AUGUSTINE
Des visites agréables... mes amours... tout est éclairci!... elle sait que Ninie est venue chez moi... et c'est pour cela qu'elle ne veut plus me voir! C'est donc la jalousie qui cause sa colère !... Ah! je respire... cette découverte me fait un bien!... Mais il iaut que je me justifie .. je n'entends pas qu'elle parte pour la campagne sans m'avoir entendu., écrivons-lui sur-le-champ , elle aura ma lettre ce soir.
Je prends la lumière de mon portier, je monte chez moi, je n'écris que ces deux lignes : « Daignez » m'entendre , madame, et vous verrez si c'est en- » core par amour que l'on vient me rendre visite. »
Je mets l'adresse , puis je descends quatre à quatre, et , sans songer à reprendre la lumière ; je veux remettre la lettre à mon portier. Arrivé en bas , je cours brusquement vers sa loge ; je n'ai pas vu que la porte de la cave était ouverte , je me jette dedans... Mon front a porté contre un angle... je reçois un coup affreux, je tombe sans connaissance sur le pavé.
Lorsque je reviens à moi , je suis dans mon lit , ma chambre est éclairée faiblement ; une vieille femme, que je reconnais pour la sœur du portier, est assise à mon chevet , la tête me fait bien mal. « On » vous a saigné, » me dit la vieille femme, « c'était » bien nécessaire... Tâchez de dormir, car vous » avez reçu un furieux coup. )>
Ahî je me rappelle maintenant... Il faut donc se résigner et rester là. Je passe une nuit fort agitée , j'aide la fièvre, et la contrariété que j'éprouve doit
3SU LA FEMME, LE MARï ET l'amANT.
raugmenter encore. Le lendemain cependant mes idées sont plus nettes... je me rappelle ma lettre... je fais venir mon portier... Hélas I... il Ta trouvée à mes pieds et Ta mise dans sa poche au lieu de la porter à son adresse... il prétend que le plus pressé était de me secourir... Vous verrez qu'il faudra que je lui donne raison. Elle sera partie pour la campagne!... Si pourtant elle avait différé son départ ! J'envoie à tout hasard mon portier chez madame Luceval. S'il la trouve, je lui recommande de remettre la lettre à elle-même, et de raconter l'accident qui m'est arrivé. Quand il s'agit de bavarder, je suis certain qu'il s'acquittera bien de la commission.
Je compte les minutes de son absence. Il est longtemps... tant mieux!... il revient, il l'a trouvée... elle n'était point partie ! . . . elle a ma lettre , elle sait ce qui m'est arrivé!... « Et qu'a-t-elle dit en ap- » prenant cela ? — Oh , monsieur ! . . . cette dame a » pâli, que j'ai cru qu'elle allait aussi s'évanouir. — » Fort bien!... — Et puis elle tremblait de tout son >> corps. — Très-bien ! — Et puis elle avait l'air » d'avoir tant de chagrin ! . . . — Bon ! bon ! . . . — Ah ! » oui, bon! bon! bon!... c'est-à-dire que c'était » capable de lui donner une maladie. Enfin je l'ai » rassurée sur monsieur; mais, quoique ça, elle a )» dit qu'elle enverrait tous les jours savoir de vos nou- » velles. »
Tous les jours !.. Elle ne partira donc pas ! . . . Cette idée me console un peu. Je ne suis pas encore en état de sortir. J'ai de la fièvre, j'éprouve un abat-
tement général. Il faut que je me soigne^ si je ne veux pas devenir sérieusement malade. C'est l'arrêt du médecin. Soignons-nous donc pour guérir plus vite.
Quel ennui lorsqu'on est malade de n'être entouré que de gens qui nous sont indifférens , de ne recevoir que les soins d'un mercenaire!... combien alors on regrette le toit paternel, et les douces attentions d'une mère oii d'une sœur.
Quatre jours se passent, ils m'ont semblé bien longs!... mais elle a tous les jours fait demander de mes nouvelles. Enfin je me sens beaucoup mieux. Je me lève , et après-demain j'espère pouvoir sortir.. . D'ici chez elle c'est si près ! Comment passer le temps jusque-là!... Ah! écrivons à Dubois pour qu'il vienne me voir, cela me distraira.
J'ai écrit à Dubois, mais on ne l'a pas trouvé chez lui. La journée s'écoule, et le lendemain, je renvoie ma vieille garde , je me sens assez bien pour n'avoir plus besoin de personne; j'ai même envie de sortir, quoique le médecin me l'ait défendu; jebalance, je suis prêt à céder au désir qui me presse, loi'squ'on frappe doucement à ma porte.
C'est Dubois sans doute... je vais ouvrir. O bonheur!... c'est elle!... c'est madame Luceval qui est devant moi , et qui pousse un cri de surprise en me trouvant levé, parce que mon portier lui avait dit que j'étais très-mal ! . . .
« Ah, madame! que vous êtes bonne!... votre » présence va me rendre entièrement la santé. — » J'ai pensé que ma visite vous causerait peut-être
» quelque plaisir... et cela m'a fait passer au-dessus » de certaines convenances ; quand on a vëritable- » ment de l'amitié pour les gens , il me semble qu'on » leur doit bien quelques sacrifices... Mais je vous » avoue que je ne vous croyais pas en état de vous » lever... on vous avait ditsi malade! — Est-ce que » vous êtes fâchée de me trouver guéri? — Non... » mais... »
Je la conduis à un .siège ^ je m'assieds près d'elle^ je suis si content que ^ pendant quelques instans, je ne puis que la regarder ^ en répétant : « Vous venez » me voir . . ah ! que je suis heureux de l'accident qui )) m'est arrivé! — Il est certain que sans cela... — » Vous partiez pour votive campagne, et vous me » défendiez d'aller vous voir I . . . Qu'avais-je fait, ma- » dame; pour mériter tant de rigueur? — Tenez, » ne parlons plus de cela... quelquefois je suis si bi- » zarre... si ridicule. .. je ne sais pas ce que j'avais... » Monsieur votre père n'est donc plus à Paris? — » Non, madame, il s'est aperçu que je le trompais «sur ma position, il s'est fâché, et il est reparti » brusquement. . . Je me trouvais de nouveau heu- » reux d'être libre, et j'allais vous faire part de cet » événement. Quelle a été ma surprise lorsqu'on m'a » dit que vous ne vouliez pas me recevoir!... Qu'a- » vais-je donc fait, madame? d'où pouvait naître » votre couri^oux?... — Mon courroux? mais vous » vous trompez. . . je n'en avais point. . . — Ainsi c'est » sans aucun motif que vous refusiez de me voir ? » Elle se tait... elle rougit, elle ne veut pas convenir qu'elle m'a vu avec INinie; je l'y forcerai bien.
« — Du moins ^ madame^ vous voudrez bieii^ je » l'espère^ me donner l'explication de ce que di- >) sait votre lettre?... — Ma lettre... je ne sais vrai- » ment plus ce que je vous ai écrit... dans ce mo- » ment-là... j'ignore à quoi je pensais. Je vous avais » aperçu dans la rue causant avec cette petite fille, » que j'ai bien reconnue... je vous ai vu ensuite la » mener chez vous... cela m'avait semblé singulier... » d'après ce que vous m'aviez dit... Mais j'ai eu tort » dans ma lettre devons plaisanter à ce sujet... vous » êtes bien libre , et je ne vois pas cequi vous empé- » cherait de continuera avoir cette jeune fille pour » maîtresse. »
Elle veut cacher sa jalousie. . . elle ne veut donc jamais que je sache qu'elle m'aime!... Mais je n'y tiens plus ^ et je m'écrie : « Non, madame^ non, cette » jeune fille n'est plus ma maîtresse ; elle ne venait » me voir que pour m'annoncer son prochain ma- » riage; et me demander les conseils d'un ami. Je sais >) qu'il vous est fort indifférent que j'aime quelqu'un, » pourvu que ce ne soit pas vous, à qui vous m'avez » si bien défendu de parler d'amour. Vous devez être » contente, madame, je vous ai obéi j pour voussa- >) tisfaireplus encore, je vais aimer toutes les femmes, » je vais chercher à plaire, je vais me marier enfin... » Peut-être alors m'honorerez -vous de toute votre >) amitié. »
Augustine veut sourire, mais sa voix est altérée, et elle se lève brusquement en me répondant : >> Vous ferez très-bien , monsieur , et je vous y en- » gage. »
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Elle va partir, je l'arrête, je tombe à ses genoux, en murmurant: « Ne savez-vous pas que je ne puis » eu aimer une autre que vous !... que ce n'est que » pour vous obéir ^ que je me contrains à vous taire » mes sentimens ! Mais dussiez-vous me bannir en- » core de votre présence , il faut que je vous répète » que je vous aime. . . que je vous adore. . . que je ne » veux aimer que vous. »
Elle lève les yeux sur moi... mais ce n'est pas du couiToux que j'y vois.... Ses yeux sont mouillés de larmes, elle me sourit tendrement : « Quoi!... vous » m'aimez toujours?... — Depuis que je vous con- » nais, mon cœur n'a point changé. — Hélas! le » mien a bien changé au contraire.,, moi qui croyais » ne plus pouvoir aimer... moi, qui en vous rece- » vaut d'abord ne voulais que savoir par vous des )) nouvelles d'une autre personne... je ne sais com- » ment cela s'est fait. . . je me suis habituée à vous voir » chaque jour ; je pensais n'éprouver pour vous que » de l'amitié. . . Je le croyais alors. . . mais le temps où )) j'ai été sans vous voir me sembla bien long. .. Déjà » je commençais à craindre de vous aimer trop pour » un ami. Juliette me parlait souvent de vous; elle » prétendait que j'avais agi avec dureté à votre » éfard... Yous êtes revenu... mais vousnemepar- » liez plus de vos sentimens... Je me persuadai que » vous aviez cessé de penser à moi... et cela me fit » de la peine... Je ne voulais pas vous aimer... et » pourtant...jevoulaisètre ai méede vous... C'est bien r) ridicule, n'est-ce pas?... Je sens que j'ai trop compté » sur mes forces. . . il ne faut pas à mon âge avoir mi
» ami comme vous. Notre cœur s'y trompe quel- » quefoisl... — Si un autre n'a pas su apprécier le » trésor qu'il possédait^ faut-il pour cela vous con- » damner toute la vie à une froide indifférence? — » Mais... en vous aimant... ne suis-je pas bien cou- » pable?... »
Elle m'aime I... Cet aveu vient de lui échapper, et , dans son trouble , elle cache ses beaux yeux , et veut se détourner de moi... Je saisis sa main , je la couvre de baisers... En ce moment on frappe à nui porte.
Maudite visite !... Augustine a pâli , elle se lève et me regarde avec terreur. « Je n'ouvrirai pas , » lui dis-je à demi-voix. (( — Mais votre portier qui m'a » vue monter chez vous! — Ah! je suis sûr que c'est » Dubois!... — Ouvrez, je vais entrer dans ce ca- » binet... Je ne voudrais pas qu'il me trouvât chez » vous... — Eh bien! entrez... Oh! je vous réponds » que je vais le renvoyer bien vite!.,. »
Augustine entre dans un petit cabinet qui est à la tête de mon lit, j'en ferme sur elle la porte vitrée. Je me promets de faire des signes à Dubois pour qu'il comprenne que j'ai du monde, et qu'il s'en aille surle-champ.
Je vais ouvrir. O funeste méprise!... c'est Jenneville qui entre chez moi!...