UN PARISIEN DANS L'ANDALOUSIE
- Oh 1 toutes les femmes le sont!... les aventures galantes ne vous flanqueront point par ici!... Tenez, voici le village où loge le fermier Pérez, dont la femme est si accorte et si agaçante. Là bas, nous liions passer devant la posada de Garcias; sa tille Juanita est bien i«lie , bien coquette... elle aime les fleurettes et n'est pas trop inhumaine... avec les beaui garçons. Là-bas, au fond de la vallée., dans ce petit bourg que vous apercevez... oh! il y a de jolies filles! Sancbette, Maria, Inès!... vives, piquantes et tendres... ah! senor, elle» ont des yeux qui ne laissent pas un cœur en repos ! — Diable ! maître Pédrillo! il me parait que ,-ous avez beaucoup de relations dans ce pays?... — Oui senor, je^Jis une maîtresse à chaque endroit où je m'arrête, parce qu'alors je suis sûr que mes mules sont bien soignées : on leur donne de bonne paille de Castille... Et que voulez-vous! il faut bien faire quelque chose pour ces pauvres bêtes... IVest-ce pas, Ragczza ! Oh!... ma bonne R.gatza!... ton pied est toujours sûr! j'ai descendu avec toi les rudes montagnes de la Sierra. Et toi, Catalane, tu es paresseuse par moments! mais aussi quand tu relèves ta tête ivec fierté, comme tu emportes lestement le fardeau le plus lourd!...
El le muletier caresse le cou de sa monture tout en faisant un signe d'amitié à la mule que monte Frédéric ; celui-ci sourit de la singularité de Pédrillo , qui prétend ne courtiser les jolies filles que par amour pour ses miles.
On est descendu dans la vallée; Pédrillo se dirige vers le bourg qu'il a montré au jeune Français; mais Frédéric arrête la dolente Catalane en disant au muletier :
— — Je ne tiens pas à faire connaissance avec les séduisantes Smchette et Maria... ne nous arrêtons pas dans ce bourg, maître Pédrillo... D'ailleurs, je vous avoue que je dédaigne les triomphes faciles... N'avez-vous jamais rencontré de cruellei sur votre roule?... et ne pensez-vous pas aussi qu'une conquête qui se déf'nd longtemps avant de se rendre fait trouver la possession plus douce? — Je n'ai jamais eu de longs combats à soutenir! dit Pédrillo en souriant d'un air satisfait et aspirant une longue bouffée de tabac. Allons, Ragazza, allons, tu vois bien que le senor veut chercher un gîte ai::etirs... quand tu dresseras les oreilles, il faut avancer... tu vois que Catalane te dépasse... Un instant... diable'... et un salut devant la santa Madona !...
Le mmetier venait d'apercevoir une Madone placée da< wi«î niche de bois bien simple, à I angle de la route qui soi tait de la vallée. Un homme était prosterné devant la statue. Il était jeune; sa figure était longue, jaune, maigre, ses yeux fauves ombragés par d'épais sourcils roui j sa tête était couverte d'une rézille noire ; il portait une veste de drap gnsitre très-courte, attachée par des lacets noirs, un pantalon large assujetti par une ceinture rouge, une cravate nouée fort lâche, et dont les liouis flottaient sur sa poitrine; enfin, il tenait à la main un chapeau île forme pointue et à grands bonis. Ce personnage, dont les traits avaient une expression à la fois farouche et stupide, priait très-dévotement et sans f..ire attention au jeune Français et à son COnducleu ", qui s'étaient arrêtés à quelques pas de lui.
Je muletier, après avoir adressé une courte oraison à la Madone, va frapper sur l'épaule de 1 homme qui se levait alors :
— Bonjour, Ornégro. — Ah !... bonjour!... — Tu viens de faire ta prière? — Oui. — Je gage que je devine ce que tu as demandé à la Madone.... Ah! mon pauvre Orné;;ro !... tu soupires toujours pour ta belle et insensible maîtresse, la fière M.irquilta !... tu impures tous les saints et toutes les saintes pour qu'ils attendrissent son cceur... Mais, mon pauvre garçon, tu en seras pour ta passion et tes prières!... Marquitta se rit de l'amour; et pour vaincre ses rigueurs, il faudrait un gaillard plus déluré que toi... Adieu, Ornégro; boune chance cependant!
Le paysan andaloux avait écouté froidement les railleries du muletier, et quand celui-ci s éloigne avec le Français, Ornégro, toujours en méditation près de la Miuone, ne rénond même pas au signe d'aàieu de Pédrillo. ■•'■
— L'imbécile I reprend le mulexier en se rapprochant de Frédéric, l'amour lui lourne la tête!... Il ne pense, ne rêve qu'a sa belle! Marquitta lui dirait : Jelte toi à l'eau... pa-se a travers le feu! il n'hésiterait pas... et tout cela pourquoi ?... pour un froid remerciaient et peut-être même rien du tout. — Ah ça ! maître Péilrillo, dit Frédéric, il nie paraît que voila une belle moins facile a se luire que erllei que vous me ciuez tout a l'heure. (Quelle e*t donc cette Marquitta? — L fille d'un riche fermier des environs. Mais « l'e a perdu de bonne heure ses parents et s'est trouvée, fort jeune encore, maîtresse d'une jolie fortune et libre de faire toutes ses volontés. Oh ! elle en a profilé!... elle s'est donné un ton, des allures de dame!... Elle est coquette, aussi elle a toujours les plus belles parures I... — Coquette et point d'amour ? — Oui, senor. C'est que Marquitta est trop difficile, sans doute... Moi, je ne lui ai jamais fait la cour... Elle est jolie, fort jolie, c'est vrai; mail je n'aime point les femmes qui veulent dominer notre sexe I... Si j'avais voulu... j'ose croire... mais je n'y ai pas essayé.
Après avoir ri de la fatuité du muletier, Frédéric reprend :
— Et cet Ornégro?... — Oh! c'est un pauvre diahle qui est entré au service de Marquitta , afin de la voir lous les jours. 11 lui sert de garçon d'écurie, de jardinier, de jiaaa '— . de tout ce qu'on vent enim—
Je vous dis que l'amour le rendra imbécile , si ce n'est déjà fait : ou reste, je crois qu'il S' rend justes, et. qu'il borne ses prétentions à regarder, à admirer Marquitta, à obéir à ses moindres signes. Frédéric semblait rêver. Au bout de quelques instants il s'écrie ;
— Pédrillo, j'ai bien envie de voir celle Marquitta. Demeure- 1 - elle loin d'ici ? — N.m , senor , à une lieue environ après ce bois que nous alluns traverser, dans le petit hameau qui est a gauche. . — Y trou» verai je une auberge?. . pnurrai-je enfin loger dans ce hameau? — Lej posadus sont rares, mais Marquitta vous donnera volontiers un gîte... et sans qu'il vous en coûte rien. Oh !. c'est une femme grande, génénuse! elle aime à rendre service!... elle et riche et se fait honneur de son bun. — En ce cas, avançons; il me tardp de voit celle pour qui soup're ce pauvre Ornégro.
Frédéric pousse sa mule. Catalane est obligée de qui' ter son allure parrss' use. Un entre dans un bois épais , on y chevauche assez longtemps ; mais parvenu au bout , l'œil découvre un point de vue admiable. Sir la droite , le Guidai juivir roule ses finis paisibles ; puis des villages , des hameaux s'élèvent en amphithéâtre sur des collines plantées de vignes . d'nrangers , d'oliviers. Au loin , sur rie» masses bleuan'es qui se confondent avec II ciel ,«on distin ue les^TWiibreux clochers de Séville. Enfin, à gauche, l'œil se repose sur une épaisse forêt devant laquelle un petit hameau semble jeté pour servir de halte au voyageur.
Le muletier montre à Frédéric une jolie maison sise à l'entrée du hameau et lui dit :
— Voici la demeure de Marquitta... elle est plus belle que toutes celles du village ensemble! — Ce pays est délicieux ! dit Frédéric; je serais charmé de m'y arrêter, lors même que l'on m'y ferait un froid accueil.
Pédrillo est déjà près de la maison , il a mis pied à terre et rit avec une jeune servante qui est devant la porte, avant que Frédéric ail quitté Catalane.
— Oui , petite espiègle de Zerline , c'est un senor français qui voyage pour connaître notre pays et qui voudrait bien trouver à se reposer chez vous, dit le muletier en prenant le menton à la jeune fille.
— Je commets peut-être une indiscrétion, dit Frédéric en s'approchant, mais je suis étranger... et j'espère qu'on m'excusera...
Avant que la servante ail eu le temps de répondre, une jeune femme parait sur le seuil de la porte. A son maintien a la fois é egant et fier, à sa mise coquette, à la grâce de ses moindres gestes, Frédéric a deviné Marquitta.
C'est elle en effet qui répond au jeune Français d'une voix forte , mais harmonieuse :
— INon , senor, il n'y a pas d'indiscrétion à s'arrêter chez moi. M» maison est grande, j'ai du monde pour vous servir; vous pourrei vous repo ec ici tant que cela vous sera agréable. Entrez, senor... Pédrillo, on vous fera rafraîchir.
Frédéric est tout occupé de considérer la belle Andalouse, et il trouve que le muletier est resté bien au-dessous de la vérité : Marquitta est ravissante. Ses grands yeux noirs fendus en amande sont pleins de feu et d'enjouement; ses cheveux de jais sont tressés et noués sur sa tête avec des rubans et des fleurs. Sa bouche, petite et gracieuse, est garnie d'un double rang de perles; sa taille est élégante et bien prise; enfin sa mise, qui n'est pas celle dune dame de la ville, mais qui aï plus élégante, plus recherchée que celle d'une villageoise, achève le charme qu'opère d'abord un regard de Marquitta.
La belle Andalouse s'aperçoit de l'effet que sa vue produit sur le jeune voyageur, et cela ne parait aucunement l'offenser. Elle présente la main a l'étranger, et le fait entrer dans sa maison, tandis que ie muletier! qui a perdu tout son babil à l'aspect de Marquitta, reste à la porte auprès de ses mules.
L'aisance, le bon goût, régnent dans la demeure de Marquitta, qui fait les honneurs de chez elle avec la grâce d'une dame de la ville. Frédéric esl conduit dans une salle qui donne sur un beau jardin. Une vieille servante apporte du chocolat, un valet vient offrir au jeune homme de lui ô'er ses espadrilles, le croyant habillé comme les voyageurs du pays. Frédéric ne peut se lasser d'admirer Marquitta, qui va, vient, court ordonne avec une vivacité charmante; mais on voit qu'il faut qu'elle sou obéte à là minute, et que la pUitnce n'est point sa vertu habituelle.
Marquitta vient bientôt s'asseoir p. et» de Frédéric. Elle cause avec facilité, avec abandon; sa conversation est spirituelle, enjouée; de sou côté, le jeune Français est fort aimable. Il dit être venu en Espagne pour affaires, et n'avoue point ce qu'il y cherchait; mais sel yeux pourraient le faire deviner, car déjà ils sont bien expressifs er regardant la séduisante Andalouse.
Deux heures s'écoulent. Frédéric et Marquitta causent toujours à \» même place; ils n'ont pas trouvé le temps long. Il y a des personnes près desquelles on est tout de suite ai bienl... et on devu» qu'un ne les ennuie pas.
Tout » coup une ombre longue et mince se projette dans le jardin, puis une figure jaune et triste se montre à l'entrée de la porte, el fronce le sourcil en apercevant l'étranger fui est assis près de Marquitta : c'esl Ornégro.
— . Ah l M voila de retour Ornégro ? dit U belle And»l<»««. — Ooi