‹ La femme, le mari et l'amant (volume 4)Chapitre 5 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ce qu'on avait prévu.

Plus de quinze jours se sont écoulés, et j'ai eu la force de tenir ma résolution , je ne suis pas allé chez elle. Pendant tout ce temps qui m'a semblé si long , j*ai couru les réunions, les spectacles, les concerts; je me suis étourdi, mais je ne me suis pas guéri !...

Dubois a été souvent avec moi. Il a mauvais ton, mais il a bon cœur; il voit que j'éprouve réellement une peine secrète, et il fait ce qu'il peut pour me distraire»

Quant à Jolivet, nous ne l'avons pas rêva depuis la partie de la Râpée.

Je me flattais qu'elle m'écrirait pour m'engager à retourner la voir,... qu'elle

LS HABl IT l'amant. 6S

s'informerait si je suis malade, pourquoi 'elle ne me voit plus enfin; mais non, pas un mot, pas un souvenir!.., Ahl peu lui importe ce que je fais , ce que je deviens. *. . Je ne suis rien pour elle !.. Si elle arait eu , comme elle le disait, de Tamidé pour moi, me montrerait- elle maintenant autant d'indififérence?

lïinie n'a pas agi de même , elle m*a écrit plusieurs fois, pour que j'aille la voir; elle Teut que je lui dise sans doute d'où je cousais son Adolphe.... mais je ne suis pas pressé de parler de cet homme-là!.... La saison est belle... je devrais être à la campagne de mon père... Qui me retient encore à Paris , puisque je ne vais plus chez madame Luceval ?

Un matin^ que seul , chez moi , je me rappelle avec délices les momens si doux que j'ai passés près d'Augustine, lorsque Je croyais être aimé d'elle , on sonne avec Tiolence à ma porte , et bientôt Jenneville entre dans mon appartement.

• Je ne l'avais pas vu depuis la soirée

64 LA rciMi ,

d'Aateuil.... car maintenant sa présence me fidt mal.... Que vient-il îme chez moi?

Jenneville parait yiolemment agité, ses chereux sont en désordre , ses traits altérés. Il se jette sur une chaise et dit :

« — Eh bien , Deligny , savez-yous ce qai » nous arrive?... n

Je le regarde avec inquiétude , j'attends qu'il poursuive. Il frappé de son poing sur une table qui est près de lui , en s'écriant ;

« Ce misérable Blagnard est parti I... -^ » Blagnard? — Oui, Blagnard... A qui nous » avons confié notre argent... Moi, quatrei> vingt mille francs , et vous trente.. • Il frût » banqueroute... Il est parti ou caché.. ^ » Enfin il doit plus de quatre cent mille » francs.... et on assure qu'il ne laisse pas » de qupi payer cent écus!... Eh bien...

» Vous ne dites rien... Vous êtes bien heu^ n reux d'apprendre cette nouvelle avec tant n de calme. — C'est que je ne suis pas sur- . » pris d'apprendre que cet homme était » un fripon.** Je vous assure que j'en ai » toujours eu un secret pressentiment, —

tt KAit IT l'amant. 68

n AlcMTS pourquoi loi ayez-TOus confié des » fonds?*.. — Je me suis laissé entraîner...

n Je désirais m'enrichir en peu de temps...

» Je TOUS ai.YU une. telle confiance en lui ! » — Eh! qui n'en aurait pas eu? des mâniè- » res si brillantes, un ton si assure dans » les affaires.*, un train dç maison fas- » tueux...'de la grandeur dans les plus pe- » tites choses, voulant toujours traiter ses » amis et le faisant avec un luxe... — C'est » justement tout cela qui aurait dû nous » donner des craiiites. L'homine qui veut » £Biire honneur à ses engagemens met » plus d'ordre dans ses dépenses ; les geûs » vraiment riches ne sont pas ceux qui » veulent le plus le paraître; mais celui qui » veut faire des dupes dépense l'argent » avec profusion , et pourquoi le ménage- » rait-il? ce n'est pas sa fortune qu'il » mange , c'est celle des autres; il reçoit , il » traite, il fiait le grand seigneur... Mais » nous payons bien cher oes dîners qu'il i> nous donne. Il brille , il s'amuse avec les » épargnes d'une pauvre veuve, avec le fn« 6.

» firuit du travail d'im artiste , avec 169 èco-' ». oomies du modeste commerçant. Ah ! de » tels êtres sont cent fois plus vils , plus mé- » prisables que le voleur de grand chemin , » qui, du moins> expose sa vie en vous de* n^ mandant votre bourse; tandis que ces » élégans voleurs de 8akm,.ces impudens< n banqueroutiers, ont Fair de se moquer » de ceux qu'ils ruinent, et rient aux n dépens des malheureux qu'ils ont faits.

» — Oui !..♦. Vous avez parfaitement rai- )v son.... Mais ces réflections ne nousren- » dront pas notre argent.... quatre-vingt n mille francs de perdus... quand j'espérais- » en avoir bientôt le double !... — ^Du moins n cette perte ne vous ruine pas... Vous êtes^ )» encore à votre aise... Tandis que moi !... » Me voilà réduit à dix-huit cents francs » de rentes.», tout au plus, car depuis » quelque temps je dépense aussi beaucoup )> plus que je ne devrais... Mais il faut bien » prendre son parti!.. Il m'en restera tonn jours assez. — Vous êtes bien heureux n d'être philosophe... J'avoue que cet évé-

LE MAHI «T &'âMA?IT. 67

> nement nie désespère !... Je ne sui& pas ar aussi riche que vous le penser... X'habi- >» tude de dépenser beaucoup... et puis, « comptant sur ce misérable Blag^nard 31 pour me remonter... j'ai été un peu » yite... Je n'aime pas à calculer... Fi donc !.. 9 de quoi a-t--on Tair?.. surtout avec une » femme. — Je croyais que madame de » Rémonde ne vous occasionait nulle dé- » pepse. — Nulle dépense!.. C'est une façon i> de parler... Vous savez biea qu'il est n mille présens qu^une femme ne refuse j> jamais. Ce sont des bagatelles, mais des » bagatelles qui coûtent cher... Ce qui me n désole, c'est que justement dans ce mo- » ment Herminie vient de perdre son proj> ces!.. £t cela va la gêner horriblement... )> Elle ne veut pas me le dire!... Elle ^ pousse avec moi la délicatesse jusqu'à j» l'excès... Mais je l'ai appris, ainsi que le » refus qu'elle a fajt aux offres d'un Al- » lemand millionnaire qui mettait sa forn tune à ses pieds... C'est pour moi qu'elle » l'a refusé, je n'en puis douter!... Quand

88 LA riMU ,

» une femme nou3 donne tant de preuve»

» d'amour, convenez, Deligny, qu'elle mén rite bien qu'on fasse aussi quelques sa-' n orifices pour l'en récompenser. Dans ce » moment elle a besoin de cent mille firanca n pour payer les frais de ce maudit procèa n et les dommages à sa partie adverse.

Il Mais j'ai une terre qui vaut cette somme , » et certainement je ne laisserai pas Her- N minie dans l'embarras. — Vous vendriez n votre terre pour madame de Rémonde?

1» — Sans doute... Cela me réduira aussi à » peu de chose, j'en conviens... Mais Her^ » minie n'est .gênée que momentanément, » je suis bien certain qu'elle me rendra la » somme que je veUx lui avancer... — Jenn ne ville... Prenez garde... — Que voulez- » TOUS dire ! — Madame de Rémonde n'est » 'que votre maîtresse... Songez que les » femmes sont capricieuses; ce ne sont pa& » celles pour qui on fait beaucoup qui N nous aiment le plus. — Herminie n>'a » donné assez de preuves de son amour , je » ne crains pas qu'elle change. »

Ll KAIt R L^AMANT.

J'ai sur les borda des lèvres certaine confidence à lui faire... Mais non , je ne le dois pas. Je ne puis noie résoudre à perdre Herminîe dans son esprit... Il ne me croirait pas; d'ailleurs elle peut avoir eu un caprice pour moi et aimer toujours Jenneville. • • Cela s'est vu; surtout chez les femmes du genre d^Hèrminie.

Nous gardons quelque temps le silence.

Cependant je sais que je lui rendrais un grand service en le détachant de cette mattresse-là... Mais comment y réussir ?... Si je parvenais à le réconcilier avec sa femme...

Augustine serait heureuse , et j'en serais la cause... Je sens que cette idée peut me donner le courage de tenter cette en-* treprise... Être cause de son bonheur, ce serait m'assurer sa reconnaissance... Alors je ne lui serais plus indifférent!...

Je me rapproche de Jenneville y qui sans doute réfléchit à la perte de ses quatrevingt mille francs. Je ne sais comment en venir à mon but.. Je crois que le plus court est de l'aborder franchement

70 lAFBHHI,

« JennéTille... Est-ce que tous ne songez » pas quelquefois que vous êtes marié? n

Jenneville me regarde avec surprise»

puis me répond :

« C'est la chose à laquelle je songe le » moins !... — Vous avez donc tout-à-fait

oublié... votre femme? — Oh! tout*à-fait!...

» mais pourquoi me demandez-vous cela?

» — Cest que je croyais quil était impos- » sible de ne pas penser quelquefois à celle n à qui Ton est enchatné pour la vie. — )» Enchatné I c'est bien ce qui me fâche!..

» . mais vous voyez que cela ne nous empêche » pas de vivre chacun comme si nous ne i> Tétions pas.. • — Oui , vous; mais peut-être n que votre femme. • • -^ Elle fait ce qu'elle » veut, cela m'est fort égal! — Vous n'avez » donc pas quelquefois envie de vous re- » mettre avec elle? — Me remettre avec n elle!. ..Dieu m'en garde!... je me souviens » du mariage !.. . comme c'est amusant ?....• n — Cependant, quand vous avez épousé. •• n votre femme , vous en étiez amoureux?. ••• » — Je crois que oui... mais cela n'a pas

IK MABl KT l'amant. 71

o> duré long-temps... — Si cela avait duré, 9» n'auriez-vous pas été aussi heureux , et » plus même que vous ne Tètes mainte- » nanti*. Tenez, Jenneville, on se lasse tôt » ou tard d'aimer toutes les belles... on sent •» qu'il est plus doux, plus naturel de n'en M aimer qu'une... vous éprouvez déjà cela^ V puisque tous êtes constant avec madame 3» de Rémond,e... mais il me semble qu'il » vaudrait mieux être constant à sa femme ?> qu'à sa maîtresse, je suis persuadé qu'on » s'en trouverait plus heureux.

. » —Mon cher Deligny , vous parlez bien » comme quelqu'un qui n'a jamais été ma^^.

n riéj... Si vous saviez comme ces dames » deviennent exigeantes, fatigantes, assom* N mantes, du moment que nous sommes » liés à elles. D'abord, leur premier désir » est d'être maltresses absolues et par con* 1» séquent de nous rendre leurs esclaves* 3» Quand Jious montrons de la fermeté, I» quand nous ne voulons pas nous laisser ? mpner comme des M. Pépin f, alors nous « sommes des tyrans!... des monstres !.. ^

72 lA FBHMl ,

« Oh parbleu ! si j'avais voulu faire toutes » les volontés* de ma femme , depuis le ma- » tin jusqu'au soir , nous aurions vécu très* j» bien ensemble I elle m^aurait peut-être » adoré !•••

n — Est-ce que vous pensez qu'elle ne )> vous aimait pas?

n — Ma foi , mon cher ami , je ne crois » jamais qu'on m'aime , quand on me rend » malheureux... je ne connais rien de plus 9 détestable que ces femmes qui vous font » enrager en vous disant qu'elles vous ado- » rent;.... £h! morbleu, haïssez-moi, et » laissez-moi tranquille*

» — Vous mettez tous les torts du cAté » de votre épouse , mais n'en avez-vous ja- » mais eu envers elle?...

I» — Des torts... envers ma femme?.,. Ha » çà, Deligny , qu'est-ce qui vous prend » aujourd'hui?... vous plaidez la cause de n ma femme avec une chaleur I..... vous, » qui ne m'en parliez jamais... Est-ce que 1» vous en êtes amoureux depuis que je tous » l'ai fiait voir à Auteuil? »

ut HAII IT CàMàWt. \ 7t

Quoique Jenneville dise ces mots en riant, je ne puis m'empècher de rougir et d'être embarrassé , mais il ne s'en aperçoit pas et reprend : « — Auriez-vous revu Au- » gustine depuis? tous aurait-elle pris pour )» son avocat?

— Je me suis en effet trouvé... une fois...

» en. société... avec madame votre épouse...

» et je vous avoue qu'elle m'a paru si dif- » férente du portrait que vous m'en aviez » fait^^. — Ah! parbleu!. ..en société ces 1» dame3 sont charmantes ! c'est dans leur » intérieur qu'il faut les voir... Jffais c'est » assez... c'est beaucoup trop parler de ma » femme... c'est d'avoir de l'argent que je » dois m'occuper maintenant... Misérable » Blagnard!... un homme en qui j'avais » une confiance.!.... c'est qu'il avait des )• manières si élégantes.... et toujours mis à » la dernière mode!... allons. .. il faut que » je vende ma terre... »

Jeniieyille sç lève, il va me quitter, je l'arrête , je lui prends lamain , je veux faire un dernier effort :

uu 7

74 lA ratHB^

« — Jenneville , ayant d'en venir à cette n extrémité, réfléchissez encore. — A quoi » voulez -vous que je réfléchisse ?... il me « faut de l'argent , il m'en faut absolument.., » es]t-ce que vous pouvez me trouver cent » mille francs? — Non. • • malheureusement, y.sije le pouvais... — Eh bien, mon ami, V laissez^ moi alqrs vendre ma terre... — » Mais enfin... vous n'auriez pas besoin de » vous dépouiller de votre fortune. •«• si , » retournant vivre avec votre femme«>i.. — ft Ha femme! encore ma femme!... ah!

» moucher ami, c'est trop fort!... figurezn vous que me parler de lïia femme, c'est » parler à Pourceauguac d'un apothicaire...

» vous voulez me faire fuir... — Non!... je » voudrais au contraire vous apprendre à » la mieux connaître , vous forcer à lui » rendre justice... De grâce, écoutez -moi » un moment... vous avez mal jugé votre » épouse ; elle vous adorait. • . elle vous adore A toujours , j'en suis certain ; elle a pu vous » paraître e;(igeante , jalouse , parce que , » dans les premiers temps de son mariage ,

9 une feiqme ne sait pas laisseih assez de » liberté à son époux ; mais désonnais , n soyez persuadé qu elle ferait votre bon- » heur... que, pluS' indulgente pour tos » faiblesses , elle les excuserait en fayeur de » TOS qualités , et se montrerait pour vous 9» l'amie la plus tendre , la plus sincère»

9 Croyez-moi , retournez avec elle , et voua* » me remercierez bientôt du conseil que je.

» TOUS donne en ce moment... »

JenncTille me r^arde aTec un grand sang-froid, et, pour toute réponse, me dit :

n — Mpn cher ami, je Tais Tendre ma » terre, n

Il est parti!... ma foi , j'ai fait ce que j'ai pu!..... Il refuse ce bonheur que je suis

désolé de ne pouToir obtenir Qu'il .se

ruine , qu'il se dépouille pour une femme indigne de son amour, tant pis pour lui!..»

Refuser de Toler dans les bras d'Augustine!... il ne mérite jraiment pas d^étre heureux.

Avec tout cela , me yoilà ruiné aussi....

comptant doubler mes trente mille francs

76 LA FBHII,

et ne TOuIant pi as amasser^ depuis quelques jours je dépense sans compter!... C'est tout au plus s'il me restera dix-huit cents livres de rentes.!, ai mon père savait comme j'ai bien mené ma fortune !... mais je n'ai plus d'an^bition, plus de vains désirs!...

Ce modeste revenu me suffira; cependant comme je ne veux ni emprunter à ines amis, ni porter des habits râpés , je sens qu'il faudra que je vive avec beaucoup d'ordre et d'économie.

Je suis en train de feire un nouveau budget , lorsque Dubois entre chez moi en sautillant. Je me rappelle que nous devions aujourd'hui aller dtner.chez Yéfour. Je lui tends la main et lui dis en soupirant :

« Mon cher Dubois , je ne puis plus te » donner à diner , ni même payer mon » écot chez Yéfour... Ne compte plus sur j» moi pour les parties de traiteur , de che- » val, de campagne... c'est fini, mon ami, » je suis ruiné ! • . • — Allons donc ! ... tu me » fais une farce!. •• — Non, je te dis la » vérité. •• M. Blagoard m'emporte trente

Kl KAIX IT CkUkVT, 77

» mille firancs qu'il devait me doubler... — » BlagnardI..» sais-tu die quel côté il est n parti? jecourssur ses traces, je le trouTe... » et s'il ne te rend pas ton argent , je lui » passe mon épée au travers du corps. — Je » te remercie ; mais on tuerait dix fois un » firipoii plutôt que de lui faire rendre un » sou de ce quH vole. Il faut que je me » résigne ; il me reste dix-huit cents francs » de rentes , avec cela je puis encore vivre ; 1» mais tu conçois que je ne puis plus diner n tous les jours à dix francs par tête ! — » Dix-huit cents francs et une jolie figure. . . » Ah! si tu voulais, comme je te trouverais

» bien vite une riche douairière une

» femme sensible, de quarante à cinquante » ans , qui se chargerait de te procurer tou- » tes les jouissances de la vie sans que tu » touches à ton revenu !... -^ Je te remer- » cie, mais j aime mieux dépenser modes- » tement mes dix-huit cents francs. — Alors, » il faudra te contenter de la grisette sen- » timentale , qui , pourvu que son amant » soit bel homme , ne demande qu'à être m. 7.

78 tAFSHHK,

» promenée le dimanche, et avec laquelle »' la dépense n'excède jamais la bouteille de M bière et là demi-douzaine d'échaudés , » parce qu'on lui fait prendre en amour ce » qu'on loi refuse en comestibles. — Je ne n veux ni g^risette, ni douairière... Je serar 1» sage... je penseraià celle... quejenepuis » oublier! — Ah! par exemple, l'amour » platonique , c'est ce qu'il y a de mieux* » quand on n'est pas en fonds; mais en » attendant tu vas Tenir diner avec moi.~ » — Je t'ai dit que je ne le pouvais plus.

' » — Je te dis que tu viendras. C'est mot » maintenant qui te régale. •• j'ai fait une » affaire superbe en cassonade , j'ai gagné* »- cinquante louis de commission.... Je lea )t mangerai avec toi jusqu'au dernier» c'est >» trop juste.... tu m'as donné des dîners, >i c'est à mon tour. — Dubois , je ne veùr* n pas que... — Tu ne veux pasK.. est-ce H que tu te fiches de moi, me prends-tu- » pour un ladre , pour un Jolivet t ... Tu as » payé pour moi quand je n'avais rien , » aujourd'hui c'est mon tour. . • Je veux te

» promener , t'amuser , te traiter quinze » jours de suite... — Mais... — Mais si tu » me refuses je me fâche et îl faudra tè I» battre avec moi... Tu sais que j'ai une » mauvaise tête d'abord! »

Je prends en riant le bras de Dubois , il me mène au Palais-Royal , il commande tout ce qu'il y a de mieux , prend les vins les plus chers, dépense cinquante francs pour notre dîner.. ..Les cinquante louis ne dureront pas long-temps.

80 Là FBMMI ,

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CHAPITRB IV.

Gonversation dans l*ombrc.

Avec dix-huit cents francs de revenu un garçon ne doit pas avoir un logement de six cents francs, ni garder une domestique.

J'ai sur-le-champ senti cela , et comme j'aime à terminer promptement ce que j'ai résolu, surtout les choses désagréables, je donne congé à mon propriétaire et à ma domestique. Ne voulant plus avoir sous les yeux des souvenirs de ma grandeur passée , je vends une partie de mes meubles pour payer plusieurs dettes pressées... d'ailleurs je n'aurai^ pas besoin de tant de meubles pour un petit logement, et je vais m'instal- 1er dans un modeste appartement de la rue

LB HA8I BT l'aHANT. 8Î

Chariot. Au Marais les logemens sont moins cher , et puis la rue Chariot est tout à côté de la rue Boucherat.;. je passerai tous les jours devant chez elle... Je ne regrette pas mon bel appartement ; mes deux petites chambres au troisième étage me semblent charmantes. •• voilà du moins une compensation à mes peines; si je n'avais pas toujours l'amour en tête, je ne supporterais pas aussi philosophiquement la ïFuite de H. Blagnard.

Dubois ne m'a pas encore laissé un moment de libre depuis qu'il sait le malheur que j'ai éprouvé ; il me mène tous les jours chez les premiers traiteurs de la ville, et là , me traite comme un seigneur ; j'ai beau l'engager à ménager sa bourse ; il prétend que nous devons faire bombance pour que je ne m'aperçoive pas de mon changement de fortune ; il me fournirait aussi des maitresses si je le laissais faire. Quanta Jolivet, je l'ai rencontré une seule fois ; en -apprenant la banqueroute que j'ai essuyée , il m'en a compté sur-le-champ une douzaine

8!^ LA FEHHB ^ >

dans lesquelles il s*est soi-disant trouvé... Il avait peut-être peur que je ne lui empruntasse de l'argent ; enfin il m'a fallu enten-^ dre le récit de spéculations malheureuses, d'affaires manquées ; si bien , que c'est moi qui étais obligé de le plaindre. Après cela il s'est rappelé qu'il avait une course trèspfessée à faire. Il ne viendra sans doute plus me voir; j'aime autant cela.

Ce qui m'étonne , c'est l'entier oubli de madame Luceval. Je sais bien que c'est moi qui ai cessé d'aller ches^^Ue» que c'est moi qui lui ai dit que je ne voulais plus la voir... mais j'espérais qu'elle ferait quelque chose pour me rappeler. Si elle savait ce que j'ai dit à Jenneville , ce que j'ai tenté pour le ramener à elle... mais elle ne saura pas cela.

Il y a dix jours que j'habite mon petit logement de la rue Chariot^ et depuis deux jours Dubois m'a laissé dîner seul ; car les cinquante louis sont mangés; au train dont il les menait , cela ne pouvait pas durer long-tep3ps. Hais il n'en. est pas plus triste »

LK HARI BT L*A1IA1fT. 85

et dès qu'il sera de nouyeau en fonds , il recommencera le même genre de vie. C'est Tin garçon bien heureux que Dubois , si toutefois l'insouciance est vraiment un bonheur.

Je reviens de chez un modeste traiteur , où, pour mes deux francs, j*ai fait un repas très-suffisant ; je suis étonné que pour un prix si modique, on puisse diner , et bien; et je me dis que s'il est facile , à Paris , de dépenser beaucoup d'argent, il est missi fort aisé d'y vivre agréablement et avec économie ; c'est un avantage qu'on ne trouve pas dans toutes les grandes villes.

Je songe que je serais encore riche , si j'avais tout l'argent que j'ai dépensé inutilement.. » C'est étonnant comme les revers de fortune nous font faire de sages ré* flexions !

Avant de rentrer chez moi , je fais un tour au jardin Turc; mes yeux y cherchent ma voisine , et ne l'y rencontrent jamais.

£n revanche j'y vois souvent les mêmes figures. Les vieux couples qui se mettent

84 lA FEIHB,

en évidence sur la terrasse , les jeunes amans qui se cachent dans les bosquet3 9 le bourgeois économe qui reste assis quatre heures , avec sa femme et ses enfans , devant une bouteille de bière , tandis qu'en dix minutes quelques jeunes étourdis ont pris du café, du punch et des glaces; Tha* bitué, sur le retour, qui vient y lorgner les dames , et , en passant devant la mattresse du comptoir , ne manque pas d'ôter son cbapeau , en faisant un gi'acieux sourire ; et cette famille, qui n'est composée que de femmes et qui se promène tout Tété , comme Diogène , en ayant l'air de chercher un homme ; et ces vieux, i amans qui ont été beaux jadis, qui croient l'être encore , et qui , pour l'être toujours , sont chaque année plus recherchés dans leur mise , et se redressent le plus possible ; et cette mère qui porte un bonnet et fiait mettre à sa fille un énorme chapeau sous lequel on voit à p^ine ses traits ; et cette femme de cinquante-cinq ans qui donne constamment la main à un enfiant tout jeune, pour que

LK HA8I ET l'aBART. 8S

Ton croie que c*est le sien ; et cette famille, dont l'accent trahit l'orij^ine , qui , en sortant de table , vient p]:endre pour dessert une bavaroise au chocolat ; et ce monsieur et cette dame qui se promènent toute la soirée sans s'adresser la parole ; et ces gran* des demoiselles qui toisent tous ceux qui passent devant elles, comme si elles étaient chargées de faire leur signalement^ et mille autres originaux comme il y en a eu , comme il y en aura toujours , ce qui est fort heureux; car les endroits publics perdraient de leur charme , si l'on n'y trouvait pas de quoi critiquer.

J'ai bientôt fait le tour du jardin , et comme je n'y vois rien qui m'intéresse , je rentre sagement chez moi. Mon portier est assis devant la porte de la maison, avec toute sa famille , c'est assez la coutume des portiers du Marais ; cela donne à notre rue un air patriarcal et tout-à-fait province. Du reste, mon portier est aux petits soins pour moi , par la raison qu'il fait mon ménage; et, du plus loin qu'il me voit, il me dit:

86 tk rsiMB,

« Monsieur , j'ai une lettre pour tous... Je }) yaisvous la chercher* »

Une lettre !.•.. C'est prohablement de Ninie ; je ne Tai pas vue depuis le bal d'Auteuil, et je m'étonnais qu'elle ne vint pas ou ne m'écrivit pas de nouveau. P^it-ètre est-ce de mon père... Il doit être fâché con* tire moi.

Je suis mon portier jusqu'à sa loge. Il nie donne la lettre en me montrant qu'elle a été envoyée à mon ancien logement d'où elle est revenue à celui-ci.

Je prends la lettre, je regarde l'écriture:

ce n'est ni de mon père , ni de Minie ; mais

je gagerais que c'est d'une femme Ces

dames ont une manière particulière de plier et de cacheter leurs billets.

J'ouvre la lettre.... Mes yeux se portent sur-le-champ à la signature.... Se pourrait-il!.... C'est elle... c'est Augustine qui m'écrit!.... Oui, il y a bien AugusHne, et cette écriture charmante devait être la sienne... Ah! lisons vite :

« Je viens d'apprendre le malheur que

LB HAEi n l'ahàiit. 87

« Yoaa Avez éprouvé , et la banqueroute de i> cet homme qui tous a trompé ainsi que » Jenneville. Vous ne vouliez plus me voir, » et j'aurais respecté voti*e résolution ; mais 9 un tel événement doit me permettre de I» me rapprocher de vous ; n'avez-vous donc » nul besoin de vos amis? malgré le ressen- » timent que vous avez contre moi , j*espé- » rais que vous né doutiez pas de ma sincère *» amitié. Je veux que vous me rassuriez » TOus*méme sur votre situation; n'aurez- » vous pas encore cette dernière complai- B sance?

» AUGUSTIICE. »

Je baise mille fois cette lettre, je fais mille exclamations de joie , je ne m'aperçois pas que mon portier est devant moi avec sa chandelle à la main, me regardant d'un air curieux. Enfin, quand je suis un p eu plus calmé , il se hasarde à me dire :

«c II parait que la nouvelle que monsieur » reçoit n'est pas mauvaise !... Je suis bien

88 LA FEMHB ^

» charmé que pour la première lettre que

n monsieur reçoit dans notre maison —

9» Oh! oui... elle m'enchante !••• Elle me SI fait un plaisir !••• — C'est peut-être quel- » que héritage que monsieur n'attendait )> pas?)»

Tous ces gens-là croient donc qu'il n'y a que l'argent qui rend heureux ! Mais il est vieux!... il faut l'excuser. •• Voyons la date de cette lettre...

Je r'ouvre la lettre; mon portier me remet la chandelle sous le nez, en disant :

« C'est singulier C'est pourtant de la

» chandelle des six, et elle n'éclaire pas » très-bien... — Comment, cette lettre est » datée d'avant-hier!.... et je ne la reçois Il qu'aujourd'hui? — Monsieur, les épiciers ^ » s'entendent tous avec les chandeliers....

» — Répondez donc à ce que je vous de- M mande. Est-ce que vous avez gardé cette » lettre deux jours dans votre loge? — Moil M monsieur. .. Ah! par exemple..-. Elle est » là de ce matin seulement. .. Mais monsieur )i est descendu si vite , que je n'ai pas eu

LB HA8I BT l'aHART. 89

» le temps de l'attraper. •• Je me suis dit, il )» l'aura ce soir, c'est la même chose. »

La ménle chose !••• et depuis ce matin je

serais heureux. ... J'aurais été chez elle

Mais il n'est que dix heures , je puis encore y aller ce soir.... Oui... Depuis assez longtemps je me fais violence pour résister au désir de la voir. Désormais je ne serai plus si dupe !••• Puisqu'en me privant de ce bonheur , je ne me suis point guéri de mon amour, je veux maintenant' la voir, être près d'elle aussi souvent qu'elle me le permettra... Mais jamais; non, jamais je ne lui redirai un mot d'amour.

Tout en faisant ce nouveau plan de conduite , j'ai franchi le court espace qui me sépare de la demeure d'Âugustine. Je suis chez elle, sa bonne m'a ouvert et s'est écriée, en me voyant : « — Ah ! monsieur , » il y a ben long-temps qu'on ne vous a » vu ! ... )>

Bonne fille!.... Elle s'en est aperçue !...

Je lui serre la main... Elle court m'ouvrir la porte du salon; à l'empressement qu'elle III. 8.

00 LâviHn,

montre, pense-t-elle donc que ma présence fera plaisir à sa maîtresse !••••• Enfin elle a dit : « — Madame, c'est monsieur Deligny •» Et j'entre dans le salon dont elle referme la porte, sur moi.

Le salon est grand, une seule lampe est placée sur la cheminée, elle n'éclaire que faiblement cette pièce dont une partie est dans l'obscurité. Le temps est magnifique , un beau clair de lune donne à cette soirée quelque chose de solennel ; une fenêtre da «alon est ouverte, Augustine est placée à cette croisée , sa tête est appuyée sur une de ses mains. Elle n'a pas bougé lorsque je suis entré. Sans doute elle n'a pas entendu sa domestique m'annoncer, elle se croit seule encore.

Je reste immobile au milieu du salon. Xe suis si content d'être près d'elle que j'ose k peine respirer. .. Il me semble que je jouis d'une illusion que le moindre mouvement va faire évanouir.

A quoi pense-t-elle en ce moment?... Si l'on pouvait lire dans l'ame de ceux qu'on

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