Chapitre VIII. — Madame de Ucmonde et sa société
C'est donc ce soir que je vais chez cette dame si vantée par Jenneville !... Mais il est amoureux d'elle, et je trouverai sans doute beaucoup d'exagération dans le portrait qu'il m'a fait de son Ilerminie. Il faut se défier des éloges d'un amant-, il en est de cela comme des concerts d'amateurs, du petit vin du cru, de la fortune du pot et des pièces reçues à l'unanimité.
J'ai rendez-vous avec Jenneville au Palais-Royal devant la Rotonde. Au moment où je vais sortir, je vois arriver Johvet , je ne l'avais pat revu depuis le jour où nous avons diné chez Champeaux.
— Bonjour, mon ami ; il me parait que tu sors? — Oui, j'allais au Palais-Royal, où je dois retrouver Jenneville.... — Est-ce que vous dînez ensemble? — Probablement. — Ah!... ma foi, je ne sais pas trop où je dînerai aujourd'hui, moi... J'avais presque l'intention de dîner avec toi. — Tu vois que cela ne se peut pas... Viens-tu de mon côté ? — Oui , je vais te conduire jusque-là.
Je ne me gêne pas avec Jolivct, je descends avec lui. Je vois sur sa figure qu'il est contrarié : il calcule qu'aujourd'hui il faudra qu'il se paye à dîner.
— A propos, me ou-ù eu marchant à côte de moi, y a-t-il longtemps que tu as vu Dubois? — Mais oui , et cela m'étonne... Je passerai chez lui savoir s'il est malade. — Oh ! il n'est pas malade , car j'ai été chez lui plusieurs fois, et on m'a toujours dit qu'il était sorti. Saistu son aventure du Colysée? — Du Colysée!... Non, je ne sais rien; qu'est-ce que c'est? — 11 y a eu dimanche quinze jours, je rencontre Dubois le soir sur les boulevards. 11 me dit : Je vais faire un tour au Colysée, viens-y avec moi. Je ne m'en souciais guère... Je ne suis pas grand amateur de ces bals-là ; enfin je me laisse entraîner. Arrivé dans le bal, Dubois commence à rire , à causer avec les demoiselles de là.... Il les connaissait presque toutes. 11 danse, il valse, il fait le diable... On l'entendait par-dessus tout le monde, il parle plus fort que la grosse caisse. Bientôt il me dit : Prenons du punch. Je ne m'en souciais pas, mais il veut absolument m'en payer ; alors je cède. Nous nous plaçons à une table ; à peine avions-nous bu un verre de punch qu'on donne le signal de la contredanse, Dubois se lève et me quitte en me disant : Je vais danser, je te retrouverai là. Il court à une grosse dondon qui était près de nous et l'engage , elle lui dit : — Monsieur, c'est que je suis déjà invitée. — Vous voyez bien qu'on ne vient pat vous chercher, lui dit Dubois, et la contredanse commence ; on vous a oubliée , et ce serait un meurtre si vous ne dansiez pas... Vene», madcinoiztlle, d'ailleurs je vous n' ponds de tout» Si celui qui vous avait invili e se fâche, il trouvera à qui parler. La grosse dondon, qui craignait de ne pas danser, se laisse aller et suit Dubois. Moi, de ma table je les voyais danser, tout en entretenant la flamme de notre punch. Mais au moment du Balancé , voilà un monsieur à moustaches et décoré qui va se placer devant Dubois en lui disant : — Monsieur, j'avais invité mademoiselle , vous ne pouvez pas danser avec elle. Dubois continue de balancer en s'écriant : — Vous voyez bien que si. — Mademoiselle, vous danserez avec moi I s'écrie le militaire. Mais Dubois entraîne la grosse dondon et lui fait faire la queue du chat en lui disant : — Trémoussez-vous , amusez-vous , belle. Le militaire , qui ne veut pas absolument que la belle se trémousse avec un autre, court après elle et veut lui prendre le bras; Dubois, qui danse toujours, marche sur les pieds du militaire. Aussitôt celui-ci lève la main pour lui donner un soufflet, mais Dubois s'esquive, et c'est la grosse dondon qui reçoit le soufflet. Cet événement met tout le monde en l'ail La danse cesse, on entoure nos deux champions. La grosse dondon pleure , Dubois crie , le militaire jure qu'il lui donnera un coup d'épi < en réparation du soufflet que la jeune fille a reçi.. L'adjudant arrive, il veut rétablir la paix ; mais déjà Dubois n'est plus là, et son adversaire perce la foule et parvient à sortir aussi. Nous pensons qu'ils sont allés se battre ou te donner rendez-vous pour cela. Au bout don quart d'heure, le militaire revient furieux; il n'a pas retrouvé Dubon et l'a attendu en vain à la porte. On a fini par rire de cette aveuli"--:, excepté la grosse dondon , qui se tAtait la joue en disant : Ce monsieur m'avait Cependant lépondu de tout. Bref, le militaire a juré de pourfendre Dubois quand il le rencontrerait, et moi j'ai été obligé de payer le demi-bol de punch ; mais il faudra que Dubois me le rembourse, parce que c'est lui qui m'avait invité.
Ce que Joli» t vient de me conter ne m'étonne nullement, M n'est pas la première aventure de ce genre qui arrive à Dubois. Nous voici
«ans le jardin du Palais-Royal , Joli vet tourne et retourne autour de noi en murmurant : — Est-ce un pique-nique que vous faites ?... — Sans doute. — Ah! oui... mais vous allez trop grandement, messieurs, vous dépensez des douze, des quinze francs par têtel... moi, je donnerai volontiers un petit écu, si on veut me tenir quitte pour cela. Je commence à me lasser de payer pour Jolivet, et comme il voit ' que sa proposition ne me tente pas, il se décide enfin à me quitter en s'écriant : — Parbleu, je suis dans le quartier de ma tante... je n'y penais pas! je vais aller lui dire un petit bonjour... Il n'est pas cinq lieures et demie... j'arriverai à temps. Adieu , Deligny. Si tu vois Dubois , dis-lui donc qu'il me doit cinquante sous de punch.
11 s'éloigne en courant. Voilà bien les gens intéressés; ils ne se souviennent jamais de leurs dettes . mais ils n'oublient par un sou qu'on .eur doit-
Ah! }, «perçois Jenneville... mais il est avec un monsieur... C'est Btagnard. Cela me contrarie ; j'aurais préféré n'être qu'avec Jenneville. Ces messieurs viennent à moi les bras ouverts. — Mon cher ami , me dit Jenneville, vous allez m'en vouloir; j'avais oublié qu'aujour- .' d'hui Blagnard m'avait invité à dîner avec lui ; mais il répare ma faute en vous priant de vouloir bien accepter son invitation , et j'espère que vous ne la refuserez pas.
M. Blagnard m'adresse mille choses obligeantes pour m'assurer du plaisir que je lui ferai en acceptant, il n'y a pas moyen de refuser. Cet homme-là aime terriblement à faire l'amphitryon. Est-ce vanité? estce calcul?
C'est chez Beauvilliers que M. Blagnard nous traite. Un petit salon •lait retenu pour nous. Nous y sommes bientôt rejoints par deux meslieurs fort élégants. Ou nous sert. Nous ne sommes que cinq, le dîner suffirait à quinze personnes. Quelle somptuosité ! quelle profusion ! quel raffinement dans le choix des mets! et M. Blagnard nous demande encore pardon de nous traiter sans façon. Cela m'a l'air d'une mauvaise plaisanterie.
Pendant le dîner, on parle d'affaires et de plaisirs , du cours de la rente et de la pièce nouvelle, de la situation de l'Europe et du dernier calembour d'Odry. M. Blagnard tranche sur tout avec une grande assurance ; ses raisonnements sont souvent erronés , mais il parle comme un homme qui est persuadé que lorsqu'on a ses poches pleines d'or, on en sait plus que tous 1rs autres. Il y a beaucoup de gens persuadés de cela.
Jenneville grille d'être près de son ! lerminie ; moi , je ne m'amuse pas beaucoup en écoutant M. Blagnard' nous nous hâtons de prendre le café, et nous quittons notre donneur de dîners pour aller chez madame de Rémonde.
C'est rue Le Pelletier que demeure °.ette dame , dans une fort belle maison, dont la cour est éclairée par le gaz. — Mon ami , dis-je à Jenneville en montant avec lui l'escalier ciré comme mon salon, dans une maison comme celle-ci on ne vient jamais avant neuf heures.... il n'est que huit heures et demie. Je vais être de trop, car nous allons trouver madame de Rémonde seule.
— Non , non , elle a toujours quelques personnes à dîner les jours de soirée, ainsi elle ne sera pas seule... — Alors on est encore à table, je le gage... — Non, elle nous attend... elle aura fait presser le dîner.
Nous entrons au second. Un domestique prend nos manteaux, nous .■•"mande nos noms, et nous ouvre la porte d'un beau salon en annonçant : — M. Jenneville, M. Deligny.
Nous entrons dans le salon ; je ris en voyant qu'il n'y a encore per-
nne , et que le domestique nous a annoncés aux chaises et aux
uteuils.
— Quoi! personne ici! dit Jenneville; on n'est donc pas sorti de (able? — Je vous l'avais dit, mon cher, vous savez bien qu'on ne dîne rçu'à six heures et demie maintenant, incessamment on ue dînera plus du lotit... J'avais cependant promis à llerminie que je viendrais de bonne heure... — Moi, si je n'étais pas avec vous, je sortirais et j'irais voir le ballet de l'Opéra avant de revenir.
Jenneville ne me répond pas; il se promène dans le salon, il a de l'humeur. Je devine ce qu'il pense : il trouve mauvais que madr.rae de Rémonde s'amuse à table lorsqu'elle doit le croire arrivé; mais la porte par ou nous sommes entrés s'onvre. Le domestique annonce i celte fois au moins il ne parlera p s qu'aux meubles du salon.
— Maderuede Saint Julien, M. Mélino.
Le mon^iaur et la dame entrent; je leur fais les honneurs. Je présente nn fauteuil à la 3ame; je salue le monsieur. Il est très plaisant de faire les honneurs d'uno maison où l'on va soi même pour la première fois et dont on ne connaît pas la maltresse; mai? à Paris on voit des choses plus singulières encore.
La dame qui \ient d'arriver est assez jolie, mais je crois que ses charmes doivent redouter le grand jour. Ce n'est pas pour elle que Voltaire a fait ce vers :
L'art n'est pas fait pour toi , tu n'en as pas besoin.
Que ce soit grâce à !a toilette ou aux lumières, n'importe, il y a Je l'éclat dans sa physionomie comme dans son costume. Je m'assieds près d'elle , et nous causons. J'aime beaucoup les dames avec lesquelles •U peut *hU de suite causer, et qui ne vous répondent pu d'un ton
pincé , d'un air serré , par quelques monosyllabes , qu'elles semblent encore n'accorder que par faveur.
Je voudrais savoir si ce petit homme gros et court, qui est arrivé en même temps que madame de Saint-Julien , est avec elle. Depuis qu'il est entré, M. Mélino n'a pas bougé d'un fauteuil où il s'est jeté , el dans lequel il se dandine avec beaucoup de complaisance , en joua avec le cachet de sa montre. ,
La porte du salon s'ouvre de nouveau ; le domestique annonce ; det dames toutes fort parées , mais parmi lesquelles j'en vois peu de jeunes et de jolies , des hommes de tout âge remplissent bientôt le salon , où il ne manque encore que la maîtresse de la maison. On ne semble pal s'occuper de son absence ; on se salue, on s assied, on cause. Déjà deui jeunes gens se sontassis aune i-ble où des cartes attendaient les joueurs. Je ne serais pas étonné que beaucoup de gens passassent ainsi la soirée, sans s'inquiéter des personnes chez lesquelles ils sont. N'ai-je pas vu souvent dans des cohues, que l'on appelle des réunions, des maîtresses de maison ne pas apercevoir la moitié des personnes qu'elles recevaient , puis dire ensuite à une de leurs amies : — Amenez-moi donc monsieur un tel, on le dit fort aimable, et l'amie répondait : — Je vous l'ai amené, ma chère ; il était chez vous à votre dernière soirée... — Bahl vraiment... je ne l'ai cas vu... Eh bien! ramenez-le-moi, et tâchez que je le voie.
Enfin une autre porte, qui fait fi ce à celle par laquelle nous sommes entrés , vient de s'ouvrir pour une nouvelle société qui achève d'encombrer le salon. Une dame est à la tête de cette compagnie; à l'aisance avec laquelle elle salue chacun, aux amitiés qu'elle prodigue aux dames, aux sourires qu'elle accorde aux hommes, je juge que c'est madame de Rémonde. Je ne me trompe pas, car déjà Jenneville s'approche , et tâche de se faire jour jusqu'à elle.
Cette dame est très-bien, sa taille est élégante et svelte, ses traits fort piquants; c'est une brune, et ses grands yeux noirs ont un éclat qui semble augmenter encore par l'habileté avec laquelle on les fait jouer; puis une bouche bien garnie, qui sourit tantôt avec tendresse, tantôt avec malice; un nez assez bien fait ; oui, madame de Rémonde est jolie... Mais je n'en deviendrai pas amoureux, et il y a vingt minois chiffonnés qui me plairont plus que cette belle dame-là.
Jenneville est parvenu à l'aborder. Il lui parle à demi-voix... Il se plaint sans doute, il me semble qu'on l'écoute à peine... On éclate de rire... Ce n'est pas témoigner que l'on soit bien touché de ses reproches... il est fâché... Il s'éloigne... On le retient , on lui dit un mot e* le regardant d'une certaine façon... Allons, le voilà calmé, le voilà enchanté!... Madame de Rémonde connaît son pouvoir sur cet homme-là
Dans son enchantement , Jenneville ne songe plus à moi. Je ne puis cependant me présenter tout seul, et je ne suis pas encore habitué à être dans un salon comme dans le foyer d'un théâtre; attendons que Cette dame ait eu le temps de parler à toute sa société. Ah! Jenneville vient à moi, et nous saisissons un moment où son llerminie n'est pas trop entourée.
— Madame , je vous présente M. Deligny, mon nieilUs? ami , dont je vous ai parlé souvent.
— Tous vos amis sont les miens , et monsieur me fera grand plaisir toutes les fois qu'il voudra bien venir chez moi.
A ce compliment j'ai répondu par un profond salut en marmottant: Madame... assurément... je suis charmé...
Je crois que je n'ai pas fini ma phrase , mais en général on ne finit jamais ces sortes d'échanges de compliments , cela se termine par un salut , et la dame de la maison passe à d'autres personnes.
Maintenant que je suis dt la société de madame de Rémonde, voyons comment est composée cette société. A en juger par l'eitérieur, tous ces gens-là sont fort riches ou font de brillantes affaires; j'étais tout à l'heure près d'un groupe d'hommes, je n'entendais compter que par millions!... Celui-ci venait d'acheter une terre magnifique, cet autre venait de former une entreprise qui rapportait cinquante pour cent aux actionnaires, ce troisième ne savait que faire de ses capitaux. Mais je ne sais pourquoi tous ces gens-là me font l'effet de mentir... Il y a dans le ton , dans les manières de ces messieurs quelque chose qui sent les intrigants... Je puis me tromper sur quelques-uns, mais je gagerais pour la moitié.
On joue à l'écarté et à la bouillotte ; j'aime peu ce dernier jeu, où, ; moins de faire Charlemagne, ce qui ne fait jamais plaisir aux perdant;, on ne peut quitter sa place qu'en y laissant son argent. Trois dame] sur le retour se sont placées à la bouillotte , elles disent je pafti oemme si elles n'avaient fait que cela toute leur vie. M. Mélino, qi>. jouait avec ces dames, vient de perdre son va-tuut, on m'offre sa place, je l'accepte. La cave n'est que de cinq francs, et je me promets bien de n'en risquer qu'une. Au premier tour, une dame m'emprunte un jeton , au second une antre me doit une fiche Je suis trof galant pour demander ce qu'on me doit... D'ailleurs une de ces damei qui me prie souvent de mettre au jeu pour elle , n'a qu'une pièce d'w et elle assure que cela lui ferait de la peine de changer. Bref, je ■ ( bientôt décavé, et je me lève sans que l'on m'ait rendu mes fiche. é mes jetons. •
— Vous ne recavez pas ? me dit d'un air fort aimable cette dame qui ne '(eut pas changer. Je la remercie. Je ne suis plus tenté de lui prêter *» fiches. Elle a au moins cinquante ans.
la rtMME, LE MARI ET L'AMANT.
Je tourne autour d'une table d'écarté , il est difficile d'en approcher, il y a foule de parieurs de chaque côté. Le tapis est couvert d'or... Oserais-je placer la des pièces de cinq francs?... Cependant , ccmme j'en aperçois quelques-unes, je me permets d'en jeler deux pour un jeune homme dont la figure semble annoncer une veine heureuse. Mai» 9n ne laisse pas ce pauvre jeune homme profiter de ses inspirations, chaque parieur est sur son do», et lui crie d'un ton impératif: — Monsieur, jouez cela.»*. — Non, monsieur, jouez ceci... — Jouet donc eela , monsieur. — Du milieu. — Non pas , à gauche. — Monsieur, je vous dis de jouer de là.
Etourdi par tous ces conseils, qui resseim..,;..* ï «les ordres, le pauvre Jsune homme ne sait plus où il en est ; il joue mal , il perd, et il est grondé p.ir ceux qui ont parié, quoique ce soient leurs conseils qui l'aient fuit perdre. D'honneur! c'est bien agréable de jouer à l'écarté dans une grande soirée. Quant à moi, je ne prendrai pas les car'es, car parmi messieurs les parieurs , il en est qui vous conseillent ou vous blâment d'un ton si impertinent, que je ne me sentirais pas d'humeur à recevoir patiemment leurs avis; il est plus sage de m'éloigm-r de cette table; laissons jouer ces messieurs qui ont l'air d'en faire leur état et cherchons à nous amuser ailleurs, si c'est possible.
Il y a bien dans une autre pièce une table d'écarté où je vois des dames : là on joue un jeu plus modéré ; mais, au total, il paraît qu'ici le jeu est la grande affaire, l'unique but de la réunion. Point de piano, Boint de danse, fort peu de conversation; et toutes ces figures ont un air d'importance, de présomption ou de fatuité. Triste société que celle où l'on ne va que pour gagner ou perdre de l'argent I Je prévois que madame de Rémonde ne me verra pas souvent.
La maîtresse de la maison vient à moi ; elle s'aperçoit que je ne fais rien, elle devine peut-être que je m'ennuie.
— Eh bien! monsieur, vous ne faites rien? — Je viens de jouer, madame. — La fortune vous a-t-elle été favorable? — Pas encore. — Je dois beaucoup de remercîments à M. Jenneville, qui m'a procuré le plaisir de vous connaître... — C'est moi , madame, qui lui suis trèsredevable... — 11 y a longtemps que vous connaissez M. Jenneville? — Mais... non... pas très-longtemps... — Du moins je sais que vous êtes fort liés tous deux; il a infiniment d'amitié pour vous. 11 me fait le plaisir de venir assez souvent me voir... j'espère que vous voudrez bien l'accompagner... — Madame... je... — J'ai ordinairement quelques amis à dîner deux fois la semaine, mes jours de réunion; il faut, monsieur, que vous me promettiez d'en augmenter le nombre. — Vous êtes trop bonne, madame. — Vous voyez qu'ici c'est sans façon... chez moi chacun fait ce qu'il veut... je déteste que l'on se gène... Aussi je laisse à mes amis liberté entière...
— Un rentrant à la bouillotte ! crie la vieille dame qui n'aime pas à changer, et madame de Rémoiide me pousse vers la table en me disant : — Monsieur Deligny, c'est à vous de rentre--. — Non, j'y ai déjà joué. — Il faut un rentrant... mettez vous là... — lirais je préférais... — Mettezvous là; je suis sûre que la place est délicieuse, vous allez gagner.
Il n'y a pas moyen de s'en défendre, il faut que je me remette à la bouillotte avec ces vieilles femmes, qui trichent et ne me rendent pas me» jetons. Madame de Rémonde a une singulière manière de laisser à aca connaissances une liberté entière... mais elle m'a accablé de politesses, il faut bien que je m'en rende digne en perdant mon argent de bonne grâce.
Cette fois du moins j'ai près de moi madame de Saint-Julien ; elle est fort aimable. Tout en jouant, nous causons, nous rions nn peu : je crois que nous sommes les seuls de la société qui ayons ri. Aussi cela parait déplaire aux trois dames sur le retour, dont nous faisons la partie. Celle qui ne veut pas changer me dit plusieurs fois : — Monsieur, faites attention , vous n'êtes pas à votre jeu. 11 me semble que j'y suis assez, puisque je perds mon argent. Apparemment qu'il n'est ras permis dt pi rdre et de rire.
Je nuls encore décavé , et je quitte la place; mais je m'assieds près de madame de Saint-Julien, ne fut-ce que pour faire enrage! ces vieillis joueuses qui m'ont gagné mon argent. I\ous continuons de causer, de rire. Je ne lais ce que c'est que cette dame, mais elle est fort gaie, fort aimable, et c'est une bonne fortune que sa rencontre dans un salon. Avec elle, on est bientôt comme avec une ancienne connaissance. C'est au point que je lui offre mon bras pour la reconduire; elle part alors d'un éclat de rire en me répondant :
— Et monsieur Mélino, qu'en ferons-nous? — Comment! ce mOneur est avec vous? — Certainement. — Et il vous reconduira 7*"— ais il le faut bien. " Quelle singulière chose! et ils ne se sont pas adressé la parole deia qu'ils sont entrés dans le salon. Allons, puisque M. Mélino est conducteur de madame de Saint-Julien, je ne vois pas trop pouroi je resterai! y»j longtemps dans une maison où je ne m'amuse
du tout. .1 ai p nlii trente francs; c'est bien assez pour un jeune mme qui n'a plus que trois mille six cents francs de *~-.'.2... il me
ble même que c'est trop, et j'ai perdu cela avec £ s<-ns qui n'ont du tout l'air aimable, et qui m'ont à peine regardé, moi, chétif, ne jouais pas l'or à poignée. N'est-ce pas le cas de chaater :
Quel honneur 1 OupI bonheur I...
JennevTe cau?e avec la b'ile H rminie; i! ne fait pas a'ienliun à moi. Je m'éclipse do sahw; ma -, arrivé dans l'àntii il me
laut ati-n Ire encore cinq minâtes pour que l'on retrouve mon r.ian . teau sous cet amis de vêlements, qui donne à celle p èce l'aspect d'une boutique de tailleur.
Ah ! j'ai enfin mon mart-au ; je m'enlorlille dedan?, et je quitte la société de madame de Remonde en fredonnant de nouvetu la charte du SenaKtnr.
Ca*PiTnE IX — Encore -d flame inconnue.
Ton, me dig-je encore quelques jours après ma soirée chez mad de Rémonde, cette société ne me verra pas souvent. En récaptt»1.. la manière dont j'ai dépensé mon bien depuis que je suis mor SiaîtTC, ce qui me donne surtout des regrets, c'est de ne point m'être toujours amusé pour mon argent. Je ne regrette pas celui qui m'a vraiment procuré du plaisir; mais se ruiner et jinauvi"... ma foi!, c'est p ir trop bèt ; cependant c'is' ce qui arrive à bien di-s gens. Par exemple, hier, pour mes trente franrs, me suis je amusé chez madame de Rémonde?... Bien an contraire; et sauf la conversation de cette dame de Saint Julien qui m'a distrait un peu, je n'aurais vraun.-nt pas trouvé l'occasion de sourire. Je sais bien que I on va dans le mande |>,r bienséance , par ton , par complaisance; mais dorénavant je suis très-décidé à ne plus faire que ce qui me plaira. En général, c'est une duperie de se sacrifier pour les autre*; ils ne vous en tiennent j imaia i ososM,
11 me tarde de voir renaître les beaux jjurs. Dès que les arbres auront quelque verdure, dès que la campagne reprendra sa parure du printemps, je veux aller voir mon pire, je suis décidé à passer quelque* mois auprès de lui. Cela lui fera grand plusir, et pendant ce temps j'économiserai mon revenu; car aux champs on a mille plaisirs qui ne coûtent rien : la chasse, la pêche, la promenade!... Oui. ce projet me sourit, je l'ai déjà formé bien des fois, et toujours quelque motif frivole, quelque amourette me retenaient à Paris. Cette année, rien, j'espère, ne s'opposera à son exécution.
Mais aujourd'hui le temps est superbe, la température est douce et invite à la promenade; sortons : j ai remarqué que par les premiers
beaux jours on rencontiait toujours une foule de jolies femmes
Comme les fleurs qui se cachent pen lant l'hiver, il semble qu'elles n'attendent que le soleil pour se montrer.
J'étais sur le boulevard, ma promenade favorite, un monsieur vient à moi en souriant : je ne l'avais pas reconnu.
— Comment! c'est toi, Dubois!... Que diable is tu donc de chaoïré? Depuis plus d'un mois que je ne t'ai aperçu, je ne li reconnais-ais pas... Eh mus... j'y suis maintenant... ce sont ces f.ni.ns qui te donnent une tout autre figure... tu n'en portais pas autrefois •• — N H
vrai ; mais ça me va bien , n'est-ce pas? — Ma foi , il me semble que je t'aimais autant sans cela. — Oh ! si fait, ça va mieux, c'est plu» mâle... D'ailleurs j'ai une nouvelle maîtresse q li lient essentiellement aux favoris... elle m'a donné son creur, et un petit peigne d'écille pour les entretenir dans une bonne direction, et elle m'a dit : Mon cher ami, le jour où vous les ferez couper, ne comptez plus anr ma fidélité... — Diable, cette femiue-ls devrait prendre pour amant un sapeur. — Moi, je trouve cela assez commode, piree que, vois-tu. quand elle ne me plaira plus, je me ferai raser, et, llien le bonsoir... nous sommes brouillés. — Mais qu'as tu donc lait dep us un moi» qu'on ne t'a pas vu? — Mon ami, j'ai mil des passions, comme à mon ordinaire !... — A propos. Charlotte le prie de lui reporter sa brosse à dents. — Ah! bon! le plus souvent!... Je li vos venir avec sa brosse, c'est un piège pour me ravoir!... Mais j'<i renoncé .ni amours de la fontaine des Innocents, je suis pour I m. (ml répandu dans les brunisseiises; ce son! des filles charmantes , <t j'ai rein.nq *é qu'elles
étaient beaucoup moins gourmandes que les frangeres.». r'cs; trè- a considérer cela... Je deviens économe comme lolnet. — A propos de J» livet, il m'a conté ton aventure du Colysée. — Quelle aventure? — Tu ne te souviens pas de celte pauvre fille qui a reçu un soufflet qu'où voulait te donner?... — Ah!... oui, oui... un homme à moustaches qui faisait son embarras... Ah! parbleu! je lui ai fait voir qu'on ne m'empêchait pas de danser, à celui-là... — Je ne mis pi> ce que t» lui as fait voir, mais en revenant dans le bal, Jolivcl prétend qui était furieill de ne pas t'avoir retrouvé à la porte, et qu'il j irait de tt pourfendre à la première rencontre... — Il disait cela... il osait dir< qu'il me...
Dubois s'arrête au milieu de sa phrase cl parait tout troublé. Je cherche ce qui a pu lui causer de l'effroi, et je vois passer près de nous un monsieur a moustaches et décoré ; quand Dubois sap nuit que ce monsieur passe son chemin saus faire attention à lui , il ri prend 1."
conversation.
— D'abord Jolivet rapporte toujours les choses autrement qu'ellu ne sont... Il buvait du punch , et ne pout.nl pas voir comment cela se passait. — Il dit aussi que tu lui dois le punch!. . — Le ladre 1... c'est m. lesse-mathiru que ce garçon-la; j'^i payé cent fus pour lui, ai
' le, chez le traiteur, cl il est venu su fois mettre son nom cheil ma poitière pour que je lui rende cin piante tous I... Si celui-là ne fait pas fortune, ça ne sera pas sa faute! .. Des amis comme ça. c'est boa à meure dans uo bocaJ avec des coi indiens Je suis lui que. .
Dubois s'arrête de nouveau , et me marche sur les pieds en faisant ane grimace qui le rend méconnaissable : c'est parce qu'un officier vient encore de passer près de nous.
— Ah ça ! mon cher ami, lui dis-je, il me paraît que maintenant la vue d'une figure avec des moustaches te donne des crispations... — A moi? Bah !... et pourquoi donc? — Pourquoi? ma foi , je l'ignore... Ah! si fait parbleu !... j'y suis maintenant... ah! ah! ah!... ce pauvre Dubois! — Qu'est-ce qui te fait rire? — Oh! je devine pourquoi tu pertes à présent des favoris... ah! ahl — Je ne sais pas ce que tu penses, mais je t'ai dit la vérité... c'est pour contenter mon objet. — El pour qut> lou homme du Colysée ne te reconnaisse pas. — Ah ! par Ciemplel... *iun autre que toi me disait cela, je me fâcherais... Tiens... ne restons pas de ce côté du boulevard... il y a trop de soleil. — Oui; et on ne rencontre que des militaires. — Viens au PaUis-Royal, j'y ai un rendez-vous pour de la muscade et du cacao.
N'ayant pas de but de promenade déterminé , je me laisse conduire su Palais-Royal ; d'ailleurs ce lieu est fréquenté de nouveau par la bonne compagnie, et depuis qu'on en a banni les nymphes omnibus, tes femmes honnêtes ne craignent plus de s'y promener.
Nous étions dans le jardin , Dubois me parlait de ses conquêtes et du prix des sucres; tout à coup je m'arrête , c'est moi à mon tour qui •ai serre le bras avec un mouvement convulsif , au point qu'il en est effrayé.
— Qu'as-tu donc? me dit-u , ™ mas presque fait peur... — Ah! mon ami! la voilà... c'est bien elle... — Qui, elle? — Cette femme charmante que j'ai vue à la Gaîté, que j'ai revue à l'Opéra, et avec laquelle je n'ai pu encore faire connaissance... Tiens, vois-tu... devant nous... elle n'a pas la capote pensée, mais j'ai vu sa figure... elle passe devant le bassin... elle donne le bras à une autre dame... — Oui, oui., je vois, cette dame en robe vert-monstre, tournure élégante et légère... — Oh ! cette fois je réponds bien que je saurai son adresse... — Ecoute, nous allons doubler le pas; quand nous serons derrière ces dames , nous leur marcherons sur les talons. . c'est une manii re d'entrer en conversation... ou bien tu me pousseras , je tomberai sur l'une d'elles... tu me chercheras querelle... — Mon cher Dubois , tu ne feras rien de tout cela , mais tu vas avoir la complaisance de me quitter et de me laisser seul, alors je ferai ce que je vou- -trai; déjà une fuis tu as été cause que je n'ai pu rejoindre cette dame, ;e ne veux pas qu'il en soit de même aujourd'hui. — Comment! tu ne veux pas... — Adieu... — Comme tu voudras, les volontés sont libres. J'irai te voir demain pour connaître les résultats de l'aventure.
Il m'a quitté , et je puis me livrer sans contrainte à tout ce que j'éprouve... D'où vient donc le trouble que la vue seule de cette dame me cause? quel enfantillage! une personne que je ne connais pas... que peut-être je ne dois jamais connaître : est-ce curiosité, est-ce pressentiment?... ce ne peut être de l'amour que j'ai déjà pour cette inconnue : que ce soit ce que cela voudra... tâchons de ne point la perdre de vue.
Elle a gagné les galeries; là , pour ne point m'exposer à la perdre encore, je me rapproche d'elle, on s'arrête devant les boutiques, on regarde des étoffes. Alors il faut que je m'arrête aussi, et que je paraisse regarder quelque chose... on doit avoir l'air bête en suivant quelqu'un; mais quand c'est une femme dont on est amoureux, on s'embarrasse fort peu de l'air que l'on a.
Elle ne m'a pas vu... elle ne sait pas que je suis à dix pas d'elle.... et d'ailleurs se souvient-elle de moi?... Allons! les voilà encore devant une boutique de bijoutier... je ne puis résister au désir de voir ses traits... d'ailleurs si je m'étais trompé dans le jardin , si ce n'était pas elle, il serait par trop drôle de suivre une autre dame.
En un instant je suis à côté d'elle, et je m'arrête aussi comme pour regarder les bijoux, mais dans le fait pour jeter les yeui sous un grand chapeau blanc... Ah! je ne m'étais pas trompé, c'est bien elle... elle m'a vu, elle ne pouvait faire autrement... M'a-t-elle reconnu ? je l'ignore , mais je l'entends dire à son amie : — Venez, ma chère, ce n'est pas ici que nous trouverons ce que vous désirez.
Ellts s'éloignent, je les suis de nouveau. On sort du Palais Royal... on gagne la rue Vivienne, la place de la Bourse... il m'a semblé qu'en passant devant les boutiques on regardait un peu de côté; esi te pour «voir si je suis encore là?...
On prend les boulevards, on tourne vers la drone : tos, c'est mon quartier. On passe les portes Saint-Denis, Saint-Martin, cela commence 1 ne plus être «non quartier, mais je la suivrais jusqu'à Vincennes si îlle y allait... on arrive près du Château-d'Eau ; là, les deui dames «arrêtent, puis se séparent; l'une descend la rue de Bondy : qu'elle aille où elle voudra, ce n'est pas celle-là que je suis. L'autre est seule maintenant... si j'osais lui parler... oh! non... mais elle suit toujours les boulevards... passe le café Turc, entre dans la rue Chariot, puis dans la rue Boucherai... puis, enfin, dans une belle maison de cette rue ; et moi, je reste fixé au coin àe la borne.
Est-ce bien là qu'elle demeure? elle peut y aller faire une visite, «lors si je m éloigne maintenant, je l'aur.ii suivie pour rien.
Je prends vite mon parti. J'entre aussi dans h. maison , et je m'adresse sans hésiter au portier. Je n'en ai pas encore trouvé qui aient résisté à une pièce de cent sous.
— Il >u'a semblé reconnaître cettr dama en chapeau blanc qui vient
d'entrer dans la maison, n'est-ce pas madame... madame... Benoit ?
— Non, mon ieur, cette dame qui vient de rentrer est madame Luceval... —Ah., vous êtes bien sûr qu'el'e se nomme Luceval?' -*. Certainement que j'en sommes sûr, puisque c'est une de nos locataires.
— Ah !... elle demeure dans cette maison... — Oui, monsieur. — Et elle n'est point mariée à un... à t.n ancien officier? — Non monsieur, rar elle est veuve. — Ah ! elle est veuve... et elle n'a pas deux pe:ites fille? jumelle»? — Non, monsieur, car elle n'a pas d'enfants.... — Allons, j.; vois que je me suis ttompé... merci, mon ami. — A voire service, monsieur.
Le portier a mes cent sous , et moi je suis au comble de la joie parce que je sais qu'elle demeure là, qu'elle est veuve, et se nomn* madame Luceval.
( A quoi me serviront les renseignements que je viens d'obtenir ? j> n'en sais rien encore; mais enfin cette dame n'est plus une inconnue pour moi. Elle est veuve... déjà veuve I et elle paraît avoir tout au plus vingt-trois ans... N'importe, l'état de veuve laisse une grande liberté... Une femme peut alors faire toutes ses volontés, il ne doit j avoir près d'elle ni père , ni tuteur pour la gêuer : décidément je suis enchanté qu'elle soit veuve.
Imbécile que je suis! j'ai oublié de demander au portier si elle de meurait sur le devant et à quel étage... Si je retournais?... oh ! non... cela pourrait paraître singulier... Ce portier irait peut-être redire cela àcette dame , et elle pourrait s'en formaliser... Je crains déjà de la fâcher!... Devenir amoureux d'une femme que l'on a vue trois fois!... Mais il y en a que l'on verrait trois fols par jour sans en être épris.... cela fait compensation.
Je ne puis pas rester toute la journée dans 1a rue Boucherat, avec cela qu'il n'y a pas là de boutiques devant lesquelles on puisse s'arrêter... D'ailleurs, madame Luceval, qui viunt de, rentrer, ne ressortira probablement pas ee matin... Eloignons -nous , j'en sais assez pour aujourd'hui.
Je m'éloigne en jetant toujours les yeux sur Ifs croisées de la maison qu'elle habite... Si Dubois était avça moi, il me conseillerait de jeter des pierres dans les carreau* , pour attirer les locataires aux fenêtres. Mais ce n'est pas par de semblables moyens que js veux essayer de faire connaissance avec cette jolie femme, il ne s'agit pas ici d'une frangère ou d'une brunisseuse.
Je marche au hasard, et le hasard me conduit souvent dans les ruisseaux, mais je suis trop préoccupé pour y faire attention. Quelqu'ua me prend par le bras en riant et en me disant :
— Mon cher ami, si vous étiez poète, je vous croirais inspiré, car vous ne vous apercevez pas que vous vous crottez...
— Ah! c'est vous, mon cher Jenneville. Ma foi, j'avoue que je ne vous voyais pas... — Que diable faites- vous dans la rue Meslay? — Dans la rue Meslay 1... Comment! je suis rue Meslay?— Il ne le savait pas... Oh! oh! pour le coup, mon ami, vous êtes amoureux. — Ma foi, qui, et je ne m'en défends pas... Il y a une certaine dame qui m'occupe beaucoup... — Est-elle bien jolie? — Elle est charmante...
— J'espère que vous me la ferez connaître aussi... si ce n'est pas usdiscret... — Oh ! je n'en suis pas encore là , il faut avant tout que je puisse la connaître moi-même... — Comment! vous en êtes amoureux et vous ne la connaissez pas?... Ah ! c'est délicieux... Au reste je me
reconnais là... Mais quand venez-vous chez madame de Rémonde?
Dès que je le pourrai... — Elle vous a pris en amitié , mon cher DeBguy, elle m'a parlé de vous, et vous attend à dîner tous les jours oà elle reçoit; vous savez que ce sont les lundis et les vendredis. — Qui, oh ! j'aurai le plaisir d'y aller... — Allons, mon ami , je vous laisse rêver à vos amours... Je vais chez un homme d'affaires que lilagnard m'a procuré. A propos de BUgnard, il veut m'intéresser pour quatrevingt mille francs dans une entreprise superbe, excellente... En un aa on triple "es capitaux... Voulez vous que nous lui donnions cette somme à nous deux? — Nous verrons... j'y penserai... je vous le dirai...
— Oui , oui, je vois que ce n'est pas le moment de parler d'affaires... Adieu... venez voir Herminie, ou elle se fiche avec vous.
Peu m'importe que son Herminie se fâche ou non; vous verrez que pour être agréable à Jenneville et à madame de Rémonde il faudra que j'aille tous les lundis et vendredis perdre mon ar;;enl chez elle... À la vérité , on me donnerait à dîner, mais je le payerais bien.
A propos de dîner, il doit être l'heure d'y songer... Eh mais, au lieu d'aller, suivant ma coutume, au Palais-Royal, pourquoi ne dînerais-je pas sur le boulevard du Temple?... J'y serai infiniment mieui!.. J'irai, pour faire ma digestion , me promener dans la rue Boucherai.
Enchanté de mon idée, je retourne sur le boulevard du Templa. Quel dommage qu'il n'y ait pas un traiteur rue Boucherat en face dr sa maison I... je m'y serais mis en pension Allons au Cadran-Bleu : c'est le plus près.
J'entre au Cadran-Bleu, je demande un cabinet, j'ai la vue sur It boulevard ; il n'y en a pas qui donne sur la rue Boucherat. C'est égal, je suis tout près de chez elle, et ça me fait plaisir.
On dîne mal quand on est amoureux, et surtout quand l'amour n'est pas satisfait. Cependant tout en regardant la carte avec indifférence, je ne puis m'empêcher de rire du motif qui m'a conduit au CaJran- Bleul... Que les hoimnea sont fousl... Se prendre de belle passia* pour un hùmAi plus on "FUt'is agréable, penser continuellement a uflt
femme qui peut-être ne vous écoutera jamais!... Et on te moque des enfants qui font des châteaux de cartes !
C'est ennuyant de dîner seul , surtout quand on n'a pas faim. J'ai bientôt terminé mon repas. J'irai prendre mon café rue Boucherat... Allons, il n'y a pas un seul café dans cette rue-là , et on ne voit que cela dans les autres. Je vai? aller au café Turc, c'est à deux pas... quel dommage que nous ne soyv,jJ qu'au mois de mars i certainement dans les beaux jours cette dame doit se promener quelquefois au jardin Turc : c'est à sa porte.
Je vais prendre ma demi-tasse au café Turc , il y a là de vieux habitués qui ont le cachet du Marais; mais je ne puis tenir en place, il faut que je retourne rue Boucherat. Elle va |peut-être sortir pour •lier au spectacle.
Jeun
Je me promène depuis un quart d'heure en regardant en l'air; une me fille m'accoste... Je ne serai donc pas tranquille aujourd'hui 1
La porta de mademoiselle Ninte.
— Bonsoir, monsieur Paul. — Ah! c'est vous, Ninie?... — Oui, monsieur; je vais reporter de l'ouvrage rue Saint-Antoine. — Eh bien ! allez... Je ne vous arrête pas. — Vous m'aviez promis de venir me voir quelquefois, et vous ne venez plus du tout... Cependant nous ne sommes pas fâchés ensemble, n'est-ce pas? puisque vous devez être mon ami. — Oui , oui, certainement j'irai vous voir... Je n'ai pas eu le temps... Bonsoir. — Ah! vous ne savez pas!... j'ai rencontré Adolphe; ce menteur-là n'est pas en Angleterre. Je l'ai bien reconnu, avec une belle dame sous le bras... Ali"! si j'avais osé... — Vous me conterez tout cela quand j'irai chez vous... — Oui; et puis j'ai aussi une petite connaissance en train... Mais je n'en veux pas, c'est un komme qui fume... je ne veux pas d'un amant qui fume... — Vous "ne direz toutes vos affaires une autre fois... Je suis pressé; adieu, Ninie. — Adieu , monsieur Paul... Quand viendrez-vous ? — La semaine prochaine.
Elle me laisse enfin. Si madame Luceval était sortie de chez elle dans ce moment, elle m'aurait encore vu avec une grisclle, c'eût été fort désagréable. Mais elle ne sort pas... Pauvre Ninie, comme je l'ai brusquée !.... L'amour nous rend injustes, égoïites , bétel... ah! trèshétes, surtout...
Je commence à m'ennuyer de faire sentinelle dans la rue Boucherat. M nuit est venue depuis longtemps; l'heure d'aller au spectacle est
Pisée; elle ne sortira pas ce soir, j'ai fait sentinelle pour rien; mais tais qu'elle* st là, je n'ai pas perdu ma journée.
CiupiTnt X. — Je fais connaissance
Voilà six jon»s que je passe mes journées à me promener dans la rue Boucherat, et cela n'est pas très- récréatif ; à la vérité je pousse quelquefois jusqu'à U rue de Vendôme, puis jusqu'à La rue Saint-Louis.
Malgré cela , cette promenade me semble un peu monotone , car depuis six jours madame Luceval n'est pas sortie de chez elle, à moins qu'elle ne soit sortie de fort grand malin ou pendant que je dîne au Cadran-Bleu; mais il faut bien que je dîne. Je ne suis pas encore amoureux au point de diner avec un petit pain en me promenant dans la rue.
Je sais qu'elle loge au second , qu'elle a des fenêtres sur le devant; mais cette femme-là ne se met jamais à 1a fenêtre, et les petits rideaux sont toujours fermés. Tous les jours je me dis que c'est la dernière fois que je viens faire sentinelle dans le Marais ; et cependant j'y viens encore ; je crois que maintenant c'est autant par entêtement que par amour.
Il m'est bien venu une idée : il y a un logement à louer dans la maison où demeure madame Luceval; si je montais au second, si je sonnais chez elle... je feindrais de m'être trompé, et d'être venu pour voir l'appartement vacant. Oui, mais il est probable que c'est une domestique qui m'ouvrira; il faudra que je dise à cette bonne ce que je veux; alors, elle m'indiquera où en le logement à louer, et refermera sa porte sans que j'aie probablement aperçu sa maîtresse; je n'en serais pas plus avancé...
Cependant je \eux absolument revoir cette dame et ne plus me promener dans la rue. Aujourd'hui je viens d'apercevoir plusieurs domestiques sortir de la maison. Il n'est que midi; c'est, je crois, l'heure oh les bonnes vont faire leurs provisions; ma foi , je me risque I... Nous verrons ce qui en résultera.
J'entre rapidement dans la maison, je vais monter l'escalier... Ce maudit portier m'arrête : j'espérais qu'il ne me verrait pas.
— Où va monsieur?
Je ne veux pas demander à voir le logement, il me conduirait, et je ne pourrais pas me tromper de porte. Je prends mon parti, et je réponds : — Chez madame Luceval...
— Madame Luceval... je crois qu'elle vient de sortir.
Sortie!... ah! par exemple, je suis bien certain que non, et je vais dire au portier qu'il y a une heure que je suis dans la rue, lorsqu'il reprend : — Ah! non, non; je me trompais... madame Luceval est chez elle; c'est sa bonne qui est sortie... La porte à gauche, monsieur.
— La bonne est sortie, tant mieux!... je suis au second... je sonne... le cœur me bat... il me battait moins, je crois, à mon premier rendeivous; mais alors j'étais sûr de triompher, et aujourd'hui je puis me faire fermer la porte sur le nez; c'est bien différent.
On ouvre : c'est elle... c'est bien elle... coiffée en cheveux, dans un négligé de bon goût. Ah ! je ne l'avais pas encore si bien vue ; toujours un grand chapeau me dérobait une partie de sa figure. .. Elle est cent fois plus jolie que je ne le croyais.
Elle a fait un mouvement de surprise en me voyant : je suis toM au bonheur de la voir, et je ne dis rien; mais comme ce n'est pas l'us-ige de sonner chez les gens seulement pour les regarder, elle me dit bientôt : — Monsieur, puis-je savoir ce que vous demandez?
Je tâche de cacher mon trouble; mais malgré moi, je m'embrouille en lui répondant : — Madame... pardon... je voulais... je suis venu... je crois que je me suis trompé...
Elle a la bonté de me donner le temps de me remettre; est-ce qu elle devinerait le motif de mon embarras? Enfin je reprends d'un air moins gauche : — Il y a un appartement à louer dans cette maison, est-ce que ce n'est pas le vôtre, madame ? — Non, monsieur, c'est ici dessus... — Ah! mille pardons, madame, je vous ai dérangée... Cet appartement est grand, à ce qu'on m'a dit?... — Vous pourrez le voir, monsieur, c'est ici dessus.
On me fait une révérence très-polie et on referme sa porte. Au f lit, elle ne pouvait pas remplacer le portier en me donnant des détails sur le logement à louer. C'est égal, je l'ai vue, je lui ai parlé, elle m'a répondu avec bonté, il y avait même dans son air quelque chose de singulier, qui ne semblait pas indiquer que ma méprise lui fût désagréable... Je m'éloigne enchanté, et depuis que je l'ai vue en cheveux j'en suis cent fois plus amoureux.
Je rentre chez moi, car pour un jour je ne puis pas en faire davantage. Je cherche par quel nouveau moyen je pourrai la revoir. Je sois comme ces auteurs qui cherchent une scène, un dénoùmcnt... Un <lénoûmentl... ah! je n'en suis pas encore là, et qui sait si l'intrigue que je vciu former se terminera bien pour moi?
Ma portière me remet un mot de Jcnne\ ille; il est venu me demander plusieurs fois, et me rappelle qu'on m'attend à diner aujourd'hui, rue Le Pelletier; c'est chez madame de Ucmonde ; en effet, c'est aujourd'hui lundi, jour ou elle reçoit. Mail on peut n'attendre, je. n'irai pas; peu m'importe que cela fâche Jennevule et ton Berminiel... Son llerminie, dont il me faisait un portrait si séduisant, ah! qu'elle est loin de madame Luceval! Chez l'une, tout est art, apprêt, '»quetterie; ehei l'autre, tout est naturel, grâces, attraits; si Jenncvilhu voyait celle-ci, il en deviendrait amoureux aussi, j'en suis sûr'...
Dubois est venu pour me voir. Je suis fâché qu'il ne m'ait pas trouvé; il a de l'imagination, rien ne l'embarrasse pour réussir près d'une femme; les moyens qu'il emploie ne sont pas toujours très-convenables, mais dans le nombre il aurait pu me faire naître quelque idée. Ma portière me remet aussi une lettre de mon père. Il m'attend iucestaxumenl; le temps devient beau, les jours sont plus longs, il mi
SI
"appelle ma promesse de passer quelques mois près de lai , si mes af- „K"es ne s'y opposent point.
<*V.'e bon p>re ! s'il savait de quel genre sont les affaires qui me retiennent à Paris!... Oui certainement j'irai passer quelque temps près de lui... à moins que je ne puisse le passer ici près de madame Luceval... Oh ! non, je ne manquerai point encore a mes devoirs pour une amourette, pour une femme... que je ne connais pas... mais en cheveux elle est si jolie !... Ah! depuis huit jours ma conduite est celle d'un enfant. Se prendre de passion pour une inconnue! .. comme si l'on manquait d'occasions dans la société !... Répondons à mon père...
Mademoiselle "Ninie était chez la mère Ballû, qui lui aidait à passer sa robe neuve.
Quelles sont encore ces lettres que m'a remises ma portière?... Des invitations à dîner... à des soirées. On me reproche de négliger mes amis... En effet, depuis quelque temps je vais moins dans le monde... et moins j'y vais, plus je reçois d'invitations; c'est l'ordinaire, on veut toujours avoir les gens qui ne se prodiguent pas-
Mon père ne m'écrit jamais sans me charger de plusieurs commissions. Il faut que je lui envoie de la poudre, du plomb pour la chasse, des lignes, des hameçons, du tabac.
Ces commissions me distrairont, cela m'occupera; quand on est bien Occupé on pense moins à faire des folies; un ouvrier, un artisan ne passe point sa journée à suivre une femme, ou à regarder ses fenêtres; H faut qu'il gagne d'abord son dîner, et c'est fort heureux pour lui;, cela l'empêche de faire des sottises ; la preuve en est dans le dimanche et le lundi.
J'ai couru pour mon père jusqu'à cinq heures, alors j'hésite où je porterai mes pas. On m'attend à dîner dans deux maisons... je puis choisir... Qu'irais je faire encore au Cadran-Bleu?... on n'y dîne pas a bon marché, et toujours dîner seul, c'est bien triste.
Je suis devant chez moi... je balance sur le chemin que je prendrai, lorsque je vois arriver Jolivet.
— Tiens! je viens toujours au moment où tu sors. — Oui, j'allais dîner... — Tu ne sais pas ce qui m'arrive? Mon oncle m'avait invité, il y a huit jours, pour aujourd'hui; je viens de chez lui, il est parti d'hier pour la campagne... Comme c'est honnête !... moi qui avais refusé deux dîners pour aujourd hui !... — Veux-tu venir dîner avec moi?... je t'invite... — Bah! vraiment... ma foi! je veux bien. — J'ai aussi deux invitations pour aujourd'hui, mais ce sont de ces dîners de cérémonie, bien sérieux et bien ennuyeux... on me placerait peut-être entre deux femmes à prétentions, ou deux hommes qui causeraient politique, et je ne me sens pas le courage d'avoir tant de plaisir — Ah! ta as bien raison, il n'y a rien d'ennuyeux comme ces diners-là. — Allons au Cadran-Bleu... on y est très bien... — Oui, on y est supérieurement, et nous causerons, nous rirons, nous nous amuserons. A fivpos, as-tu va Dubois?... je ne peux pas le rencontrer... il me doi4
toujours le demi-bol. — Ah! j'ai bien autre chose en tête que Dubois, je te conterai cela en dînant.
Nous nous acheminons vers le boulevard du Temple. Je me sens de fort bonne humeur, car je grillais en secret d'aller dîner au Cadran- Bleu, et je suis enchanté que Jolivet m'en ait fourni l'occasion. Quant à lui, il est toujours très-aimable quand il a la perspective de bien dîner sans dépenser d'argent.
Nous voici arrivés... Il me semble que je respire mieux dans ce quartier. Je demande un cabinet qui donne sur le boulevard, parce que* tout en dînant, je regarderai le monde, et si par hasard elle sortait ce soir , je la verrais passer.
Je laisse Jolivet commander, je trouve tout bon, tout excellent; j'ai fait mettre la table contre la fenêtre, et j'ai presque toujours les yeux sur le boulevard. Cela est fort égal à Jolivet, il ne regarde que son assiette. .'t
— On est très-bien ici, dit Jolivet. Le garçon a l'air de te servir en habitué. — Oui, je viens souvent depuis quelque temps... Je trouve ce quartier charmant depuis que je sais qu'il renferme une femme dont je ne puis m'empêcher d'être amoureux... — Pourquoi voulais-tu t'en empêcher? est-ce quelle n'est pas riche? — Je ne sais pas si elle est riche ou pauvre... Que m'importe cela?... — Mon cher Deligny, je t'assure qu'il vaut toujours mieux avoir une connaissance à son aise... une femme qui ne coûte rien... — Si tu savais comme elle est jolie!... Ce ne sont pas de ces charmes apprêtés, de ces attraits factices qui doivent tout à l'art... — Non, j'entends : c'est de la beauté... argent comptant... — Ah! que tu m'ennuies avec ton argent!... — Mon ami, cela veut dire que ce n'est pas de la fausse monnaie, que ce sont des charmes de bon aloi... Style de commerce.
Je conte à Jolivet mes rencontres avec madame Luceval ; n m'écoute avec d'autant plus d'attention, que cela ne l'empêche pas d* manger; au contraire, comme je parle toujours, il mange pour deux •• les gourmands aiment beaucoup à dîner avec les bavards.
Nous sommes au dessert, et Jolivet vient de se servir pour la st^onde fois de la compote, lorsqu'il m'échappe un cri de joie, et aussitôt je quitte la fenêtre contre laquelle j'étais penché, je me lève, et je prends mon chapeau
H. Blagn&rd le capitaliste.
Qu'est-ce que tu as donc ? me dit Jolivet. — Mon ami , je vien»
de la voir... oh ! c'est bien elle, j'en suis certain !... elle traversait la boulevard... elle va peut-être au spectacle... il faut que je sache... — Mais dis donc, dépêche-toi, ne sois pas longtemps... je vais demandai le café...
Je n'écoute plus Jolivet, je suis déjà en bas; je cours sur le bon.*varddu côté que je lui ai vu prendre... je tremble de l'avoir perdui... Mais non!... je la voiî... n'allons plus si vite... Elle fît avec ure fiU/ï de campagne... sa bonne sans doute... Où vont-elles se renarer...
N'importe, je ne ,a pérorai pjisde vue ... Ah: elles voal cU^iFrancuui. Fnit bien... je passerai la soirée pré- d'elle. Je. la l.i -se entrer, uiw je rjrends un billet. Que celle salle est grand*! .. mais je l'j umveiai. Sussé-je me faire ouvrir toutes les loges... Ali! elle est aux premier- .sur le aie.
Je cours aux premières, l'ouvreu-e m ottce. une p ace sur le (levant...
— Non, madam ', je veux être où il y a déjà deux personne-. — Mais, monsieur, vous seriez ici sur le devant. — Pour Dieu ! madame, mettez-moi sur U derrière, et que cela finisse.
On m'ouvre où je veux enfin, i enjambe vivement les banquettes, il me semble que je ne puis asseï tôt être près d'elle et qu on va me voler ma place. J'y suis; elle s'est retournée, elle m'a vu... je me permets de la saluer... elle ne peut trouver cela mauvais. IVon, car elle me reml mon salut d'un air fort aimable ; je ne donnerais pas ma place pour mille l'eus.
Voila bien le moment, l'occasion de lui parler : sa bonne a la bouche béante et p'is assez d'yeux pour regarder la salle et les chevaux... je rois comme seul près d'elle... Ah! pourquoi est-ce toujours lorsque l'on a mille choses ? dire que l'on ne peut pas trouver à en exprimer une!
— C'est... je crois... vous, madame, que j'ai dérangée ce matin... en voulant voir un logement dans votre maison... — Oui, monsieur, c'est chez moi que vous avez sonné... — Je suis bien heureux aujourd'hui, madame, puisque le hasard me fait vous rencontrer deux fois...
Elle ne répond rien à cela... c'est un compliment. J'ai eu tort de lui en adresser un, en ne parlant que de choses indifférentes on se fait plutôt répondre.
Je reprends au bout d'un moment :
— Je me suis aussi trouvé près de madame, à la Gaîté, à une première représentation... — Oui , monsieur,., j'étais allée, comme aujourd hui, avec ma bonne; depuis longiemps je lui promettais de la conduire au spectacle, dont elle n'avait aucune idée, puisqu'elle arrivait de sou village. J'avais acheté deux billets ; mais, à la porte, la foule nous a séparées je suis entrée seule, espérant retrouver ma domestique dans la salle... Je l'y ai cherchée en vain..., cette pauvre fille avait perdu son billet dans la foule, et elle a passé toute la soirée a m'attendre à la porte. Depuis ce jour, je me suis bien promis de ne plus m'exposer dans une telle cohue.
Voilà une explication qui m'enchante, c'est une manière de me faire «avoir pourquoi elle se trouvait seule au spectacle; elle désire que je n'aie pas d elle une mauvaise opinion... elle tient donc à mon opinion... il me semble que c'est d'un augure très-favorable.
— Nous nous sommes aussi rencontrés a l'Opéra, reprend cette dame en souriant. J'aurais autant aimé qu'elle ne se rappelât pas cette rencontre la. Cependant c'est elle qui me parle, et je ne veux pas laisser tomber la conversai ion.
— Oui, madame... oui... je me le rappelle... — Ce soir-là, vous étiez en société... — Oui... en effet, j'étais avec une jeun* dame d» province qui ne connaît rien encore aux usages de Paris. — Ah! c'était une dame de province I...
Elle sourit d'un air moqueur. Je pense bien qu'elle n'est pas ma dupe; mais pourquoi ces questions?., est-ce qu'elle serait déjà jalouse de la personne qu'elle a vue avec moi?... ce serait charmant.
Nous gardons quelque temps le silence, elle s'occupe du sptclacle, de sa bonne; moi je fais des conjectures.
— Vous allez souvent au spectacle, madame? — Assez souvent, monsieur, I hiver c'est ma seule distraction... depuis que je ne vais plus dans le monde. — Vous n'allez plis dans le monde?... c'est renoncer de bonne heure aux plaisirs qu'il devait vous offrir. — Oh! je ■ie les tegpette pas, monsieur. — C'est sans doute depuis que vous ivex perdu monsieur votre miri?...
Elle me regarde d'une faeon singulière en répétant : — Oui, monlieur, c'est depuis que j'ai perdu mou mari. — Vous êtes veuve bien jeune...
File fait encore une drô-e de mine, et ne me répond pas. Est ce que j'ai dit quelque lièlise?... J'ai peul-èire eu tort de lui parler de son mari, que sans doute el e aimait ri qu'elle regrette... j'ai renouvelé sa douleur; ou diable vais-je lui parler de son mari!...
Au bout d'un moment elle me regarde rn disant : — Qui donc vous
appris ipie j'étais veuve, ui"nsicur? — Madame... c'est... votre porer... — Mon portier!...
Elle sourit d'un air inc (Iule Mais je ne me sen» iniu ta torre de cacher re que j'éprouve, et je continue : — Oui, madame, je me mus
nia de questionner voire pnmer... de m'iafformer si en effet vous ■ dans cette maison où je voua .tv.,is vue entrer, car vous i evei raopeler aussi que je voua ai rencontrée au Palais Royal, il y a .LKlq-ies jours. . Votre souvenir était sans cesse présent a iu.i pensée; ■n tan'e iG vous retrouver, je vous ai suivie... vous ave! «l'ntté votre (m:e, *1 je voua Si vue entrer dans une maison de la rue ll.iuclicr.it... liais vo;i». oouviiz n'y pas demeurer : e est alors que je me suis périma de questionner voire portier... J'ai su que von> étiei veuve, et tous nommiez madame Luceval; depuis re jour, m. ni. une , j 'ai passé presque toutes mes tournée! d.nis votre rue, a regarder viu fenêtres, dans l'espoir que je vous apercevrais... enfin, ce ma in j'ai pris le prétexte d'uu logement à louer pour souner cliT vous»... Voilà ce que j'ai
fait, madame; je ne aais ai vous Manières ma conduite, mais voua ne aauries m'empècher d'être ce soir le plus heureux des hommes, puisque je suis auprès de vous.
Elle m'a écouté avec attention, je ne vois point de courroux dans ses yeux; elle semble réfléchir; mais elle ne dit rien, elle ne me répond pas... je crois que j'aimerais mieux qu'elle me grondât.
— Mi fnnchise vous a déplu, madame, j'en serais désolé... je n'i us jamais l'intention de vous offenser... — \ olre franchise... monsieur..
Elle sourit d'un air ironique. Je n'y comprends rien...
— Vous semblez, madame, douter de ma lionne fui. N'ayant pas l'a vantage d'être connu de voua, je conçois que vous puissiez me confondre avec ces étourdis qui s'enQamment pour toutes les jolies femmes qu'ils aperçoivent; mais... — Je vous demande pardon, monsieur , j'ai l'avantage de vous connaître, ou du moins de savoir qui vous êtes, el si je ne l'avais pas su, je vous prie de croire que je ne causerais pa". avec vous, comme je le fais depuis un moment. Vous êtes M. Dcligny. — Oui, madame. — Je vous ai entendu nommer la première fois que je me suis trouvée près de vous... votre nom m'a frappée parce que... je l'avais entendu prononcer souvent. Vous allez beaucoup dans le monde? — Oui, madame... mais je ne me souviens pas de vous y avoir rencontrée, certainement je vous aurais remarquée. — Non, nous ne nous sommes pas trouvés ensemble en société... mais je connais des personnes... que vaus connaisse! aussi... — t^ui donc, madame?... — Ah!... je ne me rappelle plus leur nom en ce moment... Nous avex perdu votre mère, et monsieur votre père habite la campagne. — En effet, madame. — Vous voyei, monsieur, que j'avais raison en disant que vous n'etiet pas un inconnu pour moi. — Je serais bien heureux, madame, si, pr cette même raison, vous daigniez me permettre de cultiver votre conn ns-ance. — Puisque vous savea mon nom et ma position dans le monde, on a dû vous dire aussi monsieur, qu'excepté quelques dames de mes amies, je ne recevais personne... Est-ce que mon portier ne vous a pas dit cela, monsieur?
Elle sourît d'un air moqueur qui me semble usseï hors de saison, el je lu' réponds d'un ton un peu piqué :
— Madame, si je me suis permis de parler à votre portier, c'était uniqu 'ment pour savoir si vous demeuriez la; du reste, el m i gré tout le désir que j'avais de vous eonnaitre, je vous prie de croire que je n'ai pi» I habitude de chercher a savoir ce qui ne me rcijarde pas.
Elle se tait, moi de même; elle regarde le spectacle, et ne semble plus songer que je suis la Moi, je ne vois qu'elle, je m enivre di plaisir de la regarder, et je cherche comment je renouerai la conversation.
C'est elle qui se tourne vers moi et me «lit d'un air aimable : — Comme ma bonne est contente! pauvre bile' je la dédommage de la soirée qu'elle a passée à m'allendre à la porte de ir. ■.«/.".- Elle n'a quitté son village que depuis trois mois Tout dans Tari* e«t eucort nouveau pour elle... il faut peu de chotjkpour la rendre heureuse.
Je suis prêt a repondre : — Elle e>i trop heureuse il libiier avec vous... mais je me retiens... cela aurait encore l'air d un compliment, I et toujours des compliments, c'est si fade!...
Il faut que je me contente pendant quelque temps de parler de choses indifférentes. Madame Luceval a de I esprit, de la finesse; elle » Ci prime avec grâce, sans jamais montrer de prétentions; plus je l'écoute, pins je la vois, plus je sens s'augmenter le sentiment qu'elle m'inspire. ! Je n'ai jaunis rencontre de femme qn ni ail plu .ml ni.
Je voudrais bien savoir si elle nie permettra d'aller chez elle... je n'ose le lui demander. Je vois avec peine s'écouler le temps, chaque acte me semble ne durer qu'une minute... je suis si bien près d'elli ... celle soirée finira si vile I
— Comment trouvez-vous cette pièce? me dit-elle. — Cette pièce... mais je vous avoue que je ne l'ai p .s e outre... je suis si h, ureux d'Mre. près de vous el de ce que vous me permettes de vous parler, que... — Ah ! monsieur, je vous le répète, si je ne savais pas qui vous êtes je me fâcherais; je ne suis nu !• -nent Inbituée à écouter de seuil discours... mais je vous eveuse, parce que... — Parce que. . de achevez, madame... — Je crois que c'esl inutile, et que vous me dev ne» fort bien... — Je vous devine... non vraiment, madame, je vous assurt que je ue sais ce qui' vous voulez dire...
Elle me regarde, et toujours d'un air incrédule... je n'y conçois rit Si. Au bout d'un morae. t elle me dit en souriant : — Vous n on pu amené anjotard Uni .m spectacle votie jeune dame de province?...
Je me sens rougir, je réponds en balbutiant : — Je ne vous croyai.» pas méchante, madame. — Me, huile... ruminent! il y a donc de I. met le à vous demander cela ?... l'.lle est folie, celle jeune... il.anr — Je ne m'en souviens plus, madame. — Vous oabtiea v.te... nia,, d'autres ont peut être plus de mémoire que vous.. — ll'aulivs.. I) honneur, madame, ou le plaisir d'être près de vous me fait perdre l'esprit, on vos p iroles sont bien étiigmatiqaes .. 'e voua avoue que jr ne sais pas encore ce ipie vous voub s dire
I Ile se retourne avec un léger mouvement d'humeur. Que veut ella dune me dur?... est ce que I amour me rend imbécile?.., cela a'est vu ; heureusement on en ç.uérit.
Nous ne nous jurions plus, et le temps fuit... Il n'y a plis qa'aa acte!... lia n'ont donc pas donné trois mélodrames ce soir!
■le cherche encore à renouer l'cnlrelie» il me semble ju'el'c est
LA fEMME, LE MARI ET L'AMANT.
is réservée... qu'elle se livre moins à son heureux naturel. Il faut
i contenter de quelques mots sur la pièce, sur les acteurs, sur la
le... Je suis bien sûr que je réponds tout de travers, car je m'aper-
is qu'elle me regarde quelquefois avec surprise et qu'un léger sourire
leure ses lèvres.
Mais il se fait dans la salle un mouvement général, tout le monde
lève... Ah! mon Dieu, est-ce que ce serait fini?... H 'las I oui...
tte soirée délicieuse n'a duré qu'un instant... et il en est dans le
>nde qui nous paraissent si longues!... Ah! ce sont nos sensations
lies qui ôtent ou donnent des ailes au temps !
Madame Luceval s'est levée aussi... je sens bien qu'il faut parti,, je
donne la main pour sortir de la loge... puis je marche à côté d'elle. le a pris le bras de sa bonne... mais je lui parle toujours et lie : répond. Nous sortons ainsi de la galle, et je continue à marcher îs d'elle.
Au bout d'un moment elie me dit : — Est-ce que vous demeurez de
côté, monsieur? — Pas précisément, madame, mais je pense que la ne vous offense pas si je me permets de vous accompagner jusque ez vous. — D'un autre cela pourrait me déplaire, monsieur; mais unie vous n'êtes pas un étranger pour moi, je ne saurais m'en fâcher. Je ne comprends vraiment rien à cette connaissance qu'elle prétend ster eijtre nous; n'importe, il me semble qu'il faut en profiter. Je ]ge qu'elle ne demeure qu'à deui pas, que bientôt il faudra la quitter, tte pensée m'enhardit à en demander davantage.
— Madame, puisque je ne suis pas un étranger pour vous, puisque as connaissez ma famille et des personnes avec lesquelles je suis ... si j'osais vous demander la permission d'aller vous offrir mes minages!
Elle ne répond pas... elle semble réfléchir... je tremble... ce qu'elle dire décidera du bonheur de ma vie, car bien certainement je ne is plus vivre heureux sans voir cette femme-là!
— Si cela vous est agréable , monsieur , je recevrai vos visites avec isir.
Grand Dieu! mes sens ne m'ont pas trompé!... c'est elle, c'est sa nce voix qui vient de prononcer ce paroles... elle recevra mes visites 8C plaisir!... Je ne sais plus où j'en suis! je ne sais plus ce que je réponds !... je vais faire quelque eUravagance... Heureusement nous nmes arrivés à sa porte, et elle rentre dans sa maison après m'avoir t un salut charmant!... Je crois que dans ce moment je suis coûtent ne plus être en sa présence... je puis me livrer à ma joie, je cours, saule dans la rue!... Ah! j'ai déjà été amoureux bien des fois, mais lais, non, jamais de cette façon... c'est que probablement je n'ai pas core été véritablement amoureux.
le me trouve sur les boulevards, j'entre dans un café, je ne sais ce u je veux, mais je demande quelque chose... Je regarde tout le nde avec un air triomphant... On n'y fait pas alleution !..- Ces is-li lisent les journaux... je ne conçois pas, dans ce moment, qu'on isse lire les journaux... mais on a ici un air froid qui m'ennuie. Je lève au moment où le garçon m'apportait du punch; je le paye, et m'en vais.
Rentrons chez moi, cela vaudra mieux. Puisqu'elle m'a dit qu'elle :evrait mes visites avec plaisir... ces mots arec plaisir ne me sorit pas de la pensée... puisqu'elle m'a dit cela , je puis bien , sans liscrétion, aller la voir dès demain. Oui, j'irai demain dans la joure, et pour être plus tôt à demain , il faut bien vite me coucher. Je rentre et je me mets au lit. Mais on ne peut pas dormir quand i# dans la tête un nouvel amour; c'est bien pis lorsquV.in l'a dans cœur, car le cœur vous tient encore plus éveillé que l'esprit. Je ite dans mon lit comme si j'avais bu trois bouteilles de Champagne. Puisque je ne puis pas dormir, rappelons-nous les événements de tte heureuse journée... Ah, mon Dieu!... En songeant au hasard i m'a fait apercevoir ce soir madame Luceval , je me rappelle que tais au Cadran Bleu avec Jolivet, et que je suis parti brusquement moment où l'on nous montait le café... Ce pauvre Jolivet!... Moi qui vais invité, il aura fallu qu'il paye le dîner... Il est capable de m aiidre encore chez le traiteur... S'il n'était pas si tard j'y retournes... Mais non, il aura payé, il doit être bien certain que je le lui ndrai... Je ne puis m emiiècher de rire en songeant à la mine que livet a dû faire.
Bientôt cet événement cesse de m'occupe», .e ne puis plus penser 'à celte femme charmante que j'adore, et qui me permet d'aller ez elle. Si j ai été si heureux ce soir, placé au spectacle auprès 'Ile, que sera-ce donc qu nd je pourrai sans témoins lui dire tout ce e j'éprouve !... Je cherche à lue rappeler ce qu'elle ma dit ce soir, . moindres mots qu'elle a prononcés... Dans sa bouche il n'en est i ut qui n'ai l du charme'. . Oui, elle a dit cela... el puis cela encore... Mais enfin mes souvenirs deviennent confus, mes idées s'embrouilit.... je mêle ensemble la jouruée d'hier et celle de demain... c'eut c je m'endors probablement.
Chaut»! XI. — Je vais chei elle.
Il n'était pas huit heures du matin, je dormais encore, ce qui itl assez naturel, car je ne m'étais endormi que '■srt tard. ..Je rêvais
à madame Luceval, et cela était encore fort naturel; le sommeil n'es! que le repos des idées : mais lorsqu'il en est une qui nous occupe saut cesse, celle-là ne s'endort pas entièrement, et elle doit nécessairement nous apparaître encore dans nos songes.
Un bruit violent me réveille, il me semble qu'on a sonné... Bientôt j'entends qu'on parle très-haut dans mon antichambre, c'est ma bonne qui se dispute avec la personne qui vieat de venir, et ne veut pas qu'on se permette déjà de me réveiller.
Mais on n'écoute pas ma bonne, on entr'ouvre ma porte... C'est Jolivet... je l'avais deviné.
Je pars d'un éclat de rire, et ii s'ecrle : — Vous voyez bien qu'il est éveillé... j'en étais sûr... Ta bonne est d'un entêtement... elle croit que tu veux dormir comme une marmotte... — Et toi, mon cher ami, tu es venu avant huit heures, craignant apparemment que je n'aie des- 51 in de partir pour la Belgique, alin de ne point te rernooiirser la carie du Cadran-Bleu. — Ah! quelle idée! c'est très-mal, ce que tu dis là!... L: passais par ici, je suis monté... D'ailleurs je t'avoue que j'étais inquiet de toi, tu m'as laissé là hier... tu as disparu .. crac!... On ne le revoit plus .. Moi, je t'ai attendu jusqu'à neuf heures ch z le traiteur... Ei comme je sais que tu n'e- pas capable de vouloir te moquer de moi, j'ai craint qu'il ne te lût arrivé quelque chose... une dispute, une querelle... Je te voyais déjà tué... — Ce pauvre Jolivet !... Je te remercie de l'intérêt que tu prend- à moi; miis,monami, il ne m'es rien arrivé que d'heureux... Si tu savais!... Je suis au comble de la joie... — Batil .. est-ce que tu hérites? — Il est bien question d'héritage!... Ah, Jolivet! tu ne places donc le bonheur que dans l'argent?... — Ma foi, c'est qu'il me semble qu'avec de l'argent on peut acheter du bonheur gros comme soi ! — Il est des jouissances qui ne s'achètent pas... qui ne sauraient se payer... Celles qua ce jour me promet sont de ce nombre !
Je raconte à Jolivet ce que j'ai fait hier au soir, et une partie de ma conversation avec madame Luceval. Mais le traître m'écoute d'un air distrait; pms il tire doucement un petit papier de sa poche, et il l'examine pendant que je lui conte mes amours... Je n'y tiens plus, je saute hors de mon lit, je lui arrache le papier des mains en ni'éc riant : — Va ! tu es indigne dt la connaître !...
— Mais qu'est-ce que tu as donc ? dit Jolivet. — Ce que j'ai ! je te parle d'une femme charmante, et tu n'es occupé que de cette misérable carte à payer... — Je t'assure, Paul , que je t'écoutais... — Une femme si jolie 1... — C'est que je viens de m'apercevoir qu'ils se sont trompés.
— Pleine d'esprit... de grâces. — U y a un petit pot de crème de trop.
— Un pied et un bras charmants. — Je ne l'ai pas mangé. — Un son de voix si doux... — Il était au citron, et je le voulais au chocolat. — Et des dents d'une blancheur... — C'est huit sous à déduire.
Je cours prendre ma bourse, je regarde le montant de la carte, et je compte à Jolivet quinze francs en lui disant r — Tiens, j'espère que maintenant tu me feras le plaisir de ne plus me parler de ton dîner,.. — Ce n'est pas pour ça que je suis venu... mais c'est égal.... ils se sont trompés de huit sous, et j'irai les réclamer.
Cet homme-la ne saura jamais me comprendre; n'importe, tout en m'habillant, je parle de madame Luceval, dont cependant j'ai soin de ne jamais prononcer le nom ; mais il faut qu'un amant parle de sa maîtresse, c'est un besoin pour son cœur... qu'importe qu'il s'adresse i des sourds... Ne parle-t-on pas quelquefois à des arbres, à des fleurs, à des objets inanimés ?
Je passe un pantalon, puis je m'arrête pour me rappeler une circonstance de la veille; j'endosse mon gilet à l'envers, je mets ma cravate , et je me barbouille ensuite de savon pour me faire la barbe. Jolivet me regarde en ouvrant ses petits yeux, il ne conçoit pas que l'amour fasse perdre la raison.
Nous entendons fredonner, rire, et bientôt Dubois paraît. Je suis enchanté de le voir, au moins Dubois comprend les passions, il a fait des folies pour le3 femmes, il ne restera pas, comme Jolivet, à m'é* coûter d'un air surpris.
— Ah! on te trouve enfin ! dit Dubois en entrant; c'est bien heureux !... Je suis venu dix fois, j'ai cru que tu n'avais plus de logemen» que pour la forme... comme les demoiselles de modes... Eh ben ! ce» amours!... celte divinité en robe vert-monstre?
Je cours à Dubois, je veux le serrer dans mes bras... il recule d'un air épouvanté... Je ne m'apercevais pas que je tenais mon rasoir ouvert à ma main.
— Fais donc attention... un peu moins ue vivacité, je t'en prie..., rase-toi... nous causerons après. — Ah, mon cher Dubois, je suis 1 plus heureux des hommes... — Prends garde de le couper alors. — J l'ai revue... tu sais?... celle que je t'ai montrée. — Oui, c'est-à-dir» dont j'ai vu la robe, car pour sa figure... — Je vais chez elle aujourd'hui...— Alors il est — «'ébahie que demain... conswnviatum est !...
— Ah i je ne pense qu'au plaisir de la voir, d'être reçu chez elle; jf t'assure que dans ce moment je n'ai point d'autre désir !... — C'est juste; mais tu ne veui pas faire sa connaissance pour porter la queue de sa robe? — Ah, Dubois ! si tu savais comme elle est jolie... et de l'esprit... un ton, des manières... — Je connais tout cela! Dans sa nouveauté, une conquête est toujours une divinité, ensuite c'est un* humanité... et après ce n'est quelquefois plus qu'une fatalité... — Taisioi . Dubois, tu rt sais ce que tu dis, tu ne comprends pas l'amour I —
Ah! ï± est bien doux de ne vivre que peur l'amour... moi qui le tire k l'alambic : l'amour et le courtage, voilà ma vie...
Je ne réponds pas, et je songe sérieusement à m'habiller, car je Toit que tous ces gens-là ne sentent pas l'amour comme rroi. Dubois va frapper sur les genoux de Jolivet en s'écriant : — Et toi, mon vieux... !es plaisirs, le sentiment... il ne faut pas que ça passe un franc cinquante, n'est ce pas? — Dis donc, Dubois, je ne t'ai pas revu depuis le soir de ta querelle... — Quelle querelle?... j'en ai ions les jours, moi! j'ai une si mauvaise tète!... Cependant, je me promets tous les matins de me modérer... — Ta querelle au Coiysée... — Ah! oui, où j'ai voulu rosser un insolent?. ..—Non, c'est toi qu'on voulait rosser... Mais c'est égal, c'est pour en venir au derai-bol de punch que tu avais demandé, tt que j'ai été obligé de payer... plus, trois macarons que lu avais mangés, ça fait.. — Ça fait, Jolivet, que tu es un vilain, un Harpagon. . . — 'Dens ! je suis un vilain parc»- que je lui demande ce qu'il me doit depuis six semaines au moins... — Tu as le front de me demander un demi-bol de punch... et si je te rappelais, moi, toutes les fois où j'ai payé pour toi ? Le jour où nous dînâmes aux Champs- Elysées... tu avais oublié ta bourse; le soir où nous prîmes un fiacre pour revenir, après minuit, de chez Rosette, tu avais soi-disant tout perdu à l'écarté, je me suis rappelé depuis que tu n'avais pas joué; cette fois où nous allâmes voir la pièce nouvelle aux Français... tu n'avais pas assez pour prendre un billet, et mille autres encore que je ne veux pas te rappeler. Mon cher ami, quand on n'a pas de mémoire pour rendre, il ne faut pas emprunter. A présent, tiens, voilà cinquante-six sous pour ton demi-bol et tes trois macarons; mais songe bien que jamais, ne fût-ce qu'un centime... je ne l'avancerai pour toi.
Jolivet a la mine longue, il murmure quelques mots entre ses dents, tout en mettant dans sa poche les cinquante-six sous que Dubois lui présente. Per.dant ce temps, j'ai enfin terminé ma toileite. D n'est pas encore dix heures, je ne puis décemment me présenter chez madame Luceval qu'après midi : comment tuer le temps d'ici là?... J'engage ces messieurs à venir déjeuner au café avec moi. Dubois accepte, mais Jolivet refuse, il prétexte une affaire, et nous quitte. C'est la première fois que je lui vois refuser un déjeuner; peut-être a-t-il peur que je ne le laisse encore en gage chez le traiteur.
Je vais donc déjeuner avec Dubois seulement. Il me conte ses amourettes; il en a toujours de nouvelles; il me fait quelquefois sourire. Cependant je n'écoute qu'avec distraction ce qu'il me dit : je regarde ma montre, 'es pendules; je soupire, et Dubois rit en s'écriant : — Comme c'est ça I
Enfin, tout en causant, en mangeant, en regardant les journaux, nous avons atteint midi. Alors je quitte Dubois en lui disant : — Je puis maintenant me présenter chez elle. — Va donc, mais présentetoi d'un air dégagé, ne te tortille pas comme ça... tu as l'air d'un conscrit; on croirait que tu vas à ton premier rendez-vous... ça peut te faire beaucoup de tort... Viens me retrouver à cinq heures à la Rotonde, nous dînerons ensemble, tu me conteras le résultat de ta visite. — Oui... j'irai.
Dubois a raiso.i; il semblerait au trouble que je ressens que nulle femme encore n'a fait battre mon coeur. Tâchons de nous calmer, de ne point avoir l'air gauche et embarrassé... Disons-nous bien que puisqu'on a consenti à nous recevoir c'est que nous ne déplaisons pas, et conduisons-nous en conséquence.
Me voici arrivé... Comme je suis glorieux de pouvoir entrer dans cette maison en criant au portier: — Chez madame Luceval ! J'espère que le portier me verra passer souvent.
Je suis chez elle. Sa domestique m'a ouvert : c'est la bonne d'hier, je la reconnais; elle aussi sans doute, car elle me sourit. Je suis sur que c'est une bonne fille. On me dit que madame y est... on m'ouvre une porte, j'entre dans un petit salon décoré avec élégance; mais en
ce moment je ne puis faire attention à ce qui m'environne Je ne
vois qu'elle; elle est seule... assise près de sa cheminée... elle se lève et me fait un salut fort aimable.
Je suis d'abord un peu embarrassé, mais bientôt je me remets; je m'excuse de me présenter sitôt, sur le vif désir que j'éprouvais de la revoir. Une fois en train , je vais bien. Je ne sais si je m'exprime avec esprit, mais je sais que je ne suis plus embarrassé pour parler... et pourtant il y a encore mille choses que je n'ose lui dire.
Madame Luceval m'écoute d'un air assez aimable; cependant il me
■11. Me' qu'elle m'écoute froidement, et cela me fait de la peine. J'ai
ientôt trouvé le moyen d'amener la conversation sur l'amour, car je se voudrais parler que de cela; elle m'iaterrompl en me disant d'un lir grave : — Monsieur... vous m'ave» parlé d'amour hier; j'ai pensé pie ce n'était qu'une plaisanterie. Cependant, en vous accordant la permission de venir me voir, j'aurais dû, je le vois, vous prévenir que : c i iii à condition que vous ne me tiendriez plus un tel langage. Je fous verrai avec plaisir, monsieur, oui... je vous le répète, vos visites me seront même agréables... si vous voulez bien, toutefois, ne plus revenir sur ce sujet.
Quoi) une femme jeune et jolie me permet d'aller la voir, mais à condition que je ne lui ferai pas la cour... lorsque je lui ai fort bien fait comprendre que je l'adorais!.. . Dubois dirait que ceci n'est que du manège, de la coquetterie... mais dans les yeux de madame Luceval k ne vois rien qui tiwm'tlt à cela
— Comment, madame! dis-je au bout d'un moment, tous aurez \t cruauté de m'interdire le seul langage que je voudrai» tenir près di vous!... — La cruauté!... Allons, monsieur Delîjjny , laissons de eut" ces grands mot*!... Vous savez fort bien d'ailleuu que je ne puis |i£ répondre à vus seniim-nts!. . . — Moi, madame , je sais cela... et c m' ment donc le saurais-je ? . . . N'êtes-vous pas veuve, libre, maltresse A vous-même?... En quoi donc mes sentiments pourraeut-ils veus t> ' fenser?...
Elle me regarde quelques instants avec allenti n... Je ne sais ce qn ae passe en elle, mais je la vois tour à tour roug!r, pâlir et se troubler' Enfin elle reprend d'une voix tremblante : — Comment!... moDsifL. Delignjl... tous ne me connaissez pas... Tout n'avez pas souvent entendu parler de moi ?... Ah ! je vous en prie, ne me menti z pas !...
— Mais, madame, en vérité, je ne sais ce que vous \oulez dire.... Je vous ai aperçue au spectac'e, à la Gaité, pour la première fois. VouT savez où je vous ai rencontrée depuis. Je me suis permis de demanJei votre nom à votre portier, et c'est lui qui m'a dit que vous étiez veuve Voilà, je vous jure, tout ce que je sais; jamais auparavant je n'avaï entendu parler de vous; jamais, j'en suis certain . je ne vous avair vue dans le monde. Si l'on m'a trompé, si vous n'êtes point veuve c'est ce que j'ignore. Je n'ai pas encore droit à votre confiance. maK lorsque vous me connaîtrez mieux , madame, vous verrex que l'on peu* être dissipé, étourdi, inconsénuent, sans que cela exclue entièremen' les qualités du cœur.
Madame Luceval m'a écouté sans m'interrompre. Lorsque je cessi de parler elle baisse tristement la tête en murmurant : — Je m'étaii donc trompée !...
Je ne conçois rien à ce changi^nent, à cette tristesse. Cette femme-li commence à me sembler incompréhensible... mais elle est, elle ser» toujours charmante; sa mélancolie a je ne sais quoi qui m'impose e me touche ; je n'ose lui en demander la cause. Pendant assez lonytemp! nous gardons tous deux le silence. Mais je suis près d'elle, je la voit et cette situation même a du charme. •
Madame Luceval rompt la première le silence en me disant : — Monsieur, je dois vous paraître bien bizarre... bien ridicule même.. — Ridicule? ah, madame! vous ne sauriez l'être... Si j'ai, sans li savoir, dit quelque chose qui ait pu vous rappeler un souvenir pénible vous m'en voyez moi même désolé... Mais j'ignore comment .. — >on monsieur, vous ne m'avez rien dit qui m'iit offensée... Seulement ji croyais... oui, j'étais persuadée que vous me connaissiei de nom depui longtemps; que vous étiez envoyé chez moi par quelqu'un — à qui j( suis très-altachée... Je me suis abusée. Je dois aussi vous avouer qui cette idée seule m'avait fait vous remarquer au spectacle, vous écoute hier au soir, et enfin vous permettre de venir me voir.
Voilà une confidence qui n'a rien de fort agréable pour moi ; j( croyais avoir fait sa conquête... je me flattais de lui plaire, et elli m'avoue qu'elle ne m'a reçu que par des motifs qui me sont etran gers. Que répondre à un pareil compliment?... Rien; je reste fort sot et je me tais.
Madame Luceval s'aperçoit sans doute de l'impression que m'a faiti sa confidence, car elle ajoute d'un air plus aimable : — Cependant, s cela peut vous être agréable de venir quelquefois me rendre visite, ji serai encore disposée à vous recevoir... à condition que vous ne m'en' tretiendrez pius de choses que je ne dois pas entendre, parce que ji ne puis y répondre, et sous la promesse formelle que vous ne parlera de moi à aucune de vos connaissances... que vous ne prononcerez jw mais mon nom devant aucun de vos amis... aucun, vous entendez monsieur !...
— Pour vous voir, maaame, unnt pas de conditions auxquelles j( ne puisse me soumettre. Ne parler de vous à personne n'est qu'un act< de discrétion ficile à exécuter. D'ailleurs, madame, un homme n'es ordinairement indiscret que sur le chapitre de ses conquêtes, et von conviendrei que je ne puis plus me flatter d'avoir fait la vôtre. L; première condition sera plus pénible à remplir... >e plut vous parla d amour, madame, ne plus vous dire que je vous aime!... lorsqm depuis le premier moment où je vous ai aperçue je me suis senti .iliir vers vous par un charme irrésistible, lorsq ne depuis ce jour je n'. cessé de penser à vous... de chercher à... — Monsieur I monsieur! — Ah ! c'est juste, madame... je ne vous le dirai plus .. je vous cacher»' un sentiment... qui fera maintenant le malheur de ma vie!... mais] vous verrai, j'aurai quelquefois le bonheur d être près de vous... cil beaucoup, je le sens !... je dois donc me soumettre à tout pour mérite cette faveur...
.Madame Luceval tâche d'amener la conversation sur des chose* in différentes; mais je ne me sens plus en train de causer; malgré mo:. je réfléchis à ce qu'elle m'a dit; de son côté, je la crois préoccupée et bientôt notre conversation languit. Alors je me lève, cl je prent* assez tristement congé d'elle.
Je suis beaucoup moins content en sortant de rhri madame Luceva que je ne l'étais en y allant. Je me promet! lis tant de bonheur di cette visite!... je voyais déjà son coeur répondre au mien, elle m'ai mait, elle cédait à mon ardeur, j'étais bientôt le plus heureui des lion» mes... Tout cela n'a pas tourné comme je l'espérais !... Elle m'a reçu.. je ne tais trop pourquoi... je n'ai pas bien <-„mpns ce qu elle a \ouli lire, ti ce n'est qu'elle pensait que j'euit i^voyé p'è» d'elle ,
te... Cet autre, elle l'aime, c'est assez présumable... et moi, onveut a me recevoir par compassion, par commisération... Si j'avais du îr, je ne retournerais plus chez cette femme-là !... e rentre chez moi de mauvaise humeur. Tout en me disant que je lis bien de ne plus penser a madame Luceval , je ne cesse de m'oc- 1er d'elle... Allons au rendez-vous que m'a donné Dubois, il me traira, lui. .
Dubois vient à moi en sautillant; il a fait couper ses favoris. — Eh n, mon petit! les amours?... la belle inconnue que tu connais à ■' sent ? — Cela va mal. . . je ne suis pas content. — C'est donc ça que as une figure convexe !... Est-ce que vous êtes déjà brouillés? A la onde visite ça se voit quelquefois, mais à la première c'est rare. — m'étais trop 'flatté, Dubois, cette dame ne m'aime pas... Elle ne it pas que je lui parle d'amour, sous peine de ne plus me recevoir. Est-ce que c'est pour apprendre à parler à son serin qu'elle t'a u?... Laisse-moi cette femme-là de côté!... c'est une bégueule. — ! non... elle est fort aimable , mais... — Mais elle veut te faire il... N'y retourne pas, et elle t'enverra chercher, ou elle ira t'atdre chez ta portière... Oh! je connais ça 1... — Non, non, tu te mpes... C'est une femme qui... — Eh, mon Dieu! c'est une femme, îlles te ressemblent toutes. Au surplus , une de perdue , douze de rouvées : c'est ma maxime. Allons dîner, et entre la poire et le froje je te parlerai d'une petite brunisseuse qui est vacante pour le irt d'heure ; elle ne t'irait qu'au coude ; mais un pied pas plus gros une aveline, et des hanches comme la Venus pudique... C'est gen- ,. J'ai fait la connaissance de son amie en allant voir les animaux Jardin des plantes; ces demoiselles étaient arrêtées devant les »es, qui leur faisaient des gestes très significatifs... — Et c'est des ce temps que tu as coupé tes favoris?... — J'en ai fait le sacrifice lénobie... mais je les lui porterai ce soir avec un rouleau d'eau de °gne. (
<ous allons dîner. Dubois fait tout ce qu'il peut pour me distraire, is pendant qu'il me parle de Zénobie et de sa petite amie, je pense ladame Luceval. Enfin , le soir, quoi qu'il puisse dire, je refuse de compagner, et je vais me promener... rue Bouchent !... Cette une-la m'a ensorcelé.