T LA M A. M
Rhabiller Ninie; mais je fat» une moue horrible. On se «ent si mal à wn aise quand on n'est pat à la place!
Les deux commère», qui t'étaient levées à mcn armée, se rasseyent
reprennent leur conversation :
— C'est comme j'avais l'hoi.neur de tous le dire, madame Mattoux, ma fille est là comme dans du coton 1... Une place superbe!... presque rien h faire que des enfants à promener, a nettoyer, à bercer. Quand ils sont couchés, Rose va se joindre à la société de l'antichambre; elle n'a dit que tous ces messieurs et ces d-mcs étaient avec elle d'one jrande émibililé!... Sa mailres.se est un peu vive, c'est vrai, souvent elle l'appelle trois fois en une seconde; mais elle n'est pas foncièrement méchante, et elle a déjà donné à ma fille deux de ses robes.
— Ah I ça me fait bien de la satisfaction pour vous, madame Le- Sceuf, d'autant que je ressens par moi-même comme quoi z'on est i;lo- /ieux d'avoir des ei/fants dans une passe aussi belle !... et d'autant que Rose peut devenir z'un jour femm-**» «t»»nihra. si elle se conduit toujours bien !...
— Oui , madame Mattonx , c'est ce que sa maîtresse a eu la complaisance de lui dire dans la perspective... Et, comme vous dites, c'est bien agréable pour une mire.... Via mes trois enfants placés, et tous les trois dans de bonnes maisons; c'est le fruit d'une bonne exemple, je m'en flatte !.. Bonne d'enfants à seize ans... c'est joli, ça !
Madame Mattoux me regarde en disant cela, et semble m'adresser la narole. Je me retourne avec humeur, et porte mes regards sur de petites images encadrées qui ornent la chambre.
Ces dames voyant que je ne prends point part à leur conversation, madame Leboeuf reprend bientôt la parole :
— Moi, j'ai V eu aussi assez de bonheur dans mes garçons. Nicolas «oord bien z'au cuir, son maître en est bien satisfait. C'est de lui les souliers de madame Ballù ; est-ce qu'il n'a pas aussi inventé une nouvelle manière pour attacher les claques !... — En vérité! — Oui, ma chère ; eh I il a un esprit d'imagination étonnante. Quant à mon aîné, c'est l'un être qui nous donne bien du contentement, d'autant qu'il est toujours gendarme. L'autre jour il était de poste à la queue «lu spectacle de l'Ambigu-Comique, il nous a protégés pour la fouie I... Nous avons vu Catien, que ça nous a fait bien plaisir, d'autant que c'est historique. D'abord j'étais t'un peu effarouchée de voir toute une
^aiille sans chemise; mais un monsieur qui était z'a côté de nous a ait que les costumes étaient bien imités de dans ce temps là. — Ah! pardi 1 Catien ! qui est-ce qui ne connaît pas ça ?... C'est dans la Mycologie des dieux.... Mais approchez-vous donc du poêle, monsieur, il y a place pour tout le monde.
— Merci, madame , je n'ai pas froid , dis-je en me levant avec humeur, et je me mets à marcher à grands pas dans la chambre. En effet je n'ai pas froid, le sang me monte à la tête, je bous d'impatience 1... foifin INinie reparaît en s'écriant : — Me voila, mon ami.
Je ne lui laisse pas le temps d'achever ; je lui prends le brat, je l'entraîne et la fais sortir brusquement de thtz la voisine. C< s dames me trouveront tans doute fort malhonnête, peu m'importe, je n'y tenais plus. Il faut encore que Nmie remonte chez elle mettre son chapeau, ion châle. Elle s'aperçoit alors de mon humeur et me dit :
— Qu'avez-vous donc, mon ami , vous avez l'air en colère ? — Ce n'est pas ma faute si ma robe a été si longue à lacer. — Il fallait au moins rester chez vous. Croyez-vous que cela m'amuse d'entrer chez votre voisine... de me trouver avec... je ne sais qui ?... Mesdames Mattojux et Lebœuf peuvent être fort honnêtes , je n'en doute pas; mais il ne me convient nullement d'en faire ma société. — Mon Dieu , mon
ami je suis bien fâchée.... une autre fois je tâcherai de m'Uabiller
tante seule.
Mais l'heure s'avance, dépêchons-nous de partir, ou nous serons mil places. Je fais descendre Ninie, nous montons en cabriolet, et nous cartons pour le spectacle.
A peine suis je assis dans la voiture, près de ma petite blonde, dont aine la toilette, qu'une odeur très-forte me fait reculer la tète... Cela sent Vail d'une manière épouvantable. — Ah, mon Dieu ! est-ce le cocher, esl-ec Mnit? ... .le me rapproche du cocher.... cela n'est plus sensible; je me penche vers INinie... elle me parle... ah! c est > faire tomlier les mouches au vol.
— Qn'avez-vous donc, mon ami? — Ninie, qu'est-ce que vous avez mangé aujourd'hui ? — Ce que j'ai mangé ?... mais... des haricots, et fuis de la salade... — IV la sa! ai le n\cc de l'ail dislans ? — Ah ! oui, c'était de la chicorée, on met dedans un petit morceau de | .<iii frotté l'ail, vous savez bien , on appelle cela un chapon... et j'ai m n ; le chapon , parce que j'iinie Un cela. — Ah ! malheureuse ! mais vous empoisonnez! -> comment, j empoisonne P — Oui, vous sentei l'aiv «"une force hornive.... — Bit-ce que vous n'aime» pas ce gont-là ?... Mon Dieu I j'aur i« dû m'en doo'er, A lolphe ne l'aimait pas non pllMt — Manger de l'iil 'lorsque vous sa>er que le toi: Je nous mène a l'O fera '.... niais n la i fa p-8 te MM commun... >r.iiment, vous ne f-Ut* qtiedes bêtises ' ...— Mon Dieu !... j'en suis bien tachée... si j'avair v;.,. je n'y ni |ms n* »«<*... Quoique a .. pouf Un pauvre petit chapon, m« fronder .:in»i. . vous êtes In n mutilant aujourd'hui I
Je m'aperc* s iju1e3 B va pleurer, dejt sa bouche te contracte, ses
|*ut te » onfli r.t : \r 1 1 console, je iui presse la main, mais je cherche
feijoitrt dans nw tetr cbWniaw je pourrai détruire cette odeur, nui va
empester *ous nos voisins à l'Opéra.... Ah ! bon — je crois que j'ai trouvé un moyen : — Cocher, arrêtez-nous devant le premier confiseur aue vous apercevrez. — Oui, mon bourgeois.
N us ne lardons pas à trouver un confiseur. Je descends et je me ûis donner des pastilles de menthe: j'en prends à la rose, à l'ambre, j'en emplis nies po tirs, pois je remonte dans la cabriolet, et je dis, il Ninie: — Ti-ns, mets c-la dans ta bouche; aies^n toujours, j'espère que cette- odeur- là l'empnrteia &ur la première., n aïs quand nous serons au spectacle ne parle pas trop. — Non. mon ami.
Nous arrivons à l'Opéra. ïl y a déjà beaucoup de monde à l'amphi théâtre; cependant j'aperçois encore des places. Je conduis Ninie e lui tenant la main , car la vue du monde et des toilettes l'intimide J'ai eu soin de lui emplir la bouche de pastilles, ce qui lui fait faire une petite grimace fort drôle. Enfin nous sommes placés; je m'assieds à la gauche de iMnie; je voudrais bien être aussi à sa droite, pour que personne ne l'approchât que moi ; mais comme cela ne se peut pas, je lui recommande de rester tranquille, de ne pat se remuer, surtout de ne pas tourner la tête du côté de ses voUm*. et elle me répond ci croquant ses pastilles : — Oui, mon ami.
Il y a encore deux places vacantes sur la banquette devant nous, > voudrais bien qu'on ne les prît pas, nous resterions plus isolés, et cette mauvaise odeur d'ail, qui perce toujours malgré les pastilles, ne frap perait pas de si près; mais il ne faut pas espérer que personne ne
viendra là, lorsqu'il n'y a plus de place ailleurs et déjà j'aperçois
deux dames qui se dirigent de ce côté.
Ne me trompé-je point!... Ces dames qui viennent pour se placer devant nous... Je reconnais la première. Oui, c'est elle.... c'est bien elle... celte jolie dame que j'ai vue à la Guité, que je voulais suivit, que Dubois m'a fait perdre ; c'est la dame a la rapotc pensée ! Ah ! je ne saurais la méconnaître voilà bien set traits charmants, H tournure élégante.... et le même chapeau que ce soir la ! Quoi ! je la retrouve I le hasard me replace auprès d elie , et je ne suis pas seul , et je ne pourrai encore sitisfairc ma curiosité I... Ah , pauvre Ninie ! fi tu savais combien je me repens en ce moment de l'avoir près de moi ! ..
La jolie femme qui est avec une dame âgée, d'un extérieur distingué, s'est placée précis' ment devant moi. Je ne crois pas qn elle m'ait encore aperçu ; d'ailleurs d n'est pas dit qu'elle me reconnaît;-! ; qio:qu il n'y ail que quinze jours d'écou.'s depuis qu'elle s'est offerte a ma vue, il n'est pas probable qu'elle ait gardé mon souvenir.. Cependant elle m'avait examiné longtemps et avec attention; ie m'en souviens aussi.
Ninie, qui ne fait que manger aes pa-ullcs, tans oser regarder à droite ni à gauche, par;e que je lui ai défendu de tourner la tète, me dit enfin : — Mon ami, ça va-t-il bientôt commencer?
— Oui, dans un instant, lui dis je. Je ne sais si cette d.-roe a reconnu ma voix, mais elle a légèrement tourné la tête.... elle me rigarde... et je vois* l'expression de ses yeux qu'elle me reconnaît. I en éprouve un secret plaisir. Je ne lui suis donc pas tout a fait étranger... A quoi cela m'avancera -t- il ? Je n'eu sais rien ; mais enfin cela œc fait plaisir.
Je m'aperçoit que cette dame tourne encore la tête, c'est alors d côté de Ninie.... elle veut donc voir aussi la personne qui est
moi... Mon Dieu I pour peu qu'elle examine longtemps ma compa
gne , elle saura bientôt avec quel genre de femme je suis. Mais pour quoi donc renarde t-elle Ninie si longtemps.... est-ce qu'elle conuail cette petite fille ?... Ah ! c'est fini, c'est bien heureux !
Il est apparemment écrit que toutes les fois que je rencontrerai cette dame je serai placé de manière à ne voir que le derrière de sen chapeau. Aujourd'hui cependant j'aime autant qu'elle ne puisse me voir, car, auprès de Ninie, je dois avoir l'air bien contrarié I Mais nons sommes si prèsd'elie, que, si nous causons, elle entendra nécessairement tout ce que nous dirons; je ne causerai point, parce que je ne mt soucie pas qu'elle entende parler .Ninie.
Il y a cinq minutes seulement que nous sommes entrés , et déjà les placées derrière Ninie sYcmnt : — Mon Dieut... «pi'est te qu, cela sent donc ici ?... C'est inconcevable, cela poile a la tête, à la goi|;e !..
— C'est vrai , dit le monsieur assis près de ma petite Mon. le. comme un métrage d'ail et de menthe !.. C'est une odrur
Je deviens ronge jusqu'oui yeux ; Ninie me regarde, et n'ose plui tourner la bouche, parce qu'on verrait que c'est elle qui croojve le invre petite I je n» crois p>is qu'elle s'amuse beaucoup f l'Opéra.
Heureusement on commence, ei m< uon»«n l'attention. Nmie rat tout yeux , tout oreilles ; < I e ne me dit rien , c'esl tout ce que |e d mande. Moi, je ne m'occupe pas du spectacle, je réfléchis cl j' M
Cependant Ninie n'est point toujours maîtresse de maîtriser s» snrprise ; il lui échappe quelques exclamations , comme : — C'est i t> nient beau I... Ali ! comme clic est mite celle-U... Mail pourquoi dont qu'ils chantent toujouit et qu'ils ne pu!' ni jamais?.... Je n'cnlcndl pat un «cul mot, mon ami
Je tâche de faire tnire Ninie, car eetb* dame a tourné tout dVnicemenl l« **1 !'• M» . .Me. et l'ai ««--i ç i sur «et lAvres un lourira dont l'expressioa me t'ait mal. Ah! J8 voudrais bien que le *pect«.i!» tut boit.
La première pièce est terminée, il n'y a plus que le ballet. iJJEj I entr'acte, tout le monde se lève autour de nous; j'en fais autant, ma» je fais rester Ninie assise. Le monsieur qui est à côté d'elle sort en disant qu'il ne peut plus tenir à l'odeur d'ail qui se fait sentir. 1 oui le monde rit autour de nous... moi seul je n'ai pas envie de rire. Les dames tirent leurs flacons, les hommes orennent du tabac, Ninie ne bouge pas ; je suis au supplice.
Cette, dame s'est levée aussi; elle est tournée maintenant de notre calé. ïc m'aperçois qu'elle nous examine et que ses yeux vont alternativement de iVinie sur moi. Je feins de ne point m'en apercevoir et de regarder dans la salle. Tout à coup Ninie, qui s'ennuie, je crois, beaucoup du silence que je garde avec elle, me présente une de ses mains en me disant : — Vois-tu comme je les ai blanches aujourd'hui; c'est que j'ai savonné ce matin.
C'est pour le coup que je voudrais me cacher sous la banquette. Je n'en puis plus... j'étouffe, et j'entends dire derrière moi : — D'après cela, il n'est pas étonnant qu'on sente l'ail.
Je me rassieds sans oser lever les yeux. Sans doute ma figure aura exprimé ce que j'éprouvais, car Ninie me dit : — Qu'avez-vous donc, mon ami ? est-ce que vous êtes incommodé ? — Je n'ai rien. — Vous avez rougi, pâli... — Je n'ai rien, vous dis-je. — Mais je vois bien que... — Taisez-vous.
Ninie fait '.a moue et n'ouvre plus la bouche. Comme cette dame doit *e moquer de moi! comme elle doit rire à mes dépens !... Je veus m'en assurer et je la regarde.... Mais non , je ne vois poiut dans ses yeux cette expression moqueœ qui anime ceux de nos voisins; en ce moment elle semble p!*-îit prendre pitié de ma situation,... Ah ! que je lui sais gré de ce faible intérêt !...
Dieu soit loué ! on donne le signal, on va commencer le ballet. Chacun reprend sa place, chacun s'occupe de la danse, de la pantomime, et on ne songe plus à nous Ninie regarde aussi et ce dit plus mot; moi, je me dis : Cela nuira bientôt.
C'est fini , grâce au ciel 1 Tout le monde se lève ; Ninie va en faire autant, je la fais rester à sa place. Chacun sort. Cette dame aussi s'éloigne avec la personne qui l'accompagne ; mais avant de partir elle a encore jeté un regard sur nous. Ah ! cette fois je n'ai nulle envie Je la suivre.
Enfin tout le monde est bien parti ; la salle est vide , on descend le lustre ; et Ninie , qui est toujours assise et n'ose pas remuer, me dit à demi-voix : — Est-ce que nous coucherons ici, mon ami? — Non, nous pouvons sortir maintenant.
En effet, nous ne rencontrons plus que les ouvreuses et les gendarmes. Ah ! je me souviendrai de cette soirée à l'Opéra !
Guhpitri Vil. — Re-Qexions. — Confidence. — Rupture.
Ma partie d'Opéra avec Ninie m'a fait faire d'assez sérieuses réflexions. Je me dis d'abord qu'un homme qui a de l'éducation , du savoir-vivre, qui tient un certain rang dans le monde, ne devrait jamais l'exposer à rougir du choix de ses connaissances. Cependant je veux bien admettre que l'amour... ou ces caprices qui lui ressemblent fassent faire des folles ; dans ce cas on n'est jamais gauche et embarrassé, car, lorsqu'on est amoureux, l'objet de nos feux nous semble valoir tous les autres; et certainement, si j'avais été bien amoureux de Ninie, je me serais fort peu inquiété qu'elle sentît l'ail ou qu'elle parlât trop kaut. Mais quand nous n'avons pas pour excuse ce sentiment impérieux, qui a fait faire tant de sottises au genre humain, je sens qu'on n'est pas excusable de se lier avec des personnes dont le ton, l'éducation, les manières n'ont aucun rapport avec les nôtres ; c'est cependant ce que nous faisons souvent, et ce dont nous nous repentons après.
Le résultat de ces réflexions n'est pas favorable à ma petite frangère. Je vais chez elle plus rarement j'aurais bien envie de n'y plus aller du tout;... mais avec toutes les femmes il y a de ces égards auxquf s on ne doit jjmais manquer Je pense que la petite ouvrière y a at tant de droits que la grande dame ; car les larmes sont aussi amères dans la mansarde que dans un boudoir; souvent même elles y sont plus sincères.
Ah ! si j'avais pu mener avec cette jolie femme!... La capote pensée me revient toujours à l'esprit.... Que de grâces, de charmes! quelle tournure séduisante !... Certainement c'est une femme comui6 il faut, :,e le gagerais... la vieille dame qui raccompagnait à l'Opéra avait un air fort respectable .. Si je l'ai vue seule à la Gaîté, c'est qu'on l'attendait à la porte, j'en suis certain. Sans ce maudit Dubois, j'en saurais davantage... Le hasard qui m'a placé deux fois urè$,d'eile ne me procurera peut-être plus ce bonheur I...
Je suis tiré de mes réflexions par l'arrivée ue «éunonie ; la joie brille dans ses «eux ; tout, dans sa personne, annance l'bomme qui vient -i i. liici.ii- un triomphe flatteur. Les succès se lisent sur la physionomie d'un séducteur comme sur celle d'un poêle.
— Eh! mon cher Deligny.... je suis enchanté de vous rencontrer, B£ d>.< Jenneville en courant à moi. 11 me semble qu'il y a un siècle que je m -rjns ai vu.. Cinq jours au moins, et depuis ce temps si vous taviiy. uomoieo je suis heureux '...
— Je vois que vous avez I air fort sali-fait... Que vo"S est il donc
arrivé ?... — Mon ami, j'ai triomphé, j'ai vaincu, elle est à moi... cette Herminie, cette femme adorable... — Ah! la veuve d'un général... — Oui , la femme la plus belle, la plus spirituelle que vous ayez jamais
vue... Eh bien ! j'ai vaincu sa résistance ses craintes , ses refus
enfin je suis le plus heureux des hommes !..;
Je ne sais pourquoi 'a confidence que vient de me faire Jenneville ne me parait pas proportionnée au ravis=cmrnt qu'il 'ais;e éclater mais je ne puis m'empècln r desourire en lui répondant: — Mais, mon cher Jenneville, il me semble que vous deviiz vous attendre à ce qui est arrivé... N'êfes-vons pas h ihitué à de tels triomphes?
— De tels triomphes ! Oh ! mon ami, on volt bien que vous ne connaissez pas madame de Rcmonde, c'»st le nomd'Herminie ; vous pensez que c'est une femme comme mille autres, à laquelle on fait la cour, et qui ne ré-iste que pour mieux nous captiver ; il n'en est pas ainsi : Hrminie est une femme à part; une femme dont le cœur est brûlant, mai« qui sait surmonter les faiblesses de son sexe, et commander à ses sentiments. Pour triompher d'elle, il fallait lui inspirer un amour bi"n violent... un amour qui pût l'emporter sur la fierté de son caractère.. J'avais beaucoup de rivaux.... et quand vous verrez Herminie , vous conviendrez que j'avais raison de trembler qu'on m'enlevât un tel trésor. — Mon cher Jenneville, je vois que vous êtes bien amoureux. — Oui, je l'avoue I.... J'ai connu beaucoup de belles, mais aucune ne m'avait encore inspiré une passion aussi vive, aussi sincère... Ordinairement avec mes désirs satisfaits je voyais s'éteindre mon ardeur, cette fois c'est tout le contraire... Plus je vois Herminie, plus j'en suis épris ! D'honneur, cette femme-là ferait de moi tout ce qu'elle voudrait!... Mais vous la verrez, Deligny, je veux que vous la voyiez...
— Vous ne me faites donc plus l'honneur de me craindre , ou vous avez plus de confiance en mon amitié ? — C'est ce dernier motif, mon ami ; d'ailleurs, je croirais outrager Herminie en la mettant au rang de ces femmes qui ne peuvent voir un joli garçon sans en devenir amoureuses. J'ai eu trop de peine à vaincre sa résistance pour ne pa3 penser qu'elle me sera fidèle.
Je pourrais répondre a Jenneville que, pour avoir été longtemps avant de plaire à une femme, il ne s'ensuit pas de là qu'on lui plaira longtemps; mais je me tais, car il y a des choses qu'on ne doit pas dire, même à ses amis.
Madame de Rémonde reçoit demain, reprend Jenneville, je veux vous présenter à elle.... nous dînerons ensemble.... Je viendrai vous prendre; puis, le soir, je vous conduirai chez mon Herminie... Voilà qui est convenu, adieu... Je cours chez mon bijoutier, je lui fais faire une bague dans laquelle *lle mettra de mes cheveux... elle m'a aussi promis des siens.... Mon ami, c'est charmant de s'adorer, je n'avais jamais éprouvé cela... . $
Jenneville s'éloigne en chantant, il a l'air bien amoureux, mais il ne se souvient pas qu'il l'a été cent fois comme cela, et que cJa devait toujours durer éternellement. Cependant je sens qu'il est agréable de se voir préféré par une femme aimable, jolie, spirituelle, dont la conquête nous fait honneur, et avec laquelle on ne craint pas de se p'acer à l'amphithéâtre de 'Opéra ou ailleurs.
En ce moment ou m'apporte une lettre ; je ne reconnais pas l'écriture, et l'adresse est à peine lisible... Ouvrons... Ah ! mon Dieu, quels caractères et quelle orthographe I Comment déchiffrer cela ? heureu sèment il n'y en a pas long.
« Monsieu , sai indigne de ne plu venire ; si vous ne même pins, i faut me le dir ; je vous a* — -!«"»«i:hui nour sa voire à quoi m'en tenire. Ninie. »
Voilà un billet qui ne sent ni sa Sévigné, ni son Héloïse; Ninie n'est pas romantique dans son style, ni classique dans son orthogr phe; elle parle encore mieux qu'elle n'écrit. Au fait, j'ai des torts avec cette petite , depuis sept jours je ne suis point allé la voir, j'aurais dû lui dire franchement que je ne voulais plus être son amant , et que je la laissais libre de son choix, nous nous serions quittés bons amis, car je ne crois point que Ninie ait jamais été fort amoureuse de moi. Cependant ce billet m'étonne de sa part , elle est d'un caractère trop tranquille pour écrire une telle épitre sans y avoir été poussée ; elle aun revu Charlotte. Mais il faut en finir, allons rue Aubr-y-le-Boucher.
J'arrive cbez ma petite frangère ; au moment de frapper à sa porte, j'entends parler avec feu... je reconnais la voii de Charlotte; comrp< la pièce est petite, il est difficile de ne pas entendre.
— Tu n'es qu'une bête, Ninie, ta ne sais pas te conduire avec le» hommes. Voila ton Paul qui te fait des traits; et au d'eure de te revenger, tu restes dans ta chambre à travailler : c'est comme ça qu'on gâtr les hommes... Tu vois bien que, malgré la lettre que je t'ai fait lui écrire, il ne vient pat... Il s'amuse avec quelque femme, pendant que tu pleurniches. Tu n'as pas pour deux liards de fierté dans le creur!
Ninie gardait le silence; je frappe, on m'ouvre. Mademoiselle Char» lotte prend un air doucereux, Ninie est embarrassée et chiffonne set franges sans me regarder. Je lui avais défendu de revoir Charlotte, et elle est fâchée que je l'aie trouvée chez elle. Mais quand on ne «'occupe plus des gens, n'est-ce pas les laisser maîtres de ne point '.îtrji compte de nos avis ? •
Je prends une chaise et je m'assieds; j'attendt, pour m'expliqutr tvec Ninie, que mademoiselle Charlotte soit partie. Ninie dit eifin en hest'ant : — Charlotte est venue... pour me tenir
LA FEMME, LE MARI Eî L'AMANT.
un peu compagnie... car a présent que je suis presque toujours seule... je m'ennuie.
— Oui, dit Charlotte, je lâchais de la consoler; et certainement, quoiqu'on ait l'air de mal penser de moi, je ne lui donne pas de mauvais conseils... N'est-ce pas^Nnie, que je ne t'ai jamais induite h mal faire?..,
N'ime ne repondait rien. — Mon Dieu 1 mademoiselle, dis- je à Charlotte. Ninie peut recevoir qui non lui semble 1... et je ne vois pas pourquoi vous prenez la peine de justifier vos intentions. — Ah! c'est que je sais très-bien que vous aviez défendu à IV mie de me revoir. Il me semble cependant que ma connaissance ne pouvait pas la compromettre. — Je ne lui ai rien défendu. — Pardonnez-moi, vous le lui avez défendu... elle me l'a dit devant madame Mattoux , à qui je me plaignais de ce qu'elle ne venait plus me voir... Je vous le ferai dire m- la voisine et madame Lebœuf, et... — Pour Dieu ! mademoiselle 'Ji;irlotte, ne me mêlez point dans vos cancans... dans vos propos 1... >» Je ne fais pas de cancans, monsieur. Voulez-vous que j'appelle maame Alattoui ?. . — Non, mademoiselle, n'appelez personne. Au reste, 'ai pu dire à Ninie ce qui m'a plu; que cela vous déplaise ou non, ,ela m'est fort indifférent. Ce n'est nas nour causer avec vous que je piis venu ici.
Charlotte ne répond rien; elle se moru les lèvres. Moi, j'ai une setrète envie de rire de la mine qu'elle fait; mais je me contiens, parce |ue je ne veux pas la mettre en fureur. Ninie ne souffle pas mot; elle ■ peur de moi et de Charlotte.
Au bout d'un moment, Charlotte me dit : — Monsieur, y a-t-il longtemps que vous avez vu votre ami M. Dubois ? — Oui, mademoiselle, il y a plusieurs jours. — Quand vous le verrez, j» vous prie de lui dire que je le regarde comme un polisson ; on ne se conduit pas avec une femme de la manière dont il a fait à mon égard. J41 lie sais pas, en vérité, pour qui il me prend !.. me faire droguer trois soirs de suite devant la fontaine des Innocents , ça passe la permission I 11 devait me mener prendre du bischoff; au d'eure de cela , j'ai pris un coup d'air, que j'en ai encore le torticolis. Ce n'est pas que je me fiche bien de lui, certainement I... Il n'est déjà pas si beau ! mais je tiens aux procédés. D'ailleurse, s'il ne veut plus me voir, je vous prie de lui dire de me renvoyer ma brosse à dents qu'il m'a emportée. S'il avait été honnête, je ne la lui aurais pas redemandée ; mais, avec un homme si peu délicat, on ne doit pas faire la généreuse, et je ne vois pas pourquoi je lui ferais cadeau d'une brosse à dents. — Je lui dirai cela quand je le verrai, mademoiselle. — Je vous serai obligée, monsieur. Adieu, Ninie, amuse-toi bien, et ne sois plus si bête.
Charlotte est partie. Je me rapproche de Ninie, qui a pris un air piqué, et je lui dis gaiement : — Ma chère amie, je conviens que j'ai eu des torts envers vous. — Ah ben I puisque vous en convenez , c'est fini, je ne vous en veux plus... C'est Charlotte qui m'a engagée à vous écrire... je ne l'aurais pas osé de moi-même. — Je m'en doute bien; mais écoutez-moi. Je ne reviens pas auprès de vous pour vous jurer que je vous aime encore... ce serait vous tromper. — Comment, monsieur! vous ne m'aimez plus, et vous me k dites comme ça!... — 11 me semble que pour dire la vérité il est inutile de prendre des détours... — Par exemple ! c'est bien honnête de dire aux gens qu'on ne les aime plus ! — Pensez-vous qu'il vaille mieux le leur faire croire quand cela n'est pas?.. .Tenez, Ninie, j'ai pour vous beaucoup d'amitié, parce que vraiment vous êtes une bonne fille ; vous avez des qualités: vous êtes douce, peu coquette, laborieuse... — Eh bien! monsieur, puisque vous convenez que je suis tout cela, pourquoi donc que vous ne m'aimez
i?... - Ji
pas;
Je tous dis que j'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais,
gentille comme vous l'êtes , vous méritez de trouver quelqu'un qui vous aime entiv ement et qui vous rende heureuse... — J'étais heureuse avec vont juand vous étiez aimable et que vous me meniez promener... Je ne vous parlais plus d'Adolphe, je ne voyais plus Charlotte.. \e faisais tout ce que vous vouliez enfin. — Vous voyez bien que je suis, ■n ingrat, puisque tout cela ne suffit pas pour me hier. Tenez, Ninie, ■oyons toujours bons amis, mais ne soyons plus amants. — Voilà la première fois qu'on me propose une chose pareille !... — Jeune et jolie , vous trouverez mille amants plus aimables... vous m'aurez bien lot oublié!... — Vous croyez que tout le monde est volage comme vous!... Churlotte a bien raison de dire que tous les hommes ensemble ne valent pas une pomme d'api ! elle les connaît mieux que moi. Si je l'avais écoutée... je vous aurais quitté la première. — Ninie , je vous le répète, Charlotte donne de fort mauvais conseils. Si vous l'aviez écoutée, vous m'auriez déjà été infidèle; qu'en serait il résulté? que je vous aurais méprisée... tandis que je me souviendrai toujours de vous avec plaisir, et que, pour gage de notre amitié future, je vous prie d'accepter ce léger présent.
En disant cela je tire de ma poche un ruban noir, auquel »»i | aulne petite montre d'or. Je passe le ruban autour du cou de Ninie, qui voudrait conserver son air fâché, mais sourit à demi tout en disant : — Est-ce qu'o fait des cadeaux aux gens pour qui l'on n'a plus d'a- ■flour" — Pourquoi pas, Ninie?
Je l'embrasse tendrement après avoir attaché le ruban, et elle reprend '. — Est-ce qu'on embrasse les gens pour qui on n'a plus d'anour t — Cela n'empêche pas d'y trouver du plaisir.
Ninie me laisse l'embrasser en.core Uu> «a oumotUnt de temps a
autre : Est-ce qu'on fait de ces choses-là aux jens pour qui l'on n'a plus d'amour?
Enfin j'ai fait comprendre à Ninie que nous pouvions rester trè* bons amis; elle me fait promettre que j'irai encore la voir quelquefois et nous nous quittons tous deux fort contents l'un de l'autre. Une tel> rupture n'est-elle pas préférable aux reproches , aux pleurs, aux in jures que souvent on s'adresse en pareil cas? Ne devrait-on pas tôt jours conserver de l'amitié pour ceux à qui l'on a dû des instants d» bonheur? Mais, dans le monde, c'est à qui ne conviendra pas de set fautes; souvent on se garde avec ennui , parce qu'on se croit fidèle , et pourtant il ne s'agirait que de s'entendre!