‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 21 sur 26 · QUINZE JOURS A PASSER · texte numérisé non relu

QUINZE JOURS A PASSER

La journée s'est écoulée vite quoique je l'aie passée seul. Je sais que je suis aimé d'Augustine^ cette douce certitude me fait voir tout en rose. Il me semble même que l'aventure de ce matin ne peut me nuire ; car il n'est pas possible qu'Augustine puisse garder sa foi à un homme dont elle est bien certaine maintenant de n'être plus aimée, à un homme qui fait si peu de cas de sa fidélité.

Le lendemain , je me sens tout-à-fait rétabli ; sans la blessure dont je conserverai long-temps la cicatrice, je ne croirais pas avoir été malade. Je me promets, tout en déjeunant, d'aller bientôt chez madame Luceval. . . Madame Luceval ! . . . Oui , je me plais à lui donner ce nom ; celui de Jcnneville n'était pas digne d'elle !

Je vais sortir, lorsque mon portier entre chez moi

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une lettre à la main. Il va me questionner sur ma santé j sur ma blessure^ sur ce que je pense de sa sœur qui m'a servi de garde. Je ne lui en laisse pas le temps ^ je lui arrache la lettre qu'il ne me donnerait que dans cinq minutes; un secret pressentiment me dit que c'est d'elle^ et je vois à Fëcriture que je ne me suis pas trompe. Je mets mon portier à la porte, j'ouvre cette lettre... Que peut-elle m'ëcrire aujourd'lmi?... lorsqu'elle doit bien penser qu'elle me verra. . . Lisons :

« Mon ami... » Son ami!... Ce mot me rassure, elle n'est pas fâchée. . . « La scène d'hier m'a fait bien » du mal y je ne puis m' habituer à penser que mon » mari a maintenant le droit de me mépriser, . . » La mépriser!... Que dit-elle là!... N'est-ce pas lui seul qui est coupable ?. . . lui seul qui mérite son mépris ?. . . « Pour réparer^ s' il se peut ^ F inconséquence de ma » conduite y et surtout pour tâcher de triompher de la )) faiblesse dont je vous ai fait rai>eu, il me semble » que le meilleur parti serait de ne plus uous voir. . . » Ne plus me voir!... Ah ! par exemple, c'est trop fort. « Convenez-en y mon cher Paul, ce parti serait sans » doute le plus sage, car en continuant de vous voir^ » qui me dit que je ne deviendrai pas entièrement » coupable?... » Parbleu! je l'espère bien... Mais elle appelle cela coupable ! . . . nJe nose plus mainte- )) nant compter sur mes forces. . . ni sur ma raison. . . » Sa raison ! . . . sa raison ! . . . Cette femme-là me fera perdre la mienne... « Mais renoncer entièrement à » ^>ous voir me semble aujourd'hui un bien cruel sa- » crificel... et ce monde a qui je le fais ne ni en

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» saura aucun gré. » Oh! non certainement, on ne lui saura aucun gré !... « Dans le trouble ou je suisj, » tout ce que je sais, c est que je dois vous fuir pour » quelque temps , jusqu'à ce que mon cœur ait repris » un peu d'empire sur lui-même... Nous nous rever- » ronSyje vous le promets. Je pars a ï instant pour la » caînpa^ne : ne cherchez pas à me suivre, je vous » eii supplie^ donnez- moi encore cette preuve de » votre attachement. »

Elle veut me fuir? c'est-à-dire qu'elle ne veut me revoir que lorsqu'elle ne m'aimera plus!... Yoilà donc quelle sera la récompense de mon amour. Lorsque je suis enfin parvenu à me faire aimer, elle s'éloigne de moi paixc qu'elle me craint. En vérité, je finirai par trouver que cette femme-là est extrêmement ridicule. Son mari la quitte^ son mari trouve bon qu^elle ait un amant, et madame est fâchée que je sois parvenu à toucher son cœurl... N'ai-je pas bien du malheur d'être tombe justement sur une femme qui veut être sage, lorsqu'on lui donne la permission de ne l'être pasl On a bien raison de dire que ces dames aiment surtout ce qu'on leur défend.

J'en suis bien fâché, madame, mais je n'obéirai pas à la dernière prière de votre lettre, je ne vous laisserai pas tranquillement partir, et , pour commencer, je vais aller chez vous. Si cela vous fâche eh bien 1 nous nous brouillerons tout-à-fait : je préfère ne pas être aimé des gens, à n'en être aimé que de loin.

Ma résolution est bien prise, et je me rends chez Augustine j mais quand je vais pour monter chez elle.

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son portier m'arrête en me criant : « Monsieur ne » sait donc pas que madame Luceval est partie avec » sa bonne à sept heures du matin? — Elle est par- )) tie!... pour où? -r- Pour sa campagne, à ce que » ']e présuppose,.. Il paraît que madame avait l'ait » faire tous ses apprêts et ses paquets dès la veille, » et. . . — Mais cette campagne où est-elle ? — Ah î . . . » madame ne me l'a pas dit. . . II paraîtrait qu'elle n'v )' veut pas recevoir de visites; car je lui avais de- » mandé si. . . — Quelle voiture a-t-elle prise ? — Ua » fiacre tout bonnement. — Et quand revient-elle? » — Ça, par exemple, je nen sais rien. »

Moi , tout ce que je sais , c'est que sa campagne est dans les environs de Luciennes. . Mais de quel côté ?... Je n'ai jamais songé à le lui demander. Elle est partie à sept heures du matin ! . . . Elle avait donc bien peur que je vinsse avant son départ. Peut-être ma vue Faurait-elie fait changer de résolution ; mais elle est partie!...

Comment savoir où est sa maison ?. . . Il faut cependant que je découvre sa retraite; je n'ai pas soupiré depuis si long-temps pour lui laisser le temps de m'oublier au moment où elle commence à devenir sensible. Ah I . . . Juliette connaît sa campagne I . . . elle y a été.. . je le lui ai entendu dire. Juliette peut m'apprendre où c'est; mais voudra- t-elle me le dire ?... Oui, Juliette est bonne, sensible, compatissante; elle est jolie , elle doit savoir ce que c'est que l'amour; d'après ce que j'ai pu entendre^ elle déteste Jenneville , tandis qu'elle m'a toujours témoigné beaucoup d'amitié... Allons trouver Juliette. Heureusement je sais son adresse.

Juliette est veuve, je puis donc sans inconvénient nie présenter chez elle. Je tremble que celle-là ne soit aussi à la campagne.

Grâce au ciel^ je trouve madame DarbellC;, c'est le nom de dame de Juliette; on m'introduit près d'elle, et elle sourit en me voyant-

« Je vous attendais, » me dit-elle. « — Vous m'atten- » diez?... — Sans doute : vous avez reçu une lettre » d'Augustine? — Oui, madame. — Elle vous apprend » son départ , et vous avez couru bien vite chez elle » dans l'espoir qu'elle ne serait pas encore partie ? » — Oui, madame. — Enfin vous avez su qu'elle » était à sa campagne, et vous venez me demander » oii est située sa maison! — Oui, madame... Mais » comment savez-vous ?. . . — J'ai vu hier Augustine. . . » elle pleurait, elle se désolait ; j'ai tâché de la con- » soler , et je le devais, car si elle a été chez vous » hier, c'est bien ma faute. Je lui répétais sans cesse » que vous étiez blessé, souffrant, désespéré... — » Ah! que vous êtes bonne ! — Enfin , je l'ai donc » trouvée se désolant. . . elle voulait mourir, elle vou- » lait surtout ne jamais vous revoir; j'ai eu bien de » la peine à lui faire comprendre que sa- douleur » n'avait pas le sens commun; qu'il n'y avait rien de » changé dans sa situation , si ce n'est qu'elle avait )) acquis la conviction que son mari était un homme >) méprisable, tandis que vous vous étiez conduit » très-noblement en faisant tous vos efforts pour » ramener son époux dans ses bras. — Ah ! madame, )) que de bontés ! . . . — Taisez- vous donc. Je suis par- » venue à ramener un peu de calme dans ses esprits; » quant à son cœur, je ne puis trop vous dire ce

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» qu'il pense. Je lui ai fait observer que ne plus » vous voir serait bien mal reconnaître la gënërositë » de votre conduite; alors elle a rëflëclii... elle a » soupire , enfin elle a murmure : u INous verrons » dans quelque temps...

>) — Ah! madame... demain, aujourd'Imi... — » Mais, monsieur, laissez-moi donc achever. Quand » j'ai vu qu'elle ëtait bien dëcidëe à se rendre à sa » campagne, je n'ai plus cherche à combattre sa rë- » solution; mais je lui ai promis d'aller la voir, et » quoiqu'elle ne m'en ait pas donne la permission , » je vous y mènerai avec moi.

» — Vous m'y mènerez ! . . . que de reconnais- » sance !.. Quand partons-nous , madame? — Oh ! » un moment, il faut laisser Augustine s'ennuyer » dans sa solitude... dans trois semaines nous irons » la voir... — Trois semaines !... mais c'est trois siè- » des... Je ne pourrai jamais attendre si lonp- » temps I . . . — Eh bien ! dans quinze jours. . . — Et )) pourquoi pas demain? — Parce que je connais » Augustine , elle a une tête un peu exaltëe; elle » avait forme le projet de ne plus vous revoir; en » vous prësen tant sur-le-champ chez elle, vous pour- » riez fort bien ne pas être reçu; mais quinze jours » de solitude ramèneront beaucoup de cahne dans » ses idëes... — C'est-à-dire que je la retrouverai » bien raisonnable , bien froide , bien indifférente. .. » — Eh! monsieur, cen'est pas aux champs, ce n'est » pas sous un ëpais feuillage qu'une jeune femme re- » trouve son indifférence. Au reste , je vous l'ai dit , » dans quinze jours , pas avant , voilà mon dernier

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» mot. — Et... si... si j'allais seul chez elle. — D'a- » bord je ne vous dirai pas où est sa maison; mais , » dans le cas où vous parviendriez à la découvrir, » je suis persuadée qu'étant seule à sa campagne elle » ne vous y recevrait pas... ou se fâcherait tout de » bon de votre visite... — Elle est venue chez moi » cependant. — Parce qu'elle était persuadée que » vous étiez fort malade. — Allons, madame... puis- » que vous le voulez, dans quinze jours... Vous » êtes bien cruelle 1 — Il me semble que je suis bien » bonne, au contraire; mais je déteste tant ce Jen- » ne ville, qui a rendu si malheureuse ma pauvre » Augustine, que je vous aime, vous, pour l'avoir )) enfin guérie de son indigne faiblesse... Ah! si » mon mari m'en avait seulement fait le quart!... » Mais , adieu, monsieur Deligny, prenez patience, » et revenez me voir dans quinze jours. »

Me voilà donc condamné à être quinze jours loin d'elle, et cela au moment où je suis certain qu'on ne me voit plus avec indifférence, où je crois toucher au bonheur. .. Ah ! je ne sais à quoi me conduira ma liaison avec madame Luceval, mais jusqu'à ce jour il faut convenir qu'elle m'a causé plus de peine que de plaisir.

Je suis sorti de chez Juliette, sans projet, sans but; je n'ai qu'un désir, c'est d'être plus vieux de quinze jours... Pauvres mortels que nous sommes, nous redoutons la mort, et cependant, par nos vœux, nous n'aspirons qu'à voir écoulé le peu de temps qui nous est donné à passer sur la terre !... Enfans, nous désirons grandir : adolesccns, nous

brûlons de prendre place parmi les hommes ^ mais alors ^ loin d'être satisfaits de notre sort^ Tamour, l'ambition^ l'amour -propre, nous font enfanter mille projets pour l'avenir, et désirer avec ardeur le lendemain qui doit toujours nous rendre plus heureux que la veille. Le père de famille veut voir ses enfans établis , l'amant veut obtenir le cœur de celle qu'il aime , l'ambitieux veut arriver aux honneurs j le poète, le peintre, le musicien, rêvent des succès plus éclatans que ceux qu'ils ont obtenus ! . . . Tous ces lendemains arrivent , et nous trouvent aspirant au lendemain encore!...

Quant à moi , dans ce moment je voudrais devenir marmotte et dormir quinze jours de suite sans me réveiller. J'ai envie d'en aller faire l'essai , et je vais pour cela prendre le chemin de chez moi; quand je me sens arrêter par le bras : c'est Jolivet qui est derrière moi , Jolivet beaucoup plus élégant que je ne l'ai jamais vu.

« Bonjour, mon petit, comment va cette san- » té?... il y a un siècle quejene t'ai aperçu. J'ai tant » d'affaires 1 . . . je ne sais où donner de la tête. . . »

Je me rappelle que je n'ai pas vu Jolivet depuis le jour 011 je lui appris que j'étais victime de la banqueroute de Blagnard; je ne sais si c'est parce qu'il me regarde maintenant comme un pauvre diable, mais je lui trouve un ton de suffisance et presque de protection qu'il n'avait jamais eu avec moi ; je ris en moi-même de cette nouvelle preuve de la sottise et de la petitesse de Jolivet, et je me promets de lui faire changer de ton.

« Depuis que tu m'as vu^ mon petit, tu ne te » doutes pas combien le cercle de mes affaires s'est » agrandi... je fais de tout maintenant. J'ai pris un » cabinet, je suis même obligé d'avoir un commis. . . » que je paie très-cher, mais je ne pouvais pas m'en » passer... J'ai fait des opérations très-importan- » tes! ... j'ai prêté... c'est-à-dire j'ai fait prêter de » l'argent, mais je ne vais qu'avec prudence... il me » faut des répondans ou de bonnes hypothèques.

» — J'entends : c'est-à-dire que tu ne prêtes ja- » mais aux malheureux... aux pauvres diables ?... — » Mon cher, les malheureux ne rendent pas : il ne » faut jamais foire d'affaires avec ces gens-là. Eh » bien ! et toi , tu n'as pas rattrapé ton banquerou- » tier... tu en es pour tes trente mille francs?... c'est » dur.

» — Oh ! il y a long-temps que j'ai oublié ce petit » malheur... Un de mes oncles... du côté de ma » mère, qui est extrêmement riche, m'a envoyé le » double de cette somme pour réparer ce déficit.

» — Diable! le double!... mais c'est gentil ça. »

Et Jolivet, qui jusque-là s'était contenté de marcher à côté de moi, passe son bras sous le mien.

« Et que fais-tu de cet argent?... tu devrais le » faire valoir, cela te rapporterait beaucoup... — » Tu sais bien que je m'entends mal aux affaires , » dans lesquelles je n'ai pas été heureux... — Oui , » mais en étant prudent , ou en s' associant à quel- » qu'un d'intelligent... — Oh! non... et puis je n'ai » pas besoin de me donner tant de peine ; cet oncle » me laissera au moins quinze mille livres de rente,

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» avec ce que j'ai encore... et la fortune de mon » père que je ne compte pas.. . Puis en me mariant à » une femme qui en aura autant... ça pourra me » faire une cinquantaine de mille francs de rente... )) avec ça on peut vivre. . . »

Ici Jolivet s'appuie beaucoup plus sur mon bras, ens'écriant: « Oui^ mon ami , c'est fort joli cin- » quante mille livres de rente; mais enfin, s'il te » prenait envie de les augmenter, je te deniande la » préférence. Avec moi, tu n'auras aucun danger à » courir... d'ailleurs l'ancienne amitié qui nous lie, )) et dont j'espère que tu n'as jamais douté.. . A pro- » pos, et Dubois, qu'en fais-tu?.., il y a fort.long- » temps que je ne l'ai rencontré... sans doute il )) mange tout avec des femmes , comme à son ordi- )) naire. , . Ce garçon-là ne fera jamais rien ! . . .

» — Mais, au contraire, Dubois a fait de très-belles » affaires depuis quelque temps ; il a placé ses béné- » fices dans une maison de commerce où il a un ini) térêt... et je sais qu'il est plus à son aise qu'il ne » veut le paraître. ''

» — Ah! fort bien... je comprends... c'est pour » qu'on ne lui emprunte pas d'argent. . . ça n'est pas » trop bête... Ce diable de Dubois... je n'aurais pas » cru ça de lui... Après tout, c'est un fort bon en- » fant!... un bon vivant!... il faudra que j'aille le » voir. »

J'ai déjà assez de Jolivet, je retire avec peine mon bras qu'il a enlacé avec le sien. (* Adieu, Jolivet, il » faut que je te quitte... je vais chez une marquise » qui demeure ici près... J'espère y trouver une

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» jeune comtesse charmante... à laquelle je fais la )) cour. » Jolivet ouvx^e des yeux où se peignent la surprise et la considération^ en s'ëcriant : « Bahî... )) vraiment... tu vois des marquises et des com- » tesses?... — Pourquoi pas? — Ah! c'est bien bon » ça^ mon ami... ça peut te faire avoir des places... )) des... — Au revoir... »

Jolivet ne veut plus me lâcher, il me retient par la main en me disant : « J'irai te voir. . . Tu demeu- » res, je crois, rue Chariot?... — Oui, mais je n'y » suis jamais. — Il faut pourtant nous rencontrer..- » Oii dînes-tu? — Oh! j'ai chaque jour dix invita- » tions. — C'est bien contrariant, n'est-ce pas?... » Moi , je suis désolé quand j'ai deux invitations pour » le même jour... parce qu'il faut qu'il y en ait une » de perdue. . . Enfin nous nous reverrons. . . — Oui , M oui. ))

Je m'en suis débarrassé. Pauvre Jolivet ! autrefois salésinerie me faisait rire, maintenant sa suffisance me fait pitié. Un sot est un être bien ennuyeux; mais quand il devient riche, il est insupportable. Pour connaître jusqu'oii peut aller la sottise des gens , il ne faut que les enrichir.

Ce n'est pas avec des personnages comme Jolivet que les quinze jours me sembleront moins longs... Ah ! Juliette ! que vous êtes cruelle ! . . . Mais elle prétend que c'est dans mon intérêt; peut-être a-t-elle raison... N'est-ce pas pendant le temps que j'ai cessé d'aller la voir qu'Augustine s'est aperçue que ma présence ne lui était pas indifférente? Il faut donc être privé des choses pour sentir ce qu'elles valent ! . . .

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Je suis rentré chez moi, on est mieux seul qu'avec des gens comme Jolivet; la compagnie des sots nous fait trouver encore plus de charmes à la solitude. Mais Dubois vient... Avec celui-là je puis causer au moins.

« Eh bien! noble ami, comment vont les for- » ces et les amours?. . . — Mal I . . . très-mal ! — Est-ce » que tu es plus malade ? — Non. . . je me porte fort )) bien. . . Mais elle est partie ! . . . partie sans me voir. . . » et il faut que je passe quinze jours loin d'elle!... » — Eh bien ! mon ami , on en prend une autre pour » quinze jours... ça fait passer le temps... Je te mène » ce soir dans un cercle où doivent venir deux cou- » turières qui veulent suivre un cours de langue » française pour entrer dans les chœurs des Bouffes. » Nous les appellerons signora , ça ne peut pas man- » quer de les séduire. — Non, Dubois, je n'irai pas » à ton cercle, et je ne veux pas de tes couturières. . . » Ah ! tu ne sais pas ce que c'est que d'être amou- » reux! — Je ne sais pas ce que c'est! moi qui ne » fais que ça !.. . En attendant, viens diner ; on a beau » être amoureux, il faut manger... C'est vexant, mais » c'est comme ça. »

En dînant avec Dubois, je lui conte mon entretien avec Jolivet. Dubois rit de l'idée que j'ai eue de le faire riche , et désire rencontrer Jolivet pour s'amuser à ses dépens.

Malgré les instances de mon fidèle compagnon , je ne vais pas avec lui le soir dans la société où doivent se rendre les deux couturières. La sagesse n'est peutêtre pas seule cause de mon refus ^ mais quand on

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aime une femme distinguée par son esprit et ses manières j on ne goûte plus autant de plaisir avec des grisettes ; il semble même qu'on n'y soit plus aussi à son aise. Tout est habitude dans la vie; mais le meilleur moyen, pour se bien conduire ^ est de bien placer ses affections ; mallieureusement on n'est pas toujours maître de ses affections.

Huit jours sont passés ! encore sept et je la reverrai... Mais comment me recevra-t-elle?... Enfin je la reverrai, c'est le principal; ne nous inquiétons pas toujours de l'avenir.

Dubois a été souvent avec moi pendant les huit jours qui viennent de s'écouler ; aujourd'hui encore nous venons de dîner ensemble. Il ne me presse plus de faire une connaissance momentaiiée ; mais il m'appelle ^/7z^^/5^ Tancrede^Palmérin. Il prétend que tous les paladins d'autrefois baisseraient pavillon devant moi.

Nous nous promenons en causant dans le jardin des Tuileries, lorsqu'un homme vient en courant nous prendre la main à chacun. C'est Jolivet.

« Bonjour, mes amis... Bonjour, Dubois... Et ce » cher Deligny ! ... Je vous ai vus de loin , et j'ai couru » pour vous attraper... Ces chers amisl ça me fait )> plaisir de vous voir.

» — Dieu me pardonne, Jolivet, je crois que tu » as un habit neuf !... Autrefois, tu sais bien que tu » achetais des habits de hasard. — Toujours farceur, » Dubois! toujours... Messieurs, prenons-nous une » glace ?.. — Il nous offre des glaces ?. . . Est-ce que » tu es malade, Jolivet?... — Je ne vous offre pas.

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» je dis : prenons-nous chacun notre glace ?. . . — Nous » en avons déjà pris chacun trois. Ah çà! tu es donc » devenu bien riche , toi , que tu te permets une gla- » ce?... c'est sans doute depuis que tu prêtes sur » gages? — Je ne prête pas sur gages, moi I . . . — C'est » ce qu^on dit au moins. — Je prête si peu sur ga- » geS;, q^6 J6 viens encore de prêter... c'est-à-dire de » faire prêter soixante mille francs à Jenneville. — A » Jenneville?... — Pas à lui positivement, mais à » une certaine madame de Rémonde. . . pour laquelle » il a répondu... Je n'avais pas très-envie d'abord » de faire cette affaire; mais les intérêts sont si » beaux... et puis Jenneville est un ami... — Mon » pauvre Jolivet, je crois que tes soixante mille » francs courent de grands risques!... »

Jolivet pâlit et regarde Dubois avec terreur en s'écriant : « ^'est-ce que tu veux dire?. .. — Je veux » dire que Jenneville est enfoncé... ou ruiné, si tu 0 aimes mieux. — Pas de mauvaises plaisanteries » comme ça !.. . Savez- vous que je me trouverais en- » foncé aussi, moi, par contre-coup ? — Qu'est-ce » que cela te fait , puisque ce n'est pas toi qui as » prêté ?. . . — Je suis associé dans l'affaire. . . — Gom- » ment un homme prudent comme toi l^it-il de tel- » les affaires? — Eh! messieurs, Fappât du béné- » fice... on se laisse aller quelquefois... Mais non, M non... nous avons hypothèque... nous avons... » Oh! je suis tranquille... Quoique ça, je vais cou- » rir chez mon associé, et m'assurer encore. . . Adieu, » messieurs. — Eh bien! Jolivet, tu ne prends pas » une glace?... — Oh! je n'en ai plus envie. »

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Jolivet nous quitte en courant, et Dubois le regarde en riant s'éloigner.

« Ce n'est sans doute que pour le tourmenter que » tu lui as dit cela? » dis-je à Dubois. « — Non, )) vraiment ; d'après ce qu'on disait encore aujour- » d'hui à la Bourse , les affaires de Jenneville sont » très-mauvaises. Sa maîtresse lui coûte un argent » fou ; il paraît que moins il en a , et plus elle lui en » demande ; c'est toujours ainsi que font ces dames : » quand elles voient qu'un homme se ruine, elles ne » le ménagent plus, elles lui donnent ce qu'elles ap- » pellent le coup de grâce. »

La situation de Jenneville me fait de la peine ; si j'étais encore riche, je sens que j'aurais du plaisir à l'obhger ; mais à présent cela est impossible 1 Ah ! cet homme-là mérite pourtant bien son malheur î

J'ai quitté Dubois. Je pense toute (|poirée à Jenneville, à madame de Rémonde^ je pense aussi qu'Augustine ne laissera jamais son mari dans l'embarras.

Enfin le terme est expiré , les quinze jours sont finis d'hier, et , à dix heures du matin , je me rends chez Juliette.

Je la trouve tout habillée , toute prête à se mettre en voyage : « Vous voyez que je vous attendais, » me dit-elle.

Pour toute réponse , je prends sa main qu'elle me présente; un cabriolet nous attend en bas, et nous partons.

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