Chapitre XII. — Je fais tout ce qu'elle veut
"ai été deui jours sans aller chez elle... Mais que ces deux jours int paru longs! Voilà le troisième , je ne puis plus y tenir... Je vais r la voir... Après tout , elle ne m'a pas défendu sa porte ; elle m'a me dit qu'elle me recevrait avec plaisir, si je ne lui parlais plus de n amour; eh bien! est-ce que je ne sais plus parler que de cela?... !... si elle ne me le défendait pas, peut-être en aurais je moins rie...
le voilà chez elle, la bonne m'ouvre la porte du salon... Ah ! mon u! elle n'est pas seule... Que je suis malheureux! être deux jours j la voir, et ne pas la trouver seule!... Mais du moins c'est une 1e qui est avec elle ; j'aime mieux cela que de la trouver en tête-à- : avec un homme , avec un rival , peift-êue.
)n me reçoit très-poliment. Cette dame qui est chez elle est la me qui l'accompagnait le jour o't je l'ai suivie. Nous parlons un peu tout, nous passons en revue lej nouveautés en modes, en plaisirs, littérature. Son amie se nomme Juliette, et quand elle parle à mane Luceval, elle l'appelle Augustine. Ah! elle se nomme Augus- :... Ne pourrai-je donc jamais l'appeler ainsi que dans ma pensée ! ion amie est fort gaie; Augustine a de l'esprit; notre conversation languit • .s ; ces dames paraissent m'écouter avec plaisir. Madame ;eval qv ne va plus dans le monde , semble pourtant aimer à en endre paner. Plusieurs fois elle me questionne sur ce que j'ai fait uis trois jours, me demande s'il y a toujours beaucoup de bals , de ées, quelles sont les sociétés que je préfère!... Pourquoi donc s'inner de tout cela si je lui suis indifférent? Je n'y conçois rien; mais i me fait plaisir ; et je satisfais à toutes ses questions. Cependant il faut que je mente en lui répondant, car je ne veui pas dire que depuis trois jours j'ai passé mes soirées à me promener det ses fenêtres; elle se moquerait de moi , et elle aurait raison !... site au hasard quelques-unes de mes sociétés, je parle des réunions
l'on ne fait que danser, de celles où l'on ne va que pour jouer, une chez madame de Rémonde... Madame Luceval a changé de leur : — Vous trouveriez-vous indisposée ? lui dis-je. - Non, monsieur, non... C'est un étourdissement... Cela me prend Iquefois; mais vous nous parliez, je crois, de la société de... maie de Rémonde; j'ai entendu parler déjà de cette dame... on la dit
-jolie..',. ïst-ce vrai ? — Je ne lui trouve rien dVitraordinairel... st une belle femme, mais il en est mille qui sont mieux. — Vous un naissez depuis longtemps?... — Non... j'ai été conduit chez elle
un de mes amis, nommé Jenneville... Oh ! quant à lui, il ne voit i qui soit comparable à madame de Rémonds... Mon Dieu, maje, vous vous trouvez certainement indisposée.
uliette a couru à madame Luceval, qui semble près de se trouver
; elle la prend dans ses bras, lui dit quelques mots à l'oreille;
, J'ouvre la fenêtre; nous conduisons Augustine près de la croi-
sée ; bientôt elle revient à elle. Sa main presse celle de son amie , qui lui dit : — Vraiment, Augustine, si j'osais, je vous gronderais bien fort!... — Que voulez-vous!... vous savez bien que ce n'est pas mî faute... Mais cela se passera... avec le temps... Pardon, monsieur De ligny, je vous ai inquiété; vous êtes trop bon... — Vous avez peut-ên besoin de repos, madame, je vais me retirer. — Oh! non , non... paencore... Cela est passé... Je me sens bien maintenant, et je suis suri que cela ne reviendra plus.
Elle veut que je reste ; je suis très-content.
— Vous nous disiez qu'un de vos amis... trouvait madame de Rè monde fort à son goût... Il en est donc amoureux ? — Mais je le pense,
— Et croyez-vous qu'il soit payé de retour? — Il y a tout lieu de k croire... Cependant j'ai été trop peu chez madame de Rémonde poul pouvoir déjà connaître ses sentiments. — Ah!... je croyais que voi4 alliez très-souvent chez elle avec ce monsieur Jenneville... — Non madame , je n'y ai été qu'une fois ; et quoique madame de Rémonde ait eu la bonté de me faire de pressantes invitations , je crois qu'elle me verra rarement , sa société ne me plaît pas du tout. — Ecoutez, monsieur Deligny , je ne vais plus dans le monde, moi, mais je suis bien aise de savoir encore ce qu'on y fait. Vous irez pour moi, et vous me tiendrez au courant... Le voulez-vous ? — Je ferai tout ce qui vous sera agréable , madame.
Nous causons encore quelque temps, mais je vois bien que son amie ne s'en ira pas avant moi; d'ailleurs il vaut mieux qu'on trouve mes visites trop courtes que trop longues. Je prends congé, et je m'éloigne plus satisfait qu'en la quittant la première fois... J'avais donc tort de me désespérer!... Mais en amour il faut si peu de chose pour nous rendre l'espoir 1
Quinze jours s'écoulent. Je suis retourné souvent chez madame Luceval , et j'ai eu le bonheur d'être plusieurs fois seul avec elle. Le bonheur!... Je n'en suis pourtant pas plus avancé dans mes amours, mais je crois que je le suis dans son amitié : c'est toujours quelque chose. Jamais mes visites ne paraissent lui être importunes; quand elle me voit, il me semble que c'est avec plaisir. Déjà nous sommes moins sur le ton de la cérémonie ; avec les gens aimables on est bien plus vite à son aise. La charmante Augustine veut toujours que je lui conte ce que j'ai fait , ce que j'ai vu de nouveau dans le monde ; elle m'écoute avec un intérêt qui m'enchante lorsque je lui parle de moi , de mes habitudes, de mes amis, des gens que j'aime à voir. Quelquefois elle me fait recommencer les détails les plus minutieux... Ce plaisir qu'elle éprouve à m'entendre n'est-il pas une preuve des progrès que je fais sur son cœur? Je m'en flatte en secret.
Une fois j'oublie la promesse que je lui ai faite; en contemplant ses yeux si tendres et si doux , je laisse échapper quelques mots d'amour. Aussitôt son front devient plus sévère, et elle m'interrompt en me disant : — Monsieur Deligny , voulez-vous que je me fâche avec vous? que je sois obligée de ne plus vous recevoir? ah ! j'en serais vraiment fâchée, car plus je vous connais, plus je vois que l'on m'avait trompée sur votre compte. On vous avait peint à moi comme un jeune homme très-étourdi... très... — Mauvais sujet, n'est-ce pas , madame?
— Je n'osais pas le dire... mais je vois bien maintenant que vous valez beaucoup mieux que votre réputation. — Et qui vous dit, madame , que cène soit pas à vous, aux sentiments que vous m'avez inspirés que je suis redevable du changement qui s'est fait en moi? — Quelle qu'en soit la cause , il me serait doux d'avoir en vous un ami; ah! croyez-moi, monsieur, ce titre vaut bien celui d'amant, il vau plus encore!-., car l'amitié véritable n'est pas inconstante!... — Avec vous, madame, l'amour ne saurait l'être ! ... — Ah I monsieur, je suit trop certaine du contraire!...
Elle détourne la tète, elle perte son mouenoir sur ses yeux!... Allons, j'ai encore dit quelque chose qui lui a fait de la peine. J'en suit au désespoir, et je lui jure de ne plus lui parler d'amour, de ne plut chercher qu'à mériter son eitime, son amitié , de ne plus venir la voit que rarement, si elle l'exige... Elle verse des larmes, ah! dans et moment je lui ferais tous les serments possibles pour la consoler.
Elle tourne la tête vers moi, elle me sourit , et me tend la main ec me disant : — Oui , nous serons amis... et vous saurez quelque jour tout le prix que j'attache à votre amitié
Je prends cette main qu'elle m'offre, jt la presse dans les miennes... trop fort sans doute, pour un homme qui ne doit être qu'un ami, car Augustine la retire bien vite en disant : — Mais je ne veux pas cependant que l'amitié que vous avez pour moi et les visites que vous me rendez vous fassent négliger vos anciens amis; cela me ferait même de la peine si vous les voyiez moins souvent à cause de moi... Vous étiez fort lié avec M. Jenneville autrefois; on m'a dit que vous étiez, toujours ensemble; depuis quelque temps vous ne me parlez plus di lui... Vous le voyez donc moins souvent? — Il est presque toujourl chez madame de Rémonde... et je vous ai dit que j'aimais peu cettt, maison-là... — Pourquoi?... — Il faut bien qu'un jeune homme aill) dans le monde , qu'il s'amuse. — Je ne m'amuse pas du tout chez madame de Rémonde. — Vous n'y avez été qu'une fois... N'est-ce p<<s aujourd'hui le jour où elle reçoit? — Mon Dieu oui!... et j'ai encore reçu hier au soir un billet par lequel elle m'invite à dîner pour aujourd'hui.
— Un billet de madame de Rémonde?... — Oui , je pense bien que c'est el.e qui l'a écrit.,. — LVvez-vou* sur vous?.,. — Je ne sais si
ui, le voilà... — Ahl voyons donc comment écrit cette dame si jolie!... Je pense qu'il n'y a pas d'indiscrétion. — Ohl non, madame!... C'est une invitation à dîner, et rien de plus.
Je présente à madame Luceval le billet de madame de Rémonde, elle le regarde longtemps et avec une attention qui m'étonne; enfin elle me le rend en me disant : — Son écriture n'est pas belle... — Elle est lisible, voilà tout. — Son style même ne me semble pas bien çirituel. — Vou, voulez qu'on mette de l'esprit dans une invitation a dîner? — Ah!., vous avez raison... Je ne sais à quoi je pensais. Eh bien, on vous attend à dîner aujourd'hui, vous irez! — Non, ma foi. --• Ahl mor.sieur Deligny, ce serait irès-mal de refuser encore .. Vous irez... je le veux, et demain vous viendrez me conter ce que vous aurez fait, et me dire si vous vous êtes amusé. — Vous le voulez , je n'ai rien à objecter à cela. J'irai donc dîner chez madame de Rémonde... Mais vous me permettez de vous revoir demai». «•• •—• «■«■poir m'empêchera de trop m'ennuyer aujourd'hui.
Madame Luceval paraît enchantée de ce que je consens à aller chez madame de Rémonde; je ne comprends rien à cette fantaisie, mais je fois heureux de faire quelque chose qui lui soit agréable. Je prends congé d'elle; elle me fait elle-même promettre que je viendrai le lendemain... Décidément elle a du plaisir à me voir, et elle ne veut pas que je lui parle d'amour... Oh! nous verrons.
Puisqu'on veut absolument que j'aille dîner chez madame de Rémonde, allons faire notre toilette, Quel singulier caprice peut porter madame Luceval à me prier d'aller dans celte maison? C'est peut être bonté de sa part. Elle voit bien que je l'aime, que je ne m'occupe plus que d'elle , et elle veut que j'aille dans le monde pour me distraire de ce sentiment, qu'elle ne veut pas encourager. Oh! oui, c'est là sans doute son motif; mais elle aura beau m'envoyer ch<» les autres, je n'y verrai qu'elle, je n'y songerai qu'à elle. Plus je la connais, plu3 je l'aime... Que deviendrai-je donc s'il me faut toujours aimer seul?
A six heures, je me rends au brillant hôtel de la rue Lepellctier. On m'annonce, et ce n'est pas qti'à des fauteuils cette fois; je trouve madame de lîi monde entourée d'une demi douzaine d'hommes, parmi lesquels je reconnais Jenneville et Blagnard.
La brillante Herminie vient à moi en faisant une exclamation fort aimable : — Monsieur Deligny !... Mais c'est un miracle; nous n'osions pas compter sur tant de bonheur... En vérité, monsieur, vous devenez si rare , que je dois regarder comme nne grande faveur de vous posséder aujourd'hui.
Je réponds de mon mieux à ces reproches flatteurs. M. Blagnard vient me serrer la main avec effusion; Jenneville me frappe sur l'épaule en s'écriant : — Mon cher Deligny... que devenez-vous donc?... Est-ce que vous vous faites ermite ? on ne vous voit nulle part !.., Cependant vous ne restez pas chez vous, car j'ai été plusieurs fois vous y chercher en vain. — C'est très-mal de négliger ainsi ses amis, médit Blaguard. — Ohl je me rappelle à présent ce qui l'occupe, reprend Jenneville en riant, — il est amoureux... C'est une nouvelle passion...
— Que parle-t-on d'amour, de passion I dit un petit monsieur de cinquante à soixante ans, qui a un faux toupet noir et le reste de ses cheveux gris, mais qui est babillé en fashionable , et lâche de sourire sans ouvrir la bouche, parce qu'il n'a plus de dents; l'amour! c'est mon fort, à moi, messieurs!
— Je croirais plutôt que c'est son faible, dit madame de Rémonde en souriant. — Ce pauvre monsieur lîreillardl il veut u»n jours être jeune... Quant à vous, monsieur Deligny, je »ons en veux... Oh! je vous en veux beaucoup!... Est-ce qu'une nouvelle maîtresse doit vous faire oublier vos amis? — Mais, madame , je vous assure que je ne lais pas ce que Jenneville veut dire, et que... — Vous êtes discret, monsieur, c'est fort bien, et je vous en fais mon compliment; mais tennevillc ne parle pas sans motif.. — Je vous jure... — Allons, t.ii- .z-vous, je ne veux pas d'ailleurs être votre confidente... ce rôle-là
n'aurait, aucun charme pour moi!...
En disant cela, on appuie une main sut mon bras, on l'y laisse même quelque temps... Je présume que c'est par distraction... Vlais il arrive du monde, et la belle Herminie va recevoir les nouveaux venus.
("est madame de Saint-Julien et M. Mélino; je suis bien aise que "die dame soit du dîner, je me rappelle qu'elle est aimable et .:.'«e à causer. Jusqu'à pr. sent je ne vois qu'elle de dame avec la maîirsse de la maison, et nous sommes huit hommes; mais madame de lémonde est coquette, elle aime à captiver tous les suffrages; c< s lames-là n'invitent jamais que les 'einmes qui ne peuvent pas leur porter ombrage.
On attend sans doute encore du monde, car on ne sert pas; il e l rpendant six heures et demie passées... Je dînerais volontiers; mil I est de mode maintenant de ne se mettre k tablt que lorsque l'»p- I i lit est passé.
AU! voilà encore une dame... Elle est horriblement laide! Le contraire m'aurait surpris, je suis même étonné qu'on ail engage' dame de Saint Julien ; on la trouve apparemment sans conséquence.
Enfin , à srpt heures moins un quart un valet vient annoncer qu'un est servi; c'est bien heureux! Madame de Rémonde est auprès de moi, je lui offre U main ; elle l'accepte en me souriant fort agréablement. •>>»■ le Kjel pour ainwiiu salon à la sali* à manger, il me semble que
ses doigts pressent doucement les miens... C'est pejt-être une h.:i> rude!... J'ai connu une dôme qui serrait la main à tous les boni tuqu'elle connaissait ; elle ne pouvait cependant pas les aimer tous.
Madame de Rémonde me place a rôté d'elle... Décidément on c fait les honneurs; et Jenneville, est-ce qu'elle ne lui donnera pas < moins l'autre côté?... Non; elle y place M. Mélino, le couductei de madame de Saint-Julien. Je gagerais que cet bom'ne-là est rie! et joue ltos jeu ; il faut bien qu'il ait quelque chose pour lui.
Un place Jenneville entre M. Rreiilard et la «lame qui ressemble Jocfco. A coup sûr il n'aura pas de distraction. Enfin madame de Sain Julien a pour voisins deux petits jeunes gens s.ms conséquence qi probablement on veut bien lui abandonner. J'admire comme ui femme d'esprit sait placer son monde
Eu face de moi est un monsieur maigre et blême , dont le souri veut être railleur, et qui ne dit pas un mot sans avoir l'air d'y att cher une double intention. Je vois que toutes le* fois qu il parle i sourit d'avance Comme je ne lui ai encore entendu rien dire de drôl je demande tout bas à madame de Rémonde qi-el est ce monsieur-li
— C'est un hunme plein d'esprit, Irès-.imable , très-drôle... Ol vous verrez, il nous fera rire, c'est on farceur. Il a un si rirux ir perturbable en contant les choses les plus plaisantes. — En effet je i me serais pas douté qu'il fut gai. — Il sait toujours une foule d'ane dotes, d'aventures piquantes... Il nous en raconti ra au desvert.
Puisque ce monsieur est un farceur, puisqu'il est drôle, je vt faire comme les auTres, et prêter beaucoup d'attention à ce qu il dit Mais comme jusqu'à présent je ne lui ;i entendu dire ipie : Ceci < bon... Ceci est très-lion : ou, Ceri est excessivement bon, je pen qu'il n'est pas encore en train , et j'examine les autres convives.
Madame de Saint-Julien cause et rit déjà avec ses deux jeunes vre sins; il paraît que M. Mélino n'est point jaloux-, ei que pourra qa amène et emmène sa dame, il ne s'inquiète pas du reste * c'est i homme précieux, et je coaçois que madame de IVémor.de l'ait £ placer près «."elle. Du reste, il est à table comme dans le salon : mange, et ne dit rien, fclagnard parle d'affaires, de ventes, d'acqe sitions avec un de ses voisins. M. Breillard veut faire le gentil, jette la croûte de son pain par-dessous la table, parce qu'il ne veut p qu'on s'aperçoive que faute de deuts il ne mange que de la mie. 1 dame qui est auprès de Jenneville mange coianie quatre, et fait ail sa mâchoire avec la volubilité d'un singe. Qnant à Jenneville, il pai peu, il a l'air d'avoir de 1 humeur ; je le conçois, le voisinage qu'i lui a donné ne le charme pas. Mais madame de Rémonde ne repoi point aux mines qu il lui fait; en revanche, elle m'acc.ible de prév nances, de petits soins... Est ce qu'elle veut rendre Jenneville jalon C'est bien là le manège d'une coquette. *
Ah! le monsieur farceur dit quelque chose, écoutons : — Madat de Rémonde, votre cuisinier nous a traités à l'anglaise... Voilà i filet de boeuf qui est sanglant!... — Est-ce que vous ne l'aimex p ainsi? — Pardonnez-moi... sans quoi, je dirais que... que c'est t tour sanglant que vous nous jouez là!...
Tout le monde rit ; je fais semblant de rire comme les antres; mi j'avoue que je trouve ce debut-là bien médiocre, et encore j'ai da l'idée que ce monsieur préparait son mot depuis qu'il avait vu arriT le filet. Ah ! il parle encore , voyons : il se met peut-être en tr.iin.
— Voilà une sauce qui rappelle son buveur... Ce coquin de pois* doit être bien content d'être accommodé à une telle sauce... si gaillard-là bvait prévu son bonheur, il est probable qu'il se serait fi pêcher plus tôt.
On rit encore... j'«i donc l'esprit bien mal fait, pour ne p.- tmiiv tout cela drôle?... Eh! mais, je sens quelque chose qui p beaucoup plus drôle que les bons mots de ce monsieur. Dr puis le coi mencement du dîner j'avais bien remarqué que le genou di de Réinonde ttait souvint contre le mien, ma s je m'étais ri la mixité de gêner ma voisine; maintenant c'est son pied que l.i bel Het ruinée vient d'appuyer sur le mien, et elle ne le retire pas, • contraire; el> doit bien sentir cependant qu'il n'est pas sur le ca re.iu. Diable 1. . qu'est-ce que tout cela signifie?. . il ne s agit pln3 i de donner de la jalonsie à Jenneville . il ne peut pn voir ce qui passe sous la table. Je suis un peu embarrassé, mais enfin je me laii presser le pied, parce qu'il faut savoir rivre, surtout quand on di chez 1rs gens.
Madame de Rémonde ne se contente pas de me presser le pied, e a rapproché son genou rt me lance des regards pli im ne l'eu. On i au dessert, le Champagne circule .. c'est le moment où l'on est pi échauffé, plus disposé à rire ou à l'entendre. Moi, Je voudf n M que l'on quittât la table, m .iv madame île Rémonde semble s\ pis] beaucoup; <lle engage le moi.su ui plaisant a racool ■ ■ ] u .pie ebot le nraniii nv m bal met snrsa chaise don lit grave en dis ut : — M< madame, je ne sait rien... j'ai fort peu de mémoire t.. . cl puis,., co 1er quelque chose comme ç».-- qi ml ■ n ■ oui le demande, ça ne f plus d'effet.., il f ut qu'une histoire soit amenée... soit or. parée.., sais bien qu'il y a des gens... qui ont l'air... comme ça, de vouh vous dire quelque chose... qui vous tu nucut la longtemps avec 4 phrase, arrangé) s..,, et puis les gohc-inoiiclus écoulent — et p
ilsvTrtn ut. rt après »Toir écouté longtemps.. Ils 1
que l'on s'est moqué d'eux.
mht!lneUfTSe taU 3prèS aV0if di' t0ut cela: il aiteai q^ l'on rie, ■a» celte fois on ne rit pas, car on ne sait pas ce qu'il a voulu dire m s il vient de faire une plaisanterie. '
m~J' "'"' Pas en *™* aujourdh.ii , me dit madame de Rémonde mais il y a des jours ou il nous fait pouffer de rire ^En d,»ant cela elle se lève , je lui donne la main , et tout en renfilant le salon elle me dit à l'oreille : J'espère que i» vous verrai maintenant ; .. je ne reçois que le lundi etle vendredi "on me trouvé «n.s. les auh.s jours, le matin... entre onze heur,, et mX eltelevlZ* ^rofondeinclina'i'"'. quelle peut interpréter comme «£.£ ^ ' T SOmme* aU Salon ' °u il ? a deJ» "ombreuse corn- Pignie et je me flatte que madame de Rémonde va me faire le plais™
Îue ^ lT„rp°,C.CaPHr d.\m0i- PaUVre Jenncville ' voilà d°nc cette Yemme que tu adores!... dont tu as eu tant de peine à vaincre les ri<nieurs'
êiii*^ !. q 6 h belle Hermi"ie • «' certes je ne l'ai pas
mtà^Sl s'a/Procn« d'e"e. il lui parie un moment, elle C tZ "nPéT" : J« ne P1"» distinguer que ces moto : -
<ê: C weuY ce s sera! '"!is dle **"*» * lui et ™ s'°c-
£«^ AEb g"Cile i* enC°,e P'US de P,aisir a vous ^ir.
C ê "u vos/nTr, V6 Pa"" q"e V0", è,eS C°"Stant Ce,te
M .m!i r Vous m'en voyez moi-même surpri? !...
de". ™n nènSnll1*- fô SUiS f°U!- elle est bien «n peu^pri- M adôranleT 7l> iï.T FS*"'-' maiS danS ses huineurs niême elle
KritVrfÎT*" rien * rëp0ndre à ,out ce,a; 'aiss<>us Jenneville se féliciter de la constance de madame de Rémonde; à coup sur ie ne
?orir^nPd0heuàreuX7bler "" b-«-- Muoi'bonTt^ K
deP^Ulnui1U3aV0ir dC conversati<»" particulières avec la maîtresie
ï*jaAteMBB'IaaEEîss:?ï
Blagn.-.rd piule avec chalerr à Jenneville mii ntu i
fc3rre:orru?non,paraisca pour ,,appréci" < -- Te -i^r^:
^Lr7unrbe?ttTmV.PrtS UDe J°Urnée d'°rage °D S0Û,e mieM îe
(e voi°" naTri ^encore' rTnc^ S C )T ** ^ d™ « «* Je fourre ce bUJe, d« « ^he en ^Trom^nU'X veirc€Ue
petite ; mais bientôt son souvenir iVffar^ A» ™, / ■ ! r~"
do. en ne songeant qu'au boXVr "£ fe ' h^ Â^S;*1 Je ,Q,en-
rêtre- Tu" Jrl'Ce^lui" t' •"•'"^ tS ^ '6 '^^"™ ta princesse S^lS'fijir,,0^^ ?^gfc ~ Ehf bi" ' charmante, adorable!., ie vais la vX r" -,Ce3f.une femme
nant?.. Elle a m » H» r î voir.. — Ça va donc bien mainte-
»ne au « fos - ih, di, H„ 'p"", V'D4?:- ~ ,e te conterai c*> nobie... " °nC- Pau1' tâche don(= de me placer Zé-
Luceevai:SEdneame "retif^e ' j'ai ^ ^ *™ a"iv" chez mada-e
-Ô„f 1™ 'f ! V0US aVCZ élë hier dînér <*« ffladame da Remonde '•
bien amCé p v-' T.T V°US m> aviez ea^é- - Von, èT, "oui bien amusé ?.. y avait-il beaucoup de monde ? Contez-moi tout ce qu'on
ne «"rénîl^n ter î°Ut -e,a J'aPProche ma chaise de la sienne, et elle pourri Cettorr rs! uluet0UMPrèS ^ ! en étendant ^on'bras je Ah ! que'on èlt bîen âiti^" gen°UÏ t0UChent pres^e Iessi- ■•
je r7cueh,ut!sn'mêSU88^vPal U ' T ' "^f" ? ~ Ah ' P»rdon' »»^™,
Rémondl é ûi Tn^ "'?• a S0C'aé ^ j'ai ^ chel madame de nenionde éUit à peu près la même que celle que j'y avais déià ren
coup dehomPeeU,de famef-.aucu- ** joUej^ni. il rev"^ b Zu-
.ou?esleh,Tortidoenst.°U3 * ^^ * »«~ leS **"»• et P-»-*" d«
,„,7 M. Jenneville T était ? Oh! cela va sans dire. - Il est donc toujours épn. de cette dame? - Plus que jaaai,!... Plu. w£ mais !... je croyais ce monsieur très-volage .. -Les plu* intoîîLiû finissent ouel-u^ «. devenir les pluiendèle*...- gS..^^.
^ues^ull^^- JC W»P- — - «« -on,
- Vous Mvez que ce n est pas toujours lorsqu'on aime beaûcouTau'on
b f C,uUoPdÔn,éV" U m> 8emWé aU c-'"-e.... Il vSu.P,ïm" oie!.... quoi donc?.... qu'avez-vous remarqué? Je voulais Hir»
fe^r6^ <IUe madamC de Rémocde «t «ort coquette, et „« tes femmS'll ™% ^"T ^-""«We»-- ~ Oui" maîs ce s'ont ce
femmes-là quon aime le plus Pas toujours , madame ' -1 Mais
avez-vous vu que que chose qui ait pu voJ faire présuTer que cette enTénérT6 ^ ^ '^^ ? ~ N°D' madame ' "»- ffS Je n'ai nulle envie de parler à madame Luceval des coups de eenou des serrements de pied dessous la table, et de l'invitatfon nour °« matms; d'abord c'est toujours fort mal de divulgue Tes fa^bïes e8 d une emme; ensuite , dire que j'ai fcit une conquête, n'au a-je pa
de Rdmonnde mai, " TT '" détai' ,0Ut Ce ^ a faft ch« »»^e de Kémonde, mais je ne dis pas non plus que j'y ai perdu ouatre-vincts francs, puisque c'est elle qui est cause que j'y ai été S
Augustine m'écoute avec atteation. L.rsqne j'ai' fini elle me di! dun air aimable, quoiqu'un peu mélancolique-
- Je vous remercie monsieur Delignj ; c'est par complaisance pom mo. que veus avez été tm« celte maison... j/vou. ^ ai heaucP0°u" d obligation • s. je pouva,s faire aussi qu.lqne chose qni ves fût agré"' ble?.. - Si vous pouv.ezl... Ah! madame!... vous n'auriez -mumo a dire pour me rendre le plus heureu* des hommes !.. S jivat eu ement 1 espoir de vamere un jour votre indifférence... -1 Mo nstew Ueligny, je vous en prie, ne me parlez pas d'amour... il ne do." p 1m .1 ne peut plus en exister pour moi. -Pour vous... et vous ê es au printemps de 1 âge et vous réunissez tout pour plaire, pour canTiver ceux ou. ont le bonheur de vous connaître... -Je vaiSP encore être mldame ^ "Ppe,<:r '—étions de notre liaison ! 1 Je le Jg
la mlf^' je U<; d'S ^ rit;n' >° — --^'e de soupirer et de faire la moue... ressource ordinaire de l'amant qui n'obtient pas ce au il dé sire ; mauvais moyen de se faire aimer, cependan , Jedl f? ê un tnste^figure !... Mar, quand on es. vraiment amour'eS, on » est pa!
eaiAU ^Ah^ T e'qU< ,empS' ffiadame LuCeTal me dit d'»« ton plus souùirTr « .r„l m0DS,eur!.e^ce que vous allez rester constimment à
Tiè Z >tl T "en m,' d're? Je yeuS ^uc ''on ffle Parle . monsieur, a .i ie v^ PaS qUC ' °n S0,t ,MSte- Ah »- U ï a bjen longUmpi vou,JL^ V0US «S"»"00»"-- car je suis questionneuse , comme
I. Tu à m'nîr SUJe,£ Ce"e JeUnt fille aSS« SentHle .vec qui je vou. U I«J. ii-P 7" ^P"'3 <p,e J aI le Plalsir de venir chez vous, je n». 1* »o* r«-3, aad*œc. Mon I>*^ . depuis que vou. venez chez moi,
vous ne voyez donc plu» personne ? Savez-vous que je ne veux p»i de eela, moi, monsieur? Je n'entends pas que vous deveniez misanthrope à cause de moi... Pourquoi ne voyez-vous plus cette jeune personne ? — Parce que... je ne pouvais pas toujours la connaître... de telles liaisons ne sont pas éternelles... D'ailleurs cette jeune fille... ne pouvait pas... et puis... enfin je ne la vois plus. — Comme c'est bien répondre 1... Pourquoi ne pas dire : je ne l'aime plus: ce serait plus franc... et parce que vous avez cessé de l'aimer, faut-il pour cela l'abandonner entièrement... ne plus même savoir ce qu'elle fait, et si elle est heureuse ou dans l'infortune... Mais voilà bien comme vous êtes, messieurs : tout de feu, quand vous êtes amoureux ; tout de glace, quand on a cessé de vous plaire. — Madame , je ne crois pas mériter ces reproches... cette ieune hllc a un état. — Oui , elle est frangère.
Deligny présenté à madame de Rémonde.
Je le sais. — Vous gavex cela?... — Je sais même qu'elle se nomme Ninie... ou Fanny... — Comment se fait-il ?... — Oh! je sais tout, moi ; j'ai souvent su des choses que j'aurdis voulu ignorer '.... J'avais bien envie de rire quand vous m'avei dit: C'est une jeune dame de province. — D honneur, je n'en reviens pas !.. Comment savez-voui tout cela?... — C'est mon secret. — Vous connaissez apparemment cette jeune fille. — Non... je ne lui ai jamais parlé. — P-.jsque vous êtes si bien instruite de tout , vous savez sans doute aussi que Ninie m'a éci.t hier. — Elle vous a écrit... Je ne savais pas cela... Et que vous a-t- elle donc écrit ?... — Elle m'engageait à aller lavoir... — Elle vous aime encore? — Non. Elle veut au contraire me parler de son premier amant... de celui qu'elle connaissait avant moi, et auquel je crois qu'elle pense toujours. — Vraiment I... Et cependant elle lui a été infidèle pour vous. — 11 l'avait abandonnée. — Vous ne l'avez pas
connu celui qu'elle aimait avant vous? — Non , sans doute... Elle
ne vous a pas dit son nom? — Il s'appelait Adolphe... Riais je suppose
que c'est un nom qu'il avait pris seulement pour aller avec elle...
Ali ! il se faisait nommer Adolphe ?... — Mais, madame, il me semble que les amours de mademoiselle Ninie ne doivent pas beaucoup vous intéresser, et nous pourrions... — Pardonnez-moi, monsieur, cela m'intéresse beaucoup au contraire. Monsieur Deligny... vous allez ms trouver bien curieuse... mais un ami doit être indulgent, et vous m'excuserez... — Qu'est-ce donc ? — Avez-vous la lettre de cette petite?
— Oui , madame... — Voulez-vous me la montrer? — Vous montrer la lettre de Ninie?... — Je vous en prie. — J'ai pu vous montrer la lettre de madame de Rémonde, elle était au moins écrite en français; mais celle de Ninie... je ne puis vraiment pas I... — Pardon, moniteur', je vois qu'il y a dans cette lettre des choses que je ne dois pas savoir!...
— Que vous ne devez pas savoir I ... vous I . . . Tenez, voilà cette lettre, madame.
Je lui donne le billet de Ninie ; elle le prend avec vivacité et le lit avec autant d'attention que celui de madame de Rémonde. Je ne conçois rien à cette femme-1» 1 Mais il faut bien faire tout ce qu'elle > cul
Elle me rend le billet en me disant : — Elle a revu cet Adolphe., il se conduit mal avec elle... elle veut vous conter tout cela ; il faut y aller, monsieur, tous ne pouvez refuser vos avis, vos conseils à cette petite, qui met sa confiance en vous... — Mais, madame, que voulezvous que je lui conseille, moi? Est-ce que je connais son Adolphe? D'ailleurs, il l'a aimée, il ne l'aime plus, je ne vois rien de bien extraordinaire là -dedans!... — Pardonnez-moi, monsieur, elle vous contera set sujets de plainte. — Ah ! s'il fallait écouter toutes les piaintes de ces demoiselles qui ont eu des amants perfides !... — Oh ! je sais bien que vous trouvez cela tout naturel ; mais moi, je suis très- curieuse de savoir si elle revoit cet Adolphe... ce qu'elle veut vous dire, enfin. Vous irez, n'est-ce pas?... Je n'ose pas dire que je le veux, ce serait une plaisanterie ; je sais bien que je n'ai aucun empire sur vos volontés... — Aucun empire 1... Ah! j'irai, madame, j'irais au bout du monde si vous le déliriez... Cependant, je vous avoue que je ne conçois rien à cette envie que vous avez de me faire aller chez toutes les femmes qui m'écrivent. — Quelque jour je vous en apprendrai la raison... Mais il n'est pat encore deux heures , vous pouvez aller voir cette petite aujourd'hui, et ce soir vous viendrez m'apprendre ce qu'elle voulait vous dire. — Quoi 1... y aller tout de tuile I... — Et vous reviendrez ce toir... — Allons, madame, je part , et je vais aller chez mademoiselle Ninie.
Tout en me rendant rue Aubry-le-Boucher, je réfléchis à la singularité d'esprit de madame Luceval ; elle dit qu'elle ne peut plus aimer, et elle reçoit presque tous les jours un homme dont elle n'ignore pas qu'elle est adorée. Elle me défend de lui parler de mon amour ; mais, en me quittant le matin, elle m'engage à revenir la voir le mêce soir. Elle ne veut me donner aucune espérance , mais elle t'informe minutieusement de ce que je fais, de toutes les personnes que je voit ; elle aime à m'entendre lui conter l'emploi de ma journée ; enfin elle veut lire les billets que les dames m'écrivent... Ah I Augustine me défend en vain d'espérer; tout m annonce qu'elle m'aime... peut-être sans se l'avouer encore à elle-même ; mais à force d'amour je l'obligerai bien à ne plus me cacher ses sentiments. , '
Voici la demeure de Ninie, sa maison me semble encore plus laide qu'il y a deux mois... C'est qu'alors quelque chose m'attirait près d'elle. Me voici devant ta porte. Pourvu que Ninie ne toit pas chez madame Bail»; je ne me sentirais plus le courage d'aller l'y chercher, ni d'écouter les discours de madame Mattoux.
M. Melino , le gros monsieur qui donne toujours le bru à madame de S«iol- Julien.
Mais Ninie i si cliei elle; elle pousst un cri de joie en me voyant.
— Ah! c'est vous, monsieur Paul !... c'est bien lieureui que vous veniez enfin ! il ? fallu qnfl je vous écrive pour cela!... — Que voulezvous, ma chère Ninie ! je ne suis pas toujours maiiredc mes moment*. — C'est juste, ce n'est pas comme jadis... Mais asseyez-vous donc». Attendez que je vous trouve une i-h.use où il n'y ait rien dessus... Autrefois, quand il n'y en avait pas de J«t~c, vous tous assoies tu
mon lit. — Je m'y mettrai bien enrrre , .\ nif-. — Oh! non, ce n'est plus la peine à et' heure; tenez, voila une chaise, monsieur.
La petite me présente une chaise d'un ai' moitié sérieui . moitié riant, puis elle jette son ouvrage de côté et s'..âsied en face de moi. Je la regarde quelques instants, et je m'aperçois qu'elle a les ye ui trèrrouges.
— Ninie, qu'avei-vous donc?... vous avez pleuré. — Oh I oui, je pleure souvent à présent. — Et pourquoi cela? — Dame!... pour me distraire. — Voilà une singulière distraction! Je veux que ^us me contiez vos chagrins... Si j'ai été longtemps sans venir, croyer. que je n'ensuis pas moins votre ami... Voyons, dites-moi pourquoi vous avez pleuré. — Parce que je m'ennuie. — Vous vous ennuyez? et après qui? — Je ne sais pas si c'est après vous ou après Adolphe... — Moi,
je suis sûr que c'est après Adolphe Vous m'avez écrit qu'il s'était
fort mal conduit avec vous... Qu'a-t-il donc fait? — D'abcrd vous savez bien qu'il m'avait dit qu'il partait pour l'Angleterre, et qu'en "venant il m'épouserait peu' • être. — Oui , si vous aviei été bien sage ; mais ces promesses-là n'engagent à rien — Oh ! si fait , parce que M. Adolphe est le premier que j'ai connu.. C'est lui qui m'a fait quitter ma tante , qui m'a enlevée, enfin. — C'est-à-dire que vous vo t êtes laissé enlever de fort bonne grâce. — Oh ! c'eu égal, c'est lui qui m'a séduit. , et Charlotte dit que quand un homme a été le premier qui...lepremierque... notre séducteur enfin , il nous doit toujours des égards et de la reconnaissance. — Mademoiselle Charlotte vous a souvent dit des choses que vous n'auriez pas dû écouter; mais enfin je conviens que voire M. Adolphe vous doit des égards ; on en doit a toutes les femmes, surtout à celles qui nous ont rendus heureux ; et M . Adolphe s'est donc mal conduit? — Il y a quelque temps... l'avantveille du jour où je vous ai rencontré rue Boucherat , comme je passais dans la rue des Petits-Champs pour aller chercher de l'ouvrage , j'ai rencontré M. Adolphe avec une belle dame à plumes, à panaches, à qui il donnait le bras... En le voyant, ça m'a donné un coup terrible!..moi, qui le croyais en Angle terre I... Je suis restée toute saisie ; je ne sais pas s'il m'a vue ; mais il a continué son chemin sans s'arrêter et sans
même se retourner... Moi, je n'avais plus de jambes !... je suis rentrée toute bouleversée de cette rencontre , puis j'ai été conter cela à Charlotte. Charlotte m'a dit : — Tu es une fichue bête , ton Adolphe est un monstre, un perfide; il fallait courir après lui, lui faire une scène dans la rue, et le menacer de tes parents s'il ne te mettait pas de nouveau dans tes meubles. — Mademoiselle Charlotte vous donnait là de fort mauvais conseils. — Ah ! je n'avais pas envie de les suivre ; vous savez- bien que je ne suis pas capable de faire des scènes, ni dans la rue, ni chez moi!... Cependant j'étais fâchée de ne pas avoir suivi Adolphe; j'aurais voulu savoir où il demeurait et s'il était marié avec cette belle dame que j'avais vue à son bras. Plusieurs jours se sont passés; j'espérais qu'il viendrait me voir, puisqu'il est à iParis ; mais il n'est pas venu ; enfin , il y a quatre jours , j'ai encore rencontré Adolphe sur la place des Victoires; il était seul celte fois, et je me suis dit : Il faudra bien qu'il me voie. U allait très-vite , mais je l'ai rattrapé , puis je l'ai arrêté en lui disant : C'est bien heureux que je vous rencontre , Monsieur ; car depuis que vous êtes revenu d'Angleterre vous ne revenez pas souvent chez moi I Alors il est devenu rouge , il a pris un air de mauvaise humeur, puis m'a répondu : Ma chère amie, je n'aime pas que l'on me parle dans la rue; je vous défends à l'avenir de m'arrêter, et d'avoir l'air de me connaître; j'ai pu avoir un caprice pour vous, mais il est passé, et désormais il ne doit plus y avoir rien de commun entre nous. Mon voyage d'Angleterre n'était qu'un conte pour mm débarrasser de tous , vau* auriez dû
Galantes entreprises de Dubois au ba! d'Auteur!.
le deviner : je vous le répète , ne vous avisez plus de me parler, sinon je vous traiterai comme on doit traiter les filles de votre sorte. Aptes m'avoir dit cela, il s'est éloigné; moi , je suis restée quelque temps immobile à la même place; je n'en pouvais plus, j'étouffais!... J'ai été chez Charlotte en pleurant, et Charlotte m'a encore appelée fichue bête , en me disant que j'aurais dû égratigner mon séducteur de manière à ce qu'on en vît longtemps la marque sur sa figure. C'est depuis ce temps-là que j'ai souvent pleuré... on ne m'avait jamais parlé comme ça... les filles de ma sorte!... De quelle sorte suis-je donc pour être traitée ainsi? — Votre M. Adolphe a eu très-tort; il pouvait vous dire qu'il ne vous aimait plus , sans vous parler durement ; c'est fort mal. — Oh ! oui, c'est bien mal; quand vous m'avez dit que vous ne m'aimiez plus , vous , Paul , vous ne m'avez pas dit de sottises au moins! — Il faut oublier cet homme-là, n'y plus penser et vous consoler, Ninie. — Certainement que je ne l'aime plus... que je n'y pense plus.... mais ce sont les chos»s qu'il m'a dites que j'ai sur le cœur....
parce que je l'ai aimé... que je l'ai cru... Dire que je suis une fille de ma sorte... hi !
bit bi!... me menacer... me défendre de le connaître...
hi! bilbi!... t
— Eh bien ! Ninie , voulez-vous finir de pleurer comme celai... — Ah! sil...
c'est... que... c'est... affreux!... — Vous avez promis de ne plus penser à lui.
— Vous ne m'avez pas défendu de vous connaître , vous!... au moins!... et pourtant... vous n'êtes pas mon séducteur... vous... hi!
hi ! hi ! ... — Mnie, cela n'est pas raisonnable de pleurer ainsi , vous vous rendrez les yeux rouges etmalades. — Ça m'est bien égal... personne ne m'aime à c't' heure ! ... Ça m'ennuie qu'on ne m'aime pas... hi! hi! hi I...
Cette petite ne veut pas cesser de pleurer ; pour la consoler je l'attire sur mee genoux , je la presse dans mes bras, je l'embrasse... Il n'est rien que je ne fasss enfin I... Elle a un chagrin profond , et ce n'est pas sans peine que je parviens à la calmer ; mais elle ne pleure plus, au contraire elle me sou rit , et je ne sais comment il se fait que nous som m es ass- 1 tous deux sur le siège que j'occupais jadis chez elle quand les chaises n'étaier.f pas libres.
— Eh bien 1 Ninie , tt ne pleures plus ! — Oh i non, c'est fini... je ne veui
plus avoir de chagrin, je ne penserai plus à Adolphe... mais tu m'aimeras... mais vous m'aimerez toujours un peu , vous, n'est-ce pas ? — Sans doute; mais vous n'irez plus avec Charlotte, vous ne suivrez plus ses conseils, car, voyez-vous, Ninie, c'est alors qu'un homme aurait le droit de vous mépriser, et de vous parler comme cet Adolphe l'a fait. — Oh ! maintenant je ne vais plus avec elle ; je travaille toute la semaine , et le dimanche je retourne chez ma tante , avec qui je suis raccommodée. — C'est très-bien! Mais dites-moi, Ninie, connaissesvous une dame qui se nomme madame Luceval? — Non , mon ami, — Avez-vous été quelquefois pour de l'ouvrage ou d'autres motifs dan» une maison, rue Boucherat? — Non... je ne connais personLe d,ns celte rue-là. — C'est bien singulier!. .. — Pourquoi cela 1 — Ah ! c'est quelque chose... qui me concerne... Adieu, Ninie, il faut que je vous quitte. Soyei bien sage... n'allez plus chez Charlotte, et ne pleure! plus. — Mais vous viendrez me voir de temps en temps pour que je ue m'ennuie pas trop? — Oui , je vous le promets.
Je l'embrasse encore et je pa'.j. Dirai-je ce soir à madame Lucevi! tout ce que j'ai fait chez cette petite?... Non, il y a certaines cloi . que je lui tairai. Après tout , madame Luceval a une singulière nia:.>e de vouloir à toute force que j'aille chez 4'autres femmes! Est-ce p<jur me distraire de la r iis£.xi qu'elle m'a inspirée ? est-ce pour mettre m ■ constance à l'éprevweP... truand je succomberais, comme ce m.uin par exemple , qu'est-ce que cela prouverait ? N'est-ou pas infidcle , sans cesser 4'être constant?
Je retourne le soir chez Augustine, et je lui conte tout ce que e peux lui conter de ma vUite à Ninie. Elle écoute attentivement ce ,u. Trauport à M. Adolphe, puis elle s'écrie : - C est mail... c est vra ment mal!... traiter .Tnsi une jeune fille qui s'est livrée à lui!... je crois que j'aurais préféra qu'il l'aimât toujours.
Je ne vois pas ce que r,eut lui faire la conduite de M. Aaoïpne, que > n'ai pas l'honneur de connaître. Augustine me remercie d un air charmant de et qu'elle appelle ma comphis»-re, comme s. je n étais pas trop heureux de faire ce qui lui plaitl et après tout ma visite chez Ninie n'a rien eu de désagréable. Enfin , lorsque je la quitte, elle me tend la main et me nomme son ami... Ah! qu'elle ordonne désormais , qu'elle dispose à son gré de tous mes instants I
ChaUTRe XIII. — Le bal d Auteuil.
Nous voici au mois de mai , les arbres reprennent leur parure , les hamps leur verdure, les prairies leurs riantes couleurs. Mon père m'a écrit plusieurs fois qu'il m'attendait ; je lui ai répondu que j'allais bientôt me rendre près de lui , et je suis toujours à Paris; je n'ai pas le courage de m'éloigner pour quelques jours de la femme que j'adore. Cependant suis-je plus avancé dans mes amours?... ai-je fait des progrès dans le cœur d'Augustine ?... Elle ne m'a rien dit qui puisse me taire espérer : mais elle est maintenant si bonne avec moi ! je ne puis douter que mes visites ue lui fassent plaisir. Lorsque j'arr.ve chez elle, je vois bien que ma présence lui est agréable... Plus de ces froides cérémonies, plus de ces phra.-es de convenance, de ces politesse» qui glacent lecœur, mais un doux sourire, un regard, un mot d'acuilié, voilà ce qui m'attend... ce qui fait battre délicieusement mon cœur. Aussi il se passe rarement un jour sans que »<»r- «°lt Ie ^ir»
toit le matin. >
Je connais à présent les personnes qu'elle reçoit; cela se borne à son amie , cette Juliette que j'avais déjà vue , puis la dame âgée avec qui je l'avais rencontrée à l'Opéra. Ces deux dames sont les seules personnes que je voie venir chez elle ; encore la dame âgée n'y vient-elle que rarement. Je suis donc le seul homme qu'elle reçoive... Le seul!... »h I combien je dois m'estimer heureux de la préférence qu'elle m'accorde , car sans doute beaucoup ont dû chercher à obtenir la faveur de la voir. Quelquefois Augustine semble effrayée en songeant à ce que le monde doit penser de mes fréquentes visites chez elle. Mais bientôt elle se calme en disant : — Le monde ne s'occupe plus de moi!... Je ne reçois que vous et deux amies fidèles... faut-il donc que je sacrifie ce dernier plaisir aux sots propos de gens que je n'estime pas, et qui voient partout du mal, parce que la médisance donne plus de piquant à leur conversation ? Non , venez toujours , monsieur Deligny ; désormais l'opinion du monde ne doit plus avoir d'influence sur mes actions... je l'a? vu trop souvent se tromper dans ses jugements pour qu'ils puissent encore m'affecter. ^
Je continue donc à aller chez elle; ùiais elle veut aussi que j'aille souvent avec mes amis : ce n'est qu'à cette condition qu'elle consent à me voir fréquemment. Je la trompe quelquefois, je ne suis pas retourné chez madame de Rémonde depuis le jour où j'y ai dîné. J'ai rencontré JennevilJ* au spectacle avec la belle Ilerminie , qui m'a fait un accueil bien fro«i ,- et n'a qu'à peine daigné répondre à mes profonds saints. Je sais à quoi attribuer ce changement dans les manières de cette dame à mon égard. Je me suis attiré son courroux en ne répondant pas à ses avances. C'est un grand crime que j'ai commis là I C'est l'offense la plus grave dont on puisse se rendre coupable envers les femmes, elles ne la pardonnent jamais. Singulière manière de voir de cesdames ! elles ne pardonnent pas à un homme qui leur a plu, de ne point être amoureux d'elles. Eh! mon Dieu! s'il nous fallait, nous , mesdames , avoir de la haine pour toutes les femmes qui nous plaisent , et dont nous n'obtenons rien I II est vrai qu'un homme est habitué à faire sa cour, et une dame à ce qu'on la lui fasse; le contraire doit être beaucoup moins agréable.
Le sentiment qui m'occupe sans cesse, qui est devenu le mobile de ^> ates mes actions, me fait faire quelquefois de sérieuses réflexions sur va situation. Puisque i'-xlir» Augustine, puisqu'elle est veuve et ne dépend d'aucun pareuï, al je parviens à m'en faire aimer, ne serait-il pas tout naturel que j> SB demandasse sa main ? Je sens bien que l'ao ur que j'ai pour elle n'est point un caprice frivole , ni une de ies passions irréfléchie» qui ne connaissent nul obstacle, unis qui s'eteignent lès qu'elles eont satisfaite». Nommer Augustine nia feuim<\ ne plus vivre que pour elle, èomblerait tous mes vœux... Hais madame Luceval est riche, du moins d'apiès ce que j'ai pu comprendre, et, par quelques mots qu'elle a lits en causant, Je présume qu'elle 1 au moins douze mille livres de rente. Et moi !... Je n'ai plus t peu pi s que le quart de cette fortune. Tous l< s Jours, en voulant éc inomis r, Je dépense plus que je ne devrais ; si je vais en société pour plaire i Augustine, je péris mon .Jrgmt au jeu ; enfin je vois dinhsiH-r mon revenu sans aucun espoir de l'augmenter. Celle idée m'in<puè!e, me tourmente. Si je suis beaucoup moins riche que ni i lane Ktreevat, ne peut-elle pas croire qu'en lui f.iisint ta cour, en lui demandant sa main, l'intérêt est pour quelque chose dans ma conduite ? Oh ! non , Auguste ne croira pas celtt... til« me jugera mieux I... elle lira dans mon
coeur... Mais ma fierté est blessée , quand je songe que je ne puis offrir à cette femme charmamte tous les pi lis rs , tous les agrémeuts de la vie. Ces plaisirs bruyants, elle se les aime pas... N importe, j« voudrais pouvoir voler au-devant de tons se» vœux, et ne pas ressembler à ces maris qui ont recours à la booe; d* ,eur femme pour loi l'aire des cadeaux.
Ab I si j'avais connu Augustine en ar, /ant à Paris , je n'aurais pal mangé les deux tiers de ma fortune. Mais à quoi bon revenir sur U passé?... Le mal est fait... il faudrait le réparer. C'est là le difficile !..«
Je pense maintenant à Blagnard , cet homme qui fait de si belles affaires , et pour qui cela est si facile de gagner de l'argent... Si j'avais été plus hardi, peut-être aurait-il augmenté mon capital; oui, peut être!.... Mais je ne le rencontre plus depuis que je ne serais pas fâcha de le voir.
Quelquefois ces pensées me surprennent chez Augustine; quand elle s'aperçoit que je suis disirait et rêveur, elle m'en demande avec bouté la cause; je n'ai garde de la lui apprendre!... Il semble qu'il y ail de la honte à dire que l'on n'est pas riche ; il y en a souveul bien davantage dans la source de certaines fortunes.
Je me décide un matin à me rendre chez Jenneville; il voit souvent Blagnard , il pourra me donner quelques conseils.
11 est neuf heures du malin lorsque j'arrive chez Jenneville ; je pense qu'il est encore au Lit, et je suis surpris de le voir faiaajM à la hâte sa toilette.
— Vous vous disposez à sortir de bon matin, lui dis-je. — Oui mon cher, une affaire importante, une affaire d'argent. Ce diable d'argent, vous savez qu'on n'en a jamais assez... J'en dépense beaueoup, je voudrais en gagner une fois par hasard. Blagnard m'offre une occasion de doubler quatre-vingt mille francs en un an, et je la saisis. — Je voudrais bien qu'il me trouvât la même occasion... Je vous avoue que c'est à cela que je pensais en venant chez. vous. — Blagnard est homme à faire votre affaire, je vais chez lui . venez y avec moi, peut-être pourra-t-il vous associer à notre opération.
J'accepte la proposition de Jenneville. Nous sortons, et son cabriolet nous a bientôt menés chez M. Blagnard, qui occupe un logement magnifique dans la rue d'Antin.
L'homme d'affaires me reçoit fort bien. — Mon cher ami , lui dit Jenneville, voici un garçon qui voudrait aussi faire quelque bonne spéculation... est-ce que vous ne pourriez pas l'y aider? — Pourquoi pas ?... D'abord je serais enchanté d'être agréable à M. Deligny ; uoii allons voir cela.
M. Blagnard regarde des notes , pose des chiffres, puis nous fait ui détail qui n'en finit pas sur une affaire de remboursement , de créance»
1 qu'on veut vendre, et dont la liquidation est sûre dans 1 espace d« quelques mois. Jenneville et moi nous nous entendons fort mal aux
I affaires , et nou3 ne comprenons qu'une chose dans ce que nous dit
' M. Blagnard, c'est qu'on peut acheter à fort bon marché des créances
1 excellentes, et doubler ainsi ses capitaux.
— Tenez, mon ami, dit Jenneville, je n'entends rien aux mots d'hypothèques, d'arriérés, de dégrèvement I... mais j'ai en vons une confiance entière, et Deligny également; au total, que peut-il faire dans tout cela?
— M. Deligny peut entrer dans cette opération... Je n'avais plus besoin de fonds; mais pour lui être agréable je prendrai les siens..... Qu'il me donne une soixantaine de mille francs, et j'espère qu'avant un an nous aurons doublé tout cela.
Malgré ma confiance dans M. Blagnard, je réfléchis que soixante mille francs composent à peu près tout ce qu'il me reste de fortune , et je ne veux pas la risquer entièrement. D'ailleurs je suis moins ambitieux que Jenneville , et pour une première affaire je pense qu'il sera fort agréable de gagner moitié de cette somme. Je dis donc à blagnard que je ne puis disposer que de trente mille francs.
— Eh bien I va pour trente mille francs! You* gagnerez moins, mais une autre fois vous serez plus hardi.
Nous convenons de nos faits. J'irai dans l:. soirée cIkz mon notaire, et le lendemain je remettrai les fonds à Blagnard. Cet arrangement terminé, Blagnard fait servir à déjeuner, et nous ne parlons plusd affaires.
Jenneville me demande comment vont mes amours ; je soupire et je me tais, car ces messieurs ne croiraient pas à l'innocence de ma Liaison avec madame l.uceval; Jenneville me plaisante en s'écriant : — Vous faites le discret , mon cher Deligny , mais on sait que vous pissa maintenant tout votre temps près de votre maîtresse ; il faut qu'élit soit bien jolie pour vous subjuguer à ce point... C'est mal à vous de ne pas nous II faire connaître. — Messieurs, il est très-vrai que j'aime une femme charmante; mais si je vous dis que depuis deui mois que je la connais, que je la vois presque tous les jours, je n'en ai encore rien obtenu... vous vous moquerez de moi !... -, Roui ne vous croirons pas, dit Blagnard. — Non certes, reprend Jenneville; vous, Deligny , qne j'ai vu mener si prompteme ni certaine» intrigues. — Oui , de ers intrigues où le rreur n'est pour rien... Oh ! celles là se mènent très vite. — Comment 1 mon cher, est ce que vous en êtes réduit à l'amour platonique?... Ahl messieurs, si vous pouviez savoir... si v >us aimiez comme moi I... — Alors c'est donc une caquette qui se fait îa i«n u roi soupirs? — U»» coouctte ! oh! non; si eu\» l'éui», ie n es
ocrais pas amoureux. — Ebl mon cher, on finit par en triompher. Voyez Hermioie , qui désolait tous ses adorateurs!... Je me suis dit : Je vaincrai la superbe!... et j'ai réussi... C'est une victoire cpii me fait encore chaque jour bien des jaloui !... — Je le crois. — Tenei, Deligny, quand un homme aimable, un homme comme nous enfin, veut se faire aimer d'une femme, il est toujours sûr d'y parvenir. — Mon cher Jennevil'e, je ne connais pas vos moyens de séduction , et je n'ai pas autant de confiance en moi-même. — Parbleu! si je connaissais foire belle , je voudrais lui faire aussi la cour ; et nous verrions!...
Je ris en moi même de la fatuité de Jenneville , qui pense qu'aucune femme ne peut lui résister, surtout depuis qu'il a triomphé de uiadame de llémonde; q'.el triomphe!... Oser mettre une telle femme eu parallèle avec Augustine ! Mais il ne la connaît pas , il n'est pas digne de la connaître.
L'heure de la Bourse nous sépare. Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain. Je me rends chez mon notaire, il me promet les trente mille francs dont j'ai besoin. Cette affaire terminée, je vais chez madame Luceval, à qui je ne conte pas celte fois ce que j'ai fait. Elle ignore la situation de ma fortune; elle me croit riche, peut-être... .le Qe lui fais pas l'injure de penser que cela entre pour rien dans lj bien- • sillance qu'elle me témoigne; mais je suis bien aise qu'on me croie psus fortuné que je ne le suis... Quand l'amour n'est pas satisfait, il eut au moins que la vanité le soit.
Le lendemain, mon notaire me remet la somme que je lai ai demandée, et je vais la porter à Blagnard. J'éprouve un secret serrement <3e cœur en lui donnant les trente mille francs, tandis que Jenneville lui en apporte gaiement plus du double... Sans le désir que j'éprouve «.'■e voir ma fortune plus rapprochée de celle d'Augustine , je n'aurais pas risqué cette gomme; mais ce n'est pas risquer, |iui que l'affaire est certaine. D'ailleurs Blagnard s'engage à nous payer l'iutérêt de notre argent à douze pour cent , et Blagnard est solide. Un homme qui a cabriolet, domestique, logement superbe, et qui traite si splendide- ■ent!... Enfin l'affaire est conclue, il ne faut plus en attendre que l'heureux résultats.
Je sors de chez Blagnard avec Jenneville , qui me propose d'être le lendemain d'une partie de campagne à Auteuil , il y a fête , c'est l'ouverture du bal champêtre ; et quoique les bois ne soient pas encore fort touffus, madirme de Rémonde a témoigné le désir de s'y rendre avec quelques personnes de sa société. Je ne me soucie pas de faire une partie de campagne pour être avec madame de Rémonde. Je prétexte sine affaire , et remercie Jenneville de son invitation.
Malgré moi, la pensée de mes trente mille francs me revient souvent à l'esprit. Ce n'est qu'auprès d'Augustine que je pourrai me distraire . ce n Va* plus que là que je suis bien. Ces messieurs peuveal se moquer de moi!... ils ne comprennent pas le sentiment qu'eC; a'inspire.
Madame Luceval est sealé. Toutes les fois que je me trouve en têteà-tête avec elle, j'ai l'espoir qu'elle se montrera moins sévère, et qu'elle se permettra de lui parler de mon amour. Il faut bien que cela finisse... Quoique je sois heureux près d'elle, je brûle de l'être davantage... Cela ne peut toujours durer ainsi... ces messieurs auraient alors raison de ae moquer de moi.
Mais les plus belles résolutions s'cvantmrtsent oevant un de ses regards. Si elle me défendait de la revoir 1... Si je ne pouvais plus passer près d'elle ces heures qui s'écoulent si vite!... Je regretterais de lui avoir désobéi... Je crois pourtant que je deviens trop timide I... Si elle ce m'aimait pas un peu, aurait-elle du plaisir à me voir si souvent ?
Tout plein de ces idées, je me suis assis plus près d'elle qu'à l'ordinaire. J'ai pris sa main, que je presse tendrement dans la mienne; fondant quelques minutes elle me l'abandonne; mais je veux h porter a mes lèvres... Aussitôt elle la retire en me disant : — Que faites-Vous, monsieur Deligny ? on ne baise pas la main de son amie... — Vous n'êtes pas que cela pour moi? — Mais je ne veux être r,ue cela... — Et vous serez toujours aussi sévère ? — Je serai toujours la même... — El moi, madame, je sens qu'il m'est impossible de nr. pas vous parler ie. mon amour, de rester près de vous dans une freide indifférence...
— Alors il faudra que je me prive de vous recevoir... — Que vous vois priviez I... Je crois, madame, que la privation sera légère pour vous... puisque pour quelques mots vous me banniriez de votre présence...— Vous êtes injuste, monsieur Delgny ; j'espérais que vous ne doutiez pas de mon amitié. — Voire amitié!... il me semble maintenant que j'aimerais mieux votre haine... De l'amitié enlre une femme de vtngjïois ans et un homme de vini;t-sept!. . . comme c'est agréable!... On a de l'amitié à soixante ans, mais à notre âge on a de l'amour. Enfin, madame, si je ne vous suis pas odieux , qui \ous empêche de m'aiiner? n'êtestous pat libre, n'êtes-vous pas maîtresse de vous-même?... Vous soupirez, vous ne me répondez pas. .. — Quelque jour je vous répondrai.. Mais , je vous en prie , monsieur Deligny , cessons de parler de tout sela . . . Et vos amis qu'en faites -vous? vous ne m'en d.ies plus rien
— Ah , madame ! mes amis m'ennuient , le monde m'ennuie , tout me déplaît maintenant quand je ne suis pas avec vous !... — C'est fort mal de négliger ceux qui vous aiment. — Que m'importe d'être aimé pr d'autres!... quand je ne voudrais l'être que par une personne... qui ne peut pas me souffrir !... — Qui ne peut pas vous souffrir!... c'en pour cela qu'élu vous retoil presque tous les jours. — C'est par pfcl
peut-être... — Mais voilà la saison où l'on va à la campagne.... sstx doute madame de Rémonde en a une dans les environs de Paris? — Je n'en sais rien, madame, et cela m'est fort égal, car certainement jt n'irai pas à sa campagne. — Pourquoi donc cela, monsieur? — P*#ee que je m'y ennuierais, madame. — Vous le croyez ? — j'en suis sàr, mais je n'en ferai pas l'essai. Aussi j'ai déjà refusé une partie de campagne pour demain avec Jenneville et cette dame. — Une partie *e campagne pour demain?... et où donc vont-ils? — A Auteuil. — Ah I... est-ce qu'il y a fête? — Je crois que oui. — Et vous n'irez pas ?. vous avez tort, il faut y aller. — Non. madame, non, je suis trèsdécidé à n'y pas aller.
Augustine n'insiste pas. Nous changeons de conversation; en*» l'heure vient où je dois la quitter; elle me dit en me reconduisant: — Demain, j'irai passer la journée chez Juliette... depuis longtemps f* le lui ai promis... — C'est me dire que demain je ne dois pas vêtu voir. — Je veux vous épargner une course inutile... — 11 suffit, »*dame, demain vous ne me verrez pas. — Demain seulement... j'espère.'
J'allais m.'éloigner le cœur serré, ce mot seul me rend à la vie; j* croyais déjà qu'elle ne voulait plus me voir, que sa visite chez son assit n'était qu'un prétexte pour me défendre petit à petit de revenir, ma*, elle-même me dit qu'elle espère me voir après-demain , et je me ses» soulagé.
Que cette journée où je ne dois pas la voir va me paraître longuet... Depuis quelque temps je me suis habitué à aller tous les jours ehe» elle ; maintenant, je ne sais ce que je deviendrais s'il me fallait ne plot la voir. Mais être près d'elle et ne pas lui parler d'amour... c'est H supplice de Tantale 1... cai en la voyant peut-on rester indifférent'
Cette journée est superbe; que ferai-je pour me distraire? Se promener seul, ce n'est pas fort amusant... je suis presque fâché d'avnir refusé la partie d'Auteuil !... Oh non, je ne me serais pas aminé avee la belle Herminie I... Parbleu, allons chez Ninie, cela me distraira, j'ai promis d'ailleurs de la voir de temps en temps... Augustine elisV même m'y engage... j'aimerais mieux qu'elle me le défendît !
Je vais rue Aubry-le-Boucher, mais je frappe inutilement à la porte de Ninie, elle n'y est pas; c'est aujourd'hui fête, il fait très-bea* temps, Ninie est allée se promener.
Cela me contrarie! Si j'allais chez Dubois... oui, avec lui, il far" toujours rire, et je ne serais pas fâché qu'il me forçât à m'amuser
Je vais au logement qu'il occupait, rue de la Lune, il y a trois ntoir
— M. Dubois ne reste plus ici , me dit le portier, il reste présentesaent rue du Petit-Lion -Saint-Sauveur.
Je vais rue du Petit-Lion, au numéro qu'on sa'a indiqué; mais là se me dit : — M. Dubois est déménagé, il reste pour le quart d'henre dans la rue Godot-de-Mauroy.
Quelle manie a-t-il donc de déménager si souvent? Aller à la Madeleine, c'est un peu loin... mais avec un omnibus ou un cabriolai » la minute on voyage maintenant dans Paris à peu de frais. Je vais wr trodot. Là, le portier me dit : — M. Dubois ne reste plus chez ■•** depuis quinze jours. — 11 ne reste donc nulle part cet homaae-laf — Monsieur, vous le trouverez maintenant cour du Harlay, sur le Pnzrtr Meuf... — Au diable si je vais le chercher là !...
Je m'en retournais chez moi d'assez mauvaise humeur, iortqa'aB face des bains Chinois je me trouve devant Dubois.
— Je viens de chez toi, me dit Dubois en me prenant le bras. — Et moi je viens de trois de tes logements... Tu déménages donc t*sv les demi-termes? — Mon ami, j'aime assez à changer de logeaient, parce que ça fait faire des connaissances nouvelles... On a d'autres voisines, et en allumant sa chandelle le soir on se faufile vite... — Tu as donc quitté ta brunisseuse ? — Ah ! par exemple!... j'en ai en quatorze depuis!... — Et ta Zénobie? — Je l'ai passée à un eonrtwr n vins, qui en est très-content, [liais toi, l'amour, la passion pour ia u <me que tu suivais partout comme un carlin, est-ce toujours superbe?.. Eh bien! tu soupires?... — Je n'ai pas sujet d être iriefe satkfuit!... Si je te disais, Dubois, qu'avec cette femme adorable je ne suis pis plus avancé que le premier jour, si ce n'est qu'elle me téiuoiçnfc beaucoup d'amitié. — Alors, mou petit, je té dirais, moi, qu te tombes dans les infirmés... Pas plus avancé! depuis deux moisi.,. fc tu vas souvent chez elle ?... — Ah! si tu étais amoureux comme antit..
— tii ça t'amuse, c'est différent. — Oh I non... je brûle pour elle !... Mais elle est si sévère!... — Prrrr!... ce sont des mots, mon dhet ami; si à la secevide visite tu lui avais pincé la fesse catégoriquement tn saurais maintenant à quoi t'en tenir. — Oui, elle m'aurait mis à I porte sur-'.e-champ. — Que non!... Les femmes aiment les testé raires... D'ailleurs on s'excuse après. — Tu juges toutes les fetfmeftk tes brunisstuses. — Mon petit, ne t'y trompe pas : j'ai trouvé *"*ven«
plu'", de résistance sous le bavolet que sous le chapeau à blonde —
Laissons cela, Dubois. Que fais tu aujourd'hui? — Ma foi, rien... Ah: si cependant, j'avais envie d'aller après le dîner à Auteuil; o». i le bal, il y aura des beautés champêtres et de la poussière : c'est < sant, on danse et on fait ses frais. Veux-tu y venir?
Je pen^e qu'Augustine voulait que j'acceptasse l'inviumon «e /« ville, en y allant je ferai donc ce qu'elle désirait; cette idée sac s» termine, et j'accepte la proposition de Dubois. Nous nous déodssssn diner à Paris, quoiqu'on dîne parfaitement bien ches Fatsrsss, à h? porte d'Aute «Is un jou' ie f*<* U j a tant de monde . «ne i
pourrions ne pas troa'-er de place. Après le dîner, nous prenons un cabriolet, et nous arrivons sur les su beures et demie à Auteuil.
Nous nous dirigeons du côté du bal. Il y a déjà beaucoup de monde, de jolies femmes, des élégantes de Paris, et quelques paysannes. J'ai dit à Dubois que Jennevilile devait l'y trouver avec sa maîtresse, mais , nous ne les avons pas encore aperçus.
Dubois veut déjà suivre cinq paysanne* qui se donnent toutes le bras, et se promènent du côté de la mare. Je ne me soucie pas de suivre cette ribambelle de bonnet* ronds, sous lesquels je ne vois rien de joli.
— Laisse donc aller cet paysannes, lui dis-je; est-ce que tu veut faire la ceur aux cinq ? — Mon cber, il y a du choix... Vois- tu, elles se retournent et naus regardent en riant. — Parbleu, tu leur tires la langue depuis une heure. — Je t'assure qu'il y a quelque chose à faire avec ces villageoises... Nous leur offrirons des ânes, et nous les
rendrons en croupe. — Je ne me soucie pas de me promener à àne ec une de ces demoiselles en croupe. — Tu ne connais pas le bonur I Quand on a une petite femme en croupe, on fait trotter sa bête an peu vite, et alors votre particulière vous serre dans ses bras comme si elle voulait vous étouffer. — Ça peut être très-agréable ; mais si tu reux absolument suivre cet paysannes, je vais retourner du côté de la danse, tu m'y retrouveras.
J'allais quitter le brat de Dubois, lorsqu'une voix me dit : — Bonjour, monsieur Paul.
Je me retourne et je reconnais Ninie, qui donne le bras à une jeune fille de son âge.
— C'est vous, Ninie... — Oui, monsieur, je suis venue à Auteuil avec ma tante et des dames de ses amies ? ma tante est assise là-bas, et nous nous promenons un peu, nous deux, Louise... — C'est trèsbien... — Vous ne dansez donc pas, monsieur Paul ? — Non, vous savet que j'aime peu la danse... Adieu, Ninie, ainusez-vous bien...
I Je m'éloigne avec Dubois, parce que je ne me soucie pas de faire société avee ces demoiselles dans un endroit où je puis rencontrer des connaissances de Paris. Ninie me regarde aller en me souriant , et Dubois, qui ne perd pas de vue ses cinq paysannes, m'entraine de leur côté en me disant : — C'est la jeune amie de Chai lotte?... — Oui, mais ce n'est pas un mauvais sujet comme Charlotte. — Ah!... parce qu'elle fait peut-être ses coups à la sourdine, tandis que Charlotte développe tous ses moyens de séduction... Mais pressons le ). is un peu... voilà mes cinq bergères qui s'enfoncent dans le bois. — Est-ce que tu veux absolument être leur berger? — Mon ami, il me faut du champêtre, j'en veux tater; je n'ai pas passé la barrière pour faire ma cour a une femme de la rue Saint-Denis... Tiens... tiens, les voilà qui nous regardent .. bon ! les voilà qui se lâchent... Elles son) venues dans le bois pour quelque chose... elles vont jouer... aux quatre coins... Délicieux; je vais être leur pot-de-chambre... — Puisqu'elles sont cinq elles n'ont pas besoin de toi. — C'est égal, nous ferons deux coins de plus, viens donc- Dubois s'a pprox-he des paysannes et leur dit en souriant : — Voulez- . -us, charmantes bergerettes, nous permettre dt nous mêler à vos jeux ? Les bergerettes nous regardent d'un air moq eur, et ne répondent que par de gros rires. Enfin l'une d'elles nous dit . — Tiens, jouez si vous voulez, queuque ça nous fait à nous?
— Elles acceptent 1... Nous sommes des vôtres I s'écrie Dubois; à quoi voules-vous jouer? — Au chat. — Bon I je suis le chat ; courez,
(je vais vous attraper.
Les paysannes se mettent en mouvement en poussant de grands cris; l'une des bergerettes, «li voulant se garer du chat, a mis une fois sa main sur mon épaule, et m'a presque disloqué le brai; j'en ai bien assez, je ne me soucie pas de courir après ces dames, je laisse Dubois faire le chat tout à son aise, et je reviens du côté du bal.
11 y a beaucoup de monde à la danse. J'aperçois bientôt Jenneville et madame de Rémonde ; je reconnais près d'eux trois jeunes gens que j'ai vus chez la belle llerminie. 11 serait ridicule de ne point aller leur Varier, ce lieu n'étant pas assez grand pour qu'on ne s'y retrouve pas; e m'approche de la société.
— Comment, tu et ici, me dit Jenneville, et tu ne pouvais pas y .etnr. à ce que tu assurais hier?
— C'est-à-dire que monsieur ne pouvait pat y venir avec no'is, j.joute madame de llémonde d'un air ironique.
— Ce n'est pas cela, madame. Hier je croyait en eCet ne pas êtve libre ce soir; mais j'ai terminé plus tôt que je ne pensait mes affaire' & Paris, alors je me suis décidé à venir.
llerminie écoute à peine ce que je réponds, et regarde ailleurs d'un air dédaigneux; comme si ma vue l'obsédait. Cette femme-là m'en veut toujours; ma foi, cela m'est fort indifférent. Pour lui épargna l'ennui de me voir, après avoir causé quelques minutes avec Jenneville, qui est assis près d>Uc je m'éloigne sous prétexte d'aller faire un tour dans le bal.
Je n'ai pas fait trente pas que je r» • sent taisi par le bras. C'est Ninie... je v*is la gronder... mais elle ut pâle, tremblante... son état ■ e fait de la peine : — Qu'avez von» donc? lui dis-je pendant qu'elle ta entraîne vert un endroit où il n'y a pas dv. monde.
La pauvre petite est si tremblante qu'elle peut à peine parler. Enfin, «Ut me dit : — 1' •< là 1... — Qui donc f — Adolphe...
Eh bien ! est-ce que cela doit vous faire trembler ?... Montrez-moi dont ce monsieur. — Mais vous le connaissez, puisiue vous venez de lui parler... — Je viens de lui parler? moi ! — Sans doute, c'est ce monsieur qui est astis à côté de cette dame qui a un chapeau blanc et rose... — Quoi... ce serait!... — Oui. il est avec b\ l*me avec qui je l'ai déjà rencontré plusieurs fois... Mon Dieul... il*ï dit que quand il me verrait il me traiterait comme une fille... de ma sorte... je n'ose plu» danser, à présent... Ah , monsieur Paul ! s'il allait me faire une scène, vous me défendriez, n'ett-ce pat? — Tranquillises -vous, Ninie, h vous réponds que s'il vous voit il n'aura nullement l'air de vous cou naître et ne vous empêchera pas de danser. Mais il ne faut pas noi plus que vous ayez l'air de faire attention à lui. — Oh 1 je n'en ai p « envie I allez... au contraire, car... Ah, mon Dieu! le voilà qui vient t vous... est-ce qu'il m'a vue?...
Ninie pousse un cri et se sauve. Je vois en effet Jenneville venir à moi; mais il ne semble pas faire attention à la jeune fille qui t' éloigne Jenneville est agité; il me prend le bras, et me dit en m attirant ver* une autre partie du bois : — Mon ami , vous ne savez pas qui je vient de rencontrer ici?... ma femme... — Votre femme?... — Oui, ma femme; oh! parbleu, je l'ai fort bien reconnue, quoiqu'elle ait un grand chapeau et semble vouloir se cacher... Je ne sait pas si c'est pour épier mes actions qu'elle est venue à Auteuil... ou si elle y cherche un tendre ami , c'est ce dont je ne m'inquiète guère ; mais il faut que je vous la fasse voir... ti nous la retrouvons toutefois... elle donnait le brat à une de tes amies, que je connais aussi... elles étaient de ce côté... tout ces arbres...
Je me laisse conduire par Jenneville; je ne sais pourquoi mon coeur bat plus vite à l'idée de voir sa femme ! Jenneville s'arrête bientôt en me disant: — Tenet, les voilà... regardes là-bas... à ma gauche... ma femme est celle qui a le chapeau de paille... Tenez... vous pouvez dans ce moment voir très-bien ta figure.
Je n'ai que trop bien vu, et je rette immobile de surprise es reconnaissant A ugustine dans la femme de Jenneville.
CairiTRt XIV. — Tout s expliqua.
Augustine et ton amie se sont éloignées; fc ne sais si elles nous or vus, mais elles se sont tout à coup éclipsées sous Ut trbBJt qui eotou rent la danse. ' •*
Je suis toujours à la même place, les yeux fixe» tor lenaron ou j vient de la voir, je ne puis bouger, je ne puis parler, je terre ave» force le bras de Jenneville, il me semble que je suis près de tomber.
— Eh bien! médit Jenneville, comuientla trouves vous?... — Hein?... Qui cela? — Eh, parbleu I ma femme?... — Votre femme?... — Sans doute, puisque c'est elle que je viens de vous montrer... Mais qu'avez vous donc, mon cher Deligny, vont semblex souffrant? — Oui... en effet, il vient de me prendre un étourdisse ruent. . Je ne me sens pas à mon aise... — Venei prendre quelque chose... — Non... Cela commence à se passer... Je vais me promener un peu... Loin de la dame on est plus tranquille... Ne vous gênes pas pour moi, Jenneville; madame de .'.ézuonde vous cherche sans doute... J'irai vous rejoindre tout à l'heure... — Comme vous voudrez; nr^i, je vais faire danser llerminie.
Jenneville me quitte, je suis bien aise d'être seul pour me livrer aux sentiments qui m'agivnt. Augustine est la femme de Jenneville ! En un moment tout s'expliçue.... tout s'éclaircit... Je voit pourquoi elle m'a reçu; pourquoi elle me questionnait sans cesse. Je vois qu'elle ne t'informait de ce que je faisais que pour en venir à savoir ce que faisait Jenneville; cette découverte me fait mal, elle oppresse mon cœur, elle vient de détruire toutes mes illusions I... Moi, qui me croyais aimé, Je n'étais qu'un être indiffèrent dont elle se servait pour être instruite des actions de son époux... Et ces lettres de femmes qu'elle voulait Toir... C'est cela... Madnme de Rénionde... Ninie... Elle sait que cet Adolplie n'était autre que son mari... Oui, tout est expliqué, et elle ne m'aime pas... Ah I c'est affreux!
Je me promène avec agitation autour du bal, j>' coudoie, je pousse plusieurs personnes que je ne vois pas. Les Parisiens murmurent après moi, les paysans me disent des injures; mais je n'entends rien, je n'ai plus qu'une pensée t Elle ne m'aime pas. Tout mon espoir s'est évanoui. •
Dans ma colère , je la nomme perfide, ingrate > En ai je le droit? Non ; elle ne m'avait rien proaiis; au contraire, elle me défendait de lui parler d'amour... 'liais me permettre de la voir tous les jours, me témoigner de l'amitié, et ne pas m'avouer qu'elle est l'épouse de Jenneville... Ani voilà ce qui est mal, voilà ce que je ne lui pardonne pas.
C'est fini; je ne veux plus la voir, je ne veux plus penseï à elle. Apres tout, je troi verai mille femmes aussi jolies... plus même. L'amour sans espoir s éteint, dit-on, bien vite, le mien sera donr liientat passé. Cependant ,e veux la voir encore. H faut qu'rlle sache que je suis instruit de tcut, que je n'ignore plus qu'elle *c servait de moi comme d'un instrument nécessaire à ses projets; mais q..nil je lui «urai dit ce que j'ai sur le cœur, c'est alors que je ne la revenai jamais. ;
Tâchons de la rencontrer... rapprochons-, jus du bal... de Jennavtfle, car tans aesse elle l'obairve. elle na le ptrd a*-) de vue. .. Surtout
■'ayons pu l'air tiUte .. Faisons l'aimable, le galant avec madame de Rémonde... cela lui fera peut-être de la peine... Hélas, non! puisqu'elle roulait to:;ours que j'allasse chez elle I...
Je rentre d*i l'enceinte de la danse. Je m'approche de madame de Rémonde, je li /uve moyen de m'asaeoir "^ut près d'elle, puis je lui dis 'ont ce qui me passe par I* tête,
Herminie me regarde d'un ait stn-pns, se met a rire, puis me dit à demi-voix : — Qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur ? quoi I vous m'aimez, vous m'adore* ce soir) Et c'est ce moment que vous choisisses pour le dire F... — Comment, madame, est-ce que je viens de vous dire que je vous adorais ? — Mais il me semble que oui , monsieur, et en termes assez clairs... — Ah I pardon , mHame, c'est que ,e ne savais pas... c'est-à-dire je n'aurais pas dû... — Allons, c'est bien, taisez-vous; ce n'est pas ici le moment de voir* excuser... Je vous attends demain matin... Nous verrons alors comment vous m'expliquerez votre conduite, et si vous êtes encore digne que l'on ait quelque... estime pour vous.
Je ne sais pas ce que je réponds, car depuis quelques instants j'écoutais à peine; j'avais cru reconnaître Augustine dans l'ombre, sous le feuillage, et je la suivais des yeux. Mais madame de Kémonde se lève en me tenant la main, et me dit : — Eh bien I venet donc danser... Est-ce que vous ave* oublié aussi que vous venez de m'inviter ? — Ah I c'est vrai , madame. — En vérité, je ne sais pas ce que vous avez ce soir I Mais vous êtes bien singulier I...
Madame de Rémonde m'entraîne, me voilà obligé de danser. Je suis Cn face d'une petite maîtresse et d'un fashionable, le reste du quadrille «et composé de bons bourgeois. Je ne suis pas à ma danse, je regarde sans cesse à droite ou à gauche; mes yeux voudraient percer sous les arbres ou dans les groupes qui m'entourent; chaque chapeau de paille me donne des mouvements nerveux, Herminie est obligée de médire: — C'est à vous... Mais ailes donc... Ce n'est pas cela, prenes donc garde.
Jenneville, qui est venu nous regarder danser, rit aux éclats à chaque bévue que je fais , et s'écrie : — C'est la suite de son étourdissement
Ma danseuse prend fort bien la chose, parce qu'elle croit que c'est elle qui me cause toutes ces étourderies. Le fashionable et sa dame sont les seuls que je n'amuse pas. Je suis bien sûr qu'ils se prome/'ent de me reconnaître, pour ne plus danser devant moi.
Enfin la contredanse finit, j'en suis enchanté; je reconduis Ke*minie, je la laisse près de Jenneville, et je vais chercher un peu de calme loin du bal. D'ailleurs Augustine n'y est plus, j'en suis bien sûr, il est probable qu'elle se cacke et se tient à l'écart sous le feuillage.
Je fois quelques pas lans le bois... On me prend le bras... Tout mon corps a tressailli, j'ai cru que c'était elle... Non, c'est Ninie.
— Eh bien I Adolphe m'a-t-il vue? vous a-t-il parlé de moi? — Non , Ninie, il ne m'en a pas dit un mot. — Ah ! tant mieux. Je vous assure qu'à présent je n'ai p'us envie de le rencontrer... Yous venex de danser, monsieur Paul? — Oui. — Et avec la dame d'Adolphe... Est-ce que vous en êtes amoureux aussi , vous , de cette dame-là ? — Oh 1 non , je vous assure. — On l'aurait cru pourtant à la manière dont vous avez ri et causé avec elle 1 — Ah I... je vais m'en aller, ma tante m'attend, nous retournons à Paris... Je ne me suis guère amusée ici !... Adieu , monsieur P»ul... — Adieu, Ninie. — Yous viendres me voir, n'est-ce pas? — Oui, j'irai.
Ninie me quitte tristement. Je m'enfonce dans le bois , je marche au hasard... Je cherche toujours Augustine.
Tout à coup des cris se font entendre. Ce n'est pas du coté du bal. Je me dirige vers l'endroit d'où ils partent , et bientôt j'aperçois Dubois se débattant entre quatre paysans dont deux tiennent des bâtons evés sur lui.
Je vole près de Dubois, qui, a ma vue, quitte le ton suppliant et prend m air furieux.
— Qu'est-ce donc , et pourquoi menacez-vous monsieur ? dis-je aux. paysans. — Parce qu'il s'avise , lui , de vouloir turlupiner nos amoureuses. — Ça n'est pas vrai... Je jouais au chai avec elles, et voilà tout. — Ouais I nous vous avons ben vu là-bas avec Madeleine que vous aviez jetée par terre. — C'est en courant, le pied m'a manqué... D'ailleurs Madeleine n'a pas besoin de vous pour se défendre... J'en ai la preuve sur les joues... — Yous mériteriez d'en avoir ben d'autres... >- Qu'est-ce à dire?... Est-ce que je savais que c'étaient vos amou- Kuses, moi!... D'ailleurs vous n'êtes que quatre, elles étaient cinq... — Tiens, ce faraud de Paris, qui vient enjôler nos filles... Et si nous te faisions danser sans violons, dis donc, monsieur le chat! — Messieurs, apprenez qae je ne me bats qu'au pistolet ou à l'épée... Je ne joue pas du bâton, moi; mais venez chez moi à Paris, demain matin... Te vous rendrai raison a tous les quatre. — Oui, je crois que tu ferais on beau merle avec tes pistolets I...
J'emmène Dubois loin des paysans; u leur crie, quand il est près du bel : — Je vous attends demain matin tovt les quatre. .. Et si vous aves du coeur, vous me le prouverez.,. Les lâches, il* e'étaient mis quatre contre moi, heureusement que j ti tenu ferme. — Oui, et que je suis venu à ton secours.
Nous paitons, en arrivant près des lumières je m'aperçois que Dubois a la figure égratignée.
— U me parait, lui dis-je, que ce n'est pas toujours toi qui faisais 14 chat? — Ah I... ces petits coups d'ongles viennent de la grosse Madeleine... Parce qu'en voulant l'attraper je me suis trouvé avoir la main sous son jupon, au lieu de l'avoir dessus. Ces villageoises n'ont aucune , habitude des jeux innocents!... Quant à ces misérables paysans, si jamais je les retrouve)...
Dubois ne termine pas sa phrase; il vient t.«: voir devant nous 1er cinq paysannes avec leurs quatre salants, aussitôt il me lâche et disparaît sous les arbres.
Je ne m'occupe pas de Dubois, je parcours «r nouveau toutes le* avenues qui sont près de la danse. Elle n'est plus ici, j'en suis certain. Jenneville est parti avec sa société; déjà la danse n'est plus aussi animée. Rien ne me retient à Auteuil. Ah!... j'étais venu avec Dubois... Mais je ne le vois plus... D est parti sans doute; partons aussi.
Je n'ai point retenu de voiture; mais je suis décidé à revenir à pied. Il me semble que l'exercice m'est nécessaire , qu'il me fera du bien ; peut-être aussi la fatigue me procurera-t-elle quelques heares de sommeil. Je ne trouve pas la route longue ; j'ai trop de choses à penser.
Me voilà à Paris, sur les boulevards. Si j'osais, j'irais ches elle et) soir. Mais non... U est onze heures passées : cela serait trop inconvenant... Il faut attendre jusqu'à demain. D'où vient donc que je suis si impatient de la revoir, puisque je suis certain maintenant de n'en être pas aimé?
Après une nuit dont j'ai compté toutes les heures, je vois enfin naître le jour, qui ne m'apportera pas le bonheur, mais qui, j'espère, verra se terminer une liaison qui ne peut plus me causer que des peines.
Je me lève, je m'habille, je sors, je ne puis rester en place, je vas! dans sa rue... sous ses fenêtres... Tout est encore fermél... Ahl je tu croyais pas que je l'aimasse autant!... Si elle savait combien je l'aime, peut-être serait-elle sensible à mes tourments. Non, l'amour est un sentiment égoïste. On aime parce que cela plaît; mais on n'aime jamais pour faire plaisir à quelqu'un.
Je retourne sur les boulevards, j'entre dans un café; enfin j'atteins neuf heures , et je me décide à me présenter chez elle , quoiqu'il soit un peu matin.
Je demande à sa bonne ti elle est levée. — Oui, monsieur, madame est levée depuis longtemps. — Demandez-lui si je puis la voir.
La bonne me quitte, et revient bientôt me dire que sa maîtresse m'attend dans ta chambre.
Je tâche de calmer mon agitation... mais je ne le puis... Elle vient à moi : — Yous voici de bonne heure, monsieur Deligny, me dit-elle en me présentant un tiége , venez-vout déjeuner avec moi ?
Je la regarde... ses yeux sont rouges, gonflés ; elle a pleuré... Je sent s'évanouir mon ressentiment... je demeure interdit et ne sais que répondre. Augustine me regarde à son tour et s'écrie :
— Qu'avez-vous donc?... êtes-vous mn'ide?... vous est-il arrivé quelque événement fâcheux... vous aves quelque chose, je le voit bien.
Je m'assieds près d'elle en balbutiant : — Yous avex été hier à Auteuil, madame?
— Hier... oui... j'y ai été un moment avec Juliette... Qui donc vous a dit cela? — Je vous ai vue... — Moi, je ne vous ai pas aperçu... il est vrai que j'y suit restée si peu de temps... Et avec qui étiez- vous? — Avec Jenneville, et e'ett lui aui m'a fait vous apercevoir... — Lui!...
Augustine rougit et se tait; nous garùo=3 Ksngtetcps le silence, enfin elle me prend la main en me disant :
— Eh bien, maintenant, vous savez qui je soit? — Oui, madame, mais j'aurais préféré l'apprendre par vous... — Ahl monsieur Deligny... ne m'en veuillez pas... je vous en prie. Depuit longtemps je voulais me confier à vous, mais je n'osais pat. Mon mari a dû me peindrf sous des couleurs si défavorables!... Maintenant que vont savez que y suis cette femme avec laquelle son époux n'a pu vivre, écoutez-moi, ) vous en conjure... Ah!... je serais si fâchée de perdre votre amitié.» Ecoutes-moi, vous me jugerez ensuite.
Déjà toutes mes résolutions se sont évanouies... Je regarde Augustine. .. je soupire, et j'attends en tremblant ce qu'elle va me dire, nos pour juger si elle fut coupable, mais pour savoir ti elle aime toujours celui qui l'a quittée. — Jenneville a dû vous dire, monsieur Deligny, qu'il t'était marié à vingt-quatre ans; j'en avait vingt torique je l'épousai. J'étais orpheline, je demeurait avec un oncle-qui était mon tuteur. J'avait vu quelquefois Jenneville dans le monde. Mon oncle mi laissait prendre peu de plaisirs, et, dans la solitude, j'aimais à réfiV cuir, à me créer un avenir suivant met goûts. Je ne voyais pas de pme grand bonheur que d'épouser un homme de mon choix, de ne plur vivre que pour lui, de ne plus avoir d'autres pensées d'autres désin que les siens... Ces rêves de ma jeunesse, je crus qu'il. ,e réaliseraient lorsque Jenneville me fit la cour. Jenneville me plut; i( me jura qu'i g m'aimerait toute la vie... Il était alors si tendre, si aimable, si pas- •"; sionné!... Tous les moments qu'il passait loin de moi étaient, disait-il, des siècles de tourments, il ne se trouvait bien qu'à mes côtés; moi, je partageais son amour, et l'avenir ne s'offrait à mes yeux que sour. les plus riantes couleurs! Enfin nous fûmes époux. Ma fortune était ; •■gale à celle de Jenneville, et mon oncle crut ainsi assurer ma félicité.
Pendant les premiers six mois qui tuivirent noue hymen, Jenneville me montra la même tendresse, le même empresscaest . eat
fcit
rëi de moi. Au bout de ce temps, il commença à former des parde plaisir desquelles je n'étais pas... Hélas!... j'ignorais qu'il falque cela fût ainsi, ei qu'un mari ne peut pas toujours ne B'a-
er cru'auprèr de sa femme. Je n'avais aucune connaissance du noade, et encore moins du cœur humain. Je ne savais pas que pour 4tr* toujours bien vue de son mari il faut lui laisser la liberté entière. Ee n'était pas là l'idée que je m'étais formée du mariage; mais j'avais Nt r.n roman, et il s'agissait alors d» Ih réalité. J'eus le malheur de aie plaindre a mon mari, de trouver mauvais qu'il pût s'amuser sans Mi... Ce fut mon premier tort!... je l'ai payé bien cher!
Me» reproches donnèrent de l'humeur à mon époux, il ne fut pins ia*si aimable avec moi. Craignant que quelque autre femme ne me lavît son cœur, je voulais le suivre partout, être sans cesse à ses côlés... j'étais jalouse enfin I... C'était encore un tort et un bien grand!... mi pas d'être jalouse, mais de ne point savoir le cacher.
Jenneville m'emmenait avec lui dans le monde, mais ce n'était plus f«e contre son gré. Il prétendait que j'étais coquette, que j'aimais trop kts plaisirs... Ce n'était pas les plaisirs que je cherchais, mais je voulais être avec lui, et il n'en goûtait plus dans l'intérieur de son ménage. Bientôt ce furent des plaintes, des scènes, des emportements. Bien ies fois, au moment d'aller ensemble en soirée, lorsque ma toilette hait terminée, Jenneville changeait de résolution et ne voulait plus sortir; ou bien, lorsqu'il était sorti d'avance, en promettant de revenir ■e chercher, il me laissait tout habillée passer ma soirée à l'attendre; 3 me cachait les invitations que l'on m'adressait, il me faisait entendre »■ contraire que ma présence était ridicule dans beaucoup le réunions, enfin il faisait tout ce qu'il pouvait pour me dégoûter d'allar avec lui. Pardon, monsieur Deligny, ces détails vous paraîtront minutieux peutêtre , mais pour une femme ce sont tous ces riens qui composent le kenheur ou le malheur de sa vie!
Jenneville me déclara enfin qu'il voulait être son maître et qu'il irait ■ibs incitant que cela lui conviendrait, parce que cela l'ennuyait beaucoup de tra(ner sans cesse une femme avec lui. Ce furent ses propres «pressions, je pleurai, je me plaignis... j'eus encore tort... d'ailleurs oa a toujours tort quand on n'est plus aimée.
On an s'était à peine écoulé depuis notre hymen, et ce bonheur que je m'étais promis avait déjà fait place aux larmes, aux tourments, aux regrets. Mon oncle mourut; Jtnneville, sachant que je n'avais plus personne à qui compter mes peines, n'eut plus aucun égard pour moi. Bientôt il mit le comble à ma douleur, je sus qu'il m'était infidèle...; qu'une autre recevait ses hommages... J'adressai les plus vifs reproches i mon mari, cela ne fit que l'aigrir davantage... Je ne savais pas qu'il est permis à ces messieurs d'être inconstants, mais qu'il ne nous est pas permis de nous en plaindre.
J'avais retrouvé dans le monde Juliette, une de mes amies de pension; elle était veuve, et venait souvent me tenir compagnie; mon mari le trouva mauvais; il prétendit qu'elle me donnait de mauvais conseils. Pauvre Juliette! elle m'engageait seulement à ne pas tant ateorer. Enfin, un parent éloigné de mon oncle, un jeune homme de «Ui-huit ans, arriva a Paris, où il avait cru trouver encore mon oncle. Q vint me voir; il ne connaissait personne dans cette ville, et désiraii se faire un appui de mon mari ; mais Jenneville le reçut si froidement que le pauvre garçon n'osa plus se présenter devant lui, et pour vemr aae rendre visite il avait soin de s'informer si mon époux n'était plus a la maison. J'ignorais cette circonstance... j'étais si loin de me douter que Jenneville s'en ferait une arme contre moi!... qu'il nouerait me ivupçonner d'èire coupable... moi qui aurais voulu qu'il ne me quittât pas un instant!... Il osa cependant me faire entendre que les visites île mon parent avaient un motif outrageant pour lui... Je fus indignée le ce soupçon, je fis défendre à ce jeune homme de revenir, mais je ■e cachai point à Jenneville toute la peine que me causaient sa conduite, son abandon et ses infidélités. Que vous dirai-je enfin! J'c lais devenue insupportable à mon époux; il me le déclara, m'annonça qu'il ne lui était plus possible de vivre avec moi, et qu'il fallait nous parer.
Nous séparerl... après deux ans de mariage I... et lorsque l'amour jvait formé nos noeuds)... Ah ! monsieur... vous ne poir. ez concevoir tout le mal que me fit cette proposition... J'aimais toujours Jenneville, et, malgré ses torts, je me flattais encore qu'il reviendrait à moi. Mais la proposition de nous séparer détruisait toutes mes espérantes;., elle brisait mon coeur... Je sentis combien j'aimais I ingrat... Je fondis m larmes... je fus sur le point de tomber à ses pieds et de lui demanda « grâce de ne le poinl quitter, en lui jurant qu'il ni nîeudr.ii plu, «ne plaiute sortir de ma bouche... Mais il n'était plus là... il s'était fioifiié aussitôt après m'avoir fait connaître ses intentions.
Lorsque je me vis. seule, je donnai un libre cours à mes sm| lots, ■ai* je pria la resoiuiKm de ne plus- m opposée iUI désirs île mon mûri. ik5lnsljo payais bien cher celle résistait uequo j'uwiis quelleefnis apportée a ws volontés. Puisque ma présence lui elnit Insupportable, je me résii'iini A eetlp, séparation el je lui écrivis que je nie conformerais il ses désirs.
j'eniievillr erss» dés ce im nient de ne jirése t<v <!ev-i>i hum. lu Jiotytmc de loi fui charge" de d vers irrfttiReiâMnts relniift h uns fo'ti nés n 'Clives... Jp redevins llhl"e de faire mes volontés: mori m. oïl i n iour, el j'appris qu'il ne démettrai
rait plus avec moi. Je quittai le logement que nous avions habité ensemble ; il me rappelait des moments de bonheur qui avaient trop peu duré I... Je pensai aussi que puisque M. Jenneviiie - ' voulait plus que *e fusse sa femme, ce serait l'obliger de ne plus porte ;on nom. Je repris celui de Luceval, qui est le nom de mon père, et me faisant passer pour veuve, je vins m'établir dans ce quartier, éloigné de celei qu'habite mon époux. Je pris la ferme résolution de ne plus aller dajat le monde, de ne plus voir personne que ma fidèle Julbetle et la reopectable madame Dermout, qui m'avait toujours témoigné le plu* tendre intérêt.
Je m'étais aussi promis de ne plus m'occuper d'un époux qeà ne voulait être qu'un étranger pour moi ; mais je l'aimais toujours . et, matgré tous mes raisonnements, malgré les conseils de mef Jeux fid'Kj amies, souvent, seule, enveloppée d'un grand manteau, la tête couverte d'un vaste chapeau et d'un voile épais, j'allais passer des heures entières près de la maison de mon mari. Je l'apercevais entrer ou sor« tir... quelquefois je ne pouvais résister à l'envie de le suivre... de sa* voir ce qu'il faisait!... Hélas! ce que j'apprenais ajoutait encore a mti peines... mais nous ne pouvons pas résister à celte curiosité du cœur qui nous fait souvent désirer de savoir ce qui nous rendra plus ma. reux encore!...
Je sus le nom de plusieurs maîtresses de Jenneville; j'appris sous le nom d'Adolphe, il avait mis dans sa chambre une jeune fi!!. nommée Ninie; enfin, j'appris sa nouvelle passion pour madame <i Rémonde. Je savais quels étaient les amis les plus intimes de Jenneville; c'est ainsi que votre nom me fut familier. Je ne vous connais, sais pas, mais on m'avait dit que vous étiex un des comparnons de plaisir de mon mari, et, d'après ce que l'on m'avait conté de vous, je ne vous jugeais ni plus sage ni plus raisonnable que lui... Pardonnex, je ne vous connaissais pas alors.
Peu à peu, cependant, grâce a ma bonne Juliette , je cessai d'épier les démarches de mon mari. Je devins raisonuable, el je lâchai de me persuader que Jenneville n'était plus rien pour moi. Ce fui vers cette époque que je vous rencontrai au spectacle. Votre nom prononcé près de moi m'apprit que j'étais auprès d'un ami de mou époux, et je vous examinai avec plus d'attention.
Je vous revis ensuite à l'Opéra ; mais jugex de ma sui prise en vous voyant avec cette jeune fille que j'avais aussi aperçue avic moi. mari... Je lis là-dessus mille conjectures... mais je ne soupçonnais pas la vérité. Enfin je vous retrouvai au spectacle de Franconi... Je ru' :ais déjà aperçue que vous désiriez me parler; je crus que vous saviez fort bien que j'étais l'épouse de Jenneville, et que c'était lui qui, pour ni'éprouver, vous avait engagé i me faire li cour... Cette idée me piq 1 1 , je résolus de vous fai.re voir que je n'étais pas votre dupe... Vous deve* vous rappeler ce que je vous dis en vous permettant de venir me voir... J'étais persuadée que vous me compreniez et que vous étiex envoyé par mon époux.
Mais bientôt je m'aperçus que je rnVliis trompée, et que vous ne - vii z pas qui j'étais... je m'aperçus aussi que vous n'étii z p is tel au» je vous avais jugé. On vous avait peint à mes yeux ^P,•o dis coulêut* I u favorables, je vous croyais les mêmes principi s e,., •', Jenneville... En vous connaissant mieux, j'ai su apprécier les quai liés Ai votre coeur; sans doute j ur..is dû a'.oLc p>ur vous, une entière confiance.., j'aurais dû vous apprendre que j'étais cette feoune avec laquelle votre ami n'avait pas pu vivre. Mais en vous cachant celte circonstance, je savais de voue mi'lc choses que vous ne m'auriez pas dites si vous aviea ■u mon véritable inmi : l'amour de Jenneville pour madame de Rémonde, les folies qu'il fait pour elle, l'inconséquence de sa conduite, vous m'auriez certainement caché tout cela si \ nus a\1( : >U que j' sa femme, car vous auriez craint de me i >' de la peine, cl celte crainte vous aurait engagé à me taire la vérité.
Anus savz maintenant les motifs de mon silence; si j'ai été coupable en ne vous disant pas plus toi mon secret, pardonnez-moi, monsieur Deligny, mais que cria ne me fasse pas perdre votre amitié... Vous connaisse! ma triste situation dans le monde... Hrpoussée par celui que j'adorais, ai je eu tort en vous disant que je ne devais plus connaît. <? l'amour?... Mais faut-il aussi que cela me prive d'un ami ?
File se tait, je l'ai écoulée sans l'interrompre, et je reste muef encore. Que pourrai-je lui dire?... je sens bien qu'elle n'a aucun tort envers moi, car elle n'a jamais encouragé mon amour, mais je n'en suis pas moins malheureux.
Voyant que jç garde le silence, Ai'g'Utlne me dit en souriant i — Vous êtes toujours fâché contre moi?
— Fâché?... non, madame, je ne suis pas fiché, mais je suis désolé désespéré?... Avant de savoir que vous étiez l'épouse de Jenneville, je conservais l'espoir de ne pas vous être iudiffé.ent... Otite permission que vous m'accnrdiex de vous voir presque Ions les jviurs... la boute avec laquelle vous me receviez... l'iqterel que vous ( leincià savoit ce que j'avais fait... à lire même les le tires que les dames m'écrivaient tout cela ne devait-il pas me persuader que j'avais louché voire cœur?.. Dites madame, étais-je donc un fal de le supposer, d'après votre cun duite avec moi t
— Mon»., non, sans doute, j'ai eu tort... bien tort... je mt réfi*ehlssais pas à ce que je faisais...
— A présent je vois bien que je me trompais complètement... que
CE Il'est que Jenneville qui vous occupait... Jenneville I... un homme qui vous a tr.'hie, abandonnée!... qui a pu dédaigner le trésor qu'il possédait... Et vou« aimes ev"°*e cet hos^as-iai...
— il ett mon époux.
— Il ne l'est plut, puisqu'il a voulu te séparer de vous. Par sa conduite, il vous a rendue entièrement libre... que lui importe désormais ■ ,u vous aimerez?... en vous quittant ne vous a-t-il pas dégagée de iutis vos serments?
— Oh ! non... non... je ne le îwnte pesi... ^- Et moi, je vous assure qu'il s'inquiète fort peu de U,jt c*1 .pie vous faites, qu'il ne voit, ;ie pense qu'à sa madame de Rémonde; que cette femme-là fera de .li tout ce qu'elle vomira, parce que... Ahl pardon, madame, pardon! e vous afflige en disant cela... mais je trouve maintenant Jenneville
inexcusable de ne pas vous aimer, vous!... Ne pas vous adorer... ah! c'est indigne !... je ne lui pardonnerai jamais sa conduite envers vous... désormais je ne veux plus le voir... je ne veui plus lui parler...
— Monsieur Deligny, je vous en prie, ne vous brouillez pas avec Jenneville à cause de moi... il était votre ami... — Mon ami!... non, madame, il n'a j imais été ce qu'on appelle un ami, c'était une connaissance, et voila tout... mais mon ami... je vous jure qu'il ne le sera jamais... je ne ^uia être l'ami d'un homme qui a fait votre malheur... et q'ie malgré *jes> vous adorei toujours... ce qui n'a pas le sens commun...
— Pouvez-vous Me faire un crime de désirer ramener mon époux près de moi? Alors même que je n'aura:> plus pour lui le même amour, et que mon cœur, ulcéré par ses mépris, aurait enfin plus de raison, Jenneville n'est-il p.is mon mari?... — Votre mari!... vous voyez bien qu'il ne veut plus l'être, puisqu'il vous a quittée... Au reste, madame, je sens que tout ce que je vous dirais serait inutile, l'amour ne se gué-
t rit qu'avec un a.utre amour... Je veux tâcher de faire usage de ce re- ] mè U ... et comme ce n'est pas en continuant de vous voir que je cesserais de vous aimer, ou que je me livrerais à une passion nouvelle... alors... je ne vous verrai plus... car vous conviendrez que ce serait une folie à moi de ne pas chercher à me guérir d'un sentiment sans espoir... n'est-il pas vrai, madame? — Je ne puis vous blâmer, monsieur; cependant... cesser entièrement de me voir... il me semble qu'en venant seulement plus rarement... — Non, madame, non, oh! en amour il ne faut jimais prendre de demi-mesures!... Il faut que je ne tous voie plus du tout... ce ne sera pas une grande privation pour vous... A la vérité, vous aurez moins souvent des nouvelles de votre mari; mais à Paris il est facile, avec de l'argent, de connaître toutes les actions de quelqu'un !... vous trouverez mille personnes obligeantes qui vous rendront ce service... ..'
Augustine ne me répond pas, sa tête est penchée sur sa poitrine... elle semble réfléchir... je ne puis voir ses yeuxl... mais pourquoi détirer les voir encore, ces yeux qui portent le trouble daos mon cœur? Depuis assez longtemps nous gardons tous deux le silence. Enfin je fais un effort sur moi-même, et prenant brusquement mon chapeau , je m'écrie : — Adieu , madame ! puis je sors précipitamment de chez elle.
Cdapiire XV. — Une scène i la Râpéa.
Je suis content du courage que j'ai montré, et rae voîla bien décidé à ne plus retourner chez madame... madame L&ceval, ear je ne puis m'hahituer à l'appeler madame Jenneville.
Mais pour me fortifier dans ma résolution je sens que j'ai besoin de m'élourdir, de me distraire. Je suis comme ces poltrons qui se grisent la veille d'un combat.
Je rentre chez moi. Je voudrais travailler, me créer quelque occupation. Mais non, je ne suis pas assez calme pour travailler, il me faut du bruit, «lu mouvement. Je vais ressortir. Jolivet arrive.
— Dis donc, Paul, je n'ai pas laissé un parapluie chez toi la dernière fois que je suis venu?... Ah! tu te portes bien du reste? Un parapluie Krun passé... à canne? — Je suis enchanté de te voir, Jolivet : que fais tu aujourd'hui? — Moi? mais, comme tu vois, je cours partout pour tâcher de retrouver ce maudit parapluie... — Laisse-là tou parapluie, et réponds moi — C'est que tu ne sais pas qu'il n'était pas a moi; c'est uu monsieur qui me l'avait prêté, il y a trois ou quatre mois, ■'avais toujours oublié de le lui rendre... mais comme il a plu ce ma- /■n, il est venu me le redemander. C'est très-désagréable; il fanera , eje le paye... Il était vieux , et il faudra q ic i'en donne un neuf... - Jolivet, je suis déci lé à m'amuser anjour, >iu>, nu k l'essayer du
ina Reste avec moi, je te mène dlnpr. jeté mène au spectacle, jeté ne où tu voudras. — Bah! vraiment?... c'est assez séduisant... Et ii ne me laisseras pas avec la carte chez le traiteur?— En tous easil nie semble que je t'ai remboursé. — Oh ! c'est juste !... Je disais ça pour rire. Ma foi, je me laisse séduire, je resleavec loi... D'ailleurs je voie bien qu'il faut que je fas*e mon deuil du parapluie... je tâcherai d'en trouver un de h isard.
En ce moment on sc^nt • te violence à ma porte : c'est Dubois; il ne pouvait arriver plu» à propos.
Ouf I je n'en puis plus, j'arrive d'Auteuil. dit Dnhnis en se jetant daBS un fauteuil. — Comment 1 tu y as couche? — Il a bien fallu, je Valteuda s toujours... Il était lard, plus de voitures... Re>< ■■>■- seul...
c'est une route si ennuyeuse t... Je me suis dit • Au fait, il y a de lits à Auteuil comme ailleurs... J'ai couché dans une auberge où il j a une servante qui n'est pas piquée des vers !...
— Mais tu as été piqué par queljue chose, toi? dit Jolivet en exain'iian' la figure de Dubois. — Ça ?... oh ! ce n'est rien... Ce son! le caresses de la vertu !... Eh bien , mes enfants , vous semblez disposé à sortir? Avez-vous des projets pour aujourd'hui? — Tu vas veei avec nou3, Dubois : je veux me distraire, m'égayer... si cela est pos sible. — Et c'est lui qui nous régale, dit Jolivet. "-•'
— Oh ! c'est lui qui régale I... c'est ça qui te fait venir, toi, eau are h.. S'il fallait payer ta part tu n'en serais pas!... — Ah! pat en mple... c'est faux 1 — Quant à moi , j'avoue que pour le moment il me serait difficile de payer la mienne, je suÎ3 à sec... Mais je me remonterai !... Nous allons donc nous divertir, c'est le principal. — Dubois, je n'ai pas laissé un parapluie chez toi ? — Va donc te promener avec tes riflards... Dis donc, Paul, est-ce que tu as triomphé de ta belle? Tu veux célébrer ta victoire?... — Ne parlons pas de cela, Dubois, je t'en prie... — Tu soupires? Pauvre garçon! on s'est moqu-5 de toi; j'en étais sûr. Tu as agi en troubadour du treizième siècle, et ce n'est plus ce genre-là qui plait maintenant. Mais nous allons dîner ensemble, nous boirons chacun nos deux bouteilles de Champagne, et je te réponds qu'en sortant de table tu ne sauras plus de quelle couleur sout les cheveux de ta maîtresse. — J'espère l'oublier sans avoir besoin de cela.
— Messieurs, dit Jolivet, si nous allions chercher Jenneville, potu qu'il vienne avec nous?...
— Non, non... c'est inutile, dis-je aussitôt, Jenneville ne pourrait pas sans doute quitter madame de Uémonde...
— Eh 1 d'ailleurs nous n'avons pas besoin de lui pour nous amuser, dit Dubois. Jenneville n'a pas notre rondeur, notre franchise... Mail ce Jolivet est étonnant I... Du moment que ce n'est pas lui qui pnye, il inviterait toutes ses connaissances, et il leur ferait croire que c'est un dîner qu'il leur rend. Partons, le temps est beau... Prenon; la noble citadine et faisons-nous mener à la campagne... Qu'en dis tu , Paul?
— Tout ce que vous voudrez, messieurs, ne ménagez pas ma bourse... Il y a quelques jours je désirais amasser, devenir riche... Mais aujour d'hui je ne liens plus à ritn , il m'en restera toujours assez! — EL bien I sois tranquille, tu es avec deux gaillards qui feront ton affaire.
Nous montons tous les trois en citadine , et Dubois dit au cocher :
— Nous te garderons toute la journée; mène-nous à la campagne. — Quelle campagne, mon bourgeois? — Celle que tu voudras!... nous n'y tenons pas : les gens d'esprit s'amusent partout... pourvu qu'il y ait des arbres , de jolies filles et de la friture : c'est tout ce que nous voulons. — Allons, fouette tes chevaux, dit JoliyM, et mène-nous argent-comptant.
La citadine roule, Dubois et Jolivet font ce qu'ils peuvent pour m'égayer. Ils disent toutes les folies qui leur passent par la tête : Jolivet est presque aimable lorsqu'on lui paye à dîner. Je fais mon possible pour partager leur gaieté, mais mon rire est forcé, j'ai au f«iad du cœur comme un poids qui m'oppresse, et en riant même je le sent toujours.
Dubois a baissé les stores de la voiture , il veut que nous ayons le plaisir de la surprise , et que nous nous abandonnions à la sngacité du cocher ; enfin la citadine s'arrête, nous descendons, et Dubois rit aux éclats. Nous sommes à la Râpée.
Peu m'importe à moi où nous dînerons; mais Jolivet fait la grimace en disant : — Jolie campagne!... où l'on ne voit que des pièces de vin ! — Est-ce que vous n'êtes pas contents, mes maîtres ? dit le corner. Dame ! vous m'avez demandé de la verdure et de la friture... J vous ai menés au Gros-Arbre, ous çu'on mange de fameuses matelotes. — C'est très-bien, mon garçon, dit Dubois, autant la Râpée qu'autre chose .... Et nous avons les bords de l'eau pour promenade, ce qui doit douner de l'appétit. Toi, cocher, attends-nous dans les environs, nous te garderons jusqu'à ce soir, tu nous ramèneras à Parie. Allons, messieurs , il est trop lot pour dîner, côtoyons la Seine en f»; lâi -ml. et lâchons de rencontrer des sirènes.
Nous nous mettons en marche, mais Jolivet a de l'iruneur de ce q*J Dubois a laissé le cocher nous mener à liercy. Il retend que nous dînerons mal, que nous n'aurons que CL îromage po J*. ressert ; il botdc et marche loin de nous.
— A t-oc idée d'un garçon comme ce Jolivet ? w dit Dubois ci me prenant le bras II voud lit faiïe '.n dîner à vingt francs par léte parce que lu p:iyes; il est df mauvaise hutneuï ~~*.cz qu'il n'aura par de chai-lotte russe à sfln de-set... Ah ! que je voudrais donc lui joaeJ
quelque tour pro-
îtrtrïiier ''** w !é»-nerip !
Nous continuons pendmt qu-lque temps de suivre les bords de la Seine, quniqiie JottTCt s'écrie à chique instant : — Me sieurs, il est l'heure d'aller dirier ! Enfin nous revenons du côlé de la Ràoée. En ni'us approchant de la birnèrs, nous apercevons trois femmes un peu loin d vint nous. Uns d'elles est en chapeau, les deux antres en bonnets.
— Je vais reconnaître les objets, dit Dubois. Aussi'ôi il nous quitt ; il a bientôt attent les troi» personnes qui nous devarjç lient. Nous le voyons avec sut pris» les saluer et leur parler.
— Ce Dubois connaît toutes les femmes, dit Joliwt: jusqu'à la Râpée, où il trouve des connaissances!.,.
Dubois revient bientôt ver» nous d'un air indifférent. — Eb bien ! qu'est-ce que c'est ? dit Jolivet. — Oh ! il n'y a rien a faire!... Il serait inutile de perdre notre temps par là... — Tu connais ces dames cependant ? — C'est justement pour cela que je vous dis qu'il n'y a rien à faire. Celle qui a le chapeau est la veuve d'un demi-yros de la rue de la Verrerie... C'est une femme qui, avec cette tournure simple que vous voyez, a environ cinquante mille livres de
rente ! Peste !... c'est joli ça ! — A l'entendre, on ne s'en douterait
pas... Elle est toute ronde... sans prétention... Elle ne se remarie pas parce qu'elle se trouve fort heureuse. Je ne la crois pas insensible cependant. — Et tu n'as pas cherché à le faufiler par là, toi, Dubois? elle est donc laide ? — Non , elle est très-bien au contraire, beaucoup de jeu dans la physionomie. Il y a des gens qui prétendent qu'elle louche, mais quand elle a les yeui baissés ça ne se voit pas. J'ai voulu lui faire la cour... je n'ai pas réussi... Oh ! si je lui avais plu, elle me l'aurait sur-le-champ laissé voir... Elle est très sans façon... Du reste, ça m'aurait été assez bien... C'est une femme qui est d'une générosité!... Elle n'a rien à elle ; quand on lui plaît, elle vous assomme de cadeaux... Je connais un jeune homme à qui elle a envoyé dix-sept bourses et quarante-deux cravates. Elle se promène par ici avec deux de ses petites cu.istnrs: je suis sût - l'elle vier* (es réguler d'une ma-
Calot»
Jolivet écoutait Dubois avec beaucoup d'attention , et tout en l'écoutant il ne perdait pas de vue les trois femmes. Bientôt nous le vîmes entrer chez un marchand de vin traiteur.
Jolivet s'arrête devant l'endroit où sont entrées les trois promeneuses et dit : — Entrons là, je crois que l'on doit y dîner très -bien. — Là ?... et pourquoi n'allons-nous pis au Gros-Arbre? dit Dubois, c'< si le premier traiteur de l'endroit. — Eh I mon Uiru, messieurs, à la Kàpée on est bien partout !... Les maleiotes, tout le monde sait les faire ici I... Et puis je crois que c'est horriblement cher au Gros Arbr-. — Tiens, ta prends les intérêts de Deligny, à présent? — Pourquoi pas?... Quand on peut être aussi bien, a quoi bon tant dépenser ?... Messieurs, j'entre le premier, je vais donner un coup d'oeil à la cuisine.
— Est-ce que nous dîneront la ? dis-je a Dubois, • ela me fait l'effet d'une gargote... — Mon cher ami, quand nous devrioni n'y diner qu'avtc des arêtes et des mies de pain, il faut y entrer... Mon avare mord à l'hameçon , j'en étais sûrl — Qu'est-ce doue ? — Cette femme en chapeau que je lui ai dit avoir cinquante nulle livres de rente et ▼•uve d'un épicier en gros, lait tu qui c'est ? — Non? — Tu n'as pas reconnu sa tournure ?... c'est Charlotte. — Charlotte I...— Elle-même, avec deux demoiselles qui font des queues de boutons. Charlotte demeure maintenant dans le faubourg Saint Antoine, et tous les lundis ces demoiselles viennent se promener hors barrière et entrent chez un marchand de vin où elles fout leur provision pour U semaine, provision qu'elles passent dana des vessies attachées sous leur jupon, ce qui
fait que l'entrée ne leur coûte qu'un tour de hanche. — Comment diable sais-tu tout cela ? — Charlotte me l'a conté elle-même , ii y a huit jours. — Je te croyais brouillé avec elle. — Mon ami, une femme ne peut jamais rester brouillée avec moi ? Je lui si envoyé deux livre» de sucre tombé. En voyant ces demoiselles, il m'est venu sur-le-champ l'idée de nous amuser aux dépens de Jolivet. Charlotte ne le connaît pas ; et en l'abordant tout à l'heure je lui ai dit que nous nous promenions avec un jobard qui a soixante francs à manger par jour... Les grisettts aiment beaucoup ces jobards-là. Charlotte ne demande qu'a faire sa connaissance ; elles sont entrées ici faire leur provision hebdomadaire; maintenant laisse-moi agir, et ne dis rien.
Je suis Dubois. .\o as pénétrons dans la guinguette ; cela y sent l'ognon à faire pleu.-er. Jolivet est dans la cuisine. Tout en ayant l'air de regarder dins les casseroles, il porte fréquemment ses regards dans le jardin qui est derrière la maison, parce qu'il a vu nos trois griserie» entrer dans un des cabinets particuliers qui sont au fond de ce jardin.
Un gros homme en bonnet de colon , et dont le visage est cramoisi, met toutes ses casseroles sous le nez de Jolivet, tandis que deux servantes, qui prennent du Ubac comme des Suisse», arrangent avec leurs mains des morceaux de fricandeau qu'elle» courent ensuite porter en léchant leurs doigts.
— Diable! dis-je tout bas à Dubois, j'aimerais autant ne pas dîner
ici. — Laisse donc, pour une fois! Tu veux te distraire; il
faut bien voir du nouveau... — J'aurais préféré ne pas voir les servantes tatouer les plats avec leurs mains. — Mon ami, ça ne se fait pas autrement chez les premiers traiteurs de Paris; la seule différence, c'est qu'on se garde bien de laisser pénétrer le public dans la cuisine, et on a raison. Éb bien! Jolivet, penses-tu que nous trouverons de quoi dîner ici ?
— Très-bien, messieurs, très-bien... Voilà monsieur le chef qui vt nous soigner cela. — Allons, monsieur le chef, une superbe matelote et de la friture... C'est tout ce qu'il nou» faut, n'est-ce pas, Paul?...
— Oui... mais surtout pas de fricandeau.
— Si ces messieurs veulent monter au premier dans le grand talon, on va y mettre leur couvert.
— Nous ne voulons pas diner dans un salon, dit Jolivet; vous avei des cabinets dans le jardin. — Oui, messieurs... des cabinets bien agréables, bien gais... — Messieurs, nous y serons mieux, nous y aurons de l'air. Dis donc, Dubois, ces dames sont dans un cabinet làbas... — Eh! qu'est-ce que cela nous fait, ces dames... nuisaue je te dis qu'il n'y a rien à faire!... *
Nous entrons dans le jardin, qui ressemble beaucoup à une cour. Une servante nous ouvre un des cabinets agréables dans lesquels il n'y a que les quatre murs, une table sans nappe et deui bancs de bois, et où la vue ne peut se porter que sur des lieux à l'anglaise.
— Ils sont champêtres, les cabinets! dit Dubois, il n'y a pat de luxe ; mais si la matelote est bonne , c'est l'essentiel. — C'ett ça , dit Jolivet, à la guerre comme à la guerre !... Ah! Dubois. .. cet dame* ouvrent leur cabinet.
En effet, Charlotte venait de »e montrer »ur le seuil de la porte. Jolivet lui fait un salut profond, auquel elle répond par un" sourire très-encourageant. Bientôt nous voyons entrer dans leur cabinet une des servantes avec un énorme broc de vin. Alors Dubois me regarde en se pinçant les lèvres.
— Que diable oes dames vont-elles faire de ce broc de vin , qui tient au moins dix .itre»? t'écrie Jolivet qui a vu la servante sortir du cabinet les maint videt.
— Ah! c'en pour leurs cort , dit Dubois. — Pour leur» cor»? — Sans doute ; tu ne connais pas ce remède-là pour les cors aux pieds?
— Quel remède ? — El parbleu ! de les faire baigner dans du vin de vigneron... C'est probablement pour cela que ces dames sont entrée! ici. D'abord je tais que la veuve a des cors... Je l'ai vue très-souvent boiter.
Jolivet a toujours le» yeux fixés sur le cabinet de ces dames, mais la porte en reste fermée, et personne ne se montre. On nous apporte notre dîner, et nous nous mettons à table. Les souvenirs de l.i euisine me poursuivent encore ; mais Dubois nul le feu à la matelote qui flambe comme un bol ue punch. Je tonge que le feu purifie tout, el nous attaquons la matelote à la marinière , dont la sauce emporte la bouche, mais qui doit nécessairement rappeler son buveur.
C'est singulier , .1 it Jolivet tout en diuaul. je ne vois rien porter chex ces dames... ei-epté le broc de vin. — bah! dit Dubois, j'ai vu porter, moi, une énorme carpe et une superbe volaille. — Dan» quel moment donc ? — Pendant que lu cherchais les tri u s, Mais le tenipf se couvre, messieurs; vntii voyes que nou» avon- bien feil 'le farda la Ct'fodine, car par ir; • est fort difficile de trouver de» voitures.
Nous en sommes » •« triture, et la pluie tombe »Vt C violence, lorsque la porte du '.amnel de ces demoiselles s'ouvre. île nouveau , el Charlotte parait, le remarque qu'elle a les hanches be uicoup plus forte» qu'avant noire diner. Jolivet, qm probablement ne fait pas attention à cela, quille la table el va dans le jardin comme pour exan'TW le temps.
— Il pleut, dit Charlotte, c'esl bien x't.tant I — Il est impossible que vous reveniez à pied, mesdames, dit Jolivet en l'approchant d'an air calant. — Dame... il et) certain que si l'on pouvait revenir autre
■est... on ne se crotterait pas... Mais le temps est bien pris... ça n'a pu l'air de vouloir cesser.
J Jolivet revient vers nous en s'écriant : — Messieurs, nous avons une ▼oiture; il serait très-mal de laisser revenir ces dames à pied, par le temps qu'il fait, surtout sachant qu'elles ont des cors aux pieds... Qu'en pensez-vous ? — Est-ce que tu plaisantes ? dit Dubois ; tu vêtu nous faire tenir tous les trois avec ces trois dames... Regarde-les donc... elles ne sont pas minces. — C'est vrai , elles ne paraissaient pas si puissantes tout à l'heure.
Nous apercevons Charlotte et ses deux amies à cinquante pas devant nous. La pluie a rendu les chemins fort mauvais, et ces dames ont déjà leurs robes toutes crottées, parce qu'elles ont des raisons pour ne point se retrousser. Enfin Jolivet arrive avec la citadine. Mais quand il s'agit de monter dans la voiture, aucune de ces dames ne veut que Jolivet ou le cocher l'aide, et cependant elles semblent fort embarrassées. Ce n'est qu'avec peine qu'elles atteignent le marchepied, et leurs énormes hanches font un balancement continuel que Jolivet attribue à la timidité de ces dames. Enfin elles sont assises dans la voiture. Jolivet y monte et se jette à côté de Charlotte, qui se recule vivement pour lui faire place, en lui disant : — Prenez garde, monsieur, ne vous mettez pas trop près de moi... 11 me faui beaucoup d'air dans une voiture.
Jolivet se blottit avec respect dan3 un petit coin , et le cocher demande où il doit aller. — Rue de la Verrerie, chez madame, dit Jolivet en regardant Charlotte. — Rue de la Verrerie... non, monsieur... Je demeure faubourg Saint-Antoine, auprès du boulevard. — Madame a donc déménagé? — Oui, monsieur... Oh! je déménage très-souvent... Cocher, c'est dans la maison du charcutier; une allée rouge.
Jolivet commence à trouver singulier que la veuve, qui a cinquante mille livres de rente , loge dans une maison à allée du faubourg Saint- Antoine. Le cocher ferme sa portière et part... Dubois et moi nous suivons de loin la citadine.
Arrivés à la barrière, pendant que Jolivet écoutait avec surprise les discours un peu libres de mademoiselle Charlotte et de ses amies , la voiture s'arrête et le commis de l'octroi ouvre la portière en disant : — N'avez-vous rien à déclarer? f
* — Rien absolument, dit Jolivet, tandis qui les trois demoiselles se tiennent bien droites et regardent par l'autre portière. Mais le commis a reconnu les trois jeunes femmes doiU depuis quelque temps la conduite a éveillé les soupçons des employés de l'octroi. On a remarqué que ces demoiselles qui sortent do Paris avec une taille fine et des formes très-peu prononcées, y rentrent avec des appis dans le genre de la Vénus holtentote. Les commis ont jugé avec sagacité qu'un derrière ne pouvait augmenter d'un tel volume même après le diner; ils ont donc porté toute leur attention sur les formes de ces demoiselles , et le résultat fut qu'on en ferait la Visite la première fois qu'elles se présenteraient de nouveau pour rentrer dans Pt^=.
Ou gros homme en bonoel de coton et dont le visage est cramoisi met ses casseroles sous le nez de Jolivet.
Les deux amies de Charlotte s'étaient aussi fait des hanches énormes, et ces trois demoiselles étaient debout à l'entrée de leur cabinet, où elles lorgnaient les nuages et Jolivet. Celui-ci, enchanté d'être lorgné par celle qu'il croit une riche veuve, revient encore vers nous d'un air décidé en s'écriant : »
— Messieurs, j'ai une grâce à vous demander... — Est-ce que tu veux souper ici ? — Ce n'est pas cela... Mais si vous étiez assez aimables pour me céder la citadine... je vous avoue que j'ai le plus grand désir de reconduire ces dames; entre nous, la veuve me fait des yeux terribles , et je crois que mes hommages ne seront pas mal reçus. — Laisse donc aller ces dames, Jolivet, tu n'as pas seulement fini de diner.
— Je n'ai plus faim. — Tu en trouveras mille plus jolies. — Oh I la veuve est charmante... — Si tu nous prends notre voiture, songe qu'il faudra la payer depuis l'heure où nous l'avons prise. — Ça m'est égal... je payerai argent comptant... Je suis amoureux... je ne calcule rien...
— Eh bien ! Paul, qu'en dis-tu? — Qu'il la prenne la voiture, s'il le veut, j'y consens. — Merci, mon cher Deligny... Je vous laisse , mes enfants, excusez-moi!... Mais vous savez ce que c'est, quand ça vous tient, on n'y est plus... Adieu.
Jolivet nous quitte, enchanté, et court à Charlotte, à laquelle il dit :
— J'ai une citadine a mes ordres, si j'osais vous proposer de vous reconduire ainsi que vos jeunes cousines?... *
Charlotte regarde ses compagnes en dessous, lorsque Jolivet lui parle de ses jeunes cousines. Mais ces demoiselles acceptent sans façon la proposition qu'on leur fait, et toutes trois sortent du cabinet. Jolivet offre son bras; on n'a garde de l'aceepter, parce qu'on craint qu'il ne sente en marchant les objets qui sont attachés sous les jupons. On s'excuse sur la crainte de le crotter , et ces dîmes sortent de chez le marchand de vin en allant à pas comptés , comme si elles marchaient sur des oeufs.
La citadine nous attendait devant le Gros-Arbre. Au train dont marchent ces dames, qui ont l'air d'avoir les jambes nouées avec des ficelles, Jolivet voit qu'elles seront trempées avant d'arriver là, et il court devant pour ramener la voiture. Pendant ce temps, comme nous sommes carie m de savoir comment les choses vont se passer, nous terminons a la hâte notre diner; je paye, et nous sortons de chez le traiteur quelques minute* aprea '«s dames.
Mesdames , vous avez de* hanches dont la grosseur noua est suspect* ; nous voudrions bien le* visiter.
D'après cela, et malgré la réponse laconique de Jolivet, le commis s'adresse d'un air malin à Charlotte et à ses amies, en disant : — Et vous, mesdames, n'avez-vous rien à déclarer ?
— Pat le moindre chiffon , dit une de ces demoiselles. — Qu'est-ce qu'il veut donc qu'on lui déclare ? s'écrie Charlotte. Est-ce que noua avons l'air d'une contrebande ? — Monsieur le commis, j'ai l'avantage d'être avec ces dames, dit Jolivet, et nous ne sommes pas capable* de vous frauder.
— Je ne sais pas ce dont vous êtes capables , monsieur , dit ie commis, mais je sais qu'il fa il que ces dames aient la bonté de descendre et de passer au bureau pour se soumettre à la visite. — Ah ! Dieu 1 quelle horreur 1... nout visiter! nous !... ('écrie Charlotte ; apprenez, méchant rat-de-cave, qu'on ne m'a jamais visitée, ni moi, ni mes compagnes, et qu'on ne nous visitera pas I... — Pardonnez-moi, mesdames, nous vous visiteron? —Ah ! quelle indécence I... Comment, monsieur, est-ce que vous si ,i3i-irez que l'on tàte , que l'on touche des femmes qui sont .1, t vou .'... — Monsieur le commis, reprend Jolivet, je vous assure que vous lis dans l'erreur... Fouillez dans la voiture, dans les coffres tant que ous voudrez, mais quant à ces dames, je réponds de leur innocence. — Si ces dames sont innocentes, qu'elles se laissent tâter les fesses... Ah I quelle infamie ! le plus souvent que vous nous les toucherez 1... Est-ce qu'une femme ne pourra plus rentrer dans Paris sans montrer son postérieur à l'octroi ? — Il n'est pas question de cela, mesdames, mais vous avez des hanches dont la grosseur nous est suspecte. — II parait que vous n'en avez jamais vu que de bien maigres !... C'est notre nature d'être dodues , à nous. — Vous n'êtes pas aussi grasses quand vous sortez de Paris. — C'est que l'air des champs nous boursoufle apparemment. — Allons, mesdames, pas tant de raisons, descendez. — Nous ne descendrons pas. — En ce cas, nous allons tous sonder dans la voiture.
Le commis fait un signe à ses collègues ; deux de ces messieurs arrivent avec des sondes. A la vue de ces instruments, Charlotte et ses comp'gnes poussent les hauts cris; Jolivet veut écarter les terribles pointes de fer ; les jeunes filles, qui ont peur d'être sondées, se réfugient au fond de la voiture ; mais dans leur frayeur elles ont oublié leur prudence habituelle; et en se jetant les unes sur les auties elles crèvent les vessies pleines de vin qu'elles portent sous leur jupon. En un instant les sondes deviennent inutiles, car les appas de ces demoiselles ont disparu, et la citadine est inondée de vin.
Les commis rient, le cocher jure, et Jolivet, qui a reçu une partie du broc de vin sur son habit et son pantalon, regarde d'un air pétrifié Charlotte et ses compagnes, en s'écriant : — Quoi 1... une femme qui a cinquante mille livres de rente s'amuse à passer du vin sous ses jupons !...
A ces mots, les demoiselles éclatent de rire, et se débarrassant de leurs fausses hanches, sautent lestement hors de la voiture et rentrent dans Paris, laissant Jolivet se débattre avec les commis et le cocher.
Jolivet s'aperçoit qu'il a été la dupe de Dubois, et s'écrie :
— Je n'étais pas avec ces dames... je ne les connais pas... Je les reconduisais par pure galanterie...
— Monsieur, dit le commis, vous aurez encore la galanterie de payer ! l'tmemle. D'ailleurs, vous nous avez dit tout à l'heure que vous répondiez de l'innocence de ces dames. — Et ma vo ture donc , qui est toute pleine de vin!... Est-ce que vous croyez que vous ne me payerez pas le dégât, not' bourgeois?
Jolivet est atterré , il veut en vain se défendre, on le mène au bu- Tau. Nous passions, Dubois et moi, au moment où Jolivet était enraïne par le cocher, les commis et les badauds que cette scène avait «'.tirés. Il nous aperçoit, nous appelle, montre le poing à Dubois; mais nous faisons semblant de ne pas l'entendre : nous montons dans un cabriolet que nous trouvons à la barrière, et qui nous éloigne lestement de la Râpée.
Je n'ai pu m'cmpênher de rire de la situation de Jolivet et de sa tournure quand il est descendu de la citadine, tout couvert de vin. M ais rie retour chez moi, les images de cette journée s'effacent bien vite, il me sernblë même que j'éprouve nn plus grand plaisir a me retrouver s. u! et a pouvoir librement m'Occoper d Augu tme.
Ma i! irnê>tiqiic nv donri : une lettre qu'on a apportée pour moi. Je brise Je cachet avec précipitation... Si elle m'écrivait, si elle m'engagent a aller la voir... Je sens qu'elle n'aurait qu'un mot à dire , et je serais a ses cotés !
M. lis non!... ce n'est pa- d'elle!... le billet est signé Herminie. Kh ! mon Dieu! je me rippc'.le maintenant... Hier, a Auteuil , ne n'avait elle pas donné un rendez vous pour ce matin... Voyons ce (u'ellr m'écrit:
. « Monsieur, votre conduite est indigne , on ne se joue point ainsi rt'une femme; li vous en valiez la peine, je me vengerais de votre manque de procédés à mon égard. Mais je vous défends de vous trouver en ma présenee et de revenir jamais chez moi. •
Elle est furieuse !... je le conçois; je n'avais pas besoin de sa défense pour ne plus retourner chez elle. Je n'y allais que par coude-. lendânriB.V. que pour jbéiraux désirs de madame Lucev.il... Dés. irin s ».- serai affranchi de tontes ces complaisances... Désormais je ne levai |lus lien pour elle.
Je déchire le billet d'Herminie. Hélas! je m'étais fiatté qu'il était l'une autre ;' et cet ec-pnir déçu me donne de nouveaux rWrfro. Aufùstine ne m'écrira pas!... peu lui impolie rr.e je cesse d'aller chez elle... je lui suis indifférant. Q'ielre luy.inerie I... cette nia.lanie de iU monde, qui est adorée de Jenneville , aurait eu de l'amour pour moi, et celle que j'aime ne pense qu'a Jennc.i!le rAS l'a abandonnée'... Oo dit qu'il y a un bon côté dans tout , mais je le cherche en vain d«m ii'a maladresses du coeur qui nous font si mal placer nos affections
Chafitri XVI. - Ce qu on avait prévr
Plus de quinze jours se sont écoulés, et j'ai eu la force de tenir m résolution , je ne suis pas allé chez elle. Pendant tout ce temps , q< m'a semblé si long, j'ai couru les réunions, les spectacles , les cod cerfs; je me suis étourdi, mais je ne me suis pas guéri!...
Dubois a été souvent avec moi. Il a mauvais ton , mais il a bon cceui il voit que j'éprouve réellement une peine secrète, et u fait ce qu peut pour m ■■ distraire. Quant à Jolivet, nous ne l'avons pas revu dt puis la partie de la Râpée.
Je me flattais qu'elle m'écrirait pour m'engager à retourner la voir., qu'elle s'informerait si je suis malade, pourquoi elle ne me voit plus enfin; mais non, pas un mot I pas un souvenir!... Ahl peu lui importe ce que je fais, ce que je deviens... Je ne suis rien pour elle!... si elle avait, comme elle le disait, de l'amitié pour moi, me montrerait-elle maintenant autant d iiidiilérence !
Ninie n'a pas agi de même : elle m'a écrit plusieurs fois pour que j'aille la voir ; elle veut que je lui dise sans doute d où je connais soi Ado'phe.... mais je ne suis pas pressé de parler de cet hommc-lal... La saison est belle.... je devrais être a la camp igné de mon père.... Qui me retient encore à Paris, puisque je ne vais plus ch-z madame Luceval ?
On matin, que seul, chez moi, je me rappelle avec délices les moments si doux que j'ai passés près d'Augustine, lorsque je croyais être aimé délie, on sonne avec violence à ma porte, et bientôt Jenneville entre dans mon appartement
Je ne l'avais pas vu depuis la soirée d'Auteuil.... car maintenant si présence me fait mal.. Que vient-il faire chez moi?
Jenneville parait violemment agité, ses cheveux son' en désordre, ses traits altérés. Il se jette sur une ch lise et me dit :
— Eh bien ! beligny, s ivez-vous ce qui nous arrive
Je le regarde avec inquiétude; j'atlenis qu'il poursuive. I! frappe de son poinr» une table q li est près de lui en s'écriamt :
— CeWsérable Blaguard est parti!... — Blagnarî? — Oui, Blagnard.... I qui nous avons confié notre argent.... Moi , quatre-vingt mille Innés tft votls trente... Il fait banqueroute. . Il est parti ou caché... Enfin il ddlt plus de quatre cent mille francs !... et on assure qu'il ne laissé pas de quoi payer cent écus!.. Eh bien... vous ne dites rien?... Vous fies bien heureux de prendre cette nouvelle avec tant de calme. — C'est que je ne suis pas surpris d'apprendre que cet homme était un fripon. . Je vous assure que j'en ai toujours eu un secret pressentiment. — Alors pourquoi lui avez-vous confié des fonds?.... — Je me suis laissé entraîner — Je désirais m'enrichir en peu de temps.... Je vous ai vu une telle confiance en lui ! — Eh ! qui n'en aurait pas eu? des manières si brillantes, un ton si assuré dans les affaires... un train de maison fastueui... de la grandeur dans les plus petites choses.; voulml toujours traiter ses amis et le faisant avec un luxe!... — C'est justement tout cela qui aurait dû nous donner des craintes. L'homme qui veut faire honneur à ses engagements met plut d'ordre dans ses dépenses; les gens vraiment riches ne sont pas ceux qui veulent le plus le paraître; niais celui qui veut faire des dupes dépense l'argent avec profusion : et pourquoi le ménagerait il? ce n'est pas sa fortune qu'il mange, c'est celle des autres. Il reçoit, il lr.iite, il fait le grand seigneur;... mais nous payons bien cher ces dîners qu'il nous donne. Il brille, ii s'amuse avec les épargnes d'une pauvre veuve, avec le fruit du travail d'un artiste, avec les économies du modeste commerçant. Ah ! de tels êtres sont cent fois plus vils , plus méprisables qui' le voleur de grand chemin, qui, du moins, expose sa vie en vous demandant votre bourse; tandis que ces élégants voleurs de Salon, ces impudents banqueroutiers, ont I air de se moquer d« ceux qu'ils ruinent, et rient aux dépens des malheureux qu'ils OB' faits.
— Oui!... Vous avez parfaitement raison... Mais ces réfleiions n« nous ne rendront pas notre argent. Quatre-vingt mille francs de perdus quand j'espérais en avoir bientôt le double I... — Du moins cette perle ne vous ruine pas... Vous êtes encore a votre aise... tandis que moi'.... me voilà réduit à dix huit cents francs de rente.... tout au plus, car depuis quelque teeps je dépense aussi beaucoup plus que je ne devrais.... Mais il faut bien prendre son parti!... Il m'en restera toujours àsses. — Vou» êtes bienheureux d'être philosophe... J'avoue que cet événement me désespère!... Je ne tais pis aussi riche que vous le pensez.... L'habitude île dépenser brancoi.p, .. et puis, comptant sur ce misérable Rlacuaid pour me remonter.... j'ai été un peu vite... Je n'aime pas à calculer... Fi donc!... de quoi a t-on l'air?... surtout avec une femme ! — Je croyais que madame de Uemonle ne Vous occasionnait nulle dépense. — Nulle dépense'... C'est une manière de parler Vous savez bien qu'il rtt mi'ie présents qu'une
femme ne refuse jamais.... Ce sort des birviledc., mais des bafatnUl qui content cher... Ce qui me désole, c'est que ;i>.tefnem d.nis ce moment Herminie vient de perdre son prorèt!... Et cela va la g^n. r liorrililenient. Elle nr veut pas me le dire !... Elle pousse avec moi li
■ I. I , ... jusqu'à lei.es... Mail je l'ai appris, ainsi que le refoi .|u'e>- - fait aux offrrs d'un Allemand roillioanaire qui mettait ta
fortune à ses pieds.... C'est pour moi qu'elle l'a refusé, je n'en puis douter I... Quand une femme nous donne tant de preuves d'amour, convenez, Deligny, qu'elle mérite bien qu'on fasse aussi quelques sacrifices pour l'en récompenser. Dans ce moment elle a besoin de cent mille francs ™»i»» çayer les frais de ce maudit procès et les dommages à sa partie adve>*e. Mais j'ai une terre qui vaut cette somme, et certainement je ne laisserai pas ilerminie dans l'embarras. — Vous vendriez votre terre pour madame de Rémonde? — Sans doute.... Cela me réduira aussi à peu de chose, j'en conviens... Mais Ilerminie n'est fjènée que momentanément : je suis bien certain qu'elle me readr* la somme que je veux lui avancer... — JenneviL'e... prenez garde... — Que voulez-vous dire? — Madame de Rémonde n'est que votre maîtresse.... Songez, que les femmes sont capricieuses; ce ne sont pas celles pour qui on fait beaucoup qui nous aiment le plus. — Herminie m'a donné assez de preuves de son amour, je ne crains pas qu'elle change.
J'ai sur le hord des lèvres certaine confidence à lui faite.... Ma.; U/D, je ne le dois pas. Je ne puis me résoudre à perdre Ilerminie dans ion esprit. 11 ne me croirait pas ; d'ailleurs elle peut avoir eu un caprice pour moi et aimer toujours Jenneville... Cela s'est vu; surtout chez les femmes du genre d'ilerminia,
Nous gardons quelque temps le silence. Cependant je sais que je lui rendrais un grand service en le détachant de cette mai tresse-là... Mais comment y réussir?... Si je parvenait à le réconcilier avec sa femme...
Augustine serait heureuse, et j'en serais la cause Je sens que cette
/ilée peut me donner le courage de tenter cette entreprise.... Etre wuse de son bonheur, ce serait m'assurer sa reconnaissance.... Alors e ne lui serai plus indilïérent i...
Je me rapproche de Jenneville, qui sans doute réfléchit à la perte de ses quatre-vingt mille francs. Je ne sais comment en venir à mon Dut... Je crois que le plus court est de l'aborder franchement :
— Jenneville... est-ce que vous ne pensez pas quelquefois que vous êtes marié ?
Jenneville me regarde avec surprise et me répond :
— C'est la chose à laquelle je songe le moins 1... — ■ Vous avez donc tout à fait oublié... votre femme? — Oh I tout à fait!... Mais pourquoi, diable! me demandez-vous cela? — C'est que je croyais qu'il était impossible de ne pas penser quelquefois à celle à qui l'on est enchaîné pour la vie. — Enchaîné! c'est bien ce qui me fâche!... mais vous voyez que cela ne nous empêche pas de vivre chacun comme si nous ne l'ét'ons pas.... — Oui, vous; mais peut être que votre femme... — Elle *\iit ce qu'elle veut, cela m'est fort égal ! — Vous n'avez donc pas quelquefois envie de vous remettre "avec elle? — Me remettre avec elle!... Dieu m'en garde!... je me souviens du mariage!... comme c'est amusant!... — Cependant quand vous aves épousé... votre femme, vous en étiez amoureux?... — Je crois que oui... mais cela n'a pas duré longtemps... — Si cela avait duré, n'auriei-vous pas été aussi heureux, et plus même que vous ne l'êtes maintenant?... Tenez, Jenneville, on se lasse tôt ou tard d'aimer toutes les belles... on sent qu'il est plus doux, plus naturel de n'en aimer qu'une... Vous éprouvez déjà cela , puisque vous êtes constant avec madame de Réinonde... mais il me semble qu'il vaudrait mieux être constant à sa femme qu'à sa maîtresse ; je suis persuadé qu'on s'en trouverait plus heureux.
— Mon cher Deligny, vous parlez bien comme quelqu'un qui n'a Jamais été marié I... Si vous saviez comme ces dames deviennent exigeantes, fatigantes, assommantes, du moment que nous sommes liés à elles ! D'abord, leur premier désir est d'être maîtresses absolues, et par conséquent de nous rendre leurs esclaves. Quand nous montrons de la fermeté, quand nous ne voulons pas nous laisser mener comme des M. Pépin, alors nous sommes des tyrans! djs monstres!... Oli I parbleu! si j'avais voulu faire toutes les volontés de ma femme, depuis le matin jusqu'au soir, nous aurions vécu très-bien ensemble; elle m'aurait peut-être adoré!...
— Est-ce que vous pensez qu'elle ne votv'i aimait pas?
— Ma foi, mon cher ami, je ne crois jamais qu'on m'aime quand on me rend malheureux.... Je ne connais rien de plus détestable que ces femmes qui vous font enrager en vous disant qu'elles vous adorent.... Eh, morbleu! baïssez-moi, et laissez-moi tranquille.
— Vous mettez tons les torts du côté de votre épouse , mais n'en s\««-vous jamais eu envers elle?...
— Des torts... envers ma femme?... Ah ça'l Deligny, qu'est-ce qui loua prend aujourd'hui?... vous plaidez la cause de ma femme avec une chaleur ! vous qui ne m'en parliez jamais... Est-ce que vous en êtes amoureux depuis que je vous l'ai fait voir à Auleuil?
Quoique Jenneville dise ces mots en riant, je ne puis '«'empêcher de rougir et d'être embarrassé ; mais il ne s'en aperçoit pai «t reprend : — Auriez- vous revu Augustine depuis? vous aurait-elle pria pour s>,n «voeat? *
— Je me suis en effet trouvé.... une lois.... en société.... avec madame votre épo ise.... et je vous avoue qu'elle m'a paru ai différente du portrait que vous m'en aviez fait... — Ah! parbleu I... en société ces dames sont charmantes!... c'est dans leur intérieur qu'il faut les voir... Mais c'est assez... c'est beaucoup trop parler de ma femme... c'est d'avoir de larger-l q*w »e dois m'occuper natntenant... Misérable
Blagnard I... un homme en qui j'avais une confiance!... C'est 'i avait des manières si élégantes !... et toujours mis à la dernière mode...' allons... il faut que je vende ma terre... '*
Jenneville se lève , il va me quitter ; je l'arrête , j, ! lui prends la main, je veux faire un dernier effort :
— Jenneville, avant d'en venir à cette extrémité, rmecnissez encore. — A quoi voulez-vous que je réfléchisse ? Il me favt de l'argent, il m'en faut absolument... Est-ce que vous pouvez me trouver cent mille francs ? — Aon.... malheureusement, si je le pouvais.... — El bien! mon ami, laissez-moi alors vendre ma terre... — Mwis enfin... vous n'auriez pas besoin de vous dépouiller de votre fortune... si, retournant vivre avec votre femme... — Ma femme!... encore ma femme!... ah ! mon cher ami, c'est trop fort!... Figurez-vous que me parler de ma femme, c'est parler à Pourceaugnac d'un apothicaire... vous voulez me faire fuir?... — Non !... je voudrais au contraire vous apprendre à la mieux connaître, vous forcer à lui rendre justice... De grâce , écoutez-moi un moment... Vous avez mal jugé votre épouse ; elle vous adorait , elle vous adore toujours, j'en suis certain ; elle a pu vous paraître exigeante, jalouse, parce que, dans les premiers temps de son mariage, une femme ne sait pas laisser assez de liberté à son époux; mais désormais soyez persuadé qu'elle ferait votre bonheur... que, plus indulgente pour vos faiblesse», elle les eicuserait en faveur de vos qualités , et se montrerait pour vqus l'amie la plus tendre , la plus sincère. Croyez-moi, retournez avec elle, et vous me remCrcieret bientôt du conseil que je vous donne en ce moment...
Jenneville me regarde avec un grand sang-froid, et, pour toute r ponse, me dit :
— Mon cher ami , je vais vendre ma terre.
Il est parti !... Ma foi, j'ai fait ce que j'ai pu !... Il refuse ce bonheur que je suis désolé de ne pouvoir obtenir!... qu'il se ruine, qu'il se dépouille pour une femme indigne de son amour, tant pis pour lui!... Refuser de voler dans les bras d' Augustine 1... Il ne mérite vraiment pas d'être heureux.
Avec tout cela, me voilà ruiné aussi... comptant doubler mes trente mille francs et ne voulant plus amasser , dépuis quelques jours je dépense sans compter!... C'est tout au plus s'il me restera dii-huit cents livres de rente... Si mon père savait comme j'ai bien mené ma fortune !... mais je n'ai plus d'ambition, plus de vains désirs!... Ce modeste revenu me suffira; cependant, comme je ne yeux ni emprunter à mes amis, ni porter des habits râpés, je sens qu'il faudra que je vive avec beaucoup d'ordre et d'économie.
Je suis en train de faire un1 nouveau budget, lorsque Dubois entr« chea moi en sautillant. Je me rappelle que nous devions aujourd'hui aller dîner chez Véfour. Je lui tends la main et lui dis en soupirant :
— Mon cher Dubois, je ne puis plus te donner à- dîner, ni même payer mon écot chez Véfour... Ne compte pi rfs sur' moi pour des parties de traiteur, de' cheval, de campagne.;, c'est fini, mon ami, je suit ruiné 1... — Allons donc !... tu me fais une farce!... — Non, je te dis la vérité... M. Blagnard m'emporte trente mille francs qu'il devait me doubler... — Blagnard!... sai3-tu de quel côté il est parti? je cours sur ses traces, je le' trouve... et, s'il ne te rend pas ton argent, je lui passe mon épée au travers du corps. — - Je te remercie ; mai» on tuerait dix fois un fripon plutôt que de lui faire rendre un sou de ce qu'il vole. 11 faut qne je me résigne; il me reste dii-huit cents francs de rente, avec cela je puis encore vivre; mais tu conçois que je ne puis plus dîner tous les jours à dix francs par tête? — Dix-huit cents francs et une jolie figure... Ah ! si tu voulais ! comme je te trouverais bien vite une riche douairière... une femme sensible, de quarante à cinquante ans, qui se chargerait de te procurer toutes les jouissances de la vie sans que tu touches à ton revenu !... — Je te remercie,, mais j'aime mieux dépenser modestement mes dix-huit cents francs. — Alors il faudra te contenter de la grisette sentimentale, qui, pourra que son amant soit bel homme, ne demande qu'à être promenée le dimanche, et avec laquelle la dépense n'excède jamais la bouteille de bière et la demi-douzaine d'échaudés, parce qu'on lui fait prendre en amour ce qu'on lui refuse en comestibles- — Je ne veuA ni grisette, ni douairière... je serai sage... je penserai à celle... que je ne puis oublier! — Ah! par exccnle, l'amour platonique ; c'est ce qu'il j a de mieux quand on n'est pas er fonds ; mais en attendant, tu vas venir dîner avec moi. — Je t'ai dit que je ne le pouvais plus; — Je te db que tu viendras. C'est moi maintenant qui te régale... j'ai fait une affaire superbe en cassonade, j'ai (ragné cinquante louis de commission... Je les mangerai avec toi jusqu'au dernier : c'est trop juste... Tu m'as donné des dîners, c'est à mon tour. — Dubois, je ne veui pas que... — Tu ne veux pas!... est-ce que tu te fiches de moi? me prends-tu pour un ladre , pour un Jolivet?... Tu as payé' pour moi quand je n'avais rien, aujourd'hui c'est mon tour... Je veux te pro uener, t'amuser, te traiter quinze jours de suite... — Mais::. — Mais f tu me refuses, je me fâche, et il faudra te battre avec moi... Tu sa* que j'ai une mauvaise tête d'abord !
Je prends en riant le bras de Dubois, il me mène an Palais-lîoyal, il commande tout ce qu'il y a de mieux, prend les vins le» plus cher* dépense cinquante francs pour notre diuer... Ld çmauatite louis B* dureront pas longtemps.