LIT
Que failait-il faire pour prévenir et détourner Texécution de ce projet infernal? Kemsky résolut de s'adresser à Aleutine, de tâcher de lui faire entendre raison , et de réveiller sa conscience. Il se rendit chez elle.
« Madame la générale n*est point chez elle , lui dit le suisse ; elle est allée au co-
mité de bienfaisance au profit des Fiançais qui se sont ruinés en Russie; mais monsieur le général y est. »
Remsky entra chez son beau-frère. Il n'y avait personne dans l'antichambre ni dans les autres pièces. Le prince arriva jusqu'à la porte du cabinet , attendit longtemps pour se faire annoncer, mais ayant à la fin perdu patience, il ouvrit cette porte et entra.
Van Drake était assis à son bureau , la tête dans ses deux mains, comme un homme plongé dans une profonde méditation ; il ne vit ni n'entendit le prince.
« Iwan Yégorowitch , lui dit Kemsky avec douceur, au nom du ciel, que m'avezvous fait?»
Van Drake tressaillit en entendant cette voix , il l)ondit do sa chaise et se jeta dans les bras du prince.
« Vous savez donc tout , prince ! Me pardonnez-vous? s'écria-t-il avec désespoir.
— Je sais beaucoup, répondit Kemsky, mais je ne puis dire si je sais tout.
— levais alors vous tout avouer, répliqua Van Drake. Asseyez-vous, et écoutezmoi. Je suis rhomme le plus malheureux du monde. Toute ma vie s'est passée dans les peines, les soucis, les travaux et les craintes. Je ne puis supporter plus longtemps les remords de ma conscience et la conduite des enfants d'Aleutine Michaïlovna à mon égard. Si vous n'étiez pas venu, je serais allé vous trouver moimême. Je veux me délivrer de ces tourments dignes de l'enfer, car moi aussi, j'ai une conscience et une croyance, je vous l'assure. »
Il était vraiment hors de lui. Ses yeux s'étaient injectés de sang ; son menton tremblait , tous les muscles de son vftage étaient en mouvement ; il balbutiait , on le comprenait à peine. Que lui était-il arrivé? D'où provenaitcel accès de repentir:'
Van Drake n'était pas méchant naturellement. Il avait perdu , dès son enfance , son père et sa' mère , qui avaient quitté la Bavière pour la Russie méridionale, et il avait reçu , chez des étrangers , une éducation incomplète ; à l'âge de quatorze ans il entra comme sousofficierdans un régiment de la ligne, où il avait grandi au milieu des habitudes du corps-de-garde, sans jamais rien voir au-delà de sa compagnie, sans jamais oser réfléchir , sans avoir un avis différent de celui des autres, car il n'avait pas une très haute opinion de sa capacité , et se laissait gouverner par l'influence des circonstances journalières. Il y avait en lui des germes de bien : il aurait été sobre , laborieux , désintéressé ; il éprouvait le désir de remplir ses devoirs, de se conduire avec ordre et droiture, de complaire à ses chefs et de se soumettre a leur volonté; mais toutes ces bonnes dispositions avaient été étouffées par le sentiment de
sa nullité et par la crainte, s'il se permettait des observations 5 d'être abandonné à lui-même et de mourir de faim. Tourmenté et poussé à bout par ses camarades, il sortait quelquefois de son naturel, mais ce n'était pas pour longtemps : après une explosion orageuse de son mécontentement intérieur, il retombait dans son insensibilité habituelle, et revenait à cette pensée homicide : Que suis -je dans le monde ? Si Ton m'abandonne , ne suis-je pas perdu pour toujours ? A mesure qu'il avançait en âge, ses emportements momentanés étaient de plus en plus rares, mais sa triste existence lui devenait plus pénible. Il se soumettait encore aux caprices d'Aleutine, parcequ'il la considérait comme sa bienfaitrice; il obéissait encore à l'influence de Trépitzine, parceque cet homme l'avait tiré plus d'une fois d'un mauvais pas, après le lui avoir fait faire, il est vrai ; mais la conduite de ses