L AMOUR ET LES CHAMPS
J'ai loué un cabriolet pour la journée, c'est moi qui le cond^ et nous allons comme le vent. Juliette me dit à chaque instant : « Pas si vite î mon- » sieur... — Madame ^ voilà quinze jours que je » meurs d'impatience, je suis bien aise de toucher » le but, enfin. — Monsieur , en allant de la sorte , » ou nous verserons, ou notre voiture se brisera, ou » notre cheval s'abattra; l'un de nous sera blessé, » peut-être le serons-nous tous les deux, et il me )) semble qu'alors , loin de seconder votre impa- » tience , cela pourrait encore reculer ce moment » que vous désirez tant. »
Juliette a raison, je cesse de tourmenter mon cheval.
« A propos, madame, depuis quinze jours, est- » ce que vous n'avez pas eu de ses nouvelles? —
A\S LA FEMME, LE MARI ET l'aMANT.
» Pardonnez-moi^ monsieur. — Elle vous a écrit? » — Oui;, monsieur. — Et vous ne me le disiez pas ! . . . » — Comment voulez-vous que je vous dise quel- » que chose ? vous êtes comme un fou!... vous ne » m' écoutez pas ! . . . — Ah ! pardon ! pardon ! madame. — On m'a écrit au bout de trois jours pour me dire qu'on désirait me voir, qu'on m'attendait... puis on me demandait si je vous avais ren- » contré... — Et que lui avez-vous répondu? — » Rien ; je me serais bien gardée de lui répondre ! » Quatre jours après, elle m'a écrit que la campagne » lui semblait triste, que c'était bien mal de l'ou- » blier... que, sans doute, vous ne songiez plus du » tout à elle... — Ah ! vous l'avez détrompée, j'es- » père. . . — Mais non , monsieur , je ne lui ai pas ré- » pondu davantage. Je suis sûre qu'en ce moment » elle est furieuse contre moi... et peiî^étre un peu » contre vousl — Quoi, madame, c'est ainsi que )) vous la préparez à me bien recevoir?... — Que » vous êtes enfant!... plus on craint d'être oublié de » ceux qu'on aime , plus leur présence cause de » joie... En vérité, je n'aurais pas cru que ce serait » moi qui vous apprendrais ces choses-là. » ' Je ne dis plus rien , mais je fouette de nouveau le cheval j nous dépassons Neuilly,]Nanterre, Malmaison... Nous voici à Bougival...
« Sommes-nous arrivés, madame? — Non, mon- » sieur, pas encore, mais bientôt ; il faut prendre ce » chemin qui monte et que l'on nomme le Chemin » de la Princesse ; il nous conduira à Luciennes... » La maison d'Augustine est tout près des aqué- » ducs que vous apercevez devant nous. »
Nous montons... il n'y a plus moyen d'aller au galop ; les rues de Luciennes ne sont pas tirées au cordeau. Enfin ^ nous sommes arrivés... «C'est là^» me dit Juliette, a cette maison qui fait le coin... à » gauche. »
Nous sommes descendus. Le cœur me bat^ comme si j'allais commettre une faute... ou plutôt comme si je craignais quelque grand malheur y car je crois que le cœur de l'innocent s'émeut bien plus que celui du coupable.
Juliette a pitié de mon trouble , elle me prend la main en souriant;, et me dit : « Remettez- vous... » pouvez-vous penser que votre présence ne lui sera » pas agréable 1 — Ah I madame^ quand on aime » bien on a toujours peur. — C'est donc pour cela , » messieurs , que vous êtes ordinairement si har- » dis. »
Une vieille paysanne nous a ouvert la porte cochère. Madame Luceval est au jardin, nous dit-elle, et elle veut aller la chercher; Juliette s'y oppose; elle préfère que nous allions la rejoindre dans le jardin, et je la suis.
Le jardin me paraît être bien grand. Nous avons déjà parcouru deux allées y et je ne vois pas Augustine. Tout à coup , Juliette s'arrête en me montrant un bosquet : «Elle est là,» me dit-elle. «Tenez-vous » un moment derrière cette charmille. »
Je fais ce qu'elle me dit, mais je ne suis qu'à deux pas , et je puis entendre sa voix chérie.
« C'est toi! » s'écrie Augustine en apercevant son amie. « Ah! que je suis contente !... et pourtant je
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» t'en veux beaucoup!... ne pas m'avoir même rc- ;) pondu ! . . . Embrasse-moi toujours. . . je te gronde- » rai après.
» — Ma bonne amie, tu avais l'air d'être si pres- )) sée de quitter Paris, tes amis , tout le monde, que » j'ai vouiu te laisser jouir de cette solitude que tu » désirais tant. — Ah ! oui... sans doute... il le fal- » lait bien... j'aurais dû y vivre toujours depuis que » mon mari m'a quittée!... — Comment donc! )) mais tu aurais du même aller habiter dans le fond » d'un désert et ne vivre que de racines , parce que » ton mari t'abandonnait et mangeait son bien avec » ses maîtresses !... cela eût été beaucoup plus édi- » fiant. — Ah 1 Juliette... je t'en prie... ne parlons » pas de M. Jenneville.. . — JNon, tu as raison , n'en )) parlons jamais, cela vaudra mieux. Mais je ne suis » pas venue seule... je t'ai amené de la société... — » De la société!... quidonc.*^ — Quelqu'un qui n'ose » pas se montrer, tant il a peur de toi !... »
Juliette m'a fait signe; je m'avance... Augustine m'avait deviné... Elle rougit... puis elle reprend son air doux, aimable, son air charmant, en me disant : c( Vous n'osiez pas vous montrer?... — Si » vous m'aviez mal reçu... j'aurais été si malheu- » reux ! . . . »
Pour toute réponse, elle me présente sa main que je presse dans les miennes, et Juliette s'écrie : f< Mal » reçu I... ah! j'aurais bien voulu voir que l'on reçût )» mal quelqu'un que je présentais ! »
En un moment toute contrainte est bannie. J'ai retrouvé Augustine aussi aimable qu'autrefois , et
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bien plus encore, car je lis dans ses yeux Texpression de ce sentiment dont elle m'a fait l'aveu. Julien e veut qu'on me fasse voir la maison, les jardins. Je suis ces dames : peu m'importe où l'on me mènera, je serai toujours bien où Augustine sera.
La maison est jolie , commode, ornée avec goût. Le jardin est grand. Il y a des pelouses, de larges et belles allées , mais il y a surtout un petit bois bien épais, bien touffu, dans lequel il doit être charmant de se reposer : j'ai déjà lorgné le petit bois.
Plusieurs heures se sont écoulées, je ne m'en doutais pas; entre gens qui se conviennent, qui s'aiment, le temps passe si vite !
Juliette a promis à Augustine de passer quelque temps avec elle. Moi... on ne me dit pas de rester... mais on m'engage à revenir. Après une journée qui n'a été pour moi que de quelques minutes , je reprends avec mon cabriolet la route de Paris.
Le lendemain, je ne prends pas de cabriolet, cela me coûterait trop cher. Je m'embarque dans la voiture de Saint-Germain, je descends à Marly, et de là je suis bientôt à Luciennes.
On m'attendait pour déjeuner. Comme avec elle un repas me semble charmant ! Mais tout acquiert du charme par la présence de ce qu'on aime. La lecture, la musique, la promenade, tout est plaisir avec elle. Je trouve seulement que la journée passe trop vite.. . et le soir il faut repartir. . . ce serait bien plus doux de ne pas s'en aller.
Juliette devine sans doute ce qne je désire , lorsque le soir je dis tristement : (( Il faut m'en retourner à
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» Paris... » elle s'écrie : « Comment donc irez- » vous ?. . . vous n'avez pas de voiture ? — Je vais at- » tendre à Marly qu'il en passe une. — Et s'il n'y » a pas de place dedans? — Alors, je reviendrai à » pied... — Â pied... ce serait bien amusant!... )) Trois grandes lieues à pied... Il me semble, moi, » que vous feriez beaucoup mieux de rester ici... » Augustine ne manque certainement pas de cbam- » bres pour vous coucher. . . \>
Je regarde Augustine, elle a les yeux baissés; elle répond en hésitant : « Mais... rester ici... c'est bien » alors que dans le monde on dira... — Le monde!... » le monde!... Eh! ma bonne amie, ne te mets » donc pas toujours en peine de ce que diront des » gens qui jugent si souvent de travers. N'es-tu pas >) ta maîtresse, maintenant?... Quel mal, après tout, » d'avoir de la société à la campagne?... Ne suis-je » pas ici, moi? D'ailleurs, tu n'as en fait d'hommes, » dans cette maison , que ton vieux jardinier , et j'ai » peur la nuit. Vous resterez , monsieur, et désor- >) mais vous répondrez de nous. »
Bonne Juliette!... ah! si j'osais, je lui sauterais au cou. Je reste, c'est convenu ; la bonne reçoit l'ordre de me préparer une chambre. Je vais coucher sous le même toit qu'elle!... Il y a quelque chose de délicieux dans cette pensée,et puis, cela donne beaucoup d'espérance.
Me voilà de la maison, je suis d'une gaité qui charme ces dames. Dans la soirée, il n'y apas moyen de faire quelque chose avec moi; jeu, musique, lecture, je fais tout de travers; mon bonheur me cause
LA FEMME, LE MARI ET LAMAïNT. 425
trop de distraction : on me pardonne , parce que je promets d'être plus raisonnable à Favenir.
Chacun a pris sa lumière^ nous nous sommes dit bonsoir ; cela n'a rien de pénible lorsqu'on sait que l'on va dormir à quelques pas de celle que l'on adore. . . mais aussi qu'il est difficile de dormir quand on pense qu'on est tout près d'elle !... C'est ce que j'éprouve dans la jolie chambre que Fon m'a donnée. Je me tourne et me retourne dans mon lit... je ne puis fermer l'œil... je suis pour tant bien heureux!... mais je ne le suis pas encore assez... C'est quand l'on n'a plus de désirs que l'on dort bien ! i . . et moi j'en suis brûlé I . . . L'idée que je couche dans sa maison n'est pas faite pour les calmer.
Je me lève avec le jour. Je vais promener mes rêveries dans le jardin. Je voudrais bien y rencontrer Augustine , mais je voudrais la rencontrer seule... Jusqu'à ce moment, je n'ai pas encore eu un tête-àtête avec elle. Juliette était toujours là. . . Maintenant que j'habite la maison , j'espère que je trouverai des occasions ! . . .
Bon ! en voici déjà une. Je viens d'apercevoir Augustine qui entre dans le jardin 3 je cours la rejoindre, je lui exprime la joie que j'éprouve en habitant avec elle. Elle m'écoute avec bonté, avec plaisir même, si j'en crois ses yeux. Mais il n'y a pas dix minutes que nous causons, et Juliette vient déjà nous rejoindre. Ah! Juliette, vous êtes bien bonne, bien aimable; mais vous devriez être moins matinale.
Aujourd'hui ces dames me font parcourir les environs. Il y a auprès de Luciennes des bois charmans
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que je ne connaissais pas; des tailiis épais oii le soleil pénètre à peine, des bruyères, des chemins coupés de buissons , d'où l'on a une vue magnifique ; on domine sur Paris et ses environs. Nous trouvons même un petit étang, qu'on a décoré du nom de lac, et au milieu duquel il est une petite île plantée de grands saules, et qui rappelle un peu celle de Jean-Jacques à Ermenonville, quoique cette dernière soit plantée de peupliers. Tout cela est fort joli, fort pittoresque; ces bois offrent de plus l'avantage d'une solitude presque complète; car ce n'est que rarement que'les habitans de Paris viennent les visiter : les bons bourgeois, les marchands, les grisettes , aiment mieux les Prés-Saint-Gervais , qui , à la vérité , sont beaucoup moins éloignés de la ville, et oii l'on trouve quantité de petits restaurateurs avec cabinets particuliers. Ici la nature est plus sauvage; ici l'on peut, tout à loisir, rêver, méditer, soupirer... Ah ! je sens que ces bois me sembleraient encore plus agréables si je m'y promenais seul avec Augustine.
Comme on ne peut pas toujours se promener, nous sommes retournés à Luciennes. Rentrés à la maison, ces dames travaillent; moi, je suis chargé de leur faire la lecture. Je m'en acquitte quelquefois bien, quelquefois mal. J'ai souvent des distractions; lorsque mes yeux rencontrent ceux d'Augustine, je m'arrête, puis je m'embrouille ou je lis trois fois de suite le même passage sans m'en apercevoir; alors Juliette s'écrie : « Dieu ! quel mauvais lecteur 1 A » quoi pensez-vous donc, monsieur.*^ » Augustine sourit : elle sait bien à quoi je pense.
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Les journées , les soirées^ s'écoulent rapidement chez Augustine ; cependant les occasions que j'espérais avoir pour lui parler d'amour ne se présentent jamais; Juliette est presque toujours avec nous, et quand elle n'est pas là , quand je rencontre Augustine sans témoins y elle me quitte bien vite pour aller rejoindre son amie... Elle craint d'être seule avec moi... tout semble me l'annoncer. Me craindre, n'est-ce pas sentir qu'elle ne pourrait me résister ! on ne fuit pas l'homme près duquel le cœur est muet; c^est donc encore une preuve de son amour. . . Mais je me passerais bien de cette preuve -là.
Si je n'ose me plaindre, du moins je soupire souvent. En devine-t-elle la cause?... Oh ! oui, les femmes devinent tout ce qui tient à l'amour. Voilà quinze jours que j'ai passés chez elle, et point de tête-à-tête. Je ne suis plus gai comme les premiers jours, et Juliette m'en fait en riant la guerre ; elle prétend qu'on me renverra si je ne suis pas plus amusant. Augustine m'excuse, elle prend mon parti. Elle sait bien ce qui me fait soupirer.
J'ai beau me lever matin , ces dames arrivent presque toujours ensemble au jardin. Aujourd'hui j'ai été plus paresseux, je descends plus tard, je me dirige vers un joli bosquet qu'Augustine affectionne... Elle y est, elle y est seule!
Je cours me placer près d'elle , elle veut se lever, je la retiens. « Voulez-vous donc me priver de ce » moment après lequel je soupire depuis que je suis » chez vous!... Voilà la première fois que je vous « trouve seule. . . — Et pourquoi désirer de me trou-»
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)) ver seule ?. . . n'étes-vous pas avec moi toute la jour- » née?... ne pouvez-vous pas me parler^ me voir » sans cesse ?. . . — - Oui. . . mais je ne puis vous parler » de mon amour... vous dire... vous répéter que je » vous adore... — Ne vous suffit-il pas que je le sa- » che... que je le croie?... — Non, quand on aime » avec ardeur , cela ne suffit pas; et en vous voyant » constamment me fuir, m'éviter, ne dois-je pas » croire que vous ne me voyez plus avec plaisir... » que ma présence vous fatigue?... — Paul, vous ne » pensez pas ce que vous dites... je vous ai laissé lire » dans mon cœur, dans ce cœur qui ne sait pas assez » feindre. Le sentiment que vous m'avez inspiré est » criminel peut-être ; mais , puisque je n'ai pas eu » la force de vous le cacher, je ne vous priverai pas » du moins du plaisir que vous cause la certitude » d'être aimé. — Il est donc vrai!... vous m'aimez... » — Oui. . . je vous aime. . . mais , je vous en supplie, » ne me rendez pas plus coupable ; l'assurance que » votre image sera toujours là doit suffire à votre » bonheur. — Vous m'aimez ! et vous voulez que » cette idée n'embrase pas mes sens, que je ne désire » pas d'en avoir la preuve la plus forte ! . . . — La preuve » la plus forte n'est donc pas de vous avouer que je » vous aime? Ah! mon ami, ce que vous désirez en- » core n'est pas toujours une grande preuve d'a- » mour I... — Si c'est moins à vos yeux que ce que w vous m'avez déjà accordé, pourquoi me le ref u- » ser?... — Mon ami , vous voudriez donc que je » f usse tout-a-fait coupable?. . . — Mais'pourquoi trou- » vez-vous que cela vous rendrait coupable?... Qui
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» donc fut jamais plus libre de soi-même que vous? » — Paul , je ne veux plus vous écouter. »
Elle me fuit... mais elle était émue, attendrie... Quelque chose me dit qu'elle ne me fuira pas toujours... Espérons... il faut bien espérer j sans cela ce serait désolant.
Voilà près d'un mois que j'habite la campagne; pendant ce temps, j'ai été tous les deux ou trois jours faire un tour à Paris. Aujourd'hui je vais m'y rendre, ces dames me chargent toujours de plusieurs commissions; j'ai soin de les expédier promptement pour retourner bien vite à Luciennes.
Je passe un moment à mon logement rue Charlot; on m'apprend que Dubois est venu plusieurs fois; il a, dit-on , à me parler. Il y a en effet plus d'un mois que je ne l'ai vu ; mais que peut-il avoir de si pressé à me dire?... Aller chez lui... il n'y sera pas... et d'ailleurs où demeure-t-il maintenant ?
Tout en disant cela, je monte chez moi et je change de toilette; je vais repartir lorsque Dubois ouvre ma porte.
« Diable ! ... tu es à Paris.. . ce n'est pas malheureux » de te rencontrer. Il paraît que monsieur a main- » tenant une campagne à sa disposition... — Mon » ami , on a bien voulu m'inviter à passer quelques «jours, et... — Et tu y passes des mois^ ça n'est » pas mal : ça prouve qu'on ne te fait pas coucher » sur des orties : au reste, tu as raison , il faut pro- » fiter des bonnes occasions... Moi, j'ai rarement » une campagne où je puisse me refaire, les grisettes » n'ont pas l'habitude d'avoir des châteaux. Mais, à
Â'ÈS LA FEMME, I,E MARI ET l'aMANT.
» propos, depuis que tu Iiabites les cliamps, tu ne » sais pas ce qui se passe à Paris... Il y a du nouveau » ici. — Quoi donc? — Jolivet est enfoncé par Jen- » neville... Je ne croyais pas si bien dire quand je le » lui ai prédit, le jour oii nous l'avons rencontré... » — Comment?... explique-toi donc. — Et parbleu ! » tu sais bien qu'il avait fait prêter soixante mille » francs à Jenneville... c'est-à-dire à madame de » Rémonde; mais Jenneville avait répondu... — Eh » bien ?... — Eh bien ! ce qui devait en résulter est » arrivé : madame de Rémonde est partie un beau » matin avec un jeune Anglais, ou Russe, ou Turc... » Elle a laissé là le pauvre Jenneville, avec ses dettes » à payer. Quand on a été pour saisir chez elle, il » s'est trouvé que rien ne lui appartenait, et qu'elle » avait encore fait des traits au propriétaire de l'hô- » tel qu'elle louait... Jolivet, en apprenant cela^ a » eu la jaunisse, mais cela ne l'a pas empêché de )) faire agir les huissiers; enfin , comme Jenneville ne » peut pas payer, parce qu'il s'est ruiné avec cette » femme-là, notre ami, oubliant les dîners qu'il a » reçus de son créancier, l'a fait conduire rue de la » Clef. . . — Serait-il possible ! . . . Jenneville serait. . . » — En prison... à Sainte-Pélagie... dans le quar- » tier du jardin des Plantes... — Et c'est Jolivet qui » l'a fait arrêter! — Oui, mais, depuis, beaucoup » d'autres créanciers se sont présentés , et ont éga- » lement fait écrouer Jenneville... Il doit^ dit-on, » plus de cent mille francs!... et, comme il a tout » vendu, tout mangé, il est probable qu'il restera là » long-temps. Ayez donc une maîtresse à plumes,
LA 1<K>1I\IR, LE MARI ET l'aMANT. 429
» avec voiture et cachemires! On ne mange jamais » cent mille francs avec une femme qui fait des » queues de boutons. »
Je n'écoute plus Dubois , une seule pensée m'occupe : Jenneville est en prison... il est malheureux , et par conséquent abandonné de ce monde dans lequel il vivait , et où les amis ne sont que des compagnons de plaisir, qui nous fuient dès que nous ne sommes plus en état de lutter de folies avec eux. Alîî... si j'étais riche encore 1 mais je n'ai plus que de quoi vivre avec beaucoup d'économie; mon capital ne pourrait même libérer Jenneville. Et mon père... il n'y a pas de danger qu'il m'envoie de l'argent maintenant... Cent mille francs !... c'est énorme !...
<( A quoi donc penses-tu? » me dit Dubois. « — Je » pense que Jenneville est bien à plaindre... lui qui )) pouvait être si heureux!...— C'est vrai... mais » c'est sa faute... Malgré ça, tu me connais, si je » pouvais l'obliger... S'il ne s'agissait que de cin- » quante louis, on se remuerait... mais cent mille » francs !... c'est comme si je voulais tenir une py- » ramide d'Egypte dans mes deux bras. — Dubois, )) sais-tu oii demeure Jolivet ? — Toujours au même » endroit , rue du Cadran ; c'est un garçon qui ne )) déménage pas souvent , lui : ça use les meubles. » Est-ce que lu vas payer pour Jenneville.^... est-ce » que tu as gagné à la loterie ? — Non , mais je veux )) voir Jolivet... je veux le prier, intercéder pour » une ancienne connaissance. — Je t'assure que tu » perdras tcfn temps. »
JtûO LA FEMME, LE MARI ET l' AMANT.
Quoi qu'eu dise Dubois , je le quitte vivement pour prendre un cabriolet et me faire conduire chez Jolivet.
Je trouve le nouvel homme d'affaires dans un petit carré vitré qu'il a probablement fait lui-même dans le coin de sa chambre à coucher. Ce carré vitré est son cabinet, mais je me rappelle le faste et l'élégance qu'étalait Blagnard, et cela me prouve de nouveau qu'il ne faut jamais juger sur les apparences; car Jolivet est riche , et Blagnard voulait le paraître.
Jolivet vient au-devant de moi avec empressement, il me fait même entrer dans son cabinet, oii Userait impossible de mettre plus de deux chaises. Mais il me croit riche, et présume que je viens lui parler pour moi. Dès que je prononce le nom de Jenneville, sa figure se décompose.
« Jenneville?... ah! le coquin!... le misérable!... » il nous a mis dedans, moi et mon associé!... » Soixante mille francs, mon cher amiî... et cette » scélérate de femme avec un mobilier superbe!... » tout était du... engagé. — Mais il me semble que » tu as mis Jenneville dedans aussi, car on m'a dit » qu'il était en prison. — Oui, certes, il est en pri- » son... et il n'en sortira pas que je ne sois payé... » — Et s'il n'a plus rien ? — Ça m'est égal. — Tu » oublies qu'il était ton ami... que tu as souvent » dîné chez lui. — Ça ne fait rien du tout! . . . Quand » il me donnaît à dîner, il ne m'empruntait pas » d'argent... s'il m'en avait emprunté alors, je n'au- » rais pas accepté ses dîners, parce que cela m'au- >) rait semblé louche; et en y réfléchissant bien, je
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» ne vois dans les dîners qu'il m'a donnés que de » nouvelles ruses dont il s'est servi pour m'amorcer . . . » Ensuite Jenneville n'a jamais été mon ami. . . c'était » le tien ^ mais pas le mien ; il dépensait trop d'ar- » gent pour avoir mon estime et mon amitié. — Mais » s'il ne peut pas payer, à quoi te sert de le garder en » prison?... — Il a de belles connaissances!... Au » reste, je te le répète , il ne sortira de Sainte-Péla- » gie qu'avec de l'argent comptant. — Et combien » doit-il en tout? — A moi, d'abord soixante mille » francs, plus les frais qui montent déjà à mille » francs... — Et aux autres créanciers?... — A peu » près autant, à ce que je crois. . . mais il y en a qui en- » treraient en accommodement... Est-ce que, par » hasard ^ tu te sentirais capable de payer pour Jen- » neville?... ce serait un trait magnifique — — Si » je le pouvais, je le ferais avec plaisir... mais puis- » que tu trouves que ce serait un si beau trait, pour- » quoi donc ne lui remets-tu pas ta créance , toi ? — » Je ne le peux pas non plus, mon ami. D'ailleurs » je ne vois pas pourquoi je paierais la maîtresse et )) le cabriolet de ce monsieur , lorsque je n'en ai pas ))joui. »
Je quitte Jolivet, je me hâte de terminer les commissions, les achats dont ces dames m'ont chargé, et je suis de retour à Luciennes deux heures avant le dîner.
Ces dames sont au jardin j je vais les y trouver , je rends compte de mes emplettes, mais Augustine s'aperçoit que je suis agité, préoccupé. Elle sort du bosquet où elle était assise , elle vient vers moi.
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« Qu'avez~vou8 donc? » me dit-elle à demi- voix, « qu'avez-vous appris à Paris qui vous ait chagriné?... » avez- vous reçu des nouvelles de votre père?... — »> Non... ce n'est pas de moi qu'il s'agit... — Etpour- » tant vous avez quelque chose? je le vois bien... — » Oui... je ne sais comment vous le dire, cependant » il me semble que je ne dois pas vous laisser igno- » rer cet événement. — Parlez donc... — M. Jenne- » ville... — Eh bien, M. Jenneville? — Est en pri- » son. — En prison!... — Il s'est endetté... il avait » déjà engagé tout son bien... enfin il doit près de » cent vingt mille francs, et il paraît qu'il n'a plus » rien à offrir à ses créanciers... — En prison! mon » maril... »
Augustine reste pendant quelques minutes à rêver, puis elle me dit : « Mon ami... attendez-moi là... »
Elle est allée vivement du côté de la maison. Que va-t-elle faire?... je me promène lentement dans le jardin. Juliette est restée assise sous le berceau, elle est loin de se douter de ce qui nous occupe dans ce moment.
Au bout de dix minutes , Augustine revient, tenant une lettre à la main 3 elle me prend à l'écart.
(( Mon ami, vous m'avez déjà donné des preuves » de votre sincère attachement , j'en attends encore » une nouvelle aujourd'hui. — Que faut-il faire ? — » Je ne dois pas laisser mon mari en prison... Ma » fortune n'est pas considérable, mais j'en sacrifie )) volontiers la moitié pour rendre M. Jenneville » libre... Ah ! s'il le fallait^ je donnerais tout ce que » je possède î... La richesse ne peut me donner le
» bonheur! Tenez, voici une lettre pour mon no- » taire, dans laquelle je vous donne plein pouvoir » pour recevoir de lui les fonds nécessaires et ter- » miner entièrement cette affaire. Je pense que vous » voudrez bien avoir la bonté de vous charger de » faire payer toutes les dettes de M. Jenneville. Ce- » pendant je ne veux point qu'il ignore que c'est » moi qui lui fais rendre sa liberté. Je n'affecterai » point ici une fausse grandeur d'ame. M. Jenneville )) me croit coupable envers lui, il verra que du » moins tout sentiment de générosité n'est point » éteint dans mon cœur. Je charge aussi mon no- K taire de prévenir M. Jenneville qu'il lui paiera , » par an, une pension de mille écus, il m'en restera » autant... n'est-ce pas bien assez... surtout si vous » me tenez quelquefois compagnie?... »
Quelle femme!... mais j'étais certain qu'elle se conduirait ainsi. « Mon ami, » reprend - elle , « vous savez qu'obliger vite est obliger deux fois : » quand retournez-vous à Paris ?. .. — Sur-le-champ. » Donnez-moi cette lettre... je ne reviendrai que » lorsque tout sera arrangé... Adieu... — Ah! que » vous êtes aimable!,., mais embrassez-moi avant » de partir. »
Pour une si douce faveur, que ne ferait-on pas! Je l'embrasse. . . de toute ma force. . . puis je pars. Je redescends lestement à Bougival, je rencontre un coucou, et me voilà sur la route de Paris.
Je ne sais pourquoi j'éprouve une secrète satisfaction à penser que madame Luceval ne sera plus aussi riche... il me semble que ce revers de fortune la
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rapproche de moi ; elle n'en devient pas plus libre, et malgré cela... Après tout^ s'il fallait toujours analyser les causes des sentimens qui nous agitent , on n'en finirait pas.
De retour à Paris , je cours chez le notaire ; il me promet de solder les créanciers de Jenneville an nom de sa femme, et moi, je me mets en course pour lui envoyer le plus vite possible tous ceux qui retiennent en prison le mari d'Augustine. Je ne me donne pas un moment de repos que je ne sache les noms, les adresses des créanciers. Je leur fais dire de se rendre chez le notaire de madame Luceval. Mais je ne vais pas leur parler moi-même , je ne veux pas que Jenneville puisse savoir que je me suis mêlé de cette affaire... Je craindrais que cela ne blessât sa délicatesse... quoiqu'il ne m'ait pas prouvé qu'il en eût beaucoup.
Enfin, le quatrième jour, le notaire d'Augustine, qui a bien voulu seconder mon impatience, et qui éprouve autant de plaisir à rendre un homme à la liberté qu'un huissier en ressentirait à en mettre un en prison , me remet toutes les quittances des créanciers, en m'apprenant que, depuis le matin, Jenneville est libre et sait ce que sa femme a fait pour lui.
Je prends les quittances et je pars tout de suite pour Luciennes. Je n'ai été que quatre jours pour terminer cette affaire : je suis certain qu'Augustine sera contente de moi.
Ces dames sont dans le salon , je ne sais si je dois parler devant Juliette. A mon air satisfait, je pense
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qu'Aiigustine devinera que j'ai rempli ses intentions ; mais Juliette me dit : « Vous pouvez parler, » monsieur Deligny, je sais pourquoi on vous a ren- » voyé si vite à Paris. . . on m'a tout dit. . . Je l'ai gron- » dée... puis je l'ai embrassée... ce qui ne m'empêche » pas de trouver que c'est de l'argent jeté à l'eau. » — Ah, Juliette !... tu en aurais fait autant à ma » place , j'en suis sûre. — Ma foi , non , je ne crois » pas, ou du moins j'aurais laissé mon mari passer » quelques mois en prison pour le corriger un peu. » — Eh bien! monsieur Deligny? — Voici toutes les » quittances, madame; M. Jenneville est libre. »
Augustine en prenant les papiers rne serre doucement la main , et ses yeux me remercient plus tendrement encore , tandis que Juliette murmure : (( Comme c'est amusant un mari qui vous ruine! »
Loin que cetévénement altère l'humeur d' Augustine , il semble au contraire qu'elle soit plus gaie , plus contente depuis que son revenu est diminué des trois quarts. Jamais elle n'a été plus aimable , plus tendre avec moi; si je pouvais obtenir un téte-à-tête, je crois que je serais le plus heureux des hommes.
Depuis quelques jours , Juliette annonce son prochain retour à Paris , je désire et redoute ce moment : Augustine me permettra-t-elle d'habiter avec elle quand son amie ne sera plus là?
Enfin Juliette a dit adieu à Augustine , elle retourne à Paris. Je dois l'y accompagner ce matin ; mais reviendrai-je ce soir? Non... Augustine me dit aussi adieu... en m'engageant à venir quelqueibis passer la journée aTcc elle. Hélas ! c'est me dire
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que je ne suis plus de la maison... N'iniporle, Juliette ne sera plus là le matin, et , à moins qu'on ne lasse rester la bonne avec nous , à coup sûr nous serons en téte-à-téte.
Je trouve à Paris une lettre de mon père; voyons ce qu'il m'écrit :
« Mon fils , je ne vous ai point fait de reproches » de ce que vous avez dissipé à Paris la fortune de » votre mère , parce que les reproches n'auraient » point réparé le mal ; mais je me suis occupé ici de » vous chercher une femme. Je vous ai trouvé une » demoiselle de dix-huit ans, spirituelle, bonne, jo- » lie et riche, qui vous épousera volontiers, parce » que je lui ait dit que vous étiez gentil garçon, et » que ses parens consentent à vous donner, parce » que j'ai répondu de votre sagesse à venir. Hâtez- » vous donc de quitter voire Paris, dont j'ai par- » dessus la tête, et votre ami Dubois que vous aurez » soin de ne pas amener avec vous. Adieu , mon » ami,je vous attends; pressez-vous, la chose en vaut » ia peine. »
Il veut me marier!.., je devais m'y attendre, d'après ce qu'il m'avait dit en partant. Une femme jolie, aimable et riche. . . je conviens que beaucoup de jeunes gens à ma place se féliciteraient de trouver tout cela... maisj'ensuis bien fâché, mon père, je n'épouserai pas votre demoiselle... fût-elle millionnaire et belle comme Yénus, je n'en voudrais pas. Je ne veux pas me marier, c'est très-décidé; car il faudrait m'éloigner d'Augustine, renoncer à la voir, et cela m'est impossible.
LA FEMiVlE, LE xMARl ET L AMAiNT. ÂoT
Je mets la lettre de mon père dans ma poche, et le lendemain je l'emporte avec moi à Luciennes. Je ne veux point me faire près d'Augustine un mérite du sacrifice; mais pourtant si cette nouvelle preuve de mon amour pouvait la décider à me rendre heureux. . . pourquoi n'en profiterais-je pas ? Ce n'est que lorsqu'on a tout obtenu qu'il faut pousser à l'excès la délicatesse.
Augustine est au jardin , et je suis certain de l'y trouver seule ; cette idée me cause une douce émotion. En abordant Augustine, je crois voir qu'elle partage mon trouble, cela me semble d'un heureux augure.
Je m'assieds près d'elle, sous ces frais ombrages où, depuis six semaines, nous nous sommes trouvés ensemble presque tous les matins. Mais aujourd'hui combien ces bosquets me semblent plus délicieux encore! Les fleurs, la verdure, le balancement du feuillage, ont à mes yeux un aspect plus doux... c'est qu'aujourd'hui je suis seul avec elle dans ces jardins. Ahl Juliette avait raison en me disant: « Ce )) n'est point aux champs qu'un cœur aimant re- » trouve son indifférence : les prés, les bois, les ga- » zons, le silence de ces lieux, l'air pur qu'on y res- » pire, tout dans les champs invite à Tamour. » Si je ne triomphe point ici d'Augustine , elle ne sera jamais à moi.
J'ai déjà passé deux heures près d'elle , et je ne lui ai parlé que de mon amour. Souvent elle m'a interrompu , souvent elle a voulu changer de conversation; mais j'en suis toujours revenu à ce qui m'oc-
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cupe, et quoiqu'elle me gronde, je vois bien qu'elle n'est pas fâchée de m'entendre.
L'heure du dîner est venue; elle veut que je dîne avec elle, puis que je reparte ensuite. « Vous ne pou- » vez m'en vouloir, «me dit-elle, » si je ne vousengage » pas à. rester ici, comme lorsque Juliette y était... » Que penserait-on, mon ami, que n'aurait-on pas » le droit de dire si , habitant seule cette maison , je » vous y logeais avec moi ! ce serait blesser toutes les » convenances. »
Elle peut avoir raison , mais je ne veux pas en convenir; je me contente de presser le dîner, car ce n'est pas à table , ayant à chaque instant sa domestique près de nous, que je puis lui parler d'amour.
Après le repas, j'obtiens encore une promenade au jardin. L'air est lourd, étouffant, il annonce un orage ; pour trouver la fraîcheur, je conduis Augustine vers ce joli petit bois que depuis long-temps je convoitais; elle ne veut y entrer qu'à condition que je ne lui parlerai pas d'amour. Je promets tout, et nous voilà sous les arbres , dont les branches entrelacées sur notre tête nous cachent les derniers rayons du soleil.
Augustine s'appuie sur mon bras; nous nous promenons quelque temps. Je ne parle pas; mais le silence est quelquefois éloquent. « Eh bien 1 monsieur, » pourquoi donc gardez-vous le silence? » me ditelle. (( — Vous m'avez défendu de parler, madame. » — Est-ce que vous ne savez parler que d'une seule » chose? — Auprès de vous je n'ai que celle-là dans » l'esprit... — Et moi, je veux que vous me parliez
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» de Paris : y avez-vous appris quelque événement » nouveau?... Et votre père?... comment se fait-il » qu'il ne vous écrive pas? — Il m'a écrit, ma- » dame: j'ai reçu une lettre de lui aujourd'hui. — » Et que vous dit-il ?. . . Vous gronde-t-il bien fort?. . . » — Non... mais il veut... — Eh bien?... il veut que » vous alliez le voir, sans doute?... il a raison. — Je » n'irai point cependant. — Et pourquoi cela, mon- ») sieur? pourquoi n'iriez- vous point passer quel- » ques jours près de votre père?... Ne doit-on rien » àsesparens? — C'est que ce n'est pas seulement » pour quelques jours qu'il me demande. . . il veut. . . » — Il veut... achevez donc?... — Il veut me marier.»
Augustine a tressailli ^ elle quitte mon bras, je vois son émotion ; cependant elle s'efforce de prendre un air calme en me disant : « Il vous a donc déjà trouvé )) une femme? — Il le dit du moins... — Et...com- » ment est-elle cette femme?... »
Pour toute réponse, je lui présente la lettre de mon père ; elle la prend et va s'asseoir à quelques pas sur un banc de gazon. Je la suis ;, je vais me placer près d'elle, et j'attends en silence qu'elle ait achevé de lire. Enfin, sans se tourner vers moi , elle me tend la lettre en me disant d'une voix étouffée : « Il » faut partir. . . il faut épouser celle qu'on vous destine.
» — Partir ! m'éloigner de vous. . . ah , jamais ! ja- » mais! » Elle tourne alors la tête vers moi, et me regarde avec tendresse en me disant : « Mais songez » donc, mon ami, que cette femme est jeune... » jolie... — Il n'y a qu'une femme jolie à mes yeux!... » — Elle a des vertus, de l'esprit... Elle vous ai-
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ï) mera... — Mais je ne i'aimerai pas^ moi,.. — » Elle est riche, vous pourrez de nouveau satis- » faire tous vos désirs. — Je n'en ai plus qu'un, un » seul... c'est de vous plaire, d'être aimé de vous... » de vous voir sans cesse, de ne plus vous quitter... )) — Rappelez-vous encore que des nœuds indisso- )) lubies... que je ne puis être votre épouse. — Ah! » soyez à moi par votre cœur, par votre seule vo- » Ion té... Heureux d'avoir votre amour, aurai -je )) encore des vœux à former 1 . . . »
Je suis à ses genoux, je les presse, et elle ne me repousse pas; je prends ses mains, je les couvre de baisers, j'entoure sa taille, je cherche sur ses lèvres des baisers plus doux encore... Elle ne sait plus se défendre, sa tête est tombée sur mon épaule; mais elle veut en vain éviter mes caresses... Je vais être heureux... lorsqu'une voix se fait entendre... c'est sa domestique qui l'appelle ; la voix s'approche de nous, il faut que je m'éloigne d'elle! il faut reprendre un maintien composé... Maudit contre-temps!
Augustine s'est levée, elle a fait quelques pas vers sa bonne, qu'elle ne tarde pas à rencontrer : « Qu'a- » vez-vous donc? » lui dit-elle; « pourquoi m'ap- » peler ainsi?... qu'est-il arrivé?... — Mon Dieu, » madame, il est arrivé un homme de Paris... un » monsieur qui vous demande, qui veut absolument » vous parler, etcomme j'ai dit quemadameyétait... » — C'est quelque ennuyeuse visite qui vous arrive. . . » Elle n'a qu'à dire qu'elle s'est trompée... que vous j)Tn'y êtes pas, qu'elle ne vous a pas trouvée... »
Augustine me serre la main en me disant à l'o-
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reille : « Oh! non, mon ami... que penserait cette » fille?... Mais qui donc peut venir?... je n'at- » tends personne... Marianne, comment est- il ce » monsieur?
» — Dame, madame , il est ben mis. . . Mais il a un » air tout sans gêne , il m'a dit : « Votre maîtresse y » est-elle? — Oui, monsieur, » que j'ai répondu, « elle est dans les jardins. — Eli ben, qu'il a dit, « j'vas la trouver. » Après ça, il s'est ravise, et il est » entré dans le salon en disant ; « Non , au fait , » j'aime mieux que vous alliez la prévenir de mon » arrivée... elle pourrait être en société, et je ne » veux pas la déranger... Allez la chercher; mais » qu'elle ne se presse pas, j'ai le temps. » Et en di- » sant ça, dame, il s'est étendu sur un grand fauteuil, » ni pus ni moins que s'il était chez lui. »
A mesure que Marianne parle, Augustine se trouble et pâlit ; moi-même je ne puis me défendre d'une certaine inquiétude.
(( Et ce monsieur ne vous a-t-il pas dit son nom ? » demande Augustine avec anxiété.
« — Ahî pardonnez-moi, madame, j'y pensais » plus , il m'a dit : « Vous direz à votre maîtresse » que c'est monsieur... monsieur Jenne... Jenne- » ville qui désire la voir. »
Augustine frémit et s'appuie sur mon bras en murmurant : « C'est lui... je l'avais deviné!... Oh, mon )) Dieu! que vient-il faire ici?... que me veut-il?
» — Il veut vous remercier de ce que vous avez » fait pour lui... c'est là, n'en doutez pas, ce qui le » conduit près de vous... Pourquoi trembler ?..=
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» pourquoi vous eiïrayer d'une démarciie si natu- » relie? »
Quoique je tâche de rendre le calme à Augustinc , je sens que mon cœur est oppressé. L'annonce de la visite de Jenneville m'a fait éprouver une pénible sensation. La bonne Marianne, qui s'aperçoit que l'arrivée de l'étranger nous afflige tous deux, s'écrie : w Bon Dieu ! madame , i gnia pas tant besoin » de se gêner pour ce monsieur ! . . . j'vas le renvoyer, » quoi! et j'iui dirai que vous n'y étiez pas...
» — Non , non , gardez-vous-en bien ! » s'écrie Augustine en arrêtant Marianne. « Allez au contraire » lui dire que je vous suis... que je viens à l'instant... » ne dites pas que j'étais avec quelqu'un...
» — Oui, oui, madame... ça suffit... Oh! il atten- )) dra, puisqu'il dit qu'il n'est pas pressé. »
Marianne s'éloigne, et Augustine porte son mouchoir sur ses yeux en s'écriant : « Hélas! . . . qui m'au- » rait dit qu'un jour je craindrais... je redouterais » la vue de mon époux?... Ah! Paul... je suis déjà » bien coupable... mais si j'ai cessé de l'aimer, n'est- » ce pas lui qui l'a voulu... qui m'y a forcée?... — » Calmez-vous... remettez-vous... Jenneville ne veut » que vous remercier des sacrifices que vous avez » faits pour lui... — Des sacrifices!... Que ne puis- » je donner tout ce que je possède , et vous aimer » sans remords!... Mais, mon ami, il m'attend... » Partez... partez vite par cette petite porte qui » donne sur les champs... ne passez pas près de la » maison, je vous en prie... — Pourquoi me ren- » voyer ?.. . sans doute la visite de Jenneville ne sera
LA FKMWfc:, LE MAIU KT l'aIMANT. hhT)
» pas longue ; permettez-moi de rester au fond de » ces jardins, pour en connaître le résultat... — Oh! )) non!... non... je n'aurais pas la force de parler... >) de répondre à... monsieur Jenneville, si je vous » savais encore dans ces lieux. . Partez... je le veux... » je vous en prie... je tremble déjà qu'il ne vous » rencontre... — Eh bien! puisque vous le voulez, » je pars... mais qu'il m'en coûte de vous quitter » ainsi!... — Et moi... croyez-vous donc que je ne » souffre pas?... mais il le faut... Tenez, mon ami... » voilà la porte. . . Adieu. . . — Je vous verrai demain ? » — Oui, oui. »
J'ai ouvert la porte qui donne sur les champs, j'ai pressé la main d'Augustine... je vais m'éloigner... elle me retient, me tend encore cette main chérie, et me dit en versant des larmes : « Adieu , mon ami ; » il me semble que c'est pour la dernière fois. »
Je la presse contre mon cœur; mais elle rappelle son courage; elle s'échappe de mes bras, et la porte fatale se referme entre nous.