LB MARI ET L AH ART
n posés à sortir. . . . Avez-vous des projets » pour aujourd'hui ? — Tu vas venir avec » nous, Dubois, je veux me distraire^ m'én gayer . . . si cela est possible. — Et c'est lui » qui nous régale , dit Jolivet.
« Oh! c'est lui qui régale!... C'est ça qui » te fait venir , toi , Cancre J,... S'il fallait » payer ta part tu n'en serais pas ! . .. — Ah ! » par exemple... C'est faux! — Quanta moi » j'avoue que pour le moment il me serait 9 dU&cile de payer la mienne, je suis à » sec... Mais je me remonterai !.. • Nous al- » Ions donc nous divertir , c'est le prinei- » pal... — Dubois, je n'ai pas laissé un » parapluie chez toi ? — Va donc te pro- « mener avec tes rifflards. • • Dis donc , Paul , » est-ce que tu as triomphé de ta belle? tu » veux célébrer ta victoire! •.. — Ne parlons s pas de cela, Dubois , je t'en prie... — Tu » soupires... Pauvre garçon! on s'est moqué B de toi j'en étais sûr. Tu as agi en troun badour du treizième siècle et ce n'est » plus ce genre -là qui plaît maintenant.
m Maïs nous allons dîner ensemble , nous
» boirons chacun nos deux bouteilles de i> Champagne, et je té réponds qu'en sor- » tant de table tu ne sauras plus de quelle )» couleur sont les cheveux de ta maîtresse... }) — J'espère l'oublier sans avoir besoin de n cela.
» — Messieurs , dit Jolivet , si nous allions » chercher Jenneville , pour qu'il vienne » avec nous....
» — Non, non... C'est inutile, dis-je aus- » sitôt ; Jenneville ne pourrait pas sans n doute quitter madame de Rémonde...
u — Eh! d'ailleurs nous n'avons pas besoin n de lui pour nous amuser , dit Dubois ; n Jenneville n'a pas notre rondeur , notre » franchise... • Mais ce Jolivet est éton« » nanti... Du moment que ce n'est pas lui M qui paie , il inviterait toutes ses coxmais- M sauces , et il leur ferait croire que c'est » un dîner qu'il leur rend. Partons , le 9 temps estbeau... Prenons la noble Cïitorftné
» et faisons-nous mener à la campagne
>» Qu'en dis-tu , Paul? — Tout ce que vous 9 voudrez , messieurs ; ne ménagez pas ma
LE MAKI ET l'aVART. S7
» bourse... II y a quelques jours, je désirais » amasser , devenir riche. . . Mais aujourd'hui » je ne tiens plus à rien, il m'en restera » toujours assez ! — EK bien , sois tranquille , » tu es avec deux gaillards qui feront n ton affaire. »
Nous montons tous les trois en citadine y et Dubois dit au cocher : u Nous te garde- » rons toute la journée; mène-nous à la » campagne. — Quelle campagne , mon » bourgeois? — Celle que tu voudras!...
» Nous n'y tenons pas, les gens d'esprit y* s'amusent partout... Pourvu qu'il y ait » des arbres , de jolies filles et de la friture, » c'est tout ce que nous voulons. — Allons , » fouette tes chevaux, ditJolivet, etmène- » nous argent comptant. )>
La citadine roule , Dubois et'Jolivet font ce qu'ils peuvent pour m'égayer. Ils disent toutes les folies qui leâr passent par la tête , Jolivet est presque aimable lorsqu'on lui paie à dîner. Je fais mon possible pour partager leur gaîté , mais mon rire est forcé , j'ai au fond du cœur comme un poids m. 4
28 J.A FRVHS ,
qui m'oppresse , et ea riant même je le sens toujours.
Dubois a baissé les stores de la voiture, il veut que nous ayons le plaisir de la sur-* prise , et que nous nous abandonnions à la sagacité du cocher ; enfin la citadine s'ar-* rète , nous descendons et Dubois rit aux éclats. Nous sommes à la Râpée!
Peu m'importe à moi où;nous dînerons, mais Jolivet fait la grimace en gisant : « Jo« » lie campagne !... Où Ton ne Toit que des » pièces de vin !
„ — Est-ce que vous n'êtes pas contens ?
» mes maîtres , dit le cochei*. Dame , vous » m'avez demandé de la verdure, et de la » friture... J'vous ai mené au Gros- Arbre, » ous qu'on mange de fameuses matelottes»
» — C'est très-bien , mon garçon , dit Du- )» bois, autant la Râpée qu'autre chose!...
n Et nous avons les bords de l'eau pour » promenade , ce qui doit donner de l'ap- » petit. Toi , cocher , attends-nous dans les H environs, nous te garderons jusqu'à ce » soir , tu nous ramèneras à Paris. Allons ,
Ll MàBI BT L*AHA1IT. S9
Il messieurs, il est trop tôt pour diner, » GÔtoyoDS la Seine en folâtrant , et tAchons » de rencontrer des syrènes. »^
lïous nous mettons en marche. Mais Joliret a de Fhumeur de ce que Dubois a laissé le cocher nous mener à Bercy. Il prétend que nous y dînerons mal , que nous n'aurons que du fromage pour dessert; il boude et marche loin de nous.
« — A-t-on idée d'un garçon comme ce » JoUvet? » me dit Dubois en me prenant le bras. « Il voudrait faire un dîner à vingt I» francs par tête parce que tu paies , il est t» de mauvaise humeur parce qu'il n'aura » pas de charlotte russe à son dessert... Ah! » que je voudrais donc lui jouer quelque » tour, pour nous moquer de sa lési- » nerie. »
Nous continuons pendant quelque temps de suivre les bords de la Seine, quoique Jolivet s'écrie à chaque instant : « Messieurs , » il est l'heure d'aller dîner. » Enfin nous revenons du côté de la Râpée. En nous rapprochant de la barrière , nous aperce-
40 I.& FEHHK ,
vons trois femmes un peu loin devant nous.
Une d'elles est en chapeau , les deux autres en bonnet^
c( Je vais reconnaître les objets, » dit Dubois; aussitôt il nous quitte, il a bientôt atteint les trois personnes qui nous devançaient. Nous le voyons avec surprise les saluer et leur parler.
« Ce Dubois connaît toutes les femmes , » dit Jolivet , jusqu'à la Râpée où il trouve » des connaissances !... j>
Dubois revient bientôt vers nous d'un air indifPérent.
« — Et bien! qu'est-ce que c'est l dit Jo- « livet. — Oh !... il n'y a rien à faire I... Il )» serait inutile de perdre notre temps par » là... — Tu connais ces dames cependant?
» — C'est justement pour cela que j,e vous » dis qu'il n'y a rien à faire. Celle qui a le 3> chapeau est la veuve d'un demi-gros de- la
» rue de la Verrerie C'est lîhe femme
)> qui , avec cette tournure simple que vous » voyez , a environ cinquante miUe livres )» de rentes! — Peste !.... c'est joli ça ! — A
£B MABf fit l'aMAIVT. ÂÎ
» Featendre on ne s'en douterait pas... Elle » est toute ronde ..* sans prétention... Elle » ne se remarie pas parce qu'elle se trouve i> fort heureuse..,» Je ne la crois pas insen- » sible cependant. — Et tu n'as pas cherché » à te faufiler par-là , toi , Dubois ! elle est » donc laide? — Non , elle est très-bien , au » contraire , beaucoup de jeu dans la phy- 3> sionomie... Il y a des gens qui prétendent » qu'elle est louche , mais quand elle a les » yeux baissés ça ne se voit pas. J'ai voulu » lui faire la cour. . . je n'ai pas réussi. . . Oh ! » si je lui avais plu elle me l'aurait sur-le-
}» champ laissé voir Elle est très sans
)> façon Du reste , ça m'aurait été assez
î) bien... C'est une femme qui est d'une gé- » nérosité ! ... Elle n'a rien à elle , quand on « lui plaît elle vous assomme de cadeaux...
» Je connais un jeune homme à qui elle a « envoyé dix-sept bourses et quarante-deux » cravates. Elle se promène par ici avec » deux de ses petites cousines , je suis sûr » qu'elle vient les régaler d'une matelotle. » Jolivet écoutait Dubois avec beaucoup, m. 4.
42 LA FEUR,
d'attention , et tout en l'écoutant , il ne perdait pas de vue les trois femmes. Bientôt nous les ylmes entrer chez un marchand de vin traiteur.
Joliv€t s'arrête devant l'endroit où sont entrées les trois promeneuses et dit : « £nn trons-là , je crcjis que l'on doit y dtner » très-bien. — Là... et pourquoi n'allons- » nous pas au Gros-Arbre? dit Dubois^ » c'est le premier traiteur de l'endroit. — » Eh! mon Dieu! messieurs , à la Râpée on » est bien partout!... Les matelottes , tout )> le monde sait les faire iciiv* Et puis je » crois que c'est horriblement cher au » Gros- Arbre. — Tiens, tu prends les inté- » rets de Deligny , à présent. — Pourquoi » pas?... Quand on peut être aussi bien, à n quoi bon tant dépenser?... Messieurs, » j'entre le premier , je vais donner un » coup d'oeil à la cuisine.
» Est-ce que nous dinerons là? » dis-je à Dubois , « cela me fait Tefifet d'une gar-
>» gotte — Mon cher ami , quand nous
î> devrions n'y dîner qu'avec des arêtes et
LK MABl BT l'aIART. 4S
n des mies de pain, il faut y entrer.».. Mon n ayare mord à Thameçon, j'en étais sûr !
» — Qu'est-ce donc? — Cette femme en » chapeau que je lui ai dit avoir cinquante » mille livres de rentes et veuve d'un épi- » cier en gfros, sais-tu qui c'est? — Non.
H' -7- Tu n'a pas reconjau sa tournure!...
» C'est Charlotte. — Charlotte!... — Ellen même, avec deux demoiselles qui font » des queues de bon tons. Charlotte demeure n maintenant dans le faubourg Saint- An- » toine , et tous les lundis ces demoiselles » viennent se promener hors barrière et » entrent chez un marchand de vin où » elles font leur provision pour la semaine, » provision qu'elles passent dans des ves- » sies attachées sous leurs jupons , ce qui 1» fait que l'entrée ne leur coûte qu'un tour » de hanche. — Comment diable sais- tu î» tout cela. — Charlotte me Ta conté elle- » même il y a huit jours. — Je te croyais » brouillé avec elle. — Mon ami , une » femme ne peut jamais rester brouillée » avec moi. Je lui ai envoyé deux livres de
AA LA FEMHI ,
» sacre tombé. En voyant ces demoiseUes-, » il m'est venu sur-le-champ Tidée de » nous amuser aux dépens de Jolivet. Ghar- » lotte ne le connaît pas , et en l'abordant » tout à rheure^ je lui ai dit que nous nous n promenions avec un jobard qui a soixante » francs à manger par jour... Les grisettes » aiment beaucoup cesjabords-là. Charlotte » ne demande qu*à faire sa connaissance ; >» elles sont entrées ici faire leur provision }> hebdomadaire , maintenant laisse -moi » agir et ne dis rien. »
Je suis Dubois. Nous pénétrons dans la guinguette ; cela y sent l'ognon à faire pleurer. Jolivet est dans la cuisine. Tout en ayant Fair de regarder dans les casseroles , il porte fréquemment ses regards dans le jardin qui est derrière la maison, parce qu'il a vu nos trois grisettes entrer dans un des cabinets particuliers qui sont au fond de ce jardin.
Un gros homme , en bonnet de coton , et dont le visage est cramoisi , met toutes ses casseroles sous le nez de Jolivet , tandis
LB MABI BT L ABART. K
que deux servantes , qui prennent du tabac comme des Suisses, arrangent avec leurs mains des morceaux de fricandeau , qu'elle^ courent ensuite porter , en léchant leurs doigts.
« Diable ! dis-je tout bas à Dubois , j'ain merais autant ne pas diner ici. — Laisse » donc y pour une fois!.... Tu veux te dis- » traire; il faut bien voir du nouveau...
» — J'aurais préféré ne pas voir les ser- » vantes tatouer les plats avec leurs mains.
» — Mon ami , ça ne se fait pas autrement » chez les premiers traiteurs de Paris; la n seule différence , c'est qu'on se garde bien » de laisser pénétrer le public dans la cui- » sine , et on a raison. £h bien ! Jolivet , » penses^tu que nous trouverons de quoi » dîner ici. ,
» — Très -bien , messieurs, très -bien...
» Voilà monsieur le chef qui va nous soi- » gner cela. — Allons, M. le chef, une » superbe matelot te et de la friture... C'est » tout ce qu'il nous faut , n'est-ce pas ,.
» Paul? — Oui.... mais surtout pas de fri-v ^ candeau.
n — 'Si ces messieurs vealent moater ao 9 j^remier dans le grand salon, on va y » mettre leur couvert.
» — Nouis ne voulons pas dîner dans un » salon , dit Jolivet , vous avez des Cabinets » dans le jardin. — Oui , messieurs... .« des » cabinets bien agréables... bien gais... -^ n Messieurs , nous y serons mieux , nous » y aurons deTair.-.. Dis donc, Dubois^ ces i> dames sont dans un cabinet là-bas...» -^ n Eh ! qu'est-ce que cela nous fait , ces » dames... puisque je te dis qu'il n*y 9 » rien à faire... »
Nous entrons dans le jardin qui ressemble beaucoup à une cour. Ujfe servante nous ouvre un des cabinets agréables dans lesquels il n'y a que les quatre murs, une table sans nappe et deux hàncs de bois , et où la vue ne peut se porter que sur des lieux à l'anglaise.
« Ils sont champêtres , les cabinets , » dit Dubois, « il n'y a pas trop de luxe; mais » si la matelotte est bonne , c'est l'essentiel. » — C'est ça , dit Jolivet, à la guerre comme
LB MAEI KT L'àVàNT. 47
n a la guerre!... Ah ! Dubois.... ces dames » ouvrent leur cabinet. »
En effet , Charlotte venait de se montrer sur le seuil de la porte. Jolivet lui fait un salut profond , auquel elle répond par un sourire très -encourageant. Bientôt nous voyons entrer dans leur cabinet une de$ servantes avec un énorme broc de vin , alors Dubois me regarde en se pinçant les lèvres.
u Que diable ces dames vont- elles faire }» de ce broc de vin , qui tient au moins dix »> litres?» s'écrie Jolivet qui a vu la servante sortir du cabinet les mains vides.
« Ah! c'est pour leurs cors , » dit Dubois* K — Pour leurs cors ? — Sans doute ; tu » ne connais pas ce remède-U pour les cors » aux pieds? — Quel remède? — Eh par- » bleu ! de les faire baigner dans du vin de » vigneron... C'est probablement pour cela » que ces dames sont entrées ici... D'abord » je sais que la veuve a des cors;... je l'ai » vue très-souvent boiter. » .
Jolivet a toujours les yeux fixés sur le
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cabinet de ces dames , mais la porte en reste fermée , et personne ne se montre. On nous iapporte notre dtner , et nous nous mettons à table. Les souvenirs de la cuisine me poursuivent encore , mais Dubois met le feu à la matelotte , qui flambe comme un bol de punch. Je songe que le feu purifie tout, et nous attaquons la matelotte à la marinière , dont la sauce eniporte la bouche , mais qui doit nécessairement rappeler son .buveur.
« C'est singulier , » dit Jolivet tout en dthant , « je ne vois rien porter chez ces » dames , . . . excepté le broc de vin . — Bath ! n dit Dubois , j'ai vu porter , moi , une n énorme carpe et une superbe volaille. — w Dans quel moment donc? — Pendant » que tu cherchais tes arêtes. Mais le temps » se couvre, messieurs; vous voyez que w nous avons bien fait de garder la cttadine, » car par ici il est fort difficile de trouver » des voitures. »
Nous en sommes à la friture , et la pluie tombe avec violence , lorsque la porte du
cabinet de ces demoiselles s'ouyre de nou- Yeau » et Charlotte parait. Je remarque qu'elle a les hanches beaucoup plus fortes qu'avant notre dîner. Joliret , qui probablement,ne fait pas attention à cela, quitte la table et Ya dans le jardin comme pour examiner le temps.
« Il pleut , )» dit Charlotte , « c'est bien » vexant! — Il est impossible que yous reve- » niez à pied , mesdames , » dit Joliret en s'approchant d'un air galant. » — Dame , . . . » il est certain que si on pouvait revenir » autrement. . . on ne se crotterait pas. . . Mais » le^ temps est bien pris ;... ça n'a pas l'air » de vouloir cesser. »
Jolivet revient v^rs nous en s'écriant; «Messieurs, nous avons une voiture, il » serait très-mal de laisser revenir ces dames » à pied, par le temps qu'il fait, surtout » sachant qu'elles ont des cors aux pieds...
» Qu'en pensez-vous? — Est-ce que tu plai- 1» santés? dit Dubois; tu veux nous faire » tenir tous les trois avec ces trois dames...
» Regarde-les donc,... elles ne sont pas . m. 5
» minces. — Cest vrai , elles ne pafraissai^nt » pas si puissantes tout-à4'heure. »
. Les deux amies de Charlotte s'étaient fait aussi des hanches énormes, et ces trois xlemoiselles étaient débouta l'entrée de leur cabinet, où elles lorgnaient les nuages et Jolivet. Celui-ci enchanté d'être lorgné pçr celle qu'il croit une riche veuve, revient encore vers nous , d'un air décidé , en s'ér priant :
tt Messieurs, j'ai une grâce à vous dé- 1» mander*. • — Est-ce que tu veux souper »> ici? — Ce n'est pas cela... Mais si voua 41 étiez assez aijnables pour me céder la » citadine... Je vous avoue que j'ai le plus » grand désir de reconduire ces dames; » entre nous , la veuve me fait des yeux M terribles , et je crois que mes hommages » ne seront pas mal reçus. — Laisse done » aller ces dames , Jolivet ; tu n'as pas seun lement fini de dîner. — Je n'ai plus faim« » — Tu en trouveras mille plus jolieSé — « Oh ! la veuve est charmante. . . — Si tu » nous prends notre voiture , songe qu'il
lE HART KT l'aSANT. St
>• faudra la payer depuis l'heure où nous » l'avons prise. — Ça m'est égal ; * . . je paierai » argent comptant... Je suis amoureux...
» je ne calcule rien.%. Eh bien f Paul , qu'en » dis-tu? — Qu'il prenne la voiture, s'il le n veut, j'y consens. — Merci, mon cher » Deligny... Je vous laisse, mes enfanâ, » excusez<-moi!... mais vous savez ce quç » c'est : quand ça vous tient , on n'y est » plus... Adieu... » • •
Jolîvet nous quitte, enchanté, et céurt à Charlotte, à laquelle il dit : « J'ai Une » cùadine à mes ordres , si j'osais vous pro- » poser dd* vous reconduire ainsi que vos » jeunes cousines. »
Charlotte regarde ses compagnes en-dessous , lorsque Jolivet lui parle de ses jeunes cousines. Mais ces demoiselles acceptent sans façon la proposition qu'on leur fait , et toutes trois sortent du cabinet. Jolivet offre soa bras; on n'a garde de l'accepter, parce qu'on craint qu'il ne sente en marchant les objets qui sont attachés sous les jupons. On s'excuse sur la crainte de le crotter, et ces
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dames sortent de chez le marchand de Tin , en allant à pas comptés, comme si elles marchaient sur des œufs.
La citadine nous attendait devant le Gros- Arbre. Au train dont marchent ces dames, qui ont l'air d*ayoir les jambes nouées avec des ficelles, Joliyet voit qu'elles seront trempées ayant d'arriver là , et il court devant pour ramener la voiture. Pendant ce temps, comme nous sommes curieux de savoir comment les choses vont se passer, nous terminons à la hflte notre dtner ; je paie , et nous sortons de chez le traiteur quelques minutes après ces dames.
Nous apercevons Charlotte et ses deux amies à cinquante pas devant nous. La pluie a rendu les chemins fort mauvais, et ces dames ont déjà leurs robes toutes crottées , parce qu'elles ont deS raisons pour ne point se retrousser. Enfin Jolivet arrive avec la citadine. Mais quand il s'agit de monter dans la voiture, aucunie de ces dames ne veut que Jolivet ou le cocher l'aide, et cependant elles semblent fort
Vt HAEI IT l'âMâRT. m
çmbarrasflées. Ce n'est qu'avec peine qu'elles atteignent le marche-pied, et leurs énormes hanches font un balancement continuel que Jolivet attribue à la timidité de ces dames.
Enfin elles sont assises dans la voiture, Jolivet y monte et se jette à côté de Charlotte , qui se recule vivement pour lui faire place en lui disant : u Prenez garde, mon- » sieur, ne vous mettez pas trop près de » moi... il me faut beaucoup d'air dans une n voiture. »»
Jolivet se blottit avec respect dans un petit coin , et le cocher demande où il doit aller; « rue de la Verrerie, chez madame, » dit Jolivet en regardant Charlotte. — Rue » de la Verrerie... non, monsieur... Je » demeure faubourg Saint-Antoine^ auprès n du boulevard. — Madame a donc démé- » nagé? — Oui, monsieur... Oh! je démé- » nage très-souvent... Cocher, c'est dans la » maison du-charcutier , une allée rouge. »
Jolivet commence à trouver sitigulier que la veuve, qui a cinquante mille livres de rentes, loge dans une maison à allée , du III. 5.
84 LA FEVilE,
"fyiubouvg Saint-Antoine. Le cocher fermé sa portière et part... Bubois et moi nous suivons de loin la citadine.
Arrivés à la barrière , pendant que Jo-»livet écoutait avec surprise les discours un peu libres de mademoiselle Charlotte et de ses amies, la voilure s'arrête et le commis de l'octroi ouvre la portière en disant :
« Wavez-vous rien à déclarer! »
« — Rien absolument , » dit Jolivet , tandis que les trois demoiselles se tiennent bien droites et regardent par l'autre portière. Mais le commis a reconnu les trois jeunes femmes dont depuis quelque temps la conduite a éveillé les soupçons des employés de l'octroi. On a remarqué que ces demoiselles qui sortent de Paris avec une taille fine et des formes très-peq prononcées, y rentrent avec des appas dans le genre de la Vénus-Hottentote. Les commis ont jugé avec sagacité qu'un derrière ne pouvait augmenter d'un tel volume, même après le dîner; ils ont donc porté toute leur attention sur les formes de ces demoiselles ,
LB HARI BT L^AHAIIT. 68
et le résultat fut qu'on eu ferait la visite la première fois qu'elles se présenteraient de 4iouTeau pour rentrer dans Paris.
D'après cela et malgré la réponse laco*" nique de Jolivet, le commis s'adresse d'un air malin à Charlotte et à ses amies, en di«sant : «Et tous, mesdames, n'ayez-nous » rien à déclarer?
» — Pas le moindre chiffon ! » dit une de ces demoiselles. « Qu'est-ce qu'il veut donc » qu'on lui déclare?» s'écrie Charlotte, « est-ce que nous avons l'air d'une contre- » bande? — M. le commis, j'ai l'avantage » d'être avec ces dames, » dit Jolivet, « et » nous ne sommes pas capables de vous » frauder.
» — Je ne sais pas ce dont vous êtes » capable, monsieur, dit le commis: mais » je sais qu'il faut que ces dames aient )a » bonté de descendre et de passer au bu- » reau pour se soumettre à la visite. — » Ah ! Dieu , quelle horreur !..... nous » visiter ! nous !... » s'écrie Charlotte, « ap- » prenez, méchant rat-de-cave, qu'on ne
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» m'a jamais visitée , ni moi , ni mes comn pagnes, et qu'on ne noos visitera pas.!. •• » — Pardonnez-moi, mesdames, nous vous » visiterons. — Âh ! quelle indécence ! . . . • » Comment, monsieur, est-ce que vous j> souffrirez que Ton tâte , que Ton touche » des femmes qui sont avec vous!... — «M. le » commis, » reprend Jolivet^ « je vous 31 assure que vous êtes dans Terreur.. ...
» Fouillez dans la voiture, dans les coffres 3» tant que vous voudrez ; mais quant à ces >» dames je réponds de leur innocence. — Si » ces dames sont innocentes, qu'elles se M laissent tâter les fesses... — Ah! quelle n infamie ! le plus souvent que vous nous les » toucherez!.... Est-ce qu'une femme ne » pourra plus rentrer dans Paris sans mon* n trer son postérieur à l'octroi? — Il n'est pas }» question de cela, mesdames; mais vous » avez des hanches dont la grosseur nous n est suspecte. — II parait /que vous n'en )» avez jamais vu que de bien maigres !...
» c*est notre nature d'être dodues à nous.
» — lYous n'êtes pas aussi grasses quand
u MAU n l'amart. " : 57
« TOUS sortez de Paris. — ^G'est qae Pair des » cbamps nous boursoufle apparemment.
I» — Allons , mesdames, pas tant de raisons, » descendez. — Nous ne descendrons pas. — 9 En ce cas nous allons tous sonder dans 9 la Toiture. »
Le commis fait un signe à ses collègues , deux de ces messieurs arrivent ayec des sondes. Â la vue de ces instrumens, Char* lotte et ses compagnes poussent les hauts cris, Joli?et veut écarter les terribles pointes de fer, les jeunes filles qui ont peur d'être sondées se réfugient au fond de la Toiture; mais dans leur frayeur elles qnt oublié leur prudence habituelle, et en se jetant les unes sur les autS'es , elles crèyent les vessies pleines de yin qu'elles portaient sous leurs jupons. En un instant les sondes deviennent inutiles, car lei appas de ces demoiselles ont disparu et la citadine est ÎQondée de vin.
Les commis rient, le cocher jure, et Jolivet qui a reçu une partie du broc de vin sur son habit et son pantalon» regarde,
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d'un^àir pétrifié, Charlotte et ses campagnes, en s'écriant : « Quoi F... une femme }» qui a cinquante mille li?res de rentes , » s'amuse à passer du vin sous ses japons! »
A ces mots, les demoiselles éclatent de rire, et, se débarrassant de leurs fausses hanches, sautent lestement hors de la voiture et rentrent dans Paris, laissant Jolivet se débattre avec les commis et le cocher.
Jolivet s'aperçoit qu'il a été la dupe d6 Dubois, il s'écrie :
« Je n'étais pas avec ces dames... je ne nies connais pas... «Te les reconduisais par >» pure galanterie...
» — Monsieur, » dit le commis, « vous » aurez encore la galanterie de payer Va- » niende... B'ailleurs, vous nous avez dit » tout-à-l'heure que vous répondiez de » l'innocence de ces dames. — Et ma voi- » ture donc, qui est toute pleine de vin...
» est-ce que vous croyez que vous ne me H paierez pas le dégât, not'-bourgeois ! »
Jolivet estattéré, il veut en vain se défendre, on le mène au bureau. Nous pas-
Ll MABI ET l'avant. 59
sîons, ]>ubois et moi , au moment où Jolivet était «ntrainé par le cocher, les commis et les badauds que cette scène avait attirés. Il nous aperçoit, nous appelle, montre le poing à Dubois; mais nous faisons semblant de ne pas l'entendre : nous montons dans nn cabriolet que nous trouvons à la barrière, et qui nous éloigne lestement de la Râpée.
Je n*ai pu m'empécher de rire de la situation de Jolivet et de sa tournure quand il est descendu de la citadine tout couvert de vin. Mais de retour chez moi, les images de cette journée s'effacent bien vite^ il me semblé même que j'éprouve un plus grand plaisir à me retrouver seul et à pouvoir librement m'occuper d'Augustine.
lia domestique me donne une lettre qu'on a apportée pour moi. Je brise le cachet avec précipitation... Si elle m'écrivait, si elle m'engageait à 'aller la voir..... je sens qu'elle n'aurait qu'un mot à dire , et je serais à ses côtés !
Mais non!... ce n'est pas d'elle!... le billet est signé Hërminie. Ah! mon Dieu »
60 XA niHi ,
je me rappelle maintenant. •• Hier, à Auteuîl , ne m'avait-elle pas donné un reûdez- TOUS pour ce matin ?... Voyons ce qu'elle m'écrit :
« — Monsieur, Totre conduite est indi- » gne; on ne se joue point ainsi d'une » femme ; si tous en valiez la peine, je me }» vengerais de votre manque de procédés » à mon égard. Mais je vous défends de » vous trouver en ma présence et de rêve- 1» nir jamais chez moi. »
Elle est furieuse! ••••je le conçois; je n'avais pas besoin de sa défense pour ne plus retourner chez elle. Je n'y allais que par condescendance. •• que pour obéir aux désirs de madame Luceval... Désormais je serai affranchi de toutes ces complaisances. •• Désormais je ne ferai plus rien pour elle*
Je déchire le billet d'Herminie. Hélas ! je m'étais flatté qu'il était d'une autre; et cet espoir déçu me donne de nouveaux regrets. Augustine ne m'écrira pas!.*, peu lui importe que je ceste d'aller chez elle
je lui suis indifiFérent. Quelle bizarrerie !•••• cette madame de Rémonde , qui est adorée de Jennevilléy aurait eu de Tamour pour moi, et celle que j'aime ne pense qu'à JenueyiUe qui Fa abandonnée!.... On dit qu'il y a un bon côté dans tout, mais je le cherche en vain dans ces maladresses du cœur qui nous font si mal placer nos a£Èèctions.
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62 là FE»E ,
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