Chapitre XXIII. — Quinze jours à passer
La journée s'e.->t écoulée vite, quoique je l'aie passée seul. Je sais que je suis aimé d'Augtisline, cette doute certitude me fait voir tout en rose. Il me semble même que l'aventure de ce matin ne peut me nuire; car il n'est pas possible qu'Augustine puisse garder sa foi à on homme dont elle est bien certaine maintenant de n'être plus aimée, à on homme qui fait si peu de cas de sa fidélité.
Le lendemain , je me sens tout à fait rétabli; sans la blessure dont je
conserverai longtemps la cicatrice, je ne croirais pas avoir été malade. Je me promets, tout en déjeunant, d'aller bientôt chez madamr Luceval... Madame Lucevall... Oui, je me plais à lv^ donner ce nom; celui de Jenneville n'était pas digne d'elle 1
Je vais sortir, lorsque mon portier entre chez moi une lettre a V main. D va me questionner sur ma santé , sur ma blessure, sur ce que je pense de sa sœur qui m'a servi de garde. Je ne lui en laisse pas le temps; je lui arrache la lettre qu'il ne me donnerait que dans cinq minutes ; un secret pressentiment me dit que c'est d'ellp^, et je vois à l'écriture que je ne me suis pas trompé. Je mets mon portier à lapo j'ouvre cette lettre... Que peut-elle m'écrire aujourd'hui,... lorsqu' doit bien penser qu'elle me verra... Lisons : .,»»»
« Mon ami... » Son ami!... Ce mot me rassure, elle n'est pas fâ chée... « La scène d'hier m'a fait bien du mdl, je ne puis m habituer à penser que mon mari a maintenant le droit de me mépriser... » La mépriser !... Que dit-elle là 1... N'est-ce pas lui seul qui est coupable?. .. lui seul qui mérite son mépris?... « Pour réparer, s'il se peut , l'inconséquence de ma conduite , et sw tout pour tâcher de triompher de la faiblesse dont je vous ai fait l'aveu, il me sembleque le meilleur parti serait ûe ne plus vous voir... » Ne plus me voir!... Ah ! par exemple, c'est trop fort. « Çonvenez-en, mon cher Paul , ce parti serait sans doute le plus sage, car, en continuant de vous voir, qui me dit que je ne deviendrai pas entièrement coupable?... » Parbleu! je l'espère bien... Mais elle appelle cela coupable!... « Je n'ose plus maintenant compter sur mes forces... ni sur ma raison... » Sa raison!... sa raison!... Celte femme-là me fera perdre la mienne... « Mais renoncer entièrement à vous voir tue semble aujourd'hui un bien cruel sacrifice!... et ce monde à qui je le fais ne m'en saura aucun gré. » Oh! non certainement, on ne lui en saura aucun gré !.-. « Dans le trouble où je suis, tout ce qui: je sais, c'est que je dois vous fuir pour quelque temps, jusqu'à ce que mon cœur ait repris un peu d'empire sur lui-même... Nous nous reverrom, je vous le promets. Je pars a l'instant pour la campagne : ne chercher pas à me suivre , je vous en supplie, donnez-moi encore cette preuve d» votre attachement. »
Elle veut me fuir? c'est-à-dire qu'elle ne veut me revoir que lorsqu'elle ne m'aimera plus!... Voilà donc quelle sera la récompense da mon amour. Lorsque je suis enfin parvenu à me faire aimer, elle s'«tloigne de moi parce qu'elle me craint. En vérité , je finirai par trouver que cette femme-là est extrêmement ridicule. Son mari la quitte, soa mari trouve bon qu'elle ait un amant, et madame est fâchée que je sois parvenu à toucher son cœur!... N'ai-je pas bien du malheur d'être tombé justement sur une femme qui veut être sage, lorsqu'on lui donne la permission de ne l'être pas! On a bien raison de dire que ces dames aiment surtout ce qu'on leur défend.
J'en suis bien fâché, madame, mais je n'obéirai pas à la dernière prière de votre lettre, je ne vous laisserai pas tranquillement partir, ei, pour commencer, je vais aller chez vous. Si cela vous fâche , eh bien! nous nous brouillerons tout à fait . je préfère ne pas être aimé des gens à n'en être aimé que de loin.
Ma résolution est bien prise, et je me rends chez Augustine; mail quand je vais pour monter chez elle , son portier m'arrête en me criant :
— Monsieur ne sait donc pas que madame Luceval est partie avec sa bonne à sept heures du matin? — Elle est partie !... pour où? — Pour sa campagne, à ce que je présuppose... Il paraît que madame avait fait faire tous ses apprêts et ses paquets dès la veille, et... — Mais cette campagne, où est elle? — Ah ! madame ne me l'a pas dit... II paraîtrait qu'elle n'y veut pas recevoir de visites; car je lui avais demandé si...
— Quelle voiture a-t-elle prise? — Un fiacre tout bonnement. — Et quand revient-elle? — Ça, par exemple, je n'en sais rien.
Moi , tout ce que je sais, c'est que sa campagne est dans les environs de Luciennes... Mais de quel côté?... Je n'ai jamais songé à le lui demander. Elle est partie à sept heures du matin!... Elle avait donc bien peur que je vinsse avant son départ. Peut-être ma vue laurait-elle faif changer de résolution; mais elle est partie!...
Comment savoir où est sa maison?... Il faut cependant que je découvre sa retraite; je n'ai pas soupiré depuis si longtemps pour lui laisser le temps de m'oublier au moment où elle commence à devenir sensible. Ah! Juliette connaît sa campagne !... elle y a été... je le lui ai entendu dire. Juliette peut m'apprendre où c'est ; mais voudra-t-elle me le dire?... Oui , Juliette est bonne, sensible , compatissante; elle est jolie, elle doit savoir ce que c'est que l'amour ; d'après ce que j'ai pu entendre, elle déteste Jenneville, tandis qu'elle m'a toujours témoigné beaucoup d'amitié... Allons trouver Juliette. Heureusement je sais son adresse.
Juliette est veuve, je puis donc sans inconvénient me présenter chez elle. Je tremble que celle-là ne soit aussi à la campagne.
Grâce au ciel , je trouve madame Darbelle, c'est le nom de damu de Juliette; on m'introduit près d'elle, et elle sourit en me voyant.
— Je vous attendais, me dit-elle. — Vous m'attendiez?... — San! doute : vous avez reçu une lettre d'Augustine? — Oui, madame. — < Elle vous apprend son départ, et vous avez couru bien vite chez ell» dans l'espoir qu'elle ne serait pas encore partie ? — Oui , madame. -» Enlin vous avez su qu'elle était à sa campagne , et vous venez me demander où est située sa maison ? — Oui , madame... Mais comment saves-vous ?.., ' J'ai vu hier Augustine... elle pleurait, elle se désolait j
j'ai tâché de la consoler , et je le devais , *ar si elle a été chez vous oier, c'eit bien ma faute. Je lui répétais sans cesse que vous étiei I ess^. , souffrant, désespéré... — Ah! que vous êtes bonne! — Enfin \i l'aï donc trouvée se désolant... elle voulait mourir, elle voulait surtout ne Umais vous revoir; j'ai eu bien de la peine à lui faire comprenirr «.Me sa douleur n'avait pas le sens commun ; qu'il n'y avait rien de changé dans sa situation , si ce n'est qu'elle avait acquis la convit lion que son mari était un homme méprisable , tandis que vous vous iriez conduit très-noblement en faisant tous vos efforts pour ramener son époui dans ses bras. — Ah! madame, que de bontés!... — Taisez- vous donc. Je suis parvenue à ramener un peu de calme dans •es esprits; quant à son cœur, je ne puis trop vous dire ce qu'il pense. Je lui ai fait observer que ne plus vous voir serait bien mal reconnaître la générosité de votre Cïduite ; alors elle a réfléchi... elle a soupiré , enfin elle a murmure • — Nous verrons dans quelque temps...
— Ah! madame... demain, aujourd'hui... — Mais, monsieur, laissez-moi donc achever, truand j'ai vu qu'elle était bien décidée à se rendre à sa campagne , je n'ai plus cherché à combattre >a résolution; mais je lui ai promis d'aller la voir , et quoiqu'elle ne m'en ait pas donné la permission, je vous y mènerai avec moi.
— Vous m'y mènerez i... que de reconnaissance!... Quand partonsnous, madame? — Oh I un moment, il faut laisser Augustine s'ennuyer dans sa solitude... dans trois semaines nous irons la voir... — Trois semaines!... mais c'est trois siècles... Je ne pourrai jamais at- 'endre si longtemps!... — Eh bien ! dans quinze jours... — Et pourquoi pas demain?— Parce que je connars AUguatme, elle a une têle un peu exaltée; elle avait former le projet de ne plus vous revoir; eu vous acceptant eur-le-charnp chez elle, vous pourriez fjrl bien ne pas être là; mais quinze jours de sollitude ramèneront beaucoup de calme a ses idées .. — C'est-à dira que je la retrouverai bien raisonnable, bien froide, bien indifférente... — Eh! monsieur, ce n'est pas aux temps, ce n'est pas sous un épais feuillage, qu'une jeune femme retrouve son indiflérencô» AuTBSle je vous l'ai dit dan§ quinze jourspas avant, voilà mon dernier mot. — Et... si... si j'allais seul chez elle? — D'abord je ne vous dirai pas où est sa maison; mais, dans le cas où vous parviendriez à la découvrir, je suis persuadée qu'étant seule à sa campagne, elle ne vous y recevrait pas... ou se fâcherait tout de bon de votre visite... — Elle est venue chez moi cependant. — Parce qu'elle était persuadée que vous étiez fort malade. — Allons, madame... puisque vous le voulez , dans quinze jours... Vous êtes bien cruelle I — Il me semble que je suis bien bonne, au contraire; mais je déteste tant ce Jenneville, qui a rendu si malheureuse ma pauvre Augustine , que je vous aime , vous , pour l'avoir enfin guérie de son indigne faiblesse... Ah! si mon mari m'en avait seulement fait le quart!... Mais , adieu , monsieur Deligny , prenez patience et .revenez me voir dans quinze jours.
Me voilà donc condamné à être quinze jours loin d'elle , et cela au miment où je suis certain qu'on ne me voit plus avec indifférence, oi je crois toucher au bonheur... Ah ! je ne sais à quoi me conduira ma liaison avec madame Luceval , mais jusqu'à ce jour il faut convenir qu'elle m'a causé plus de peine que de plaisir.
Je suis sorti de chez Juliette sans projet, sans but; je n'ai qu'un désir, c'est d'être plus vieui de quinze jours... Pauvres mortels que nous sommes, nous redoutons la mort, et cependant, par nos vœux, nous n'aspirons qu'à voir écoulé le peu de temps qui nous est donné à passer sur la terre!... Enfants, nous désirons grandir; adolescents, nous brûlons de prendre place parmi les hommes; mais alors, loin d'être satisfaits de notre sort, l'amour, l'ambition, l'amour-propre nous font enfanter mille projets pour l'avenir, et désirer avec ardeur le lendemain , qui doit toujours nous rendre plus heureux que la veille. Le père de famille veut voir ses enfants établis , l'amant veut obtenir le cœur de celle qu'il aime, l'ambitieux veut arriver aux honneurs ; le poëte , le peintre , le musicien rêvent des succès plus éclatants que ceux qu'ils ont obtenus)... Tous ces lendemains arrivent, et nous trouvent aspirant au lendemain encore!...
Quant à moi , dans ce moment je voudrais devenir marmotte , et dormir quinze jours de suite sans me réveiller. J'ai envie d'en aller faire l'essai, et je vais pour cela prendre le chemin de chez moi, quand je me sens arrêter par le bras : c'est Jolivet qui est derrière moi , Jolivet beaucoup plus élégant que je ne l'eusse jamais vu.
— Bonjour, mon petit, comment va celle santé?... Il y a un siècle que je ne t'ai aperçu. J'ai tant d'affaires I... je ne Mil où donner de la iête...
Je me rappelle que je n'ai pas vu Jolivet depuis le jour on je lui appris que j'étais victime de la banqueroute de Blagnard ; je ne sais si c'est parce qu'il me r< garde maintenant comme un pauvre diable , ma» je lui trouve un loi: d<- suffisance et presque de protection qu'il n'av.it jamais eu avec moi; je ri» en moi même de celle nouvelle preuve de la sottise et de la petitesse de Jolivet , et je me promets de lui faire changer de ton.
— Depuis que tu m'as vu . mon petit , tu ne te doutes pas combien le ecrcle de mes affaires s'a* agrandi... je f.iis de tout maintenant. J'ai pris un cabinet , je suis même obligé d'avoir un commis. . . que je pave Irès-clier, mais je ne pouvais pis m'en paner... J'ai f.iii des opéra Hou* très-importante*... j'ai prêté... c'est-à-dire que j'ai fait préler
de l'argent , mais je ne vais qu'avec prudence... il me faut des répondants ou de bonnes hypothèques.
— J'entends : c'est-à-dire que tu ne prêles jamais aux malheureux. .anx pauvres diables?... — Mon chei, les malheureux ne rendent pat ■: il ne faut jamais faire d'affaires aveTc ces gens-là. Eh bien ! et toi , ti' n'as pas rattrapé ton banqr^==iiw. . . tu en es pour tes trente mil) francs?... c'est dur.
— Oh! il y a longtemps que j'ai oublié ce petit malheur... Un d* me* oncles... du côté de ma mère, qui est extrêmement riche, m'-envoyé le double de cette somme pour réparer ce déficit.
— Diable! le double!... mais c'est gentil, ça!
Et Jolivet, qui jusque-là s'était contenté de marcher à côté de moi, passe son bras sous le mien.
— Et que fais-tu de cet argent!"... tu devrais le faire valoir, cela te rapporterait beaucoup... — Tu sais bien que je m'entends mal aux affaires, dans lesquelles je n'ai pas été heureux... — Oui , mais en étant prudent, en s'associant à quelqu'un d'intelligent... — Oh! uon .. et puis je n'ai pas besoin de me donner tant de peine ; cet oncle me laissera au moins quinze mille livres de rente, avec ce que j'ai encore., et la fortune de mon père que je ne compte pas... Puis en me mariant à une femme qui en aura autant... ça pourra me faire une cinquantaine de mille francs de rente... avec ça on peut vivre...
Ici Jolivet s'appuie beaucoup plus sur mon bras en s'écriant : — Oui, mon ami, c'est fort joli, cinquante mille francs de rente; mais enfin, s'il te prenait envie de les augmenter, je te demande la préférence ; avec moi, tu n'auras aucun danger à courir... d'ailleurs l'an:ienne amitié qui nous lie , et dontj'espère que tu n'asjamais douté... A propos, et Dubois, qu'en fais -tu?... il y a fort longtemps que je ne l'ai rencontré... sans doute il mange tout avec des femmes , comme à son ordinaire... Ce garçon-là ne fera jamais rienl...
— Mais, au contraire, Dubois a fait de très-belles affaires depuis quelque temps ; il a placé ses bénéfices dans une maison de commerce où il a un intérêt... et je sais qu'il est plus à son aise qu'il ne veut le paraître.
— Ah ! fort bien... je comprends... c'est pour qu'on ne lui emprunte pas d'argent... ça n'est pas trop bête... Ce diable de Dubois... je n'aurais pas cru ça de lui... Après tout, c'est un fort bon enfant ! un boa vivant!... il faudra que j'aille le voir. -
J'ai déjà assez de Jolivet, je retire avec peine mon bras yt'il a enlacé avec le sien. — Adieu, Jolivet, il faut que je te quitte.. , je vais chez une marquise qui demeure ici près... J'espère y trouver une jeune comtesse charmante... à laquelle je fais la cour. Jolivet ouvre des yeux où se peignent la surprise et la considération, en s'écriant :
— Bah! vraiment... tu vois des marquises et des comtesses?... — Pourquoi pas ? — Ah ! c'est bien bon, ça, mon ami... ça peut le faire avoir des places... des... — Au revoir... «
Jolivet ne veut plus me lâcher, il me retient par la main en me disant : — J'irai te voir... Tu demeures, je crois, rue Chariot?... — Oui, mais je n'y suis jamais. — Il faut pourtant nous rencontrer... Où dines-tu? — Oh ! j'ai chaque jour dix invitations. — C'est bien contrariant, n'est-ce pas?... Moi, je suis désolé quand j'ai deux invitations pour le même jour... parce qu'il faut qu'il y en ait une de perdue... Enfin nous nous reverrons... — Oui, oui.
Je m'en suis débarrassé. Pauvre Jolivet! autrefois sa lésinerie me faisait rire, maintenant sa suffisance me fait pitié. Un sot est un être bien ennuyeux; mais quand il devient riche, il est insupportable. Pour connaître jusqu'où peut aller la sottise des gens, il ne dut que les enrichir.
Ce n'est pas avec des personnages comme Jolivet que (es quinu jours me sembleront moins longs... Ah ! Juliette ! que vous êtes cruelle !. Mais elle prétend que c'est dans mon intérêt; peut-être a-t-elle raison... N'est-ce pas pendant le temps que j'ai cessé d'aller la voir qu'Augustine s'est aperçue que ma présence ne lui était pas indifférente ? 11 faut donc être privé des choses pour sentir ce qu'elle valent ...
Je suis rentré chez moi, on est mieux seul qu'avec des genu somme Jolivet; la compagnie des sots nous fait trouver encore plus de charmes à la solitude. Mais Dubois vient... Avec ceWi-'à je puis causer au moin*.
— Eh bien! noble ami, comment vont les fore*-; et les amour*?..
— Mail... très-mail — Est-ce que tue* plus malade * — [Son... je me porte fort bien... Mais elle est partie! .. partie sans me voir... ■ il feut que je passe quinze jours loin d'elle !... — Eh biew . mon ami on en prend une autre pour quinze jours... ça fait passer le temps... Je te mène ce soir dans un cercle où doivent venir deui couturières qn veulent suivre un cours de langue française pour entrer dans te* chœurs des Bouffes. Nous les appellerons Jiyri.ira, ç.- ne peut pas manquer de les séduire. — Non, Dubois, je n'irai pis a len cercle, et je ne veux pas de tes couturière*... Ahl tu ne sais pas ce que c'est que d'être amoureux ! — Je ne sais pas ce que c'est ! moi qui ne fais qu« ça!... En attendant, viens dioer ; on a beau être imoiinin , il faut manger... C'est veiant , mais c'e*t comme ça.
En dînant avec Dubois, je lui conte mon entretien avec Jv .ivet. Dubois rit de 1 idée que j'ai eue de le faire riche, et désire rencontrer Jolivet pour s'amuser à ses dépenr
Malgré les instances de mon fidèle compagnon , je ne vais pat avec loi le soir dans la société où doivent se rendre les deux couturières. La sagesse n'est peut-être pas seule cause de mon refus, mais quand on aime une femme distinguée par son esprit et ses manières , on ne goûte plus autant de plaisir avec des grisettes ; il semble même qu'on n'y soit plus aussi à son aise. Tout est habitude dans la vie ; mais le meilleur moyen pour se bien conduire est de bien placer ses affections ; malheureusement on n'est pas toujours maître de ses affections.
Huit jours sont passés 1 encore sept et je la reverrai... Mais comment me recevra-t-elle?... Enfin je la reverrai; c'est le principal; ne nous inquiétons pas toujours de l'avenir.
Dubois a été souvent avec moi pendant les huit jours qui viennent de t'écouler; aujourd'hui encore nous venons de dîner ensemble. Il ne me presse plus de faire une connaissance momentanée ; mais il m'appelle Amadis '," Tancride , Palmérin. Il prétend que tous les paladins d'autrefois baisseraient pavillon devant moi.
Nous nous promenons en causant dans le jardin des Tuileries , lorsu'un homme vient en courant nous prendre la main à chacun. C'est olive t.
— Bonjour, mes amis... Bonjour, Dubois... Et ce cher Deligny!... Je vous ai vus de loin , et j'ai couru pour vous attraper... Ces chers amis 1 /a me fait plaisir de vous voir.
— Dieu me pardonne, Jolivet je erois que tu as un habit neuf!... Autrefois , ta sais bien que tu a' hetais des habits de hasard. — Toujours farceur, Dubois, toujours... Messieurs, prenons-nous une glace?... — Il nous offre des glaces?... Es ce que tu es malade, Jolivet?... — Je ne vous offre pas , je dis : Prenons-nous chacun notre glace?... — Nous en avons déjà pris chacun trois. Ah çà ! tu es donc devenu bien riche, toi, ,/ue tu te permets une glace?... c'est sans doute depuis que tu prêtes sur gages? — Je ne prête pas sur gages, moi!... — C'est ce qu'on dit au moins. — Je prête si peu sur gages, que je viens encore de prêter... c'est-à-dire de faire prêter soixante mille francs à Jenneville. — A Jcnneville ?... — Pas à lui positivement, mais à une certaine madame de Rémonde... pour laquelle il a répondu... Je n'avais pas très- envie d'abord de faire cette affaire; mais les intérêts sont si beaux... et puis Jenneville est un ami... — Mon pauvre Jolivet , je crois que tes soixante mille francs courent de grands risques 1. ..
Jolivet pâlit et regarde Dubois avec terreur en s'écriant : — - Qu'est-ce que tu veux dire?... — Je veui dire que Jenneville est unfoncé... ou ruiné , si tu aimes mieux. — Pa3 de mauvaises plaisanteries comme ça!... Savez-vous que je me trouverais enfoncé aussi, moi, par contre-coup P — Qu'est-ce que cela te fait , puisque ce n'est pas toi qui as prêté?... — Je suis associé dans l'affaire... — Comment un homme prudent comme toi fait-il de telles affaires? — Eh! messieurs, l'appât du bénéfice.» on se laisse aller quelquefois... Mais non, non... nous avons hypothèque.... nous avons... Oh I je suis tranquille... Quoique ça, je vais courir chez mon associé, et m'assurer encore... Adieu, messieurs. — Eh bien I Jolivet, tu ne prends pas une glace ?... — Oh! je n'en ai plus envie.
Jolivet nous quitte en courant , et Dubois le regarde en riant s'é- '.oigner.
— Ce n'est sans doute que pour le tourmenter que tu lui as dit cela ? iis-je à Dubois. — Non , vraiment; d'après ce qu'on disait encore aujourd'hui i la Bourse , les affaires de Jenneville sont très-mauvaises. Sa maîtn «se lui coûte un argent fou , il paraît que moins il en a et plus elle lui en demande ; c'est toujours ainsi que font ces dames : quand elles voient qu'un homme se ruine, elles ne le ménagent plus, elles lui donnent ce qu'elles appellent le coup de grâce.
La situation de Jenneville me fait de la peine : si j'étais encore riche, je sens que j'aurais du plaisir à l'obliger; mais à présent cela est impossible 1 Ah ! cet homme-là mérite pourtant bien son malheur !
J'ai quitté Dubois. Je pense toute la soirée à Jenneville , à madame de Rémonde; je pense aussi qu'Augustine ne laissera jamais son mari dans l'embarras. .
Enfin le terme est expiré , les quinze jours sont finis d'hier, et à dix heures du matin je me rends chez Juliette.
Je la trouve tont habillée, toute prête à se mettre en voyage. — Vous voyez que je vous attendais, me dit-elle.
Pour toute réponse je prends sa main, qu'elle me présente; un Cabriolet nous entend en bas, et nous partons.
QsttPltES a u.1?. — L'Amour et les Champs.
J'ai loué un cabriolet pour la journée , c'est moi qui le conduis et tous allons comme le vent. Juliette me dit à chaque instant : — Pas u vite, monsieur... — Madame, voilà quinze jours que je meurs d'impatience, je suis bien aise de toucher le but, enfin. — Monsieur, en allant de la sorte, ou nous verserons, ou notre voiture se brisera , ou notre cheval ''abattra; l'un de nous sera blessé, peut-être le seronsnous tous les tieux , et il me semble qu'alors , loin de seconder votre impatience, cela pourrait encore reculer ce moment que vous désires tant.
Juliette a raison , je cesse de tourmenter mon cheval.
— A propos, madame, depuis quinze jour», est-ee que vous «'ave*
pas eu de ses nouvelles? — Pardonnet-moi , monsieur. — EUe vous s écrit? — Oui, monsieur. — Et vous ne me le disiez pas!... — Comment voulez-vous que je vous dise quelque chose ? vous êtes comme un fou!... vous ne m'écoutez pas!... — Ah! pardon! pardon! madame. — On m'a écrit au bout de trois jours pour me dire qu'on désirait me voir, qu'on m'attendait... puis on me demandait si je vous avais rencontré... — Et que lui avez-vous répondu? — Rien; je me serais bien gardée de lui répondre ! Quatre jours après , elle m'a écrit que la campagne lui semblait triste, que c'était bien mal de l'oublier... que, sans doute, vous ne songiez plus du tout à elle... — Ah ! vous l'avez détrompée, j'espère... — Mais non, monsieur, je ne lui ai pal répondu davantage. Je suis sûre qu'en ce moment elle est furieuse contre moi... et peut-être un peu contre vous! — Quoi, madame, c'est ainsi que vous la préparez à me bien recevoir?... — Que voui êtes enfant!... plus on craint d'être oublié de ceux qu'on aime, plut leur présence cause de joie... En vérité, je n'""rais pas cm que ce serait moi qui vous apprendrais ces choses-là.
Je ne dis plus rien , mais je fouette de nouveau le cheval ; nous dépassons Neuilly, Nan terre. Malmaison... Nous voici à Bougival...
— Sommes-nous arrivés, madame ? — Non , monsieur, pas encore, mais bientôt; il faut prendre ce chemin qui monte et que l'on nomme le Chemin de la Princesse , il nous conduira à Luciennnes... La maison d'Augustine est tout près des aqueducs que vous apercevez devant nous.
Nous montons... il n'y a plot moyso d'aller an galop ; les rues de Luciennes ne sont pas tirées au cordeau. Enfin, nous sommes arrivés... — C'est là, me dit Juliette; cette maison qui faitle coin... à gauche.
Nous sommes descendus. Le cœur me bat comme si j'allais commettra une faute... ou plutôt comme si je craignais Quelque grand malheur, car je crois que le cœur de l'innocent s'émeut "'ca olus que celui du coupable,
Julielt |dtié de mon trouble, elle me prend fa'nuin en souriant ei me dit . — Remettez-vous... pouvez-vous penser que »otre présence ne lui sera pas agréable ! — Ah ! madame , quand on aime bien on a toujours peur. — C'est donc pour cela, messieurs, que vous êtes ordinairement si hardis.
Une vieille paysanne noriS a ouvert la porte cochère. Madame Luceval est au jardin , nou? dit-elle , et elle veut aller la chercher , Juliette s'y oppose ; elle préfère que nous allions la rejoindre dans le jardin , et je la suis.
Le jardin me paraît être bien grand. Nous avons déjà parcouru deux allées ; et je ne vois pas Augustine. Tout à coup , Juliette s'arrête en me montrant un bosquet : — Elle est là, me dit-elle. Tenez-vous un moment derrière cette charmille.
Je fais ce qu'elle me dit , mais je ne suis qu'à deux pas , et je puis entendre sa voii chérie.
— C'est toi ! s'écrie Augustine en apercevant son amie. Ah I que je suis contente I... et pourtant je t'en veux beaucoup 1... ne pas m'avoir même répondu !... Embrasse-moi toujours... je te gronderai après.
— Ma bonne amie, tu avais l'air d'être si pressée de quitter Paris, tes amis , tout le monde , que j'ai voulu te laisser jouir de cette solitude que tu désirais tant. — Ah ! oui... sans doute... il le fallait bien... j'aurais dû y vivre depuis que mon mari m:a quittée!... — Comment donc I mais tu aurais dû même aller habiter dans le fond d'un désert et ne vivre que de racines, parce que ton mari t'abandonnait et mangeait son bien avec se» maîtresses "... Cela eût été beaucoup plus édifiant.-Ah! Juliette... je t'en prie... ne parlons pas de M Jenneville...—Non , tu as raison, n'en parlons jamais, cela vaudra mieux Mais je ne «uis pas venue seule. . . je t'ai amené de la société. . . — De la société ! . . . qui donc ? — Quelqu'un qui n'ose pas se montrer , tant il a peur de toi !.. .
Juliette m'a fait signe; je m'avance... Augustine m'avait deviné... Elle rougit . . . puis elle reprend son air doux , aimable , son air charmant, en me disant : — Vous n'osiez pas vous montrer?... — Si vous m'aviez mal reçu... j'aurais été si malheureux'... v
Pour toute réponse , elle me présente sa main , que je presse dans les miennes, et Juliette s'écrie : — Mal reçu!... ahl j'aurais bier voulu voir que l'on reçût mal quelqu'un que je présentais!
En un moment toute' contrainte est bannie. J'ai retrouvé Augustiau aussi aimable qu'autrefois , et bien plus encore , car je lis dans ses yeux l'expression de ce sentiment dont elle m'a fait l'aveu. Juliette veut qu'on me faste voir la maison, le» jardin». Je sui» ces dames : peu m'importe où l'on uae mènera, je serai toujours bien ou Augua> ■ Une sera.
La maison est jolie, commode, ornée avec goût. Le jardin est grand. D y a des pelouses, de larges et belles allées, mais il y a sur« tout un petit bois bien épais, bien touffu , dans lequel il doit eue charmant de se reposer : j'ai déjà lorgné le petit bois.
Plusieurs heures se sont écoulées, je ne m'en doutais pas; entt gens qui se conviennent , qui s'aiment , le temps passe si vite I
Juliette a promis à Augustine de passer quelque temps avec elle Moi... on ne me dit pas de rester... mais on m'engage à revenir. Aprci une journée qui n'a été pour moi que de quelques minutes , je reprends avec mon cabriolet la route de Paris.
e lendemain, je ne prends pas de cabriolet, cela M coûterai!
Vop cher. Je m'embarque dans la voiture de Saint-Germain, je desjends a Marly , et de là je suis bientôt à Luciennes.
On m'attendait pour déjeuner. Comme avec elle un repas me semble alarmant! Mais tout acquiert du charme par la présence de ce qu'on lime. I.a lecture, la musique, la promenade, tout est plaisir avec elle. J<e trouve seulement que U journée passe trop vite... et le soir lif.iut repartir... ce serait bien plus doux de ne pas s'en aller.
Juiurtte devine sans doute ce que je désire; lorsque le soir je dis tristement : Il faut m'en retourner à Paris... elle s'écrie : — Comment donc irez- vous?... vous n'avez pas de voilure? — Je vais attendre à Marly qu'il en passe une. — Et s'il n'y a pas de place dedans? — Alors, je reviendrai à pied... — A pied... ce serait bien amusant!... Trois grandes lieues à pied... Il me semble, moi, que vous feriez beaucoup mieux de rester ici.-. Augustine ne manque certainement pas de chambres pour vous coucher.
Je regarde Augustine, elle a les yeux baisses; elle répond en hésitant : — Mais... rester ici., c'est bien alors que dans le monde on dira .. — Le monde!... le monde!... Eh ! ma bonne amie, ne te mets donc pas toujours en peine de ce que diront des gens qui jugent si souvent de travers. N'es-tu pas ta maitresse maintenant?... Quel mal, •près tout , d'avoir de la société à la campngne?... Ne suis-je pas ici , eaoi? D'ailleurs, tu n'as, en fait d'homme, dans cette maison, que ton vieux jardinier, et j'ai peur la nuit. Vous resterez, monsieur , et désormais vous répondrez de nous.
lionne Juliette!... ah! si j'osais , je lui sauterais au- cou. Je reste , «est convenu ; la bonne reçoit l'ordre de me préparer une chambre. •Je vais coucher sous le même toit qu'elle I... Il y a quelque chose de délicieux dans cette pensée, et puis, cela donne beaucoup d'espérance. Me voilà de la maison, je suis d'une gaieté qui charme ces dames. Usns la soirée , il n'y a pas moyen de faire quelque chose avec moi; jeu, musique , lecture, je fais tout de travers; mon bonheur me cause trop de distractions : on me pardonne, parce que je promets d'être jrius raisonnable à l'avenir.
Chacun a pris sa lumière, nous nous sommes dit bonsoir; cela n'a rien de pénible lorsqu'on sait que l'on va dormir à quelques pas de celle que l'on adore... mais aussi qu'il est difficile de dormir quand on pense qu'on est tout près d'elle !... C'est ce que j'éprouve dans la jo- Ve chambre que l'on m'a donnée. Je me tourne et me retourne d ms mon lit... je ne pais fermer l'œil... Je suis pourtant bien heureux!... mais je ne le suis pas encore assez... C'est quand l'on n'a plus de désirs que l'on dort bienl... et moi j'en sois brûlé!... L'idée que je couche dans sa maison n'est pas faite pour les calmer.
Je me lève avec le jour. Je vais promener mes rêveries dans le jardin. Je voudrais bien y rencontrer Augustine, mais je voudrais la rencontrer seule... J'usqu'à ce moment, je n'ai pas encore eu un tête-à-tête avec elle. Juliette était toujours là... Maintenant que j'habite la maison , j'espère que je trouverai des occasions !...
rlon ! en voici déjà une. Je viens d'apercevoir Augustine qui entre dans le jardin; je cours la rejoindre, je lui exprime la joie que j'éprouve en habitant avec elle. Elle m'écoute avec bonté, avec plaisir même, si j'en crois ses yeux. Mais il n'y a pas dix minutes que nous causons, et Juliette vient déjà nous rejoindre. Ah ! Juliette, vous êtes bien bonne , bien aimable, mais vous devriez être moins matinale.
Aujourd'hui ces dames me font parcourir les environs. Il y a auprès de Luciennes des bois charmants que je ne connaissais pas, des taillis épais où le soleil pénètre à peine , des bruyères , des chemins coupés de buissons, d'où l'on a une vue magnifique; on domine sur Paris et ses environs. Nous trouvons même un petit étang qu'on a décoré du om de lac, et au milieu duquel il est une petite île plantée de grands ules , et qui rappelle un peu celle de Jean Jacques à Ermenonville , oique cette dernière soit plantée de peupliers. Tout cela est lort i, fort pittoresque; ces bois offrent de plus l'avantage d'une solide presque complète, car ce n'est que rarement que les habitants e Paris viennent lis visiter : les lions bourgeois , les marchand* , les isettes aiment inieut les Prés-Saint Ccrvais , qui , à la vérité , sont eaucoup moins éloignés de la ville, et où l'on trouve quantité de. petits restaurateurs avec cabinets particuliers. Ici la nriture est plus sauvage; ici l'on peut, tout à loisir, rêver, méditer, soupirer... Ah! je lens que ces bois me sembleraient encore plus agréables si je m'y proirn.iis seul avec Augustine.
Comme on ne peut pas toujours se promener, nous sommes retournés à Luciennes. Rentrés à la maison , ces dames travaillent; moi, je ,uis chargé de leur faire la lecture. J'r m'en acquitte qucli; quelquefois mal. J'ai souvent des distractions : lorsque mes yen. contrent ceux d'Augustlne, je m'arrête, puis je m'embrouille ou je lis irois fois de suite le même passage sans m'ea apercevoir. Alors Juin :te l'écrie : — Dieu! quel mauvais lecteur! A quoi penseï- vous dtuc , ontieur? Augustine sourit : elle sait bien à quoi je peu •■ Les journées , les soirées, s'écoulent rapidement chez \ugurtir:e; pendant les occasions que j'espérais avoir pour lui parler d'aniom ne présentent jamais; Juliette est presque toujours avec nous, cl quand elle n'est pu là, quand je rencontre Augustine sans témoins , elle me quitte bien vite pour aller retrouver son amie.. Elle craint d'être feule avec moi... tout semble me l'annoncer. Me craindre, a'ast-ce pas sentir qu'elle ne pourrait me résister ; "t l'on ne crains pu
l'homme pijs duquel le cceur est muet; l'esi donc encore une preuve de son amour... Mais je me passerais bien de cette preuve là.
Sije n'ose me plaindre, du moins je soupire souvent. En devine-l-ellt la cause?... Oh! oui, les femmes devinent tout ce qui lient à l'amour. Voilà quinze jours que j'ai passés chez elle, et point de lête-a-tête. Je ne suis plus gai comme les premiers jours, et Juliette m'en fait en riant la guerre; elle prétend qu'on me renverra si je ne suis pas plus amusant. Augustine m'excuse, elle prend mon parti. Elle sait bien c; qui me fait soupirer.
J'ai beau me- lever matin , cfi dômes arrivent prtsrra? (onjôûrs enseuil le au jardin. Aujourd'hui j'ai éié plus paresseux , je dMvends plm lard', je me dirige vers un joli bosquet qn'Aujjastimr afrechonne... Elle y ont , elle y est seule !
Je cours me placer près d'elle; elle reur se lever, je h retiens. — Vmilf7-vnrr- donc inr- priver de rp moment après reqprl e soupire depuis que je suis chez vous ! .. Voila la première Wfa qne je vou-. trouve seule... — tt poncqnoi désirer me trouver seule r*... n'éusvo is pas avec moi Mute la journée?'... ne ponvez-rmis pas me parler me voir sans cesse?... — Oui, mais je puis vous parler de mon amour... vous dire... vous répéter que je vous adore... — Ne vous suffit-il pas que je le sache... que je le croie?... — Ifon, quand™ an aime avec ardeur, cela ne suffit pas : et en vous voyant constamment me fuir, m'éviter, ne dois je pus croise que vous ne me voyez plus avec plaisir... que ma présence vous fatigue?... — Paul , vous ne pensez pas ce que vous dites... je vous ai laissé lire dans mou cœur , dans ce cœur qui ne sait pas assez feindre. Le sentiment qne vous m'avez inspiré est criminel peut-être ; mais , puisque je n'ai pas eu la force de vous le cacher , je ne vous priverai pas du moins du plaisir que /ous cause la certitude d'être aimé. — Il est donc vrai I... vous m'aimez?-... — Oui, je vous aime... mais, je vous en supplie, ne me rendez pas plus coupable; l'assurance que votre image sera toujours là doit suffire à votre bonheur. — Vous m'aimez! et vous voulez que cette idée n'embn.s* pas mes sens , que je ne désire pas d'en avoir la preuve la plus forte!
— La preuve la plus forte n'est donc pas de vous avouer que je vous aime! Ah! mon ami, ce que vous désirer encore n'e-i pas toujours unt grande preuve d'amour!... — Si c'est moins à vos yeux q ie ce qu< vous m'avez déjà accordé, pourquoi me le refuser?... — Mon ai i, vous voudriez donc que je fusse tout à fait coupable ?'... — M J» pourquoi trouvez-vous que cela vous rendrait coupable?... Qui donc fut plus libre de soi-même que vous? — Paul, ie ne veux plus vous écouter.
Elle me fuit... mais elle était émue, attendrie... Quelque chose me dit qu'elle ne me fuira pas toujours... Espérons, il f mt bien c-p sans cela ce serait désolant.
Voilà près d'un mois que j'habite la campagne; pendant ce tem; , j'ai été tous les deux ou trois jours faire un tour i Paris. Aujour je vais m'y rendre, ces dames me chargent toujours de plusieurs cm, • missions: j'ai soin de les expédier xjjromplemenl pour retourner bu t vite à Luciennes.
Je passe un moment à mu. tugenlQit rue Chariot ; on m'apprend que Dubois est venu plusieui) fois ; il a, àit-OJtn, t me parier. Il j i en effet plus d'un mois que je o* l'ai vu; mais q^; peut-il avoir J« si pressé à me dire?... Aller cneï iui... il n'j sera pas... et d'ailleurt où demeure-t-il maintenant?
Tout en disant cela , je monte cfiez moi et je change de toilette ; j< vais repartir, lorsque Dubois ouvre ma porle.
— Diable!... tu es à Paris?... ce n'est pas malheureux de te rencontrer. 11 parait que monsieur a maintenant une campagne à la disposition?... — Mon ami , on a bien voulu m'iuviler à passer quelque» jours, et... — Et tu y passes des mois . ça n'est pas mal : ça preuve qu'on ne te fait pas coucher sur des orties : au reste , tu as raison , il faut profiler des bonnes occasions... Moi, j'ai rarement une crmf/agnt. où je puisse me refaire, les grisetles n'ont pis l'iuhitnde d'avoir dot châteaux. Mais , à propos, depuis que tu habites bs champs, tu ne sais pas ce qui se passe à Paris. .. Il y a du no tveau ii i. — Q ioi donc?
— Jolivet est enfoncé par Jeoneville... Je ue cro\ ,is pas si bien dire quand je le lui ai prédit le jour où nous l'avons rencontré... — Corn ment?... explique-toi donc. — Et parbleu! tu siis bien qu'il avait f prêter soixante mille francs à Jenneville... c'est-à-dire à maJ-jBeéal lU'uiomle; mais Jenneville avait répondu... — Eh bien?.. — Ce ça/ devait en résulter est arrivé : madame de Rémonde es* partie V beau matin avec un jeune Anglais , ou Russe, ou TttZÇ... Elle a Uaaw la le pauvre JeuUetlTle avec ses dettes à payer Quand on a été pet»; saisir chez elle, il s'est trouvé que rien ne lui appartenait, et qu'ai* a\ ut encore fait «les traits au propriétaire de l'hou-I qu'elle louait.. Jolivet, en apprenant cela, a eu U jiuni'se. mais cela ne l'a p.ista piVlie île fuie n;ir les huissier» ; enfin, BMajne Jenneville ne peut pas pajl r. parée i| i il f> st rniné avec cette femme-la, nette arai, oubliant Fi i dînera qu'il a reçus de son créancier. l'a fait conduire rue de !a Clef... — Serait-il possible 1... Jenncvilh frirait... — En prison... a Sainte Pélagie... dans le quartier du jardin des Plante*... — Et c'e.M Jolivet qui l'a fait arrêter!... — Oui , mais depuis beaucoup d'autres créanciers se sont présentés et ont également lait éerouer Jenneville... Il doit, dit-on, plus de cent mille francs!.'., et, comme il a tout virda tout maugo il eut probable qu'd rmn t o gtamps 11 u'anra plu.' d*
m<Jliesse à plumes , avec voiture et cachemires ! On ne mange jamais cent mille francs avec une femme qui fait des queues de boutons.
Je n'écoute plus Dubois, une seule pensée m occupe : Jenneville est en prison... il est malheureux, et par conséquent abandonné de ce monde dans lequel il vivait, et où les amis ne sont que des compagnons de plaisir, qui nous fuient dès que nous ne sommes plus en état lie lutter de folies avec eui. Ah !... si j'étais riche encore ! mais je n'ai plu3 que de quoi vivre avec beaucoup d'économie ; mon capital ne pourrait même libérer Jenneville. Et mon père... il n'y a pas de danger qu'il m'envoie de l'argent maintenant... Cent mille francs !... c'est énorme!...
— A quoi donc penses-tu? me dit Dubois. — Je pense que Jenneville est bien à plaindre... lui qui pouvait être si heureui !... — C'est Trai... mais c'est sa faute... Malgré ça, tu me connais, si je pouvais l'obliger... S'il ne s'agissait que de cinquante louis, on se remuerait... mais cent mille francs!... c'est comme si je voulais tenir une pyramide d'Egypte dans mes deux bras. — Dubois, sais-tu où demeure Jolivet? — Toujours au même endroit , rue du Cadran ; c'est un garçon qui ne déménage pas souvent, lui : ça use les meubles. Est-ce que tu vas payer pour Jenneville?... est-ce que tu as gagné à la loterie? — Non, mais je veux voir Jolivet... je veui le prier, intercéder pour une ancienne connaissance. — Je t'assure que tu perdras ton temps.
Quoi qu'en dise Dubois , je le quitte vivement pour prendre un cabriolet et me faire conduire chez Jolivet.
Je trouve le nouvel homme d'affaires dans un petit carré vitré qu'il a probablement fait lui-même dans le coin de sa chambre à coucher. Ce carré vitré est son cabinet, mais je me rappelle le faste et l'élégance qu'étalait Blaguard, et cela me prouve de nouveau qu'il ne faut ■amais juger sur les apparences; car JcJivet est riche, et Blagnard voulait le paraître.
Jolivet vient au-devant de moi avec empressement, il me t'ait même entrer dans son cabinet, où il serait impossible de mettre plus de deux chaises. Mais il me croit riche, et présume que je viens lui parler pour moi. Dès que je prononce le nom de Jenneville, sa figure se décompose.
— Jenneville!... ah! le coquin!... le misérable !... il nous a mis dedans, moi et mon associé!... Soixante mille francs, mon cher ami!... et cette scélérate de femme avec un mobilier superbe!... tout était dû... engagé. — Mais il (Se semble que tu as mis Jenneville dedans aussi , car on m'a dit qu'il était en prison. — Oui , certes, il est en prison... et il n'en sortira pas que je ne stis payé... — Et s'il n'a plus rien?... — Ça m'est égal. — Tu oublies qu'il était ton ami... que tu as souvent dîné chez lui. — Ça ne fait rien du tout !... Quand il me donnait à dîner, il ne m'empruntait pas d'argent... s'il m'en avait emprunté alors , je n'aurais pat accepté ses dîners , parce que cela m'aurait semblé louche ; et en y réfléchissant bien , je ne vois dans les dîners qu'il m'a donnés que de nouvelles ruses dont il s'est servi pour ■n'amorcer... Ensuite Jenneville n'a jamais été mon ami... c'était le tien, mais pas le mien; il dépensait trop d'argent pour avoir mon estime et mon amitié. — Mais s'il ne peut pas payer, à quoi te sert de le garder en prison?...— Il a de belles connaissances!... Au reste, je te. le répète, il ne sortira de Sainte -Pélagie qu'avec de l'argent comptant. — Et combien doit-il en tout ? — A moi, d'abord soixante mille francs, plus les frais qui montent déjà à mille francs... — Et aux aux autres créanciers? — A peu près autant, à ce que je crois... mais il y en a qui entreraient en accommodement... Est-ce que, par hasard, tu te sentirais capable de payer pour Jenneville?... ce serait un trait magnifique... — Si je, le pouvais, je le ferais avec plaisir... mais puisque tu trouves que ce serait un si beau trait, pourquoi donc ne lui remets-tu pas ta créance , toi ? — Je ne 1 : peux pas non plus , mon ami. D'ailleurs je ne vois pas pourquoi je payerais la mai ti esse et le cabriolet de ce monsieur , lorsque j« n'en ai pas joui.
Je quitte Jolivet, je me hâte de terminer les commissions, les achats dont ces dames m'ont chargé, et je suis de retour à Luciennes deux heures avant le dîner.
Ces dames sont au jardin ; je vais les y trouver , je rends compte de mes emplettes, mais Augustine s'aperçoit que je suis agité , préoccupé. Elle sort du bosquet ou elle était assise , elle vient vers moi.
— Qu'avez-vous donc? me dit-elle à demi-voix, qu'avez-vous appris .1 Paris qui vous ait chagriné ?... avez-vous reçu des nouvelles de votre çère?... — Non... ce n'est pas de moi qu'il s'agit... — Et pourtant (Vous avez quelque chose? je le vois bien... — Oui... je ne sais comment vous le dire , cependant il me semble que je ne dois pas vous laisser ignorer cet événement. — Parlez donc... — M. Jeuneville... — Eh bien , M. Jenneville? — Est en prison. — En prison !... — Il l'est endetté... il avait déjà engagé tout son bien... enfin il n'oit près de cent vingt mille fiancs, et il parait qu'il n'a plus rien à offrir à ses créanciers... — En prison! mou mari !...
Augustine reste jeadant quelques mini' tes à rêver, puis elle me dit :
—Mon nmi... attendez moi là...
Elle est allt(e vivement du côl« de la maison. Que va t-ellu faire T.. . Elle se promène lentement dans le jardin. Juliette e-U restée assise sons le berceau; elle est loin de se douter de eo qui nous occupe dans ce moment.
Au bout da dix minutas, Augustine revient tenant une lettre k la main; «Ut me w«ad » l'écart
— Mon ami , vous m'avez déjï donne des preuves de volrt siocère attachement, j'en attends encore une nouvelle aujourd'hui. — Que faut i. faire? — Je ne dois pas laisser mon mari en prison... Ma fortune n'est pas considérable, mais j'en sacrifie volontiers la moitié pour rendre M. Jenneville libre... Ah I s'il le fallait, je donnerais tor.t ce que je possède !... La richesse ne peut me donner le bonheur.1 Tenez , voies une lettre pour mon notaire, dans laquelle je vous donne plein pouvoit pour recevoir de lui les fonds nécessaires et terminer entièrement celte affaire. Je pense que vous voudrez bien avoir la bonté de vous charge: de faire payer toutes les dettes de M. Jenneville. Cependant je M veui point qu'il ignore que c'est moi qui lui fais rendre sa liberté. Je n'affecterai point ici une fausse grandeur d'âme. M Jenneville me croii coupable envers lui, il verra que du moins tout sentiment de générosité n'est point éteint dans mon cœur. Je charge aussi mon notaire de prévenir M. Jenneville qu'il lui payera par an une pension de mille écus , il m'en restera autant... n'est-ce pas bien assez... surtoul" si vous me tenez quelquefois compagnie?...
Quelle femme!... mais j'étaiï certain qu'elle se conduirait ainsi. — Mon ami , reprend-elle, vous savez qu'obliger vite est obliger deux fois: quand retournez-vous a Paris?... — Sur-le-chump. Donnez-moi cette lettre... je ne reviendrai que lorsque tout sera arrangé... Adieu... — Ah ! que vous êtes aimable!... mais embrassez-moi avant de partir. J Pour une si douce faveur, que ne ferait-on pas ! Je l'embrasse... de toute ma force... puis je pars. Je redescends lestement à Bougival, je rencontre un coucou, et me voilà sur la route de Paris.
Je ne sais pourquoi j'éprouve une secrète satisfaction à penser qu« madame Luceval ne sera plus aussi riche... II me semble que ce revers de fortune la rapproche de moi; elle n'en devient pas plus libre, et malgré cela... Après tout, s'il fallait toujours «nalyser les causes des sentiments qui nous agitent, on n'en finirait pas.
De retour à Paris, je cours chez le notaire; il me promet de solder les créanciers de Jenneville au nom de sa femme, et moi , je me mets en course pour lui envoyer le plus vite possible tous ceux qui retiennent en prison le mari d'Augustine. Je ne me donne pas un momenc de repos que je ne sache les noms, les adresses des créanciers. Je leur fais dire de se rendre chez le notaire de madame Luceval. Mais je ne vais pas leur parler moi-même, je ne veux pas que Jenneville puisse savoi' que je me suis mêlé de cette affaire... Je craindrais que cela ne blessât sa délicatesse... quoiqu'il ne m'ait pas prouvé qu'il en eût beaucoup. Enfin , le quatrième jour, le notaire d'Augustine , qui a bien voulf seconder mon impatience, et qui éprouve autant de plaisir à rendre ud homme à la liberté qu'un huissier en ressentirait à en mettre un en prison , me remet toutes les quittances des créanciers, en m'apprenau/ que, depuis le malin, Jenneville est libre et sait ce que sa femme w fait pour lui.
Je prends les quittances et je pars tout de suite pour Luciennes. Je n'ai été que quatre jours pour terminer cette affaire : je suis certain qû'Augustine sera contente de moi.
Ces dames sont dans le salon, je ne sais si je dois parler devant Juliette. A mon air satisfait, je pense qû'Augustine devinera que j'ai rempli ses intentions; mais Juliette me dit : — Vous pouvez parler, monsieur Deligny, je sais pourquoi on vous a renvoyé si vite à Paris... on m'a tout dit... Je l'ai grondée... puis je l'ai embrassée... ce qui ne m'empêche, pas de trouver que c'est de l'argent jeté à l'eau. — Ah, Juliette!., tu en aurais fait autant à ma place, j'en suis sûre. — Ma foi, non, je ne crois pas, ou du moins j'aurais laissé mon mari passet quelques mois en prison pour le corriger un peu. — Eh bien ! mousieui Deligny? — Voici toutes les quittances, madame; M. Jenneville est libre.
Augustine en prenant les papiers me serre doucement la main, et ses yeux me remercient plus tendrement encore, tandis que Juliette murmure: — Comme c'est amusant un mari qui vous ruine!
Loin que cet événement altère l'humeur d'Augu.-tine, il semble au contraiie qu'elle soit plus gaie, plus contente depuis que son revenu est dimirjué des trois quarts. Jamais çl!e n'a été plus aimable, plus tendre avic moi; si je pouvais obtenir un tète-à-tète, je crois que je serais le plus heureux de hommes.
Depuis quelques jours, Juliette annonce son prochain retour à Paris; j désire et redoute ce moment : Augustine me permettra-telle d'habiter avec elle quand son amie ne sera plus là ?
Enfin Juliette a dit adieu à. Augustine, elle retourne à Paris. Je dois l'y accompagner ce matin; mais revietulrai-je ce soir? Non... Augus tine me dit aussi adieu... en m'engageant à venir quelquefois passer la journée avec elle. Hélas! c'est me dire que je ne suis plus de lt maison... N'importe, Juliette ne sera plus la le matin, et, à moia? qu'on ne fasse rester la bonne avec non, , a coup sur nous serons eu tète-à tête.
Je trouve à Paris uue lettre de mou père; voyons ce qu'il m'écrit' « Mon fils, je ue vous ai point fait Je reproches de ce que vous ave» dissipé à Paris la fortune de votre mère, parce que les reproches n'auraient point réparé le mal ; mais je me suis occupé ici de vous cherchât une femme. Je vous ai trouvé une demoiselle de dix-huit ans, spirituelle, bonne, jolie et riche, qui vous épousera vom-.iti >rs, parce un. je lui ait dit oue vous étiez gentil garçon, et que ses partuU consentent vnos lajlo pa: ctiioiic j-j» lûMdii de jt>Ue sani.^e à veuï.
»ous dop» le quitter votre Paris, dont j'ai par-dessus la tête, et votre ami Dubois, que vous aurez soin de ne pas amener avec vou*. Adieu, mon ami, je vous attends ; pressei-vous, la chose en vaut la peine. » Il veut me marier!... je devais m'y attendre, d'après ce qu'il m'avait dit en partant. Une femme jolie, aimable et riche... je convien» que beaucoup de jeunes gens à ma place se féliciteraient de trouver tout cela... Mais j'en suis bien fâché, mon père, je n'épouserai pat votre demoiselle... Fût-elle millionnaire et belle comme Vénus, je n'en voudrais pas. Je ne veux pas me marier, c'est très-décidé ; car il faudrait m'éloigner d'Augustine. renoncer à la voir, et cela m'est impossible.
Le signor Dclzini, locataire de l'appartement de madame Ledoui.
Je mets la lettre de mon père dans ma poche, et le lendemain je l'emporte avec moi à Lucienncs. Je ne veui point me faire près d'Augustine un mérite du sacrifice; mais pourtant si cette nouvelle preuve de mon amour pouvait la décider à me rendre heureux... pourquoi n'en piotiterais-je pas? Ce n'est que lorsqu'on a tout obtenu qu'il faut pousser à l'excès la délicatesse. 1
Augustine est au jardin, et je suis certain de l'y trouver seule; cette idée me cause une douce émotion. En abordant Augustine, je crois voir qu'elle partage mon trouble, cela me semble d'un heureux augure.
Je m'assieds près d'elle sous ces frais ombrages où, depuis six semaines, nous nous sommes trouvés ensemble presque tous les malins. Mais aujourd'hui combien ces bosquets me semblent plus délicieux encore ! Les fleurs, la verdure, le balancement du feuillage ont à mes yeux un aspect plus doux... c'est qu'aujourd'hui je suis seul avec elle dans ces jardins. Ah! Juliette avait raison en me disant : — Ce n'est point aux champs qu'un cœur aimant retrouve son indifférence : les prés, les bois, les gazons, le silence de ces lieux, l'air pur qu'on y respire, tout dans les champs invite à l'amour... Si je ne triomphe point ici d'Augustine, elle ne sera jamais a moi.
J'ai déjà passé deux heures près d'elle, et je ne lui ai parlé que de mon amour. Souvent elle m'a interrompu, souvent elle a voulu changer de conversation; mais j'en suis toujours revenu à ce qui m'occupe, et quo qu'elle me gronde, je vois bien qu'elle n'est pas fichée de m'entendre.
L'heure du dîner est venue; elle veut que je dîne avec elle, puis que Je reparte ensuite. — Vous ne pouvei m'en vouloir, me dit-elle, si je ne vous engage pas a rester ici comme lorsque Juliette y était... Que penserait-on , mon ami, que n'aurait-on pas le droit de dire si, habitant seule cette maison, je voua y logeais avec moi 1 ce serait blesser toutes les convenances.
Elle peut avoir raison , mais je ne veux pas en convenir; je me contente de presser le dîner, car ce n'est pas à table, ayant à chaque butant sa domestique près de nous, que je puis lui parler d'amour.
Après le repas, j'obtiens encore une promenade au jardin. L'air est lourd , étouffant , il annonce us «rage ; pour trouver la fraîcheur, je
conduit Augustine vert ce joli petit bois que depuis longtemps je cou»' voitais; elle ne veut y entrer qu'à condition que je ne lui parlerai pat d'amour. Je promets tout, et nous voilà sous les arbres dont les branches entrelacées sur notre tète nous cachent les derniers rayons du soleil.
Augustine s'appuie sur mon bras; nous nous promenons quelque temps. Je ne parle pas; mais le silence est quelquefois éloquent. — Eh bien! monsieur, pourquoi donc gardex-vous le silence? me ditelle. — Vous m'avez défendu de parler, madame. — Est-ce que vou» ne savex parler que d'une seule chose? — Auprès de vous je n'ai que celle-là dans l'esprit... — Et moi, je veux que vous me parliez de Paris» y avex-vous appris quelque événement nouveau ?... Et votre père?... comment se fait-il qu'il ne vous écrive pas ? — Il m'a écrit, madame; j'ai reçu une lettre de lui aujourd'hui. — Et que vous dit-il?...' Vous gronde-t-il bien fort?... — Non... mais il veut... — Eh bien?... il veut que vous alliez le voir sans doute?... il a raison. — Je n'irai point cependant. — Et pourquoi cela, monsieur? pourquoi n"iriez-vous point passer quelques jours près de votre père?... Ne doit-on rien à ses parents? — C'est que ce n'est pas seulement pour quelques jours qu'il me demande... il veut... — Il veut... achevez donc ?... — Il veut me marier.
Augustine a tressailli, elle quitte mon bras, je vois son émotion; cependant elle s'efforce de prendre un air calme en me disant : — D vous a donc déjà trouvé une femme? — J! le dit du moins... — Et... comment est-elle, cette femme?...
Pour toute réponse, je lui présente la lettre de mon père; elle la prend et va s'asseoir à quelques pas sur un banc de gazon. Je la suis, je vais me placer près d'elle, et j'attends en silence qu'elle ait achevé de lire. Enfin, sans se tourner vers moi, elle me tend la lettre en me disant d'une voix étouffée: — Il faut partir... il faut épouser celle qu'on vous destine.
— Partir ! m'éloigner de vous... ah, jamais ! jamais !... Elle tourne alors la tète vers moi , et me regarde avec tendresse en me disant : — Mais songez donc, mon ami, que cette femme est jeune... jolie... —
— Monsieur, je avais le ver tout seul.
— Alloz-veus-en au diable avec votre ver I
Il n'y a qu'une femme jolie à mes yeux!... — Elle a des vertu», Je l'esprit... Elle vous aimera... — Mais je ne l'aimerai pas, moi... — Elit est riche, »ous pourrei de nouveau satisfaire tous vos désirs. — Je n'en ai plus qu'un , un seul. .. c'est de vous plaire, d'être aimé de vous.. • de vous voir sans cesse, de ne plus vous quitter... — Happrlex-vout encorï q-ie des nœuds indissolubles... que je ne puis être votre épouse. — AL I soyex à m >i par votre cœur, par votre seule volonté... Heureux d'avoir votre amo ir, aurai-je encore des vœux à former I...
Je suis à se» genoux, je les presse, et elle ne me repousse pa»; je prends ses mains, je les couvre de baisers, j'entoure sa taille, je cherche sur ses lèvre» de» baisers plu» doux encore... Elle ne sait plu» se <Uw
fendre, sa tête est tombée sur mon épaule ; mais elle veut en vain éviter mes caresses. Je vais être heureux... lorsqu'une voii se fait entendre... c'est sa domestique qui l'appelle; la voix s'approebe de nous, il faut qae je m'éloigne d'elle, il faut reprendre un maintien composé... Maudit contre-temps !
Augustine s'est levée, elle a (ait quelques pas vers sa bonne, qu'elle ne tarde pas à rencontrer : — Qu'avez-vous donc? lui dit-elle; pourquoi m 'appeler ainsi ?... qu'jst-il arrivé?... — Mon Dieu, madame, il est arrive un homme de P.ris... un monsieur q'ii vous demande, qui veut absolument vous pïr'er, et comme j'ai dit que madame y était... — C'est quelque ennuyeuse visite qui vous arrive... El le n'a qu'à dire qu'elle s'tst trompée. .. que vous n'y êtes pis, qu'elle ne vous a pas trouvée...
Augustine me serre la main en me disant à l'oreille : — Oh ! non, mon ami... que penserait celte bile?... Mais qui donc peut venir?... je n'attends personne... Marianne, comment est-il ce monsieur ?
, — Dame, madame, il est ben mis... Mais il a un air Vaut 'aiii ^êne, il m i dit : — Voire nuitresse y est -cl le? — Oui, m'onsii ur, que j'ai répondu, elle es dans les jardins: — Eh bt 0, qu'il a dit j'vas la trouve !. Après ça, il s'est ravisé, et il es! entré dans le salon et disant : — Won , au fait, j'a me mieux que vous allie!
la (revenir df monarrivée...
ell : pourrait être en société, et je ne vem pas la dec mge "... Albz la chercher; m; is qu'i lie ne se presse pa , j'ai le temps... El en di- S H t ça, daine, il s'esl étendu su un grand fauteuil', ni pu i ni moins que s'il était cb :z lui.
V mesure que Marianne pa le, Augustine se trouble et pâlit; moi-même je ne pii s medéferidre d'une certa ne inquiétude. „
— Et ce monsieur ne vous a- I- il pas dit son nom ? dt nande Augustine avec ai lit té.
— Ah! pirdonmz- moi, m dame, j'y pensais plus, il m'a dit : — Vous diiez à 'ofre maîtresse que c'est »a ntiekir... nions eur Jenm »- Jenneville qui désire la .cir.
VugilStine frémit et s'ap pi ie sur mon bras en murm r.iit : — C'est lui... je |'l /ais deviné !.. O moi:
D ïu ! que vient -il f.iire ic P... que me veut-il ?
— 11 veut vous reiiii roier 'if ce que vous ivez fait pour lu ... c'est là , n'en doutez liai, ce qui le conduit près de vous... Pourquoi trembler?, chi ei naturelle ?
Quoique je lâche de rendre le calme à Augustine, je «ens que mon cotur est oppressé. L'annonce de la visite de Jenneville m'a fut éprouver une pénible sensation. La bonne [Marianne, qui s'aperçoit que l'arrivée de l'étranger nous afflige tous deux, s'écrie:
— Bon Dieu I madame, i gnia pas tant beoin de se çêner pour ce monsieur I... j' vas le renvoyer, quoi ! et j lui dirai que vous n'y étiez pas...
— Mon, non, gardez-vous en bien I s'écrie Augustine en arrêtant Marianne ; allez au contraire lui dire que je vous suis. .. que je viens à l'instant... ne dues pas que jetais avec quelqu'un».
— Oui, oui, madame... ça suffit... Oh! il attendra, puisqu'il dit qu'il n'est pas pressé.
Marianne s éloigne, et Augustine porte son mouchoir sur ses yeux en s'écrianl : *
— Hélas!... qui m'aurait dit qu'un jour je craindrais. . je redouterais la vue de mon époux?... Ah! Pain... je suis déjà bien coupable... mais si j'ai cessé de l'aimer, n'est-ce p.>s lui qui l'a voulu... qui m'y a forcée?... — Calmez-""1!*--, ■"•'mettez-vous... Jenneville ne veut que vous remercier des sacrinces que vous avez faits pour lui... — Des sacrifices!... yue ne puis-ie donner tout ce que je possède, et vous aimer sans remords!... Mak on ami, n'attend... Partez... partes vite par cette petite porte u ''non» . r les ebajeps... ne
Ces messieurs connaissent ma femme! Dieu! qu' eu heiireux !
pourquoi vous effrayer d uue démar-
passez pas près de la maison, je vous en prie... — Pourquoi me renvoyer?... Saus doute la visite de Jenneville ne sera pas longue; permettez-moi de rester au fond de ces jardins pour en connaître le résultat... — Oh! non., non... je n'aurais pas la force de parler... è'e répondre à... monsieur Jenneville, si je vous savais encore dans ers lieux... Partez... je le VSSS... je vous en prie... je tremtre déjà qu il ne vous rencontre... — Ko bien! puisque vous le voulez, je pars... mais qu'il m'en coule de »<KH quitter ainsi !... — Et moi... croyexvous donc que je ne soufli J»s?... mais il le faut... Tenez, men ami... voila la porte... Adie&. .. t» Je vous verrai demain? — Ou1, oui.
J'ai ouvert la porte qui donne «ri les champs, j'ai pressé la main d'Augustine... je vais m'éloigner... »ile me retient, me tend encore cette main chérie, et me dit en vers. < des Lrnies: — Adieu, men ami; il me semble que c'est pour la den..sie fois!
Je la nresse contre mon cœur; mais elle rappelle son courage, elle
s'échappe de mes bras, et la porte fatale se referme entre nous.