‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 24 sur 26 · VIS AMI ET UIVE AMIE · texte numérisé non relu

VIS AMI ET UIVE AMIE

J'étais revenu à Paris , fort inquiet du résultat de la visite de Jenneville à sa femme. J'étais loin cependant de deviner quel en serait le résultat; mais j'avais laissé Augustine tremblante, alarmée , et il me tardait de la revoir, de pouvoir de nouveau rassurer son cœur , et lire dans ses yeux cet amour qui répondait au mien.

J'ai mal dormi, je me lève de bonne heure... je n'ose déjà me rendre à Luciennes. Je pense qu'il faut au moins que je réponde à mon père , puisque je ne veux pas aller le trouver. Je commence une lettre , mais je ne puis mettre deux phrases qui aient le sens commun. J'ai sans cesse présent à l^esprit Jenneville chez sa femme. Je déchire ma lettre, je répondrai une autre fois. Mais je puis bien partir maintenant, il est neuf heures passées, et avant que je ne sois arrivé...

LA FEMME, LE MAKI ET l'aMANT. AdId

Je vais sortir... mon portier me remet une lettre qu'on vient d'apporter en disant que c'est extrêmement pressé. Avant qu'il ne me l'ait donnée, j'ai déjà reconnu l'écriture d'Augustine. Qu'est-il donc arrivé^ pour qu'elle m'écrive de si grand matin?... Je ne sais pourquoi je tremble, il me semble que mon sort, mon avenir, tout mon bonheur est dans cette lettre.

Je m'enferme chez moi et je brise le cachet.

« Mes pressentimens ne m'avaient pas trompée, » mon ami : la tristesse que j'éprouvais hier en vous » disant adieu semblait m'avertir que c'était la der- » nière fois que je devais vous voir et vous parler. » Tout est fini entre nous : monsieur Jenneville re- » vient à moi... il est malheureux, c'est vous dire )) assez que j'ai du accepter sa proposition , lors » même que mon devoir ne m'y aurait point obligée.

» Une barrière insurmontable existe maintenant » entre nous ; n'essayez jamais de la franchir , car , » malgré la douleur profonde que j'éprouve, et dont » je ne me flatte pas de guérir , vous devez me con- » naître assez pour savoir que tous vos efforts se- » raient inutiles, et que je mettrai désormais autant » de soin à éviter votre présence , que j'avais autre- » fois de plaisir à la chercher. Pourquoi vous ai-je » connu!... Pourquoi m'avez- vous aimée!... je se- » rais à présent heureuse du retour de mon époux... » et je rougis en m'avouant qu'il n'en est point ainsi. » Ah ! ne croyez pas que ce soient des reproches que » je vous adresse... moi seule, je fus coupable, mais

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» j'en suis bien punie! Notre amour ne fut qu'un » rêve que le réveil ne devait jamais réaliser ! Ou- » bliez-moi , c'est la dernière prière qu'il me soit » permis de vous faire; oubliez- moi , et soyez heu- » reux.,. Mais je vous en supplie , si le hasard vous » faisait me rencontrer, faites en sorte que mes yeux » ne puissent vous apercevoir... Ce sera me prouver » que vous avez encore pitié de mon cœur. Adieu » pour toujours ! »

J'ai lu cette lettre, et je ne puis me persuader que ce qu'elle contient soit vrai; je la relis plusieurs fois, puis je la jette avec violence à mes pieds. Dans ce moment, ce n'est point du chagrin, ce n'est point de la peine que je ressens , c'est de la colère , de la fureur ; au moment d'être heureux , perdre pour jamais l'espoir de posséder Augustine, cela me semble impossible... Je marche dans ma chambre, je frappe de mes pieds et de mes poings sur les meubles; je casse, je brise, puis je descends précipitamment chez mon portier. Je ne sais si j'ai fait le mouvement de le traiter comme mes meubles; mais le pauvre homme se sauve de sa loge, et se met en garde avec son balai, ens'écriant : « Monsieur, arrêtez ! arrêtez, je vais vou& )) chercher le médecin ! n

Je reviens à moi , je rougis de ma violence, et je lui dis d'un ton plus calme : « Je désire seulement » savoir qui vous a remis cette lettre ?. . . — Ah ! par- » don, monsieur. . . c'est qu'en descendant vous aviez » les yeux si ouverts, que ça m'a fait peur... — Cette » lettre?... — Monsieur, c'est un commissionnaire \). qui n'avait pas l'air d'être de Paris... Je croirais

» même assez que c'est un homme de village. — Il » suffît : allez me chercher un cabriolet. »

Je remonte chez moi, car j'étais descendu sans chapeau. Je ramasse la lettre fatale que j'avais jetée à terre; je ne veux plus m'en séparer, maintenant. Je la relis encore... elle ne veut plus me voir !... Ah! dussé-je exciter sa colère, je veux la voir, moi, je veux lui parler encore ; il n'est pas possible que son mari habite déjà avec elle... avec elle!... un autre!... ah! si ce n'était pas son mari, quel plaisir j'aurais à le provoquer , à l'appeler au combat... mais il faut tout souffrir et se taire!... Il faut même éviter ses regards de crainte de faire naître les soupçons.., et cela sans avoir été heureux !... Mais, quoi qu'elle dise, je la verrai.

Le cabriolet m'attend. Le cocher me demande où nous allons : « A Luciennes! — ALuciennesî... dia- » ble! la course est bonne!... — Va promptement, » je te paierai ce que tu voudras. — Oh! alors, mors- » aux-dents ! «

Nous sommes en route... je pense qu'elle va peutêtre refuser de me voir ; mais une fois dans la maison, je n'en sors pas sans lui parler. Le chemin que j'ai fait tant de fois me semble éternel aujourd'hui ; cependant mon cocher ne cesse de fouetter son cheval. Arrivés à Bougival , je descends, car j'irai plus vite à pied. Je cours sans m'arrêter ; je suis chez elle, j'entre dans la cour, je vais aller dans le jardin, où il me semble qu'elle doit être; je n'entends pas la vieille jardinière qui me crie: « Monsieur, madame n'y est 1) pas, elle est retournée à Paris, n

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Fatigué de chercher en vain dans la maison , je reviens vers la vieille paysanne : a Où donc est votre » maîtresse ? — Mais^ monsieur, si vous aviez voulu » m'écouter en entrant, je vous ai crié que madame » est partie de grand matin ; mais bah î . . . vous ne » m'écoutez pas! vous courez toujours! — Elle est » partie I... et qu'a-t-elle dit en partant?... — Rien, n monsieur... Mais madame avait l'air si triste^ que » ça faisait de la peine... Une si bonne dame ne de- » vrait pas avoir de chagrin ! »

Elle est revenue à Paris.. . Elle était près de moi , et je m'en éloignais!... Je retourne à Bougivaljje remonte dans le cabriolet , et je dis au cocher : « Brûlez le pavé, retournons vite à Paris. — Dame , » monsieur, nous brûlerons ce que nous pourrons; » mais mon cheval est fatigué , et à peine s'il a eu le » temps de souffler. »

Elle a quitté sa campagne de grand matin . . Pourquoi cet empressement à revenir à Paris?... Elle avait l'air bien triste, a dit la vieille jardinière; oh! oui, elle doit avoir du chagrin... Elle souffre, car elle m'aimait. . . Elle me le disait encorehier, et, pour le dire, il fallait qu'elle l'éprouvât bien!... Désormais elle ne peut plus être lieureuse avec son mari!... Elle me réduit au désespoir... Et tout cela pour un homme qui ne l'aime point, qui l'a jadis abandonnée, oubliée, pour se ruiner avec d'autres femmes... Elle prétend que c'est son devoir !... Pourquoi donc les hommes ont-ils le privilège de faire toutes leurs volontés, et les femmes n'ont-elles que celui de toujours pardonner?

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Nous sommes à Paris, je quitte mon cabriolet , et je me dirige vers la rue Boucherat ; j'éprouve un serrement de cœur en regardant cette maison où je lui parlai pour la première fois... où je passai des heures si douces à côte d'elle. L'idée que cesmomens-là ne reviendront jamais estcruellejenepuis la supporter, je ne veux pas même me le persuader.

J'entre en tremblant dans la maison,et je m'adresse au portier : « Madame... Luce val est revenue de la » campagne?. . . — Oui, monsieur ; madame est reve- » nue ce matin. Ah ! monsieur, permettez, madame » m'a dit qu'elle s'appelait maintenant Jenneville , » parce que son mari, qui était en voyage... car il » paraît qu'elle n'était pas veuve, son mari va arriver ; » elle l'attend aujourd'hui même. Alors elle m'a dit : » Je n'y suis plus pour les personnes qui demande- » raient madame Luceval, vu que je suis maintenant )) madame Jenneville. Ainsi , monsieur , voyez qui » vous demandez : si c'est madame Jenneville, elle v )) est ; mais , si c'est madame Luceval , elle n'y est » plus. »

Mon oppression augmente en écoutant le portier. Mais le nom de madame Jenneville me dicte mon devoir : je suis certain que c'est pour moiqu'Augustine a donné cet ordre; elle a pensé que je le comprendrais. En effet , je ne dois pas voir madame Jenneville , et madame Luceval n'existe plus pour moi.

Je sors brusquement de cette maison, je m'en éloigne le plus vite possible. Je rentre chez moi , et là, je m'abandonne sans contrainteà ma douleur.

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Je ne sais combien d'heures se sont écoulées ; dans l'excès de la peine , il est des momens où l'on ne pense plus , où l'on ne sait plus si l'on existe.

Tout à coup^ le souvenir de Juliette s'offre à moi, il ranime mes esprits. Juliette ne pouvait souffrir Jenneville, et elle me traitait comme un frère ; courons chez elle et apprenons-lui mes tourmens.

La pensée que je vais voir quelqu'un qui partagera mes chagrins semble déjà me rendre un peu d'espérance. Je cours chez Juliette j elle est seule... je pénètre près d'elle.

« Pauvre garçon ! » dit-elle en me voyant et en me tendant la main. A cet accueil, à ce soupir qu'elle laisse échapper , je vois qu'elle sait déjà tout. Je n'ai plus la force de parler, je m'assieds près d'elle, je lui présente la lettre d'Augustine, puis je cache mes yeux avec mon mouchoir. Un homme craint délaisser voir ses larmes; mais en ce moment, je n'ai pas la force de les retenir.

Après avoir lu la lettre, elle me prend la main, la serre dans les siennes , en me disant : « Plus je vois à » quel point vous l'aimiez, plus j'éprouve de colère, » en pensant que c'est pour ce Jenneville qu'elle se » sacrifie!... Cependant, nous ne pouvons la blà- )) mer!... il est son mari , et il n'est plus heureux. » Malgré cela, j'avoue que je n'aurais pas eu autant » de vertu !... Je lui aurais dit très-franchement r )) Mon cher monsieur, vous m'avez quittée quand je » vous aimais j vous revenez quand je ne vous aime » plus : j'en suis bien fâchée, mais restons chacun » chez nous, et je vous ferai une pension.

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» — Par qui avez-vous donc su ces évënemens ? — » Par Augustine elle-même; à peine arrivée à Paris^ » ce matin , elle m'a écrit tout cela, et moi, je me » suis rendue sur-le-champ près d'elle ; je voulais » encore essayer de la faire changer de résolution. » Je lui ai dit qu'elle se rendait malheureuse à jamais, » ainsi que vous; quoique les hommes!... ça se console » toujours, n'importe; je l'ai engagée à bien réflé- » chir avant de se remettre avec un homme qui est » capable maintenant de la ruiner, comme il s'est »> ruiné lui-même. Elle m'a dit qu'elle avait tout exa- » miné, tout calculé; qu'elle savait fort bien qu'elle » ne pouvait plus être heureuse ; mais que son pai'ti ); était pris ^ qu'elle ne devait pas hésiter devant son » devoir, que cela lui était fort indifférent que » M. Jenneville achevât de la ruiner, qu'elle l'en )) laisserait le maître; que son seul désir maintenant » était d'habiter loin du monde, loin de Paris, dans )) une profonde retraite , et d'y apprendre que vous » êtes heureux.

» — Heureux!. . et je ne la verrai plus!... Ah ! » madame, c'est impossible!... ma passion pour » elle fera le tourment de ma vie. — Mon cher De- » ligny, le temps est un grand médecin; il guérit des » maladies que l'on croit d'abord incurables, et cela » est fort heureux. Le sort s'est trompé en ne vous )) faisant pas le mari d' Augustine; mais il se trompe )> souvent dans les mariages qu'il arrange. Il faut » pourtant bien prendre votre parti; car vous con- » naissez comme moi Augustine , et vous devez sa » voir qu'elle tiendra ce qu'elle a résolu.

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» — Refuser même de me voir!...- » convenez qu'elle a raison; à quoi s » voir maintenant? à renouveler toui » Ensuite, songez qu'elle n'est plus li » ville est persuadé que vous avez ét( » que s'il savait qu'elle vous voiteno » rait amener entre eux des scènes foi

» — En effet , madame^ je sens )) plus la voir ; c'est à son repos que » nier sacrifice. Mais vous, madame » toujours, et par vous, du moins, » quefois avoir de ses nouvelles.

» — Oui, je la verrai — parce » beaucoup... car, sans cela, je d » mari, que la crainte de le renconti » rait d'aller voir Augustine... mai » que je ne le rencontrerai pas , et » ront chacun leur appartement sëpa

,) — Ils auront leur appartemen » ètes-vous sûre, madame? — Comn » sûre 1 Quand même Augustine ne » dit , pensez 'VOUS, monsieur, que » comment une femme doit se condi

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» il ne la force pas , du moins , à lui téi » amour dont lui-même Ta dégagée. Eh » sieur , voilà votre front qui n'est pluj » cieux ; ce que je vous dis là vous fait p] » ce pas ? — Oh ! oui , madame , cela » plaisir extrême! — J'en étais sûre î — » quoi est-elle revenue si vite à Paris » qu'elle ne voulait point se réunir à M. » dans cette campagne oii nous avons pi » ble des journées si agréables. Cette m « lui fera quitter bientôt son logement d( » veut éloigner de ses yeux tout ce qui v( » à son souvenir. Précaution inutile!... » gustine!elle ne vous oubliera pas!... — » madame^ est-ce que vous voudriez qi » bliât? — Certainement, je le voudrais » elle pas plus heureuse^ Mais vous , v » qu'elle vous aime toujours, quoique ce M plus que faire son tourment. Vous vo^ » i^s hommes sont plus égoïstes que non » permettons d'être inconstans , quar » pouvons plus faire votre bonheur. Me » vous, monsieur; Augustine s'éloignera

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on s'efforce de rappeler son courage, pour supporter le mal qu'on ne peut plus empêcher.

Cependant jechercheen vain à me distraire, lesjours me semblent maintenant d'une longueur mortelle. Je ne puis m'habituer à ne plus la voir. C'est encore chez moi que je me plais le mieux j elle est venue dans cette chambre, elle s'est assise à cette place; c'est ici qu'elle m'a laissé voir qu'elle m'aimait... Ah! je ne quitterai pas mon logement.

Je pense quelquefois à Dubois; je ne sais pas oii il loge maintenant , et je n'ai pas le courage de chercher à le découvrir : la tristesse nous abat , et nous ôte même l'envie de nous distraire. Mais un matin, Dubois entre chez moi , et me surprend plongé dans mes rêveries.

« Tu es ici! » s'écrie-t-il , « je ne voulais pas le n croire!... Ton portier dit même qu'il y a quinze » jours que tu es à Paris... est-ce possible.'^ tu au- » rais pendant quinze jours oublié l'amitié ! ... Mais , » qu'as-tu?... comme tu es pâle, défait ! tu as donc » pris médecine ce matin ?...

» — Ah! mon cher Dubois, j'ai eu bien du cha- » grin, depuis que je ne t'ai vu !.. . — Tu as descha- » grins !... et tu ne viens pas me chercher; tu me «paieras celle-là, par exemple... Mais, qu'est-ce » donc?... encore une banqueroute?.. — Cettefem- » me... que j'aimais... que j'adorais... Augustine est » retournée avec son époux !... — Comment, c'est » l'amour qui te chagrine... c'est ça qui te fait mai- » grir î... et c'est dans le siècle des lumières que tu » es bête comme ça !.. . Allons , Paul , reviens à toi ,

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)) mon ami!... Que diable! autrefois tu n'étais pas » sentimental à ce point-là! Est-ce à ton âge, avec ta » tournure, qu'on manque de femmes.^. . Tu sais bien » d'ailleurs que j'ai toujours deux ou trois maîtres- » ses au service de mes amis. Tu ne m'écoutes pas... » tu t'éloignes de moi.. .

» — Dubois , tu ne sais pas ce que c'est que d'ai- » mer véritablement ; si tu l'avais éprouvé, tu ne me » plaisanterais pas sur mes peines.

» — Eh bien ! mon ami , ne te fâche pas... c'est » vrai , que j'ai toujours fait l'amour en zéphyr, et » jamais à poste fixe!... mais puisque ça te contrarie » que je veuille te faire rire, c'est fini : parle-moi de tes » amours tant que tu voudras , je t'écouterai, je te » plaindrai , je pleurerai même avec toi , s'il le » faut... Je pleure comme un veau , quand je m'y » mets ^ je ne suis pas ton ami pour rien. Mais, )) comment diable se fait-il que cet amour , qui te » rendait si heureux il y a peu de temps?.. — Je te » dis qu'elle est retournée avec son mari. — Son » mari! c'est Jenneville , et il était en prison. — Il » n'y était plus; elle a payé toutes ses dettes. — » Elle l'aimait donc toujours? — Non... elle ne pou- » vait plus l'aimer après la conduite qu'il avait te- » nue avec elle. — Comment, elle ne l'aimait pas , » et elle le tire de prison et se remet avec lui! — » Oui, Dubois, juge par-là du cœur, des vertus )) d'Augustine...

» — J'avoue que je connais plusieurs particulières » qui ne sont pas du tout fâchées que l'on ait coffré » leur mari. Mais enfin, mon ami , quand tu te dé-

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)) soleras, quand tu te donneras le spleen... c'est un » mauvais moyen. Madame est retournée avec mon- » sieur, eli bien^ qu'est-ce que ça fait? on se voir » tout de même^ et les rendez-vous n'en sont que » plus piquans. — Tu ne connais pas Augustine!... » Elle est incapable de tromper son mari. — Ali î » çà , tu ne me feras pas accroire que c'est une Pé- » nëlope... et pendant tout le temps que tu habitais » à la campagne avec elle... — Voilà ce qui te » trompe , je n'avais encore rien obtenu que l'aveu » de sa tendresse, et c'est au moment où j'allais » triompher de sa résistance que je me suis vu séparé » d'elle pour jamais !... — Comment, mon pauvre » garçon , il serait possible 1... en voilà une sé- » vère !... Poussez donc des soupirs... traînez donc » une passion en longueur... un mari, un tuteur, » un accident arr'we subito ^ et, bien le bonsoir, vous en êtes pour vos œillades! c'est amusant ! Ces cho- » ses-là ne m'arriveront jamais à moi ! il faut que je » sache tout de suite de quoi il retourne. Mais assez » de plaisanteries : viens , habille-toi , sors avec » moi... Je ne te quitte pas de six semaines!,.. Oh! )) tu auras beau faire, je suis ionPjladey ton Castor^ » ton Ajax. Je n'abandonne pas un ami dans les » larmes... Allons déjeuner : nous pleurerons en » prenant du chocolat , nous pleurerons tantôt en » prenant un beefteack, et nous pleurerons encore » ce soir, en buvant du punch- en pleurant ainsi » toute la journée, ça finira plus vite. »

Il n'y a pas moyen de résister à Dubois. D'ailleurs je sens bien qu'il a raison : dès qu'une passion est

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sans espérance, c'est une folie de la nourrir, il iaut tout faire au contraire pour la bannir de son cœur. On se dit cela... mais on ne peut pas toujours l'exécuter.

Je suis sorti avec Dubois ; je le quitte un moment pour aller chez Juliette, il y quinze jours que je ne l'ai vue , et j'ai besoin d'avoir des nouvelles d'Augustine.

Juliette me reçoit avec sa bonté ordinaire. Elle n'attend pas que je l'interroge ; car elle sait bien de qui je désire qu'elle me parle.

« Je l'ai vue il y a deux jours, » me dit-elle : « on » n'habite plus rue Boucherat; on est allé se loger » faubourg Saint-Germain, on ne sort jamais, on » ne reçoit jamais, on vit dans la solitude la plus » absolue. On n'a point à se plaindre de monsieur; » il laisse madame maîtresse de faire ses volontés , » et lui-même paraît avoir de la haine pour le » monde; son humeur est devenue sombre, il passe » souvent des journées entières sans voir madame , » et sans sortir de son appartement. Comme elle » croit que sa tristesse naît des regrets qu'il éprouve » de ne plus pouvoir étaler le même faste, mener la » même vie qu'autrefois, elle l'a prévenu que sa forw tune était à sa disposition, et qu'il pouvait en dis- » poser comme de chose à lui appartenant; mais » jusqu'à présent il n'a point usé de cette permis- » sion : voilà la vie que l'on mène , vous jugez com- » bien elle doit être triste. On m'a dit qu'on faisait » tout ce que l'on pouvait pour vous oublier ; mais ♦) je n'en crois rien, et j'ai dans l'idée que votre sou-

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» venir est au contraire la seule consolation que Ton » ait. On m'a demande si je vous avais vu, si vous » aviez pris votre parti... J'ai répondu que non , » que vous vouliez Taimer toujours!... on s'est ré- » crié que cela n'était point raisonnable! mais j'ai » bien vu que cela faisait grand plaisir : voilà mon » bulletin, monsieur, et je puis vous certifier que » celui-là ne contient rien de faux. «

Bonne Juliette ! que l'on est heureux d'avoir une telle amie!... Je la remercie cent fois et je l'engage à voir souvent Augustine. Je suis bien siir qu'elle lui dira tout le plaisir que j'éprouve à parler d'elle.

Je quitte Juliette pour aller rejoindre Dubois. Celui-là est aussi mon ami, il me l'a prouvé, et il lait de nouveau ce qu'il peut pour me consoler, me distraire et ramener le sourire sur mes lèvres. Pour le contenter je feins quelquefois d'avoir pris mon parti, je ris, je plaisante avec lui. Mais ma gaîté n'est pas franche et mon cœur ne la partage pas.

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