‹ La femme noireChapitre 11 sur 14 · II. fi · texte numérisé non relu

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beaux-Hls et de sa belle-fille remplissait ses jours d'amertume et de souffrance.

Grégoire le traitait avec froideur, avec orgueil et grossièreté. Platon se moquait de lui en face, le tournait en dérision à tous propos, et s'était permis plus d'une fois de demander à sa mère comment elle avait pu choisir un pareil imbécile pour mari. Kitty suivait|rexemple de ses frères. L'écuyer anglais, qu'on av?it pris dans la maison pour lui apprendre à monter à cheval, et qui était devenu par la suite son ami de cœur, n'avait pas plus d'égards pour Van Drake que pour un vieux cheval hors de service , et ce qui offensait le plus vivement l'infortuné vieillard , c'est qu'il l'appelait toujours, devant tout le monde, M. Drake tout court.

La principale cause du découragement qui accablait Van Drake , c'était l'absence de tout sentiment religieux. Il avait été ronflé pendant son enfance à un sémina-

riste qui, pour toute instruction religieuse, lui avait fait apprendre par cœur quelques prières latines sans lui en donner la traduction ni l'explication. Plus tard, au régiment, il ne lui avait guère été possible de compléter son éducation; il faisait ses pâques chaque année, quand il se trouvait dans le cantonnement du régiment une église catholique, mais il remplissait ce devoir comme ses obligations de service, et se présentait tous les ans à la table sainte, comme il se rendait chaque jour à la garde montante, sans attacher à cet acte une autre pensée que celle de la discipline. Après son mariage avec Aleutine, il se vit souvent obligé d'enlendre des plaisanteries sur le pape et sur le catholicisme, et il s éloigna de plus en plusde sa croyance, sans toutefois en adopter une autre, car son instituteur avait représenté à sa foi hi religion catholique , apostolique et romaine, comme la seule véritable dans le

monde. La veille du jour où le prince vint le trouver, le pauvre vieillard fut témoin et victime tout à la fois d'une scène affreuse entre Aleutine et ses enfants, qui demandaient qu'on prît des mesures extrêmes pour leur faire restituer la fortune que, suivant eux, le prince Remsky leur avait enlevée. Van Drake fut indigné de la brutalité de ses beaux-fils, mais comme il n'avait pas assez d'énergie pour y mettre un frein, il prit le parti de s'y soustraire en sortant. Son cœur était oppressé, ses yeux se remplirent de larmes ; sa respiration était gênée. Heureusement le jour car baissait , on aurait pu le prendre pour fou. Il suivait la perspective de Nefsky, sans savoir où il allait, quand le timbre d'une cloche sonore vint frapper son oreille : il se tourna vers l'endroit d'où partait ce son, et se vit à côté du perron de l'église catholique. La porte en était ouverte. Il y entra machinalement. Une pro-

fonde obscurité régnait dans cet asile de la prière : on apercevait seulement , près d'un petit autel, une lampe, à la faible lueur de laquelle on pouvait voir, au milieu de réglise , un cercueil placé sur un catafalque. Yan Drake s'assit sur un banc. Les sons doux et languissants de l'orgue retentirent à son oreille et pénétrèrent son âme, qui, peu habituée à ce genre d'impressions , venait d'y être préparée par un chagrin violent. Des larmes inconnues jusqu'alors coulèrent le long des joues ridées du vieillard; il ne pouvait définir ce qui lui arrivait, ce qu'il entendait, ce qu'il voyait, ce qu'il sentait. A sa gauche, sur la balustrade de la chaire, une nouvelle lumière fut allumée. Quelques hommes s'approchèrent; il les suivit. Un moine, entre deux âges, à l'air doux et souftVant, et dans les yeux duquel brillaient un esprit supérieur et une sensibilité profonde, parut dans cette chaire. H commença un

sermon en langue allemande. Van Drake récoulait avec attention. Le prédicateur parla du néant des biens de la terre , de la lélicité préparée au ciel par les bonnes œuvres ; il dit qu'il n'était jamais trop tard pour offrir à Dieu une âme repentante; qu'il était toujours temps d'expier ses fautes, mais qu'il fallait néanmoins se hâter de le faire , sans craindre les propos et les persécutions du monde : il ajouta qu'il valait mieux perdre son corps que son âme. « Qui d'entre nous , mes chers frères , s'écria-t -il en finissant, peut être sûr que demain , à cette heure , il ne sera pas mort comme son ii ère qui se trouve dans ce cercueil ? Van Drake y jeta un regard et tressaillit. La pensée de la mort et du jugement dernier pénétra pour la première fois dans son esprit et éclaira le désert de son imagination. Après le sermon, il suivit le moine, lui adiessa la parole, l'accompagna à sa cellule , et ne le quitta que ibrl

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avant dans la nuit. Il ouvrit son àme au (ligne pasteur, lui demanda des conseils et des consolations, et sortit plus calme et en quelque sorte régénéré. S'il n'avait point d'esprit, il avait du cœur, et les qualités de ce cœur avaient été étouffées pendant soixante ans par l'incrédulité et les habitudes vicieuses contractées dans un monde pervers. '

En se réveillant le lendemain, il se rappela avec satisfaction l'incident de la veille, répéta en lui-même ces mots : il vaut mieux perdre son corps que son âme, et s'apprêta à aller à la recherche du prince, pour lui tout révéler et tacher d'obtenir son pardon. Mais Aleutine, mais ses eni'ants, mais Trépitzine? que diront- ils? Celte penséequi le retint, le livra à une lut te violente avec lui-même. Il ht dire à Aleutine et à toutes les personnes de la maison qu'il était malade, qu'il avait besoin de repos, et il resta toute la journée dans s<m

cabinet. Personne ne s'en inquiéta. Sur ces entrefaites la voix du remords se fit entendre et bouleversa tellement son âme, qu'il se préparait à aller trouver encore une fois le prédicateur de la veille, afin de lui demander de nouveaux conseils, son assistance et des encouragements, lorsqu'il vit entrer Remsky. Van Drake, en le retrouvant, se réjouit comme s'il rencontrait un ange sauveur, et se persuada que Dieu lui-même le lui envoyait pour dissiper ses incertitudes.

Kemsky lui fit part de l'intention qu'avait Platon, de faire enfermer son oncle à la maison des fous. « Je le sais, je le sais, répondit Van Drake.

— Vous le saviez , et vous ne vous y opposiez pas , Iwan Yégorowitch ! Que faut-il penser d'une telle conduite?

— Comment l'aurai -je osé? dit Van Drake d'une voix suppliante.

— Comment ! vous n'auriez pas osé agir

en honnête homme ! Songez donc à ce que vous autorisez 5 vous, chef de famille, et à un âge où tout homme a un pied dans la tombe.

— Je le sais, je le sais, répondit Van Drake de plus en plus troublé : oui , c'est bien vrai , un pied dans la tombe.

— Je n'ai jamais eu le projet de faire tort à votre femme et à ses enfants ; la volonté de mon père est sacrée pour moi.

— Quelle volonté ?

— Vous savez , Iwan Yégorowitch , que mon père défunt a légué tout son bien , dans le cas où je mourrais, à sa bellefille. S'il avait su à quels malheurs et à quelles souffrances il m'exposait par cet acte....

— Je le sais, je le sais, monsieur, répondit Van Drake, je sais plus encore.

Votre père n'a jamais fait ce testament : il est supposé.

■ ■■ — Supposé? Serait- il possible...

— Rien n'est plus vrai. Vous ne Tavez jamais vu, n'est-ce pas?

— Jamais!

— Sachez donc que tout cela n'est qu'imposture et fausseté. »

Kemsky écouta avec étonnement la confession (leVanDrake. Son père, malade et tourmenté par les instances, les plaintes et les larmes de sa seconde femme, avait écrit un projet de testament en faveur de sa belle-fille, en cas que son fils mourût, mais il n'avait pu se décider à compléter cet acte en le signant. Il mourut, et on trouva au bout de quelque temps un testament qui passa pour avoir été fait par lui. Personne ne songea à contester ni à examiner l'authenticité de cet écrit. La vieille princesse et Aleutine tranquillisèrent leur conscience en se disant que telle avait élé la volonté du défunt, écrite de sa propre main, et que le reste n'était qu'une pure formalité. Klimof épousa Aleutine dans la persuasion

que toute la fortune de son beau-frère lui appartenait de droit. Après le mariage , il demanda les titres de propriété , mais la princesse ne voulut pas les donner. Ennuyé de ses défaites , Elimof profita un jour de son absence, entra dans sa chambre à coucher, comme il serait entré en Turquie dans une ville ennemie , brisa la serrure de son secrétaire et s'empara de ses papiers. 11 reconnut, dès le premier coup-d'œil, la nullité de cet acte, et dans un accès de colère il fut sur le point d'aller tout révéler à l'autorité. Ce ne fut pas sans beaucoup de peines que sa belle-mère et sa femme obtinrent de lui (ju'il ne les perdît pas dans l'opinion publique; il promit enfin de se laire, en prenant la ferme résolution de tout dévoiler à Kemsky aussitôt qu'il serait olïicier. En attendant il s'abandonna aux jouissances d'une vie luxueuse, et remit de jour en jour de décharger sa conscience. Vn jourque sa femme avait cxciié sa colère,

il voulut écrire toute l'affaire à Kemsky ; mais il reçut au même instant la nouvelle qu'il était arrivé des huîtres fraîches. « Des huîtres! attendons encore pour renoncera notre fortune, » se dit-il tout bas, et il se rendit à la Bourse ^

Toutefois le souvenir de cette basse imposture qui ne le quittait pas, se changea en un sentiment douloureux, lorsque, grièvement blessé , il se crut dans l'impossibilité de soulager sa conscience en ce monde. Il fît appeler auprès de lui son aide-de-camp et lui enjoignit , dans le cas où il viendrait à mourir, de se rendre immédiatement à Pétersbourg, et de déclarer à sa femme et à sa belle-mère qu'elles eussent à se repentir et à détruire le faux écrit qu'elles avaient

* Les boutiques de comestibles se trouvent à Pétersbourg sur h; port , derrière la Bourse . Il est de bon Ion d'aller y faire des déjeuners d'huîtres , qui s'y vendent ordinairement un louble pièce.

( Noie du traducicur. )

entre les mains; et, en cas de refus, de les y obliger par la menace, et, au besoin, de les dénoncer à l'autorité. On se figurera aisément leur trouble quand Yan Drake se présenta à elles avec cette mission. Elles furent saisies de terreur lorsqu'elles virent qu'un étranger était en possession de leur secret ; elles assurèrent Van Drake qu'Elimof avait sans doute rêvé cette hisloiredans un accès de délire, et lui montrèrent le testament olographe du prince défunt ; mais cela ne suffisait pas. Van Drake pouvait, par simplicité, raconter ce secret à d'autres; il était donc urgent de se l'attacher par des liens indissolubles, et Aleutine n'hésita pas à l'épouser. On fut forcé, par la suite, de révéler l'histoire du testament à Trépitzine, et cela fit que, d'une part, Aleutine redoutait sérieusement les accès de colère de son mari , et que , de l'autre, Trépitzine était devenu le maître de leur destinée. D'un seul mot il pouvait les cou-

vrir (l'ignominie et causer leur perte. On ne peut s'empêcher, à cette occasion, de se rappeler cette parole d'un grand écrivain , dont les œuvres sont passées de mode aujourd'hui : « L'homme bon et vertueux est seul libre ; les méchants languissent dans les fers qu'ils se sont rivés eux-mêmes. »

Les enfants d'Aleutine ignoraient ces circonstances, et ils pensaient que la forlune de Kemsky leur revenait de droit, d'autant plus qu'il mourrait, selon toute probabilité, sans enfants. Ils le flattèrent d'abord dans l'espoir de lui soutirer quelque chose de son vivant ; mais voyant que leurs manœuvres restaient sans succès et que les affaires du prince étaient dérangées, ils cherchèrent à s'approprier ce qu'il possédait, comme ils le disaient, par la voie de la justice.

Van Drake ayant achevé sa confession , ajouta : « Je vous ai tout dit à présent , prince Alexis; ma conscience est déchar-

gée d*un grand fardeau , mais quel sera mon sort , quand Aleutine Michaïlovna , ses enfants et Trépitzine seront instruits de ma franchise ? Ils me rendaient la vie dure même avant cet événement. Au nom du ciel , sauvez- moi , protégez-moi. » Remsky s'efforça de le calmer, et lui promit d'employer tout son zèle pour le défendre contre les persécutions, et il pria à son tour Van Drake de lui fournir les moyens de mettre un terme aux persécutions dont il était l'objet. i

« Volontiers , mon cher monsieur, s'écria Van Drake. Je remettrai entre les mains de votre Excellence tous les papiers de famille, tous sans exception. Mon défunt patron m'avait recommandé de m'adresser en cas de besoin au gouvernement; il m'avait donné plein pouvoir à cet égard : j'en profite aujourd'hui. Au nom du ciel, obtenez de Dieu le pardon de mon crime. Quant à elle (ajouta-l-il en (remblani et

en jetant un regard sur le portrait d'Aleutine , suspendu au-dessus de son bureau ) , quant à elle, que la volonté de Dieu se fasse! Oui , il vaut mieux perdre le corps que l'àme. Voici, dit-il à Kemsky en lui remettant une liasse de papiers, les comptes rendus de l'administration de vos biens. Je les ai composés moi-même d'après les documents qui m'ont été fournis par Trépitzine. Je vous donne ma parole d'honneur que rien n'y a été omis. Dieu m'est témoin de ma sincérité. Ils sont prêts depuis fort longtemps.

— Que ne me les remettiez-vous donc ?

dit le prince.

— Je n'en avais pas le courage. Je suis un militaire peu versé dans la connaissance des lois; j'ignore les formes reçues pour ces sortes de comptes, j'ai donc prié Trépitzine de les revoir et de les corriger. Il en avait examiné et réglé la moitié, lorsque vous allâtes vous installer du côté de Wy-

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bourg; depuis ce moment il n'a plus eu le temps de s'en occuper. Ce travail aurait dû être mis au net , mais je compte sur votre généreuse indulgence. Donnez -vous la peine de jeter un coup-d'œil sur ce qu'il y a de fait, et moi je vais, en attendant, dans ma chambre à coucher chercher le reste. Je vous affirme sur mon honneur, que ce que je viens de vous dire est vrai de point en point. »

Kemsky, resté seul , se mit à feuilleter les comptes sans songer à en vérifier l'exactitude. Il s'arrêta d'abord au chiffre des dépenses occasionnées par les couches de Nathalie , la mort de l'enfant et la perte de la mère. Ce fut en poussant un profond soupir qu'il lut les noms des premiers médecins de la capitale, auxquels, ainsi que le témoignaient les comptes , on avait prodigué l'or dans l'espoir de soulager lessouf. frances de la princesse et de conserver ses jours. Ces sommes, assez considérables, H. 2T

avaient été écrites par Van Drake avec une encre très pâle; Trépitzine les avait doublées d'un trait de plume. Une si vive émotion agitait le prince pendant qu'il suivait des yeux les diverses époques de ses infortunes, que les preuves évidentes de friponneries qui auraient pu le frapper à chaque instant, passèrent inaperçues. Il voulut savoir à quelle date sa fille avait été baptisée et à quelle autre on l'avait enterrée. Il trouva d'abord ce qui suit : Au curé, au diacre, au sous-diacre, etc., etc., le jour de la délivrance, tant, tant, mais aucune trace de ce qu'il cherchait. Il ne restait qu'un brouillon d'une lettre d'Aleutine en réponse à Chvalinsky , demandant des détails sur la mort de la princesse. Elle lui mandait que la princesse, à la suite d'une frayeur que lui avait causée sa dame de compagnie , était accouchée d'une fille ; que cette enfant était morte deux heures après sa naissance ; que la princesse en

avait perdu la raison, et qu'ayant trompé, au bout de quinze jours, la vigilance des personnes qui l'entouraient, elle avait quitté clandestinement la maison pour aller se noyer dans la Neva. Le lendemain, des agents de police avaient trouvé sur le rivage , près de la fonderie , le fichu qu'elle portait, mais on n'avait pu retrouver son corps. Kemsky avait eu connaissance de cette lettre. Chvalinsky lui en avait communiqué la copie ; mais l'original excitait au plus haut degré son intérêt et sa curiosité ; c'était l'écriture d'Aleutine, mais la rédaction avait subi plusieurs changements faits par une autre main, et ce brouillon avait^été conservé, sans doute, parcequ'on y avait inscrit diverses dépenses. Remsky le parcourut avec la plus grande attention et fut tout-à-coup frappé par les mots suivants , tracés au crayon par Van Drake : « Ce 23 octobre (c'était le jour de la délivrance de Nathalie), pour avoir (ail

conduire l'enfant à la maison des Enfanls- Trouvés, cinquante kopeks; à Pélagie, pour sa peine, à cette occasion, deux roubles. »

« Que vois-je? dit-il à Van Drake, d'une voix menaçante, au moment où il rentrait dans le cabinet avec une liasse de papiers sous le bras.

— De quoi s'agit-il ?

— Quel est l'enfant que vous avez envoyé à la maison des Enfants -Trouvés?

demanda-t-il en suffoquant de rage.

— Je ne m'en souviens pas, je vous assure, répondit Van Drake en tremblant.

— Comment se fait-il que vous ne vous en souveniez pas? Quelle est donc cette écriture ? s'écria-t-il hors de lui , en le saisissant d'une main par le bras , et en lui montrant de l'autre l'écrit.

— Ah ! mon Dieu ! où avez- vous pris ce papier ? Quelle malheureuse affaire !

— Où je l'ai pris? c'est vous qui me l'a-

vez donné! Hâtez-vous de me dire ce que cela signifie, ou.... je ne réponds plus de moi.... ! »

Van Drake supplia le prince de se calmer, et lui promit de lui tout raconter. Kemsky réprima pour quelques instants son désespoir, et lui prêta une oreille attentive.

Van Drake lui avoua que l'enfant qu'on avait conduit à la maison desEnfans-Trouvés était sa fille. « On le croyait mort , ditil , la princesse était sans connaissance, et nous attendions son dernier soupir d'un instant à l'autre. En conséquence , Aleutine Michaïlowna et Trépitzine résolurent de confier l'enfant à la sollicitude du gouvernement. En effet que serait devenu cet orphelin , comment aurait-il vécu dans le monde, privé de son père et de sa mère? Les tuteurs ne sont-ils pas tous des fripons ? En outre, la maison des orphelins venait d'être réorganisée; on venait d'introduire

l'usage de voilures très commodes pour le transport des nourrices ; on se décida donc, non sans peine il est vrai , mais enfin on se décida à y mettre l'enfant aussitôt qu'il fut baptisé. Du reste , je n'y suis pour rien , et je ne pourrais pas même vous dire quel fut le nom qu'on lui donna. Je vous l'affirme sur mon honneur. »

Kemsky était anéanti et sa main froissait convulsivement les papiers qu'elle tenait. Sans répondre un mot à son beau-frère , il saisit son chapeau , sortit brusquement , prit un droschky^ et se fit conduire de toute la vitesse du cheval à la maison des Enfants -Trouvés. Van Drake demeura stupéfait. Le prince avait supporté tranquillement la perte de sa fortune, il avait écouté avec calme l'histoire du faux testament, mais ridée qu'on a mis à la maison des orphelins un enfant nouveau -né, le

transportait de rage. « Il ne s'en faut pas ^ Petite voiture de louage.

de beaucoup que Platon ait raison, » se ditil en secouant la tête.

Kemsky se rendit chez le directeur de la maison des orphelins , et le pria de vouloir bien faire une recherche dans ses livres, afin de savoir ce qu'était devenu un enfant de sexe féminin qu'on avait apporté tel jour, tel mois, telle année. Son désir fut rempli à l'instant, mais il fut prouvé, d'après les registres, qu'on n'avait point reçu de petite fille ce jour- là. Les jours suivants on en avait apporté plusieurs.

« Que signifient ces zéros à côté des noms qui se trouvent dans l'autre colonne?» demanda Kemsky.

11 lui fut répondu qu'ils signifiaient que les enfants étaient morts.

Il regardait fixement les noms des enfants apportés à cette époque, mais sans trop savoir ce qu'il faisait. 11 serait impossible de décrire l'état dans lequel il se trou vait. On l'aurait cru pétiiiié. Il lui sem-

blail que le monde autour de lui s'était anéanti ; qu'il planait dans un espace vide et sans limites, et qu'il cherchait par tous ses sens quelque chose qu'il ne pouvait trouver. La lutte intérieure à laquelle il était en proie ne se trahissait que par la pâleur excessive de son visage, l'immobilité de ses yeux , et de fréquents tressaillements. Convaincu enfin de l'inutilité de ses recherches , il retourna chez son beaufrère. Il le trouva dans son cabinet, occupé à mettre de l'ordre dans les papiers que le prince avait dispersés dans sa colère. Kemsky lui déclara qu'on n'avait point porté l'enfant à la maison des Enfants - Trouvés , et lui demanda des explications plus positives à ce sujet.

« Les registres se sont peut-être perdus, dit Van Drake; cela se voit quelquefois dans les administrations civiles.

— Non, non, s'écria le prince ; les registres sont là , mais je n'y ai point trouvé ce

que je cherchais. Expliquez-moi cette affaire 5 ou bien je vous traiterai , vous et les vôtres, comme des scélérats , des assassins.

— Je supplie votre Excellence de se calmer, répondit Yan Drake ; nous n'aurons pas de peine à éclaircir cette affaire. La femme qui a conduit la petite princesse dans un établissement de charité, vit encore et se trouve ici dans la maison. Elle vous dira la vérité.

— Où est-elle? Appelez-la, au nom du ciel ! »

Van Drake le quitta, et revint au bout de quelques instants avec la vieille Yégorowna , la protectrice de Wétline. Ayant appris de quoi il s'agissait, elle se jeta aux pieds du prince , et le supplia de lui accorder son pardon. Le prince l'exhorta à raconter quand et comment elle avait remis l'enfant à la maison des Enfants-Trouvés.

« Je suis coupable , monseigneur, je suis coupable ! Je ne l'y ai pas porté.

— Où est-il donc ?

— Dieu seul le sait. »

La vieille femme lui dit qu'au moment où la princesse était accouchée , Aleutine l'avait fait appeler, et l'ayant, contre son ordinaire, accablée de caresses, elle l'avait chargée de porter l'enfant nouveau-né à la maison des orphelins ; elle lui avait promis , si elle remplissait exactement sa volonté , de lui donner sa liberté , à elle et à ses enfants , et au cas contraire , de faire de son fils un soldat , et de placer sa fille dans une manufacture. Yégorowna l'avait suppliée avec larmes de la dispenser de commettre ce crime , mais la chose était dite , et Aleutine jura devant la sainte image qu'elle exécuterait sa terrible menace. YégoroAvna consentit donc à faire ce qu'on exigeait d'elle, et Aleutine lui apporta elle-même l'enfant, enveloppé dans nne couverture de laine. Trépit/ine se procura, on ne sait par quel moyen, un cadavre

d'enfant , qui fut conduit au cimetière. Yégorowna ayant cherché à étouffer le cri de sa conscience, se rendit avec l'enfant au pont rouge , et se mit à chercher, dans le vaste édifice de la maison des orphelins, l'endroit où l'on dépose les enfants. Elle rencontra par hasard une troupe déjeunes filles élevées dans la maison , et qui sortaient de la cour deux à deux pour aller à la promenade. Leurs figures pâles et amaigries exprimaient le chagrin de se voir orphelines et isolées, et d'être privées du bonheur de jouir de la tendresse maternelle, bonheur que rien ne peut remplacer. Elles marchaient à pas lents , et rien ne révélait en elles la gaîté naturelle à cet âge; l'une boitait, l'autre pleurait, toutes paraissaient tristes et maladives. Yégorowna jeta un regard sur elles et fut saisie de pitié. Elle se représenta au même instant que le malheureux enfant qu'elle tenait dans ses bras élait condamné au même

sort; que la fille du prince Alexis et de la princesse Nathalie, tous deux si bons, si doux, si généreux, grandirait au milieu de ces êtres infortunés, abandonnés par leurs parents au moment de leur naissance, et elle résolut de ne point y laisser l'enfant, de le rapporter à la maison , et de déclarer à sa maîtresse qu'elle ne chargerait pas sa conscience de cet acte de cruauté. Elle rentra effectivement, mais à peine dans la cour elle entendit la voix d'Aleutine qui criait : « Fédka ! Dounascha ! où reste donc si longtemps votre mère? Je vous ferai donner le fouet à vous rous , tant que vous êtes î » La malheureuse Pélagie sortit en courant de la cour, mais égarée par la frayeur elle se trompa de rue. Elle n'osait prendre des informations, car il lui semblait qu'elle était poursuivie d'une part par la police, et de l'autre par Aleutinc. Le jour baissait, il était temps de rentrer. Dans cette perplexité, elle aperçut un droschkji dont

le cocher s'était un instant éloigné. Sur ce droschky était une grande corbeille recouverte d'une toile ; elle souleva la toile et y vit quelques rouleaux de papiers , parmi lesquels elle plaça l'enfant endormi, et se mit à fuir. Quand elle entendit le bruit des roues , son cœur se serra ; et ses pas l'ayant conduite devant l'église du Saint- Sauveur, sur le marché au Foin , au moment où V angélus sonnait, la malheureuse femme, au désespoir, se précipita dans le temple , se prosterna devant l'autel , et pria Dieu avec ferveur de conserver et de protéger le pauvre enfant.

Aleutine attendait sa messagère avec une vive impatience, et s'informa des motifs de son retour tardif. Yégorowna répondit qu'elle s'était égarée, et tout fut dit. On lui donna deux roubles de gratification ; on mit, suivant son désir, son fils en apprentissage chez un perruquier, sa fille chez une modiste, et on la traita elle-

même , en général , avec plus de douceur et de bonté. Cependant la vieille femme de charge ne pouvait se consoler; elle maudissait sa méchante maîtresse, qui l'avait entraînée à commettre cette action coupable; mais redoutant la colère du prince Alexis 5 elle n'osa le lui avouer ainsi qu'elle en avait eu l'intention...

Kemsky était stupéfait : il n'entendit ni ne vit rien de ce qui se passa autour de lui après cette triste confession. «Il ne manquait plus que cette nouvelle infortune à mon malheur , » dit-il enfin, en portant ses mains à son front, comme pour s'assurer de la réalité de son existence.

Van Drake lui présenta ses comptes. « A quoi bon tout cela ? dit le prince.

— Voulez-vous que je vous les donne plus tard ? dit Van Drake.

— Quand vous voudrez, répondit Kemsky. » A ces mots il prit son chapeau et sortit sans rien dire a son beau-frère.

Van Drake, resté seul , sentit toute l'imprudence de sa conduite. Il ne savait luimême comment il en était venu à révéler au prince toutes les iniquités de sa femme. La vieille Yégorowna était toujours dans son cabinet et pleurait. Sur ces entrefaites on entendit sous la porte cochère le bruit de la voiture d'Aleutine. «Voici madame qui rentre , » s'écria la vieille femme épouvantée en quittant la chambre avec précipitation.

« Elle rentre ! s'écria Van Drake tout tremblant; que vais-je devenir? »

LU

Le prince rentra fort tard chez lui ; tout le monde dormait, il ne s'informa ni du malade, ni d'Alimari. Ayant jeté à Mischa sa fouraschka et sa chineUe^^ il entra dans sa chambre à coucher, s'assit dans un fauteuil et congédia son fidèle valet. Mischa ferma la porte et s'établit dans le salon afin

* Casquette et manteau militaires.

d'être prêt au premier appel. Mais le prince ne donnait aucun signe de vie. Inquiet de ce silence, Mischa s'approcha plus d'une fois de la porte , regarda par le trou de la serrure, mais toujours il vit son maître assis dans une immobilité parfaite et les yeux fixés sur le portrait de la fille de Bérilof. Bien que son regard décelât une lutte intérieure, et que les muscles de son visage se contractassent de temps en temps, sa respiration était libre, et pas un soupir ne s'exhalait de sa poitrine. On voyait que de son corps l'àme seule était en proie à des souiFrances cruelles. Mischa ûjait enfin par succombei' dans la lutte qui s'établit entre le sommeil et sa volonté , et quand les rayons ardents du soleil levant lui firent rouvrir les yeux , il s'épouvanta à la pensée qu'il n'avak peut-^tre pas entendu la voix de son maître; il marcha tout doucement vers la porte, mais le prince, toujours assis , goûtait les douceurs d'un som-

meil paisible; son visage exprimait le calme et même une sorte de sérénité, comme si son àme avait été plongée dans quelque douce illusion. En effet, sous l'empire des fortes émotions de cette journée , il avait tout oublié pendant quelques heures ; mais quand ses forces physiques refusèrent d'obéir à l'impulsion de son àme, il tomba dans un assoupissement profond, et ses songes le transportèrent , sur leurs ailes légères, dans un monde plein de mystérieuses illusions et de consolations célestes. Il plana d'abord au-dessus d'abîmes sombres et sans fonds, dans des ténèbres et des vapeurs que sillonnaient de vifs éclairs, et parmi des monstres horribles qui fixaient sur lui des yeux pleins de sang; mais peu à peu cette lutte entre les éléments et les génies malfaisants s'apaisa; l'air s'épura; il se trouva, par un l)eau soleil, sur la prairie qui bordait le ravin près duquel il avait joué dans son enfance.

Nathalie, en robe noire, marchait près de lui en le tenant par la main et en conduisant un bel enfant âgé de trois ans. Dans le lointain , de l'autre côté du précipice, il voyait Alimari et Bérilof qui semblaient l'appeler vers eux. Ce songe délicieux, loin de finir par quelque frayeur ou par un brusque réveil, se dissipa de lui-même sous les yeux du rêveur, comme un nuage chassé par une douce brise. Les images de ses deux amis disparurent ; mais Nathalie et son enfant se rapprochèrent de lui, et il ne dormait plus , que ces objets chéris se pressaient encore sur son cœur. Revenu à lui, il se leva, marcha vers la fenêtre, jeta un regard sur la terre, ranimée par le retour du soleil, se tourna vers le portrait de l'enfant , en souleva le voile et dit : « Nadéje, ne me trompe point! » Une prière fervente acheva de ranimer tout à la fois son âme, ses esprits et ses membres engourdis.

Quand Alimari entra dans son cabinet , le prince était calme. «Que fait notre malade ? demanda-t-il avec intérêt.

— Il ne va pas très bien , répondit Alimari; la frayeur a agi sur lui d'une manière violente, mais.... chose étrange!.... l'efffet decette secousse a une influence bien difl'érente sur son àme que sur son corps ; son organisation physique a éprouvé un dérangement, un afl'aiblissement, une irritation extrêmes ; tandis que son âme, aussi tendre que belle, se montre maintenant dans toute sa pureté; cette situation m'inspire les plus vives craintes. Hier, après le dîner, il causa avec tant de confiance , de franchise et de clarté^ que je doutai presque que ce fût le même Bérilof dont vous m'avez si souvent parlé. On dirait qu'il se hàtr d'épancher son àme, et qu'il craint de mourir avant d'avoir fini de régler ses comptes avec le monde. Je lui ai demandé s'il n'avait point de paienls. «Non, m'a-t-il répondu,

j'ai grandi sans connaître mon père ni ma mère ; on m'a mis à l'académie des beauxarts à l'âge de sept ans, et je ne me souviens point de ce qui s'était passé avant cette époque. Je me rappelle seulement que le sentiment de mon isolement me faisait beaucoup souffrir dès mes plus jeunes années. Les dimanches et fêtes , mes camarades recevaient la visite de leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances ; moi, j'étais seul. J'obtins, à l'examen, une médaille en or; je l'aurais volontiers échangée contre celle d'argent qui fut accordée à mon camarade, car il put la montrer à sa mère; elle pleura de joie et embrassa son fils avec un bonheur mêlé d'orgueil. Quand vint le temps de la sortie , et qu'il fallut me donner un certificat, je feuilletai dans les registres des élèves, et je trouvai auprès de mon nom cette observation : D'une origine inconnue, admis sur l'ordre de l'autorité supérieure. » Le vieux suisse de l'académie

me dit que j'avais été amené par un pjfêlre âgé ; voilà tout ce que je pus apprendre. Celte ignorance de ma naissance , de ma condition, m'affligea sans trop savoir pourquoi ; j'en rougissais , et je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir appeler du doux nom de père un esclave ou un mendiant. Je n'étais délivré de cette pensée cruelle que dans les moments consacrés à l'étude de mon art. Cette pensée si pénible, je n'avais pas le courage de la communiquer à qui que ce fût , pas même à mon bienfaiteur le prince Alexis; c'est aussi dans l'espoir de la fuir que je menais une vie errante.

tf Vous n'avez donc point de parents , et vous n'en avez jamais eu? lui dis-je.

— Un seul être m'attachait à la vie, mais il n'existe plus. Laissez-moi le regarder, ajouia-t-il, faites- moi donner sa fidèle image. » Je décrochai le portrait de l'enfant et le lui présentai. « iNadinka ! dit-il ,

en poussant un profond soupir; Dieu me l'avait donnée , Dieu me l'a reprise.

— Elle est donc morte ?

— Oui, mais je ne l'ai pas vue mourir. Je n'avais pas le temps de lui donner des soins. Rodionovna la négligeait aussi. Un jour la comtesse Lezguinof vint chez moi pour me faire une commande; elle vit Nadinka et la prit en affection. C'était effectivement une charmante enfant, aussi jolie que spirituelle et caressante.

« Pourquoi votre fille est-elle si mal tenue? me dit-elle.

— Que voulez-vous, madame, je travaille sans cesse, et je suis quelquefois absent des journées entières.

— Je n'ai point d'enfant, cédez -moi votre fille. Je relèverai comme si elle était mienne. Je cherche depuis longtemps une enfant comme elle. Je vous donne l'assurance que je ne négligerai rien pour so«i éducation ni pour son avenir. »

« Que devais-je faire? Je regardai Nadinka , et je me dis : lu n'as pas le droit de mettre obstacle à son bonheur! Mon consentement suivit cette réflexion. Nous la débarbouillâmes , nous lui mîmes ses habits les plus propres, et je la conduisis dès le lendemain chez la comtesse. On lui donna tout de suite de riches vêtements , du linge fin, des bonbons, des joujoux, tout ce qu'on put imaginer pour lui faire plaisir. Je me réjouissais du bonheur de la pauvre orpheline , et cependant je ne pouvais - m'empêcher de pleurer. La comtesse me retint à dîner avec un grand nombre de personnages distingués. Je me trouvais gêné et mal à l'aise dans cette société, mais je pris patience. Malheureusement pour moi, un certain baron, récemment arrivé d'Italie, s'avisa de parler peinture, et dit à ce sujet tant de platitudes que je me sentis suffoquer de colère. Je conservai rependant, au commencement, assez d'em-

pire sur moi pour me taire, a Pourquoi n'exprimez-vous pas votre avis, M. Bérilof ?» dit la comtesse. Alors je me crus obligé de rendre hommage à la vérité , et je dis que le baron jugeait avec aussi peu de discernement que le Suisse de l'Académie. Le baron se fâcha et se mit à discuter avec aigreur ; je lui ripostai sur le même ton , si bien qu'on eut de la peine à nous séparer. La comtesse m'en voulut beaucoup de mon audace, car le baron était son neveu, et si elle n'avait pas déclaré devant tout le monde qu'elle adoptait ma fille, elle me l'aurait sans doute renvoyée. Je rentrai chez moi en maudissant mon caractère irascible et emporté. Le lendemain j'appris que la comtesse était partie pour Réval , et qu'elle avait emmené Nadine avec elle. Je l'avoue à ma honte, séparé de mon enfant, je m'en inquiétai fort peu. Au bout d'un an je reçus une lettre de la comtesse, dans laquelle elle m'engageait à renoncer à Na-

dîne, à ne jamais faire valoir mes droits paternels , et à la lui abandonner entièrement. J'y eusse peut-être consenti , si elle ne m'avait offert , en cas d'acquiescement de ma part , une somme de mille roubles. Eh quoi! On me proposait de la vendre, de vendre cet ange ! Non , non , cela ne se pouvait. Je répondis à la comtesse, c'est-àdire j'écrivis une lettre, je la mis sous enveloppe , en attendant le jour de courrier. Dans l'intervalle je reçois une seconde lettre de la comtesse, portant un cachet noir. Elle m'annonçait que Nadéje était morte. J'en fus attérée , mais il n'y avait aucun remède à ce malheur. Ma lettre à la comtesse ne partit point. C'est ainsi que j'ai perdu le seul être chéri que Dieu m'ait accordé en cette vie. Ce portrait, parfaitement ressemblant, est tout ce qui me reste de Nadinka. Je l'ai donné à l'homme que je place au-dessus de tous les autres, au j)rince Alexis. Oui, c'est mon bienfaiteur.

mon consolateur, et quand ma dernière heure sera venue , c'est la personne dont je me séparerai avec le plus de chagrin. »

Au même moment on entendit la voix d'Acouline dans la chambre voisine, qui criait : « Au secours ! au secours ! il se meurt! »

Alimari et le prince se précipitèrent vers Bérilof. Il était appuyé contre les coussins de son lit. Ses mains étaient croisées sur sa poitrine. Son pâle visage se couvrait de temps en temps d'une vive rougeur. Son regard était fixe. « J'aperçois le rivage, dit-il d'une voix lente, le terme de mon voyage approche. Je vois un paysage ; ce n'est pas moi qui l'ai peint, mais je me souviens du site. Les voilà... ils nous poursuivent, les scélérats! Ma nourrice, sauve-moi! ne m'abandonne pas.... ah! c'est affreux! Je tombe , je roule dans le précipice! » Il se tut, et ferma les yeux. Au bout d'un instant, il h'S rouvrit, vit et reconnut le

prince , et dit tout bas : «Ah ! c'est toi, mon ami ! Tu viens me voir pour la dernière fois! )^ Il lui tendit les bras. Le prince l'embrassa. « Que je suis content de te voir! reprit Bérilof d'une voix faible; «tout est fini pour moi! Adieu!» Il retomba sur son chevet. Le râle de la mort se fît entendre. Son visage se couvrit de pâleur, et le prince lui ferma les yeux en versant des larmes sincères. Alimari l'emmena dans un autre appartement. Kemsky, après s'être livré au premier mouvement de douleur, voulut revoir encore une fois les traits du bon Bérilof, avant que la mort n'y eût gravé les traces de son doigt destructeur. Il entra dans sa chambre où Alimari l'accompagna. Le défunt était encore couché sur son lit. Son visage exprimait le calme et la satisfaction. Ses lèvres portaient l'empreinte d'un doux sourire; on eût dit qu'il contemplait un beau tableau. Le pi'ince le re^^arda ave( atten-

(îrissement , et se rappelant le temps où it avait fait la connaissance du bon artiste, il sentit de grosses larmes rouler le long de ses joues.

«Le reconnaissez-vous, prince? dit Alimari. — Qui?

— Votre frère !

— Mon frère ? Vous croyez. . . .

— J'en suis sûr. Déjà, de son vivant, j'avais remarqué en lui une grande ressemblance avec vous, ressemblance qui avait augmenté avec l'âge , et maintenant que la mort a dépouillé sa physionomie de tout ce que les circonstances, l'éducation et l'habitude lui avaient imprimé, elle a repris son vrai type , son type primitif. Ne le voyezvous pas ? » Le prince se jeta sur le cadavre, et baisa ses lèvres glacées.

«Je Tai aimé comme un frère! dit-il, mais pourquoi le destin n'a-t-il pas voulu nous laisser connaître, de son vivant, les liens qui nous unissaient?

— Vous vous êtes connus , vous vous êtes aimés! dit Alimari ; remerciez la Providence. »

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