‹ La femme noireChapitre 9 sur 14 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

Kemsky lui demanda s'il aimait, comme autrefois , Tétude de la nature.

«C'est mon passe-temps habituel, répondit Alimari ; et cependant , le résultat de toutes mes observations, de toutes mes investigations, est toujours le même; j'acquiers tous les jours la preuve de mon ignorance. Une foule de phénomènes et d'accidents qui nous paraissent maintenant incompréhensibles et merveilleux, deviendront clairs et faciles à expliquer avec le temps ; mais les lois générales , d'après lesquelles le monde et tout ce qui se meut naît, vit et se développe, demeureront un impénétrable mystère ; car les progrès que nous faisons dans l'espace de quelques milliers d'années ne sont guère plus que dix pas faits par une fourmi qui tenterait d'accomplir le tour du globe. Mais si, au moyen de mes yeux, faibles instruments de mes sensations, je ne puis pénétrer dans les profondeurs de la création, ma pensée, qui ne

connaît point les limites de l'espace et du temps 5 s'élève vers un centre invisible que seule elle peut atteindre. A la conviction de notre propre nullité se joint infailliblement la connaissance d'une raison suprême 5 dans laquelle se perd ma pensée ainsi que l'immensité des mondes visibles. L'étude de la nature s'est entourée aujourd'hui à mes yeux des rayons lumineux d'un monde spirituel. Autrefois j'étais surpris, d'une part, de la grandeur des astres et de l'étendue infinie de l'espace éthéré ; de l'autre 5 de la petitesse des animaux et des végétaux microscopiques; je m'efforçais de m'expliquer les divers degrés qui séparent la pierre grossière et inanimée de la créature la plus parfaite, l'homme. Aujourd'hui , au contraire, je transporte par ma pensée, sur la terre, la puissance et la bonté divines, et je vivifie, par son souffle, les rochers de granit comme les pensées humaines. Je suis plus que jamais convaincu que

rien ne meurt dans la nature; que les objets que nous voyons , quand ils disparaissent du monde matériel , ne font que changer de forme et d'aspect , et que notre âme, en quittant son enveloppe périssable, s'élance par des voies inconnues vers un but qu'on ne saurait atteindre en ce monde.

— Vous admettez donc une vie générale dans toute la nature , une rotation éternelle, une transmutation non interrompue ? dit Kemsky»

— Je l'admets, répondit Alimari; mais je trouve la cause de l'existence de la nature en dehors d'elle-même; je la trouve dans l'existence du Tout-Puissant. Il nous est impossible de nous figurer dans le monde quelque chose sans cause et sans résultat. Les athées les plus endurcis s'accordent à dire que les puissances diverses, qui se révèlent par leur influence sur lui, doivent toutes avoir une cause première. Ils disent que cette cause de tous

les événements dans le monde est renfermée dans les effets mystérieux et en harmonie entre eux, des forces de la nature , dont nous ne pouvons reconnaître l'existence. La nature, disent-ils, existe ainsi depuis des siècles , elle a toujours eu la même marche, elle a toujours produit des phénomènes et subi des changements d'une manière passive et sans savoir d'où lui vient la vie et le mouvement. Par consé^ quent, selon cette doctrine, l'homme est l'être le plus parfait dans le monde, car seul il connaît son existence ? Et la nature a produit des êtres qui sont plus parfaits , plus excellents , plus élevés qu'elle ? Donc l'univers est une machine morte , qui ne se connaît pas elle-même, mais qui produit des êtres dignes de passer pour des divinités, si on les compare à elle? L'absurdité de cette pensée est évidente. Si , d'après les lois de ma raison , il doit y avoir une cause j)remièrc, générale, elle

ne peut pas être plus imparfaite que moi. Cette harmonie merveilleuse dans la création, ces lois si bien calculées, si bien mesurées, si bien pesées des forces mystérieuses de la nature qui font mouvoir l'univers , tout cela est une pensée si grande, que ni moi , ni aucun être mortel n'aurait jamais pu la concevoir de lui-même. Et c'est cette pensée qui m'amène à conclure qu'il existe une puissance qui Ta produite , une puissance active et intelligente comme mon âme, mais tellement supérieure, que l'appréciation de son souverain pouvoir dépasse la portée de mes facultés. Autant les œuvres de l'homme sont plus périssables et moins parfaites que l'organisation de l'univers, autant sa sagesse et sa puissance sont inférieures à la sagesse et à la puissance de l'Être suprême. Nous ne pouvons nier la puissance qui crée , domine et donne la vie à tout ici-bas , sans méconnaître les lois de la raison. L'homme,

par la connaissance qu'il p'ossède de son âme, par ses qualités distinguées, se trouve le plus haut placé dans Tordre de la création; et s'il lui fallait une plus grande preuve de sa supériorité, il la trouverait dans sa propre raison, qui l'oblige de croire en Dieu. Qu'un sophiste, non pour convaincre les autres , mais pour satisfaire sa propre vanité, trouble les opinions, entasse les doutes , et se croie grand , parcequ'il pense avoir prouvé qu'il n'y a pas de Dieu ! la voix de la nature étouffera ses paroles audacieuses! Cette voix retentit surtout bien haut dans notre âme, qui n'est qu'un reflet , une étincelle de l'astre spirituel autour duquel se meuvent des myriades de mondes visibles et invisibles. Il y a un Dieu puissant , miséricordieux ; non une nature morte , sans volonté , sans intelligence! Je suis une créature de cet Être très-haut et très-saint ; mon âme est une partie de lui-même. La mort ne m'effraie

pas, car elle n'est pas la destruction de mon existence , elle ne fait que la délivrer des liens qui l'attachaient à la terre. L'âme qui vient de Dieu connaît sa patrie ; elle s'y élance et s'efforce de passer du borné à Finfini , de la vie à Téternité. L'homme se prépare sur la terre à sa future existence , toutes les fois qu'il fait taire les exigences des sens pour satisfaire les besoins élevés de son intelligence ; car, de même que la pureté du corps s'entretient en le préservant de tout contact avec les objets qui pourraient le souiller, ainsi, la pureté intellectuelle consiste à affranchir notre âme de penchants grossiers et charnels. Nos bonnes œuvres, les efforts que nous faisons pour combattre notre amour-propre, notre cupidité, notreorgueil, nos emportements, sont de faibles imitations de la perfection divine, des reflets mourants des rayons du soleil, brisés par les nuages et les brouillards de l'atmosphère terrestre. L'étude de

la nature qui nous environne précède l'investigation des facultés de notre âme , et ce n'est que lorsque nous avons appris à connaître les qualités de notre âme , que nous remontons vers sa source éternelle. La bonté divine ne nous abandonne pas dans notre faiblesse; là où l'incertitude et le doute arrachent à l'homme le fil qui doit le guider dans le sombre labyrinthe de ses investigations , l'étincelle de la révélation divine le remplace et nous fait remonter jusques au commencement du monde. La religion chrétienne est la fin , le complément, la lumière de toutes nos observations, et elle résout seule toutes les questions , qui ne peuvent que naître dans l'esprit de rhomme sur la cause et sur le but de l'existence du monde et sur les destinées de son âme ! »

Les paroles d'Alimari furent interrompues par du bruit et des cris qui partaient du vestibule. Kemsky courut savoir ce qui troublait ainsi le calme habituel de sa modeste demeure , et aperçut Bérilof dans Tanlichambre , mais dans quel état ! Il était pâle, défait, les yeux abattus; les deux hommes qui le soutenaient le firent

entrer dans la chambre et le déposèrent dans un fauteuil. Il promena autour de lui un regard terne, et reconnaissant le prince, il dit d'une voix faible : « Dieu merci , je vous revois ! Je ne pensais pas pouvoir arriver jusqu'ici. Congédiez ces bonnes gens, et laissez -moi me recueillir afin que je vous raconte tout. » Mais , épuisé par l'effort qu'il venait de faire pour dire ce peu de mots , il perdit connaissance. Ce ne fut qu'à force de soins qu'on le rappela à la vie, et quand on l'eut placé dans un lit bien chaud , on lui administra une potion calmante qui lui procura quelque repos, mais un repos bien incomplet ; car, au milieu de son sommeil , il tressaillait malgré lui comme si quelque danger l'épouvantait, il poussait des gémissements , et ses lèvres s'agitaient pour prononcer des paroles dont le sens demeurait incompris, c Le prince demanda aux hommes qui l'accompagnaient qui ils étaient et d'où ils

avaient amené Bérilof. L'un d'eux répondit qu'ils étaient les domestiques de l'assesseur du collège Léméschof 5 propriétaire d'une campagne sur la route de Péterkof, et chez qui Bérilof avait passé quelques jours à travailler; qu'il y était tombé malade depuis quatre jours, et que ce matin son état ayant empiré , il avait manifesté le désir d'être 'ramené chez lui sans délai ; que pendant le trajet il s'était plaint souvent , et avait exprimé la crainte de ne pas arriver en vie. Ces hommes n'en savaient pas davantage. On les congédia.

Bérilof se réveilla au bout de quelques heures. On appela le médecin ; il trouva que le malade avait les nerfs excités, que sa maladie avait sans doute été aggravée par une frayeur ou une émotion quelconque, et qu'elle pouvait devenir dangereuse. Ce jugement ne fut point exprimé en présence de Bérilof; mais se doutant de son état, il fit tout ce qu'il put pour rassembler

ses idées , et exigea que le prince voulût bien l'écouter. Une force surnaturelle semblait l'animer ; ses pensées avaient plus de suite 5 ses expressions étaient plus brèves et plus précises qu'à l'ordinaire.

Kemsky et Alimari, livrés à un sentiment d'impatience mêlée de crainte, s'assirent à côté de son lit et apprirent enfin la cause des souffrances et de la frayeur du bon artiste.

11 avait séjourné environ un mois à Narva 5 chez un riche et bon propriétaire de la province, et avait consacré son temps à copier et à mettre au net un vieil album , que son hôte , dans ses voyages en Europe et en Asie , avait rempli des divers objets qui lui avaient paru dignes de fixer son attention. Ce travail était fini, mais le propriétaire, habitué dans son village à compter chaque kopek qu'il dépensait, bien que, du reste, il fût généreux dans son hospitalité, paya Bérilof très mesquinement. L'ar-

liste reçut son salaire sans faire aucune objection , mais en prenant congé de lui il ne put s'empêcher de lui faire remarquer que cet argent suffisait à peine à ses fraipde route jusqu'à Pétersbourg. Le propriétaire lui offrit alors de lui procurer une occasion pour s'en retourner gratis, et il trouva , le jour même , un compagnon de voyage qui consentit à emmener Bérilof 5 à la seule condition qu'à son arrivée il ferait son portrait. Que pouvait-il rencontrer de mieux? Bérilof , avec sa franchise ordinaire , remercia son hôte de son hospitalité et de sa sollicitude , et se mit en route avec sa nouvelle connaissance, dans une bonne berline munie de toutes les commodités de la vie de voyage. Son compagnon n'était autre que Léméschof 5 l'un des chicaneurs les plus habiles, les plus audacieux et les plus redoutables de l'empire russe. Il était venu à Narva pour assister à une conférence juridique,

et élaii descendu chez un concussionnaire qui y avait été exilé , et qui réclamait son secours afin d'anéantir ses ennemis et de prouver à l'autorité et au monde entier sa loyauté, son désintéressement et son^èle pour le bien public.

Bérilof eut à peine fait quelques werstes, qu'il devina , malgré son peu de sagacité , avec quelle espèce d'homme il se trouvait. Le caractère astucieux et féroce de Léméschof, sa façon de penser pleine d'arrogance et de bassesse , les principes infâmes qu'il cachait sous des citations de lois et des exclamations religieuses , inspirèrent une vive terreur au bon artiste. Il se serra dans le coin de la voilure, examina à la dérobée la figure de Léméschof , qui portait l'empreinte de son âme noire , et tâcha de graver dans sa mémoire cette étrange physionomie, afin de s'en servir à l'occasion pour peindre l'esprit des ténèbres. Il lui tardait d'arriver à Pétersbourg;

aussi comptait-il avec impatience les werstes qu*ils avaient à parcourir. Sept les séparaient encore de la ville. Bérilof souriait à la pensée que dans une heure il serait chez lui , qu'il reverrait son cher prince , et il se repentait d'avance de s'être absenté si longtemps pour rester avec des étrangers. Tout -à -coup il vit la voiture quitter la grande route et tourner à droite. a Que signifie cela? dit Bérilof épouvanté; notre chemin ne va-t-il pas tout droit ?

— J'habite ma campagne, répondit froidement Lémeschof.

— Sa campagne , au mois d'avril , se dit Bérilof; voilà un singulier goût. »

Lémeschof vivait effectivement à la campagne , mais ce n'était pas par goût; l'entrée de la capitale lui était interdite, et il avait établi en conséquence le siège de ses rapines et de ses brigandages à sept werstes de Pétersbourg. C'est là que \es solliciteurs II. î'ï

venaient chercher auprès de lui conseils et secours; c'est là que ses coopérateurs et affidés , plus d'une fois repris de justice , venaient recevoir des instructions et des ordres.

La voiture s'arrêta à une werste de la grande route , devant le perron d'une très belle maison entourée de bosquets. Bérilof descendit, remercia Lémeschof de sa complaisance , et lui annonça qu'il allait gagner la ville. « Et notre convention de faire mon portrait ? dit Lémeschof.

— Je ne manquerai pas de la remplir monsieur, répondit Bérilof; j'achèterai dans cette intention, des couleurs fraîches, des pinceaux neufs, et je reviendrai au plus tard dans huit jours pour acquitter ma dette.

— Bah! bah ! dit Lémeschof, lâchez l'oiseau dans la forêt, vous ne le reverrez plus . Je vous connais, vous autres artistes ; vous êtes tous des fripons, des fainéants et dos

ivrognes. Non , frère ! lui tiens vaut mieux que deux tu L'auras : reste chez moi et remplis ton engagement. Je ne te laisserai pas partir avant que mon portrait ne soit achevé , et quant aux couleurs et aux pinceaux, j'enverrai moi-même en ville pour en acheter. Tu n'aurais qu'à me faire un compte d'apothicaire pour cette mauvaise drogue ! » Bërilof fut saisi de frayeur en voyant dans quelles mains il était tombé, mais il n'y avait pas à choisir ; il fut obligé de rester. L'intérieur de Lémeschof lui offrit le spectacle le plus désagréable. La maison était gouvernée par une veuve de matelot, créature aussi grossière que vicieuse, adonnée à la boisson , et à laquelle Lémeschof était aveuglément soumis. Ce couple intéressant avait donné naissance à une demi-douzaine d'enfants dignes de lui en tous points. Lémeschof se conduisait envers les plus jeunes comme la guenon de la fable envers ses petits, et

écoutait avec délices les exploits des plus âgés, qui se vantaient de leur adresse à tuer les chiens et les chats, à détruire des nids d'oiseaux et à voler des concombres dans les potagers du voisinage. Cependant Bérilof se mit à l'ouvrage avec ardeur; sa besogne avança rapidement, car il est quelquefois plus facile de peindre un animal qu'un homme , et puis , il faut dire aussi que le désir qu'il avait de sortir de cet antre d'iniquité l'excitait au travail. Les scènes révoltantes dont il fut témoin, malgré lui , irritèrent ses nerfs; il éprouva des vertiges et un malaise indicible. Assis à la table de Lémeschof , qui joignait la gourmandise et l'ivrognerie à toutes ses autres belles qualités , il ne pouvait ni manger, ni boire ; tout ce qu'on lui offrait lui semblait empoisonné. Un soir, Lémeschof et sa compagne, excités par le vin, se prirent de querelle, et il fut sur le point de frapper Bérilof, qui voulait défendre ses enfants

contre sa fureur. Le lendemain de celle scène, Tarliste se réveilla de grand matin; ayant réfléchi à sa position , et sentant que son indisposition allait croissant, il résolut de rassembler toutes ses forces et d'achever le portrait le jour même, afin de retourner chez lui avant la nuit. Il s'habilla, descendit du belvédère, où il avait été logé, entra au salon où il travaillait habituellement , et se mil à l'œuvre sans bruit. Dans la chambre voisine, séparée du salon par une simple cloison , il entendit plusieurs voix parmi lesquelles il distingua avec dégoût l'organe enroué de son hôte. Il continuait son travail en s'efîorçant de ne point entendre , quand ces mots que Lémeschof lut à haute voix frappèrent son oreille : « En conséquence , nous demandons que leur oncle ci-dessus mentionné , le colonel en retraite prince Alexis, fils du prince Fédor Kemsky, se trouvant dans un état de démence, soit enfermé, selon l'ukase du

8 juillet 1815, à Thospice des aliénés. »

— Voilà qui est bien! Bravo! s'écria une autre voix , et quelqu'un frappa des mains.

— Votre oncle n'a-t-il pas été en Italie ? dit Lémeschof.

— Il s'y est trouvé du temps de Souvarof, répondit l'autre voix ; il y a été blessé, fait prisonnier, et y a passé, sous divers prétextes, plusieurs années, ce qui a causé en partie le dérangement de sa fortune.

— C'est très bien , dit Lémeschof. Pour mieux prouver son aliénation mentale, nous ajouterons qu'elle est, sans doute, le résultat de son séjour en Italie, dont le soleil ardent produit souvent cet effet.

— Mon bienfaiteur, mon sauveur! s'écria le second interlocuteur; permettez-moi de vider encore un verre à votre santé ! » On entendit le bruit d'un bouchon qui volait au plafond, le vin de Champagne qui moussait, et des verres qui s'entrechoquaient.

Bérilof , plus mort que vif, s'approcha de la cloison , prit une chaise , tâcha de retenir sa respiration, et, prêtant une oreille attentive, se mit au courant de l'infâme complot qu'on tramait contre son ami.

C'était Platon Elimof qui, s'étant vu obligé, quelque temps auparavant, de quitter le service militaire , pour un soufflet donné ou reçu (les avis étaient partagés), s'occupait maintenant de l'arrangement de ses affaires de famille. Il avait déclaré à sa mère-l'intention de sauver son patrimoine, , en prouvant que le prince avait perdu l'esprit, et que, même dans l'intérêt public, il serait bon qu'il fût enfermé. Aleutine, troublée et effrayée de ce projet, supplia son fils d'y renoncer. Trépitzine lui-même conseilla d'abandonner ce parti extrême, en faisant espérer à Platon que Les visions étranges du prince ne tarderaient pas à le conduire tout naturellement dans l'autre monde. Platon répondit des injures à

sa mère, fut sur le point de battre son beaupère et son instituteur, et s'adressa à Lëmeschof qu'on lui avait recommandé comme un homme très habile dans la conduite des affaires contentieuses. Il avait fait cette démarche avec l'autorisation de son frère et de sa sœur, qui lui avaient donné plein-pouvoir, et il continuait à visiter Lémeschof pendant la soirée , et passait les nuits en conférence avec ce digne complice. Il n'y eut pas d'infamie qu'ils ne trouvassent moyen d'introduire dans leur pétition. Ils déclarèrent que Wétline était fils naturel du prince, et ils accusèrent Chwalinsky, administrateur de son bien, d'avoir commis des fourberies et des vols, par suite desquels le prince avait été réduit à la mendicité , ce qui avait achevé d'égarer sa raison. Bcrilof entendit tout cela, car cette conférence était la dernière et la plus décisive ; les papiers étaient prêts, il ne s'agissait plus que de les mettre au

net 5 et de les envoyer à qui de droit. A six heures, Lémeschof et Elimof se séparèrent après s'être embrassés plus d'une fois , et après s'être prodigué, d'une part, des protestations de zèle et des promesses de succès ; de l'autre , des assurances d'une vive reconnaissance.

Bérilof vit, par la fenêtre, Platon Elimof, qui n'avait conservé du costume militaire que la fourasclika i, se placer sur son droschky ^ à deux chevaux , et sortir au grand galop de la cour. L'artiste , troublé , eut de la peine à retrouver le chemin de son belvédère, et se jeta sur son lit en proie à une fièvre brûlante. On l'attendit en bas pendant longtemps, mais ne le voyant pas descendre , on l'envoya chercher par un domestique. Le peintre fit dire qu'il était malade, que le portrait était

* Casquette militaire.

2 Petite voiture à quatre roues, ré(|uipage favori des jenncs gens en Russie. ( Note du Traducteur. )

fini, et qu'il était forcé de retourner immédiatement en ville. Lémeschof, ne s'en rapportant pas à la réponse du valet, monta lui-même auprès de son hôte , et le trouva en effet dans un fâcheux état de souffrance. Redoutant les suites que pourrait avoir sa maladie et la visite de la police locale en cas de mort subite , il le fit ramener à Pétersbourg par deux de ses domestiques. . . . Là se termina le récit que Bérilof ne put achever sans de grands efforts; il embrassa le prince, et ajouta : « Sauvez-vous, mettez vous à l'abri de ces machinations infernales ! » puis il retomba sans connaissance.

« Voilà un nouvel exemple de la façon de penser et d'agir de mes neveux, dit Kemsky à son ami.

— Au nom du ciel , répondit Alimari , profitez de cette leçon que vous devez au hasard , et hàtez-vous de prévenir, sinon un malheur, au moins de grands désagréments. Une enquête officielle vous serait

plus pénible que le procès le plus difficile. Allez , rendez-vous là où la nécessité vous appelle. J'aurai soin de notre malade. »

Remsky promit de suivre ce conseil , mais il n'en fît rien avant de s'être assuré que Bérilof était revenu à lui et qu'il était plus calme.

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