LUI
Une seule de ces secousses aurait pu agiter, ébranler, anéantir Kemsky, mais leur réunion à une même époque produisit en lui une certaine fermeté, fortifia sa foi dans les vues impénétrables de la bonté divine, et lui donna les forces nécessaires pour supporter des épreuves encore plus cruelles.
La pensée de sa fille qui remplissait toute
son âme, n'y avait pas étouffé l'amour fraternel , l'amitié et la reconnaissance. Il résolut de faire enterrer son frère à l'endroit même où il l'avait perdu , et de faire bâtir au-dessus de ces restes précieux un temple d'où la prière pourrait s'élever vers le ciel.
Après avoir donné quelque temps â leur première douleur, les deux amis se rendirent dans l'appartement de Bérilof , afin de mettre de l'ordre dans ses effets , appartenant désormais à sa fille qu'il avait crue morte.
Cet héritage se composait d'une foule de dessins achevés ou non, qui tous portaient le cachet indélébile d'un génie créateur et d'une brillante imagination. L'âme de Bérilof se révélait dans les œuvres qu'il avait créées de lui-même, non point pour sacrifier aux exigences du besoin , mais pour obéir à des inspirations libres et spontanées.
a Qu'en pensez- vous, prince? » dit Ali* mari, en examinant ces beaux dessins avec le plaisir réservé aux vrais connaisseurs ; « croyez-vous que Tartiste se fût félicité de la découverte de sa naissance? Quant à moi, j'admets qu'elle lui eût fait plaisir dans sa jeunesse , mais aujourd'hui , peu habitué à la grandeur , son titre aurait été une charge pour lui, et aurait enlevé à ses derniers jours une partie de leurs charmes. Il aurait été arraché de sa sphère naturelle , transporté dans un monde nouveau et étranger pour lui ; car ne m'avez- vous pas dit qu'il redoutait jusqu'à un habit neuf? Une seule chose aurait pu le consoler de ce changement , c'est de savoir que vous étiez son frère; mais cette découverte, ne l'at-il pas faite à présent ?
— Qu'est-ce que cela ? » dit le prince, en tirant du milieu des nombreux dessins qui remplissaient un vieux coffre, deux paquets; l'un volumineux , cacheté, et por-
tant l'adresse de Bérilol , était tout couvert d'yeux, de tètes, d'arabesques et de fleurs, capricieuses ébauches du peintre. Remsky ouvrit ce paquet et y trouva une mention honorable accordée par l'Académie à l'élève Bérilof , un certificat constatant qu'il avait mérité une médaille d'or, et quelques autres papiers parmi lesquels on distinguait la lettre suivante :
a Mon cher Bérilof, à notre sortie de l'Académie , tu reçus la médaille des mains du président, et tu te hâtas de profiter de la liberté que tu venais de conquérir. La séance terminée, on te chercha vainement pour te remettre les certificats et quelques autres papiers importants pour toi. Je me suis chargé de te les remettre, mais voilà cinq ans que je te cherche inutilement ; je ne te trouve jamais chez toi , ni ne puis réussir k t'attirer chez moi. Comme je pars demain pour l'Italie, je crois devoir de le es faire parvenir.
* Je 8uis toujours ton fidèle camarade et ami.
«Bazile Riféyef. »
Ce 18 mai 1796.
« Je reconnais bien là notre pauvre ami, s*écria Kemsky ; il oublie ses certificats à l'Académie, ne s'en inquiète nullement, les reçoit au bout de cinq ans , et reste vingt ans sans avoir le loisir d'ouvrir le paquet. * Parmi les papiers se trouvait une copie de la demande du curé du village de Bérilof , gouvernement de Wiatka , à l'effet d'obtenir l'admission de l'orphelin à l'Académie. Le pope y disait qu'en 1772, fuyant d'Astracan à Wiatka pour se soustraire aux persécutions des hordes de brigands de Pougatchef, il entendit (il ne se rappelait plus où, ni même dans quel gouvernement) les cris d'un enfant, qu'il s'arrêta, et qu'il trouva au fond d'un profond ravin un petit garçon âgé d'environ un an j que l'ayant
pris dans ses bras, il entendit au même instant des vociférations, des cris et des coups de fusil qui l'obligèrent à remonter en voiture et à continuer son chemin en toute hâte. A son arrivée , il résolut d'élever cet enfant avec les siens , et le garda effectivement pendant cinq années ; mais n'ayant plus les moyens de lui donner une éducation convenable, il demandait son admission à l'Académie des beaux -arts, parceque cet enfant montrait de grandes dispositions pour le dessin, dispositions qu'il manifestait en traçant des figures au charbon et à la craie sur tous les murs du presbytère. Cet enfant devait être d'une origine distinguée, car il portait une croix d'or et une petite chemise très fine , marquée ainsi : Andr. Féd. Cette circonstance lui avait fait donner les prénoms d'André Pédoro^vitch , auxquels on avait ajouté le nom du village dans lequel il avait été éli?vé« Au bas de la pétilion on lisait le mot
admis, et la signature du directeur, J.-J. Bétsky.
« Il ne reste plus de doute, dit Kemsky ; mon frère se nommait André, et chose étrange, quand j'appelais Bérilof par son prénom, il me semblait que c'était mon frère qui répondait. »
Alimari ouvrit l'autre paquet cacheté et portant l'adresse suivante : « A son Excellence madame la comtesse Elisabeth Dmitriévna Lezguinof , » et lut tout haut :
« Madame la comtesse , j'ai reçu la gracieuse lettre dans laquelle, après avoir dépeint les sentiments d'aft'ection et de tendresse que vous voulez bien avoir pour ma petite Nadéje , vous me témoignez le désir de l'adopter comme voire propre fille. Que pourrait-il m'arriver de plus flatteur et de plus heureux , à moi qui ne suis en position ni de lui donner une éducation convenable, ni même de la surveiller. J'aurais donc consenti , sans faire aucune ob-
jection, à votre bienveillante proposition, si vous n'aviez pas cru devoir m'offrir mille roubles pour l'abandon de ma fille , pour le sacrifice dil doux nom de père, pour la renonciation a tous mes droits sur elle, et pour la privation de la revoir jamais. Y avez-vous bien songé , madame la comtesse? était-ce une proposition à faire à un père? Pouviez -vous espérer de rencontrer un homme qui prendrait de l'argent en échange de son enfant? et c'est à un artiste, à un être qui s'est voué à la plus belle profession du monde, que vous faisiez une semblable proposition? Si vous saviez combien j'en ai été peiné , vous en éprouveriez de vifs remords. Gardez cet argent, madame, et oubliez que vous avez eu la pensée de me l'offrir.
a Vous croyez, sans doute, après tout ceci, que je vais vous redemander Nadéje ; que je vais retirer ma promesse de vous la laisser; Non , madame ; qu'elle reste che»
vous j qu'elle jouisse de vos bontés, de vo-' tre affection. Je n'ai point le droit de la priver du bonheur que lui accorde la Providence qui vous amena dans ma modeste demeure, et qui vous inspira de la compassion et de la tendresse pour ma pauvre orpheline. Mais je dois vous révéler un secret que j'aurais voulu emporter dans la tombe. Nadéje n'est pas ma fille. Des circonstances graves m'ont forcé de cacher ce mystère, et l'idée seule qu'un silence plus prolongé pourrait lui être nuisible, m'engage à dire aujourd'hui la vérité.
Mettez-vous à ma place ; quand elle eut atteint l'âge de deux ans, dans un de ces moments bienheureux d'inspiration qui sont rares même chez les grands artistes , j'eus l'idée de faire son portrait qui fut une des meilleures productions de mon pinceau. Je l'exposai à l'ouverture de l'Académie. Le président , dans son premier examen , s'arrêta devant mon ouvrage, en
fut si enchanté, qu'il s'écria : « C'est charmant, c'est ravissant! cela ne peut être une fiction. Ce portrait doit être celui de votre fille ? »
« Je fus bien heureux d'avoir mérité l'approbation de ce respectable protecteur des arts , tout en maugréant contre un des membres qui, s'étant placé entre le tableau et la fenêtre , produisait un faux jour , et m'enlevait la moitié de son mérite. « C'est sans doute votre fille ? répéta le président.
— Oui , monsieur , répondis-je en balbutiant.
— C'est un bel enfant, dit-il; mais il n'est pas présumable qu'il soit aussi beau que ce portrait. »
« Je voulus assurer au comte qu'il se trompait; que pour la première fois de ma vie je n'avais pu égaler la nature ; mais il avait continué son inspection et ne pouvait ])lus entendre mes paroles. Deux jours après, l'empereur vint visiter l'exposition ;
Sa Majesté remarqua mon ouvrage , en fut enchantée , et me fit remettre une bague en brillants et une lettre qui m'apprenait que le portrait de ma fille , peint par moi , me valait cette récompense. Je fus ravi d'une faveur que je ne croyais pas avoir méritée. A la vérité, la bague fut volée dans ma poche à l'exposition même, mais la lettre signée par le directeur me resta. Nadéje y était appelée ma fille au nom de l'empereur. Que devais-je faire? déclarer que j'avais menti ; que j'en avais imposé à l'autorité, ou me taire? Je me décidai à garder le silence. Personne ne savait la vérité , excepté ma défunte ménagère , Nastasie Rodionovna. Aujourd'iiui que l'occasion se présente de faire jouir rSadéje d'une éducation convenable , et d'assurer son avenir, je n'ai pas le courage de cacher la vérité; mais je vous supplie de garder le secret que je vous confie. Quelques années se sont passées depuis le jour où j'ai
obtenu l'éloge et la récompense que m*a valu le portrait de ma fille; si Ton apprenait la vérité , je serais perdu pour toujours dans l'opinion d? mon respectable chef et bienfaiteur.
«Vous voudriez sans doute savoir de qui Nadéje est fille : je l'ignore moi-même. Il y a quatre ans, en automne, j'achetai des couleurs et quelques autres objets dans une boutique près du Gostinoy Dwor, et je plaçai toutes mes emplettes dans une grande corbeille. Arrivé chez moi , et après avoir congédié Vizwostchik^ , je portai la corbeille dans ma chambre, et lorsque je voulus en tirer mes emplettes, j'entendis le cri d'un enfant : je fus saisi d'une grande frayeur. Je regardai dans la corbeille et j'y trouvai, parmi les rouleaux de papier, une pauvre petite créature. J'appelai Rodionovna; nous la sortîmes de la corbeille, et nous trouvâmes dans ses langes un pa^
s Cocher do loua^^e.
pier sur lequel était écrit : Cet enfant illégitime a été baptisé du nom de Nadéje. Il paraît qu'on l'avait déposé dans la corbeille pendant que j'étais dans la boutique et que Vizwostcliik s'était éloigné de son droscliky. Rodionovna et moi nous nous empressâmes... »
Alimari interromprit sa lecture et se retourna vivement, au bruit d'une chute sur le plancher, et vit Remsky évanoui . Il s'empressait de le relever, quand Wischatine entra et lui aida à ranimer le prince.
a Où suis-je? que m'arrive-t-il? dit Kemsky en ouvrant les yeux ; est-ce un songe ou une réalité? dites-le moi, au nom du ciel, Pierre Antonowitch , et toi, Wyschatine, est-ce bien vrai ?
— Qu'est-donc ? dit Alimari eiïrayé; je lisais la lettre de Bérilof relative à sa fille , quand vous vous êtes trouvé mal subitement.
— C'est donc vrai ? s'écria Kemsky, ce
n'est point une illusion? Bérilof n'est point le père de Nadéje? il a élevé un enfant trouvé par hasard ?
— Oui 5 c'est ce qu'il écrivait à la comtesse ; mais laissez-moi achever.
— Non 5 non , s'écria Kemsky , cela me suffit. Nadéje est la fille de Nathalie î Nadéje est ma fille!
Trois semaines s'écoulèrent. Wyschatine 5 qui , à la première nouvelle de la maladie de Bérilof , s'était empressé de venir le visiter, et qui ne l'avait plus trouvé au nombre des vivants, fut témoin delà découverte qui changea l'existence de Remsky. Il apprit en même temps toutes les autres circonstances relatives à son ami ,
qui avait toujours craint de le fatiguer du[ récit de ses chagrins : il reconnut qu'il les devait en grande partie à son excessive modestie, à sa patience à toute épreuve , à sa trop vive sensibilité, et crut de son devoir de prendre, dès ce jour, ses intérêts à cœur, de se faire son guide , son protecteur. Il s'expliqua facilement les procédés de la comtesse Lezguinof , qu'il connaissait. Son mari était un parent éloigné de Wyschatine , et sa cousine , Marie Wassilkof 5 avait des droits sur une grande partie de l'héritage du défunt comte. La comtesse était une femme spirituelle et pleine de sentiments nobles et élevés, mais elle était en même temps fière et impérieuse; elle savait apprécier les qualités et le mérite de quelqu'un, mais elle accordait encore plus d'attention aux dons extérieurs. Elle s'était séparée de son mari , homme bon et respectable, uniquement parcequ'il parlait mal le français, et parcequ'il prisait diji
tabac vert^. Elle aurait voulu s'expatrier pour ne pas courir le risque de le rencontrer ; mais n'ayant pas le moyen d'exécuter ce projet, elle se contenta d'aller vivre en Esthonie. Il fallait à son cœur un attachement; elle désirait trouver un être qu'elle pût aimer ; Nadéje combla ses vœux. Cette enfant , jolie , gracieuse et pénétrée de reconnaissance pour ses bontés, lui inspira une amitié passionnée. Les manières gauches de Bérilof , sa brusque franchise devaient irriter contre lui cette stricte observatrice des lois de l'étiquette et des bienséances ; elle voulut s'affranchir des visites de l'artiste , et eut même un instant l'idée de lui rendre son enfant, mais elle ne put s'y décider, car Nadéje s'était déjà emparée de toutes ses affections. Cette considération lui fit néanmoins quitter Pélersbourg, et la crainte de voir Bérilof chez elle la poursuivit jusqu'à Réval.
* C'est lo tabac du poiiple en Rnssip. - *