Chapitre XVII. — Conversation dam l'ombre
Avee dix -huit cents franci de revenu, un garçon ne doit pas avoir ma logement de six cents francs , ni garder une domestique. J'ai surle-champ senti cela ; et comme j'aime à terminer promptement ce <fue j'ai résolu, surtout les choses désagréables, je donne congé à mon propriétaire et à ma domestique. Me voulant plus avoir sous les yeux des souvenirs de ma grandeur passée, je vends une partie de mes meubles pour payer plusieurs dettes pressées... d'ailleurs, je n'aurai pas besoih de tant de meubles pour un petit logement, et je vais m'in- Italler dam un modeste appartement de la rue Chariot. Au Marais, les logements wm moins chers, et puis la rue Chariot est tout à coté de la rue Boucherat... je passerai tous les jours devant chex elle... Je ne regrette pas mon bel appartement ; met deux petites chambres au troisième étage ne semblent charmantes... voilà du moins une compensation à mes peines : si je n'avais pas toujours l'amour en tète, je ae supporterait pas aussi philosophiquement la fuite de M. Blagnard. Dubois ne m'a pas encore laissé un moment de libre depuis qu'il tait le malheur que j'ai éprouvé ; il me mène tous les jours chez les «rentiers traiteun de la ville, et là me traite. comme un teigneur. J'ai beau l'engager à ménager sa bourse, il prétend que nous devons faire bombance pour que je ne m'aperçoive pas de mon changement de fortune. Il me fournirait aussi des maîtresstt, si je le laissais faire. Quant à Jolivet, je l'ai rencontré une seule fois. En apprenant la banqueroute que j'ai essayée, il m'en a compté sur-le-champ une doutaine dans lesquelles il t'est soi-disant trouvé... il avait peut-être peur que je lui empruntasse de l'argent; enfin il m'a fallu entendre le récit de spéculations malheureuses, d'affaires manquées, si bien que c'est moi qui étais obligé de le plaindre. Après cela, il t'est rappelé qu'il avait une courte très-pressée à faire. Il ne viendra tans doute plut <x><>. voir ; j'aime autant eela.
Ce qui m'étonne, c'est l'entier oubli de madame Luceval. Je tais bien que c'est moi qui ai cessé d'aller chez elle , que c'est moi qui lui ai dit que je ne voulais plus la voir... mais j'espérais qu'elle ferait quelque chose pour me rappeler. Si elle savait ce que j'ai dit à Jenneville, ce que j'ai tenté pour le ramener à elle !... mais elle ne saura pas cela.
Il y a dix jours que j'habite mon petit logement de 1* rue Chariot, et depuit deux jours Dubois m'a laissé diner seul ; car les cinquante louis sont mangés. Au train dont il let menait, cela ne pouvait pat durer longtemps. Mais il n'en est pas plus triste , et dès qu'il sera de nouveau en fonds, il recommencera le même genre de vie. C'est un garçon bienheureux que Dubois, si toutefois l'insouciance est vraiment an bonheur I
Je reviens de cher on modeste traiteur, on , pour mes rreui franci, j'ai fait un repas trèr suffisant; je suis étonné que pour un prix si modique on puisse diner, et bien; et je me dis que s'il est facile à Paris de dépenser beaucoup d'argent, il est aussi fort ais4 d'y vivre agréablement et avec économie; c'est un avantage qu'on ne trouve pas dans toutes les grandes villes. Je songe que je serais encore riche si j'avais tout l'argent que j'ai dépensé inutilement C'est étonnant comme les revers de fortune nous font faire de sages réflexions.
Avant de rentrer chez moi, je fait un tour au Jardin Turc; met yeux y cherchent ma voisine, et ne l'y rencontrent jamais. En revanche, j'y vois souvent les mêmes figures. Les vieux couples qui se mettent en évidence sur la terrasse, les jeunes amants qui te cachent .ans les bosquets, le bourgeois économe qui reste assis quatre heures, avec sa femme et ses enfants, devant une bouteille de bière, tandis qu'en dix minutes quelques jeunes étourdis ont pris du café, du punch et des glaces; l'habitué, sur le retour, qui vient y lorgner let dames, et, en passant devant la maîtresse du comptoir, ne manque pas doter ton chapeau en faisant un gracieux sourire; et cette famille, qui n'est composée que de femmes et qui se promène tout l'été, comme Diogène, en ayant l'air de chercher un homme; et ces vieux amants qui ont été beaux jadis, qui croient l'être encore, et qui, pour l'être toujours , sont chaque année plus recherchés dans leur mise , et se redressent le plus possible; et celle mère qui porte un bonnet et fait mettre à sa fille un énorme chapeau sous lequel on voit à peine ses traits; et cette femme de cinquante ans qui donne constamment la main à un enfant tout jeune pour que l'on croie que c'est le tien ; et cette famille, dont l'accent trahit l'origine, qui, en sortant de table, vient prendre pour dessert une bavaroise au chocolat; et ce monsieur et cette dame qui te promènent toute la soirée sant s'adresser la parole ; et cet grandes <*«moiselles qui toisent tous ceux qui passent devant elles comme ti elles étaient chargées de faire leur signalement; et mille autres originaux comme il y en a eu , comme il y en aura toujours, ^qui est fort heureux, car les endroits publics perdraient de leurs otiarmrs si on n'y trouvait pas de quoi critiquer.
J'ai bientôt fait le tour du jardin, et comme je n'y vois rien qui nlntéretse, je rentre sagement chez moi. Mon portier ett assis devant la porte de la maison avec toute sa famille ; c'est assez la coutume ie» portier» du Marais : cela donne à notre rue un air patriarcal *t «Ml à fait iwovince. Du reste, mon portier ptt aux vf'V soins CB\
moi, par la raison qu'il fait mon ménage; et, du plus loin qu'il me voit, il me dit : — Monsieur, j'ai une lettre pour voua... Je vait vont la chercher.
Une lettre I... C'ett probablement de Ninie ; je ce l'ai pat vue depuis le bal d'Auteuil , et je m'étonnais qu'elle ne vint pas ou ne m'écrivit pas de nouveau. Peut-être est-ce de mon père... U doit être fàclté contre moi.
Je suis mon portier jusqu'à ta loge. Il me donne la lettre en me montrant qu'elle a été envoyée à mon ancien logement, d'où elle est revenue à celui-ci.
Je prends la lettre, je regarde l'écriture : ce n'est ni de mon père, ni de Ninie; mais je gagerais que c'ett d'une femme... Ces dames oui une manière particulière de plier et de cacheter leurs billets.
J'ouvre la lettre... Met yeux te portent sur-le-champ à la signature... Se pourrait-il!... c'est elle... c'est Augustine qui m'écrit! .. Oui . il y a bien Augustine , et cette écriture charmante devait être la sienne... Ah I Usons vite :
, « Je vient d'apprendre le malheur que vous avez éprouvé , et la banqueroute de cet homme qui vous a trompé , ainsi que Jenneville. Vous ne vouliez plus me voir, et j'aurais respecté votre résolution; mais un tel événement doit me permettre de me rapprocher de vous. .N'avez- vous donc nul besoin de vos amis? Malgré le ressentiment que vous avez contre moi , j'espérais que vous ne doutiez pas de ma sincère amitié. Je veux que voui me rassuriez vous-même sur votre situation; n'auriei-vous pu encore cette dernière complaisance?
» ArtiMiM. »
Je baise mille fois cette lettre, je fais mille exclamations de joie, je ne m'aperçoit pas que mon portier est devant moi avec sa chandelle à la main, me regardant d'un air curieux. Enfin, quand je suit un peu plus calmé, il se hasarde à me dire :
— Il paraît que la nouvelle que monsieur reçoit n'est pas mauvaise?... Je suis bien charmé que pour la première lettre que monsieur reçoit dans notre maison... — Oh! oui... elle m'enchante!... elle me fait un plaisir !... — C'est peut-être quelque héritage que monsieur n'attendait pas?
Tous ces gens-là croient donc qu'il n'y a que l'argent qui rend heureux! Mais il ett vieux!... il faut l'excuter... Voyons la date de cette lettre...
Je rouvre la lettre ; mon portier me remet la chandelle tout le net en disant : — C'est singulier... c'est pourtant de la chandelle des six, et elle n'éclaire pas très-bien... — Comment ! cette lettre est datée d'avant hier !.. et je ne la reçois qu'aujourd'hui? — Monsieur, les épiciers s'entendent tous avec les chandeliers... — Répondez donc à ce que je vous demande. Est-ce que vous avez gardé cette lettre deux jours dans votre loge? — Moi ! monsieur... Ah! par exemple ! elle est là de ce matin seulement... Mais monsieur est descendu si vite que je n'ai pas eu le temps de l'attraper... Je me suis dit il l'aura ce soir, c'est la même chose.
La même chose I... et depuis ce matin je serait heureux... j'aurais été chez elle... Mais il n'est que dix heures, je puis encore y aller ce toir... Oui... depuit assez longtemps je me fais violence pour résister au désir de la voir. Désormais je ne serai plus si dupe I... Puitqu'en me privant de ce bonheur, je ne me suis point guéri de mon amour, je veux maintenant la voir, être près d'elle aussi souvent qu'elle me le permettra. . . mais jamais , non , jamais , je ne lui redirai un mot d'amour.
Tout en faisant ce nouveau plan de conduite, j'ai franchi le court espace qui me sépare de la demeure d'Augustine. Je suis chez elle ; ta bonne m'a ouvert, et s'est écriée en me voyant : — Ah I monsieur , il y a ben longtemps qu'on ne vous a vu.
Bonne fille, elle s'en est aperçuel... Je lui serre la main... Elle court
n'ouvrir la porte du salon; à l'empressement qu'elle montre, pense-
l elle donc que ma présence fera plaisir à sa maîtresse? Enfin elle a
dit : — Madame, c'est M. Deligny. Et j'entre dans le salon, dont elle
referme la porte sur moi.
Le salon est grand; une seule lampe est placée sur la cheminée, elle n'éclaire que faiblement cette pièce, dont «ne partie ett dam l'obscurité. Le temps est magnifique, un beau clair de lune donne à cette soirée quelque chose de solennel; une fenêtre du salon est ouverte , Augustine est placée à cette croisée , ta tête est appuyée sur une de tes mains. Elle n'a pas bougé lorsque je tuis entré; tant douU elle n'a pat entendu sa domestique m'annoncer ; elle se croit seul* encore.
Je reste immobile au milieu du talon. Je mit ti content d'être près) d'elle que j'ose à peine respirer; il me semble que je jouit d'une alttasion que le moindre mouvement va faire évanouir.
A quoi pense t elle en ce nioru».nt?... Si l'on pouvait lire dans l'ime de ceux qu'on aime I... Non , je croit qu'il vaut mieux qu'on n'ait pM celte science-là.
Mail elle a porté son mouchoir à set yeux... elle let essuie., elle pleure I...
Ah! elle pense à son mari!
Malgré moi je fais un mouvement qui lui fait tourner la tête.
LA tEMME, LE MARI ET L'AMANT.
— Ah ! mon Dieu!... qui est donc là ? ^ C'est moi , madame. — Monsieur Deligny !... c'est vous!... — Oui; voire bonne n'avait anîoncé . mais vous ne l'avez pas entendue. — Et vous restex là sam ne parler? — Je vous voyais, j'étais déjà heureux. — Et cependant... li je ne vous avais pas écrit... Mail vous voilà... Ah !.. . je suis bien tonte rite de vous revoir.
Elle me tend la main, je la presse tendrement, puis je m'assieds auprès d'elle contre la croisée. Nous sommef éloignes de la lumière; mais il me semble que l'ombre qui nous enveloppe donne encore plus de charme à cette entrevue.
— Il y a bien longtemps que je ne vous ai vu!... Je m'étais tellement habituée à vos visites... que j'ai trouvé les soirées d'une longueur I... — Oui... on s'habitue à tout. — A tout!... c'était aussi un plaisir, monsieur, et il me semble que je vous l'avais témoigné !... — Certainement, madame, je n'ai jamais eu qu'à me louer de votre accueil... Mais, mon Dieu!... nous voilà sur un ton de cérémonie 1... Vous me permettiez autrefois d'être plus amical avec vous... j'ose espérer que vous aurez encore la même bon!é?... — Oui, sans doute, je suis toujours la même. Mais parlez-moi denc de ce qui vous intéresse... Vous avez été victime d'un fripon? — Oui, madame... C'est une chose bien commune aujourd'hui!... J'aurais dû pourtant me méfier de celui-là , il avait tout ce qui caractérise un intrigant : de l'impudence , du babil ; tranchant dans la conversation , affecté dans ses manières !... enfin tout ce qui annonce un homme qui cherche à faire des dupes 1... — Et vous avez été la sienne? — Que voulez-vous !... cela ennuie d'être toujours sur ses gardes... On finit par s'abandonner au hasard... Je voulais réparer les folies que j'avais faites... je voulais m'enrichir très-vite... — Il vous a emporté beaucoup ? — Trente mille francs. — Et vous n'espérei pas retrouver cet homme? — Le retrouver, c'est possible ; mais en tirer quelque chose, jamais!... Les banqueroutiers arrangent si bien leurs affaires que ce sont plutôt leurs créanciers qui leur redevraient quelque chose. — Et cette perte ne vous gêne-t elle poini* ïr'ardoncez-moi cette question... une amie a le droit de vous la fzjre... Je sais que vous ne voudriez pas avoir recours à votre père ..
— Ob'* non, et j'espère au contraire lui cacher cet événement. Mais, grâce au ciel , je ne suis pas ruiné entièrement ; il me reste... de quoi vivre... et maintenant que je n'ai plus d'ambition... que je ne puis plus espérer de changement dans mon sort... avec dix-huit cents francs de rente j'ai tout autant qu'il m'en faut. Je n'en suis pas moins sensible à l'intérêt que vous me témoignez... Je dois même me féliciter de la perte que j'ai éprouvée, puisqu'elle m'a valu cette lettre ■ne j'ai reçue de vous... Sans cet événement... sans doute vous ne m'auriez jamais donné de vos nouvelles.
— Mais vous ne vouliez plus me voir... Devais-je vous y forcer? — Oui, c'est vrai... je ne voulais plus vous voir!... ou plutôt j'avais dit cela dans un moment de dépit... J'ai bien senti depuis que j'avais tort... Désormais je ne me priverai plus du plaisir d'être avec vous... si vous voulez bien recevoir mes visites comme autrefois... — Sans doute... je n'ai aucune raison pour les refuser.
Augustine m'a répondu cela d'une façon singulière. Il y a quelque chose de contraint dans ses manières, dans sa voix. Il me semble qu'elle n'a plus avec moi cet abandon , cette franchise d'autrefois. Je voudrais pouvoir lire dans ses traits... Mais nous sommes dans l'ombre; je ne puis pas bien voir l'expression de ses yeux.
Nous gardons quelque temps le silence... J'ai pourtant mille choses à lui dire... mais je cherche... On dirait qu'elle cherche aussi; elle ne doit cependant pas éprouver le même embarras que moi.
— Comment donc avez-vous su que j'étais dans la banqueroute de ' ce Blagnard? — J'ai d'abord appris par Juliette que M. Jenneville se
trouvait pour L-aucoup dans cette affaire... Juliette a un parent qui perd aussi quelque ebose avec ce fripon... Elle m'a dit que vous vous trouviez au nombre des créanciers , mais pour une somme moindre que M. Jenneville. — Oui... votre mari perd quatre-vingt mille francs... — Si du moins cela le rendait plus raisonnable ! — Je crains qu'il n'en soit pas ainsi... Cette madame de Rémonde lui fera faire quelque folie... Une intrigante, qui, sous le masque du désintéressement, cherche peut-être à le ruiner 1... — Que voulez-vous? puisque cela lui plaît I... 11 est le maître de disposer de son bien à sa fantaisie.
— S'il avait voulu écouter mes conseils I... — Vous l'avex donc vu depuis peu? — C'est lui qui est venu m'apprendre la fuite de Bla-
I;n;ird... Il était furieux... d'autant plus qu'il lui fallait à tout prix de 'argent... et cela parce que madame de Rémonde a perdu un procès... Mais... pardon, je ne devrais pas vous dire cela peut-être... Cependant, comme vous aimez à savoir ce que fait votre mari... — Oh ! ce |ue vous me dites là ne me surprend pas; depuis longtemps je l'avais Kévu I... J'ai jugé cette dame de Rémonde; les femmes se trompent rarement dans les jugements qu'elles portent sur leur sexe- Cette Heraiinie ruinera M. Jenneville, ou à peu près. — Vous dites cela avec , «ne tranquillité !.. . — Puisqu'on i.e saurait l'empêcher, il faut bien : se soumettre. — Encore si cette femme-là l'aimait!... Je conçois que l'on fisse des sacrifices pour une personne dont l'amour nous est prouvé. ..
— Pourquoi pensez-vous qu'elle ne l'aime pas? — Parce que j'en suis sur V»' — s êtes sûr ?... Ah ! cette dame vous l'a dit? — Elle ne me
il'» pas &'.... mais j'ai vu qu'il sérail facile de la rendre iutiièle à Jenne-
ville... — Ah! je comprends... vous avez fait sa conquête... — Ont telle conquête n'a rien de bien flatteur; ces grandes coquettes ont toujours des caprices pour les hommes qui leur montrent le moins de galanterie... elles veulent les forcer à reconnaître l'empire de leur? charmes... — Et madame de Rémonde vous a forcé à reconnaître le sien? — Non... je ne serais jamais amoureux de cette femme-lit... Pourtant, en voyant l'aveuglement de Jenneville, je me disais que I meilleur moyen de lui faire connaître sa folie serait peut-être de... dt lui enlever ta maîtresse.
— Eh! mon Dieu! monsieur... il y en a mille qui se chargeront de ce soin, sans que cela fasse ouvrir les yeux à M. Jenneville. Cette femme- là doit savoir bien tromper, c'est son métier!... Quand il sert ruiné, elle ne le trompera plus; mais je ne pense pas qu'il soit néces saire de vous sacrifier pour obliger votre ami , non que je veuille cependant vous détourner d'une conquête qui peut avoir quelque attrait pour vous I...
— Elle n'en a aucun , je vous le jure ; et si je vous ai fait cette confidence, c'est parce que je suis désolé de voir votre mari entiché de cette femme-là!.... — Laissons là madame de Rémonde... je m'en suis trop occupée... Est-il vrai que vous ayez quitté votre logement du faubourg Poissonnière? — Oui, madame. — Je l'ai su encore par Juliette... elle est si bonne!... Il y a deux jours que je vous ai écrit, et, ne vous voyant pas... je craignais que ma lettre ne vous fût pas parvenue... Juliette passant ce matin près de chez vous, je l'avais priée de s'informer de ce que vous étiez devenu... — Je n'ai reçu votre lettre que ce soir... vous voyez que je n'ai pas été longtemps à y répondre... — Et... où donc demeurez-vous à présent ? — Ici à côté... rue Chariot... je suis votre voisin... — Ah ! c'est très-bien d'être venu au Marais... c'est un commencement de réforme. — Ce n'est pat pour cela seulement que j'y suis venu!... — Je croyais vous rencontrer quelquefois à la promenade dans les environs... mail il paraît que vous êtes bien sédentaire... Comme je sais que vous avez une campagne à Lucienne, je vous y croyais. — En effet... je devrais y être... la saison est charmante. . . Je ne sais ce qui m'a retenue ; depuis que vous n'êtes venu, et il y a près d'un mois... je ne suis presque pas sortie de chez moi. Et vous, vous êtes- vous beaucoup amusé?
— Amusé! oh non... mais j'ai couru de côté et d'autre... Dubois était presque toujours avec moi... C'est un fort bon garçon. Depuis la banqueroute que j'ai essuyée , il m'a donné mille preuves de son attachement. — C'est fort bien... cela fait excuser ses défauts, car je crois qu'il est un peu... dérangé... qu'il court après toutes les femmes... — Oui... il dit qu'il faut les aimer toutes , pour n'en pas trop aimer une seule... Il pourrait bien avoir raison... — Ah!... vous pensez comme cela maintenant !... La société de M. Dubois vous a fait voir les choses autrement qu'autrefois ! — Si cela était , il me semble que ce serait fort heureux pour moi.
Elle ne répond rien: elle se lève, se met à la fenêtre... J'en fais autant, et pendant quelques minutes nous regardons la lune. Mais ce n'est pas la lune qui m'occupe, je réfléchis aux changements que je remarque dans les manières d'Augustine ; je ne la trouve plus aussi gaie, aussi enjouée avec moi dans sa conversation. Qu'a-t-elle donc?... que se passe-t-il dans son cœur ?... Par une bizarrerie bien singulière, plus elle me semble disposée à la mélancolie , plus je sens la mienne se dissiper, et une satisfaction, dont je ne puis me rendre compte, s'empare de mon âme.
Tout à coup je ne puis m'empeener de partir d'un éclat de rire , et Augustine s'écrie : — De quoi riez-vous donc? — C'est que je songe que depuis un quart d'heure nous regardons tous les deux la lune sans rien dire. — Mon Dieu ! comme vous êtes gai maintenant ! — C'est le plaisir d'être auprès de vous... — Ce plaisir-là ne vous rendait pas si gai autrefois.... au reste, je vous félicite de ce changement.... il prouve que... que vous n'avez plus rien qui vous chagrine.
Je ne réponds pas à cela. Je regarde dans la rue; il me semble alors qu'un homme est arrêté devant la maison où nous sommes et a le) yeux fixés sur nous. Je ne me trompe pas ; il y a bien là quelqu'un. J'observe pendant quelque temps cet individu ; il va et vient lentement, mais ne s'éloigne jamais de la demeure de madame Luceval.
Augustine a fait la même observation , car elle me dit au bout d'ua moment : — On croirait qu'il y a là, dans la rue, quelqu'un qui noua guette... — C'est ce que je remarquais... — C'est peut-être quelqu'une de vos maîtresses qui s'impatiente de vous voir rester si longtemps chez moi... — D'abord ce n'est pas une femme... c'est un homme... et un homme d'assez mauvaise tournure, autant que je puis voir... Mais il est probable que ce n'est pas pour nous qu'il se promène : il ■' sans doute quelque rendez-vous par ici !... — Je pease que vous avef raison... A propos de rendez-vous, et la petite Ninie, qu'en faites» vous?
— Je n'en tais rien... je ne l'ai pas vue depuis le bald'Auteuil... Elle m'a cependant écrit plusieurs fois d'aller la voir... elle veut sans doute me parler de... de son Adolphe... avec lequel elle m'a vu causer... Pauvre petite !.. elle était tout effrayée en le voyant là... elle craignait qu'il ne lui fît une scène... il ne pensait guère à elle... J'irai un de ces soirs savoir ce qu'elle devient. Est-ce qu'elle n'a pas à présent
I quelque autre amant? — Je n'en sais rien , mais je ne le crois pas... "\[m>e est vraiment laborieuse, ranger; et tans le* conseils d'«ne de
se» amies, je suis sur qu'elle serai!, resiée sage. — Oh oui I... sage!... comme toutes les demoiselles le sont.
11 me sembie qu'autrefois Auguitine était plus indulgente; je voudrais lire dans ses regards... En ce moment un rayon de la lune vient rapper sur sa figure... j'en profite pour la regarder; mais en s'aperevant que mes yeux sont attachés sur les siens, elle se retire de la fenêtre et se rep'ace dans J'ombre. Bientôt la pendule du salon sonne -minuit.
— Minuit! s'écrie Augustine. — Comme les instants passent vite svec vous! — C'est à-dire que vous êtes venu fort tard... mais je ne ajroyais dis qu'il fût déjà minuit. Il faut vous en aller... que va-t-on penser dans li maison?... Partez... partes vite... je suis bien aise que vous demeuriez tout pris... car cet homme qui se promenait dans la rue me donnerait des craintes... — Ah! quelle folie !... d'ailleurs il n'est plus là depuis longtemps)... Adieu, madame, vous me permettez de vous revoir bientôt?.... — Sans doute, si cela vous est agréable... Adieu, monsieur Deligny... courez vite dans la rue... je vais vous suivre des yeux.
Quel aimable intérêt! je ne l'ai jamais vue si tendre, si craintive pour moil Je prends congé d'elle, et, de la rue, je la vois qui est
encore à sa fenêtre Il me semble aussi que j'aperçois dans I ombre
ce même homme que nous avons déjà remarqué... mais sans faire plus d'attention à cela, je rentre chez moi sans mésaventure; je ne puis pas bien dire toutes les pensées qu' se croisent dans ma tète , mais je fais que je n'ai jamais été si heureux.
CniPiTBB XVIII. — Mon père à Pfcns. — Position singulière.
Je suis retourné chez Augustine le lendemain dans la journée, j'y suis encore retourné le »oir ; avec quel plaisir je reprends ces douces habitudes !... elle me reçoit si bien , sa conversation a tant de charmes !... Cependant tout confirme mes premières remarques : elle a moins d'abandon , elle semble moins libre avec moi qu'autrefois ; ses Jeux, lorsque je lui parle, ne s'arrêtent plus avec bonté sur les miens; qlland nos regards se rencontrent, elle détourne bien vite la tète; souvent elle est distraite , rêveuse et , lorsque je lui en fais la guerre, elle tâche en vain de rire, de paraître gaie, il me semble ç~ Tela n'est pas naturel. .
Fidèle au plan que je me suis tracé, je ne lui aJ pas an un seul mot d'amour. Quelquefois on croirait qu'elle cherche à amener la conversation sur ce chapitre; mais alcrs oV-i moi qui ai soin de ne point aborder ce sujet, et de parler aussitôt de choses indifférentes. Je vois alors comme de l'impatience ou du dépit dans les traiis d'Aii;;iisline. Le coeur des femmes est si bizarre , que je ne serais pas surpris que, tout en ne voulant pas m'uiner, elle ne conçût du dépit de mon indifférence. Oh I non, ce n'est pas un aeni.ii. eut si frivole qui peut Causer la mélancoi.c d'Augusline. Quelqm fois je me flatte qu enfin... nais non!... ne nous flattons pas : il est trop cruel ensuite aVétrc busé.
Je rcmaraue aussi qu'elle ne me parle plut 4e son mari. Lorsuue ;■ prononce le nom de Jenneville, lorsque je vais conter queique fait, •jui !e concerne, c'est elle maintenant qui change rte conversation... ^ e n'est donc plus pour savoir ce qu'il l'ail qu elle me reçoit... c'est à ut pour moi même , et non parce que je lui suis utile, qu'elle me permet de la voir tous les jours, il me semble que, sans amour-propre, je puis bien penser cela.
Sa vieille amie, madame Dermont, passe l'été dans une de ses terres, OÙ Augustine a promis d'aller la voir. Je tremble qu'elle ne tienne Cette promesse; mais elle ne semble pas y songer.
Juliette vient souvent la voir, et nous nous trouvons ensemble. Juliette me témoigne beaucoup d'amitié; elle est gaie, aimable*, trèsrieuse. Je m'aperçois que maintenant la mélancolie d'Aiigiistine ne l'inquiète plus; au contraire, elle a l'air de la plaisanter lorsqu'elle la voit distraite ou pensive ; elle part d'un éclat de rire lorsque Augustine loupire; alors elle se fâche, se dépite, et son amie ne fait que rire davantage.
Un matin , je viens de me rendre chez in.imme Luceval, que je rouve plus rêveuse qu'à l'ordinaire, lorsque Julietfr y arrive aussi. Elle a reçu des nouvelles de madame Dermont, nj*.l attend avec imulience Augustine à sa campagne.
— Eh bien! dit Juliette eu souriant, que faudra t-il que je lui ponde? — Tout ce que tu voudras, dit Augustine avec humeur; tu donc bien pressée de me voir quitter Paris? — Non, mais cepeaut je suis surprise que lu n'ailles pas .même à ta Campagne... — Kb, on Dieu J j'irai... h'ai-je pas tout le temps? — Nous sommes déjà à la nn de j'Hii :. . lu aimais tant la campagne autrefois I — Je l'aime toujours... mais il n'y a pas nu oie assez d ombre. — Ahl c'est différent I je n'avais pas pensé à cela... Répondrai-je à madame Dermont que tu n'iras la voir que lorsque les bosquets teroDt bien touffus? — Que vous êtes moqueuse, Juliette! je ne sais pas ce que je vous ai fait, mai» depuis quelque temps vous ne cherches qu'a me causer de la peine.
lui disant cela, Augustine porte soo mouchoir sur ses yeui , elle pousse ir gros sanglots... elle pleure, elle pleure avec force pour une /lavwiïtie de soo anne: ie ne conprtuuj ne» S cela... JuliclU court
près d'elle pour l'embrasser; mais Augustine se lève, et, honteuse sans doute des larmes qu'elle vient de répandre, tile sort vivent. il du salon et va s'enfermer dans son appartement.
Je suis resté avec Juliette. — Comprenez-vous quelque chose à sa douleur? lui dis-j». — Mais... oui... je crois la comprendre... et je vous assire que j'aime mieux la voir ainsi que telle qu'elle était autrefois. — Autrefois pourtant elle était pins gaie. — Oui, avec vous... devant le monde... mais lorsqu'elle était seule, elle ne s'occupait que de son mari !.. elle voulaitsavoir tout ce qu'il faisait!. .. euliu tUe l'aimait toujours... et moi je vous avoue que cela me faisait mal , parc* que, quand un homme se conduit aussi indignement que M. Jennevilr l'a fait; quand il abandonne une jeune femme qui n'a eu d'autrts tort; que de trop l'aimer, de trop le lui dire, certainement il ne mérite plu un seul de nos regrets. — Oh ! vous avez bien raison... El vous penset donc que madame Luceval... s'occupe moins de son mari? — 11 mf semble que c'est bien visible... — Mais se fâcher, pleurer pour un mot que vous avez dit en riant. — J'ai peut-être eu tort... mais il y a des jours où les femmes ont besoi.i de pleurer; je crois qu'Augostine était dans un de ces moiaeuts-ls. Au reste je connais son cœur.» je vais faire ma paix avec elle... Adieu, monsieur iJclignj , revenez la voir ce soir, je vous réponds qu'elle ne pleurera plus.
En disant cela, Juliette me sourit d an air malin et va retrouver son amie. Moi je sors de chez madame Luceval, reflcciii-saiit a ce que je viens d'entendre, n'osant encore me livrer a I espoir i'ètre enfin payé de retour, mais déjà heureux par tout ce qae j'ai vu; et puis les hommes ont leur coquetterie tout comme les femmes : d puis que je ne lui parle plus d'amour, Augustine semble faire son possible pour savoir si j'en éprouve toujours pour elle ; mais je ne le lui dirai pas sans être bien certain que l'on m'aime aussi.
Je vais rentrer chez moi , mon portier m'arrête en me présentant une lettre, et me dit d'un air aimable : — Celle-ci, monsieur, je puis vous assurer que je ne l'ai que d'à ce matin. — 11 me semble pourtant qu'elle est arrivée hier à Paris, d'après le timbre. — Ah! monsieur... c'est qu'elle a été encore à votre ancien logement, c'est ce qui occasionne les arrélemenls.
J ai reconnu l'écriture de mon père; je monte chez moi pour lire sa lettre au grand désappointement de raor oortier, qui restait là pour voir sans doute si j'éprouverais la même émotion qu a la dem» re litln qu'il m'a remise. Je pense que mon père me gronde encore de ce que je ne vais pas le voir. Je n'ai jamais tant tardé!... Mais comment me résoudre maintenant à m'éloigner d'Augustine, ne fut-ce que pour trois jours.... elle qui semble rester à Paris pour moi !...
• J cuv re tranquillement la It lire de mon père... mais dès les premières lignes je ne suis plus aussi calme... mon père vient à Paris! Ah! mon I neu I... lisons encore : — Mon cher fils, puisque tu n'as p..s le temps de venir me voir , puisque tes nombreuses affaires , tes brillantes spé- "iis, prennent tous les moments, Je passer quelq m
jours à Paris, où je suis bien aise de jouir île la vue de ton UoubJMt et d- t,, tortime. Je 'e siirprmùre ; niais, rommf je
connais toit peu lou beau Para», ou je n'ai été que ii.ui fois eu nu vie, ai il T ■ viaft ans de la deuuere, j'aime mieux te trouver tout dx suite en descendant de voiture. Fais moi donc le plaisir de venir so'attcndre à la cour îles diligences : notre voiture arrive à cinq autres il a soir à r\iris , j'y serai le li ndemain de ma lettre. »
'.e lendemain de sa lettre !.. et elle' est arrivée biei , jourd'bui à cinq heures que mon père arrive... et pour jouir île la -, ma foi tune, pour voir la brillante figure que je fais Won
pauvre pèie!... quand il connaîtra le résultat des spéculations que j'ai faites... quand il saura que mes nombreuses occupations m'ont mené dans un petit logement au troisième, dans le Marais... et plus de donu -tique; plus rien qui annonce l'opulence... Ah! mon Dieu ! .. que va-t il dire?... il faudra donc qu'il sache la vérité... qu'il appnune que son cher fils est presque ruiné?... Pauvre père!... lui dire cela lorsqu'il viip.t à Paris pour l'amuser, pour se rejouir... Comme cela va le rrjo.ur de savoir qui n moins de sept ans j'ai mangé près de du mille francs de rente !.. . Oh! il faut absolument lui cacher ma situation... mais comment II lui cacher?
Je me promène à grands pas dans mes deux petites chambres; jt regarde autour de mm , j'examine mon logement avec plus d'attenlioa que je ne l'ai jamais fait... Je range mes meubles avec plus de soin .. j i -poussète, je place et déplace quelques chaises... j'ai beau faire, totl cela ne rendra pas mon ..pp irtemeni plus beau, plus vaste; mon pe e, qui a une maison tout entière pour lui seul, ne ra pas pouvoir se etoui ner dans mes deux petites pièces, qui font même un peu mansar le ce dont je ne m'étais pis encore aperçu jusqu'alors, parce que de as croisée je ne pensais qu'à la rue BoucbCl it.
C'est bien ciiih.nTas-.anl I flofa peie est bon sans doute, mais c'est une raison de plus pour que je désire ne lui causer aucun chagrin, «4 il en aura beaucoup s'il apprend que son fil» , qu'il a cru très-sage; a si mal géré sa fortune!. .. et puis, en sachant cela , il va vouloir me faire quitter Paris, m 'emmener habiter sa petite vilkt pour que j'iille apprendre a économiser. Quitter Paris, c'est ce que je ne veux pas... I n l0£> tient mu les toits , mais que je \ lit Augustine tous les jours , et je suis heureux... Mon père n t..t, ndra pas cela... il me parlera d* mariage... il m'en a déjà dit quelques mf' ' si je lui an*** que je sui
amoureux d'une femme riche, il me dira : Épouse-la... L'épouser 1... c'est absolument impossible, quand même X'3 le voudrions tous les deux. Pour éviter tous ces ennuis, pour ne point entendre les re-
furochee de mon père , i) faut décidément g,ue je trouve moyen de 'abuser sur ma position.
Je regarde djj montre, il n'est pas encore une heure , ce n'est qu'à cinq que niori'péie arrive, j'ai plus de trois heures devant moi; et à Paris on peut en trois heures opérer bien des métamorphoses. Je sors, je prend» un cabriolet et je me f.<is conduire chez Dubois. La dernière iois que je l'ai vu il m'a dit qu'il demeurait rue des Lombards, pourvu [U 'il y loge encore i 11 y a plusieurs jours que je ne l'ai vu : dans ce uoment lui seul peut me tirer d'embarras.
Je presse mon cocher; enfin nous arrivons à l'adresse qu'il m'a déniée. Je renvoie mon cabriola, et j'entre dans une maison qui doit voir été bâtie sous le roi Jean. Je découvre une portière qui semble $tre aussi vieille que la maison. Je demande M. Dubois. — Il est Sues lui, monsieur, au second, sur le derrière.
Il est chez lui , parb'eul c'est un bien heureux hasard!... Je monte lestement et je fnppe chez Dubois.
On ne m'ouvre pas... me serais-je trompé de porte ? Je frappe à côté, une vieille femme paraît... 11 n'y a donc que de vieilles figures dans celle maison I
— M. Dubois? — Monsieur, c'est cette porte. — Ah! je vous demande paidun, madame.
Je ne m'étais pas trompé de porte, frappons ae nouveau... La portière ne sait peut-otre pas qu'il est sorti... Peut-être aussi Dubois est-il en bonne fortune dans ce moment, et ne veut-il pas ouvrir. J'en suis fâché, mais je ferai tant de bruit qu'il faudra bien qu'il réponde.
Ah! j'entends enfin venir quelqu'un; et je reconnais la voix de Dubois, qui crie: — Un moment doncl vous êtes bien pressé !... Qu'est-ce qui est là?... Eh! c'est moi, c'est Paul : ouvre donc... — C'est toi, mon cher ami?
En disant cela Dubois m'ouvre sa porte, et paraît devant moi, en chemise.
— Comment, paresseux!... tu étais encore couché... — Oui, mon «mi. — Couché à une heure après midi !... — Oh\ ça m'est bien égal à moi... — Tu as donc passé la nuit au bal ? — Mon pas... je l'ai passée dans mon lit.
Tout en disant cela, Dubois rentre dans sa chambre et se recouche.
— Eh bien! Dubois, y penses-tu?... tu te recouches? — Oui, mon ami. — Est-ce que tu es malade?... — Non, vraiment!... j'ai au con- •raire une santé magnifique. — Et tu te recouches à une heure ?... — il le faut bien , mon ami... Dis-moi, as-tu fermé ma porte? — Oui, oui, ta porte est fermée; mais, je t'en prie, Dubois, lève-toi, j'ai besoin de ton secours pour sortir d'embarras,., le temps presse... — Mon '«ni , je ne demanderais pas mieux que de me lever... est ce que tu crois que c'est pour m'auiuser que je passe U journée dans mon lit... moi qui avais mille courses à faire... dix rendei-vous pour ce matin... et un entre autres avec une petite ouvrière en dentelle!... Ah!... si je n'avais pas fait la sottise d'en parler... — Allons, Dubois, pas de plaisanterie , habille-toi , je t'en prie. — Eh ! mon ami, comment veux-tu que je m'habiBe?... je n'ai pas de culoîte!... — Pas de culotte ! — Ou pas de pantalon , pour mieux dire. — Tu n'as pas un pantalon ici? — Hélas! plus un seul. — Si tu n'en as pas d'été, «ets-en un d'hiver... — D'abord je n'ai pas l'habitude de garder chez moi en été mes affaires d'hiver, j'ai trop peur qu'elles ne se mangent aux vers ; ensuite , malgré la chaleur, si j'en avais un seul, fût-il en cuir de laine, je le mettrais. Mais tu n'es pus rentré hier chez toi sans culotte ? — Non assurément ! j'avais hier un pantalon de croisé à raies lilas, qui m'allait comme un gant; pins trois autres dans celte vénérable commode que tu vois là-bas. — On t'a donc volé cette nuit? — Ah I ah! ah! ah! c'est l'histoire la plus diôle... — Ça te fait rire d'être (ans culot r ! — Mon ami , quand on est bâti comme mui, •n ne peut qu'y gagner; et si l'on connaissait ma situation, je te réponds que je recevrais ce matin la visite de beaucoup de dames... — Dubois, jr suis pressé, explique-toi, je t'en supplie. — Ecoute : figure-toi qu'hier au soir, 8iir les onze heures, j'ai rrçu la visite d'une femme sensible, couturière de son état, laquelle femme sensible venait passer la nuit dans mon ermitage, pendant qu'on la croyait à veiller une de ses tantes, à laquelle, pour venir chez moi, elle donne toutes les semaines une colique de miserere. Or tu sauras que ma couturière est jalouse comme Othello; el ci :te nuit tout en plaisantant, |'ai eu I-1 ma heur de lui parler de certaine ouvrière en dentelle chez qui j'avais àfaire aujourd'hui. Mon Ariane n'a rien dit, mais sais-tu ce qu'elle a ait?... Ce matin elle m'a quitté pendant que je dormais; el, pour n'empêcher d'aller à mon rendez-vous, la cruelle a emporté tous mes pantalons... Oh ! elle ne m'en a pa laissé un seul !... Quand j'ai voulu ■l'habiller, j'ai vu que j'étais prisonnier chez moi... Pas même moyen 4e sortir en mitron., puisqu'à présent ces messieurs ne se montrent plus en sauvages. -N C'est un tour affreux... Mais tu pouvais appeler ta portière, l'envoyer acheter un pantalon. — Ahl oui, acheter!... c'est facile à dire... mais je crois que j'ai tout au plus douze sous chez moi... tu conviendras qu'à moins d'acheter une culolte en papier gris, comme Cadet Roussel... — Comment! '" es sans argmt, et tu ne mVn demandas pas? Mou cher ami, je u*y pensais pas Ljji- même , je ne croyais pal
en avoir besoin sitôt... J'ai crédit chez mon traiteur, et d'ici a uud jours je termine trois affaires superbes. D'ailleurs je suis bien sûr que ma femoie sensible reviendra ce soir avec mes culottes ; elle n'a voulu que me faire manquer mon rendez-vous de ce matin. — Moi, j'ai besoin de toi sur-le-champ. Mon père vient à Paris , 'ù errive aujourd'hui à cinq heures... Je vomirais trouver moyeu de lui cacher ma situation... je voudrais qu'il crût que son fils est toujours riche, qu'il fait une brillante figure... Il ne faudrait le tromper que quelques jours, car mon père, qui chérit ses habitudes campagnardes, restera tout au plus cinq jours à Paris. Pendant cinq jours, si je puis l'abuser, il repartira bien content, et me laissera vivre tranquillement ici.. Voyons, Dubois, cherche, invente... Tu sens bien que je ne puis pal mettre mon père dans un hôtel garni... Cependant comment faire?... Si tu connaissais quelqu'un qui pût nous prêter un beau logement... des domestiques... je ferais tous les sacrifices nécessaires... — Attends, attends q.ie je me rappelle... D'abord je puis t'offrir mon logement... — Bien obligé! le mien est un palais auprès de cette vieille chambre!... — Diable!... je connais bien plusieurs peintres qui ont des «telieri immenses... ton père serait à son aise là-dedans... mais il n'y a pas de meubles... J'ai aussi plusieurs maîtresses qui se feraient un plaisir de loger ton père, mais elles n'oDt qu'un lit... — Es-tu fou! mettre mon père chez une femme I Songe donc qu'il faut qu il se croie chez moi... que je loge avec lui... dans une maison honnête et dans un bel appartement. — Oui, c'est assez difficile à trouver... Ahl attends... je crois que j'ai ton affaire... oui... lamauresse de la maison m'a fait des yeux en coulisse. Depuis longtemps elle a un faibie pour moi... ça ne me tentait pas trop, vu qu'elle a neuf lustres accomplis ; mais, pour un ami, je me sacrifie... et si elle a un logement de disponible nous sommet sauvés
En disant cela , Dubois se jette à bas de son m , et s'écrie : — Prête moi ton pantalon.... — Mon pantalon.... pourquoi faire? — Parbleu, pour que je puisse sortir... Si nous étions en hiver, je me risquerais bien dans la rue avec un manteau; mais en été... d'ailleurs je n'ai pal de maWttau. Allons , prète-moi ton pantalon ; n'est-ce pas pour toi que je vais sorlrr? — J'aime mieux l'aller acheter un pantalon. — El pendant ce temps-là l'heure s'écoule , ton père arrivera , et nous ne saurons où le conduire. Prête-moi ta culotte, te dis-je , et sois tranquille, je ne serai pas plus d'une demi-heure absent. Je vole chez la personne qui peut nous servir, en revenant je passe chez ma couturière , je reprends mes vêtements , et je reviens ici en deux temps.
Dubois a l'air tellement sur de son fait que je me laisse persuader. J'ôte mon pantalon, et pendant qu'il s'habille je lui demande ce qu'il compte faire. Il me dit qu'il connaît une dame qui a une superbe maison dans l'allée des Veuves ; que, quoiqu'elle ne loge pas en ç;arni, elle a quelquefois de fort beaux appartements tout meublés qu'elle loue à des Anglais, et qu'elle pourra sans doute m'en céder un pour quelques jours , et nous aidera volontiers à tromper mon père , parce qu'elle est très-indulgente pour les jeunes gens.
Cette idée me semblerait assez bonne si la maison m'était pas située allée des Veuves; mais Dubois m'assure que maintenant ce quartier-là est habité par la meilleure société de Paris, d'ailleurs nous n'avons pas le choix des moyens. Va donc pour l'allée des Veuves. Je donne à Dubois de l'argent pour qu'il prenne un cabriolet, je lui fais aussi emporter ma montre pour qu'il n'oublie pas l'heure ; enfin je lui rappelle que mon père doit être à cinq heures dans la cour des diligences. Il me jure qu'il sera de retour dans trois quarts d'heure, et s'éloigne en me criant de l'attendre... Parbleu! il sait bien queje ne m'en irai pas.
Me voilà seul chez Dubois, me promenant dans sa chambre avec mes bottes et tout le reste de mon costume excepté mon pantalon. Je ris de cette situation et de la figure que je ferais s'il arrivait quelque visite à Dubois; mais je suis décidé à n'ouvrir qu'à lui. Pour passer If temps , je veux me mettre à la fenêtre ; elle donne sur une petit* cour noire et sale, autant ne pas voir cela. J'examine de nouveau la grande pièce où je suis. Pauvre Dubois!... Il n'y a rien de superflu ici; à la rigueur même on n'y trouverait pas le nécessaire, et j'en voii une preuve sur moi en ce moment.
le me jette dans un vieux fauteuil et je songe à Angnstinte... à bl que m'a dit Juliette... au changement que j'ai remarqué dans rhumeu,de madame Luccval... Mon cœur s'ouvre de nouveau à l'espérance ; et comme le temps passe vite quand on pense à l'objet qu'on aime , je supporte d'abord avec assez de patience l'absence de Dubois.
Mais cependant il me semble qu'il y a déjà longtemps que Dubow est parti ; je ne puis pas jeter les j eux sur moi sans penser à l'embarral dans lequel je serais s'il ne revenait pas avant cinq heures, .le me lève, je me promène de nouveau dans la chambre. .. l'impatience commence à me gagner... je ne sais pas l'heure qu'il est... je suis fâché maintenant d'avoir donné ma montre à Dubois; car dans ma situation je ne puis pas même aller demander l'heure chei une voisine... J'aurais dà penser à cela.
J'ai beau vouloir ne m'occuper que d'Augusune, m» chemise qui voltige et le zéphyr qui souffle sur mes cuisses me rappellent sanl cesse ma position. Encore s'il y avait quelques livret ici... Voyons, cherchons.
J'ouvre deux armoires , l'une est vide , l'autre contient cruelqme* bouteillei de \i 4e Cologne §t des savons parfumés de chei /Jemarson,
rae de la Verrerie... Peste , M. Dubois ne te refuse riei .'... Il te fournit chei un de no* meilleur* parfumeurs. Ah! sur cette planche j'aperçois quelques volumes... Voyons : Traité du mépris des richesses, par Sénèque... C'est fort bien de mépriser les richesses, mais cela ne •va pas jusqu'à mépriser les culottes ; et Sénèque , malgré toute sa philosophie , ne m'apprendra pas a m'en passer. Voyons ce petit volume : De l'utilité de la flagellation, par Mirabeau le jeune. Parbleu 1 si je voulais juger si l'auteur a raison,' rien ne me gênerait en ce moment. Passons à un autre : De l'homme data ta nature primitive.
Juliette, l'amie de madame de Seneval.
Il semble que tous ces ouvrages soient rassemblés là pour faire allusion à ma situation. Je jette les volumes avec colère. Je vais à chaque instant pour regarder à ma montre!... Mais pas plus de montre que de pantalon... Maudit Dubois... S'il allait m'oublier... Oh 1 non... l'allée des Veuves n'est pas près d'ici, il faut bien le temps... Mais il me semble qu'il y a un siècle qu'il est parti... Il faut absolument que je sache l'heure... Ah ! sans sortir on peut demander...
Je cours à la fenêtre, je penche mon corp; en avant pour apercevoir chez les voisins. Je vois la vieille femme qui loge sur le carré de Dubois, elle travaille près de sa fenêtre ; bon, elle m'entendra. Je crie : • . Madame. .. madame , pourriez-vous me dire l'heure , s'il vous plail ?
La vieille voisine lève la tète , ôte ses lunettes , me regarde et me iJjond : — Mon coucou ne va plus depuis longtemps... Mais aile?, chci '■Jsdame LSertrand , ici dessous. Elle sait toujours l'heure au juste... elle 4, un cadran de Beurguet.
Me voilà bien avancé 1 Je remercie cependant et je quitte la fe nètre. Je ne puis pas aller ainsi en Ecossais demander l'heure à madame Bertrand... Si j'avais une redingote encore... Misérable Dubois!.. Voilà au moins trois heures qu'il est parti!... Le moment d'aller audevant de mon père doit approcher... Et il ine laisse là... Il est capable de courir maintenant après un petit minois chiffonné et d'oublier ma situation... Je n'y tiens plus... Il faut absolument que je sache l'heure... Il n'est pas possible qu'il n'y ait pas ici quelque robe de chambre , quelque vieille redingote... Cherchons.
Je visite les tiroirs de la commode , je culbute le lit , je regarde parte |t, enfin j'aperçois quelque chose de pendu à un porte-manteau dans uv petit cabinet... C'est une vieille houppelande... Je la décroche, je ■ A empare comme si je venais de conquérir la toison d'or; mais •« examinant le trésor que je viens de trouver, je vois que ce n'est pas sans raison que Dubois l'avait mis au rancart. La houppelande est d'un vieui drap, jadis noisette, qui est tout râpé, tout passé : le collet est si bas que c'est comme si on l'avait coupé. N'importe , cela nous couvrira toujours mieux qu'un habit. Essayons-la.
J'ôle mon habit, et je passe la vieille houppelande; je vois avec plaisir qu'elle me descend jusqu'aux chevilles... Elle ne s'ouvre pa» par derrière, c'est fort heureux pour ma situation ; il ne s'agit plus que
de la faire fermer hermétiquement par-devant.... mais il manque plusieurs boutons, et d'ailleurs elle ne boutonne que jusqu'à la ceinture... Je mettrai des épingles jusqu'en bas.
Je me regarde dans la glace. Ah, mon Dieu!... j'ai absolument l'air de ces vieux juifs qui vendent des lorgnettes et des colliers d'ambre. N'importe, le principal est de pouvoir sortir sans commettre un attentat aux mœurs. Vite des épingles!
Mais trouvez donc des épingles chez un garçon I... c'est comme si vous cherchiez un canif chez une demoiselle 1... Pas une seule épingle!... tant pis pour madame Bertrand ... Au reste, je ferai attention à moi... j'aurai soin que ma houppelande ne s'ouvre pas. Me voici à peu près dans la situation du voisin Fouyoux, dont nous avons ri chez Charlotte; mais j'aurai soin , moi, de ne pas m'asseoir.
Je sors de chez Dubois , je ne referme pas la porte, et je monte à l'étage au-dessus. J'aperçois une porte entr'ouverte, j'entends chanter : ce sont des voix de femmes, et chacune chante un air différent; ce qui produit une harmonie toute particulière. J'avance la tête... je vois des demoiselles qui savonnent, d'autres qui repassent. Il me paraît que madame Bertrand est blanchisseuse. Je ne me soucie pas de me risquer au milieu de toutes ces demoiselles... Mais je n'entrerai pas.
J'ouvre entièrement la porte, et je demande d'un ton très-poli sic*' peut me dire l'heure qu'il est. Toutes les ouvrières se retournent , me regardent et chuchotent; une grosse mère, fraîche et piquante, qui est en train de tordre du linge, me répond : — Oui, monsieur, certainement... J'ai toujours l'heure juste... c'est moi qui rè^le toute la maison... Est-ce |ue monsieur a loué la petite chambre au-dessus?... — Non, madame , non... Je suis ches Dubois... C'est lui qui m'a prié de vous demander cela... — Ah 1 M. Dubois!... C'est ça un fan-eur... Quand il vient, il apprend toujours des chansons à ces demoiselles; il nous a appris la dernière fois : Tu n'auras fias ma rose.'... Dieu! la jolie air ! comme il la chante bienl...
— Madame , je vous demande pardon , mais nous avons un rendexvous, et... — Ah! monsieur, c'est juste... je n'y pensais plus; Victoire, va regarder à mon horloge quelle heure il est.
Mademoiselle Victoire quitte son fer à repasser et va dans la pièce voisine, d'où elle crie : — Madame! quand la grande aiguille est en bas et que la petite est à côté , combien ça fait-il ? — Ah ! mon Dieu , que c'te fille-là est bête!... elle ne sait pas encore c' que ça veut dire quand les pointes sont baissées!... vas-v donc, toi, Françoise.
La première lettre d'Augusti*».
Mademoiselle Fr.inçoise quitte son baquet et va dnm I .mtre ch.imlire, d'où elle crie: — Monsieur, il ect trois Muret... non ! quatre heures... c'est à-dire ça fait plus que ç>... il n'est pas encore cinq heures pourtant.
Je me décide à a. Y voir l'heure moi même, et m.vhmc Bertrand m'y engage aussi. Je passe au milieu de cet demoiselles en tenant bieu fermé le devant de ma houppelande, ce qui donne Lieu à un nouveau
sani avoir
et vous allez
chuchotement et à quelques petits ricanements étouffés l'air de m'en apercevoir, je vais regamer l'horloge.
— Ah , mon Dieu! cinq heures moins un quart! bien madame? — Très-bien, monsieur.
Je n'ai pas un moment à perdre !... je regagne la porte , je remercie madame Bertrand, je vais m' éloigner... je reviens vers la blanchisseuse.
— Madame , auriez-vous la complaisance de me prêter quatre épingles?—Quatre épingles?... oui, monsieur, avec plaisir... Eh bien! mesdemoiselles, pourquoi riez-vous?... Ces messieurs ont besoin de quatre épingles ; certainement on sait bien que ce n'est pas pour eux; mais tous les jours on reçoit des visites... on déchire la robe d une dame... il faut bien réparer cela.... n'est-ce pas, monsieur?... lenez, voilà quatre épingles solides, mon bijou.
Je remercie madame Bertrand, qui m'a présenté les épingles a un air fort malin ; je m'en empare et me sauve. Je rentre chez Dubois; là, j'attache les épingles par- devant, de manière que la houppelande ne puisse s'ouvrir, et je descends l'escalier. J'ai encore cent sous sur moi, c'est plus qu'il ne m'en faut pour prendre un fiacre. Il me conduira aux diligences, je trouverai mon père , et le fiacre nous ramènera à mon logement , rue Chariot ; car, puisque ce misérable Dubois me laisse là , c'est qu'il n'a rien obtenu de sa dame de l'allée des Veuves, et il faut bien que mon père sache toute la vérité. Ce qu'il y a de certain , c'est que je ne puis le laisser m'attendre inutilement dans la cour des diligences. Mon père est bon, il m'aime; mais quand il se croit offensé, il se fâche bien fort; et quand on ne voit son père qu'une ou deux fois par an , il faut tâcher de ne point le faire mettre en colère.
Me voilà descendu. . . comment avoir un fiacre !... Si j'envoie la portière, elle ne reviendra pas d'une heure, et le temps presse... Aller fin chercher un moi-même m'épouvante !... Malgré mes épingles, il me semble que toutes les personnes qui passent près de moi doivent deviner que je n'ai
pas de culotte.
Je me place un moment
lur le seuil de la porte, j'implore mentalement la
Providence pour qu'elle
fasse passer dans la rue un fia< re vide... et la Providence ne fait passer que des charrettes. Enfin j'aperçois un cabriolet, je fais signe an cocher, il vient à moi, je monte avec autant de précaution que Charlotte lorsqu'elle passait du vin sous ses jupons. Me voilà dans la voiture, je respire plus à l'aise! — Vite, cocher, aux diligences.
Nous brûlons le pavé... J'espère arriver à temps... mais quand je songe à mon costume... que pensera mon père?... Maudit Dubois , si je le tenais!... et il faudra mener mon père rue Chariot!.., il faudra qu'il connaisse ma situation... Il va vouloir me faire quitter Paris!... quant à cela , je suis très-décidé à n'en rien faire.
Nous sommes arrivés. Notre cabriolet entre dans une des cours. Je fais descendre le cocher, et lui dis d'aller s'informer si la voiture de Chartres est arrivée. Moi, je reste cloué en place... et j'ai soin de tenir le cabriolet fermé. Mon cocher revient. La voiture n'est pas encore arrivée; mais elle enti e par une autre cour, dans laquelle les voitures de Paris ne peuvent pas pénétrer.
Diable , il faudra donc que je descende!... Je ne puis pas envoyer le cocher chercher mon père, il ne le connaît pas! Et pins mon père trouverait singulier que je n'aie pas pris la peine d'être la moi-même... Quand on habite la province, on est susceptible pour tout ce qui tient aux égards , mon père l'a toujours habitée.
Je me décide à descendre ; je le fais avec tant de précaution que le cocher me dit : — Vous avez mal aui jimues, monsieur? —Oui, j'ai la goutte... Attcndei-moi là.
Je passe dans la cour qu'on m'a indiquée, et pour attendre l'arrivé» de la voiture, je vais m'aueoir dans un coin sur un banc de pierre. Là , j'enfonce mon chapon sur mes yeux; car je tremble que quelque personne ne me reconnais»* ; je dois être si drôle avec ma vieille houppelande !
C'est un lieu où l'on voit des scènes fort plaisantes que celui où arrivent les diligences; nutis dans ce moment je n'ai nulle envie de m'amuser à observer les autres ; j'ai bien assez de veiller sui moi • même.
Il n'y a qu'un moment que je suis assis, lorsque la voiture que j'at tends entre dans la cour. Le cœur me bat... Je vais voir mon pèrel Attendons que les voyageurs descendent...
Pendant que j'ai les y eux fixés sur la voiture , on rit aux éclats à côte de moi. Je me retourne... C'est Dubois... Dubois avec mon pantalon!... et qui rit aux larmes en me regardant... Ah! si je ne me retenais... si je ne craignais d'attirerl'attention sur mou je lui sauterais aux yeux.
— Te voilà , misérable '....
— Ah! ah! ah!... J'ai reconnu de loin la vieille houppelande de mon oncle!...Ah! mon ami... elle te va supérieurement...— Tu ris maintenant!... mais je te forcerai bien à me rendre raison de ta conduite. . . — Ah 1 Paul , laissemoi rire un peu... Si tu pouvais te voir : tu es impayable avec toutes les épingles— Ah! ah!... Je parie cent francs que tu ne fait pas une pirouette au milieu de la cour. — Il faut que j'aille vers mon j>ère, mais je te retrouverai... — Allons, calme-toi... Tout va le mieux du monde ! J'ai un appartement superbe...
des domestiques.... tout l'hôtel si tu veux à ta disposition... et une hôtesse d'une amabilité... Que diable aussi ! on n'arrange p3»
tout cela en 'lent mini, les.* Est-ce que tu crois que je n'ai pas fait autant de mat vais sang que toi ?... Et ru, scélérate de couturière que j'ai trouvée faisant essayer mes culottes à un pompier!... Je te conterai tout cela. — Voilà mon père...
— Viens l'embrasser.. . puk prétexte un rendez - vous d'affaire... et laisse-moi le mener à notre hôtel de l'allée des Veuves ; tu iras t'habiller et tu viendras , nous rejoindre... — Ahçà, Dubois, puis-je cette fois être sûr de toi?— Viens donc... et ne serre pas tant les jambes en marchant; on croirait que tu es noué.
Je me laisse emmener : ce qu'il vient de me dire m'a rendu nu gaieté. Mon père est descendu de la voiture... je le vois... je vaa à lui... Il m'aperçoit, me tend les bras. Nous nous> embrassons , et Dubois se jette aussi sur le sein de mon père et l'embrasse comme ds pain , quoique ce soit la première fois qu'il le voie. Mon père ne parvient qu'avec peine à se débarrasser des bras de Dubois; il me regarde d'un air qui signifie : — Quel est donc ce monsieur que je ne connais pas , et qui sembls m'aimer si fort ? Je me hâte de lui dire : — Mon père, je vous présente un de mes bons amis, Dubois... courrier en marchandises... il désirait beaucoup vous connaître.
Connaître le père de mon ami ! ah ! monsieur !... j'en suis d'une
joie !... Que je vous embrasse encore... nous vous attendions avec hwB de l'impatience !...
— Vous êtes trop bon , monsieur; je me suis dit, moi, puisque mon fils ne vient pas... il faut aller le trouver... — Ah ! que c'e»l bien raisonné, monsieur, c'est comme Mahomet a dit à la montagne!... — Embrasse-moi donc encore, mon cher Paul! — Embrasse donc ton père, mon ami... tu restes là... Monsieur, c'est qu'il est si satisfait de vous voir que ça lui casse bras et jimbes...
Dubois me pousse de nouveau sur mou père, et mon père pousse un cri en disant : — Aïe!... qui diibic m'a piqué?...
Je rougis : e'r«t une de mes épiny.c» qui »ie«i •' entrer dmis it
Cd pantaloss pour ieux.
mollet de mon père. Dubois se pince les lèvres , et mon père, examinant alors mon costume , me dit : — Ah çà, mais, mon ami , il me semble que tu es singulièrement vêtu...
Je balbutie : — Mon père... c'est que j'étais >1 pressé... Dubois se hâte de dire : — C'est son costume d'été... Au coup d'œil, vous croiriez qu'il doit avoir bien chaud avec cette longue redingote, eh bien! je vous assure que là-d< ssous il e3t très à son aise. — Mais pourquoi Jonc ces épingles au lieu de boutons? — Ah! toujours, monsieur. — Comment toujours? — Oui , monsieur, nous avous toujours porté des épingles à Paris... — Des épingles à la chemise , mais aux habits... — Aux habits , monsieur, c'est le dernier genre. — Cependant il me semble qu'autrefois les femmes seules se garnissaient ainsi d'épingles, Ct que les hommes n'avaient que des boulons. — Avant la Révolution, c'est possible, monsieur; mais depuis les progrès des lumières, les kommes se sont déboutonnés , et ils portent des épingles , parce que c'est plus décent , et à cause du proverbe : Qui s'y frotte s'y pique.
Je marche sur les pieds de Dubois pour le faire taire, et je m'empresse de changer la conversation en m'écriant : — Nous parlerons plu» tard de toilette; mon père doit être fatigué .. il a besoin de re- , pos... — Tu as raison, mon ami, conduis-moi vite chez toi.
— Oui , monsieur, nous allons vous y conduire , dit Dubois en preaant le bras de mon père; c'est-à-dire... c'est moi qui vais vous y •enduire, si vous voulez bien le permettre.... J'ai là-bas une voiture (f.ii vous y mènera en deux temps... — Comment! est-ce que tu ne viens pas avec nous , Paul? — Mon père , je vous demande mille parions... Mais une affaire très-pressée... — Oui , monsieur, il ne s'agit ie rien moins que de gagner un millier d'écus... Oh ! votre fils est un gaillard qui s'entend joliment aux affaires 1... Si vous connaissiez seulement sa situation dans ce moment-ci... Il n'y a pas deux hommes à la Bourse qui soient aussi à leur aise que votre fils... — Vraiment! ce cher Paul... Vous me faites bien plaisir, monsieur... — Mon père, je vous rejoins avant une demi-heure... Dubois, tu ne quitteras pas mon père... — Moi, quitter ton pèrel... J'aimerais mieux recevoir cent coups de bâton que de le quitter une minute... Veuez , monsieur Deligny... Avez-vous votre sac de nuit? — Oui, monsieur. — Vous n'avez pas d'autres effets? — Non, monsieur... — En ce cas, en roule... Je vous mène dans on hôtel qui appartient a monsieur votre Us... et vous m'en'direz des nouvelles!... «Jf
Dubois entraîne mon père , je suis libre ; je retourne à mon cabriolet, je monte, et je me fais conduire rue Chariot. Ah! qu'il me tarde d'être arrivé I... qu'il me tarde de changer de costumel...
Me voici dans la rue enfin ; mais il y a une maudite charrette stationnée devant la porte de ma maison. Mon cocher veut la faire reculer, je suis trop pressé d'être chez moi pour attendre la fin d'une querelle entre lui e' le charretier; je lui dis de m'atlenJxe, et je descends à dis pas de cbe- moi.
Je marene très-vite elles yeux baissés... je désire éviter les regards de mes voisins... mais au moment de rentrer chez moi, je me jette contre deux dames que je n'avais pas vues... je lève la tète. Ah 1 mon Dieu!... c'est Augustine avec Juliette...
Je deviens rouge comme un coq ; Augustine me regarde avec surprise en disant : — Comment I c'est vous? et Juliette part d'un éclat sic rire en s'écriant : — An I qu'il est drôle comme ça 1.. ah , monsieur Deligny , où avez vous été chercher cette vieille redingote sans collet ?... est-ce pour en faire venii la mode ?... •
Je ne sais comment me tirer de là; je balbutie : — Madame... c'est me je suis sorti très-vite... pour affaire... c'est une redingote du^makUD... je n'avais pas eu le temps d'en changer.
► Augustine me regarde attentivement, mais elle ne rit pas ; mon embarras, ma rougeur semblent lui déplaire, et elle me dit : — Vous •'étiez pas habillé ainsi quand vous êtes venu ce matin me voir. — Non , madame ; mais c'est quand je sais rentré que j'ai...
Je suis interrompu par Juliette, qui rit bien plus fort, parce qu'elle vient d'apercevoir mes épingles, et qui les montre à son amie en disant : — Tiens , ma chère , voilà qui est bien plus joli que tout le (este!... une garniture en épingles!... Oh ! par exemple, c'est donc •ne gageure?
— Oui, madame, oui... c'est une gageure... — Et avec qui donc,
tnsieur? reprend Augustine d'un air d'humeur; vous disiet tout à îure que vous étie» sorti pour affaire. — Madame... c'est vrai... je... liais je vous expliquerai cela, madame... Pardon, on m'attend... je Maire bien vite... — On vous attend ? — Non... on ne m'attend pis... ■ais... il fant absolument que je vous quitte. Je ne puis rester comme nia plus longtemps.
Je salue ces dames et je rentre vivement cher moi. Que pensera Aagu't-aeF Ma (oi. elle pensera tout ce qu'elle voudra, mais je n'y anus» pta»; if y avait trop longtemps que j'étais dans cette cruelle pc-
Ah! obt. ehes moi... J'ôle, j'arrache les epineies; je jette de atté Kl vanDc houppelande, je passe un pantalon... Je le passe avec nn atusir I... Ah ! qu'on est bien ainsi !... Comment font les femmes pour aUar coaeaar j'étais tout à l'heure I Mais l'habitude !..< Ct d'ailleurs ces tant très bien de n'en pv porter. Mauatenant >-nons mener à l'allée des Veuve».
Cbapitri XIX. — La maison de l'allée des Veuves.
Tout en roulant vers l'allée des Veuves, je pense à la singul.èn figure lue faisait Augustine lorsque je l'ai quittée; elle ne semblait pat ajouter foi à ce que je lui disais. Au fait, je devais avoir l'air si gauche, si embarrassé! Je l'ai laissée bien brusquement. J'irai m'eicuser, j« lui apprendrai que mon père est à Paris. Mais il y avait dans son mécontentement, dans son incrédulité, quelque chose qui me faisait plaisir
ÏSous voici à l'allée des Veuves. Le cocher me demande le numéro
— Ma foi, je n'en sais rien... mais c'est une^spèce d'hôtel garni...— Ah I je sais, mon bourgeois; c'est où loge un fameux médecin étranger qui guérit toutes les maladies avec des fines herbes... oh ! j'ai déjà conduit du monde là... — Je ne sais pas si c'est bien là... mais nous demanderons.
Mon cocher m'arrête devant une belle maison que précède une cour garnie d'arbustes. J'aperçois Dubois qui se promène sous le vestibule qui donne dans la cour.
— C'est bien là , dis-je à mon cocher. — Eh bien ! not' maître, je ne me trompais pas, c'est là où loge le médecin étranger.
Je paye mon cocher, et j'entre dans la cour de la maison. Dubois vient au-devant de moi en se frottant les mains d'un air satisfait.
— Eh bien, Paul ! comment trouves-tu cette maison? — Ces! fort bien; et si l'intérieur répond à ce que je vois... — Oh ! c'est biee mieux encore!... Tu seras enchanté!... — Il y a donc un médecin fameux dans cet hôtel ? — C'est-à-dire qu'il y logeait , mais qu'il est à la campagne pour quinze jours, fort heureusement pour nous : c'est son logeuu nt qu'on t'a donné. — Bah!... — Au premier, un appartement magnifique... Ton père est dans l'ivresse. Je lui ai dit que la maison était à toi. — Ce n'était pas la peine. — Pourquoi ? puisque ça. le rend heureux... Il a l'air d'un bon homme, ton père. — Ou est-il maintenant? — Chez toi... il se repose en admirant tes appartements.
— Il me semble que je ne ferais pas mal d'aller aussi faire connaissance avec mon logement. — Un instant, mon ami, il faut d'abord aller saluer ton hôtesse... c'est une femme qui tient aux politesses... qui aime les petits soins... Pour loger ton père ici, il a fallu que je fasse bien des choses. Madame Ledoux m'adore depuis longtemps; mais si elle te plaît, ne te gêne pas; au contraire, tu m'obligeras.
En disant cela, Dubois m'introduit dans une pièce du ris -de -chaussé* où nous trouvons une grosse maman de quarante-quatre à quarantehuit ans, qui s'occupe à glacer de petits pots de crème. Elle non accueille avec un sourire fort gracieux.
— Madame Ledoux, dit Dubois, je vous présente mon ami Paul Deligny, qui brûlait du désir de vous voir et de vous remercier de ce que vous voulez bien faire pour lui. — Je suis charmée de pouvoir être agréable à monsieur, dit madame Ledoux en me souriant et en lorgnant Dubois dp coin de l'ail; je sais d'ailleurs qu'il faut excuser un neu les jeunes gens. — Vous êtes trop bonne, madame ; j'ai , comme vous a dit Dubois, des raisons pour faire croire à mon père que j'habite depuis longtemps cette maison. Quant au prix de l'appartement, j'eipcie bien... — Ah I ne partons pas de cela, monsieur, l'appartement m'est payé; il est loué par un médecin espagnol ou italien, un charlatan, à ce que je crois, mais qui dépense beaucoup d'argent. On est venu le chercher pour guérir un Anglais... Les Anglais viennent beaucoup le consulter; mais on l'a emmené fort loin, dans un château d'où il ne peut être revenu avant quinze jours au plus tôt. — Et moi , je sais que mon père n'en passera pas huit à Paris. — Alors, monsieur, soyez sans inquiétude. — Je vais rejoindre mon pire.
Je salue mon hôtesse, et Dubois va me suivre lorsque madame Ledoux lui dit en minaudant : — Monsieur Dubois. . je voudrais bien vous consulter... sur le prù des denrées coloniales...
Dubois fait un légère grimace en me disant à l'or* i lie : — Mon ami , je crois que c'est moi qui payerai le loyer du logement... Tâche que ton pèiu reparle bien vile.
Je laisse Dubois en têle-à-tête avec madame Ledoux, ct je monte a mou nouvel appartement.
J entre dans une belle ariicll,ronre. j.y trouve uu uu.urstique fort poli qui ree dit qu'il sera à mon service tant que le signor />i/:iniscra absent. Ce garçon est attache à la maison , et je vois que mon hôtesse l'a déjà mis au tait de ma situation. Vraiment, madame l.r.loux e>t une femme cluiaianU! : il est in I être plus •Wigcante.
Je remercie l-apierre, c'est le n»m du va a me prête . rt,
après avoir traverse plusieurs pièces fort élt-gat; a rot meublées, je tiou'-e mon père assis sur un sofa dans mon salou. S »— nt à moi ct m eni brassard' un air radieux en s'écriant :
— Mon ami, je te fais compliment... — De quoi donc, mon père' — Eu, parbleu 1 de la manière dout tu as géré tes iffai ti ■ S* qiif. c'est superbe chez toi ? — Oh , mon pi rr I à l'.iris, vous savei est facile d'avoir tout c- qu'on veut. — ie sus qu'a Paris, pour uu si beau logement, des moubles. des d jinestique*. il fui' de l'ordre el de I économie. -- Ce n'est pas toniours mm preuve . non père. — Allom, ne vas-tu pea teact ait Mais la
trahi... Je sais aussi que celle niais n est à loi... — A moi?... pas eutièramenL.. — Enfui «w te. fais des .ilîaires magnifiques ; .-lue tu kt
l.A FEMME> LE MARI ET L'AMANT.
liplé tes capitaux... — Ah ! mon père, par exemple 1... — C'est bien... le ne te demande rien , puisque tu veux faire 1* discret... Mais tu ne ■'empêcheras pas d'être content de toi, d'êtr» fier de la confiance que je t'ai accordée... C'est que, vois-tu, dans ma petite ville, on me raillait quelquefois; on me disait : Ah! vous croyez que votre fils est «âge à Paris, qu'" uv mange pas son bien ; vou» verrez ! Et je t'avoue iiue ce sort ce diseurs qui m'ont un peu déci'té à venir à Paris !... Comme je vai» lon'bndre tous ces gens-là à mon retour ! ah, ah ! — Tenez, mon pète, laissons ce sujet... Vous devez avoir faim... moinême je n'ai pas dîné... Je vais m'informer... Holà ! Lapierre...
Mon valet arrive et Dubois en même temps. Je demande a mon valet si l'on a songé à nous faire à dîner, il me répond qr.e l'on n'attend que mes ordres, et Dubois s'écrie : — Oh I j'ai pensé à tout. Toi, tu étais si pressé d'aller au-devant de ton père, que tu n'avais pas donné d'ordres à ton maître d'hôte! !...
— Comment ! tu as un maître d'hôtel? s'écrie mon père. — Et nn des premiers cuisiniers de France, dit Dubois, auquel il donne mille écus de gages...
— Mille écus à un cuisinier ! dit mon père ; pour le coup, mon cher Paul, tu m'avoueras qu'il faut faire de bien belles spéculations pour payer si cher un cuisinier... Mais un pareil Iwe... — Dubois plaisante, mon père... — Un instant, s'écrie Dubois, expliquons-nous. Votre fils lui donne mille écus , mais le cuisinier fournit tout. — Oh ! «lors... c'est différent, ce n'est plus trop cher...
Nous allons nous mettre à table; on nous sert un fort joli repas; Dubois boit et mange comme quatre en me disant à l'oreille qu'il a bien gagné le dîner. Mon père fait aussi honneur au repas; il boit sec, •et je vois qu'il griserait Dubois sans rien perdre de sa raison. Je crains que Dubois ne dise quelque bêtise ; déjà plusieurs fois je lui ai marché sur les pieds pour le faire taire lorsqu'il parle de ma fortune, de mes gens et de mes chevaux; heureusement mon père est bien loin d'avoir le moindre soupçon. Ce bon père me regarde avec joie, puis s'écrie :
— A la bonne heure!... tu es bien mieux habillé ainsi que quand je t'ai rencontvé dans la cour des diligences... — Vous trouvez, mon père ? — Franchement , ta capote avec tes épingles ne me plaisait pas du tout. — Eh bien ! moi, monsieur Deligny, je ne sui» pas de votre avis, dit Dubois en trinquant avec mon père; je vous assure que son costume de ce matin avait son bon côté... d'abord il était très-galant.
— Il ne m'a pas fait cet effet-là ! Ha çà , mes enfants , je ne puis pas rester longtemps à Paris... il faudra bien employer le peu de jours aue je vous donnerai... Il faut me faire voir ce qu'il y a de plus curieux... je ne serais pas fâché non plus d'aller au spectacle... — Je vous y mènerai , mon père. — Soyez tranquille , papa Deligny, nous vous amuserons... Si nous pouvions vous faire tout voir en un jour, nous le ferions, pour vous amuser plus vite ! — Mais il me semble que ce quartier est un peu éloigné du centre de Paris? — Eloigné !... non, monsieur, il en est le cceur au contraire!1 Voms êtes entre la cité Bcaujon et la ville de François Ier; vous avez tout sous la main ici... l'arc de triomphe... le jeu de boule... les maisons de santé, le chemin du bois de Boulogne !... Il est impossible d'être dans an quartier plus commode !... — Mais le Palais-Royal ! C'est que nous antres provinciaux nous ne connaissons que cela dans Paris. — Eh bien ! le Palais- Royal est ici à côté... à deux pas, en marchant un peu vite. — Voyons, mes enfants, ce soir que me ferez-vous voir?... est-il encore temps d'aller au spectacle? — Certainement... où voulez vous aller? — Au meilleur. — Au meilleur?... ça dépend du goût; êtes^vous romantique ou classique? — Qu'est-ce que c'est que ça-, mon fils? — Mon père, ce sont deux genres différents... — Ah çà, pipa Deligny, vous êtes un peu en arrière... est-ce que vous ne lisez pas les journaux dans votre petite ville ? — Oui , le Journal des Agriculteurs , et il ne ra;a jamais parlé de ces genres-là. — Alors il faut mener ton père à l'Opéra : on donne la Muette de Portici; vous serez content, papa Deligny, c'est le seul opéra qui ne m'ait pas fait bâiller... Et puis des danses délicieuses... des danseuses qui fout des pirouettes ixns poser les jambes... et des poses, ah!... Avex-vous une bonne lorgnette?... A l'Opéra, nous avons des habitués qui ont presque des télescopes pour ni eux apprécier les objets... — Dubois, cesse donc les folies... il faudrai' nous avoir une voiture... — Parbleu, je vais demander la tienne...
— La sienne! s'écrie mon père; comment, mon garçon, tu as une citure? — Mais non, mon père... c'est une plaisanterie... — Quand
dis sa voiture, papa Deligny, je veux dire celle do nt il se sert habi-
eitement... ce qui revient lu même. *
En disant cela, Dubois ordonne tout bas i Lapierre d<- nous avoir une citadine. Je vois bien que ce soir il me sera impossible de quitter mon père, et par conséquet d'aller chez madame Luceval. Il faut me résigner; demain je trouverai bien un moment pour aller la voir... D'ailleurs mon absence aujourd'hui me servira peu-être dieux que ma Continuelle assiduité... Les femmes sont si singulières! ce n'est pas toujours en leur montrant le plus d'amour que l'on parvient à les charmer.
Nous attendons plus de vingt minutes avant d'avoir une voiture , parce qu'elles ne sont pas tout près de l'allée ds* Veuves. Heureusement nous sommes restés à table, et Dubois fait Ca.-vr mon père, qui rr^ndant récrie plusieurs fois ■ — Ta voiture d'habitude n'était donc fvag. nr-'-c d'iffli '
Enfin Lapierre revient; il me dit à l'oreille qu'il n'a point trouvé de citadine; mais il nous amène un fiacre; nous nous en contenterons.
Nous descendons; madame Ledoux était dans la cour, elle nous fait de belles révérences; mon père me ''«snande quelle est cette dame, et Dubois répond que c'est ma femme et confiance. Mon père veut aller lui faire compliment de la manière dont elle tient ma maison ; mai» j ! l'entraîne vers la voiture en lui disant que le spectacle sera commencé.
Nous sommes tombés sur le fiacre le plus sale et les rosses les plus maigres de Paris : mon père trouve que ma voiture d'habitude va bien doucement. Dubois lui répond : — C'est par prudence, monsieur : : il y a tant de monde par ici... il ne faut écraser personne.
Mon père met la tête à la portière. Nous sommes dans les Champs- Elysées, et il ne passe personne : je crie au cocher de se presser, ï fouette en vain ses chevaux. Mais mon père ne s'ennuie pas avec mo qu'il n'a pas vu depuis longtemps, et au bout de trois quarts d'heur nous arrivons enfin à l'Opéra.
Nous nous plaçons à l'orchestre. Mon père est tout au spectacle. Dubois ne cesse de bavarder, il fait ses réflefi ns si haut qu'il incommode tous ses voisins; et lorsqu'on murmurs il regarde chacun d'un air insolent comme s'il défiait le public en masse. Je ne suis occupé qu'à le faire taire, je ne serais pas content qu'il nous fit avoir quelque stfène.
Je lui dis a 1 oreille de se rappeler que mon père est avec nous, et iF me répond tout haut : — Il n'y a pas de mal que ton père voie que tes amis sont des lurons à qui l'on ne fait pas peur.
Après le second acte, je parviens à faire sortir Dubois avec moi; je le mène promener dans le3 couloirs des quatrièmes, j'ai mon projet; en effet nous rencontrons par là deux minois chiffonnés que Ûubiv'. prétend avoir vus quelque part. Il remarque que ces dames entrant à l'amphithéâtre des quatrièmes et qu'A y a de la place derrière elles. Aussitôt il me quitte le bras en me disant : — Mon ami , je t'ai consacré toute ma journée; ton père est en sûreté à l'orchestre, permetsmoi de donner le reste de la soirée aux amours. Voilà deux petites mères qui m'ont l'air de savoir que les enfants ne se .font-pas par l'oreille; je vais me placer près d'elles... ça ne te fâche pas? — 'Nos, vraiment... adieu; à demain.
Je m'éloigne, enchanté d'avoir laissé Dubois aux quatrièmes. Aval de retourner près de mon père, j'entre un moment au foyer. J'y ai fait à peine deux pas, que je me trouve en face de lenneville et de madame de Rémonde. ®
Je ne puis passer sans letrrdire bonsoir. Les yeux de la belle Herminie me feraient peur si nous étions en tête-à-tête.. . S'ils pouvaient lancer la foudre, à coup sûr je serai» déjà réduit en poussière. Je feins de ne point voir leur courroux, mais je remarque que Jenneville me regarde d'un air ironique : ce n'est plus de l'amitié que je vois dans son accueil/ c'est un tout autre sentiment.
— Comment!... vous êtes à l'Opéra? me dit Jenneville d'un tôt persifleur, par quel hasard?... vous qu'on ne voit plus dans- le monde... qui fuyez les plaisirs bruyants pour vous consacrer entièrement à la la dame de vos pensées 1 — Ah ! il paraît que la dame qui occupe monsieur lui a permis d'aller ce soir au spectacle, dit Herminie en riant avec effort.
Je tâche de prendre un air impassible en répondant : — Si je ne vais pas plus souvent dans le monde, c'est qu'apparemment cela ne me convient pas... Si je m'occupe de quelque dame, il me semble que cela ' ne regarde personne, et que je suis maître de faire ce qiti me plaît.
— Aussi, mon cher ami, n'a-t-on nullement envie d-e vous ilétourner de l'objet de vos affections!... — Monsieur place trop Bien son amour pour qu'on ait jamais la pensée de le troubler!... — Je crois, madame, qu'il serait heureux pour beaucoup de personne de le placer aussi bien.
Madame de Rémonde se mord les lèvres et rougit; Jenneville rit et reprend : — Oh, mon cher, c'est que votre passion fait plus de bruit que voua û« croyet.
Je me trouble malgré moi, car Je vota bien que tout cela ne n'est pas dit sans motif. Mais on commence le troisième acte, Herminij entraîne Jenneville, qui en s'é'.o gnant médit: — Jurai vous faire mes compliments et mes remerci™ nts.
Saurait il que c'est chez sa IVmme que je vais tous les jours?... Qui donc a pu le lui dire?... lui qui s'occupe si p u de ce que lait sa femme. Ah! s'il en est instruit, c'est par madame de Keraonde... Ce; te t'eniirie-là me déteste maintenant; elle fera tout es qu'elle pourra pour aie tourmenter... Cependant, elle- même, comment a t-ele su cela mais à Paris, av.c de l'argent, SE sait-on pas tout ce qu'on v^ut!...
Je retourne près de son pèuej pendant qu'il s'ouc ipe du spectacle je ne songe qu'à la conversation que je vien» d'avoir avec Jenneville et sa maîtresse; mais je me promets bien de n'es point parler à A gustine. Cela me sera facile; maintenant elle ne me questionne plus au sujet de son nari.
Vers le milieu du dernier acte, des cru, qui partent de l'amphi théâtre des quatrièmes, interrompent le spectacle. On se querelle, os fait un taoage que les paisibles habitués de l'Opéra ne sont pu a*MOlûmes à entendre souvent 1 ei dans l'idée que Dubois n'est pas itrangrr
à ce bruit. Je crois même le reconnaître en haut, gesticulant et menaçant tout le monde! Enfin le spectarfe finit; j'entraîne vivement mon père, et une voiture nous ramène à l'allée des Veuves.
Mon père veut absolument que je couche près de lui ; il a chez lui ta petite servante a ses ordres, et à Paru il se trouve tout désorienté. Je vois bien qu'il n'y » pas moyen d'aller coucher dans ma rue Chariot; mais demain!... ah) 'eroaip . ^ faudra bien m*t je trouve l'instant d'sller chez Augustine.
En me déshabillant, je cause «vec Lapierre de ce sàgaer Delzini dont nous occupons le logement, et qui, à ce que m'a dit mon cocher, guérit toutes les maladies avec des fines herbes. Lapierre m'apprend que ce docteur étranger ne se sert en effet que de simples avec set malades, et que, comme il se fait payer extrêmement cher, on lui croit beaucoup de talent. Je m'endors en priant le ciel pour que le savant docteur ne revienne pas à Paris avant le départ de mon père.
J'espérais, en me levant de bon matin, avoir le temps d'aller chez moi avant le réveil de mon père; mais j'ai affaire à un campagnard qui est toujours debout avec le jour. Je trouve mon père levé, et réglant déjà l'emploi de sa journée. Je l'entends sans cesse r^éter : — Tu me mèneras là; puis tu me mèneras ensuite là !...
Tout cela ne fait pas mon compte; j'espère que Dubois viendra me relayer.
Je le vois avec joie arriver.
Mon père lui demande pourquoi il n'est pas resté au spectacle avec nous. — Mon cher monsieur Deligny, dit Dubois, c'est que j'ai retrouvé deux... de mes cousines dans les loges du cintre... et vous tentez qu'on se doit à sa famille...
— C'est toi qui as fait tant de bruit ? dis je tout bat à Dubois ; le spectacle en a été troublé. — Que diable 1 mon ami, est-ce ma faute? ces deux mijaurées qui s'avisent de trouver mauvais que j'appuie mes mains sur leurs hanches!... — Aujourd'hui j'espère que tu seras sage, que tu boiras moins à ton dîner, et que tu ne quitteras pas mon père. — Sois tranquille... aujourd'hui ton père me prendra pour Caton II.
Mon père veut aller visiter le jardin des Plantes, le Luxembourg, let Tuileries, le Palais-Royal; il veut voir tous les passages, et se promener en bateau sur le canal. En voilà au moins pour toute la journée, mais je pense que je trouverai moyen de m'échapper.
J'ai proposé à mon père de le mener déjeuner au Palais-Royal. Nous allions nous mettre en route, lorsque madame Ledoux fait dire à Dubois qu'elle désire savoir le cours des denrées coloniale!.
Dubois fait une grimace horrible, mais il nous dit d'aller devant, et nous partons.
Les provinciaux sont terribles ; ils veulent tout voir, tout examiner 4e près... Mon père me force de m'arrêter à chaque instant. Je conçois lue des personnes qui n'ont passé que quinze jours à Paris connaissent uie-i tous Ici monuments et toutes les curiosités de la ville que celles jui l'habitent depuis trente ant.
Nous arrivons aux Tuileries. Dubois ne nous a pat encore rejoints... 1 paraît que m. ni... ne Ledoux aime à faire durer les conversations. Si Jubois allait me laisser mon père à promener toute la journée !... J'ai presque envie de retourner à l'allée des Veuves, mais mon père ne le veut pas. Nous allons déjeuner, j'ai dit à Dubois chez quel traiteur nous serions, je pense qu'il viendra nous y retrouver. J'allonge le déjeuner tant que je puis, mais mon père a fini de manger depuis longtemps-, il me presse, il veut bien employer sa journée.
— Il faudrait attendre Dubois, dis je à mon père. — Mon cher Paul, ton ami nous rejoindra... — Mon père, à Paris on ne se retrouve pat ti facilement. — Alors, mon fils, nous nous passeront de luV pourvu que tu tois avec moi, c'est tout ce qu'il me faut.
Que répondre à cela ? rien : il faut -e soumettre et avoir l'air content)... Nous partons, et je promène mon père dans les quatre coint de la ville. Tout bas je donne Dubois au diable ! Le perfide m'abandonne quand il tait que j'ai tant besoin de lui. Ahl... que la journée me semble 'ongue!... Certainement j'aime mon père de toute mon ime, mail quand on est amoureux 1... quand on a mille raisons pour lésirer voir celle qu'on adore... Ceux qui aiment comprendront tout le mauvais sang que je fait)... Si du moins je pouvais dire à mon père lue je suit amoureux... lui parler d'Augustin»-; mais non, c'est imotsible.
Enfin, à six heuret fim ru..' nout revenous dîner au Palais-Royal. Je lois excédé, harassé, je n'avait jamait tant vu de choses en un jour. Mon père ne semble pas fatigué. Let habitants de U campagne ont de meilleure! jambet que let ciladint.
Nous sommes revenus dîner où nout avu.is uejoune, jai encore un
ble espoir tur Duboit; en effet, nout ne tommes qu'au potage lorsil entre dans le talon, et vient l'asseoir à notre table.
— Ah! te voilà donc enfin 1 — Oui, mon ami... Papa Deligny, vout es frait comme une rose!... — Pourquoi n'es tu pas venu nous reiudre ce malin' nous t'avons attendu. — Ahl pourquoi... D'.ibord
dame Ledoui... tu sais, u femme de confiance... m'a forcé à lui
ire nue petite causette... dont je me serais bien passé... Mais il ne
ut pas qu'elle s'y accoutume... Après cela, je me suis rappelé que
j'avais un rendes-vous important... ( Uuboi» se penche vers moi et me
dit à l'orrilli- : Chez un commissaire de police;. Pour une affaire très-ma-
ieur«... (Pour me* panulon» et dont la perte m'aurait un peu embar-
rassé... (Je veux bien donner mon cœui- â ^i beauté, mais je ne veux pas lui donner mes culottes)...
Je profite de la circonstance pour dire à mon tour : — J'ai aussi un rendez-vous pour ce soir... C'était poi-j- une affaire assez importante... mait comme mon père est ici...
— Il ne faut pas te gêner , mon ami , s'écrie mon père , si tu as ce soir une affaire à terminer, il faut aller à ton rendez- vous... Monsieur Dubois sera assez aimable pour me tenir compagnie. — Comment donc !... mais avec le plus vif plaisir... Ce soir je suis tout à vous! — Seulement, mon fils, tu tâcheras de nous rejoindre le plus tôt possible
— Oh ! je vous le promets, mon père. — Soyei tranquille, papa Deli gny , je vous réponds que nous nous amuserons tous les deux... Nom ferons nos farces... Je ne vous dis que ça.
L'assurance de pouvoir aller ce soir chei Augusline me rend tout ma bonne humeur, nous faisons un dîner fort gai. Dubois nous conte mille folies , mon père rit et boit sec ; Dubois, qui veut lui tenir tête est déjà aussi eu train que la veille. Après le dessert je les laisse aile: prendre le café. Je leur donne rendez-vous pour neuf heures dans 1* nouvelle galerie, et je recommande mon père à Dubois, qui me crie:
— Laitse-nout faire, et ne t'inquiète pas de nous.
Enfin me voilà maître de faire ce que je veux... Je regarde un montre, il est sept heures et demie... Je cours à une place de cabriolet, je monte... Je promets un bon pourboire au cocher et il fouette sor cheval. Il me semble qu'il y a un siècle que je n'ai vu Augusline I.. Hier je l'ai quittée si brusquemeo* !... Elle a bien vu que mon emba> ras n'était pas naturel I Je suis curieux de savoir comment elle va ma recevoir.
Me voici chez elle : je monte l'escalier comme si j'étais poursuivi ; j'ai sonné, on m'a ouvert. J'ai seulement entendu que madame y est, et déjà je suis dans le salon... Juliette ett avec elle : ah ! que les amis sont quelquefois insupportables I...
On me reçoit poliment... Mais que cette politesse est froide... que ce salut est sévère!... On me remarque à peine, on répond sèchement à mes compliments. Allons, elle est fâchée... Tant mieux... c'est bon signe. Je saurai bien m'excuser en lui apprenant que mon père est ici; mais auparavant je ne suis pas fâché de voir si vraiment on s'e.t inquiété de ce que je suis devenu.
Juliette a aussi un air plus réservé avec moi, et me regarde en dessous; puis elle regarde Augusline. Pendant quelque temps nous n'échangeons que des phrases indifférentes; on ne me demande pas ce que j'ai fait depuis la veille, mais je vois bien qu'on en meurt d'envie.
Enfin Juliette me dit en souriant :
— Vous avez quitté votre joli doliman à épingles ? Ah ! vous avez eu tort : vraiment il vous allait bien... — Ahl dit Augusline avec amertume, monsieur a trop bon goût pour se mettre ainsi sans y être forcé... Sans doute il fallait qu'il se déguisât pour tromper la surveillance de quelque jaloux... — Vous êtes bien loin de deviner la vérité, mesdames I... — Vous seriez, je crois bien embarrassé pour nous la dire!... — Non, madame, rien n'est plus facile.
Je fais à ces dames le récit de mes aventures de la veille. En apprenant que mon père est à Paris, Augusline daigne enfin jeter les yen sur moi ; un léger sourire reparait sur ses lèvres , quoique ses ng.irds conservent encore l'expression du doute. Juliette rit aux larmes lorsque je conte ma position , attendant chez Dubois qu'il me rapporte mon pantalon. Je termine mon récit en faisant connaître toute l'impatience que j'ai éprouvée depuis la veille , et je vois ses beaux yeux se fixer sur les miens avec une expression plus douce et plus tendre qu'ils n'avaient jamais eue en me regardant.
— Voyez un peu, s'écrie Juliette, ce que c'est que de juger sur les apparences! IVous vous supposions déjà un fort mauvais sujet... Augusline même avait formé le projet de ne plus vous voir... — Quoi, madame!... — Ecoulet doncl... un jeune homme qui se déguise... qui ne couche pas chez lui... — Ahl vous avez su... — Oui... par hasard. Augusliue voulait aller ce malin se promènera la campagne; on a envoyé la domestique pour vous le faire savoir, mais le poitier a dit que vous n'étiez pas rentré depuis la veille, et qu'il était trèsinquiet de vous.
Je conçois maintenant pourquoi l'on me faisait si froide mine.. Si j'étais indifférent, qu'est-ce que cela '.m ferait que je ne couche pal chez moi?... M'en voilà encore aux .-spérances. . le la forcerai turi à se trahir.
Après avoir beaucoup ri ae me* .-. e auir < Je l* mue, Juliette nom quitte, et je reste seul avec Augusline ; elle se rapproche de moi , il me semble qu'il y a dans sa voix plus de douceur qu'à l'ordinaire, peut-être est-ce parce que j'ai été plus longtemps sans l'entendre... ses yeux me sourient avec bonté... Ah ! si je ne me retenais, je tomberais à ses genoux... Mais non, non... il faut que je sois certain d'être aimé : il serait Irop cruel de s être encore abusé.
Depuis plus d'une heure, nous sommes seuls... nous parlons peu... Je ne sait pas trop ce que nous disons... mais qu'importe quand on est bien ensemble!... Augusline soupire quelquefois, je feins de ne point m'en apercevoir. 1 nl'in ••Ile me dit : — Pourquoi donc craignisvous tant que voire père apprenne que vous avei perdu une partie de votre fortune? — D'abord... parce que cela lui ferait de la peiue...
— Mais enfin, il f.mi bien '|nc lot ou lard il Mette la vérité... — Sans
SI
doute... mais s'il la connaissait maintenant, il voudrait me faire quitter Paris... il voudrait surtout me marier... — Vous marier! ah I... vous croyez qu'il pense?.. En effet... vous vous marierez quelque jour...
Elle a prononcé ces derniers mots bien tristement et en laissant tomber sa tête sur sa poitrine. Je garde le silence, mais je respire à peine. Elle reprend au bout d'un moment : — Pourquoi ne voulezvous pas vous marier maintenant? — Le mariage n'a rien qui me charme... qui me séduise à présent... — Cependant il faudra bien un jour obéir à votre père... d'ailleurs ne faut-il pas toujours finir par M?... Vous vous marierez I... Puissiez- vous dans votre ménage être plus heureux que moi I...
Elle achève à peine ees mots que deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses yeux , les sanglote oppressent sa poitrine , elle couvre son visage de son mouchoir. Mais qui fait couler ses pleurs ? Est-ce le souvenir de son mari ? est-ce la pensée que je me marierai ?
Je prends sa main , que je serre dans la mienne pendant qu'elle se livre a une douleur dont je voudrais bien connaître la principale cause. Nous restons quelques minutes ainsi. Enfin Augustine essuie ses yeux et me dit : — Je suis bien ennuyeuse, n'est-ce pas?... pardonnezmoi!... mais le souvenir de mon mariage... Neparlons plus de cela... Il est bien tard... est-ce que vous retournerez ce soir a l'allée des Veuves?... Tenez... écoutez... c'est la pluie qui tombe à verse.
En effet, il fait un temps horrible, il est minuit passé : auprès d'elle je n'ai remarqué ni l'heure, ni le temps. Mon père doit être maintenant couché et endormi; je puis bien aller rue Chariot, et demain je lui dirai que j'ai fait une course avant son réveil ; par ce moyen , je pourrai revoir Augustine demain matin avant d'aller aux Champs-Elysées. Elle approuve mon idée. Je -passe encore une demi-heure près d'elle, et en me quittant elle me répète : — A demain I .
Chapitm XX. — Mon père et Dubois. — L'Anglais malade.
Pendant qu'ivre d'amour et d'espérance, je passais une soirée charmante près d'Augustine, oubliant mou père et Dubois, auquel j'avais donné parole pour neuf heures ; de leur côté, ils n'avaient pas été plut exacts au rendez-vous.
Resté seul au café avec mon père , Dubois veut lui faire goûter de toutes les liqueurs. Malheureusement il se trouve être en fonds ; il a touché de l'argent dans la matinée , et l'on sait qu'il aime autant à le dépenser que Jolivet aime à garder le sien.
Mais les gens de province mettent ordinairement de l'amour-propre à ne point se laisser vaincre en politesses par les Parisiens. Toutes les fois que Dubois a payé quelque chose , mon père veut avoir sa revanche, et il paye à son tour; Dubois fait revenir autre chose, parce qu'il veut avoir le dernier; mon père prétend aussi ne pas être moins généreux ; ces messieurs y mettent un entêtement qui pourrait finir par les conduire sous la table.
Heureusement la chaleur du café et les différentes libations qu'ils ont faites leur donnent le désir d'aller respirer le grand air. Alors le temps était encore superbe. — Allons-nous promener ? dit mon père.
— Oui, allons lorgner les femmes sur le boulevard, dit IJ ibois.
Ces messieurs se mettent en route. La raison de mon \.l re n'a pas tenu contre tous les petits verrres , celle de Dubois est depuis longtemps déménagée, et tout en se promenant sur le boulevard il se permet de parler à toutes les femmes qui lui semblent un peu jolies. Mon père lui dit avec naïveté : — Vous connaissez beaucoup de monde à Paris?
— Moi, respectable vieillard, je suis connu du beau sexe comme les peintres connaissent l'Apollon du Belvéder. - —
Cependant plusieurs des soi-disant connaissances de Dubois se sont affensées de ses propos. Quelques hommes s'en sont mêlés : alors Dubois fait doubler le pas a son compagnon : ces messieurs se jettent dans les petites boutiques qui encombrent maintenant les boulevards ; ils renversent les marchandises ; les marchands leur disent des injures, et mon père, tout étourdi de la promenade que Dubois lui fait faire, lui dit : — Pourquoi tous ees gens-là crient-ils après nous ? — Parce que ce sont des drôles qui ont envie que je les rosse... mais je ne les rosserai pas ce soir, parce que vous êtes avec moi.
Il est nuit depuis longtemps. Mon père, fatigué de sa promenade, a tnvie de rentrer se coucher, mais Dubois lui dit : — Vous n'y pensez pas I... il n'est pas dix heures , et à Paris un honnête homme ne peut pas se coucher avant minuit... — Mais si j'ai envie de dormir?... — Non ^respectable vieillard, vous n'avez pas envie de dormir... Je ne souffrirai pas que vous dormiez. Nous allons prendre un sapin , et je vais vous mener dans un endroit charmant, qui d'ailleurs n'est qu'à deux pas de votre logis; ce qui nous sera commode pour noua en re venir.
Ces messieurs montent et voiture , et Dubois dit au coener de ,es
cner au salon de Flore, aux Champs-Elysées.
Qu'est-ce que c'est que le salon de Flore ? demande mon père pelant que le sapin roule. — C'est un des bals champêtres de la cnpil aie >ù l'homme aimable a le plus d' ag'^ments. — Que voulez -vous que Je îasse au bal F... Je ne danse plus." — Vous y ferez tout ce que vo<*» poudre» : nos bals champêtres sont très-agréables , en ce qu'on y fa »' Mtrc chose «ue danser... — Dans mon temps cependant j'étais u "
amateur de danse... J'avai» 7m jarret étoni"nt- "T QueI *ge avezvonj maintenant? — Cinquante-huit .^w. — Ce" le PIu* bel âge pour danser, c'est celui où l'on met le mo.3 de roidt"1 dan? se» pas... Voue pincerez ce soir votre rigodon... Et si ca vous fait plïuir> v°us pinceres bien autre chose I...
On arrive au salon de Flore. Dubois prend mon père sous son brait et le promène partout en le faisant s'arrêter devant chaque femme et le forçant d'offrir du tabac à celles qu'il trouve gentilles. Mon père, qui croit que c'est l'usage à PafSs, et qui d'ailleurs ne sait plus trof où il en est, se promène avec sa tabatière ouverte à la main. Uuboit propose du punch pour se rafraîchir , le punch est accepté , on se met dans un bosquet d'où l'on aperçoit la danse. Mais bientôt la pluie qui tombe avec force chasse tous les promeneurs dans le salon. Mon père et Dubois vont s'y installer avec un autre bol de punch.
Au bout de quelque temps , Dubois dit à mon père : — A présent que nous sommes rafraîchis , nous allons danser. — J'aimerais mieux aller me coucher. — Vous n'y pensez pas... U pleut à seaux, impossible de s'en aller de ce temps-ci. Dansons... — Je ne connais pas de dames... — Oh I on a bientôt fait connaissance!... Invitez celle qui sera le plus à votre goût. — Invite ton aussi à danser en offrant une prise de tabac ? — Non... vous ferez un compliment à votre choix... Allons, papa Deligny, de la verdeur... Je vais me mettre en face de vous.
Mon père prend son chapeau à la main, se donne un air déterminé, et après avoir fait quelques tours dans le salon, invite une dame de cinquante ans qui n'était venue que pour faire danser ses nièces. La bonne dame, enchantée d'une proposition que depuis longtemps on ne lui fait plus, prend aussitôt la main que mon père lui présente, et tous deux vont se placer pour la contredanse.
Dubois vient de se mettre en face de mon père avec une demoiselle qui a sous son bonnet un peigne de six pouces de haut. En voyant la danseuse de mon père, Dubois s'écrie : — Si celle-là ne sait pas encore les figures, ça sera malheureux !... Attention, jeune couple, on a les yeux sur vous!
En effet , beaucoup de jeunes gens qui ne dansaient pas paraissent curieux de voir comment le jeune couple s'en tirera. L'orchestre donne le signal; on sait que la première ritournelle n'est que pour avertir les danseurs. Mon père , qui ne sait plus cela , part avec sa dame ; tous deux s'élancent en bondissant vers Dubois , qui retient mon père par le pan de son habit en lui criant : — Un instant, mes petits gaillards !.. , pas encore... A présent, c'est cela ; déployons tous nos moyens !
Dubois, échauffé par le punch, danse comme un possédé ; mon père et sa danseuse se sont déjà perdus dans la chaîne anglaise ; mais ils se jettent sur tout le monde et dansent toujours; on rit de tous côtés en les regardant. Dubois trouve mauvais que l'on rie de ses vis-à-vis; il jure entre ses dents, et dit à l'oreille de mon père lorsqu'il passe pi es de lui : — Donnez-moi des coups de pied à tous ces drôles-là.
Mon père et sa danseuse ne donnent pas de coups de pied ; mais ils s'égarent de nouveau dans une figure et ils terminent une pastourelle en valsant. Les jeunes gens qui les entourent rient de plus belle; Dubois leur jette alors son chapeau à la tète en leur criant : — Vous êtes des insolents !... Vous n'êtes pas f.... pour danser comme ça! et je vous défie tous !
Aussitôt plusieurs hommes se précipitent sur Dubois; la danse est interrompue, les femmes crient, les enfants pleurent; on se pousse, on se menace ; mon père, bousculé par chacun , et ne sachant pas même qu'il est la cause de ce tapage, perd sa danseuse et son mouchoir. Mais Dubois, qui se voit menacé par une dizaine d'individus, prend le bras de mon père, et se ser» d» *- oersonne comme d'un bouclier pour parer les coups.
La garde arrive : on met Dubois et mon père à la porte, parce qu'il est prouvé que ce sont eui qui sont cause de ce tumulte ; et, sans tro| savoir comment, parce que la bataille les a beaucoup étourdis, ils s» trouvent tous deux, à près de minuit et par un temps horrible, av milieu des Champs-Elysées.
— Ah çà !... où sommes-nous ? dit mon père, qui ne voit que ténèbres autour de lui. — Ah ! les gredinsl... les gueux !... se mettre trente sur deux hommes... Malgré cela, si la garde n'était pas venue, je les rossais tous I — Moi, j'aime autant qu'elle soit venue et que nous soyons partis... Je ne sais pas trop comment est arrivée cette querelle, mais je sais bien que je me trouvais au milieu des combattants, et comme vous ne me lâchiez pas... j'ai reçu, je crois, plusieurs coups...
— Vous avez reçu des coups ? — Certainement. — Venez avec moi, vertueux vieillard ; il ne sera pas dit qu'on aura impunément battu 11 père de mon ami... — Où voulez-vous aller? — Nous allons retourne! au bal, et nous les rosserons comme tout à l'heure... — Non, non.., j'en ai bien assez comme cela. — Venez donc... je vous répète que nous pouvons à nous deux assommer tous ces cuistres-la. — Et moi, je vous dis que je ne veux assommer personne, mau. que je veux me coucher... il en est bien temps. — Je vous obéis parce que vous êtes le père de mon ami , et qu'il vous a confié à mes soins... Mais sans cela !... mille tonnerres !... Ah çà I mais il pleut à verse. — C'est vrai.
— Et j'ai perdu mon chapeau dans la mêlée... — Dépêchons-nous da rentrer, mon ami... — Connaissez-vous le chemin? — Soyez donc IranquJi- • eet-cc que je sais tait pew vous égarer 1... - Mais on ne v»
pas clair du tout. — Cest égal... en avant et ferme... — Aie !... —
(Qu'est-ce que c'est ? — J'ai mis le pied dans un trou. — C'est égal. —
Mais j'ai de l'eau jusqu'au genou. — Ça se séchera... Donm z moi le
kras... appuyons-nous l'un sur l'autre. — Serons-nous bientôt arrivés 1
— Il faudra bien que nous arrivions que'que part. — Vous dites que
e quartier-ci est le plus beau de Paris ?... Pourquoi donc ne l'éclaire-
-un pas ? — C'est justement pour cela : on n'éclaire que les vilains
|UBrliei60Ù il y a des voleurs. — Mais celui-ci me semble bien désert...
-.lialil... vous ne voyez pas les gens qui passent, parce qu'il fut
ail !... — On trébuche à chaque pas... — C'est que nous n'avons pas
sis le tiolioir... attendes, je "vais le chercher... — Ah ! mon Dieu !...
.lus m'entraînez 1...
Ce iiw iilillll venaient de rouler dans un tosse rempli d'eau et de eue. Dubois jure comme un damné, et mon père en fait autant en niaudisssanl U- lu-an quartier où son fils a été se loger. Tous deux parviennent i epi n-l ml a se retirer du fossé, maisleursliibits, leurs mains iont couverts de boue. Il faut se i émettre ainsi en marche. Enfin, après a«oir eré pendant une heure dans It s Champs-Elysées, ils se trouvent dans ' ullée des Veuves Ht devant la maison de madame Ledoux.
Le portier en leur ouvrant la porte est effrayé de l'étal dans lequel ils sont. Dubois lui dit de se taire et de leur donner de la lumière. Tout en lui présentant une chandelle, le portier dit à Dubois ; — Madame Ltdoui m'avait chargé de faire savoir à monsieur, si je le voyais ce soir, qu'elle désirait lui parler pour connaître le cours des dentées coloniales.
— Que madame Ledoui aille se promener ! s'écrie Dubois en prenant la lumière... je ne lui dirai pas seulement le cours des haricots !... La petite mère mord un peu trop a la friandise... Allons nous coucher, père de mon ami.
Mon père ne demandait pas mieui ; étourdi de sa soirée , il avait grand besoin de prendre du rrpos. Il est bientôt couobé et «inlormi.
Il n'en est pas de même de Dubois ; comme il ne sait pas encore dans quel lit il couchera, il prend une chandelle, et se met à parcourir la maison pour se chercher une chambre.
Il était plus de minuit; tout le inonde dormait. Dubois, qui n'est jamais embarrassé , parcourt les corridors et ouvre plusieurs portes. Mais il n'est encore entré que dans des chambres où il n'y a pas «le lit.
A force de chercher, il entre dans une pièce où il volt une couchette sans rideaux... Il avance : le lit est occupé, et Dubois reconnaît mademoiselle Girard, la cuisinière de la maison, qui ronfle cemme un cheval ponssif. Mademoiselle Girard n'est ni très-jeune, ni très-jolie ; elle a un gros nez plein de tabac, et une peau qui ressemble à un bouillon gras; maie quand a beaucoup dîné, qu'on a bu du punch, qu'on t dansé et "J l'on a roulé dans un fossé , on doit avoir la tête montée. Aussitôt Dubois se déshabille, souille sa chandelle, e< se couche près de mademoiselle Girard en disant: — Je ne suis pas fâché de savoir si elle fait l'amour aussi bien que le macaroni.
En s'éveillant le lendemain matin, mon père repasse dans sa mémoire tous les événements de la veille; il n'est pas content de lui ; il ne conçoit pas comment a son âge il a pu commettre autant de fo'ies ; il est surtout en colère contre Dubois, qui l'a fart danser au salon de Flore... Voulant me faire compliment de mon ami, mon père m'appillc , je ne lui réponds pas, par la raison qu'au lieu d'avoir couché près de lui, je suis a mou logement de la rueCharlo'
Mon père appelle L .pierre, mais l.apierre étiit déjà sorti pour des commissions.... Mon père se lève, s'habille, et tout en s'habillunt il murmure, il gronde ; il est de (oit mauvaise humeur
Surpris de ne point me voir, mon père va sortir pour s'informer de te que je suis devenu, lorsqu'il entend frapper doucement à «a porte; il va ouvrir, et un jeune homme mis avec beaucoup d élégance se présente in lui f.iisniil un profond salut.
Miislrr Défini? dit l'étranger avec un accent qui fait snrTe-rliamp reconnaître un de nos voisins if outre-mer. Mon père, qui croit que le jeune Anglais demande Sun fils, parce que le nom qu'il a prononcé est s pLU près le sien, présente un siège a I étranger en lui disant :
— Won bis est ileji soiti. monsieur, mais si vous voulez bien me dire ce qui vous amène, ce Htr« ahsuluu t la même chose.
Le jeune Anglais ne semble pas avoir très-bien compris mon père, t tout en s'asscyant il lui répèle: — El es -■vous le signor Déziui ? — lui, monsieur, I). ligny... c'est BOlinnt cela qu'il fini prononcer, mais e vois que vous èlc étranger, et on ne peut |as tout de BUfte ilrre les 10ms. Monsieur est Anglais? — l'es . et vous il ivail beaucoup grandement été utile » plusieurs compatriotes a moi. q i i* m ni donné le adresse de vois. — Ail I j'entends ! .. mon fils a fait des affaires avec le vos comp.tr. otes !... cela ne in'éionue pis. il est très repunlii Bans e monde i-cVsl un garçon qui ira Ion!.. — l'es, sir, je venais aussi pour que vous soùlaniei moi... Je paverai Iris fuit beaucoup suis marchander... — Ah ' Un i bien, monsieur vient poui le consulter... — Yes... Sotisullatkm. — Si monsieur veut er?à la complaisance de m'eipliqner ce que c'est...
Le jeune Ang .us rapproche sa chaise de celle de mon perc, et lui dit d'un ton très grave : — le avais le ver tout seul.
Mon (1ère penche l'oreille vers le jeune homme en disant : — Pardon, je n'ai pas bien entendu. — Je avais Ir ver tout seul.
Mou i>4ro ou comprend pas mieux et se gratte la tfttc eu mv.rmurant :
— Vous avez le ver... Ah * vous voulez dire que vous faite; des vers I... Yes, yes... je faisais !... — Et c'eBt pour des vers que vous venez consulter mon fils ?... Ma foi, je ne sais pas s'il est poète... mais comme il a beaucoup d'esprit, il est possible. . et puis a Paris c'est peut-être l'usage de consulter les hommes d'affaires pour les ouvrages littéraires. Donnes-moi vos vers, je les montrerai à mon fils...
L'Anglais regarde mon père d'un air d'impatience en répétant: — Je dis à vous que je voulais plus avoir le ver tout seul... — Ah ! bon je comprends,... vous ne voulez pas en faire seul, c'est-à-dire que «au* vissiez que mon bis en fisse avec vous... C'est un ouvrage que vous désirez terminer en société !...
L'Anglais se lève avec colère en s'écriant: — Je avais le ver hut seul... Oud dem!... vous devez chasser lui de là...
En disant ces mots, l'Anglais prend la main de mon père, et se b pose sur le ventre. Mon père trouve cette façon d'agir très-cavalière il retire sa main brusquement en s'écriait à son tour :
— Allez-vous-en au diable avec votre ver ! est-ee que vous croyez, monsieur, que l'usage est ici de se faire tâter le gonsiet pour prouve» qu'on est en état de payer les hommes d aiï.ure> ?... Je vois très-bien que vous avez de l'argent;., mais vous vous expliquerez avec mon bis.
L'Anglais devient violet de colère; il frappe du pied dans l'appartement, et poursuit mon père en lui criant «su oreilles: — Je avais le ver toute seul... votas, chasser lui... vous, donner drogue à moi. >ous, être obligé pour guérir moi!...
Mou père commence à perdre patience ; il crie aussi fort que l'Anglais, parce que beaucoup de gens croient qu'en criant ils se foaf mieux comprendre. Dans ce moment d'autres cris se font entendre dans la maison; ils partent de la chambre de la cuisinière. C'est madame Ledoux, qui, surprise de ne point voir descendre m ad es» oi série Girard pour apprêter le déjeuner, est montée jusque chez elle, où elle a trouvé Dubois apprenant à la cuisinière le cours des denrées coloniales. Madame Ledoux est furieuse; elle n'a pas eu de cowpl aisances avec Dubois pour que ce soit mademoiselle Girard qui en profite. Elle crie, elle tempête, elle ordonne à sa cuisinière de faire son paquet, et à Dubois de m'annoncer qu'elle ne peut plus me prêter son logement.
Dubois est descendu à demi habillé pour m'appremlre cette nouvelle ; il trouve mon père aux prises avec le jeune Anglais, qui ne veut pas absolument le lâchfr qu'il ne lui ait prescrit une drogue. Dubois, qui devine sur-le-champ le quiproquo, se jette dans un fauteuil en riant aux éclats, et pour compléter le tableau . madone Ledotrx parait à l'entr^î de l'appartement , jetant sur Dubois des regards furibonds.
— Pour Dieu! .-nonsieur Dubois! s'écrie mon père, débarrassez moi
de monsieur et vous, madame, qui êtes femme de confiance «te
mon fils, pourquoi avez- vous laissé monter cet Anglais, lorsque mon fils n'y est pis ?
— Moi, femme de confiance, dit madame Ledoux en s'avânç.mt vers mon père, qu'est-ce à dire, monsieur?... Apprenez que je suis chez moi, que celte maison m'appirtient !... et que si j ai bien voulu prêter à monsieur votre fils le logement du signor Delzini , ce n'est pas pour que l'on débauche mes cuisinières, et que chez moi on se
l permette... Ah! n... quelle horreur "... un homme qui a de l'éducajliou donner dans le ton lion!... Je n'aurais jamais cru cela!... — Comment, madame, mon fils n'est pas ici chez lui?... — INon, moni sieur, il est chez moi... et encore n'est-ce que par bouté de ma part... Mais vous arriviez... on voulait vous faire croire qu'on était riche... vous cacher le mauvais état de ses affaire*... Moi, je me sais prêtée | à cela, parce que j'ai cru qu'on avait de«j mcriirs. . mata il faut qu'on i me rende ce logement ce matin même Le signor IVIxiui va revenir... Une cuisinière !... une demoiselle Girard !... ce- 1 indécent'...
— Pourquoi vous pas toujours vouloir guérir moi ? dit l'Anglais avec fureur, tandis que mon père, qui commence à deviner une partie de
' la vérité, se promène avec agilition dans le silon.
— Un instant, dit Dubois, qu'avez vous d'abord? — J'ai .léji dit à ' monsieur que je avais le ver lotit seul .. — Ah !... ah!... ah !... j'entends., (."est le \cr s (i/.i.re. que vous voulet dire? — Yes , yfs .. \r solitaire tout seul!... — Et vous venez pour qu'on vous guérisse? — Pail.itf nient , je voulais plus du tout garder le solitaire!... — Eh bien ! milord, ayez la complaisance de repasser ici dans quelque» jours: monsieur n'est pas le médecin étranger que vous demandez, le savant docteur est soient, mais il reviendra, et alors je ne doute pas qu'il ne vous .'te t." t i .- que VOUS uni. In Z; en attend .ni. ayez la bonté de vous en aller, »ous • l votoe stdiUiire , c'est ce que vous pouvez faire de tnienx.
t i n'esl pas -u,- peii ,: comprendre » l'Anglais que le
docteur est .bsent; enfin > c !.. ,i ■ s'en aller, et madame Ledoux le rcon iuil elle même jusq T i |j BOTtC de ai maison.
C'est eu ce moment pxui . v ,, na, J dais dans le ravissement, je
ven lis encare de voir Autjiisline ; lout semblait m'annoncer que j était aime, et « me promettais .1. j i de trouver le soir quelque préteile JKMII retourner chez elle. Mais, en entrant dans l'apparteturnl où est mon père, je n> aperçois que, depuis Bion absence, les choses ne sont plus dans le même rH.
Dubois me fait des signes, des grimaces, auxquels je ne comprend»
LA FEMME, Lfe MARI ET L'AMANT.
rien : mais mon père vient à moi, sa figure est sévère, et je vois qu'il n'a pas cette (ois des compliments a me faire.
Mon fils, pourquoi m'avez- vous trompé? pourquoi m'avex-vous
dit que cette mais"» était à vous' pourquoi m'avex-vous conduit dans un logement qui n'est pas le vôtre ? Est-il vrai que, loin d'être à votre ivie, vous ayez mangé tout !e bien de votre mère !... Allons, parle», ;irnsieiir, et cette fois dites la vérité.
'étais si loin de m'attendre à cette brusque sortie, que je reste Sifcct; je ne sa'is que répondre. Mais enfin la vérité l'emporte, et je m'écrie — Oui, mon pore, je vous ai trompé... mais si la fortune m'a été contraire, je puis vous assurer qu'il n'y a point de ma faute; j'ai Ité Ja dupe de fripons; j'ai mis ma confiance dans des misérables , voilà tout mon malheur • • ;
Du moins, je ne dois rien à personne, et votre fils n'a point flétri l'honneur de votre nom.
— Oui, monsieur, s'écrie Dubois; vous avez dans ce fils-là un des plus braves garçons qui eiistcnt. Une probité intègre, une réputation sans tache : pipa Defigny, cela vaut bien trente mille livres de rente. Parbleu ! si votre fils avait voulu faire comme tant de gens qui brillent dans le monde, il aurait calèche, cabriolet, maison, domestiques 1... Mais, comment aurait-il acquis tout cela?... il y a tant d'intrigues, ;ant de fourberies dans les affaires!... Maintenant être pauvre, c'est prouver que l'on a conservé une vertu sévère... et au lieu de gronder votre fils, vous devriez lui faire compliment de ce qu'il n'a plus rien.
— Je vous conseille de parler, monsieur, après la manière dont -vous vous conduisez!... Mais je dois me taire... je n'ai pas été plus sage que vous, et lorsque, dans une seule journée, j'ai fait moi même tant de sottises, j'aurais mauvaise grâce à réprimander les autres. Paul, je vais repartir. — Quoi! mon père, déjà?... — Oh! sur-le-champ, j'ai bien assez de ton Paris. Veux tu me suivre? — Mon père, il me reste encore de quoi vivre ici, modestement à la vérité; mais cela me force à être sage, rangé, économe... et je m'en trouve plus heureux.
— C'est fort bien... mais n'attends pas de secours de moi , ne me demande pas un sou ! Tu as mangé dix mille francs de rente... c'est bien assez; quand tu n'auras plus rien, viens habiter avec moi dans ma petite ville; tu verras qu'on peut y être tout aussi heureux qu'à Paris, et que cela coûte beaucoup meins cher. Fais-moi chercher un fiacre... et vite aux diligences... La voiture ne part qu'à neuf heures; s'il y a encore une place, je pars sur-le-champ. Je me souviendrai de ce voyage, et de ma journée d'hier.
Je ne cherche pas à retenir mon père, et Dubois me dit à l'oreille :
— Mon ami, c'est à moi que tu dois ce brusque départ. Ton père s'est tant amusé hier avec moi qu'il sent que c'est assez pour une fois... Ça se trouve bien, puisque madame Ledoux nous met à la porte...
Je n'ai pas le temps de lui demander d'antres explications. Mon père a déjà refait son sac de nuit. Le fiacre est venu, je monte dedans avec lui, et nous arrivons aux voitures, où j'apprends avec joie qu'il y a encore une place. J'ai donné à mon père ma nouvelle adresse , je lui promets d'aller le voir cet été, il m'embrasse et va monter en voiture; mais avant de partir il me dit : — Mon ami, tu as fait des folies... je dois te pardonner ; j'en ai bien fait encore, moi, grâce à ton mauvais sujet de Dubois. Mais pour te ranger, mon fils, il n'y a qu'un moyen, c'est de te marier, et je vais m'occuper ds te trouver ce qu'il te faut. Je ne réponds rien à mon père, et je le laisse monter en voiture. J'ai pour principe qu'il faut le moins possible contrarier les gens, même quand on n'a pas dessein de faire leurs volontés.