‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 23 sur 26 · I,E MAIU CHEZ SA FEMME · texte numérisé non relu

I,E MAIU CHEZ SA FEMME

Lorsque Jenneville avait répondu de soixante mille francs pour madame de Rémonde ^ il était déjà luimême fort gêné dans ses affaires. Depuis quelque temps, la belle Herminie qui, dans les commencemens de leur liaison , ne voulait rien accepter de son amant, avait totalement changé de manières avec lui : elle était devenue prodigieusement coquette, et, pour satisfaire ses caprices sans cesse renaissans, il lui fallait chaque jour beaucoup d'or. A la vérité, elle ne faisait que remprunter à Jenneville ; elle devait lui rendre tout cela sur le gain d'un soidisant procès qui ne se jugeait jamais.

Jenneville n'avait point d'ordre, il détestait les calculs, l'économie; habitué à satisfaire toutes ses fantaisies, il ne l'était pas à régler ses dépenses sur ses revenus. Déjà obéré par ses folies , la banqueroute de Blagnard lui avait porté un coup Tuneste; mais

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alors, loin de modérer ses dépenses, il avait vendu, emprunté, et cherché dans le jeu à réparer ses pertes. Plus épris que jamais de madame de Rémonde, dont il se croyait adoré, il ne voulait rien lui refuser, persuadé qu'un jour elle rentrerait dans ses biens dont elle lui parlait sans cesse , et qu'alors elle les partagerait avec lui.

Mais quelque temps après avoir répondu pour elle, il crut pouvoir lui avouer qu'il se trouvait luimême gêné, et avait besoin d'argent. Il désirait qu'elle lui prêtât une dizaine de mille francs, sur les soixante dont il avait répondu; la belle Herminie ne répondit à cette demande de Jennevilleque par un sourire méprisant. Elle lui dit qu'il était un monstre indigne de son amour, et lui tourna le dos. Jenneville commença alors à douter de l'excessive tendresse de son Herminie, et le lendemain, en apprenant qu'elle venait de quitter Paris avec un jeune étranger , il vit enfin qu'il n'avait été que la dupe d'une vile courtisane.

Mis en prison par les soins de Jolivet , il y maudissait toutes les femmes, et surtout celle qui l'avait si indignement trompé , quelquefois le souvenir de son épouse se présentait à sa mémoire , alors il était forcé de s'avouer qu'elle valait mieux que madame de Rémonde; il connaissait le cœur d'Augustine, il savait qu'elle viendrait à son secours, s'il lui faisait part de son embarras ; mais, au milieu de ses défauts, de ses vices même, Jenneville avait de la fierté, et il ne voulait pas implorer celle qu'il avait abandonnée.

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Lorsqu'on lui rendit la liberté^ il courut chez un de ses créanciers, et en apprenant que c'était parles ordres de sa femme que toutes ses dettes étaient payées, il en éprouva presque autant de dépit que de reconnaissance. Il reçut bientôt après la lettre du notaire qui le prévenait que sa femme lui faisait trois mille francs de pension. Cette nouvelle marque de la générosité d'Augustine augmenta sa mauvaise humeur. Il se rendit chez le notaire, et le prévint qu'il ne voulait pas de la pension que sa femme lui faisait, en le priant de le lui faire savoir. Mais deux heures après, il retourna chez le notaire lui dire qu'il comptait lui-même aller voir sa femme, et qu'il était inutile de lui écrire. Enfin après avoir encore hésité, réfléchi pendant quelques jours, il se rendit à Paris chez sa femme. On lui dit qu'elle était à sa campagne ; il connaissait sa jolie habitation de Luciennes, et s'y rendit le même soir.

Augustine venait de me quitter, ses yeux étaient encore rouges des pleurs qu'elle avait versés; son sein était oppressé , sa marche chancelante , et elle entra en tremblant dans le petit salon du rez-de-chaussée 011 son mari l'attendait, nonchalamment étendu sur une bergère.

En voyant entrer sa femme, Jenneville se lève et lui fait un salut gracieux, tandis qu'Augustine reste immobile et n'ose point lever les yeux sur lui.

(( Mille pardons, madame, si je vous ai déran- » gée... vous aviez de la société peut-être? Au reste, » j'avais dit à votre domestique que je n'étais nul- » lement pressé. Ma visite vous surprend?

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» — Oui, monsieur... je l'avoue. . j'étais loin de » m'attendre... — Ah! madame, j'espérais que vous » méjugiez assez poli pour venir vous remercier. )► Après la manière généreuse dont vous avez agi en- » vers moi... — Monsieur... je n'ai fait que mon » devoir... — Votre devoir! non vraiment, vous » n'étiez aucunement obligée à payer mes dettes; » votre bien était à vous et vous n'aviez pas répondu » pour moi. — Monsieur, il est quelquefois des de- » voirs que notre conscience seule nous impose. — » Madame, ce que vous me dites là est très-beau !.. . » Mais si nous prenions des sièges , il me semble que » nous causerions tout aussi bien assis... à moins, » madame, que quelqu'un ne vous attende... — Non, » non, monsieur, personne ne m'attend. »

Jenneville prend la main de sa femme et la con- <iuit devant un fauteuil ; Augustine s'assied sans lever les yeux sur son mari, qui se place près d'elle, et continue la conversation sur le même ton leste et dégagé^dont il a commencé.

« Je vous disais donc, madame, que, sans vous, » je restais en prison, j'y restais peut-être fort long • » temps!... car qui diable m'en eût tiré?... ce ne )) sont pas mes bons amis qui m'ont aidé à me rui- » ner... ce ne sont pas les coquettes qui m'ont

» dupé Ah! les femmes!... les femmes!... je les

» ai- en horreur !... Je ne dis pas ça pour vous, ma- » dame; mais vraiment, j'ai reçu là une terrible » leçon... Le monde ne vaut pas grand'chose !... » vous me le disiez autrefois, et vous aviez raison!... » Ruiné! en si peu de temps!... il y aurait de quoi

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» devenir misanthrope! Vous vous êtes dépouillée » pour moi de la moitié de votre fortune! . - .

» — Monsieur, je vous en prie, ne parlons plus » de cela!... — Pardonnez-moi, madame, je dois y » songer; et non-seulement vous payez mes dettes, » mois vous voulez encore me faire une pension » montant à la moitié de ce qui vous reste !... voilà » ce que je ne souffrirai pas.

» — Quoi! monsieur , vous refuseriez!... — Oui, » madame, je ne puis vraiment pas accepter cela... » Vivre à vos dépeiis... lorsque je vous ai jadis quit- » tée... abandonnée... car je sens bien maintenant » que ma conduite ne fut pas très-exemplaire...

» — Ali! monsieur, ne parlons plus de ce qui s'est » passé... et, je vous en supplie, daignez accepter » ce que je vous ai offert... si cela ne vous suffisait » pas, je pourrais faire plus encore... il me serait si » doux d'assurer votre tranquillité ! Monsieur, je vous » en conjure, ne me refusez pas... c'est une grâce » que je vous demande; s'il le faut, je l'implore à » vos genoux...

» — Augustine ! . . . que faites-vous ! . . . y pensez- » vous!... à mes genoux! quand c'est moi qui de- » vrais!... relevez-vous, madame... Allons, vous » pleurez, maintenant... je ne suis cependant pas » venu chez vous dans l'intention de vous affliger... » — Non, monsieur... je ne pleure plus... mais vous «consentez, n'est-ce pas?... — Il n'y a qu'un » moyen, madame, de me faire accepter vos bien- » faits sans que j'en rougisse. — Quel est-il, mon- » sieur?... Ah! je l'adopte d'avance... — Prenez

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» garde, ma chère Augustine, vous allez peut-être » vous repentir de vous être autant avancée !... Mais «tenez, ma chère amie, sans plus de détours, je » vais au fait : je vous ai quittée, j'ai peut-être eu » tort!... pendant que nous avons vécu Tun sans » Fautre , nous avons fait chacun ce que nous avons » voulu, c'était trop juste!... moi, j'ai fait des sot- » tises, j'en conviens; et la preuve, c'est que je suis )> ruiné... Vous , vous avez profité de la liberté que » je vous avais rendue... c'était tout naturel!... — » Monsieur... je conviens que les apparences... que » ma conduite fut inconséquente... mais... — Eh ! » mon Dieu, ma chère amie, je vous le répète, en » vous quittant, je vous avais dégagée de vos ser- » mens, du moins c'est ainsi que je pense. Mais ce » n'est pas du tout de cela qu'il est question. Aujour- » d'iîui , je n'ai plus rien , et, après avoir payé mes » dettes, vous voulez encore me faire une pension î . . . » Je ne puis la recevoir... mais je puis retourner avec » vous, je puis revenir à l'épouse que j'ai jadis aban- » donnée , alors tout redevient commun entre nous, » et je cesse de rougir en vivant de vos bienfaits... » Le passé n'est plus rien pour nous!... Aucun re- » proche ne sortira de la bouche, ni de l'un , ni de » Fautre, car, tous deux coupables, nous n'avons pas » le droit de nous en faire. Je vous connais assez » pour être persuadé qu'habitant avec moi , vous » romprez toute liaison... que mon abandon seul » avait autorisée. Je vous le répète, jamais un mot » sur le passé!... et nous vivons ensemble... non « comme des amans , je pense que maintenant cela

» serait difficile^ mais comme de bons amis , ce qui » vaut peut-être mieux. Voilà, madame, la propo- » sition que j'avais à vous faire; mais remarquez » bien que ce n'est qu'une proposition!... quoique » je sois toujours votre mari, et, qu'avec ce titre, » comme nous nous sommes quittés jadis sans au- » cune décision judiciaire, je puisse aujourd'hui ve- » nir m'établir chez vous sans que vous ayez le droit » de vous y opposer, soyez persuadée, madame, )) que telle n'est point et ne sera jamais mon inten- » tion. Si ce que je vous propose ne vous convient » pas, eh bien 1 n'en parlons plus. Alors je quitte la » France, je m'expatrie; je vais sous un autre ciel » essayer de rencontrer la fortune que j'ai menée » trop lestement à Paris, ou mourir ignoré dans » quelque coin de la terre... ce qui n'est pas un » grand mal quand on ne fait rien de bon dessus. » Mais en quelques Ueux que j'aille, soyez assurée, » madame, que je me souviendrai que c'est à vous » que je dois d'être sorti de la prison. »

Augustine n'a point interrompu son mari. Dès qu'elle .a compris que son intention est de revenir avec elle, une pâleur subite s'est répandue sur ses traits ; elle a de nouveau baissé ses regards vers la terre, elle garde le silence; mais les fréquens mouvemens de son sein décèlent l'agitation de son cœur.

Jenneville attend pendant quelques minutes que sa femme lui réponde; voyant qu'elle se tait toujours, il lui dit : <« Eh bien 1 madame, quelle est » votre décision?... Dans un cas pareil, il me sem- » ble que l'on doit sur-le-champ voir ce qu'on veut I

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» faire. Vous ne répondez pas... Allons, je devine » que ma proposition ne vous tente pas; au fait", je » devais m'y attendre. Adieu donc, madame, et pour » long-temps, ce qui estprésumable... Je vois qu'il » faut m'expatrier... »

Jenneville va se lever, Angustine le retient, en s'écriant : «Vous expatrier!... Oli ! non, monsieur, » non... Pardonnez si j'ai réfléchi long-temps à votre » proposition... Mais je pensais... qu'auprès de moi , » maintenant, il vous serait difficile de trouver le » bonheur. Vous aimez le monde, les plaisirs... moi » j'aime la retraite, la solitude. . . Pour m'être agréa- » ble, vous contraindrez peut-être vos penchans... » et cependant il ne tiendrait qu'à vous d'être libre, » d'être heureux , sans reprendre des chaînes qui » vous sont pénibles à porter. Ma fortune est à vous, » monsieur, elle est à vous tout entière ; je vous le » répète, disposez-en, ce sera me prouver que... » vous avez encore quelque amitié pour moi : les » dons d'une épouse ne peuvent humilier... Mais » devez-vous , pour les recevoir, vous priver de » cette liberté qui a pour vous tant de charmes?... » Non, monsieur, soyez heureux sans vous imposer )) aucun sacrifice.

» — Ma chère Augustine, vous êtes dans l'erreur : » en vivant avec vous , je ne regretterai ni le monde , » ni la vie que je menais ; j'ai pris en haine tout ce- » la... Si j'ai des regrets, c'est d'avoir été dupé par » des intrigans et dépouillé par des coquettes. Quant » à ce que vous me proposez, de disposer de ce qui » vous reste de fortune sans retourner avec vous ,

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» c'est absolument impossible : ma fierté s'y oppose. .. » C'est bien assez qu'en vivant avec vous l'argent ne )) vienne que de votre côté... Mais tous les jours un » homme qui n'a rien épouse une femme riche, sans » que cela puisse lui être reproché. Ma résolution » est donc invariable. Voyez ce que vous voulez » faire... Mais^ je vous en prie^ ne faites que ce qui » vous arrangera. »

En disant ces mots, Jenneville se lève, il fait quelques tours dans le salon. Pendant ce temps, Augustine, vivement émue^ cherche à triompher des sentimens qui agitent son cœur. Enfin elle s'avance vers Jenneville, et lui dit d'une voix tremblante : « Je suis votre femme, monsieur j quels que soient » les jugemens que vous ayez portés sur moi , je ne » l'ai jamais oublié: à ce titre, je dois toujours être >) prête à remplir vos volontés —

)) — Encore une fois , ma chère amie, ce n'est » pas de mes volontés qu'il est question , mais des » vôtres. Voulez- vous ou ne voulez-vous pas vous » remettre avec moi?...

» — Je le veux bien , monsieur. — En ce cas tout » est terminé. Je retourne à Paris faire mes disposi- » tions, et demain je viens m'installer ici. — Ici?... » Mais , monsieur... je comptais demain retourner à » Paris. . . — Eh bien ! comme il vous plaira ; ce sera » donc à Paris que j'aurai le plaisir d'aller vous re- » trouver. Oh ! je suis maintenant le meilleur homme )) du monde; vous verrez que l'adversité est bonne » à quelque chose. Adieu, ma chère amie, à de- » main. »

Jenneville prend la main de sa femme, qu'il baise assez tendrement , puis il sort lestement de la maison. Dès qu'il est éloigne, Augustine se laisse retomber sur son siège , et donne un libre cours aux larmes qui l'ëtouffaient.

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