette charmante... quelle coquetterie mainte- » nant dans la miseî... Ah, INinie!... il vous est ar- » rivé quelque aventure depuis que je ne vous ai « vue... — Oh ! oui , j'ai bien des choses à vous ra- » conter... C'est pour cela que j'étais allée chez >» vous... mais vous y retournez... je vais aller avec » vous, si ça ne vous gêne pas. — Non, sans doute. »
J'aime mieux que Ninie vienne chez moi que de causer avec elle dans la rue. Nous nous acheminons vers mon logement qui n'est qu'à deux pas. Mon portier me dit : « Monsieur, il est venu une jeune. ») demoiselle pour... »
LA FEMME, LE MARI ET L AMANT. Ôil
Il n'achève pas , il vient d'apercevoir INinie qui monte avec moi ; il sourit d'un air malin , et rentre sa tête dans sa loge en disant : « Ah ! je vois que monsieur sait qui est-ce qui était venu. »
Nous voici chez moi. Je fais asseoir Ninie; je l'embrasse... avec amitié seulement, car je suis trop occupé d'Augustine pour avoir des distractions, et je prie la petite blonde de parler.
M Vous savez , monsieur Paul , que je suis i accom- » modée avec ma tante, que je ne vois plus Char- » lotte, que je suis bien sage, bien tranquille, et » que je travaille toute la semaine sans quitter? — » Oui , Ninie, vous m'avez dit tout cela , et je vous » crois. — Nous étions allées au bal d'Auteuil avec » ma tante et des dames de ses amies, par hasard... » et je ne m'étais guère amusée ! . . . — Enfin , Ninie ? » — Enfin ^ pour revenir, comme ma tante était » lasse, nous avons pris un coucou. J'étais assise à » côté d'un jeune homme, et comme le coucou nous » secouait un peu, à chaque cahot je me trouvais >î sur lui ; mais le jeune homme était bien honnête , » c'était toujours lui qui me demandait excuse de » ce que je tombais sur ses genoux. Si bien que l'on » a causé tout le long du chemin, et que ce jeune » homme nous a dit tout de suite qu'il était garçon » pâtissier, mais que son père devait lui donner de )) quoi s'établir traiteur quand il se marierait. Nous » sommes rentrées chez nous; mais le lendemain j'ai » rencontré ce même jeune homme en sortant de chez » moi. Il m'a abordée en me disant qu'il avait rêve » de moi toute la nuit, et qu'il voudrait bien être
» encore dans le coucou. Puis il m'a demandé la » permission de venir me voir chez ma tante , parce » qu'il n'avait que des vues honnêtes , et qu'il voyait » bien que je n'étais pas une demoiselle qui écoute- » rait des bêtises.
» — Eh bien! Ninie, vous lui avez permis d'aller » vous voir? — Dame, quoiqu'il ne soit pas bien » grand et qu'il n'ait pas votre tournure , comme » M. Bénin parle toujours de mariage, ça m'a fait » faire des réflexions... Bref, il est venu chez ma » tante , et depuis ce temps-là il me fait la cour bien )' sérieusement ! . . . Ma tante , qui a pris des informa- » tions, ditque c'est un honnête garçon qui me rendra » heureuse. Moi jele trouve un peu bête, et je n'ensuis » pas très-amoureuse ; mais je serais pourtant bien » aise de me marier. Je lui ai dit que je n'avais rien » du tout en dotj il m'a répondu que j'avais mon » innocence, et que ça lui suffisait. J'avais bien envie » de lui parler de ma liaison avec Adolphe et vous , » mais ma tante me l'a défendu. — Je crois que votre » tante a eu raison : ces confidences-là ne font ja- » mais plaisir à recevoir. Si M. Bénin vous aime, » il sera fort content de vous épouser telle que vous » êtes. — M. Bénin est très-galant, très-généreux, » il m'apporte chaque jour quelque petit présent, » que ma tante veut bien que je reçoive : mais je ne » voulais pas l'épouser sans vous en avoir demandé » la permission. — A moi? Ninie !.. . Est-ce que j'ai » des droits sur vous? — Il me semblait que oui. »
Pauvre petite! elle me dit cela d'un air attendri ; il y a plus de sentiment dans ce peu de mots que
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dans de longs sermens ! . . . Je prends une des mains de ISinie , je la presse avec amitié , et je lui dis : « Ainsi donc, si je vous priais de ne point épouser )) M. Bénin, vous refuseriez sa main ? — Oh! mon » Dieu ! oui ; je n'y tiens pas beaucoup , je vous as- »> sure. — Et moi, Ninie, je tiens à vous voir heu- » reuse et établie ; épousez ce jeune homme : puis- » qu'il vous offre sa main, quoique vous n'ayez rien; » c'est qu'il vous aime réellement. Je suis persuadé » que vous serez heureuse en ménage , et que votre » mari ne se repentira jamais de son choix. — » Dame... certainement que , si je l'épouse... je lui » serai fidèle... et puis M. Bénin a l'air bien doux , » et il m'a promis qu'il ferait toutes mes volontés , » que je serais la maîtresse. — Mariez-vous donc, » ma chère amie, je vous y engage très-fort. — » Allons, en ce cas-là , j'épouserai Bénin dès qu'il » aura le consentement de son père , et nous nous » établirons dans les environs de Paris... Je vous » enverrai mon adresse , et vous viendrez me voir » quand vous passerez par-là... n'est-ce pas? — » Sans doute; j'irai vous voir comme ami. — C'est » bien ainsi que je l'entends, monsieur ; quoique ça, » si vous aviez pu venir à ma noce , j'aurais été bien » contente... Oh! je n'ai qu'à dire que vous êtes de » nos amis, et Bénin ne dira rien... Il ne voit abso- » lumen t que par mes yeux, ce garçon-là. — Ma chère » amie , je crois qu'il est beaucoup plus convenable » que je ne sois pas à votre noce. — Alors, je memarie- » rai sans vous. Et vous, monsieur Paul? quand vous M marierez-vous?... Vous ne dites rien. Est-ce que
VOUS n'avez pas de confiance en moi?... — Ali î I\inie,je ne puis pas me marier, moil.,. — Cependant , vous n'êtes pas sans avoir un sentiment , à coup sûr... — Oui, mais je ne puis pas épouser ce sentiment-là... Quelque jour, ISinie , je vous conterai tout cela, »
INinie reste encore long-temps chez moi; elle me détaille ses projets, ses plans de conduite, lorsqu'elle sera mariée -, je l'écoute avec plaisir; on en a toujours à voir heureuses les personnes que l'on a aimées. Cependant l'heure se passe. Ninie songe qu'il est temps de retourner chez sa tante ; moi je sens qu'il est l'heure de mon dîner. La petite se lève , me dit adieu. Je l'embrasse sur le front, je la regarde déjà comme mariée. Je ne sais pas si cela lui plaît beaucoup , mais elle tourne et retourne autour de moi , elle ne s'en va pas ; c'est moi qui lui répète : « Adieu, Ninie. » Enfin, elle part tout d'un trait, en murmurantunadieu étouffé... Ah , monsieur Bénin!., je crains bien que... Mais cela ne me regarde pas.
Allons vite dîner pour être plus tôt chez Augustine. Mon portier sourit malicieusement en me regardant : ces portiers du Marais ne sont donc pas accoutumés à ce qu'un jeune homme reçoive des visites de femmes?...
J'ai bientôt fini de dîner; je cours chez Augustine : je pense qu'elle ne sera pas fâchée d'apprendre que mon père n'est plus à Paris, et je monte gaîment chez elle.
« Madame n'y est pas , » me dit la domestique en m'ouvrant la porie. « — Madame n'y est pas!...
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» Et elle ne vous a pas dit de m'apprendre où elle » est allée ? oii je pourrai la retrouver ? — Non , » monsieur. »
Je ne conçois rien à cela ; elle qui ne sort presque jamais!... Et elle devait bien penser que je viendrais... Je m'éloigne tristement, je marche, au hasard; si je savais où la rencontrer... Cette absence ne me semble pas naturelle. Je me suis assez promené, allons voir si elle est rentrée.
« Madame n'y est pas, » me répète la bonne. Ces gens-là vous disent cela avec un sang-froid qui vous tue!... Madame n'y est pas!... c'est d'un ridicule.,. Il faut encore m'éloigner sans la voir. . . et ne pas daigner me faire dire où elle est ! Allons , je ne reviendrai pas de quinze jours.
Un quart d'heure ne s'est pas écoulé que je brûle de retourner m'informer si elleest rentrée. J'attends la nuit cependant ; alors , je retourne vers sa demeure, je regarde à ses fenêtres... Il y a de la lumi^re dans sa chambre à coucher. On ne me dira pas cette fois qu'elle est sortie.
Je monte, je sonne , je ne donne pas à la bonne le temps de me parler , je m'écrie : « Madame y est , « j'en suis sûr : je l'ai vue à sa fenêtre. — Oui , » monsieur, madame y est 3 c'est vrai... mais elle ne » veut recevoir personne. . . — Recevoir personne ! . . . » Mais je ne suis pas une personne , moi, mademoi- » selle, et cette défense ne peut me regarder. — Si , » monsieur, puisque c'est pour vous justement que » madame l'a donnée. — Pour moi !... »
Je suis anéanti ! ... Elle ne veut plus me recevoir. . .
qu'ai-je donc fait?. . En quoi ai-je de nouveau mérité sa colère? Ah!... quelle idée!... Si c'était... si elle avait vu... courons interroger mon portier.
En un instant je suis chez moi ; je prends mon portier à l'écart , et je lui dis : « Pendant que cette » jeune fille était chez moi aujourd'hui, est-ce qu'il » est venu une dame me demander? »
Mon portier commence par sortir gravement sa tabatière de sa poche , et le bourreau se fourre une énorme prise dans le nez avant de me répondre : (( Monsieur... attendez donc... on est venu... oui... » non, on n'est pas venu pour vous... — Vous êtes » sûr ? — Ah!... on a bien apporté la lettre qui est » là... mais c'est depuis. — Une lettre?... Pour qui? » — Pour monsieur. — Et vous ne me la donniez » pas?... — Ohl j'avais toujours le temps... j'étais » bien sûr de saisir monsieur quand il rentrerait )» pour se coucher. »
Moi je suis tenté de saisir ce drôîe-là à la gorge, mais je me retiens et je me fais donner sa lettre ! . . . C'est de sa main... ah! je vais savoir la cause de sa conduite.
« Je pars demain pour la campagne. Ne vous » donnez pas la peine de venir chez moi , vous ne » m'y trouveriez plus. Je suis persuadée que vous » ne vous ennuierez pas en mon absence ; quand on » reçoit des visites agréables^ le temps passe vite.
» Adieu , monsieur , je vous fais compliment de » vos amours.